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8 septembre 2013 7 08 /09 /septembre /2013 07:00

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Dmitri BORTNIKOV
Le Syndrome de Fritz
Traduit du russe par Julie Bouvard
Lausanne ; Paris : Noir sur blanc, 2010
Paris : Phébus, 2012
Collection Libretto




 

 

 

 

 

 

 

 

L’ouverture de La Force du destin de Giuseppe Verdi me vient à l’esprit alors que je tente de résumer le présent livre, Le Syndrome de Fritz de Dmitri Bortnikov. Entre les quatre murs oppressants et suant l’humidité des vieilles pierres du squat parisien rue des Thermopyles, Fritz, émigré russe, ôte ses vêtements, se bande les yeux avec le foulard de sa mère, prend son marqueur rouge et commence à écrire ses souvenirs d’enfance sur son drap tendu.

Telle l’ouverture de cet opéra, l’auteur nous accompagne dans ses souvenirs russes variant son écriture à mesure que sa métamorphose en homme s’accomplit, du poétique à l’argotique, de l’innocence à la déchéance. 

De montées en descentes chromatiques se nichent comme des airs de valse des moments de légèreté dans la vie de Fritz, gamin obèse et assujetti aux moqueries des enfants comme de ses ascendants.

 

« Ce jour-là, j’ai rencontré la beauté. Beauté pure et mortifère de la destruction. Indolente, indomptable.

Caresse du vent sur ma joue, comme une bouffée de tristesse.

 

Intuition vive d’un ouragan futur. »

 

Unique personne sensible de son entourage, son aveugle arrière-grand-mère l’éduque et l’aime avec tendresse. En dehors de cette complicité il entend les plaintes de ses parents désabusés et le ressassement paranoïaque de son grand-père, vétéran de la guerre et victime de l’alcool.

Des tableaux s’offrent à nous, de la maternité glauque où travaille sa mère à l’abattoir qui n’en est pas si éloigné… jusqu’à la décharge dans laquelle Fritz aime passer le temps avec sa camarade Nadia « patte de poule » et Dindon le fossoyeur.

De la mort de son arrière-grand-mère à sa passion pour Igor le déserteur en passant par le refuge que lui offrent les livres, Fritz entame sa métamorphose en homme et c’est sans transition que nous le retrouvons au pôle nord.

Difficile au premier abord de savoir s’il s’agit d’un camp de travail forcé ou du service militaire tant les conditions sont rudes. Nous sommes comme plongés dans Une Journée d’Ivan Denissovitch d’Alexandre Soljénitsyne, les baraquements remplis de jeunes hommes d’horizons divers, une mosaïque de cultures pétrifiée dans le froid sibérien.

 

«  Étendu dans l’obscurité, j’écoutais les prières et les délires des autres. Dieu, lui, s’en foutait, trop occupé à ses aurores boréales. La détresse d’autrui fait parfois du bien : tu te sens moins seul. »

 

Envoyé à l’hôpital du campement il se retrouve au chaud et bien nourri entre le « Tankiste » dont la folie s’empare et Robert, jeune homme des plus maniérés, véritable surprise dans ce lieu fruste, mais dans lequel il prend soin de sa chevelure bouclée sans se faire de soucis. Par un concours de circonstances nous suivons Fritz et son camarade d’infortune le Tankiste dans une aberrante virée en tracteur conduit par un vieux Iakoute pour retrouver sa fille, virée qui finira dans une yourte surchauffée remplie de grand-mères en manque d’amour…

Après maintes péripéties, de passions en cauchemars, une fois le service fini, pour boucler la boucle il revient dans son village où rien n’a changé, les membres de sa famille devenus des caricatures d’eux-mêmes.

L’écriture de Dmitri Bortnikov est frappante par sa diversité, variant suivant les situations pour les épouser ou les distancier, renforçant l’absurdité ou la brutalité de la réalité. De la grossièreté à la poésie nous pouvons retrouver la sensibilité de Charles Bukowski, des pauses de contemplation entre deux paragraphes crus durant lesquelles les vers vont de soi. Des successions de mots pour décrire des sensations, des pensées, ressemblent aux flots de Pierre Guyotat :

 

« Rails étincelants, cheminées fumantes des fabriques, blessures sombres zébrant le mur de l’abattoir, frênes jeunes et sveltes, érables poussiéreux, terrains vagues, tessons de bouteille… »

 

Avec la franchise de sa prose nous retrouvons un goût de Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline :

 

« − Jeune homme, jeune homme… soupirait le toubib.

Putain j’avais envie de chialer. Une page de Tchekhov à lui tout seul, ce mec. Il fleurait la mélancolie, la serpillière et l’eau de Cologne bon marché. Je l’ai quitté le cœur gonflé d’apitoiement sur moi-même. »

 

Comme si parfois la lumière parisienne était trop forte et traversait le bandeau sur les yeux de Fritz, le récit russe est interrompu de manière impromptue par des épisodes parisiens dont on a du mal à comprendre le sens.

Sensibilité confrontée à la dure réalité, cette histoire flirte avec l’autofiction et dégage une énergie puisée dans le malheur et la violence d’une Russie rurale, dans la volonté de Fritz de vivre, d’avancer quoiqu’il arrive et ne rien lâcher.

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Dmitri Bortnikov est né à Samara en 1968 dans la steppe entre Moscou et le mont Oural avant d’échouer à Paris en 2000. Il fut élevé par son arrière-grand-mère, aveugle de naissance, qui lui a tout appris, de la marche à la nage en passant par la responsabilité.

Pour rester dans une tradition familiale il désirait être médecin mais il fit finalement son service militaire par enthousiasme et dans l'espoir de maigrir. Il passa deux ans dans l'infanterie. Il fut également aide-soignant dans une maternité et professeur de danse.

Cuisinier en France pour une comtesse russe, c'est elle qui l'amène à apprendre à parler français, et c'est au cours d'un repas qu'un certain Mikhaïl Gorbatchev le pousse à l'écriture au vu de la répartie dont il fait preuve pour défendre ce dernier vis-à-vis de son épouse.

Il reçut en 2002 le Booker Prize pour le Syndrome de Fritz, et la même année le prix du best seller national (en Russie).

Il se met à écrire en français avec Repas de morts paru aux éditions Allia en 2001 et traduit les lettres d’Ivan le Terrible aux éditions Allia également en 2012.

Voilà donc un auteur encore méconnu du lectorat français mais qu’il convient de suivre pour l’originalité qui se dégage de son écriture, à la croisée de diverses influences, et d’une appropriation très libre et instinctive de la langue française.

Vous pouvez écouter une émission de RFI consacré à Dmitri Bortnikov sur son parcours et son roman Repas de morts ici :  http://www.rfi.fr/emission/20120110-1-dimitri-bortnikov


Bruno, AS Bib. 2012-2013

 

 

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7 septembre 2013 6 07 /09 /septembre /2013 07:00

Pia-Petersen-Un-ecrivain-un-vrai-01.gif












PIA PETERSEN
Un écrivain, un vrai
Actes Sud, 2013







 

 

 

 

 

À propos de Pia Petersen
Pia-Petersen.jpg
Elle met régulièrement à jour son site personnel, dont elle se sert comme d’une vitrine ; bibliographique mais pas seulement. Très complète, sa page web fourmille d’informations la concernant (elle se raconte ainsi à la première personne dans  l’onglet « Biographie », recense les parutions journalistiques qui évoquent ses textes (onglet « Presse »), et partage tous les événements littéraires et médiatiques auxquels elle participe pour faire la promotion de ses écrits. Elle choisit également de faire part de son expérience de lectrice en tenant une rubrique « coups de cœur », au sein de laquelle elle fait des renvois à ses titres favoris et à leurs maisons d’édition respectives.

L’auteure signe, en faisant paraître Un écrivain, un vrai, son huitième roman. Publiée à ses débuts par Hubert Nyssen (à qui elle dédicace son dernier titre), elle n’a jamais quitté la maison Actes Sud.



L’intrigue

Écrivain salué par la critique autant qu’apprécié d’une large communauté de lecteurs, Gary Montaigu décide, après avoir reçu un prix pour l’ensemble de sa carrière, de participer, sur les conseils appuyés de sa femme (Ruth) et de son agent (Miles), à une émission de télé-réalité dans le but de promouvoir la littérature auprès du grand public. Il s’agira, pour l’auteur, de se montrer à sa table de travail, de donner à voir de quelle façon s’élabore un texte littéraire, et pour la production, de proposer aux spectateurs d’observer la vie (mondaine, sentimentale, professionnelle) que peut mener un écrivain à succès.



Une réflexion sur la télé-réalité ou : la confusion de la vie privée et de la vie publique et ses écueils

Acceptant, sur la base d’un contrat, de voir médiatiser leur vie privée (puisque l’équipe de production s’installe chez eux), Gary et Ruth consentent, de fait, à un sacrifice durable de leur intimité. Tacitement, s’impose dans leur quotidien la nécessité de théâtraliser les événements qui adviennent dans leur vie ; leur existence fait l’objet, en amont, d’une scénarisation. S’ils sont libres en apparence au départ, leur spontanéité perd rapidement de son importance, bridée qu’elle est par le rôle que la production leur impose. Page 48, l’on peut s’apercevoir à quel point le séquençage des gestes et des paroles des personnages ne leur appartient plus : sans cesse sur le qui-vive, Gary attend fébrilement le coup de fil d’anonymes qui lui lancent des défis ou lui intiment l’ordre de faire telle ou telle chose. Le découpage de son temps ne lui est plus personnel, il est en permanence aiguillé par des signaux de cameramen qui lui enjoignent de rejoindre une pièce de la maison, d’exécuter une action de leur choix, etc. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le personnage de Miles, exposant le principe de l’émission, parle d’un « scénario » avec « un écrivain au centre » ; l’on pressent déjà, dès le départ, à quel point la formulation choisie promet des dérives certaines et le peu de marge de manœuvre qui sera accordée aux principaux concernés. De façon très claire il apparaît que l’intérêt pour le travail de l’écrivain n’est qu’un prétexte pour s’immiscer dans l’existence d’un couple people dont on souhaite connaître les menus détails, et que l’écrivain en question, bien que mis en lumière, ne le sera que de la façon que la production aura jugée estimable.

Le couple battant déjà de l’aile avant que l’émission ne débute peine d’autant plus à survivre au regard des caméras que les dissensions qui existaient déjà entre eux se font plus manifestes : l’on assiste alors progressivement à un glissement. L’émission se cristallise autour des problèmes conjugaux du couple, au sein duquel la production n’hésite pas, pour les besoins de l’audimat, à introduire une troisième personne : Alana, journaliste venue interviewer Gary, que l’on somme de rester vivre à plein temps en compagnie de nos deux personnages principaux, de façon à donner davantage de piment à l’émission. Les crises de jalousie de Ruth, le flirt entre Gary et Alana (fortement encouragé par l’équipe de production, sinon rendu parfaitement obligatoire) tendent alors à éclipser tout le versant «  littéraire » qui avait été le socle premier de l’émission. Chacun des personnages devient un stéréotype : Ruth, femme orgueilleuse et néanmoins trompée par son mari, Alana, innocente jeune femme et semeuse de trouble, Gary, bourreau des cœurs. Le ressort de l’infidélité fonctionne à plein, pendant qu’à l’extérieur le public prend parti en faveur de tel ou tel protagoniste et le fait savoir à la production, qui oriente son scénario dans l’une ou l’autre direction. L’émission devient un jeu de marionnettes dans lequel chacun des personnages est forcé de faire le deuil de ses envies propres et de se conformer aux attentes d’autrui.

Si la vie conjugale de Ruth et Gary est mise à mal, elle n’est pas la seule. Le temps passant, les griefs se font nominaux et c’est l’équilibre individuel de chacun des participants qui s’en voit perturbé. Jugé, au commencement, essentiellement sur sa production, Gary devient la cible d’attaques personnelles : ce n’est plus son travail que les téléspectateurs évaluent, mais son absence supposée de convivialité qui est critiquée, son manque d’humanité.

À de multiples reprises l’on observe Gary aux prises avec lui-même, en pleine introspection, s’interrogeant sur le devenir de son art d’écrire et sur ses propres désirs. Nombreux sont les passages où le lecteur le trouve pensif, questionnant ses motivations, disant ne plus se reconnaître, incertain quant à la nature de ses convictions et de ses véritables valeurs. Page 132 émerge l’idée selon laquelle il est honteux de tourner le dos à la vie qu’il aurait souhaité mener, dépité de « ne pas correspondre à l’image qu’il se faisait de lui-même » : suit un parallèle entre les magasins de Broadway qui vendent de la camelote et sa vie, qu’il dit être « en toc ». À mesure que les épisodes de l’émission progressent, l’on constate que le bien-être de Gary n’est en aucun cas la priorité ; poussé dans ses retranchements, ayant trop pris sur lui, ses écarts verbaux et comportementaux se répètent, et c’est sa dérive qui devient le spectacle à ne pas manquer  : « il disjonctait, l’écrivain, pas question de rater ça » (page 159). Se soumettant contre son gré à l’injonction de s’épancher dans le confessionnal, il se lance dans des diatribes qui font exploser les scores d’audience ; plus il se montre radical, plus son propos est absurde et déconstruit, plus l’émission a de succès, et plus on l’encourage à outrepasser les limites du politiquement correct. Toutes ses tentatives d’échappement sont vaines : cherchant à prendre une après-midi pour faire une promenade en solitaire, il est harcelé par sa femme et les membres de l’équipe de production qui le somment de rentrer. Même en s’étant a priori délesté des caméras, il se sent épié et peu libre de ses mouvements, preuve qu’il a intériorisé à outrance le regard surplombant qui pèse sur lui depuis des mois. S’auto-culpabilisant, il oscille entre un sentiment de chance inouïe et une impression de saturation perpétuelle ; les caméras (et, avec elles, l’avis d’autrui) sont devenues une « présence » diffuse et « anonyme », « intrusive » (p. 46/47) dont Gary ne parvient plus à faire abstraction. N’ayant aucune prérogative sur les scènes qui seront diffusées ou seront coupées au montage, il ne maîtrise plus l’image qu’il renvoie de lui-même.

Alana, de son côté, se sent elle aussi prise en otage entre les sentiments réels qu’elle éprouve pour Gary et les ordres qui lui sont donnés de détruire le couple formé par l’écrivain et Ruth, directives qui la placent de force dans la position de la séductrice sans scrupules, quand elle est au contraire une jeune femme plutôt réservée et soucieuse de ne pas froisser les susceptibilités. Son image ne ressort pas indemne de sa participation à l’émission ; elle fait, sans le vouloir vraiment, le sacrifice de sa droiture morale en répondant aux injonctions de la production et s’expose aux critiques d’un public qui se plaît à la défendre ou à la blâmer.

Dans un contexte qui érige autant l’artificiel en valeur, qui exerce une telle pression sur l’individu, quelle place pour une création littéraire authentique ? semble interroger Pia Petersen.



Penser de concert les sphères culturelle et médiatique ou : interroger l’autonomie du processus créatif

Satisfaire au concept du « storytelling » (p. 20), consentir au système du « roman participatif » (p. 23), comme le fait Gary en acceptant de tourner l’émission, fait se dresser un enjeu de taille ; définir jusqu’à quel degré les sollicitations extérieures vont influer sur sa manière d’écrire et donc trouver, en contrepoint, un moyen de sauvegarder une inspiration et un style personnels. En effet, si les suggestions d’autrui n’ont au départ qu’une force de proposition, il devient évident que le temps passant, l’énergie avec laquelle elles sont imposées à Gary l’empêchent d’y reconnaître son propre projet. Il se voit contraint, par le public d’abord, puis par Miles lui-même, de sacrifier, contre son gré, l’héroïne de son roman, en dépit de protestations vigoureuses selon lesquelles ce changement dessert la cohérence de l’intrigue. Tant et si bien qu’un constat s’impose à lui : « ce n’était pas son roman, c’était le roman des autres ».

Progressivement, Gary fait son entrée dans un système où la demande vient conditionner l’offre et non plus l’inverse. L’émission sera le miroir des attentes du public, ou ne sera pas. Différentes conséquences à cette situation : Gary, foncièrement insatisfait de la direction que prend son propre travail, ne parvient plus à nommer sa production « roman ». Il use du terme « truc », pour désigner l’objet hybride qu’il crée en partie à son corps défendant. La colère le gagne ; excédé de ne devenir qu’un « produit marketisé », lui-même « créateur de produit », il s’auto-qualifie – errant ivre dans la ville –, de « putain de l’écriture ». Quand, autour de lui, chacun juge son travail comme digne d’être apprécié, lui parle d’« exaltation de la médiocrité », de « fabrique de la banalité ». Face à une hypermédiatisation qui lui coûte, germe dans son esprit l’idée d’une création à deux vitesses. Il rêve d’écrire un « roman secret », qu’il ne publierait pas ; ce désir impérieux le conduit à bâcler le travail qu’il fournit à l’émission et à entamer la rédaction d’un texte personnel, auquel il ne laisse personne accéder. Se font alors jour deux choses : l’exigence, pour un écrivain d’une capacité d’autocritique que Gary est parvenu à conserver intacte, en toute vraisemblance, et surtout, au-delà des éventuelles mondanités et de l’interaction avec autrui qui peut, dans une certaine mesure, venir servir le projet de rédaction, d’une solitude, d’un temps de composition à soi, d’un rythme propre, qui favorise la maturation des idées. Pia Petersen écrit ainsi, à propos de Gary, qu’il se retrouve, faute de solution satisfaisante, réduit à « se voler du temps à lui-même ».

Un interventionnisme de cette facture, on le constate alors, n’a rien de bénéfique pour la création ; il est même totalement contre-productif si c’est bien la qualité littéraire qui est recherchée. Le roman de Pia Petersen a du moins l’intérêt, on le voit, de nous faire réfléchir sur la question de la valeur en littérature, en fonction de sa dépendance ou non à des impératifs mercantiles, mais également en raison de la complexité même du texte : littérature exigeante ou facile d’accès ? Doit-on nécessairement revoir à la baisse la qualité d’un texte si l’on souhaite qu’il plaise au public ? Une production d’une qualité supérieure est-elle à tout jamais interdite de devenir un best-seller ?

Une dernière question est soulevée ; qu’advient-il de la liberté d’expression dans un monde où le seul « j’aime/ je partage » est érigé en jugement ultime ? C’est déjà l’inquiétude qui sourd dans le propos de Gary lorsqu’il cherche à s’informer de la façon dont surgiront les critiques négatives ; Miles, catégorique, lui répond qu’il  n’existe pas, dans le principe de l’émission qu’il a mis en place de moyen de quantifier ces mêmes critiques négatives ; soit les gens aiment, soit ils se taisent, répond-il à un Gary dont la mine se décompose. De la même façon, la réaction de Miles en dit long sur la stérilité de la critique qu’il compte maintenir : quand Gary adopte un ton polémique, souhaite débattre et argumenter à propos du concept de télé-réalité, il est sommé par son agent de continuer (puisque cela draine un trafic plus important sur la chaîne), « tant que ça ne change rien dans le fond »



Le devenir de l’écrit face à la nouvelle donne de la mondialisation de l’information et de l’évolution des supports

À bien y regarder, il apparaît résolument que le roman de Pia Petersen a la volonté de penser un monde en mutation. Le choix de l’émission de télé-réalité, dans notre ouvrage, répond à un projet, qui est défini p. 23 : la littérature « a besoin de se renouveler, d’améliorer son image, d’être plus communicative. Elle doit rajeunir, attirer plus de monde, devenir visuelle ». La dernière portion de phrase dévoile un trait essentiel de notre façon de penser actuelle : la culture de l’image est devenue prégnante, et c’est cette nouvelle donne à laquelle la littérature doit supposément s’adapter. Cette dernière a déjà, pourtant, la vertu de susciter l’imagination, elle a un fort pouvoir d’évocation, mais de là à la rendre entièrement visuelle, la nuance est grande : jusqu’où rendre la littérature par l’image sans trahir sa nature ? La question reste en suspens, mais elle a le mérite d’être posée par notre texte.

Réfléchir un monde dont les supports de pensée changent, c’est également penser la dématérialisation de ces mêmes supports. L’enchantement de Miles à l’idée de voir progressivement disparaître l’objet livre est éloquente ; supplanter la culture de l’écrit par une culture exclusive de l’image, c’est considérer que la trace écrite n’a plus de sens, dans un monde où les logiques de consommation immédiate et d’information éphémère ont toute leur place, comme la réaction de l’agent de Gary le démontre explicitement. Face au désarroi de l’écrivain qui déplore le fait que la production qu’on l’oblige à diffuser auprès du public n’entre pas dans son « œuvre », Miles tempête « Mais quelle œuvre ? ». Selon lui, s’inscrire dans une logique historique, dans une mémoire faisant un trait d’union entre passé, présent et futur, n’a plus aucun intérêt ; il n’y a plus de postérité de l’œuvre, le seul réquisit entendable est pour elle de répondre à la demande du public à un instant « t », sans se soucier de questions de pérennité et de qualité du contenu véhiculé.

Évoquant l’univers journalistique (en mettant en scène les personnages d’Alana et de Darrell), Pia Petersen montre que cette logique du contenu provisoire a infiltré toutes les strates de la vie publique. Pour un journaliste, l’essentiel est de « connaître les rouages de la communication » et de « savoir composer avec le pouvoir », non de proposer des reportages savamment ficelés et documentés. L’information, elle aussi, sacrifie à la mode du « storytelling », mettant en danger la sauvegarde d’un esprit critique authentique parmi les populations.



Mon avis

Séduite par l’hypothèse de départ – penser conjointement télé-réalité et littérature – et ayant reçu des échos positifs à propos de ce titre, je me suis emparée avec enthousiasme de l’ouvrage.

Si l’initiative est effectivement originale et a le mérite d’amener une réflexion intéressante sur les thématiques abordées, j’ai néanmoins regretté l’absence de complexité psychologique des personnages : les motifs en vertu desquels ils agissent sont souvent transparents, le lecteur guette un dénouement plus ou moins prévisible, au fur et à mesure qu’il tourne les pages. La facilité d’un manichéisme qui oppose trop souvent Miles, producteur à l’esprit étriqué et cherchant à s’enrichir, Ruth, femme vénale et en quête de gloire, usant pour ce faire de la notoriété de son mari à Gary lui-même, écrivain de bonne volonté mais crédule, accablé par le poids de ce qui lui est imposé, a quelque chose d’un peu lassant.

La structure enchâssée du texte, l’entrecroisement des fils narratifs, a le mérite de recréer l’illusion d’un certain suspense (plutôt que de s’en tenir à un déroulement linéaire) mais, le lecteur voyant assez vite se profiler l’issue du récit ou la pressentant du moins, il en résulte à certains moments une impression de longueur(s) superflue(s) un peu dommageable.


Camille,  Année Spéciale Édition-Librairie 2012-2013


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6 septembre 2013 5 06 /09 /septembre /2013 07:00

Mori-Kaoru-Emma-01.gif

 

 

 

 

 

 

 

MORI Kaoru
森薫
Victorian Romance Emma, tome 1
Titre original
Emma
エマ
traduction
Yohan Leclerc
édité au Japon
par le magazine Comic Beam
éd. Enterbrain
en France par Ki-oon, 2012

 

 

 

 

 

L’auteur

 

Mori-Kaoru.pngKaoru Mori  est née le 18 septembre 1978. En  1997, elle commence à publier, sous le pseudonyme de Fumio Agata, des dōjinshi ayant notamment déjà pour thème central les domestiques. C'est à cette époque qu'elle crée Shirley, série de quelques chapitres nous invitant à suivre le quotidien d'une domestique de 13 ans.

Par la suite, elle est repérée par Enterbrain et entame en 2002 Emma, son premier manga en tant que professionnelle.

En février 2003, en même temps que la sortie du volume 2 d'Emma, Enterbrain décide de sortir un recueil regroupant une sélection des meilleurs titres de la mangaka à l'époque où elle faisait dans le dōjinshi. On y retrouve notamment les chapitres sur Shirley qui donne son nom au one-shot. Shirley est également disponible en France, aux éditions Kurokawa.

En 2004, Kaoru Mori travaille sur Violet Blossoms (Sumire no Hana), une histoire courte scénarisée par Satoshi Fukushima (auteur du manga Shōnen Shōjo).

En 2006, la mangaka réalise deux nouveaux chapitres de Shirley pour un numéro spécial de Comic Beam.

Après la fin d'Emma en mars 2008, Kaoru Mori prend une pause de quelques mois puis entame, en novembre de la même année, une nouvelle série très prometteuse : Otoyomegatari, une série nous emmenant sur la route de la soie au dix-neuvième siècle.
 
Débutant en 2002, Emma marque les débuts de Kaoru Mori. Pour les lecteurs de Bride Stories, il sera difficile de ne pas remarquer un trait beaucoup plus simple et surtout des décors nettement moins fouillés. Cependant, on aurait tort de prendre Emma pour du « sous Bride Stories ». Si tout y est certes plus simple, scénario comme dessins, la série possède sans nul doute un charme certain. Kaoru Mori fut récompensée cette année à Angoulême pour son autre série actuelle : Bride Stories. Une auteure qui sait surprendre avec sa légèreté et son élégance subtile.

Les mangas ont également été traduits en anglais, espagnol, italien, allemand, suédois et coréen.

 

Résumé

Angleterre, fin du XIXème siècle.

Cette époque bien connue sous le nom de victorienne marque le point culminant de l’Empire britannique. La capitale, Londres, représente la quintessence de cette ère et brasse une fortune et une diversité sans précédents. Mais les différentes classes de cette société ne se mélangent pas et au mieux s’ignorent, voire s’entrechoquent. Alors que les familles aisées nées du commerce et de l’industrie se font de plus en plus prospères, les archaïsmes sociaux sont devenus d’une rigidité à toute épreuve. Chacun se doit de préserver sa réputation et de bien rester à sa place.

Emma, une jeune fille sans famille ni toit, a été recueillie il y a des années par Kelly Stowner, ancienne gouvernante de la famille Jones, alors qu’elle se rapprochait de sa retraite. Emma est entrée à son service en tant que gouvernante et elle est devenue une aide précieuse alors que Madame Stwoner approche de ses vieux jours. Néanmoins, même si Madame Stwoner se prépare à rejoindre son mari dans l’au-delà, elle a un souci : qu’adviendra-t-il d’Emma lorsqu’elle sera partie ? La demoiselle est devenue une jeune femme très jolie, travailleuse et courageuse mais elle ne cesse d’éconduire tous les courtisans qui lui écrivent quotidiennement.

Jusqu’au jour où William Jones, le jeune homme dont Madame Stowner a été la gouvernante, décide sur un coup de tête de lui rendre visite. Dès que son regard croise celui d’Emma, c’est le coup de foudre… Et il se pourrait bien que ce dernier soit réciproque.


Mori-Kaoru-Emma-02.png
Mais comment faire lorsque l’on est servante et que le jeune homme est issu d’une grande famille ? Dans cette époque codifiée où les classes sociales ne doivent jamais êtes mélangées, tout est bon pour que le destin mette des bâtons dans les roues de ce couple naissant… Cet amour sera-t-il impossible ?

On constate aussi déjà l’importance du contexte social. Dès les premières lignes, l’auteur nous parle de « hiérarchie sociale stricte », de « coutumes anciennes et vivaces », etc. Comment les deux protagonistes de l’histoire réussiront-ils à s’affranchir des règles pour vivre leur hypothétique amour ?

 

Personnages
Mori-Kaoru-Emma-06.jpeg
Emma est une domestique anglaise qui travaille  pour une gouvernante à la retraite, Kelly Stowner. Bien qu'elle se montre calme et réservée, son histoire d’amour avec William fera d’elle une femme passionnée, digne des grandes héroïnes de romans anglais, également sa force de caractère et son courage font d’elle un personnage attachant.
 
William Jones est un jeune gentilhomme de la haute société  qui tombe amoureux d'Emma dès leur première rencontre. En tant que fils d'un riche homme d'affaires, il subit la pression de sa famille pour se marier au sein de son milieu social.
 
Kelly Stowner est une gentille gouvernante  à la retraite qui a éduqué William Jones durant son enfance. Plus tard, elle a embauché Emma et élevé celle-ci pour qu'elle devienne sa domestique mais elle lui a enseigné la lecture et l'écriture.

Hakim Atawari est un Prince des Indes et un ami proche de William. Il tombe amoureux d'Emma, mais il décide de ne plus la poursuivre quand elle le rejette pour William. Il est constamment entouré de jeunes filles indiennes.

Richard Jones, le père de William, est un riche homme d'affaires de la Gentry Class. Il défend fermement la division des classes sociales et leurs coutumes. Il impose ces valeurs à ses propres enfants. Il s'oppose dur comme fer à la relation entre William et Emma.

Aurelia Jones, la mère de William, est également connue en tant que Mme Trollope. Elle est considérée comme « anti-sociale » parce qu'elle ne supporte pas d'assister aux soirées et de tenir ses fonctions au sein de la haute société. Pour des raisons de santé, elle s'est installée seule à la campagne sur les conseils de son mari. À part son fils aîné William, Richard et Aurelia ont deux jeunes fils, Arthur et Colin, ainsi que deux filles, Grace et Vivian. Leurs enfants sont également opposés à l'amour entre William et Emma.

Mori-Kaoru-Emma-04.jpeg 

Les différents thèmes abordés

Différences entre classes sociales

Voici le thème principal du récit, celui de l’amour impossible entre deux jeunes gens venant de mondes trop différents. Évidemment ce thème fut amplement utilisé dans les récits ; ici l’auteur cherche non pas à montrer cette difficulté comme une injustice mais davantage comme un fait classique de son époque. Tout au long du manga on constate les différences importantes entre les classes sociales et les nombreuses épreuves que connaîtra l’héroïne.
 
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L’époque victorienne

C’est un manga que l’on pourrait définir comme historique. En effet ici l’auteur présente un monde qu’elle se plaît à définir avec précision ; on voit le travail important dans l’étude de cette période romantique.

 
L’amour romantique et les références à de nombreux ouvrages anglais

On voit également l’influence des nombreux grands romans anglais, entre Orgueil et Préjugés de Jane Austen puis Nord et Sud d’Elizabeth Gaskell. L’histoire d’amour et l’importance de la ville, de la nature dans ce manga montrent de nombreuses références aux romans anglais romantiques.

 Mori Kaoru Emma 05

Mon avis

Emma est une belle découverte. Cette histoire d’amour impossible est aussi un moyen d’arriver à une description qui se veut fidèle d’une époque et d’une société. La légèreté et l’humour sont également présents. Les dessins de Kaoru Mori portent en eux un potentiel évident qui s’exprime davantage dans Bride Stories. L’auteur nous intéresse avec grâce et sincérité à des personnages parfois naïfs mais terriblement humains. Dès les premières pages, le lecteur est propulsé dans une autre époque et force est de constater la finesse et l’élégance d’un trait précis.

 

Léa MASME, 2ème année édition/librairie 2012-2013

 

 

 


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5 septembre 2013 4 05 /09 /septembre /2013 07:00

Liv-Stromquist-Les-sentiments-du-prince-Charles-01.jpg








Liv STRÖMQUIST
Les sentiments du Prince Charles
Prins Charles känsla
traduit du suédois
par Kirsi Kinnunen
et Stéphanie Dubois,
Rackham, 2012

 

 

 

 

 

 

 

Liv Strömquist      
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Née en 1978, Liv Strömquist est une auteure suédoise de bande dessinée. Elle participe aussi à une émission radiophonique qu’elle définit comme une « satire politique ».  Suite à l’obtention de son diplôme de sciences politiques, elle s’est consacrée à l’étude de questions sociales en se penchant tout particulièrement sur la condition des femmes, les problèmes du Tiers-monde et les politiques d’animation. Elle a déjà publié cinq ouvrages, Hundra procent fett (100% graisse) en 2005, Drift malmö (La dérive des pulsions) en 2007, Einsteins fru (Madame Einstein) en 2007, Prins Charles känsla (Les sentiments du Prince Charles) en 2010 et enfin Ja till Liv (Oui à la vie) en 2011. Elle travaille aussi régulièrement pour des journaux suédois.



Les sentiments du Prince Charles

Cette œuvre a connu un grand succès, a reçu notamment le prix de la satire « Ankam » décerné par le magazine Expressen et a été mise en scène en 2011 par Sara Giese au Mälmo Stadteater. Féministe engagée, l’auteure s’attaque dans cette bande dessinée au sexisme dominant. Elle confie d’ailleurs  sur le site Bodoï lors d’un entretien avec Laurence Le Saux, avoir souffert  du sexisme :

À la question « Avez-vous souffert de sexisme ? », elle répond :

 

« Bien sûr. Je pense que nous souffrons tous d’attentes sociales induites, selon que l’on est un homme ou une femme. Le genre auquel nous appartenons nous influence énormément. Et ces rôles que nous jouons selon notre sexe sont une construction sociale, le produit de la culture dans laquelle nous évoluons. Quand j’étais plus jeune, les garçons s’exprimaient à travers la musique, le graffiti, le skating ou la bande dessinée, tandis que les filles se contentaient de regarder ce qu’ils faisaient… J’ai dû en passer par le féminisme avant de devenir créative. Analyser la structure des genres féminin et masculin m’a permis d’acquérir la force de croire en moi-même, et de commencer à m’exprimer artistiquement[1]. »

 

 

 

Les sentiments du Prince Charles. À l’évocation de ce titre, on s’imagine peut-être que cette bande dessinée lève le voile sur les/l’histoire(s) amoureuse(s) du Prince Charles. Pourtant, il n’en n’est rien. L’histoire entre la princesse Diana et le prince Charles sert en réalité de prétexte à Liv Strömquist pour dépeindre la construction et la complexité des sentiments amoureux. Néanmoins, ils apparaissent tout au long de la bande dessinée comme un fil conducteur, à des moments clés, comme lors de leur rencontre avec Ronald Reagan. En s’appuyant sur des personnalités publiques, tant des hommes politiques que des chanteurs/chanteuses, elle met en scène de manière subtile et amusante « l’idéologie amoureuse » dominante qui conditionne nos rapports sociaux. Grâce à l’introduction de citations de sociologues qui parsèment les cases de cette bande dessinée, l’auteure nous divertit tout en nous remettant réellement en question sur ce qui pouvait nous paraître évident.

Ses dessins, qui peuvent faire penser à ceux de Marjane Satrapi, ont un trait assez simple et gras. Inspirée par la BD alternative, elle révèle ses techniques de dessin au sein de l'entretien cité plus haut : « J’ai utilisé un stylo pour tracer les contours, puis rempli les blancs via Photoshop.[2] »  Liv Strömquist bat en brèche nos poncifs sur les codes amoureux et nous offre des portraits saisissants tels que ceux de Whitney Houston ou Ronald Reagan en passant par Sting ou Tim Allen. Cette jeune bédéiste suédoise nous ouvre ainsi les yeux sur le conditionnement que nous fait subir une société sexiste en analysant les conséquences d'une culture commune. Par l'insertion de photographies, le jeu sur les caractères et la déconstruction des cases « classiques », Strömquist accentue grossièrement les expressions de ses personnages et rend cet ouvrage accessible à tous.

Tout d’abord, elle commence par la présentation « (…) des quatre comiques de la télé les mieux payés au monde ces dernières années »,  qu’elle surnomme « la bande des quatre », à savoir Tim Allen dans « Papa bricole », Jerry Seinfeld dans « Seinfeld », Ray Romano dans « Tout le monde aime Raymond » et Charlie Sheen dans « Mon oncle Charlie ». Leur point commun ? Tous les quatre font publiquement des blagues sexistes et remportent des sommes mirobolantes par épisode.

Ce qu'elle dénonce ouvertement à travers ces portraits, ce sont aussi les conséquences du patriarcat sur les couples hétéronormatifs. Afin de donner de la crédibilité à ses propos, chaque citation est référencée à la fin de l'œuvre. Elle constate le dimorphisme constant qui règne entre les hommes et les femmes qui provoque une polarité extrêmement dérangeante entre les hommes et les femmes. En effet, celle-ci amène à concevoir la majorité des femmes comme des êtres sensibles, à l'écoute, qui investissent complètement le champ familial déserté par les hommes (p. 11). Si le lecteur peut parfois émettre des doutes sur ces constructions stéréoypées de schémas patriarcaux, elle mêle aux planches des études récentes extraites par exemple de revues suédoises qui prouvent qu'encore aujourd’hui, ces inégalités persistent.

Si l'on peut parfois considérer que ses raisonnements paraissent simplistes ou caricaturaux, elle mène tout de même une réflexion très intéressante sur la constitution de nos identités féminines et masculines. On pourrait peut-être aussi lui reprocher de réaliser son étude uniquement sur des couples hétérosexuels ; néanmoins, le lecteur doit avouer la pertinence des représentations, car chacun peut se reconnaître dans ses représentations/dessins qui reprennent des faits sociaux concrets, parfois propres à nos expériences de vie.

A titre d’exemple, elle cite la sociologue Nancy Chadorow qui explique comment la construction de la masculinité, basée sur le rejet total de l'identité féminine « handicape » les hommes dans leur relation à l'intimité et peut les rendre maladroits et distants. En contrepartie, les petites filles qui n'ont pas eu la chance d'être proches de leur père, dans ce type de relation sexiste, perçoivent l'autonomie et l'indépendance comme des caractères étrangers.

Ipso facto, l’auteur en déduit que les femmes, comprises dans une société bâtie sur une construction sexuée, ne pourraient accéder à leurs « manques » (entendre les qualités des codes « masculins »), sans se joindre à un homme. Or, les constats qu’elle nous présente sur les familles hétérosexistes sont souvent justes. Elle développe ainsi les perturbations chez les filles qui découlent de notre conditionnement social hétéronormé. Les filles, en se positionnant uniquement comme des objets dans un monde de sujets, se préoccuperaient essentiellement des affects des autres tandis que les garçons se percevraient comme des sujets uniques dans un monde rempli d’objets, ce qui les conduirait à être davantage autonomes et indépendants. De cette analyse, elle déduit une catégorisation en « deux sous-types narcissiques qui ont besoin l'un de l'autre pour exister et se construisent sur une hétérosexualité forcée. » Ce raisonnement, cohérent, peut aussi effrayer le lecteur qui ne verrait plus que des hommes et des femmes névrosés et interdépendants.

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Portraits des Bobonnes

L’un des passages à la fois amusants mais qui suscitent aussi la révolte réside dans les premières pages qui présentent ces fameuses « Bobonnes ». Liv Strömquist imagine une présentatrice TV clichétique, maquillée à outrance, qui décernerait le Prix Bobonne.

Elle commence par un rappel historique en mentionnant celles des années précédentes ; Mary Hemingway, en 1965, « pour avoir soigné Ernest Hemingway, alcoolique, paranoïaque et obèse, pendant les 10 dernières années de sa vie » ou Oona Chaplin, qui a prodigué des soins à son mari Charlie Chaplin en continu pendant les 17 dernières année de sa vie.
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En effet, même s’il peut paraître normal d’aider son conjoint souffrant, l’auteure dénonce plutôt une assignation que l’on voudrait « naturelle », celle des femmes qui seraient faites uniquement pour enfanter, mais aussi prendre soin de leur mari, sans que la situation inversée puisse être concevable.

 

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Le prix 2010 est enfin décerné à Nancy Reagan, femme de Ronald Reagan, dessinée sur une page entière serrant contre elle avec un sourire figé son enveloppe de gagnante. Sur fond noir, diverses photographies l’entourent telles que des grenades, des armes ou des avions de guerre… C’est ensuite à Ronald que s’attaque la bédéiste qui le montre comme un homme mégalomane, obsessionnel (il détestait par-dessus tout les communistes) et assoiffé d’argent en rappelant que le Screen Actors Guild, dont il était président, était connu pour s’« être livré à la chasse aux communistes à Hollywood dans les années 40 et 50. » Cette planche le représente de manière ridicule, en gros plan dans les trois premières cases où elle établit son portrait et en mouvement dans les trois dernières cases où il s’exprime, gesticulant comme un pantin heureux.

Elle raconte à la page suivante leur rencontre fortuite. Soupçonnée d’être communiste, elle avait été convoquée par Ronald Reagan mais jura son innocence. Non sans ironie, Liv Strömquist les dessine s’adonnant à un baiser fougueux avec une affiche qui trône en arrière-plan intitulée How Communism Works, où l’on peut observer une pieuvre géante qui s’empare du globe terrestre. Sur la page de droite, Ronald Reagan est représenté comme un grossier personnage, poings serrés et levés, sourcils relevés et bouche tordue, sur son bureau de président, violemment agacé par la prise de pouvoir des socialistes au Nicaragua. Liv Strömquist mêle ainsi le registre comique au registre tragique en reprenant les conséquences désastreuses de ces actes :

 

« Lorsqu’au Nicaragua le peuple a porté les socialistes au pouvoir, Ronald n’apprécia pas qu’un collectivisme en manque d’affection rende juste aux pauvres en partageant tout en tas égaux, telle une maman psychorigide. Ainsi, Ronald a financé les Contras, une milice paramilitaire de droite, pour qu’ils fassent sauter des écoles et des hôpitaux et torturent et exécutent des civils (y compris des enfants) tout au long des années 80. Son but était de miner le projet socialiste dans le pays parce qu’il aimait la liberté plus que tout. »

 

Ainsi, tout en ironisant sur cette prétendue liberté qu’il chérissait plus que tout, elle rappelle au lecteur un passé douloureux et fait écho aux dictateurs prêts à tout pour accomplir leurs « idéaux ». Encore une fois, suite à sa maladie d’Alzheimer, sa femme s’est occupée de lui pendant dix ans. Elle conclut sur une note humoristique par la citation d’Ulrich Beck et Elisabeth Beck-Gernsheim, deux sociologues, qui ont déduit que le rapport entre le malade et son partenaire voué à s’occuper de lui pouvait entraîner de nouveaux sentiments ; ainsi, ils considèrent que « l’amour est comme du communisme dans le capitalisme » !
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Enfin, Nancy est représentée à genoux, face à lui, toujours bien apprêtée, à l’image des clichés éculés de la femme des années 50, toujours serviable et docile envers son mari. Elle imagine aussi les discussions qu’elle pouvait tenir avec lui tandis qu’il était souffrant :

 

« Peut-être que Nancy regardait Reagan droit au fond de ses yeux vides d’expression et d’intelligence et affirmait : Considérer la vie sous l’angle de l’individualisme et de l’indépendance est une interprétation extrêmement superficielle. Nous sommes fondamentalement dépendants les uns des autres : voilà l’essence de la condition humaine. Nous faisons un. Nous sommes des arbres. Nous sommes la terre. Nous sommes des nourrissons. »

 

Même s’il est évident que Liv Strömquist s’appuie sur des exemples qui jouent en sa faveur (dans le but de souligner le sexisme régnant), il n’empêche qu’historiquement, il est difficile de nier le rôle attribué aux femmes. Nous pourrions alors nous poser cette question. Qu’est-ce qu’être une femme ? L’hétérosexualité n’est pas simplement un régime de plaisir et de désir mais de reproduction du social. Les femmes figureraient seulement comme « mères-porteuses » (ou « mères-nature ») puisqu’elles servent à reproduire le corps social. Assignées à cette reproduction sociale des individus, elles occupent dès lors une place particulière au sein d’un régime de production puisqu’il devient un régime politique. Elles se positionnent par conséquent dans un système de production et de reproduction des corps.

Suite à ces portraits de « bobonnes », elle reprend un exemple historique inversé, celui de la réaction d’Ingmar Bergman, tandis que sa femme mourait d’un cancer. Sa fille retranscrit ses propos, disant qu’il ne tolérait pas sa présence dans la maison et refusait de la voir souffrir, et au bout du compte, c’est sa fille qui a dû s’occuper d’elle.

Pourrait-on véritablement généraliser cet exemple ? Il semble évident que cela serait réducteur et simpliste. Mais force est de constater que les rôles perdurent et qu’encore aujourd’hui, on cantonne bien souvent les hommes et les femmes à des images stéréotypées.

C’est ensuite à Whitney Houston que s’attaque Liv Strömquist. Elle analyse la relation que la chanteuse entretenait avec son ex petit-ami, Bobby Brown. Elle la représente ainsi en proie à ses passions amoureuses, et éprouvant tantôt un sentiment de culpabilité, tantôt de compassion déraisonné ; mais d’après l’auteure, ces émotions sont conditionnées par son éducation de petite fille. Dans la chanson I will always love you, elle se place ainsi dans une situation de soumission tandis que son conjoint, Bobby Brown, l’a quittée pour s’enticher un mois plus tard d’une autre fille avec qui il a eu un enfant. Sans prendre en compte de jugement moral, son attitude relève d’un comportement hétéronormatisé/normé dans la société. Voici un extrait de ses paroles :

 

« If I should stay
Si je devais rester
I would only be in your way
Je te gênerais
So I'll go, but I know
Alors je pars, mais je sais
I'll think of you ev'ry step of the way
Que je penserai à toi à chacun de mes pas. »

 

 

Le droit de propriété des corps

Au cœur de la bande dessinée, Liv Strömquist explique avec humour comment la société confère ses codes et ses coutumes. Il est ainsi malvenu d’entretenir des relations sexuelles avec une autre personne qu’avec celle avec qui nous sommes considérés comme étant en couple. Elle reprend la pensée de Randall Collins d’après qui « vivre en couple » accorderait à l’homme le droit de propriété sur le corps de la femme, qui constituerait le noyau de la relation. Afin d’argumenter que ce droit est une construction socio-culturelle, elle prend pour exemple d’autres groupes ethniques comme les inuits dont

 

« […] l’ancienne coutume de courtoisie voulait que l’hôte propose à son invité de coucher avec son épouse. En tant que mari, il n’éprouvait aucune jalousie. Par contre, si l’épouse couchait avec quelqu’un d’autre dans d’autres circonstances, cela posait de graves problèmes. En effet, le taux de meurtres commis par la jalousie est relativement élevé dans la société inuite. » (Collins).

 

Elle poursuit en dessinant un cavalier du Moyen-âge visiblement vêtu de collants et d’une épée qui converse avec un autre homme. Le premier lui annonce qu’il a quitté sa femme, l’autre s’exclame, mais le cavalier justifie son geste dans la case suivante, lui expliquant que sa femme l’avait trompée avec un certain Gutenberg. L’homme barbu lui offre ainsi un morceau de pain noir. Elle cite encore Collins qui nous apprend qu’il existait « […] des lois qui permettaient d’abaisser la peine du mari s’il avait tué son épouse parce qu’elle avait eu des rapports sexuels avec un autre. »

La femme, perçue comme une valeur marchande, avait ainsi un droit de propriété sur le corps de l’homme beaucoup plus restreint, et il était aussi acceptable qu’un homme ait des amantes ou se rende dans des maisons closes. L’auteure nous apprend que ce n’est qu’en 1850 que l’amour était censé être le pilier du mariage qui plaçait les individus dans un esprit de « marché libre », car il était autrefois arrangé par la famille. Elle s’amuse ensuite à passer au crible les citations de Sénèque, Benedicti, moine anglais du XVIe siècle, et Brantôme, historien français (1540-1614), tirées de The Normal Chaos of Love de Beck et Beck-Gersheim, qui préconisent tous à l’homme de modérer ses sentiments envers sa femme, dans le but de « maîtriser ses passions » sous peine d’être déraisonnable, de la traiter comme une prostituée, ou même afin d’éviter de les tenter de les tuer à force de leur enseigner des « facéties obscènes ».
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Le sexe, consommé suite au mariage, rattachait ipso facto l’amour au droit de propriété. Liv Strömquist ponctue aussi sa bande dessinée de questions pertinentes et de constats qui occupent des cases entières en gras qui nous posent question :

 

« Mais que s’est-il passé ? Pourquoi le passage à un mariage par amour s’est-il accompagné dans la société d’une généralisation de la pruderie ? Quels arguments restait-il aux femmes, après que le patriarcat leur ait ôté toute responsabilité d’un choix libre ? »

 

À ces questions, si l’on sait que le mariage était devenu indispensable à la femme afin d’accéder à une sécurité financière, elle nous démontre comment le sexe servait de monnaie d’échange. Elle considère aussi l’introduction du mariage romantique comme une forme de censure qui s’exerce sur la liberté sexuelle, elle cite par exemple la société victorienne, extrêmement pubibonde[3].

De ces observations, elle déduit que le terme couple est l’héritier du mariage. Partant de cet amalgame courant, elle dépeint des chanteurs issus de la culture populaire comme Boyz II men ou Lennie Kravitz lorsqu’il chante I belong to you. Elle s’amuse à représenter un couple lambda qui prouve que cette théorie est absurde. Tandis que la fille lui demande si elle peut « brosser un baba cool », « opérer un opticien » ou « purger un pécheur paranoïaque », le garçon lui répond oui. Mais il ajoute :

 

« Mais si tes organes sexuels entrent en contact avec le corps d’une autre personne, mon estime de moi et mon équilibre psychique s’effondreront comme un château de cartes et ne pourront être reconstruits avant bien des années. »

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Même s’il est évident que la dessinatrice joue sur la démesure, elle amène le lecteur à réfléchir sur nos sentiments. Le couple ferait donc office d’un contrat exclusif entre deux individus qui se seraient choisis « librement ». S’ensuit toute une série d’habitudes propres au couple, qu’elle assimile à des « rites de construction sociale ». Elle reprend à nouveau les constatations de Collins qui compare ce rituel à celui que l’on peut retrouver dans une église, une manifestation ou un procès, qui renforce la solidarité du groupe. Elle décrit ainsi le couple comme une sorte de « mini-religion privée ». Si renoncer à ses idéaux, partagés par le groupe, provoquent un sentiment de colère, il en va de même pour la relation amoureuse. Il s’agirait donc véritablement d’une idéologie sociétale qui associe parfois à l’Amour une notion sacrée, supposée nous rendre heureux. Elle reprend Beck et Beck Bensheim afin d’étayer sa thèse : « La religion profane de l’amour compte deux groupes distincts : ceux actuellement amoureux, et ceux qui ne le sont plus. Les bénis et ceux qui ne le sont plus. » Si l’on trouve encore cette théorie « capillotractée », la planche suivante amuse le lecteur qui peut se retrouver dans l’un des personnages dessinés ; le sauvé, qui a « trouvé le bonheur » ; l’athée qui ne croit pas en l’amour ; le missionnaire : le dubitatif (représenté avec Les souffrances du jeune Werther à la main, à genoux) ; l’intégriste, très attachée à ces rites et l’hérétique, qu’elle met en scène avec une fille « polyamoureuse » entourée de ses quatre conquêtes.
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Si Chester Brown nous présentait la jalousie dans 23 prostituées comme un sentiment acquis et non inné, Collins complète ici son propos en expliquant que le droit de propriété sur le corps n’est pas une construction rationnelle, mais « une construction maintenue rituellement. »

L’on pourrait considérer qu’aujourd’hui la femme-objet est devenue une « femme marchandise » ; Liv Strömquist dit en quoi notre société capitaliste base notre plaisir sur la « consommation » de notre partenaire, autrefois impossible à cause de la tradition, de l’Église et du contrôle social. Ce constat, objectif, s’appuie sur des exemples d’expressions concrètes qu’elle cite : « être sur le marché », « faire une belle trouvaille », « perdre sa valeur sur le marché », « investir dans sa relation », « tout miser sur untel ou unetelle »… ce qui entraîne la considération de l’autre comme un bien personnel.

La bédéiste souligne aussi un asservissement de la femme plus subtil à une culture dominante masculine. En effet, au XIXe, les femmes étaient exclues des cercles littéraires et ne pouvaient être reconnues qu’en usant de pseudonymes ou en étant placée sous la protection d’hommes de lettres influents. Virginia Woolf, dans Une chambre à soi, dénonce ainsi cette dominante masculine qui occupe le champ littéraire, empêchant la femme d’accéder au savoir au même titre que les hommes. L’histoire a ainsi conditionné les femmes à se placer souvent en position d’infériorité intellectuelle. Elle cite Victoria Benedictsson, écrivaine de la deuxième moitié du XIXe, qui s’était éprise d’un critique littéraire reconnu, Georges Brandes. Ce dernier méprisait son ignorance, ce qui la rendait honteuse. Afin de pallier cette méconnaissance, il voulait la formater en lui donnant ses lectures. Pourtant, au moment où il décida de l’embrasser, elle n’éprouva aucun plaisir. Lorsqu’elle décida enfin de lui envoyer son roman, il considéra cela comme « un roman de bonne femme », ce qui l’a amenée à se suicider.


 
Les petits amis les plus provocateurs de l’histoire

Elle dresse ensuite un tableau à la fois drôle et révoltant des penseurs ou des personnalités connues qui ont eu des comportements indignes.

Le premier dessiné est Karl Marx, qui non seulement entretenait des relations avec sa bonne, Lenchen, qui tomba enceinte, mais qui devait aussi s’occuper de sa femme souffrante. Quant à sa femme, Jenny Marx, elle ne reçut aucune considération pour avoir co-écrit Le Manifeste du parti communiste

Le deuxième portrait est celui de Sting, qui profère dans son tube connu de tous I’ll be watching you, des menaces à son ex petite amie. Voici le refrain accompagné de sa traduction :

 

« Oh, can't you see
Oh, ne vois-tu pas
You belong to me?
Que tu m'appartiens ?
How my poor heart aches
Comme mon pauvre coeur a mal
With every step you take
Pour chaque décision que tu prends
Every move you make
Chaque mouvement que tu fais
Every vow you break
Chaque serment que tu brises
Every smile you fake
Chaque sourire que tu fausses
Every claim you stake
Chaque revendication que tu renforces
I'll be watching you
Je te regarderai »

 

Elle dessine ensuite Picasso, muni de son béret, connu pour son comportement machiste envers les femmes.

Enfin, le dernier homme considéré comme le numéro un des « provocateurs de l’histoire » est Albert Eisntein. En 1905, il avait publié avec sa femme, Mileva, trois articles révolutionnaires sur la physique : « l’un sur la théorie de la relativité et les deux autres sur le mouvement brownien et l’effet photoélectrique ». Mais il l’a quittée pour se mettre en couple avec sa cousine, lui laissant à charge leurs deux enfants, le plus jeune souffrant de schizophrénie, et ne mentionna plus jamais son nom dans ses recherches… En parallèle, elle n’omet pas de citer ses sources, faisant ici référence aux lettres d’Albert Einstein éditées par Princeton University Press[4].

Elle conclut sur les différents modes d’expression de l’amour, qui passe pour la femme par le soin qu’elle apporte à l’homme, tandis que ce dernier s’en nourrit ce qui provoque en lui un sentiment d’extase. Par un trait qui paraît pourtant naïf et simpliste, Liv Strömquist critique le diktat d’une norme sociale qui impose ses codes et ses rites, jusqu’à la rupture, radicale, en passant par le chantage et la manipulation que provoque l’angoisse que notre partenaire tombe amoureux d’une autre personne. Elle reprend Eckhart Tolle, conseiller, qui démontre la nécessité de bien distinguer l’amour de la haine, sinon, cela reviendrait à confondre « l’amour avec les liens de l’ego et la dépendance », et remplit à nouveau les cases des hommes évoqués précédemment. Considérant les relations amoureuses soumises à un régime politique, elle termine sur une citation de la féministe Bell Hooks : « Là où il y a du pouvoir, il ne peut y avoir d’amour. » Or, si cela paraît évident, les jeux de manipulation sont parfois plus subtils qu’il n’y paraît.

In fine, cette bande dessinée rompt ainsi avec nos prénotions et apparaît comme un divertissement idéal. Influencée par la culture des gender studies, Liv Strömquist détruit les conceptions de l’idéal amour romantique et s’amuse à ironiser sur les codes amoureux tout en ouvrant à la réflexion. Personnellement, cette BD m’avait été recommandée par un client de  BD Fugue Café à Bordeaux ; j’ai lu d’un trait ce one shot, j’en ai parlé à des amis, et même si les arguments avancés par l’auteure peuvent paraître caricaturaux, ils suscitent souvent un débat animé intéressant.

 
Marianne, AS édition-librairie 2012-2013
 

[1] http://www.bodoi.info/magazine/2012-12-10/liv-stromquist-une-drole-de-feministe-suedoise/62775, en gras dans le texte.

[2] http://www.bodoi.info/magazine/2012-12-10/liv-stromquist-une-drole-de-feministe-suedoise/62775

[3] Steven Marcus a noté à ce propos dans The Other Victorian un parallélisme entre une littérature très puritaine et pornographique à l’époque victorienne face à l’émergence des pratiques sado-masochistes et la prise en considération de l’homosexualité. Il existerait une liaison intéressante entre l’expression d’une sexualité débridée et perverse et les frustrations d’une société policée. Dans cette acception, les écrits pornographiques tendent à abolir la distinction des sexes et l’homosexualité, comprise comme la « recherche du même », est considérée avec le sado-masochisme comme un crime « indifférenciateur ». Cette littérature pornographique serait ainsi probablement une réaction face à ce formatage intellectuel et cet extrême puritanisme.

 [4] Certains se sont effectivement sentis véritablement concernés par cette imposture, comme le démontre cet article en anglais, http://www.volta.alessandria.it/episteme/ep4/ep4maric.htm

 

 


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4 septembre 2013 3 04 /09 /septembre /2013 07:00

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Jean ROLIN
Le Ravissement de Britney Spears
P.O.L., 2011
Folio, 2013
   






« People can take everything away from you
But they can never take away your truth...
But the question is, can you handle mine ? »
Extrait de la chanson My Prerogative.

 

 

 

 

 

 

« Du ravissement, – ce mot nous fait énigme […]. Ravie. On évoque l’âme, et c’est la beauté qui opère. De ce sens à portée de main, on se dépêtrera comme on peut, avec du symbole. »

 

Ainsi, en 1965, Lacan entamait son Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein. Quel est le sens de ce ravissement ? Quelle énigme se cache derrière le titre de Duras, auquel se rapporte aujourd’hui celui de Jean Rolin ?

Il y a du ravissement dans toute chose. La beauté opère partout, si tant est que l’on sache y regarder. Il est des combinaisons qui, a priori, semblent jurer avant que l’on ne prenne le parti de se laisser porter par ce Ravissement ; emporté d’une page à l’autre par le flot des mouvements incessants et insensés de ce roman.


Peut-il y avoir deux entités aussi antinomiques, dans le champ de la littérature française, que celle de Britney Spears associée à celle de Jean Rolin. Qu’est-ce qui peut bien ravir le second à parler de la première ? Depuis quand « Britney » est-elle devenue un sujet d’étude pour des gens « sérieux » ?



Los Angeles, la ville tentaculaire, la ville des romans noir, la ville dont on dit qu’il faut nécessairement une voiture pour s’y déplacer, la ville à mille lieues de tout ce à quoi l’auteur a bien pu habituer son public jusque-là.

Jean Rolin, romancier journaliste, âgé de 62 ans lorsqu’il écrit ce roman, est également le lauréat de deux prix littéraires, dont le Médicis en 1996. L’écriture de ses romans lui nécessitant toujours de se déplacer dans la localité concernée pour élaborer son processus d’écriture et se familiariser avec la géographie de l’espace dépeint, il a ainsi acquis la réputation d’avoir parcouru le monde sans conduire, et, du reste, avoue préférer se déplacer à pied ou par les transports en commun. Ses voyages/livres l’ont amené à suivre des chiens errants dans Un chien mort après lui, ou, dans l’exercice de son métier de journaliste, à témoigner des horreurs de la guerre ou de la misère dans la banlieue de Paris (La Clôture, 2002). Difficile donc d’imaginer ce même individu arpenter les rues de Los Angeles à la recherche de Britney Spears. Et pourtant. Pour son quatrième roman, c’est au microcosme d’Hollywood et à cette culture « people », qui lui est étrangère, que Jean Rolin va ravir son nouveau sujet.

Au départ il y a donc la provocation de faire mentir tous ceux qui lui ont assuré que cette ville est celle de l’automobile. Ensuite il y a la volonté de s’intéresser à un sujet a priori inintéressant (Hollywood, au travers de son idole la moins inintéressante, Britney Spears). Au final c’est une confrontation, entre les méandres de la ville, les soubassements de cette culture (du vide) et l’intérêt que l’on peut y trouver.

Si Le Ravissement de Britney Spears n’est pas un produit de la littérature de voyage, il respecte cependant un certain schème de l’errance, que l’on trouvé déjà dans Un chien mort après lui. Il y a une propension à l’errance dans la démarche de Britney qui, à bord de son coupé Mercedes, traverse aléatoirement à toute heure et en tout sens la ville ; habitude qui a séduit et ému l’auteur avant qu'il ne la fasse vivre à son personnage. Celui-ci est aussi perdu dans un univers et dans une  vision du monde qu’il ne connaît pas. Il va ainsi errer à la recherche de la chanteuse, errer dans les rues de Los Angeles, jusqu’à – peut-être – s’approprier la ville et ses codes.


L’errance, si elle est d’abord physique, peut être aussi psychologique. Les personnages du roman (réels comme fictifs) sont perdus, errant et vagabondant en quête d’eux-mêmes et d’un certain ravissement que leur condition (sociale) leur a ravi.

Les trajets physiques de Britney, autant que le cheminement psychologique qu’ils traduisent, en font un personnage mélancolique et en lutte constante ; que ce soit avec elle-même, tel l’épisode où elle se rase la tête, démonstration sacrificielle d’un mal-être ; ou bien que ce soit avec son milieu, d’où elle ne peut plus s’échapper (qu’en provocant un nouveau scandale) ; sa maison est une forteresse, son nom une entreprise dont bien trop de personnes dépendent (la presse, les photographes, son père, ses enfants, etc.).

Ce symbole de trajectoires de perdition physique et psychologique est également traduit par le personnage de Lindsay Lohan, dont les mouvements s’articulent entre la valorisation (ou pas) de son image sur internet et ses déplacements réels, entre sa résidence et les cours des tribunaux, quand ce n’est pas la prison.

Les personnages fictifs de l’œuvre ne sont pas moins perdus, poursuivant, pour certains, leurs stars, espérant atteindre en les côtoyant un certain acte christique, une élévation de soi, comme à l’approche d’une divinité.

D’autres comme Shotemur sont piégés par l’enfermement dans un espace spécifique, que leur imagination (motivée par les visions données par l’image de ses stars) tend à transcender. Ainsi ce personnage qui n’a jamais quitté le Tadjikistan, connaît tout de la vie de Lindsay Lohan et fantasme de lui porter secours ; bien que cette rencontre soit tout à fait impossible, ne serait-ce que par l’appartenance religieuse de ce dernier qui ne pourrait faire autrement que condamner le comportement de Lindsay si elle était sienne.

Autre personnage énigmatique et en errance, Fuck, l’espèce d’informateur dont on ne sait jamais vraiment quel rôle il joue ni où il se situe. Personnage sans doute le plus fortuné de l’œuvre, il conserve ses habitudes de marginal, achetant des maisons dans lesquelles il ne vit pas, préférant se reposer dans des motels miteux. Fuck est celui qui détient l’information, c’est lui qui organise les rendez-vous avec le narrateur, le contraignant à se déplacer dans des lieux toujours différents afin de faire évoluer sa mission. Son nom ne lui a pas été attribué au hasard (dans le processus de création) et l’on se demande toujours si cela ne va pas se traduire dans ses actions ; à moins que cela ne finisse par se renverser…

Il est dans ce texte, un autre personnage dont le réalisme saisissant a toujours séduit la fiction, celui de Los Angeles. Grâce à son expérience journalistique, Rolin a très justement su capter les enjeux de la ville à travers ses différents espaces géographiques. Au travers de ces croisements de populations antagonistes et de la confrontation des excès de la pop-culture et de la marge, c’est un portrait ethnographique de la ville que dresse Rolin. La ville avec son parcours autoroutier labyrinthe, la mixité ethnique de ces quartiers – où se croisent le luxe, les villas de stars, les SDF qui jonchent les trottoirs, les terrains vagues et les zones populaires. Une ville (qui semble) sortie du cadre du réel, où les divinités de la télé-réalité déplacent masse de monde dans les rues (ou sur internet), sans pour autant avoir de véritable « existence » ; tandis que l’inintérêt règne autour des populations qui habitent sur les trottoirs.



Participant d’une démarche quasi journalistique – tout est vrai dans ce Ravissement, ou presque...– le narrateur de l’histoire possède donc plus d’un trait commun avec l’auteur. Il ne porte d’ailleurs pas d’autre nom que « Je », ce qui est un usage stylistique fréquent (voire systématique) chez Rolin.

Le procédé d’écriture de ce roman se révèle également être assez proche de la mission du narrateur. Comme son personnage, l’auteur s’est immergé dans cette ville et dans des habitudes culturelles qu’il ne connaissait pas. Bien sûr le nom de Britney Spears ne lui était pas inconnu, ni certains morceaux de sa musique, mais il ne s’était jamais intéressé à elle avant de la prendre pour sujet.

Si Jean Rolin part pour Los Angeles, carte en poche (car « tous mes livres commencent par le choix et la définition d’un territoire  »), son personnage est encore moins avancé que lui lorsqu’il arrive en ville. La volonté première de l’auteur est « de trouver [sa] place dans un territoire dit hostile », alors que son personnage se trouve déjà dans un territoire hostile au début du roman, à la frontière de l’Afghanistan et de la Chine, au travers de laquelle son récit de ses aventures à Los Angeles agit, en flash back, comme l’opération d’un contraste et d’une comparaison entre deux civilisations que tout semble opposer.

Une fois arrivé à Los Angeles, Jean Rolin décide donc de se confronter à cette « pop-culture » qui lui est étrangère et nourrit le dessein d’écrire « un texte sur Brintey Spears… » Lorsque l’auteur se met donc en quête de son personnage (Britney), il est tout aussi ignorant de son univers que peut l’être son autre personnage (le narrateur). Ainsi leur investigation à tous deux démarre de la même manière : par la récupération d’informations sur internet, l’errance dans les lieux où elle se déplace, la traque embarqué en voiture avec des paparazzis, jusqu’à la rencontrer… ou presque.

Si l’auteur se pose la question de la proximité avec son sujet, et décide qu’il est plus intéressant de maintenir une distance, de ne pas la rencontrer, pour la saisir pleinement, son narrateur a, quant à lui, pour ordre de mission de la veiller sans l’approcher (mission consistant à prévenir d’une menace d’enlèvement terroriste sur la personne de la chanteuse), de se positionner donc en voyeur.

 

« Finalement, je trouvais ça plus intéressant de n’être jamais amené à la rencontrer, sauf à la fin où je – enfin, le narrateur – me retrouve seul avec elle dans un bistrot. »

 

De son expérience à Hollywood, Rolin nourrit son texte de faits véridiques plus ou moins cocasses, telle son introduction dans l’hôtel Marmont, où il s’invite à une réception sans que personne le remarque ; l’attente à la sortie de l’audience de Lindsay Lohan ; les interminables parcours dans la ville en bus (prouvant ici que Los Angeles est tout à fait accessible pour qui ne sait pas conduire) ; les funérailles du chef de la police ; les planques avec les paparazzis. Les deux personnages brésiliens en poste devant la résidence de Britney depuis quatre ans sont donc directement inspirés par les rencontres de l’auteur. À leur sujet, et pour décrire la relation complexe et contradictoire qui les unit à la star, Rolin dit :

 

« On aurait pu s’attendre à ce qu’ils soient cyniques, mais ils portent une certaine affection à Britney parce qu’elle a des goûts aussi populaires qu’eux et qu’elle ne se la joue pas. »

 

L’anecdote où le jeune paparazzi raccompagne la star chez elle, parce qu’elle est trop ivre, sans abuser de la situation est elle aussi issue des confessions des deux hommes. Ce fait témoigne de la proximité qui unit, pourtant dans la confrontation et parfois dans la violence, la chanteuse à ses paparazzis ; ils finissent par faire partie de sa vie comme elle de la leur.



Écrire « un texte sur Britney Spears, enfin pas vraiment… »

Pas vraiment puisque l’emploi de la pop-idol n’est qu’un prétexte à élaborer derrière elle le tableau d’une culture médiatique, d’une Amérique en quête d’images et de représentations, d’une ville – schizophrénique -, à narrer une histoire au cœur de la noire Los Angeles des romans de Ellroy, de Fante, ou de Connelly, des films américains des années 40 et 50. Par jeu de références et de construction stylistique, Rolin fait de son Ravissement un véritable roman, se référant sans cesse à « cette noirceur et [à] ce tragique social si important dans l’histoire de la ville et dans la littérature qu’elle a suscitée. »

Le texte démarre par une construction en flash back, archétype du film noir : le narrateur, qui a été envoyé en exil au Tadjikistan, aux antipodes de L.A, après l’échec de sa mission, commence à raconter sa mission (récit duquel émerge un contraste frappant avec la localité présente), pour divertir son collègue.

L’aventure se poursuit ensuite avec l’objectif d’approcher une Blonde à la destinée fatale (plus fatale pour elle qu’elle ne l’est pour les autres), le narrateur est un agent secret désabusé, à l’image des détectives privés du genre ; toujours aux prises avec une mauvaise décision, prisonniers de leur condition et de l’univers dans lequel ils évoluent : la ville, ses bas-fonds et ses marges.

Le roman de Rolin répond donc aux nombreux archétypes tirés de cet héritage du noir : le cynisme, le narrateur en marge, qui évolue dans un espace auquel il semble étranger (dépourvu de permis dans la ville automobile, méconnaissant les mécanismes de cette culture pop), partagé entre sa vie privée (Wendy) et sa mission (les femmes fatales : Britney et Lindsay Lohan). Cette même Wendy, une prostituée, est la seule femme du roman à appartenir au même espace de classe/marge que le narrateur. Sosie largement approximatif de Britney, elle a l’avantage de le comprendre, de l’épauler, voire de le « sauver », tout en étant paradoxalement un personnage s’inscrivant dans la partie la plus fictionnelle du roman.



Britney Spears est-elle cette blonde fatale qui fait cavaler le héros des films/romans noirs ? Cette femme idéale qui se trouve être source de complications ? Elles sont quelques-unes, jeunes starlettes de la chanson ou de la télé-réalité, aux existences abîmées et dissolues, à passer entre les lignes de Jean Rolin. C’est en se rapprochant de son icône absolue que le romancier infiltre l’univers de la pop-culture. Il a su trouver en elle matière à développer un personnage romanesque, la jeune femme possédant à la fois un côté fragile et complètement dissolu. Incarnant à l’instant où il la découvre un objet de fantasme pour son univers littéraire. Lorsque Rolin commence à se renseigner à son sujet, elle a depuis un moment rompu avec son image virginale de petite fille de Louisiane (made in America) ; elle boit alors beaucoup d’alcool, couche avec à peu près n’importe qui et trace à travers tout L.A au volant de sa voiture, ce qui l’a rendue « très sympathique et profondément touchante » à ses yeux. Ces tribulations dans la ville donnant « vie à cet objet inanimé qu’est une carte de Los Angeles ».

C’est le contraste entre ce que la jeune star représente et ce qu’elle est qui a fait croître l’intérêt de l’auteur. À l’instar d’une Lady Gaga, qu’il voit comme un pur produit du système, Britney est un des piliers de ce système. Ainsi Rolin prend-il plaisir à les comparer dans ce roman, bien que Gaga ne l’intéresse pas, il s’en sert tout de même comme symbole artificiel des pressions imposées à son héroïne. Pressions constantes autour de l’image et du paraître : où être vu ? comment ? et à quelles fins ?

Le rapport à l’image est donc ici très présent, Britney étant elle-même une de ses icônes. Mais ce rapport s’exerce aussi souvent dans la violence. Ainsi les clichés de l’escapade « sans culotte », à laquelle l’auteur a lui même assisté, ont ils été ravis. Tout comme une série de photographies (pour une campagne publicitaire) non retouchées ont été sorties dans le but de discréditer la star en jouant des imperfections de sa plastique. Reprenant l’affaire à son avantage, celle-ci autorise la diffusion pour se faire l’étendard des pressions physiques/de perfection imposées aux stars, et plus largement aux femmes.

Au fur et à mesure qu’il amasse des informations la concernant, Rolin finit par « constater qu’elle [a] une vie vraiment intéressante et mélodramatique. » Une enfance pauvre, des efforts excessifs pour faire partie du Mickey Mouse Club, sans être pour autant un personnage de Victor Hugo ; si Britney est devenue un pilier du système américain, ce n’est qu’au prix d’efforts démentiels. À travers cet acharnement de réussite, elle incarne le glissement des « valeurs » du mythe américain, adapté à la sphère hollywoodienne, en devenant le visage de la self-made woman.

 

« La vie de Britney est une vraie vie. Rien ne lui a été servi sur un plateau d’argent […] Ce que j’aime chez elle, c’est qu’au départ c’est une fille seule, qui même si elle s’appuie sur une armée de parasites, de tapeurs, de flatteurs, se bat pour réussir. Sa solitude me touche parce qu’elle se manifeste dans le désordre de ses amours, dans sa propension à toutes sortes d’excès, dans l’incohérence de ses démarches et dans ses trajectoires brisées à travers la ville. »

 

Rolin ne s’est pas contenté de choisir un sujet aussi surprenant que Britney Spears, il s’est vraiment intéressé à elle. Il a ainsi lu des biographies la concernant (qu’il juge assez mal faites), il a cherché des informations sur internet et dans ses rencontres avec les photographes. Même si son projet n’est pas de donner une biographie de la chanteuse, il s’est suffisamment documenté, pour fournir des informations biographiques concrètes qui jalonnent le roman. S’attachant à une période donnée de la vie de la star, il donne sous la forme d’une fiction ce qui s’avère être la (fausse) biographie la plus intéressante et réaliste qui existe la concernant. Le livre est ainsi parsemé de détails objectifs et réalistes, accompagnés çà et là de titres de chansons pouvant illustrer et compléter l’œuvre.

Si on évoque Britney en tant que pilier du système du divertissement américain, c’est d’une part qu’elle l’est, mais d’autre part que Rolin la voit comme un monument du pays, au même titre que les tours du World Trade Center. C’est en partant de ce postulat que l’œuvre s’articule et joue le confrontation entre deux dominantes de notre époque que sont la peur du terrorisme (islamique) et l’hégémonie de la pop-culture (soit du divertissement américain). À ce sujet, l’auteur déclare  

 

« qu’il n’est pas plus absurde – et plutôt plus facile – de s’en prendre à Britney Spears qu’aux tours de World Trade Center, et que la valeur symbolique de la première, aux yeux du public américain, est à peine moindre que celle des secondes. »

« Je n’ai d’ailleurs jamais compris pourquoi les terroristes n’avaient pas choisi de frapper Hollywood, qui représente tout ce qu’ils détestent, plutôt que les Twin Towers. »

 

Par ce jeu d’oppositions et de comparaisons, Rolin introduit un mode volontairement burlesque et décalé dans son roman, faisant de Britney Spears une martyre qui s’ignore – ce qui à certain niveau peut être véridique.

Autant l’auteur s’attache à décrire des lieux de Los Angeles qui ne soient ni beaux ni particulièrement exaltants pour le public, d’un point de vue touristique, autant il met en place le même procédé autour de son héroïne. En le choisissant comme puissance symbolique de son livre, il amène son public à la considérer comme élément digne d’intérêt. Britney et ses escapades sans culotte n’ont jusque-là pourtant rien qui puisse ravir un public de lettrés et d’intellectuels, comme peut l’être celui de Jean Rolin.

Il faudrait à la chanteuse mourir pour qu’elle puisse intellectuellement devenir intéressante pour les élites. Il faudrait une issue fatale aux traques de paparazzis pour qu’elle devienne le symbole de la dérive de ce système du divertissement ; comme l’est devenue au fil du temps Marilyn Monroe. L’une comme l’autre possèdent une certaine fragilité et les stigmates de la domination (masculine) des « studios ».
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Dans  l’interview donnée aux Inrocks, Rolin va encore plus loin en comparant le geste de Britney se rasant la tête à celui de Van Gogh se coupant l’oreille, ou à Kurt Cobain se suicidant.


   
Le sens du terme ravissement a ici plusieurs sens et fonctions. En se référant au titre de l’œuvre de Marguerite Duras (Le Ravissement de Lol V. Stein), Jean Rolin entend jouer du même aspect énigmatique ; interpeller le lecteur sur le sens de ce titre, mais plus encore sur son objet ; c’est d’ailleurs en s’emparant de cet objet particulier (Britney Spears) que l’auteur se pose en position de ravisseur. Le ravissement va et vient au fil du texte et ne cesse de déplacer le sens de ce qu’il désigne.

On pourrait ainsi entendre par ravissement le projet du groupuscule islamiste voulant enlever (ravir) la jeune chanteuse. Mais le rapt véritable est ailleurs, il est dans le dessin de l’auteur de se saisir (de ravir) à la presse à scandale son centre d’intérêt premier (Britney étant la personnalité la plus traquée au monde). En s’emparant ainsi de la star (et à travers elle d’Hollywood) et de la fascination (du ravissement) qu’elle exerce sur nos contemporains, il la transforme de fait en objet littéraire. Au-delà de la confrontation des modèles islamiste et américain, il y aussi celui de l’intelligentsia et de la culture populaire.

Le ravissement glisse en permanence de cette idée d’enlèvement ou d’enfermement (tel celui du narrateur pris au piège de la ville) jusqu’à celle de fascination, de béatitude, voire de mysticisme qui s’exerce à travers la presse, internet et les encarts publicitaires qui nous donnent à connaître des visages et des noms sans qu’on s’y intéresse particulièrement. Et le lecteur n’est-il pas lui aussi ravi ? D’abord pris au cœur d’une histoire abracadabrantesque puis séduit par l’objet de fascination qu’il tient entre ses mains ?



Pour aller plus loin dans le texte et vous immerger complètement dans le sujet, n’hésitez pas à accompagner la lecture du Ravissement de Britney Spears de l’écoute de quelques titre comme Womanizer, Toxic, Touch of my hand ou Breathe on me.

Puis comme le dit Jean Rolin, même si « sa musique pop n’est pas ce que je préfère, Womanizer peut me mettre de très bonne humeur. »


Brice, AS Édition-Librairie 2012-2013

 

 

Jean ROLIN sur LITTEXPRESS

 

 

 

Jean Rolin Joséphine

 

 

 

 

 Article de Céline sur Joséphine.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jean Rolin Traverses

 

 

 

Articles de Fanny et de Margaux sur Traverses.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jean Rolin Zones

 

 

 

 Article de Lionel sur Zones.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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3 septembre 2013 2 03 /09 /septembre /2013 07:00

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Robert WALSER
La Promenade
Der Spaziergang (1917)
traduction
Bernard Lortholary
Gallimard,
Du monde entier, 1987
L’Imaginaire, 2007



« La promenade, répliquai-je, m’est indispensable pour me donner de la vivacité et maintenir mes liens avec le monde, sans l’expérience sensible duquel je ne pourrais ni écrire la moitié de la première lettre d’une ligne, ni rédiger un poème, en vers ou en prose. Sans la promenade, je serais mort et j’aurais été contraint depuis longtemps d’abandonner mon métier, que j’aime passionnément. Sans promenade et collecte des faits, je serais incapable d’écrire le moindre compte rendu, ni davantage un article, sans parler d’écrire une nouvelle. Sans promenade, je ne pourrais recueillir ni études, ni observations. »

 

 

 

 


L'auteur

Auteur suisse allemand, né à Bienne dans le canton de Berne en Suisse en 1878, il est le fils d'un commerçant et issu d'une fratrie de huit enfants qui connurent pour quelques-uns des destins tragiques. Il a vécu à Bâle (Suisse), Stuttgart (grande ville située au Sud de l'Allemagne), Zurich (Suisse), Tübingen (Allemagne), Berlin. Il y est invité par son frère Karl Walser, un illustrateur en vogue. Puis il retourne à Bienne prétextant qu'il a besoin de calme, alors qu'en fait il traverse une période difficile. Il déchante, ne faisant pas carrière dans le théâtre ; pour l'anecdote il rentrera en Suisse à pied. Il voyage beaucoup, partage sa vie entre la ville et la campagne, l'écriture et des emplois subalternes, qui ont influencé son travail : Il fait une école de domestique à Berlin, qui inspirera L'Institut Benjamenta, roman se déroulant dans le même type d'établissement.

En 1929 il se fait interner à Waldau pour cause de folie : paranoïa, sentiment de persécution, dépression. Il est transféré à l'hôpital de Herisau où il décède en 1956. Cette partie de sa vie durant laquelle il n'écrit plus est racontée dans le livre Promenade avec Robert Walser dans lequel Carl Seelig raconte ses entrevues et ses marches avec Robert Walser alors que celui-ci est à l'hôpital. Il raconte leurs promenades à travers les landes qu'ils arpentent, les repas qu'ils consomment dans les différents établissements qu'ils rencontrent, les tenues que ce dernier porte et si elles sont adaptées ou non... Il mime le style de l'auteur en s'attachant aux petites choses, tout en gardant une certaine incompréhension face à ce refus de Walser de quitter le monde de l'hôpital, de retrouver une vie sociale et professionnelle dans l'écriture. Même s'il ne pratique plus l'écriture il se tient au courant de l’actualité littéraire et donne son sentiment sur différents auteurs. Cependant il est très assidu à des travaux domestiques quitte à parfois refuser les invitations de Seelig à des promenades.

Les principaux romans de Robert Walser sont Les Enfants Tanner, Le Commis (il est engagé pour seconder un homme qui monte une affaire, il déplore son autorité et la critique vivement en aparté, pourtant il reste à son service) et L'Institut Benjamenta (roman qui traite de son expérience à Berlin de domestique et de la « grande ville »).

Dans les années 1920 il abandonne le roman pour se consacrer entièrement à un travail de feuilletoniste. Il n'a plus besoin de créer d'intrigue, et se laisse aller à faire des commentaires sur le monde qui l'entoure. C'est là qu'il commence à avoir son écriture monographique, il note des textes sur des petits bouts de papier, enveloppes... C'est assez romantique d'imaginer ses descriptions poétiques de moments éparpillées sur des morceaux de papier. Ces monographes seront traduits et publiés des années après.

Les romans de Walser n'ont jamais connu de succès ; il restera dépendant des revues qui publient ses travaux, il est plus connu comme feuilletoniste. Il sera tout au long de sa carrière soutenu publiquement par le romancier Hermann Hesse au regard d'une critique littéraire globalement négative :

 

« style coulant et soigneusement négligé, ce plaisir si rare chez les écrivains allemands »

 « Ils sont modernes, semblent beaucoup plus détachés de la culture humaniste et des canons esthétiques traditionnels que ne l’étaient les derniers représentants de la génération précédente, ils ont un amour particulier pour le monde visible, et ce sont des citadins. C’est-à-dire qu’ils affectionnent, qu’ils connaissent et qu’ils décrivent moins l’univers tant aimé jadis des villages et des chalets d’alpage que celui des villes et de la vie moderne, et que leur spécificité suisse n’est pas mise intentionnellement au premier plan, mais s’exprime involontairement, même si c’est de manière suffisamment claire, soit par la tournure dépensée, soit par le vocabulaire et la syntaxe. C’est à ce groupe de jeunes écrivains suisses, dont je ne mentionnerai ici au passage avec respect que Jakob Schaffner et Albert Steffen, qu’appartient aussi Robert Walser. »

 

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Le livre

Le contexte

La Promenade a été écrit en 1919 ; même si cela n'est pas précisé on devine qu'elle se déroule à Bienne, en Suisse, ville dans laquelle Walser réside à ce moment là de sa vie. C'est la ville dans laquelle il est né, il y a donc des attaches familiales comme sa sœur Lisa. Cependant son père est mort depuis trois ans ainsi qu'un de ses frères souffrant de schizophrénie. Quand à son frère Hermann Walser, professeur de géographie, il s'est suicidé, souffrant d'une maladie nerveuse qui l'empêchait d'exercer sa profession. Il est amusant de remarquer, en lisant l'article de Bertrand Lévy sur La Promenade que celui-ci trouve que Walser est un auteur « géographique » et que cette dimension est notamment perçue par Hermann Hesse lorsqu'il dit :

 

« Quelle clarté, quelle variété, quel souffle dans la façon si riche qu’a ce poète caché de ressentir la vie ! Comme il connaît bien la forme, la couleur et l’odeur des saisons, des jours et des heures ! Comme il sait précisément distinguer une journée d’une autre et rendre justice à chaque été, à chaque première chute de neige ! Ce sont des choses que l’on ne pourra expliquer à aucun professeur s’il ne les sent pas lui-même, cet étonnement devant l’évidence, cette admiration devant la nature, cet abandon aux souffles d’air gris ou bleus, tièdes ou fraîchement humides qui nous baignent et que l’on respire. L’odeur d’un vieux mur humide qui fait resurgir à la mémoire le souvenir de lointaines années, le tintement métallique d’un bidon renversé redonnant présence et vie à toute une série d’images anciennes, tout cela, Robert Walser sait l’évoquer avec une remarquable finesse, et c’est pour cela, et non pour sa joliesse de plume ou pour toutes ces qualités extérieures que l’on peut apprendre et copier chez les autres, que Robert Walser est un écrivain important. »

 

Bertrand Lévy emploi le terme « géopoétique » qui s’applique à « des peintres du monde proche, nourris par le romantisme qu’ils vénèrent mais dont ils se détachent petit à petit. Ils nous font apercevoir le monde à travers le lieu, ils vivent autour du lieu en cercles concentriques. »

Quoi qu'il en soit, face à ces drames familiaux, il est possible que Walser entrevoie son propre avenir psychiatrique. Il entretient une relation avec Frieda Mermet. Même si elle lui rend quelques visites, cette relation reste surtout épistolaire et ne donnera jamais lieu à un mariage. On peut retrouver quelques-uns de ces échanges dans le recueil Lettres de 1897 à 1949 aux éditions Zoé, traduites de l'allemand par Marion Graf. Robert Walser était donc plutôt seul et isolé durant cette période de sa vie.

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Résumé

Ce livre n'a pas vraiment d'intrigue ; il s'agit d'une chronique poétique racontant une promenade de Robert Walser durant une journée entière. Il part le matin de son appartement et revient le soir au même endroit. Il raconte ses différentes rencontres, les lieux qu'il traverse, urbains ou forestiers, sous forme de petites aventures. Il part sans but précis mais se donne quelques tâches à accomplir tout au long de son voyage comme déjeuner avec Mme Aebi, passer chez le tailleur, aller à un rendez-vous à la caisse municipale... Tout cela forme un roman composé d'une succession de petits événements.

Sa première aventure est de visiter une librairie ; il se lance dans une longue tirade décrivant le livre qu'il souhaiterait acquérir, qui est le plus lu et ainsi le meilleur, montrant son amour des choses bien faites comme l'écriture. Le libraire enthousiaste lui apporte un livre ; Walser le regarde à peine et sort de la boutique les mains vides. Cet épisode fait écho au début du roman Les Enfants Tanner. Le personnage principal fait une déclaration à un libraire, lui vantant les mérites de sa profession et le dévouement qu’il est prêt à mettre en œuvre pour travailler dans la librairie. Le libraire ému l'embauche. Mais Walser  quitte son poste quelques jours plus tard, déçu, protestant contre ce travail de manière véhémente. Il n'est pas impossible d'imaginer que c'est une réaction de Walser devant le succès confidentiel de son travail et les maigres ventes de ses livres.

Comme il se livre à toutes sortes d'activités durant sa promenade, chaque événement lui donne l'occasion de donner son sentiment sur tel ou tel sujet. Par exemple, les moyens de locomotion motorisés, l'abattage des arbres, l'enseigne d'une boulangerie. En effet une des caractéristiques de son écriture est la digression et il s'y adonne pleinement durant cette chronique.



La digression

Il y en a plusieurs tout à fait fascinantes dans ce roman. La première part de l'enseigne d'une boulangerie qui est dorée et criarde et lui permet d'exprimer sa haine du monde moderne et de l'étalage de richesse ; de plus il ne voit aucun rapport entre ces lettres tapageuses et le pain que vend la boulangerie. On peut imaginer la façon dont il serait déconcerté aujourd’hui alors que les boulangeries sont tenues par des hommes d'affaires qui n'ont souvent pas de savoir-faire particulier. Ces enseignes criardes vont de pair avec le développement industriel que subit Bienne à cette époque-là et qui est rapporté dans les écrits de Hermann Walser. Ainsi l'auteur doit trouver le paysage de son enfance quelque peu défiguré.

Sa balade se prolongeant, il traverse une forêt ; il la décrit d'une façon si belle et précise qu'on sent qu'il met en œuvre tout son talent de poète. On sent l'ambiance, la lumière tamisée, la fraîcheur de ce sous-bois ; on a même l'impression d'y voir ses couleurs émeraude. Il l'évoque comme un tombeau et disserte sur la mort, la sienne peut-être, d'une façon calme, loin d'être anxiogène : « Magnifique une coulée de soleil tomba dans le bois entre les troncs de chênes, et le bois m'apparut comme une douce tombe verte. » (p. 46)

Plus tard il croise des enfants et réfléchit sur le passage à l'âge adulte avec une certaine nostalgie.

Une visite à la caisse municipale lui permet de disserter sur l'art de la promenade. On trouve louche qu'il se déclare sans le sou alors qu'il passe ses journées à se promener dans le village. Ce qui lui permet de faire une longue tirade sur la nécessité qu'il a de la promenade et sur ses bienfaits.

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La promenade chez Walser

 

« Car Walser fut toute sa vie, et surtout les derniers temps, un promeneur absolu, qui voulut élever la marche à pied au rang d'un art de vivre. La promenade était sa respiration » Pierre Assouline, La République des livres.

 

Comme le remarque Pierre Assouline dans un article de son blog, la marche, la promenade est indissociable de la vie de Robert Walser. Sa mort elle-même en est significative ; il s'est éteint lors de sa dernière promenade, dans la neige, un matin d'hiver à la Waldau.

Dans ce roman, il défend la promenade comme un moyen pour lui d'écrire. Elle lui aère l'esprit, lui permet de garder les yeux ouverts sur le monde, lui est indispensable pour maintenir son activité d'écrivain. Dans la promenade qu'il raconte dans le livre on a l'impression que chaque élément qu'il voit lui donne de la matière pour pratiquer son art de l'écriture. Apparemment il était capable de marcher énormément, jusqu'à 80 kilomètres dans une journée, un peu jusqu'à la folie, même la nuit dans la pénombre, il continuera de marcher même après avoir arrêté d'écrire.

Walser n'était pas un écrivain de voyage, il n'est pas un bourlingueur mais plus un promeneur acharné. On ne retrouve pas cette insécurité des romans de voyage, dans lesquels leurs auteurs dorment chaque soir dans des endroits différents, racontent des paysages fabuleux et mangent des nourritures exotiques. Il n'a pas besoin d'être en danger pour vivre mille aventures.

On a proposé plusieurs fois à l'auteur de partir en Inde ou en Pologne pour écrire sur ces pays, ce qu'il a vivement refusé, défendant l'idée qu'un écrivain n'a pas besoin d'aller loin pour exercer l'art de l'écriture. C'est aussi l'idée qu'il soutient face au contrôleur des impôts : un grand écrivain doit pouvoir écrire sur ce qui l'entoure. Ainsi Walser apporte de l'intérêt aux petites choses. Loin de se libérer des contingences matérielles, il décrit avec précision le costume beurre frais qu'il porte durant sa promenade. Il accorde une attention particulière à ce qu'il mange, au paysage qu'il sillonne. Cette écriture minutieuse demande une lecture de même qualité. On ne peut pas traverser Walser, il faut le lire soigneusement en prêtant attention à chaque mot qui s'attache à restituer le paysage.



Ironie et fantastique

Pour autant ce n'est pas un écrivain qui manque de passion, il y a quelque chose de totalement fasciné chez lui, une fascination pour le monde qui l'entoure. De plus il n'est pas toujours sérieux, usant de la politesse à l'extrême ; c'est avec une certaine candeur qu'il se moque des divers protagonistes. Avec une verve si bienséante qu'elle ne peut être contrée, il reprend le tailleur qui a selon lui massacré son costume. C'est un des passages les plus drôles du livre, que l'on lit avec le même plaisir que l'auteur a dû avoir à l'écrire.

 

« Les manches souffrent d'un excès proprement préoccupant de la longueur. Le gilet se caractérise de manière très notable par ceci qu'il produit l'impression fâcheuse et fait l'effet désagréable que son porteur a du ventre.

Le pantalon est tout simplement ignoble. Son dessin ou son patron m'inspirent l'horreur la plus sincère.»

 

Après un échange véhément mais d'une grande courtoisie le promeneur sort mécontent mais néanmoins victorieux de chez le tailleur, fier de ne pas s'être laissé démonter devant ce travail bâclé et d'avoir su protester contre la mauvaise foi. C'est ainsi qu'il continue sa route et se retrouve face à d'autres épreuves. À un moment donné, dans la forêt, il se retrouve face au géant Tomzack, qu'il décrit comme un être dantesque : « Tomzack ! N'est ce pas cher lecteur, que la seule sonorité de ce nom suffit à évoquer les choses les plus effrayantes et moroses ? » Il l'apostrophe lui demandant pourquoi il croise sa route, décrit sa taille immense et là encore sort victorieux et indemne de cette aventure, le géant n'étant que l'idiot du village que l'on imagine peu disposé à chercher la bagarre. Ainsi, se décrivant comme Ulysse face à Polyphème, Walser introduit une pointe de fantastique dans son récit. On peut avoir la même impression lorsqu'il se retrouve à la table de Mme Aebis. Celle-ci le somme de manger le repas copieux qu'elle a préparé à son égard, sans s'arrêter. Il est saisi de crainte, de stupeur et dramatise la situation :

 

« Je fus traversé d'un frisson d'horreur. Courtoisement et gentiment, j'osai objecter que j'étais principalement venu pour faire montre de quelque esprit, sur quoi Mme Aebi me dit avec un sourire enjôleur qu'elle n'en voyait nullement la nécessité.

– Je suis bien incapable de manger davantage, dis-je d'une voix sourde et oppressée.

J'étais à deux doigts de l'asphyxie et je suais déjà d'angoisse. »

 

Après avoir évoqué le cyclope d'Ulysse on peut penser à la magicienne Circé qui transforme les hommes en cochons lorsqu'ils mangent avec avidité à son buffet. Cependant, comme dans la forêt, la situation redevient normale et légère presque instantanément lorsque Mme Aebi lui annonce qu'elle lui faisait seulement une galéjade.



L'auteur achève son récit sur une méditation sur ses rapports avec les femmes, puis il rentre chez lui : « Je m'étais levé pour rentrer chez moi, car il était déjà tard et tout était sombre. »



Marion, AS Édition-Librairie 2012-2013

 

 

Sources

Le blog de Pierre Assouline qui contient plusieurs articles sur Robert Walser : http://larepubliquedeslivres.com/

L'essai de Bertrand Lévy sur La Promenade de Robert Walser : http://www.academia.edu/1177277/_La_Promenade_de_Robert_Walser


Promenades avec Robert Walser de Carl Seelig chez Rivages

 

 

Robert WALSER sur LITTEXPRESS

 

 

Robert Walser Retour dans la neige Zoé

 

 

 

Articles de Magali et de Chloé sur Retour dans la neige.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Robert Walser La Rose

 

 

 

Article de Julie sur La Rose.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

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2 septembre 2013 1 02 /09 /septembre /2013 07:00

Robert-Walser-Retour-dans-la-neige.gif











Robert WALSER       
Retour dans la neige
traduit de l'allemand
par Golnaz Hauchidar
éditions Zoé, 1999
Points, 2006





 

 

 

 

 

 

Biographie

Robert Otto Walser est née à Bienne, en Suisse en 1878. En 1894, il est apprenti à la banque cantonale berlinoise et il a pour projet de devenir comédien, il adhère même à la Société d’art dramatique de la ville. L’année 1897 va marquer, en plus d’un enthousiasme bref pour le socialisme, sa première tentative de publication d’un poème. Malgré l’échec, il achève un premier cahier d’environ une quarantaine de poèmes.

C’est en 1898, qu’il sera pour la première fois publié dans le Bund, un journal de Berne. Il termine son premier livre en 1904, Fritz Kochers Aufsätze (Les rédactions de l’élève Fritz Kocher) qui sera publié aux éditions Insel de Leipzig. En 1906, il rédige Geschwister Tanner en six semaines à la suggestion des éditeurs Samuel Fischer et Bruno Cassirer. Il collabore en 1907, à la revue Die Schausbühne qui publiera plus de 25 textes de lui cette année-là. Les enfants Tanner est également publié chez Bruno Cassirer. Il écrit en 1908, le roman Jacob von Gunten, connu en France sous le nom de L’Institut Benjamenta. C’est l’un de ses livres les plus lus.

De 1909 à 1914, il publie peu, vit de petits boulots, il est même homme à tout faire dans plusieurs maisons et on ne connaît que de petits textes de lui pendant cette période, dont l’un intitulé « L’Homme à tout faire ». Pendant les premières années de la Première Guerre mondiale, il fait son service militaire dans différents lieux sur des missions d’un mois en moyenne. En 1916, il achève le manuscrit de Der Spaziergang, la première version de La Promenade. Il publie de nombreux textes entre 1917 et 1921 et c’est en 1925 que sera publié  La Rose, Die Rose, son dernier recueil.

Il est interné d’abord sur sa demande puis ensuite contre sa volonté dans la clinique psychiatrique de Hérisau, son canton d’origine, et il va collaborer aux nombreuses tâches domestiques de l’institution ; à partir de 1933, on ne lui connaît plus d’activité d’écrivain. En 1947, Robert Walser Der Poet d’Otto Zinniker est le premier livre publié sur l’auteur. Il va mourir le 25 décembre 1956 lors d’une promenade dans la neige.



Parcours

Il a donc publié de très nombreux petits textes en proses dans différentes revues allemandes. Avec plus de 1500 petites proses, il se qualifie de feuilletoniste : « Je m’étais déclaré en accord avec le qualificatif de feuilletoniste » (préface de Bernhard Echte).

Il a écrit sept romans dont trois ont disparu et n’ont pas été édités. Ses trois romans publiés, L’institut Benjamenta, Les enfants Tanner, La Promenade sont des livres majeurs pour les plus grands écrivains de son époque comme Franz Kafka, et Walter Benjamin entre autres.



Retour dans la neige

Retour dans la neige est publié en janvier 1999 chez l’éditeur suisse Zoé et en 2006 chez Points. Il s’agit de 25 petites proses dont trois inédites, réapparues dernièrement. Les titres sont tous évocateurs de l’histoire et on voit que Walser s’intéresse à toutes sortes de choses différentes.

Les petites proses vont de quelques pages, 2 ou 4, jusqu’à une vingtaine pour l’une assez particulière, Madame Scheer. Écrit juste après la mort de celle avec qui Robert Walser a cohabité quelques années, le petit texte descriptif mais aussi réflexif, comme les autres du recueil, est plein d’éléments autobiographiques revendiqués sur cette « drôle d’amitié ».  Walser nous raconte un petit passage de sa vie, presque intime, ce qui reste en fait assez rare chez lui malgré le fait qu’il nous parle tout le temps de ses promenades.

Dans ces petites proses, Walser arrive aussi à une sorte de morale conclusive qui revient souvent à ce qui est vraiment essentiel pour lui, la promenade. On a une réflexion de l’auteur lui-même exprimée « à haute voix ».

 

« Mon dieu, c’en est assez pour aujourd’hui, il faut que je sorte, il faut que je gambade dans le monde, je n’y tiens plus, il faut que j’aille sourire à quelqu’un, il faut que j’aille me promener. Ah, qu’il est joli, qu’il est joli de vivre. » (page 15)

 

Il lui arrive aussi de faire des sortes de digressions – apartés pour le lecteur mais il les justifie toujours – et c’est souvent avec beaucoup d’humour :

 

« Revenons-en aux faits » (page 31) ; « Je glisse ici cette lettre pour offrir au lecteur une élégante et petite distraction » (page 30) ; « Le bienveillant lecteur le saura s’il continue à s’intéresser à ma description » (page 77).

 

 

 

Thèmes

La promenade, dont il nous donne une définition au début de Le Greifensee.

 

« C'est une matinée fraîche et je me mets à marcher de la grande ville et du grand lac bien connu au petit lac presque inconnu. En chemin, je ne rencontre rien d'autre que ce que tout homme ordinaire peut rencontrer sur un chemin ordinaire. Je dis bonjour à quelques moissonneurs au travail, c'est tout ; j'observe avec attention les gentilles fleurs, c'est encore tout ; je commence tranquillement à bavarder avec moi-même et une fois encore, c'est tout. Je ne prête attention à aucune particularité du paysage, car je marche et pense qu’ici, il n’y a plus rien de particulier pour moi …» (page 76).

 

 

Les bonheurs simples, la pluie, le vent, la lumière, la ville … la beauté du paysage.

 

« Je n’avais pas de pardessus. Je tenais la neige à elle seule déjà pour un manteau m’enveloppant d’une merveilleuse chaleur. » (page 83).

 

La solitude, comme celle du promeneur parmi la foule

 

Le regard de l’observateur sur le monde avec aussi un aspect critique.

 

« Qu'il est joli de flâner dans une gare et de pouvoir observer à son aise les voyageurs qui arrivent et ceux qui partent. » (page 61).

 

 

La ville, qu’il définit dans L’incendie.

 

« Une grande ville est une gigantesque toile d’araignée de places, de ruelles, de ponts, de maisons, de jardins, de larges et longues rues. […] une mer ondoyante, encore inconnue à la plus grande partie de ses habitants, une forêt impénétrable, un grand parc luxuriant, oublié ou presque, envahi de végétation sauvage, un endroit trop vaste pour qu'il puisse jamais permettre de s'y orienter suffisamment bien. » (page 70).

 

 

 

Conclusion

Il est assez compliqué de réaliser une bibliographie complète de Robert Walser car, l’auteur ayant été publié dans de très nombreux journaux différents, il n’est pas encore certain que toutes les publications soient répertoriées et retrouvées. Il avait également pour habitude d’écrire sur tous les supports à sa disposition, cartes postales, cartes de visite, enveloppes… et avec une écriture très peu lisible. C’est donc un travail d’archive important que décident de faire les chercheurs du  Centre Robert Walser à Berne qui se consacrent à la conservation, la mise en valeur et la diffusion des collections de Walser et de Carl Seelig, son compagnon de promenade.


Robert Walser est aussi quelqu’un de très pudique qui ne souhaitait pas être reconnu. Il dit même à la fin de son ouvrage Walser parle de Walser, « Je souhaite donc qu’on ne fasse pas attention à moi ».

Pierre Assouline dira dans  un article paru sur son blog en 2006, intitulé Comment Robert Walser m’est tombé dessus : « Il faut dire que l'intéressé n'avait rien fait lui-même pour se rendre inoubliable. À croire qu'il était le principal obstacle à la diffusion de son œuvre. »

 

« Le reclus de l'asile de Herisau en proie au délire de persécution, dont l'oeuvre avait pourtant été célébrée haut et fort par Kafka, Musil, Benjamin, Hesse, Zweig et Canettti, se serait effacé du monde dans l'indifférence quasi générale n'eût été l'amitié admirative de l'éditeur et écrivain Carl Seelig, son compagnon de promenade. Car Walser fut toute sa vie, et surtout les derniers temps, un promeneur absolu, qui voulut élever la marche à pied au rang d'un art de vivre. La promenade était sa respiration. »

 

 

Chloé B. 2ème année Édition-Librairie 2012-2013

 

 

Robert WALSER sur LITTEXPRESS

 

 

Robert Walser Retour dans la neige Zoé

 

 

 

Article de Magali sur Retour dans la neige.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Robert Walser La Rose

 

 

 

Article de Julie sur La Rose.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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1 septembre 2013 7 01 /09 /septembre /2013 07:00

Lionel-RICHERAND-dans-la-foret-01.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lionel RICHERAND
Dans la forêt
Éditions Soleil
Collection « Métamorphose », 2013

 




 

 

 

 

 

 

 

 

Synopsis
 
Dans le domaine de Wisteria Grow, la nature s’apprête à réaffirmer son pouvoir et le nouveau régisseur arrive. Anna Parmington et sa mère Elisabeth, une veuve, accueillent cet étrange personnage avec méfiance. À peine arrivé, celui-ci écrase une grenouille et offense la petite fille. À la nuit tombée, Anna est réveillée par une intuition étrange qui la conduit à retrouver sa poupée décapitée à l’orée du bois et qui va l’entraîner dans une aventure dont elle ne sortira pas indemne.

 

Univers graphique
 
Ressemblant dans la forme à un album jeunesse, cette bande dessinée comporte une illustration stylisée, sombre, parfois macabre qui peut se rapprocher du film d’animation.

On remarque que la nature est très éclairée en journée, l’intérieur de la maison est sombre, les couleurs chaudes (rouge, mauve) sont très présentes mais ombrées, ce qui rend l’ambiance de la maison sordide. On peut également noter que la mère a toujours une ombre sur elle, tout sépare la mère et la fille au niveau graphique, l’une blonde aux yeux bleus et l’autre rousse aux yeux sombres. Ana est toujours plus éclairée que sa mère d’une manière ou d’une autre.

La maison a un cadrage très strict ; on peut même remarquer certaines techniques de cinéma comme le travelling lorsque le dessinateur montre l’ensemble du domaine, puis la maison, puis l’intérieur d’une fenêtre.

 

Richerand-Dans-la-foret-travelling.jpg

 

A contrario, dès qu’Anna entre dans la forêt, les éléments dessinés commencent à sortir du gabarit. Il y a plus de fantaisie, de liberté. La forêt est donc à la fois inquiétante et enchanteresse, c’est un univers bien plus riche qu’un cadre traditionnel.

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Le bestiaire joint à la fin de l’album et dessiné par l’auteur est là pour créer un lien avec le lecteur ; plein d’humour, il désacralise l’univers fantastico-mystique de l’album. C’est une manière d’approfondir la lecture avec des compilations de dessins et d’explications farfelues. Par exemple, on note que les mouches sont en réalité des fées avec un costume de mouche. Le laid devient beau et les références sont nombreuses.

 

Thèmes et influences

 

Hayao Miyazaki : son univers en général et Princesse Mononoké en particulier ; de nombreux dessins y font clairement référence.

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Bible et religion : tous les animaux sont marqués de ce qui est appelé le symbole de Lilith, il est dit que les femmes de Wisteria Grow - dont la mère d’Anna - ont un lien avec Lilith, « l’Eve noire ».

Mère Nature ou la Grande Boueuse, est une sorcière affreuse qui règne sur la forêt, elle est entourée d’éléments naturels qui apparaissent laids (les fées mouches, les crapauds) mais sont beaux en y regardant de plus près.
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Le Labyrinthe de Pan (El laberinto del fauno, Guillermo del Toro, 2006) : après l’entrée d’Anna dans les bois, la nature et la forêt deviennent un univers inquiétant au même titre que le régisseur / beau père de la petite fille. On remarque que la forêt labyrinthique est largement habitée par des animaux tous plus ou moins étranges.
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Les hommes

Le régisseur est un homme inquiétant, il parle de régner sur un domaine, ses yeux perçants sont presque jaunes, il bouge de manière sournoise. Il tente dès son arrivée de séduire la jeune fille, fait tout par intérêt, organise une battue non pas pour retrouver Anna mais pour se mettre dans les bonnes grâces de sa mère.
 
La première apparition de l’enfant loup peut faire penser à Gollum ; il se jette sur Anne en s’emparant de sa poupée.  Il est effrayant, ce n’est pas un humain comme les autres. Sa situation est expliquée dans le bestiaire.

Quant au père d’Anna, il meurt tué par la Grande Boueuse car il l’a trahie. Mère Nature considère donc qu’il n’est pas le vrai père d’Anna.

Disney : les grenouilles (qui préfèrent se faire appeler les princes charmants), veulent à tout prix « trouver la fille » (Anna) et se faire embrasser en premier. Dès que la « princesse » entre dans la forêt, elle se fait assaillir de suppliques et de remarques par les crapauds : « embrasse-moi », « juste un petit bisou », et autres « qu’elle est belle ». Tous les regards sont rivés sur elle dès qu’elle met un pied chez le roi crapaud, ils ne la laissent pas respirer. L’une des célèbres répliques du Livre de la jungle est mentionnée, lorsqu’un des crapauds murmure à Anna « aie confiance, crois en moi », tel le serpent Ka à Mowgli lorsqu’il veut l’étouffer.
 
Les poupées : on peut remarquer en lisant l’album que l’héroïne ressemble beaucoup à sa poupée (qui s’avère être une poupée envoûtée ; elle continue à parler même décapitée), elles sont toutes les deux blondes aux yeux bleus, ont le même nez,  type de robe et de nœud dans les cheveux.  Ses poupées sont « ses yeux », elles voient en réalité les mêmes choses, Anna sent donc dans son sommeil que sa poupée se fait enlever, le dessin passe à ce moment-là comme une caméra d’Anna aux grenouilles, celle-ci est donc attirée dans la forêt par les batraciens pour retrouver le corps de sa poupée.

On note également une référence au classique du théâtre français, Cyrano de Bergerac, quand un des crapauds attaque un blaireau (ce qui est considéré comme un grand exploit dans la communauté batracienne), celui-ci crie : « à la fin de l’envoi, je touche ! »

 

En résumé, cet album est empreint d’une certaine forme de liberté représentée par la forêt. Anna est libre, comme le lui dit le maître corbeau : elle n’a pas de maître, car elle dominera la forêt après sa mère. La dernière page de l’album est très significative non seulement quant à la liberté qui est un thème transversal, mais aussi quant à la supériorité des femmes sur les hommes : la petite fille est au centre de l’image, très éclairée, tandis que les animaux mâles s’inclinent et restent dans l’ombre. La forêt est en quelque sorte assujettie par la digne héritière de Lilith.
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En bref une BD courte mais mystique et envoûtante. À lire pour rêver un peu !


Juliette, 2ème année Édition-Librairie

 


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31 août 2013 6 31 /08 /août /2013 07:00

Thoreau-Balade-d-hiver-couleurs-d-automne-01.gif

 

 

 

 

 

 

 

Henry David THOREAU
Balade d’Hiver

Couleurs d’automne
Titres originaux
A Winter Walk
Automnal Tints
Traduction
Thierry Gillyboeuf
Mille et une nuits, 2007





 

 

 

 

 

 

 

 

Henry David Thoreau est né en 1817 à Concord dans le Massachusetts. C'est un essayiste, enseignant, philosophe, naturaliste amateur et poète américain. Il a été très critiqué de son vivant et considéré comme un marginal en raison de sa vie de solitude et de ce que les  gens prennent pour un rejet du progrès. Toutefois il a côtoyé de nombreux intellectuels, dont Ralph Waldo Emerson – (chef de file du mouvement transcendataliste américain du début du XIXème siècle) –  qui fut son mentor pendant plusieurs années et qui le poussa à écrire.

Ainsi, à 20 ans, il commence d'écrire son journal, publié après sa mort. Il le rédige pendant une vingtaine d'années jusqu'à ce qu'il décède en 1862 emporté par la tuberculose.

Un des éléments marquants de sa vie qui permet de mieux comprendre ses écrits est son retrait  de deux ans dans une cabane construite par lui-même autour de l'étang de Walden à seulement deux kilomètres de sa maison familiale. Il va vivre pendant ces deux années en autarcie complète. Cela donnera le livre Walden ou la vie dans les bois publié en 1854.

Il est également l'auteur de La Désobéissance civile (1849) ou encore des Forêts du Maine.

C'est un auteur très engagé. La Désobéissance civile est considéré comme étant à l'origine du concept contemporain de non-violence. Il a lutté contre l'esclavagisme et a même aidé des esclaves à passer la frontière pour se réfugier au Canada. De nombreux personnages politiques se sont inspirés de la philosophie de résistance et de non-violence de Thoreau tels que Martin Luther King ou Gandhi et bien d'autres encore.

Il a des idées et une réflexion assez modernes. Dans les principales thématiques de ses œuvres on retrouve la protection de l'environnement ; on peut dire qu'il était « écolo » avant l'heure.

C'est un auteur vraiment protéiforme. Il est difficile de classer ses œuvres qui sont un mélange d'essais, d'observations et de passages poétiques appelé en littérature américaine « nature writing ». Il est de ce fait considéré comme le précurseur des romans naturalistes mais aussi des manuels d'art de vivre.

 

 

 

Dans Balade d'hiver, couleurs d'automne, l'auteur partage sa passion pour la nature et lui voue un véritable culte. Ces deux articles sont tirés de son journal – on peut d'ailleurs retrouver la première partie de celui-ci  aux éditions Finitude, le reste va être publié progressivement.

Il est intéressant de noter que Balade d'hiver a été écrit en 1846, alors qu'il s'est retiré dans sa cabane dans les bois, et Couleurs d'automne en 1862, l'année de sa mort.

Dans ce recueil, comme dans la plupart de ses écrits, il s'emploie à observer la nature et à nous la décrire, donnant un sens à celle-ci. Il est plus qu'un observateur, il connaît les plantes par leur nom en latin, sait où elles poussent, quelle atmosphère leur est favorable... Il cherche à « décrypter les signes d'une harmonie universelle au sein de laquelle l'homme doit trouver sa place » (quatrième de couverture).

Il le fait ici à travers deux saisons. Son écrit sur l'hiver porte très bien son titre. Il nous balade véritablement le long d'une journée hivernale.

Il nous parle ici surtout d'animaux plus que de la nature elle-même, bien que ce qu'il décrit de ces êtres permette de mettre en évidence leur vie rythmée par celle de la nature. La symbolique des saisons et des rythmes de la nature a une place très importante dans ses écrits, dont celui-ci. Il loue le quotidien bercé par les saisons, ici l'hiver en l'occurrence. Il structure ses phrases de manière à instaurer un rythme évoquant la redondance.

Il apprécie les métiers en rapport avec la nature tels que ceux de fermier, de bûcheron ou encore de pêcheur. On peut voir dans les métaphores qu'il emploie que pour lui, ces métiers n'existant que par la nature et ne pouvant continuer sans le respect de celle-ci sont des plus valorisants, car en parfait accord avec la nature qu'il n'a de cesse d'étudier. Il a d'ailleurs travaillé quelque temps comme jardinier, et qui plus est le fait de vivre en autarcie l'a obligé à cultiver la terre. S’est ainsi révélé à lui le lien profond qui existe entre la terre et l'homme, lui donnant une nouvelle dimension.

La façon dont il décrit cette journée nous fait traverser l'hiver dans une paix profonde. Il utilise cette saison pour décrire à la fois un état physique et un état d'esprit. Le calme de cette saison matérialise celui de l'esprit lorsqu'il prend le temps de se poser et de méditer. En effet, l'hiver donne l'impression que la nature entière est en hibernation, qu'elle se repose, médite, avant de refleurir. C'est une façon pour lui de dire à l'homme qu'il y a un temps pour tout, et qu'il est important de le prendre pour réfléchir, calmer son esprit et se détendre.
 
D'ailleurs cette balade qu'il nous fait partager est peut-être ce moment même de détente auquel il nous appelle. On peut noter qu'il utilise l'emploi de la première personne du pluriel. Ce « nous », Thoreau l'utilise pour nous emmener avec lui dans sa balade d'hiver. Il souhaite très profondément amener l'homme à prendre conscience que son salut se trouve dans la nature.

Pour Thoreau la nature a de nombreuses vertus ; c’est « dans la nature sauvage qu’il faut aller marcher, pas dans des parcs et jardins, si l’on veut que l’effet spirituel de la marche se produise éviter les routes, sauf les anciennes routes qui ne mènent nulle part… »

On retrouve dans ce livre une véritable analogie entre le chemin de la pensée et celui de la promenade. Ici, suivre un chemin dans la pensée n'est pas seulement un cliché littéraire. On avance avec lui dans la forêt comme on avance dans sa réflexion. Et au-delà de ses écrits, ses choix se sont beaucoup traduits dans sa façon de vivre avec la nature. En effet, pour lui la pensée a besoin du grand air et de soleil. C'est une des raisons qui expliquent pourquoi il marchait dans la nature sauvage quatre heures par jour si ce n'est plus. Son chemin de promenade est une métaphore de son cheminement de vie intérieur et spirituel.

Pour l'écrivain, la nature est supérieure à l'homme. Dans ses écrits, on voit la suprématie de la nature, origine de toutes choses.

 

 

 

Couleurs d'automne, qui vient à la suite de Balade d'hiver ressemble plus à un livre pratique par sa composition. Il est divisé en plusieurs parties, sur les graminées, l'érable rouge, l'orme, l'érable sucré... évoquant ainsi un guide pratique des plantes à l'automne. Toutefois, la dimension philosophique et poétique évite l'ennui et l'aspect quelque peu académique que l'on pourrait lui trouver, entre autres à cause du nom latin des plantes et d’autres informations qui peuvent paraître très didactiques.

Ici, il y a très peu de référence aux animaux, du moins pas de manière aussi précise que dans Balade d'hiver. L'auteur s'est concentré sur le changement qui opère sur la nature à la venue de l'automne. Dans cette partie il la personnifie beaucoup plus pour la ramener à l'homme, aux liens indubitables qui les unit et qu'il conteste pourtant ; il déplore que les gens des villes ignorent l'existence de telles couleurs dans les forêts automnales américaines. À travers sa description des changement automnaux, Thoreau, en plus de se livrer à quelques remarques sur les hommes, traite du système gouvernemental de l'époque. Il tient un discours à propos de l'immaturité de l'homme qui n'arrive pas à accepter sa mortalité par exemple, en utilisant la comparaison des feuilles qui tombent à l'automne pour mourir en paix.

Il s'en prend également à l'enseignement rappelant ses propos dans Balade d'hiver sur la nature qui l'emporte sur l'art.

Un peu plus loin il dit encore : « Un homme ne voit que ce qui l'intéresse » ; « Comme le poète et le naturaliste portent un regard différent sur les choses ! » C'est une remarque intéressante car Thoreau a toujours voulu être un poète avant tout et qu'il est un véritable naturaliste. Cela montre que pour lui le poète doit s'intéresser à la nature, que l'un et l'autre sont indissociables.

L'essentiel de cet écrit reste toutefois une ode aux couleurs de la saison. Les amis de Thoreau le définissaient comme quelqu'un de naïf par sa capacité inépuisable à l'émerveillement devant les prodiges de la nature. Il affectionne particulièrement l'érable rouge, pour ne pas dire un érable rouge en particulier dont il observe les changements à chaque automne.

C'est un livre que je recommande, bien qu'il puisse être difficile de s'ouvrir au texte. Pour mieux comprendre ses écrits, il faut s'intéresser à la philosophie et au mode de vie de cet écrivain. Il a eu une existence vraiment différente, en marge, en raison de ses convictions, et surtout il était très moderne dans ses idées. Pour vraiment comprendre ses écrits très descriptifs et s'ouvrir à eux, finalement, il faut s'être intéressé à la vie de l'auteur et à ses pensées.


Yaël, 2ème année édition-librairie

 

 

Lire également l'article de Jimmy.

 

 

Liens

 

Thoreau aux éditions Finitude.

 


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30 août 2013 5 30 /08 /août /2013 07:00

CECIL-et-Luc-BRUNSCHWIG-Holmes-01.jpg









CÉCIL et Luc BRUNSCHWIG,
Holmes
Livre 1 L’adieu à Baker Street
Éditions Futuropolis, 2006

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Auteur et dessinateur

brunschwig.jpgLuc Brunschwig est né en 1967 à Belfort. Après des études en publicité, il travaille dans une agence de publicité mais passionné par la bande dessinée, il commence à écrire des scénarios.

Lors d’un Carrefour de l’Illustration du Livre pour enfants, il rencontre Laurent Hirn, dessinateur à la recherche d’un scénariste. Ainsi, ils lancent ensemble Le Pouvoir des innocents, en cinq tomes, édité par Delcourt.

À partir de 1985, Luc Brunschwig crée deux autres séries simultanément : L’Esprit de Warren avec Servain et Vauriens dessinées par Laurent Cagniat respectivement en quatre et trois tomes. Puis ses collaborations se multiplient et à la fin des années 90 il crée notamment Angus Powderhill avec Vincent Bailly et Makabi avec Olivier Neuray.

En 2005, Luc Brunschwig devient directeur de la collection « 32 » des éditions Futuropolis. Il réalise La Mémoire dans les poches avec Étienne Le Roux et Le Sourire du clown pour Laurent Hirn.

Le premier tome d’Après la Guerre, avec les dessins de Freddy Martin, est édité en 2007 et s’insère entre les parutions des deux premiers tomes de Holmes.

En 2011, la série Makabi est reprise par les éditions Bamboo sous le titre de Lloyd Singer. Le premier tome d’un nouveau cycle avec le dessinateur Olivier Martin doit paraître début avril.

Luc Brunschwig a également crée deux suites à la série Pouvoir des innocents neuf ans après sa fin présumée : Les Enfants de Jessica avec Laurent Hirn et Car l’Enfer est ici avec Laurent Hirn et David Nouhaud.

Avec Roberto Ricci, un nouveau dessinateur, il reprend Urban Games, projet abandonné en 1999, et le fait éditer sous le nom d’Urban.

 

 

cecil.jpgChristophe Coronas, également connu sous le pseudonyme Cécil, est né à Dax en 1966. En 1984, il entre à l’école des Beaux-Arts de Bordeaux et travaille parallèlement à la librairie Bulle, spécialisée dans la BD et la musique. Il devient ensuite publiciste puis graphiste et illustrateur.

En 1990, il réalise L’Empreinte des chimères avec Mathieu Gallié. A l’occasion de sa rencontre avec Éric Corbeyran en 1996 et après trois ans de préparation, le premier tome de Réseau Bombyce, Papillon de nuit, paraît en 1999 chez Les Humanoïdes Associés. Monsieur Lune, le deuxième tome, sortira en 2002. Le dessinateur reçoit le prix Canal BD en 2000.

En 2004, il publie un conte pour enfants, Piccolo le fou triste, premier tome de la série Les contes et récits de Maître Spazi, avec Denis-Pierre Filippi et Jean-Jacques Chagnaud.

Le premier tome de Holmes est publié en 2006 par Futuropolis dans la collection « 32 ». Prévue à l’origine comme une trilogie cette série comportera finalement neuf tomes. Le second est édité deux ans plus tard et le troisième en 2012.

Christophe Coronas participe aussi à un travail collectif autour de Popeye en 2010 pour lequel différents artistes s’associent afin de rendre hommage au célèbre marin. Après une longue attente, le dernier tome du Réseau Bombyce paraît en 2011 chez le même éditeur.



Résumé

La bande dessinée commence sur une illustration de la lutte entre Sherlock Holmes et Moriarty au bord des chutes du Reichenbach. Dans une courte introduction, l’auteur nous présente les faits et tel un détective il analyse les informations que Watson possède.

On peut en effet noter qu’il n’y a pas eu de témoins, Watson n’a jamais vu ce fameux docteur et son compagnon ne lui en a jamais parlé. Pour conclure, une question : Pourquoi ?

Le 4 mai 1891, les deux hommes meurent en Suisse. Le chapitre 1 commence cinq jours plus tard à Londres, lorsque Watson écrit ce qu’il s’est passé pour Strand Magazine. Lors d’un bref flash back, on voit Watson trouver aux bords des chutes la canne de Holmes et la lettre qui lui est destinée.

Pendant ce temps à Londres, l’ancien appartement de Holmes a été vandalisé et Simeon Wiggings, enfant des rues qui aidait le détective, mène l’enquête. Watson vient alors sur les lieux et accompagne le jeune homme dans ses recherches.

Les deux compagnons retrouvent les voleurs et suivent leurs traces jusqu’à une vieille usine désaffectée. Ils découvrent ainsi que Mycroft, le frère de Holmes, a envoyé des hommes afin de retrouver le dossier Moriarty.

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Dossier qu’ils n’ont pas pu trouver car il a été confié à un policier que Watson et Wiggins s’empressent d’aller voir. C’est alors que Mycroft arrive et explique à Watson que depuis le mariage du médecin, Holmes se droguait beaucoup plus et qu’il n’était plus capable de résoudre des enquêtes. Le docteur Moriarty ne serait qu’une invention du cerveau drogué du célèbre détective qui aurait fini par se suicider. C’est pour cette raison que Mycroft a voulu effacer toute trace de la déchéance de son frère. Le lendemain, l’agent littéraire de Watson, Arthur Conan Doyle, lui rend visite et lui explique que le magazine qui publie le récit de la mort de Holmes refuse de continuer.

En effet, ils ont reçu une lettre du frère de James Moriarty qui réfute complètement les faits rapportés par Watson. Afin de vérifier l’existence du professeur Moriarty, Watson et Wiggins se rendent chez lui. Ils découvrent alors que le père de Holmes l’a engagé durant l’été 1872 pour être le précepteur de son fils. On apprend également que Sherlock a eu peu d’éducation étant enfant car il voyageait beaucoup avec ses parents.

Malheureusement, le professeur ne veut en dire plus et les deux compagnons sont obligés de partir. Avant leur départ, ils découvrent toutefois que le père de Sherlock paye le loyer de la maison.

Ainsi finit le premier tome.



Composition

Pour rappeler les romans d’origine dans lesquels Watson raconte l’histoire, l’auteur et le dessinateur ont choisi d’alterner au début l’action et une représentation des lettres écrites par le docteur. On assiste ensuite à une action sans dialogues avec quelques bulles contenant la lettre laissée par Holmes à Watson. Après la découverte de la chambre fouillée par Wiggins, le docteur Watson raconte une seconde et dernière fois l’histoire, de son point de vue.

Une police manuscrite est utilisée pour les représentations des lettres ou lorsque le texte de celles-ci accompagne les images dans des bulles.

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Lorsqu’il s’agit d’un flash-back, d’un rêve ou que Watson revoit Holmes dans son appartement, les cases ne sont pas encadrées. La différence est peu visible mais cela ne rend en aucun cas la lecture difficile. On apprend ainsi comment Sherlock Holmes a demandé à Wiggins de devenir son « apprenti ».

Lorsque Mycroft explique au docteur que son frère se droguait après son mariage, Watson imagine Holmes se jetant dans les chutes.

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La vision aux bords des chutes fait d’ailleurs le lien avec un rêve de Watson. Il imagine que son ancien compagnon vient le sortit de ses réflexions et ils échangent quelques mots au sujet de son addiction. Cette discussion, sur le ton de la plaisanterie mais avec une ironie cinglante, aurait très bien pu avoir lieu.

Grâce à des flash-back, le rêve et les visions de Watson, Holmes est présent tout au long de l’histoire. Comme auparavant, il est constamment au côté Watson bien que mort.



 Graphisme

Holmes a entièrement été dessiné à l’aquarelle dans des tons de gris-bleuté et de noir. Cela crée une ambiance sombre de l’Angleterre du XIXe siècle et de Londres, ville brumeuse et pluvieuse.

On peut remarquer de plus les jeux d’ombres et de lumière. La tête de Sherlock Holmes est rarement visible. Soit son visage n’est pas dessiné, soit il est au trois-quarts dans l’ombre. On peut aussi noter que lorsque Watson et Wiggins vont rencontrer le professeur Moriarty, l’entretien se fait dans une pièce très sombre, celui-ci prétextant une migraine. Le côté mystérieux des deux personnages de Holmes et de Moriarty est donc renforcé.

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Mon avis

Grande amatrice de Sherlock Holmes, je me suis empressée de lire les deux premiers tomes de cette BD qui m’a été conseillée par une librairie. Je n’ai pas été déçue !

Il s’agit bien sur d’une énième adaptation des histoires du célèbre détective mais Luc Brunschwig s’est intéressé à la période la plus mystérieuse de sa vie. Il a finalement réalisé une BD pleine de suspense avec un récit très dense, condensé en seulement une quarantaine de pages par tome.

Cette adaptation reste fidèle aux livres car le scénariste fait intervenir des personnages existant dans certaines nouvelles d’Arthur Conan Doyle comme Wiggings. On peut trouver de nombreuses références aux livres dont notamment l’agent littéraire de Watson qui n’est autre que l’auteur de Sherlock Holmes.

Alors que Watson est souvent considéré comme le « chien » de Sherlock Holmes, j’ai apprécié la manière dont il est mis en avant ici. Même s’il est aidé par Wiggins, cela montre que les années passées avec le célèbre détective ont modifié sa manière de penser.

De plus, à la différence des autres adaptations, Holmes est décrit comme drogué.

Son combat avec Moriarty occulterait son suicide pour respecter l’image que les lecteurs ont de lui. Dans son rêve, Watson s’entend dire par Holmes qu’il l’a progressivement remplacé par le personnage « parfait » de ses récits, réfutant l’emprise de la drogue sur son compagnon.

On pourrait presque croire que Sherlock Holmes et John Watson ont vraiment existé. Il est intéressant de noter que c’est la seconde adaptation qui remet en question l’existence du professeur James Moriarty et qui aboutit au suicide du détective. En juillet 2010, la première saison de la série Sherlock est diffusée sur BBC One. Après l’adaptation moderne de quelques affaires telles que Le chien des Baskerville et Une étude en rouge, le dernier épisode de la saison 2 remet complètement en cause l’existence de James Moriarty et se conclut par la mise en scène du suicide de Sherlock Holmes.

Après plusieurs lectures, on en vient à se demander si Sherlock Holmes est réellement mort ou s’il ne s’agit pas d’une mise en scène. Le deuxième tome apporte quelques réponses mais le troisième ne fait qu’amener de nouvelles questions. Il faudra malheureusement attendre longtemps pour avoir le fin mot de l’histoire.


Isabelle, 2ème année Édition-Librairie 2012-2013

 

 

 

 

 

 


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Published by Isabelle - dans bande dessinée
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