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26 juillet 2012 4 26 /07 /juillet /2012 07:00

SEUMAS-O-KELLY-LA-TOMBE-DU-TISSERAND.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Seumas O'KELLY
La Tombe du tisserand
traduit de l’anglais
par C. Joseph-Trividic et J.-C. Loreau
Première édition inconnue, dans les années 1920
dernière édition en 2009,  Attila




 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Considéré comme le plus grand nouvelliste irlandais, couvert d’éloges de son vivant, Seumas O’Kelly (né en 1881) est mort assassiné en 1918 dans le journal indépendantiste qu’il dirigeait. Fils de commerçants, originaire de Loughran, dans le comté de Galway (région riche en vestiges de châteaux et d’édifices religieux), membre du Sinn Fein, il a écrit de nombreux recueils de nouvelles (Waysiders, The Golden Barque, The Leprechaunof Kilmeen) et trois romans : Wet Clay, The Lady of Deerpark, et La Tombe du tisserand. Ce dernier, unique texte traduit en français à ce jour, a été écrit en 1918 et publié juste après sa mort. » 1



La Tombe du tisserand est un récit irlandais. Nous avons peu d'éléments temporels auxquels nous raccrocher, nous dirions que le temps de la narration est filé sur une journée. L'histoire prend place dans l'honorable Cloon na Morav, le Champ des Morts, cimetière où reposent les illustres ancêtres du patelin des protagonistes. Parmi les derniers hommes à connaître le privilège d'y reposer, le tisserand qui vient de trépasser. Nous y suivons une drôle d'excursion, un fameux cortège, composé d'une veuve peu éplorée, lucide sur sa condition non valorisante de quatrième épouse, et deux vieilles bourriques fatiguées, un cloutier et un casseur de pierre à l'échine pliée par une vie de besogne.

Tous deux affichent un air important, illuminés de bonheur par la mission qui vient de leur tomber du ciel, la mort de leur camarade est une formidable péripétie dans leur vie morne : il leur incombe le devoir d'indiquer l'emplacement où l'on doit enterrer le défunt. Escortés par des jumeaux fossoyeurs pressés et peu courtois, ils parcourent ce lieu surréaliste et paisible, torturé par le passage du temps.



On se plante d'emplacement, on creuse et on bute sur les cercueils de ceux qui reposent là, deux ou trois pieds sous terre. Mortifiés par ces bévues, on peste et on se dispute. Ces vieux sont orgueilleux, pittoresques et têtus. Les répliques sont mordantes, aussi absurdes et profondes que celles d'un Beckett ou d'un Anouilh. Brodée au fil du récit, on assiste à la naissance incongrue d'une histoire d'amour. Un coup foudre qui saisit, impunément et innocemment, l'un des fossoyeurs de Cloon na Morav et la jeune veuve.



La Tombe du tisserand nous offre un parfum d'Irlande ancienne, à la fois traditionnelle et cabotine. Un roman bref, intense, qui nous emmène très loin. La maquette de ce livre est splendide, aussi bien dans sa valorisation du texte que pour sa couverture.



La jaquette est une feuille de calque épais, elle fait penser à un linceul, un drap sur le corps du vieil homme, un voile sur le méandre des pensées enchevêtrées de ces deux vieux à la recherche de la sépulture du tisserand. Un orme trône sur la couverture, élément-clé du récit, ce détail fait sourire après lecture.

Les premiers mots de chaque début de chapitre sont de couleur verte, un choix étonnant et perspicace : c'est agréable à l'œil, surprenant et élégant. Intéressant, aussi, quand on y pense. La recherche frénétique et incertaine de cette sépulture sent le sapin ! On parcourt ce cimetière verdoyant, boisé, où la nature reprend ses droits, le lichen dévore les vieux murs. Et puis le vert, c'est la couleur de l'Irlande. En dernière page, inscrit en forme de croix, « Ci-gît la tombe du tisserand, imprimée 5000 fois l'hiver 2009... ». Un dépliant avec dix belles gravures en bichromie de Frédéric Coché, jeune artiste contemporain « amateur de mythologie, de danses macabres et d'histoire de l'art »2, est jointe au livre.

Une belle trouvaille et un bien bel objet, drôle et sensible, à l'image du catalogue des  éditions Attila.


Joanie Soulié, 2ème année édition librairie



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25 juillet 2012 3 25 /07 /juillet /2012 07:00

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Isaac MARION
Vivants
Titre original :
Warm Bodies
traduit par
Benoît Domis
Bragelonne, 2011



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

R est un zombie comme les autres ou presque : il a oublié son identité, vit dans un aéroport abandonné avec ses enfants et sa femme tout aussi morts que lui, et part à la chasse aux cerveaux frais avec ses collègues en putréfaction. En somme, une vie banale pour un Mort. Pourtant, tout va basculer lorsqu'au détour d'un « ravitaillement » (comprendre ici « massacre et giclée de cervelles humaines »), il rencontre Julie, une humaine bien vivante qui va faire chavirer son cœur depuis longtemps arrêté. Mais dans un monde en guerre où Morts et Vivants s’entretuent, leur relation semble vouée à un sinistre destin...



On avait déjà de nombreuses fois vu des zombies manger des cervelles au détour de quelques créations cinématographiques ou romanesques, mais un zombie amoureux, il me semble que c'est bien la première fois. Et c'est là ce qui fait le charme de cet ouvrage : il innove, il reprend les idées surexploitées pour en faire quelque chose d'original, il surprend même. Dès les premières pages, on est transporté par le narrateur zombie (eh oui, qui aurait cru qu'un zombie ferait un très bon narrateur ?) dans un monde apocalyptique à l'ambiance pesante, mais pourtant teintée par la poésie de ce zombie sensible qu'est R. Si les métaphores poétiques sont représentées, l'humour (noir essentiellement) n'est pas en reste, disséminé tout au long des pages.



L'autre particularité de ce roman est qu'on est loin du récit d'horreur avec effusions d'hémoglobine à chaque page. Et c'est tant mieux (pour les âmes sensibles surtout), les descriptions de tripes et autres cervelles éclatées ne sont que très rares et nécessaires à l'avancement du récit. Mais alors de quoi parle-t-on ? De la recherche de soi, d'espoir, d'amour (sans que cela soit ni ridicule, ni malsain).



Sans doute les puristes n'aimeront-ils pas l'interprétation qui est ici faite du zombie, rétorquant qu'un zombie amoureux n'est plus un zombie mais une abomination... Pour les autres, qu'ils aiment les histoires d'amour, les récits d'aventures, ou simplement les univers originaux, ce livre sera sans doute un bon moment. Rafraîchissant, original, prenant, Vivants est incontestablement un agréable divertissement, et c'est déjà pas mal !


Céline R., 1ère année Ed-Lib

Lien : site d’Isaac Marion
http://www.isaacmarion.com/



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24 juillet 2012 2 24 /07 /juillet /2012 07:00

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Laura KASISCHKE
Les Revenants
Traduction
Éric Chédaille
Christian Bourgois, 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un sensationnel roman psychologique qui se lit d'une traite, un suspens haletant, une atmosphère à la fois poétique et glaçante qui nous hante encore, une fois le livre fermé...



Laura Kasischke

Laura Kasischke est née en 1961 dans le Midwest où elle vit encore aujourd'hui. Elle enseigne la poésie et l'écriture à l'université du Michigan (Ann Arbor). Elle est parfois comparée à Joyce Carol Oates pour sa propension à imaginer des histoires pleines de violence et de menace, mais son style est très différent. Ses romans sont aujourd'hui traduits dans le monde entier. Parmi les meilleurs : À moi pour toujours, A Suspicious River, La vie devant ses yeux (adaptée au cinéma par Vadim Perelman), Rêves de garçons, Un oiseau blanc dans le blizzard.

Les Revenants, le petit dernier, obtient un énorme succès dès sa sortie en 2011 et pour beaucoup de lecteurs il est le meilleur de ses huit romans.

Laura Kasischke a ce merveilleux talent de créer des personnages avec une vie en apparence banale, ordinaire et de les dévoiler au fur et à mesure des pages, de nous montrer leur côté le plus sombre et de leur faire vivre des choses extraordinaires qui au bout du compte nous paraissent plus réelles que la réalité.

Dans Les Revenants, l'auteure aborde ses thèmes de prédilection : l'université (sous l'angle des bizutages, cette fois-ci), la famille, le travail, la noirceur de la vie, les relations humaines, tout en traitant de manière brillante le deuil et la perte d'un proche.



Les Revenants : Un thriller prenant

Un début in medias res

Le roman débute par une scène qui ne cessera de hanter tous les personnages, et nous, lecteur : un accident de voiture fatal où la jeune étudiante Nicole laisse la vie. Craig, le conducteur et petit ami de Nicole, est toujours en vie, mais dans sa mémoire flotte le néant. Comment s'est produit cet accident ? Personne ne le sait, pas même le seul témoin nommée Shelly.

« Le garçon était maintenant allongé à côté de la fille, un bras passé autour de sa taille, la tête reposant sur la blonde chevelure, et le clair de lune les avait changés en statues.

Deux marbres. Parfaits. Lavés par la pluie. Classiques.

Shelly resta quelques instants à les contempler, ainsi étendus à ses pieds. Elle avait le sentiment d'être tombée par hasard sur quelque chose de très secret, sur elle ne savait quel symbole onirique, un arcane du subconscient subitement révélé, quelque rite sacré nullement destiné à des yeux humains, mais auquel elle eût été mystérieusement conviée. »



Un suspens haletant

Au Godwin Honors College, une université du Midwest, les étudiants font leur rentrée. Parmi eux, Nicole et Perry, venus d’un petit lycée rural de Bad Axe, ont été admises grâce à leur réussite scolaire tendis que Craig Clements-Rabbitt, rejeton d’un écrivain à succès, a bénéficié des relations de ce dernier. Nicole est une élève brillante et aimée de tous, Craig tombe très vite amoureux d’elle. Hélas pour lui, c’est une oie blanche (pas de sexe avant le mariage) et surtout, elle est obsédée par son entrée chez les Omega-Theta-Tau, une prestigieuse sororité, à quoi elle sacrifie tout. Craig s'impatiente, s’énerve, et triste hasard, il est victime d’un accident de voiture, fatal pour sa chère et tendre qui se trouvait avec lui.

Mais le doute plane ; était-ce vraiment un accident ? Ou Craig aurait-il intentionnellement tué sa petite amie ? Il est très vite accusé et renvoyé de l'université. Mais pourquoi aurait-il tué une jeune femme qui n'avait rien à se reprocher ?. Peu à peu le masque des personnages tombe pour révéler ce qu'ils sont réellement. Nicole, en apparence une sainte-nitouche, serait en fait une jeune effrontée qui aurait menti depuis des mois à Craig. La jalousie pourrait alors être le mobile idéal de ce crime, si certains n'avaient pas certifié avoir fréquenté Nicole bien après sa prétendue mort... L'inimaginable question se pose : aurait-elle ressuscité d'entre les morts ?

S'ajoute à tout cela une atmosphère lugubre qui règne sur le campus et nous invite encore plus à croire à ces revenants :

« Un aveuglant paysage lunaire. Mira se dit qu'on avait désormais là un parfait campus pour revenants. Pour les invisibles. Les disparus. (...) La lune donnant au monde l'apparence d'une lune, d'un autre monde, désert et parfait ».

C'est ainsi que Mira, docteur en anthropologie et professeur à l'université, qui voit ses recherches patiner et commence à craindre pour sa titularisation, décide d'enquêter sur Nicole et ses mystérieuses apparitions…



Une construction addictive

L'histoire mêle deux récits : celui de l'année universitaire en cours et le temps d'avant la mort de Nicole. Les regards des différents personnages sur l'accident se succèdent au fil des pages. On vacille entre présent et flash-back, cela pourrait être perturbant mais devient en fait totalement addictif. On est captivé par ces « revenants » qui baignent dans une atmosphère macabre, il est impossible de lâcher avant la dernière page ce brillant ouvrage qui n’en compte pourtant pas moins de 600… qu'on lit sans même s'en apercevoir.



Réflexion sur la place actuelle de la femme.

L'auteur va évoquer maintes fois les relations bonnes ou mauvaises que les personnages entretiennent entre eux, ou avec eux-même. L'amour, qu'il s'agisse d'amitié ou de sentiments amoureux, et la douleur sont très présents dans Les Revenants étant donné que le récit est fondé sur la mort et le deuil. Mais il peut également s'agir d'une mort non physique, comme la mort d'un couple par exemple.

Dans ce polar, Laura Kasischke mène une réflexion sur la place actuelle de la femme dans la société. Elle nous montre que son rôle a muté, qu'elle peut très bien être une virulente femme d'affaires tout en étant mère. Les mœurs ont changé et l'auteur le souligne avec le cas de Mira dont le mari a fait le choix d'être père au foyer en s'occupant de leurs jumeaux de deux ans. Cette situation commence à poser problème à ce mari qui vit confiné chez lui avec ses enfants dont il n'a plus trop envie de s'occuper. Il se met alors à soupçonner sa femme d'aller voir ailleurs. L’auteur renverse ici le schéma traditionnel.



Critique de la société américaine

À travers Les Revenants, l'auteur écorche la façade parfaite de la société américaine. Nous sommes plongés dans un monde à première vue sans failles : celui d'une prestigieuse université où les étudiants semblent sages et brillants, mais ce n'est qu'une illusion. Ils se révèlent avoir tous un côté sombre, même la vie privée des professeurs n'est pas limpide. Nous voulons découvrir les secrets des uns et des autres et cela contribue pour beaucoup à l'addiction qu'on est susceptible d'avoir pour ce roman.



Extrait du prologue

 « La scène de l'accident était exempte de sang et empreinte d'une grande beauté.

Telle fut la première pensée qui vint à l'esprit de Shelly au moment où elle arrêtait sa voiture.

Une grande beauté.

La pleine lune était accrochée dans la ramure humide et nue d'un frêne. L'astre déversait ses rayons sur la fille, dont les cheveux blonds étaient déployés en éventail autour du visage. Elle gisait sur le côté, jambes jointes, genoux fléchis. On eût dit qu'elle avait sauté, peut-être de cet arbre en surplomb ou bien du haut du ciel, pour se poser au sol avec une grâce inconcevable. Sa robe noire était étendue autour d'elle comme une ombre. Le garçon, qui s'était extrait du véhicule accidenté, franchit un fossé rempli d'eau noire pour venir s'agenouiller à côté d'elle. »


Romane, 1ère année édition-librairie  



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23 juillet 2012 1 23 /07 /juillet /2012 07:00

Jean-Auel-01.JPG 

Jean Auel

Les Enfants de la Terre

6 volumes

traduction

Jacques Martinache

Jacques Bommarlat

Presses de la cité

réédition Pocket

 


 

Les Enfants de la terre est une saga, aujourd’hui composée de six ouvrages, écrite par Jean Mary Auel. Cette série s’est vendue à près de 45 millions d’exemplaires à travers le monde et a été traduite en plus de 28 langues. Cet énorme succès vient du fait que, pour la première fois, un roman qui se déroule dans la préhistoire offre à ses lecteurs un point de vue quasi anthropologique sur la vie à cette époque en plus de proposer un récit passionnant.



L’aspect fictionnel : le résumé de chaque tome.

Jean-Auel-t1-le-clan-de-l-ours-des-cavernes.gifTome 1, Le Clan de l’ours des cavernes.

Ayla, une petite fille Homo Sapiens âgée de cinq ans, est recueillie par un « clan », c’est-à-dire un groupe de Néandertaliens, après que sa famille a été tuée dans un tremblement de terre. Elle apprend les us et les coutumes de cette tribu auprès de Creb, un homme gravement handicapé mais possédant le plus haut statut du clan grâce à son don pour communiquer avec les esprits, et de sa sœur Iza, la guérisseuse, qui sont les seules personnes à l’adopter. L’apprentissage n’est pas facile car, les hommes de Néandertal ne pouvant pas parler à cause de leurs caractéristiques physiques particulières, la fillette a des difficultés à comprendre ce qu’on attend d’elle, mais elle sait vite surmonter cet obstacle et finit par trouver sa place. Malgré son comportement exemplaire, elle s’attirer les foudres du fils du chef, jaloux de l’habileté d’Ayla, supérieure à la sienne. Par ailleurs, elle devient une excellente chasseuse mais s’exerce en cachette car les femmes, inférieures aux hommes, n’ont pas le droit de toucher aux armes. Un jour, alors qu’elle a 18 ans, Iza lui dit avant de mourir qu’elle doit partir retrouver son peuple car elle ne sera jamais entièrement acceptée par le clan. La jeune femme, n’ayant plus personne pour la soutenir puisque Creb a lui aussi rejoint le monde des esprits, part retrouver les siens.


Jean-Auel-t2-la-vallee-des-chevaux.gifTome 2, La Vallée des chevaux.

Ayla erre seule et ne sait où trouver ses congénères. Heureusement, grâce à ses connaissances en cueillette et son adresse à la chasse, elle arrive à survivre sans avoir besoin d’aide. Elle s’établit dans une petite grotte où elle vit pendant quelque temps. Sa solitude la pousse à adopter un comportement inédit pour une humaine : recueillir une pouliche (qui donnera naissance à un petit) et un lionceau, qu’elle réussit à domestiquer. Deux hommes, Jondalar et Thonolan, croisent par hasard son chemin, mais le lion les attaque, tuant l’un et blessant l’autre. Ayla, avec ses talents de guérisseuse, soigne Jondalar et rencontre ainsi son premier congénère. La vie recluse leur permet de nouer une relation très forte. Après quelques mois, ils décident qu’il est temps d’aller trouver une tribu qui voudra bien les héberger.


Jean-Auel-t3-Les-chasseurs-de-mammouth.gifTome 3, Les chasseurs de mammouths.

Ayla et Jondalar arrivent dans la tribu des Mamutoi, réputés pour être des chasseurs de mammouths. C’est la première fois que la jeune femme rencontre un groupe de son espèce, elle est donc très étonnée par ce nouveau mode de vie, très différent de celui qu’elle a connu chez les « têtes plates ». Elle se rend compte des divergences culturelles qui existent entre les deux espèces, notamment concernant la hiérarchie au sein du groupe, la place des femmes et les croyances spirituelles. Ayla s’épanouit pleinement au sein des Mamutoi, qui l’adoptent officiellement, mais se trouve rapidement en froid avec Jondalar, qui a du mal à s’intégrer et souhaite rentrer dans son peuple, les Zelandonis. Ayla tombe sous le charme de Ranec, un sculpteur de talent, ce qui menace son couple. Cependant, elle quitte sa nouvelle famille pour accompagner Jondalar dans le long voyage qui l’attend pour qu’il retrouve la sienne.

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Tome 4, Le grand voyage.

Le couple reprend la route en compagnie de ses animaux et sait qu’un très long périple l’attend : ils doivent traverser tout un continent, en franchissant une chaîne de montagnes et plusieurs fleuves. À plusieurs reprises, Ayla et Jondalar se trouvent dans des situations périlleuses, soit à cause de la dangerosité des lieux qui les entourent, soit par les mauvaises rencontres qu’ils font. Au bout d’un an de marche, ils arrivent enfin à destination, mais Ayla a une certaine appréhension ; elle a peur qu’on ne l’accepte pas à cause de son passé chez les Néandertaliens, que les Homos Sapiens détestent et traitent comme des bêtes.

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Tome 5, Le refuge de pierre.

 Ayla, qui est tombée enceinte pendant le voyage, tente de se faire adopter par le clan de la Neuvième Caverne, d’où est natif Jondalar. Elle rencontre la famille de son compagnon avec laquelle elle s’entend bien, mais la personne qui lui pose quelques soucis est Zolena, l’amie d’enfance de Jondalar et son premier amour. Zolena, qui est devenue la chamane et la guérisseuse de son peuple, reconnaît les talents d’Ayla et la pousse à en devenir une elle aussi, à titre légitime. Elle propose donc de la prendre sous son aile et de la former, ainsi commence l’initiation d’Ayla.


 

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Tome 6, L e pays des grottes sacrées.

 Ayla est  maintenant maman, et la voilà devenue une des personnes les plus importantes de la communauté, mais cette position haut placée demande des sacrifices. Ayla s’engage dans une quête initiatique longue et difficile, sous l’autorité de la grande prêtresse, et se lance à la découverte des cavernes sacrées, de leurs peintures et de leur symbolique. Ayla aura quelques difficultés à concilier ses nouvelles fo nctions et sa récente maternité, mais elle finira par trouver un équilibre et construire une vie de famille harmonieuse sans décevoir les attentes de Zolena.



Pour ma part, j’ai trouvé que c’était un récit très agréable à lire ; on est vite plongé dans le monde tel qu’il était quelque millions d’années avant notre ère. De plus, la trame de l’histoire varie au fil des tomes, on ne s’ennuie pas ; à chaque fois on part dans de nouvelles aventures. Les seuls points négatifs que je noterai sont d’une part que, à cause des années qui séparent chaque épisode, J. Auel résume ce qui s’est passé avant — du coup pour une personne comme moi qui a lu les livres à la suite, cela peut paraître rébarbatif —, et d’autre part qu’il y a tellement de personnage que parfois il arrive qu’on ne sache plus qui est qui, mais dans l’ensemble je pense que ce sont de très bons ouvrages, je les recommande.



L’aspect scientifique : le compte rendu de ma rencontre avec J. Auel

Jean-Auel-02.JPGC’est au début de l’année 2011 que j’ai découvert cette série que j’ai lue dans l’ordre ; arrivée au cinquième tome, j’ai appris avec plaisir qu’un sixième sortait le mois suivant ; quel timing ! Et dire que ceux qui ont lu la saga en temps et en heure ont dû patienter près de 10 ans…

À l’occasion de cette parution, Jean M. Auel s’est déplacée des États-Unis pour venir présenter son livre à la librairie Alice Médiastore d’Arcachon, le 11 août 2011 et je me suis bien sûr déplacée pour l’événement. Elle nous a raconté tout son travail de recherche, toutes les expériences qu’elle a vécues pour pouvoir écrire cette histoire, et je vais tenter de vous rapporter les anecdotes dont je me souviens.

Tout d’abord il faut savoir que Jean Auel a un parcours particulier ; son talent d’écrivain s’est révélé sur le tard. En 1977, cette mère de cinq enfants, alors âgée de quarante ans, quitte son emploi de cadre supérieur pour se consacrer à l’écriture. C’est un pari risqué mais elle peut compter sur le soutien de sa famille.

Au départ, elle a avoué ne pas savoir dans quel contexte allait se dérouler son histoire, l’époque préhistorique n’était pas une évidence. Elle nous a expliqué que son projet était d’écrire une nouvelle sur une jeune fille qui débarquerait dans un milieu différent du sien et devrait s’adapter à ce nouvel environnement. De plus, elle avait eu l’idée que son héroïne serait recueillie par un homme mutilé, peut-être avec un bras en moins, mais elle n’en savait pas plus.

Ses premières tentatives d’écriture se sont révélées décevantes car elle n’était pas satisfaite du cadre de son récit, elle ne trouvait pas d’idée originale pour planter son décor. Puis un jour, elle a vu un reportage sur la préhistoire, plus précisément sur la brève période où les hommes de Néandertal et les Homo Sapiens ont vécu ensemble, et là ça a été le déclic, elle a tout de suite su que ce serait parfait. L’intérêt pour la préhistoire était là mais le problème était qu’elle n’y connaissait pas grand chose. Son premier réflexe a été d’aller à la bibliothèque pour emprunter un, puis deux, puis tous les livres qu’elle pouvait trouver sur le sujet.

De ses lectures, elle a pu obtenir des informations sur le mode de vie des premiers hommes : comment ils se logeaient, de quoi ils vivaient, quels objets ils fabriquaient, de quels outils ils se servaient… le moindre détail évoqué dans ses livres a fait l’objet d’une recherche, c’est pourquoi le récit est très riche en descriptions. Elle s’est aussi beaucoup intéressée à la flore et ses vertus puisqu’Ayla est élevée par une guérisseuse ; J. Auel est devenue une experte des plantes et de leurs pouvoirs pharmaceutiques. Elle a également étudié les progrès que ces hommes ont faits, par exemple la découverte de l’aiguille, la domestication du cheval, l’utilisation du lance-sagaie ou encore la technique de la pierre à feu. Elle a utilisé toutes ces données pour enrichir son roman et rester fidèle à l’Histoire.

Quand elle a eu fini de lire tout ce qu’elle avait à sa portée, elle était déjà bien informée mais ce n’était pas suffisant, elle avait envie d’expérimenter. Bien plus que d’acquérir de simples informations, elle avait besoin de pouvoir se mettre dans la peau de son personnage et ressentir les choses pour être capable de les raconter avec la plus grande justesse. C’est ainsi qu’elle est partie avec son mari dans un camp où l’on apprend à vivre comme les hommes de Cro-Magnon : faire des feux, loger dans une hutte, et surtout apprendre à tanner les peaux d’animaux. Elle nous a expliqué que racler le reste de chair et ensuite travailler le cuir n’est pas très ragoûtant, mais c’est grâce à sa propre expérience qu’elle a pu décrire avec d’infinis détails les habitudes quotidiennes de nos ancêtres.

Elle est également entrée en contact avec de nombreux chercheurs et archéologues, qui ont bien voulu l’emmener avec eux lors de leurs fouilles. Elle nous a confié que chaque découverte a inspiré ses romans ; par exemple, ils ont trouvé le corps d’un vieil homme qui, d’après l’analyse de ses os, semblait avoir un crâne plus large que la moyenne, un bras et une jambe atrophiés. Le plus étonnant était que de multiples objets et des résidus de plantes entouraient le corps, comme si c’était une tombe richement décorée. J. Auel s’est alors demandé comment un homme si handicapé, et donc représentant une charge pour le reste du groupe car il ne pouvait pas chasser, pouvait avoir été si grandement honoré. Elle en a déduit que cet homme avait d’autres qualités et devait être l’homme sage de son clan. Elle nous a révélé que cette découverte était la plus grande coïncidence de sa vie puisque cet homme correspondait au personnage qu’elle souhaitait développer dans son histoire, c’est ainsi qu’elle s’en est inspirée pour créer Creb, le chaman du clan des Néandertaliens (tome 1).

Un autre exemple, ils ont trouvé deux corps d’enfants, enterrés l’un à côté de l’autre, têtes face à face et enveloppés dans le même morceau de tissu. J. Auel s’est servie de cette scène pour décrire un rite funéraire, lorsqu’Ayla et Jondalar arrivent dans un village ravagé par une maladie et où deux jeunes frère et sœur ont péri ensemble (tome 4).

L’auteur a aussi beaucoup voyagé à travers le monde ; elle s’est rendue sur les différents sites connus pour recéler des traces du passage des hommes préhistoriques. Elle a notamment parcouru toute la région du Périgord, réputée pour ses grottes, et cette visite dans notre pays lui a été utile car, dans son livre, le peuple de Jondalar y est installé ; il lui a également été plus facile de décrire le paysage en l’ayant vu de ses propres yeux. Elle a vu les peintures de Lascaux, qu’elle décrit dans le tome 5 puisque Ayla entre dans la grotte et voit les dessins qui viennent d’être peints.

Après sa conférence, l’auditoire pouvait poser des questions, alors je me suis lancée ; je lui ai demandé d’où venait le prénom Ayla (qui est aujourd’hui très populaire aux États-Unis). Elle m’a dit qu’elle avait longtemps cherché le nom de son personnage principal, elle voulait quelque chose de simple et de naturel. L’idée lui est venue en regardant un documentaire sur les peuples africains ; elle se rappelle avoir vu des hommes naviguer sur des pirogues en chantant « hé la la la… », et c’est en entendant ce chant qu’elle a décidé que ce serait Ayla.

Comme on peut le constater, Jean Auel s’est beaucoup investie pour écrire ces livres, elle a adopté uneJean-Auel-03.JPG véritable attitude scientifique en essayant de décrire des faits aussi proches de la réalité que possible. Ses études de terrain lui ont permis d’être désormais reconnue et respectée par les professionnels de la recherche.

Jean Auel a été très sympathique durant cette rencontre, elle nous a fait partager l’expérience de toute une vie avec beaucoup d’humour. Avant de partir, elle a bien voulu signer le livre que j’avais apporté pour l’occasion, et aujourd’hui je ne suis pas peu fière d’avoir son autographe et d’avoir échangé quelques mots avec elle !

Peut être y aura-t-il un septième tome d’ici quelques années ?


Leslie-Fleur, AS éd.-lib. 2011-2012

 

 


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22 juillet 2012 7 22 /07 /juillet /2012 07:00

Bibliographie

  • Malcolm-Knox-Shangrila.jpgMalcolm Knox : Shangrila, éd. Asphalte, Paris, à paraître mai 2012 – roman traduit de l'anglais (Australie),
  • Sara Poole : Francesca. La trahison des Borgia, MA éditions, Paris, coll. Roman historique, avril 2012,
  • Andrew Forbes : Shanghai, Photographies David Butow, éd. National Geographic, Gennevilliers, coll. Les guides de voyage, janvier 2012 – Nouvelle présentation, 
  • Sara Poole : Francesca. Empoisonneuse à la cour des Borgia, MA éditions, Paris, coll. Roman historique, nov. 2011, 
  • John Jackson et Steve Crawshaw : Petits actes de rébellion - Ces instants de bravoure qui ont changé le monde, préface de Vaclav Havel, éd. Balland, janvier 2011 – traduction P. Barbe-Girault et Adelina Zdebska, 
  • Raghu Rai et Jane Perkins : Tibet en exil, préface du Dalaï-Lama, Éd. du Pacifique, avril 2010 – traduction P. Barbe-Girault et Edith Ochs, 
  • National geographic society : Grandes migrations : les incroyables voyages pour la survie de l'espèce, éd. National Geographic Paris, 2010 (traduction P. Barbe-Girault et Thibaut Mosneron Dupin),
  • Michael Connelly, Robert Ferrigno et al., Denise Hamilton (dir.) : Los Angeles Noir, éd. Asphalte, 2010 – rééd. Gallimard, Folio policier, avril 2012,
  • Collectif : La Culture Peranakan, éd. Du Pacifique, 2010,
  • Xianhui Yang : Le Chant des martyrs. Dans les camps de la mort de la Chine de Mao, éd. Balland, 2010,
  • Watty Piper & Loren Long : Ti’Train, éd. Mic Mac, 2010 – album jeunesse,
  • Randall & Peter De Seve : La Duchesse des caprices, éd. MiC MaC, 2010 – album,
  • Peter Turner : Guide Nouvelle-Zélande, éd. National Geographic, 2010,
  • Tim Simond : Plongée Chic, éd. Du Pacifique, 2010,
  • Collectif : Eco Chic : guide du voyage chic et écologique, éd. Du Pacifique, 2009,
  • Peter Vronsky : Femmes Serial Killers, éd. Balland, 2009,
  • Chris Johns : Face aux guépards, éd. National Geographic jeunesse, 2009,
  • Flip Nicklin : Face aux dauphins, éd. National Geographic jeunesse, 2009,
  • Norbert Rosing : Face aux ours polaires, éd. National Geographic jeunesse, 2009,
  • Jim Brandenburg : Face aux loups, éd. National Geographic jeunesse, 2009,
  • Robert Lewis : Swansea Terminal, éd. L’Esprit des Péninsules, 2008,
  • Phil MacDonald : Guide Taiwan, éd. National Geographic, 2008,
  • Andrew Forbes : Guide Shangai, éd. National Geographic, 2008,
  • David Bellami & Palani Mohan : Éléphant d’Asie : un géant menacé, éd. Du Pacifique, 2007,
  • Robert Lewis : Dernier train pour Llanelli, éd. L’Esprit des Péninsules, 2006.

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Entretien

Quelles langues traduisez-vous ?

Je traduis de l'anglais vers le français, car c'est ma langue maternelle.



Avez-vous suivi une formation pour être traductrice ? Sinon comment en êtes-vous venu à faire ce métier ?

Je n'ai pas suivi de formation dans la traduction car à l'époque c'en était encore aux balbutiements à Bordeaux, et je n'avais pas les moyens d'aller étudier à Paris. Mais la traduction et l'interprétariat m'avaient toujours intéressée et c'est ce que je voulais faire en sortant de la terminale. Une professeure m'a conseillé de m'engager dans des études d'anglais (LLCE), et j'ai continué ensuite jusqu'à la thèse. Une fois celle-ci soutenue, la question s'est posée de savoir si je voulais être prof ou pas (ce qui n'était pas le cas), et c'est là que j'ai tenté ma chance dans la traduction. Je n'avais donc pas de formation, mais des atouts certains grâce à ma thèse, à savoir une capacité d'adaptation à toute épreuve, à travailler seule, à ne pas compter ses heures, etc. : toutes choses essentielles en traduction.



Est-ce vous qui proposez des traductions ou les auteurs/éditeurs qui vous contactent ?

J'en propose quand j'ai un coup de coeur, mais c'est très difficile dans ce sens-là et jusque-là j'ai toujours traduit des projets que l'on m'a proposé. Mais je ne désespère pas de trouver un éditeur un jour à certains romans qui me plaisent beaucoup.



Vous arrive-t-il de refuser une traduction ?

C'est très rare, car on a toujours peur ensuite de ne plus travailler avec l'éditeur en question. Ces derniers temps, mon planning est bouclé à plus longue échéance (cela fait un an par exemple que les traductions s'enchaînent et que je n'ai plus de période « vacante », où je dois recontacter les éditeurs), il m'est donc arrivé d'être obligée de dire que je n'étais pas disponible. Mais ça ne m'a pas plu ! Ce serait pour moi la seule raison de refuser une traduction car ensuite, au niveau du thème, eh bien je m'adapte. (à moins j'imagine que l'on me demande de traduire quelque chose faisant l'apologie du racisme ou autre, mais ça ne m'est jamais arrivé jusque-là, heureusement).


Êtes-vous plutôt sourciste ou cibliste ?

Je m'adapte en fonction du texte et des demandes de l'éditeur. Dans tous les cas, j'essaie de respecter au mieux la pensée originale, tout en ayant toujours à l'esprit « mon » lecteur français idéal, qui aura sous peu le livre en main et qui n'a pas forcément de culture anglo-saxonne à la base, par exemple.

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Vous documentez-vous avant de traduire ?

Oui, bien sûr. Parfois davantage quand c'est vraiment un domaine que je ne connais pas (le surf, récemment), et ensuite tout au long de la traduction. Avec Internet c'est très facile, maintenant. Et ce serait criminel de ne pas le faire.



Êtes-vous en contact avec certains auteurs pendant leur traduction ?

Oui, la plupart du temps, c'est non seulement le moyen idéal de régler mes incertitudes (et ils sont ravis qu'on leur pose la question), mais aussi agréable, car je peux ainsi leur dire tout le bien que je pense de ce qu'ils ont écrit. Je me suis fait quelques amis, ainsi, et quand on aime la littérature, c'est génial.



Avez-vous une préférence pour la traduction d’une forme d’anglais (américain, britannique, indien) ?

Non. Ayant fait ma thèse sur un écrivain d'origine indienne (et aimant beaucoup le pays, que je connais bien), j'ai tenté au début de me "spécialiser" là-dedans, mais avec le recul je me rends compte que ce choix décuplé est ce qui fait la richesse de mon métier, je peux passer du Pays de Galles à l'Australie, aux Caraïbes au gré des projets, et c'est ce qui le rend si intéressant. J'ai appris énormément de choses, depuis que j'ai commencé la traduction.

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Y a-t-il beaucoup de concurrence dans le secteur de la traduction de roman noir ?

Je ne suis pas sûre, il y a énormément d'offre vu la taille du marché ; à mon avis il y en a davantage dans le domaine de la littérature générale.



Comment adaptez-vous votre traduction selon la forme inhérente au texte (romans ou nouvelles) ?

Je viens de finir une anthologie de nouvelles justement, et si le format est très intéressant car chaque auteur a sa voix propre, bien sûr (donc le renouvellement est constant), la nouvelle est aussi une forme difficile car elle n'a pas le loisir de s'étaler, de monter en puissance comme un roman. En tant que traducteur, on n'a pas non plus cette sensation d'atteindre une vitesse de croisière, un moment où cela coule mieux, où les choses sont plus faciles. On reste en alerte tout le temps.



Est-ce qu’il vous est arrivé de traduire à plusieurs ?

Oui, cela m'est arrivé de proposer un projet (une anthologie de nouvelles justement) à une ancienne étudiante dont j'avais été la tutrice au Master Pro Traduction de Bordeaux 3. Cela s'était bien passé, si bien qu'on avait refait cela pour un autre projet. À l'époque cela m'a permis de mener deux projets de front, et de lui mettre le pied à l'étrier également.



Comment fonctionne la rémunération ?

Le traducteur est payé au feuillet de 1500 signes (espaces compris), ce qui ne correspond pas à la page d'un livre nécessairement. Pour l'anglais, la fourchette de rémunération moyenne oscille entre 18 et 22€ le feuillet, mais il y a de grandes variations selon les moyens de la maison d'édition, et je dirais qu'avec le temps, cela n'a pas tendance à s'améliorer, malheureusement.



Avez-vous une autre activité ?

Je suis donc tutrice pour le Master Pro de traduction de Bordeaux 3, et à la rentrée je vais également y donner un cours. On me contacte aussi de plus en plus pour faire des ateliers de traduction en lycée, et cette année je vais sauter le pas, pour voir si cela me plaît. Enfin, je fais régulièrement des notes de lecture pour une maison en particulier, qui cherche à développer son domaine littérature, et j'aime beaucoup cela, être payée pour lire et dire ce que je pense, c'est parfait pour moi; et il m'arrive de jouer aux interprètes pour des écrivains anglophones invités à Bordeaux. Très enrichissant comme expérience, mais exercice très difficile également pour moi, car c'est à l'opposé de mon quotidien: sans filet et en public.



Charlène PILON, Émilie ROBIN, Adrien BONNAMY, LP libraires.



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21 juillet 2012 6 21 /07 /juillet /2012 07:00

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Ángel de la CALLE
Tina Modotti
Titre original

Modotti
Una mujer del siglo veinte
 Sins Entido, 2007
traduit de l'espagnol
par Rachel Viné-Krupa
coédition Vertige Graphic

et  Envie de Lire, 2011.
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cette bande dessinée réalisée par Ángel de la Calle retrace la vie mouvementé d’Assunta Adelaide Luigia Modotti Mondini dite « Tina Modotti », photographe et actrice italienne, personnage aux mille facettes.



Ángel de la Calle, est un auteur, illustrateur et critique de BD espagnol né en 1958. Il participe activement depuis 1987 à l'organisation de la  Semana Negra de Gijón aux côtés de son ami Paco Ignacio Taibo II, auteur hispano-mexicain. La Semana Negra est un festival culturel fondé par Paco Ignacio Taibo II en 1987 autour du genre du roman noir. Aujourd'hui, le festival accueille près d'un million de visiteurs sur une période de dix jours dans la ville espagnole de Gijón, dans la province des Asturies. Outre la littérature, le festival propose des concerts, des marchés et d'autres animations.


librairie envie de lire logo
Ce livre est introduit par une préface de Paco Ignacio Taibo II qui apparaît également dans la BD comme personnage secondaire avec l'auteur lui-même.Le livre se conclut sur les reproductions d'une sélection de clichés de Tina Modotti, d'un court essai sur la photographie écrit par l'héroïne en 1929 ainsi qu'une bibliographie réalisée par la librairie  Envie de Lire à Ivry-sur-Seine qui nous renvoie vers une multitude d'ouvrages sur Tina Modotti, le Mexique, la révolution russe, le Komintern, l'Espagne...



Tina Modotti : personnage aux mille facettes

Au fil des 250 pages de ce livre, nous suivons la vie de Tina Modotti émigrée italienne aux États-Unis dans les années 1920 jusqu'à sa mort 22 ans plus tard au Mexique, en passant par Berlin, Paris, Madrid ou encore Moscou. Truffée de références, cette BD nous fait découvrir cette jeune Italienne fuyant la misère de son pays, devenue actrice à Hollywood, puis photographe reconnue au Mexique, modèle du peintre mexicain Diego Rivera, militante acharnée de l'internationale communiste, victime de la manipulation autoritaire stalinienne.


L'évolution du personnage est passionnante : après d'éphémères rêves de gloire à Hollywood, elle s'installe au Mexique où elle devient une grande photographe, puis vient le temps de l'engagement militant, des voyages et autres exils. Dévouée à la cause des travailleurs opprimés, elle milite de nombreuses années et dans de nombreux pays au sein du Secours rouge international, organe du Parti Communiste qui vient en aide aux ouvriers(ères) et leurs enfants.

Mais plus que Tina Modotti, c'est tout son entourage que de la Calle nous propose de rencontrer. On croisera alors, au détour des amours de Tina, de ses voyages et autres aventures, de grands personnages du XXe siècle comme Edward Weston, père de la photographie artistique américaine et amant de Tina, le peintre mexicain Diego Rivera s'inspirant de Tina pour quelques-unes de ses fameuses fresques murales, Julio Antonio Mella, amant de Tina et fondateur du Parti communiste cubain, assassiné en 1929 au bras de Tina. À Moscou, on rencontre le grand cinéaste Eisenstein, puis on croise dans les rues de Paris André Gide, le couple Malraux, Walter Benjamin, Hemingway et Joyce. Enfin, on rencontre au Mexique une multitude d'artistes et personnalités sud-américaines se rassemblant dans le salon de Tina pour des soirées de fête entre intellectuels et artistes de tous horizons. C'est là qu’elle rencontre Frida Kahlo, toute jeune peintre alors âgée de 19 ans, le Général Sandino, leader de la guérilla nicaraguayenne, Pablo Neruda qui écrira son épitaphe en 1942, et bien d'autres encore...


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Hagiographie laïque : le romanesque au service du devoir de mémoire

Cette biographie pourrait être décrite comme une hagiographie laïque tant l'auteur de cette BD est obnubilé par le personnage romanesque et romantique de Tina Modotti, tant il mélange les genres en se permettant des digressions dont la précision historique est incertaine, tant il se permet de réinterpréter les passages d'ombre de la vie de l'héroïne. Le livre est construit sur une abondante variété de styles narratifs, l'auteur n'hésitant pas à se mettre en scène durant les recherches qui lui ont permis d'écrire le livre, empruntant des poèmes de grands auteurs qu'il illustre de passages de la vie de Tina, incluant dans le récit des passages de la correspondance de Modotti.

Comme dans un roman d'énigme, Ángel de la Calle parcourt le monde sur les traces de son héroïne, à la recherche d'indices pour éclairer les zones d'ombre de la vie de Tina Modotti. Entre rêve et réalité, il mène le lecteur dans les ruelles et les chemins scabreux que lui-même emprunte, jusqu'à se mettre en scène aux côtés de deux super-vieillards tout droit sortis de son imagination : un Batman trotskiste et un Superman stalinien se battant dans une chambre du légendaire Hôtel Chelsea tout en nous expliquant les subtilités de leurs théories politiques respectives. Cette scène, à l'image de plusieurs passages du livre, montre comment l'auteur contourne certaines contraintes de la réalité pour expliquer le réel. Il part d'une histoire pour écrire l'Histoire avec un grand H.



Tina Modotti est en fin de compte le grain de sable qui raconte le désert. La friulana est au cœur de toutes les tempêtes : du Berlin du début des années 30 à la lutte acharnée des brigades internationales contre le fascisme entre 36 et 39 en Espagne. Ángel de la Calle, en racontant la vie de Tina Modotti, nous raconte le XXe siècle : les révolutions en Amérique du sud, le parti communiste sous ses aspects les plus glorieux et les plus sombres, la guerre d'Espagne, le Paris des années 30, le Moscou de la période stalinienne... Bien plus qu'une biographie, ce roman graphique nous propose de découvrir un personnage dans toute sa complexité, ainsi que l'histoire chaotique du siècle qu'elle traverse. Le titre de la version originale prend alors tout son sens : Tina, femme du XXe siècle.


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Baptiste, AS édition-librairie

 

 


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20 juillet 2012 5 20 /07 /juillet /2012 07:10

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Jean-Luc COATALEM
Le Gouverneur d’Antipodia
Le Dilettante, 2012



 

 

 

 

 

 

 

 
Biographie

Jean-Luc Coatalem est probablement l’un des plus grands écrivains voyageurs de notre temps. Reporter pour « Géo » et « Grands Reportages », il est notamment l’un des neufs signataires du Manifeste pour une littérature voyageuse impulsé par Michel Le Bris en 1992 (au côté de Nicolas Bouvier entre autres). Grand auteur de récits de voyage (Suite Indochinoise), il s’est également illustré dans le genre de la critique avec son ouvrage Je suis dans les mers du Sud, essai sur l’artiste Paul Gauguin. Il signe probablement l’une de ses plus belles réussites avec le roman Le gouverneur d’Antipodia.

http://www.ledilettante.com/fiche-auteur.asp?Clef=122



Une île hostile

Antipodia, comme son nom l’indique, est une île aux antipodes de tout. Au climat impitoyable (bourrasques de vent, pluies interminables, violente houle) s’ajoute une atmosphère sinistre : la désolation et la détresse y sont reines. Île déserte, nommée ironiquement « Terre des espérances », Antipodia vit mais abat tous les humains qui la peuplent ; l’explorateur qui l’a découverte fut tué par les Indiens qui l’habitaient, un navire échoué sur ses côtes vit ses survivants se transformer en cannibales s’entretuant pour survivre. Marquée par la malédiction, l’île ne fera aucune exception pour nos attendrissants robinsons : Jodic et Gouverneur.



Des psychologies opposées

Le Gouverneur

« Dans cette absurdité généralisée, c’est comme si j’étais le maître du jeu et en même temps le joker aux grelots. »

Le Gouverneur est un personnage arrogant, ambitieux, matérialiste, fier et autoritaire mais pourtant très fragile. Personnage détestable parfois, ridicule systématiquement, le Gouverneur est surtout un héros très émouvant. Il arbore un certain penchant pour les activités intellectuelles tandis que Jodic s’occupe des tâches physiques et fait preuve d’un caractère plus terre-à-terre. Tenant tantôt des propos mystiques à la limite de la réflexion métaphysique (« Mais n’être plus rien, n’est-ce pas déjà être immortel ? »), tantôt des propos caustiques et réalistes sur sa situation (« C’est moi qui décide en dernier lieu et Antipodia est bien le lieu dernier habité par les hommes »), le personnage du Gouverneur, empreint d’une humanité sans borne, résonne en nous. À coups de flegme britannique « so british », de références aux grands hommes tels que William Bligh, un administrateur colonial britannique, ou Napoléon, dont il rappelle avec suffisance l’exil sur Sainte-Hélène, le Gouverneur se forge l’image d’un homme aux allures aristocratiques. Sa personnalité le conduit à considérer les autres comme des objets, objets de ses désirs, objets pour parvenir à ses fins. La topographie de l’île nous amène à mieux cerner ce personnage : la « capitale » de l’île appelée « Possession » est son point de chute. Par là-même, nous comprenons que ce dont souffre le plus le Gouverneur est son désir insatiable de possession.


Jodic

« Je suis caché, désintoxiqué de la compagnie des autres »

Jodic est un homme robuste,  pragmatique, au tempérament doux et flexible. Il tente au mieux d’être conciliant avec les autres et de satisfaire leurs attentes. Le désenchantement de la vie lié à la trahison de sa dulcinée le plonge dans un état vertigineux de douleur. Le « Pic de Déception » de l’île symbolise parfaitement la puissance de ses tourments intérieurs : Jodic est au paroxysme du désarroi amoureux.


Les femmes

Cause de l’exil
 
Un élément fondamental différencie Jodic du Gouverneur : à la différence de Jodic, le Gouverneur n’a pas décidé de son exil sur Antipodia. En effet, la retraite de Jodic sur l’île, son isolement, est l’objet de sa propre volonté. Suite à un amour déçu avec sa bien-aimée Virginie (elle qui a préféré l’uniforme militaire à son pathétique bleu de travail d’ouvrier), Jodic choisit de quitter la ville et de s’embarquer au plus loin de la société humaine. Il coupe alors tout lien avec la civilisation pour se fondre entièrement dans la vie sauvage. Les normes de conduite en société, le poids du système des classes sociales ne sont bientôt pour lui que de vagues souvenirs.

« Avec encore de la patience, j’aurais fini par dissoudre la dernière molécule du souvenir de Virginie, ne plus souffrir de son absence comme un amputé de son bras fantôme ».

En ce qui concerne le Gouverneur, les femmes sont aussi la cause de son expatriation. Le Gouverneur semble souffrir d’hypersexualité. Fidèle à son image d’aristocrate arrogant qui se croit tout permis, il assume le « satyriasis » dont il est atteint. Ainsi ne ressent-il aucun remords quand il évoque ses actes. Alors qu’il se trouvait à Singapour dans le cadre de son travail, il s’était payé la prestation de deux jeunes filles prépubères âgées d’environ quatorze ans. Mais n’était-il pas dans son droit vu qu’il les avait rémunérées, et soit dit en passant grassement, se défend-il ? Inconscient du caractère répréhensible de ses agissements que l’on qualifierait actuellement à juste titre d’« abus sexuels sur mineurs », le Gouverneur semble être lourdement touché par des problèmes concernant sa sexualité. Il ne peut s’empêcher de désirer un contact sexuel. Alors que les pensées de Jodic ne sont focalisées que sur une femme, Virginie, son amour déchu, le Gouverneur s’éparpille, évoquant tour à tour les jeunes « fées jaunes » de Singapour, son ex-femme Solange, Babetta, reine d’Antipodia.


Babetta

Babetta est la seule et unique figure féminine qu’ils « côtoient » sur l’île. Alors qu’au début, elle nous est décrite de manière à ce que nous ne doutions pas de sa véritable existence, bientôt les indices s’accumulent et son image se craquelle. Babetta est, en effet, un personnage fictif. Actrice dans le seul film pornographique dont disposent nos deux protagonistes, elle s’impose, bien évidemment, comme une figure excitante aux yeux des deux mâles.

Babetta incarne pour Jodic l’inaccessible. Tout comme Virginie, Babetta n’est que le spectre d’un amour fantasmé. En revanche, pour le Gouverneur, Babetta symbolise l’interdit. Tout comme pour sa bavure (ses rapports sexuels avec de jeunes mineurs), le Gouverneur évoque peu Babetta si ce n’est afin de renvoyer à l’intensité du sentiment de solitude sur l’île. Il s’interdit bien vite de regarder le film de Babetta qui devient ainsi l’objet pour lui d’une règlementation rigoureuse. Il envisage également d’appliquer cette prohibition à Jodic afin de qu’il prenne conscience de la gravité de l’état dans lequel il se trouve.



Un dénouement tragique

 Des rapports singuliers à Antipodia

Dans son malheur, le Gouverneur tente de minimiser le mal-être, la déconsidération, la disqualification et le dégoût liés à son envoi forcé sur Antipodia dont il est désormais l’objet. Pour cela, il s’est attribué lui-même le titre de « gouverneur » d’Antipodia. Il use avec emphase et délectation d’un ensemble confus de termes les plus techniques et flatteurs possible pour décrire sa mission. Employant le jargon administratif, il se désigne « officier légiste de l’île ». Malgré ce statut protocolaire, sérieux, il nuance sa fonction, il y ajoute une touche poétique, évoquant son rôle d’« administrateur de ses terres désolées ». « Conservateur de la faune et de la flore », il a aussi pour tâche de sauvegarder la vie sur l’île, ce qui lui permet d’endosser le masque du protecteur, du bienfaiteur.

Mais bien plus puissant que ce que le simple caractère écologique et législatif de sa mission laisse supposer, le Gouverneur est avant tout le père spirituel de l’île. Cet être insulaire dépend en tout de lui. En véritable osmose avec son territoire, devenu en quelque sorte sa  compagne, la seule qu’il puisse désormais toucher, le Gouverneur, bien que brisé par la solitude, la lassitude et le désespoir rencontre de grandes difficultés à envisager son avenir sans elle.

En réalité, Antipodia  semble plus assujettir le ridicule mais néanmoins émouvant Gouverneur que l’inverse. L’exil l’attaque au plus profond de son être, le ronge et le ravage. Il souffre de la solitude, du manque d’effervescence citadine. Les bruits, le rythme de la ville, le frôlement des corps, le babillage inconsistant des dialogues, tous ces éléments d’un passé révolu revêtent un nouveau visage, un visage qu’il pare d’un halo doré, qu’il idéalise et convoite. Il se raccroche aux noms donnés aux différentes composantes paysagères de l’île (le « Bois Joséphine », l’anse « Possession » …) afin de conserver un semblant de lucidité et d’emprise sur la réalité. Les horaires, les rapports, les saisons, la « routine » sont autant d’éléments  qui lui permettent également de garder un cadre, de codifier sa vie sur l’île, lui évitant de sombrer dans la folie et la sauvagerie à l’instar de Jodic. De plus, le Gouverneur est animé par une certitude, à la différence de Jodic : il sait que son contrat de travail lui impose une durée de deux ans à passer sur l’île.

En effet, Jodic quant à lui est présent sur l’île pour une durée indéfinie. Il n’a de comptes à rendre qu’ à lui-même, lui seul a décidé de s’engager pour ce travail dont l’arrêt ne dépendra que de lui. Tandis que le Gouverneur est en transit sur l’île, Jodic semble ancré dans l’Histoire et le futur d’Antipodia. Ayant déjà vu passer deux prédécesseurs du Gouverneur, il semble désormais avoir intégré le paysage d’Antipodia. À l’image d’un rocher sur sa côte, Jodic voit défiler les hommes et les saisons, impassible, inébranlable. Si le Gouverneur est l’époux d’Antipodia, Jodic en est alors l’amant. Spontané, bestial, Jodic adopte peu à peu des attitudes semblables à celles des Indiens. Il vénère cette terre et celle-ci le lui rend bien puisqu’elle lui fournit tout pour le satisfaire. Il y chasse les animaux sans pitié, malgré les menaces proférées par le Gouverneur, et surtout il se concocte de mystérieuses boissons à l’aide d’une plante cueillie sur son sol.


Un équilibre précaire

La docilité première de Jodic conforte le Gouverneur dans son rôle de chef et permet aux deux personnages d’instaurer et d’entretenir un équilibre dans leur relation. Le suivi d’une certaine routine et ce rapport de domination soudent leur relation. Ainsi, tout bascule lorsque Jodic se désolidarise totalement de ce schéma préétabli.

Écorché à vif par un chagrin d’amour, Jodic plonge peu à peu dans un océan de folie, aidé en cela par l’absorption de plantes hallucinogènes trouvées sur l’île : « le reva-reva ». Bientôt, il se met à être l’objet de visions plus ou moins réalistes. Pour combler sa solitude et son désir inassouvi, il projette tout d’abord l’image de Babetta, la matérialisant dans ses fantasmes. Puis, bientôt, ses illusions empirent et prennent une tournure dramatique. Il s’abandonne totalement à l’attrait de la vie sauvage et son absence va conduire le Gouverneur à éprouver une solitude d’autant plus forte qui lui inspire de la rancœur à l’égard de ce méprisable Jodic, cet insignifiant électro-mécanicien égoïste et démuni de toute conscience professionnelle.

L’arrivée sur Antipodia de Moïse, jeune Mauricien naufragé, concrétise le pressentiment funeste qui surplombe la seconde moitié du récit. Accusé par le capitaine Raymond d’avoir la « poisse », il démontre avec justesse la véracité des propos de ce dernier, car c’est lorsqu’il s’échoue sur l’île que l’issue fatale survient. Nommé avec beaucoup d’ironie Moïse, notre jeune mousse échappe certes à la colère des mers, mais ne sauvera en aucun cas le peuple d’Antipodia qui se résume ici à nos deux misérables Jodic et Gouverneur. Sa venue provoque un déversement de catastrophes sur l’île. Les malentendus s’enchaînent l’un après l’autre et voici que Moïse, attaqué par Jodic (toujours aux prises avec ses hallucinations), tue ce dernier. Cependant, lui-même est mortellement touché lors de la bataille et ,agonisant, à la recherche d’un quelconque secours, il croise le Gouverneur. Dans un quiproquo fabuleusement tragique, le Gouverneur, enragé à l’idée de voir revenir Jodic couvert d’une peau de bête (ce qu’il prend comme un affront puisque s’occuper de garder les chèvres en vie constitue l’une de leurs missions), tente d’assassiner notre infortuné Moïse. Moïse, bien que grièvement blessé, parvient à le jeter dans le vide.

Jubilatoire et émouvant, ce dénouement magistral vient clore un GRAND roman.



Emprunts au genre de la robinsonnade

La robinsonnade est un genre littéraire (qui s’étendra également à la cinématographie), né à partir du roman Robinson Crusoé (1719) de Daniel Defoe. Elle est souvent d’ailleurs définie comme un sous-genre du roman d’aventure. La principale caractéristique de ce genre consiste en la mise en situation d’un homme ou groupe d’hommes (souvent un homme faillible) isolé de sa civilisation d’origine à la suite d’un accident. Généralement, le récit se déroule sur une île déserte mais d’autres décors sont envisageables. Le héros doit alors déployer toute son ingéniosité pour survivre dans un environnement souvent hostile.  L’existence solitaire qu’il mène lui permet notamment de remettre en cause son mode de vie antérieur (coup de projecteur sur ses péchés, ses erreurs, ses bassesses). À la lumière de cette expérience, le protagoniste adopte une nouvelle philosophie de vie.

Dans ce récit, Coatalem s’inspire du genre de la robinsonnade et s’en éloigne avec beaucoup de subtilité et d’intelligence. Dans Le gouverneur d’Antipodia, le principe d’une survie solitaire dans un environnement hostile est pleinement présent. L’histoire est d’ailleurs truffée de clins d’œil au roman de Defoe (des références les plus explicites aux plus fines : évocation des chèvres ; Robinson élevait des chèvres tout comme nos héros, évocation de cannibales…) Cependant, Coatalem détourne certains éléments de la robinsonnade. Avec beaucoup d’humour, il va notamment rappeler aux lecteurs la signification du nom de l’île, Antipodia, la « Terre des espérances », en écho au nom que Robinson Crusoé donne à son île : « Désespoir ». Ainsi, ironiquement, alors que Robinson parvient à s’enfuir de « Désespoir », nos deux complices eux ne sortiront jamais de la « Terre des espérances ». Dans ce conte, nul remords et nulle pitié pour le gouverneur. Nos deux personnages excessifs, chacun dans son domaine (Jodic dans sa souffrance amoureuse, le Gouverneur dans son arrogance et sa luxure), ne mettent nullement en doute leur personnalité. Ils se remémorent tous deux avec dépit leur passé sans pour autant tenter de le comprendre et d’évoluer à partir de son analyse. Le fait qu’ils ne désirent pas changer, l’inexistence d’un processus de questionnement personnel explique sans doute leurs fins tragiques.


Lucie V, 2nde année éd-lib.


Autres robinsonnades
Michel Tournier, Vendredi ou les Limbes du Pacifique
 Robert Merle, Malevil
 

Définition de la robinsonnade
http://www.robinson-crusoe.fr/la-robinsonnade/
 http://fr.wikipedia.org/wiki/Robinsonade
 http://earlyamericanbestsellers.blogspot.com/2011/02/robinsonade.html
 
Lien sur l’ouvrage
http://www.ledilettante.com/fiche-livre.asp?Clef=1100
 

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19 juillet 2012 4 19 /07 /juillet /2012 07:00

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Lola LORENTE
Chair de ma chair
(Sangre de mi sangre)
traduit de l’espagnol
par Isabelle Gugnon
éditions Cambourakis, 2011




 

 

 

 

 

 

 

Lola Lorente est née en Espagne en 1980 et a fait ses études à l’école des Beaux-Arts de Valence. Elle est un membre actif d’Enfermo, l’un des collectifs d’auto-édition les plus importants d’Espagne. Ella a été sélectionnée dans le cadre d’une résidence à la Maison des Auteurs d’Angoulême pour le projet Chair de ma chair. Vous pouvez découvrir son univers sur son blog : http://lolalorente.blogspot.fr/



Les éditions Cambourakis ont été créées en 2006, elles publient essentiellement de la bande dessinée, de la littérature et de la poésie.



Chair de ma chair est l’histoire de Ralfi et Amanda, deux enfants, amis et voisins dans le lotissement de Carnelia. Ralfi a perdu sa mère et, contrairement à son frère Adrian, il a du mal à faire son deuil. Ralfi revêt Lola-Lorente-Chair-de-ma-chair-02.gifparfois les vêtements et chaussures de sa défunte mère pour se rapprocher un peu plus d’elle, passant de longs moments à se regarder dans le miroir sous les moqueries de son petit frère qui se rêve futur ventriloque. Amanda, quant à elle, a également perdu un de ses parents, son père, mais c’est une autre sorte de disparition… il est parti il y a desLola-Lorente-Chair-de-ma-chair-03.gif années, laissant sa femme et ses deux filles. Céline sa petite sœur, s’est construit un univers bien à elle, au milieu de la forêt, sculptant des bonshommes dans des écorces d’arbres en s’inspirant des enfants du lotissement.

 

Dans le lotissement de Carnelia, le bal costumé approche, tout le monde s’affaire et cherche le costume parfait. Tout  le monde sera là, c’est l’événement à ne pas louper. L’univers de Chair de ma chair est donc celui de l’enfance, mais une enfance cruelle, violente, hésitant sans cesse entre innocence et drame, où les adultes auraient perdu leur rôle de protecteurs (la mère d’Amanda cherche tant bien que mal à se recaser, le père d’Adrian se mure dans le silence depuis la mort de sa femme).



Les dessins de Lola Lorente soulignent la profondeur, la puissance et la gravité des drames que vivent ces deux enfants, son travail graphique du noir et du blanc oscille – tout comme les personnages – entre la gravité et les joies innocentes de l’enfance. Quelquefois, l’histoire se fige le temps d’une illustration en pleine page nous présentant un personnage en particulier, dans un moment particulier, symbolique.

 Lola-Lorente-chair-de-ma-chair-04.gif


Amélie, AS éd-lib.

 


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18 juillet 2012 3 18 /07 /juillet /2012 07:00

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Dennis KELLY
Débris
Pièce de théâtre
Titre original : Debris
Date de parution : 2001
Traducteurs
Philippe Le Moine, Pauline Sales
Éditions théâtrales
Collection Traits d’Union, 2008
Publiée dans le cadre
de la Saison culturelle européenne

Type : Nombre d’acteurs : 4

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La pièce a été représentée au TnBA

du 8 au 24 mars 2012

 

 

 

  L’auteur

Dennis Kelly est né en 1970 à Londres. Il est écrivain à la fois pour le théâtre et la télévision. En télévision, il est surtout connu pour avoir co-écrit la sitcom Pulling pour la BBC 3.

Il intègre à l’âge de 20 ans une compagnie théâtrale qui vient de se monter et commence à écrire. À la fin des années 90, il entame des études universitaires de théâtre au Goldsmiths College de Londres. Il dira qu’il n’y a pas beaucoup appris en matière d’écriture théâtrale, mais qu’il y a fait très tôt un choix au niveau de la forme, puisqu’il écrit alors en rupture avec le théâtre réaliste social anglais (comme celui d’Antony Neilson, Sarah Kane ou Caryl Churchill.). Il cherche à développer le caractère provocateur du théâtre et l’expérimentation de styles dramatiques diversifiés. Ses textes abordent des questions contemporaines souvent délicates.

En 2003, il écrit Débris (créé par Tessa Walker au Théâtre 503 de Londres) ou encore Osama the Hero en 2004, After the end en 2005, Love and Money en 2006, Taking Care of Baby en 2007 et plus récemment DeoxyriboNucleic Acid/D.N.A. en 2007. Ses pièces ont été mises en scène en Allemagne, en Autriche, en Suisse, en Slovaquie, aux Pays-Bas, en République Tchèque, en Italie, en Australie, au Japon et aux USA.



Les traducteurs

Philippe le Moine a été producteur, dramaturge, metteur en scène mais aussi programmateur et traducteur et Pauline Sales est comédienne et auteur.

 

La collection : « Traits d’Union »

27 pays, 27 pièces de théâtre inédites en français

Le projet « Traits d’Union, 27 nouvelles pièces d’Europe » voit le jour, à partir d’une idée : sélectionner 27 textes dramatiques inédits, chacun issu d’un pays membre de l’Union européenne, pour les traduire en langue française et les publier sous la forme d’une collection aux éditions Théâtrales. L’ambition des éditeurs est de faire connaître ce qui s’écrit aujourd’hui pour le théâtre en Europe et que ces nouvelles dramaturgies européennes soient davantage présentes sur les scènes de France et d’ailleurs.




Origine du titre : Débris

Le titre c’est aussi l’esprit du texte, il n’est donc pas étonnant que l’éditeur ait choisi de l’expliquer à l’aide d’un extrait reproduit sur la quatrième de couverture.

J’avais cru un moment qu’on venait au monde par le miracle de la conception, la gestation et l’accouchement. Je savais désormais que ce n’était pas le cas. Comme les champignons, les enfants poussent sur les déchets. Ils se construisent peu à peu à partir de feuilles pourries, de canettes de Coca, de seringues usagées et d’emballages de Monster Munch.

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Débris

Présentation de la pièce sur les sites des théâtres dans lesquels est programmée la pièce : Dans Débris, Dennis Kelly donne la parole à deux adolescents, un frère et une sœur qui vont, au cours du spectacle, retracer divers scénarios sur la mort de leurs parents et sur des événements de leur enfance.

Ces versions, imaginées ou réelles, sont tour à tour absurdes, tragiques, loufoques, volontairement provocantes : autocrucifixion du père, enlèvement par un « oncle » aux intentions plus que douteuses, découverte d’un bébé dans une poubelle à qui l’on va donner le doux nom de « Débris »…

Cette pièce de théâtre rassemble neuf scènes : Crusuicifixion, Le dernier poulet, Divorce, Onclenri, Débris, Nécrovivipare, Télé, Monsieur Smart and Smile, Au commencement.

Les trois premières scènes sont des monologues avec très peu de didascalies, ce qui peut les rapprocher de la nouvelle. Ce sont Michael et Michelle qui parlent au début de la pièce. Ils racontent tous deux la mort d’un de leurs parents : Michael, celle de son père et Michelle, celle de sa mère. Les morts des deux parents sont totalement absurdes mais restent néanmoins tragiques entre le père qui s’auto-crucifie et la mère qui s’étouffe avec un os de poulet mais refuse que son mari la sauve car cela pourrait tuer son bébé. On comprend tout de suite que les personnages que nous présente Dennis Kelly ont une histoire peu commune et plutôt noire. De plus, dans la troisième scène, Michael observe une famille « normale » qui contraste fortement avec les névroses et la folie des parents que l’on nous a présentés dans les premières scènes.

Le lecteur ne comprend le lien entre les scènes et surtout entre les personnages que lors de la quatrième scène qui n’est plus un monologue mais un dialogue entre Michael et Michelle, qui sont en fait frère et sœur. Dans cette quatrième scène, Michael tente de tuer sa sœur pour plaire à l’ « Onclenri » qui les a kidnappés. Le lecteur entre alors dans l’histoire complètement loufoque mais toujours tragique de ces deux adolescents. En effet, dans les scènes suivantes, leurs histoires vont être toutes plus violentes et cruelles les unes que les autres et empreintes d’un réalisme fort. L’action ne se passe jamais sur scène ; c’est par la parole, à travers les monologues puis les dialogues que les images s’imposent aux lecteurs. Michelle et Michael vont reconstituer au fur et à mesure les différentes histoires de leur vie à travers des répliques courtes qui s’enchaînent rapidement. Le lecteur a l’impression d’assister à une joute verbale entre les personnages pour savoir lequel des deux va attirer sur lui l’attention du public.

Dans les scènes suivantes, les deux enfants seront notamment enlevés par l’« Onclenri » qui veut les vendre à Monsieur Smart and Smile, Michael va trouver un enfant qu’il nommera Débris, Michelle racontera la mort de sa mère, leur père viendra les sauver des mains de l’« Onclenri », il trouvera Débris que les services sociaux emmèneront par la suite…

Les descriptions des deux adolescents sont tellement précises et incarnées qu’on ne sait plus ce qui relève de la réalité, de l’imagination, voire de la mythomanie. Ce n’est qu’à la fin du spectacle, après avoir assemblé le puzzle de leur histoire personnelle, que le spectateur pourra démêler le vrai du faux.



L’auteur brouille les pistes en fixant l’action dans un cadre spatial très réaliste mais avec un cadre temporel brouillé par une chronologie totalement bouleversée. En effet, les scènes se déroulent à notre époque dans un décor résolument urbain entre la rue, ses ordures, des appartements plus ou moins miteux et une maison misérable où les enfants se retrouveront confrontés à l’« Onclenri » et « Monsieur Smart & Smile », dont les intentions sont plus que douteuses. Le cadre est donc à l’image du titre et de la pièce : misérable, cruel et témoin d’actions tout aussi noires. En parallèle, l’histoire a une chronologie inversée : la dernière scène se nomme « Au commencement » et la première « Crusuicifixion ». La métaphore religieuse est ici évidente : le lecteur est invité à faire un chemin de croix inversé. Entre cette première et dernière scène, l’action se déroule sans marque de temporalité évidente et sans  transition logique. Enfin, ce n’est qu’à la dernière scène que les pièces du puzzle s’assemblent et que le lecteur peut comprendre le pourquoi de la première scène. La pièce est donc cyclique : tout ce qui s’est passé après la première scène explique cette dernière, notamment pourquoi le père s’auto-crucifie et pourquoi son fils ne le sauvera pas.



Les relations entre les personnages

Les relations entre les personnages sont centrales dans cette pièce. Elles sont toujours violentes. Même l’amour que Michael éprouve pour Débris, le bébé qu’il a trouvé dans une poubelle, est poussé à l’extrême. En effet, Michael va par exemple allaiter le bébé avec son propre sang. L’amour conjugal est, lui aussi, indissociable d’une violence physique et morale. Le père ne s’intéresse ni à ses enfants ni à sa femme et cela se traduit verbalement.

Les personnages ont le sens du spectacle, cela va du père qui met en scène sa propre crucifixion aux enfants qui racontent leurs aventures. Les personnages allient ce grand sens du spectacle à un narcissisme poussé, ce qui complexifie encore les relations entre les personnages et rend encore plus floue la frontière entre la vérité et les histoires des enfants.



Une pièce rythmée

La lecture est très rythmée, tout comme pourra l'être la mise en scène. En effet, la pièce commence par trois scènes qui sont en fait trois monologues de trois pages, puis on passe à des dialogues rapides. Cette alternance de monologue et de dialogue permet de ralentir ou d’accélérer l’action. Des mises en page spécifiques rythment aussi la pièce. En effet, des phrases morcelées par des retours à la ligne fréquents saccadent la lecture.

 

« Et soudain.
Son appendice éclate.
Et elle meurt.
C’était ça le moment attendu.
C’était ça.
Et Dieu retombe dans son fauteuil.
Il s’en roule une petite. »

 

Contrairement au théâtre classique, le dialogue ne fait pas avancer l’action dans le sens où il ne permet pas de dénouement. Les personnages nous racontent seulement une histoire en prenant les différentes voix et les différents rôles des autres protagonistes qui ne sont pas sur scène. Ainsi leurs parents mais aussi l’Onclenri, ou encore Monsieur Smart & Smile, parlent à travers Michael et Michelle. Cela explique aussi un vocabulaire très familier voire vulgaire.



Un jeu sur le suspens

L’auteur arrive à capter l’attention du lecteur en jouant sur une apparente absence de lien entre les personnages et les actions. En effet, le lecteur ne sait pas qui sont ces personnages, s’ils ont un lien et si les scènes auront une suite ou si ce sont de simples sketches.

L’une des scènes, par exemple, finit par l’image de Michael dans une poubelle (poursuivi parce qu’il s’est introduit dans une maison pour connaître la chaleur d’un foyer « normal ») et qui entend un bruissement. Le lecteur a alors envie de savoir ce qu’il va se passer et a surtout peur que l’auteur ne revienne pas sur cette histoire et ne nous dévoile pas la suite.



L’humour noir

Peut-on parler d’ironie tragique dans cette pièce ?

Selon un dictionnaire en ligne (L’internaute), au théâtre, l’ironie tragique représente l'ignorance où se trouve le personnage de sa propre situation alors que le public connaît cette situation ou encore une coïncidence malheureuse qui donne le sentiment que le destin se moque de quelqu'un.

Ces deux définitions s’appliquent complètement à Débris. En effet, quand les enfants se font enlever par l’Onclenri, ils ne comprennent pas qu’ils vont sûrement être revendus et devoir se prostituer. Ils sont reconnaissants à cet homme qui les a enlevés, espèrent aller dans une grande maison et connaître le goût du champagne. Mais le public, lui, sait très bien qu’ils ne sont pas dans une position des plus favorables.

De plus, l’histoire de la mère de Michelle, qui meurt étouffée par un os de poulet parce qu’elle refuse que son mari la sauve pour ne pas mettre en danger son bébé, relève bien d’une coïncidence malheureuse qui donne le sentiment que le destin se moque de quelqu'un.



Cependant, le fait que les personnages n’aient pas conscience de leur situation n’est pas dû au destin mais à la parfaite naïveté des deux enfants. Naïveté tellement poussée à l’extrême par l’auteur qu’elle en devient presque absurde : certes ces enfants ont grandi dans un milieu hostile avec des mères névrosées et un père violent et alcoolique, et il est vrai qu’ils ne semblent voir la vie qu’à travers l’écran de télévision, mais cette naïveté n’est pas crédible. L’auteur joue en fait sur le registre comique en poussant le côté pathétique de ces personnages à l’extrême.

Sur le site Wikipédia, l’humour noir est défini comme une forme d’humour qui souligne avec cruauté, amertume et parfois désespoir l’absurdité du monde, face à laquelle il constitue quelque fois une forme de défense. C’est exactement ce que l’on ressent quand on voit évoluer ces deux enfants dans un monde de folie mais qui nous rappelle parfois brusquement les travers de la réalité.

L’humour noir consiste notamment à évoquer avec détachement, voire avec amusement, les choses les plus horribles ou les plus contraires à la morale en usage. Il me semble que l’on peut effectivement parler d’humour noir dans cette pièce. Dennis Kelly bouleverse le lecteur en décrivant des situations drôles par leur absurde pathos mais non moins gênantes puisqu’elles mettent en scène une cruauté, une amertume et une vision noire du monde. Il établit un contraste entre le caractère bouleversant ou tragique de ce dont on parle et la façon dont on en parle. Ce contraste interpelle le lecteur ou l’auditeur et a vocation à susciter une interrogation. C’est en quoi l’humour noir, qui fait rire ou sourire des choses les plus sérieuses, est potentiellement une arme de subversion.

 

 « Michael. – C’était un inconnu
Michelle. – Avec un gorille
Michael. – Qui d’une claque venait de faire voler Onclenri à travers la pièce
Michelle. – Mais il avait une grande maison
Michael. – Et il faisait de grandes phrases
Michelle. – Et il sentait si bon »

 
« Michelle. – On voit là.
Le même papa qu’on a toujours connu.
Bourré et sale.
Con et méchant.
Gros et stupide.
Mais cette fois avec la larme à l’œil. »

 

 

Les procédés propres à l’humour sont utilisés, comme les antithèses (Onclenri est violent mais il avait une grande maison) ou encore l’énumération. Cependant, ces procédés sont toujours au service de situations pathétiques, empreintes de fatalisme : le père ne changera pas par exemple (le même papa qu’on a toujours connu) malgré son acte d’ « héroïsme » quand il vient arracher ses enfants des bras de Monsieur Smart & Smile. Paradoxalement, sous la plume de Dennis Kelly naît une sorte de lucidité naïve : les enfants sont lucides car ils considèrent le monde sans filtre, ils appréhendent sa cruauté sans euphémisme mais, à côté de cela, ils ne comprennent pas le danger de certaines situations ni ce qu’il se passe réellement.

Enfin, au sommet de l’humour noir était Dieu. Dennis Kelly fait contraster religion et vision pessimiste du monde. Ainsi toutes les connotations associées à la religion, charité, pudeur ou bienséance sont violentées par l’auteur à l’aide d’un vocabulaire cru et d’une peinture sombre des choses.

 

« Michelle. – Au commencement
Il y a Dieu,
Et il s’emmerde.
Putain ce qu’il s’emmerde.
Il erre pendant des éternités et des éternités,
Il se gratte les couilles,
Il n’a rien à foutre.
Alors,
Il y a dix milliards d’années, il fait un gros bang
Et il attend. »

 

 

Position du lecteur / spectateur, mise en scène et humour noire

Une distance liée à l’humour noir

Cet humour est source de gêne. D’ailleurs, cette gêne est peut-être la source même du rire. Le lecteur ne sait pas quelle réaction avoir, il rit mais avec une certaine honte quand il s’aperçoit que l’humour ne masque pas totalement la part de vérité pathétique de la scène. Il hésite entre la réaction naturelle du rire, le divertissement et la réflexion qui se cache derrière. Il y a donc une certaine distance entre les personnages et le lecteur ou le spectateur.


Une mise en scène qui peut être déterminante

De mon point de vue, la mise en scène peut être déterminante dans la réception de la pièce par le public. En effet, le réalisateur pourra davantage insister sur la naïveté des personnages et mettre alors l’accent sur l’humour ou alors, au contraire, mettre au premier plan le pathétique, la cruauté des personnages et la misère des situations, en occultant quelque peu l’humour. La pièce pourrait facilement virer à la farce ou à une peinture d’une société cruelle et morbide.



Conclusion

C’est une pièce à la lecture facile avec un vocabulaire cru et une vision du monde très noire et dure. Lecture facile car à suspens et avec un rythme plaisant, proche de la poésie ou plutôt d’une poésie plus moderne : on pourrait comparer Débris à une chanson slamée ou rapée.

L’humour est parfaitement dosé, à la limite du burlesque, sans jamais franchir la frontière de la farce ou de l’obscénité. Le ton mordant fait de cette pièce une belle satire de notre monde contemporain.


E. Pesou, 2e année Édlib


Pour aller plus loin

Le dernier poulet
Monologues d'automne / Novembre 2010
Distribution : Céline Nieto / Réal Siellez
Mise en scène : Catherine Decrolier
Scénographie : Hanane Ferrat
 http://vimeo.com/19348737



Extrait de Débris de Dennis Kelly lecture 11 mai par Arno Chéron (en musique)
 http://vimeo.com/11684782

 

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Published by Emilie - dans théâtre
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17 juillet 2012 2 17 /07 /juillet /2012 07:00

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Sarah WATERS
L’Indésirable 

The Little Stranger

édition originale, 2009
Traducteur

Alain Defossé

Denoël

coll. Denoël et d'ailleurs, 2010

10/18, domaine étranger, 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une page blanche, un manuscrit, un éditeur, un livre, une rencontre et des lecteurs : tout commence toujours comme cela en littérature. Le roman fantastique anglais est issu d’une longue tradition initiée au XVIIIe par les romans noirs d’Horace Walpole avec Le Château d’Otrante, d’Ann Radcliffe, Les Mystères d’Udolphe, ou de Lewis, Le Moine. Continuant dans cette voie, les écrivains romantiques anglo-saxons ont admirablement exploité les codes, les thèmes, les personnages et les décors du roman et de la nouvelle fantastiques. Bram Stocker et Dracula, Mary Shelley avec Frankenstein, les soeurs Brontë avec Jane Eyre, Les hauts de Hurlevent ont assuré la continuité du genre et ont développé des intrigues et des cadres mêlant fantastique et roman sentimental. Rien d’étonnant donc à ce qu’une romancière anglaise soit l’auteur de l’oeuvre que je présente à présent.

Écrivain britannique née au pays de Galles en 1966, la romancière fait des études de littérature anglaise à l’université du Kent. Après avoir travaillé en librairie puis en bibliothèque, elle choisit de soutenir une thèse sur la fiction historique Gay et lesbienne. Elle s’intéresse tout particulièrement à la période victorienne et en 1998, elle profite de cette toile de fond qu’elle connaît bien pour publier un premier roman, Caresser le velours. Elle poursuit sa carrière avec un second roman, Affinity, paru en 1999 et récompensé. L’action se déroule à Londres dans une prison de femmes et intègre la curiosité de l’auteur pour le spiritisme. Déjà remarquées par la critique littéraire, ses oeuvres font l’objet d’adaptations télévisées. Récompensée à nouveau en 2002 et 2003, elle poursuit sur sa lancée en 2006 avec The Night Watch, La Ronde de nuit, qui se déroule à Londres durant la Seconde Guerre mondiale, dans les années 1940, et met en scène des personnages homosexuels. Enfin, son cinquième roman, The Little Stranger, est très différent des précédents et met en scène une famille de la gentry ruinée par la guerre et le socialisme, c’est-à-dire victime de l’histoire et des changements économiques. Son sixième roman est en cours de rédaction.

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Sarah Waters, avec L’indésirable, reprend le flambeau d’un fantastique que d’aucuns déclaraient mort ou relégué à la littérature de jeunesse. Héritière d’auteurs et de traditions fantastiques littéraires aussi diverses que celles de Hoffmann, de Gautier, Dumas, Balzac, Guy de Maupassant, Roald Dahl ou Edgar Allan Poe, Sarah Waters se situe par ce roman à mi-chemin entre les soeurs Brontë et Toni Morrison. L’auteur de Beloved ressuscitait le fantôme des siècles sombres de l’esclavage sous les traits d’un bébé victime d‘infanticide, mais celui qui hante ce roman n’apparaîtra jamais que par ses actes et, comme l’hôte indésirable de Maupassant, il envahira peu à peu tout le cadre réaliste du récit pour le grignoter, le vider de son sens « comme un ver dans le fruit », ainsi que l’analysait Georges Nivat à propos des nouvelles de Nicolas Gogol.

Sarah Waters démontre sa totale maîtrise du genre, de ses codes, et révèle des influences telles que celles d’Edgar Poe, d’ Henry James et d’ Edith Wharton pour leurs Histoires de fantômes ou de Nathaniel Hawthorne pour son roman La maison aux sept pignons. Celles-ci peuvent être perçues par le lecteur comme autant de clins d’œil. Cela donne au texte un aspect ludique et permet à la romancière d’entrer en connivence avec son public. Un auteur, une oeuvre, un titre, des réminiscences de lectures antérieures, tout est là pour que naisse cet étonnant roman, classique du romantisme en plein XXIe siècle, mais d’une modernité tout à fait paradoxale. Le narrateur est le personnage principal du roman, il est présent dans un récit dont le cadre est réaliste et les événements rapportés font l’objet d’hésitations, d’interrogations partagées avec le lecteur et qui resteront en suspens quand nous refermerons le livre.

Médecin de campagne, le docteur Faraday semble nous livrer ses souvenirs à la première personne, dans un incipit qui suggère des mémoires ou un récit à caractère autobiographique puisque rédigé à la première personne du singulier. Cette énonciation met l’accent sur la subjectivité de son témoignage et plonge le narrateur dans l’incertitude, le doute et le soupçon. Ses liens amoureux avec la fille aînée, Caroline Hayres, renforcent cette impression. Nous partageons donc ses interrogations face aux événements, nous connaissons son état d’esprit, ses doutes, sa peur, en recevant ses confidences et en prenant connaissance de ses réflexions, de ses tentatives pour se réconforter et se persuader qu’il se trompe. Nous accompagnons donc le narrateur dans ses découvertes de l’étrange et nous savons que, comme lui, nous ne retrouverons ni réponses ni apaisement. Logiquement, la phrase d’accroche évoque l’enfance. Le point de vue adopté est donc bien celui du narrateur. L’enfance, le scoutisme, une remise de récompense, voilà qui semble très conventionnel, mais voilà qu’aussitôt s’impose un lieu mythique, un lieu de pouvoir, le manoir Hundreds Hall.

À peine posé, pourtant, le contexte réaliste, se fissure. Appelé au manoir pour soigner une jeune domestique au hasard d’une urgence et d’un remplacement, le docteur se retrouve plongé dans ses souvenirs d’enfance. Il retrouve Roderick Ayres, rencontre sa soeur Caroline et leur mère. Touché par la détresse de la famille, le docteur devient peu à peu un familier du domaine mais des événements étranges se succèdent. Le chien de Caroline Ayres mord une fillette et la défigure lors d’un dîner. Pour éviter tout procès, la jeune femme doit se résoudre à faire euthanasier l’animal. Son comportement anormal serait-il dû à l’intervention d’un fantôme ? Le feu prend dans la chambre de Roderick qui sera finalement interné. Des bruits étranges se font entendre et les murs se trouvent mystérieusement couverts d’inscriptions. Madame Ayres se torture et se pend dans sa chambre. Le docteur, tombé amoureux, envisage le mariage mais Caroline refuse, met Hundreds en vente et se suicide, à moins qu’elle n’ait été poussée ou ne soit tombée accidentellement, poussée par le fantôme.

Dès les premières pages, c’est une profonde impression d’anachronisme qui submerge le lecteur. Très vite, les personnages, le rythme de la narration, et le suspense, nous plongent dans la visite de la demeure hantée et, par là, dans le passé et les plaies béantes de ses occupants. La maison Usher ou l’abbaye hantée de Sarah Waters s’appelle Hundreds Hall. Le fantastique s’incarne alors dans ce lieu vu au travers des fantasmes du narrateur enfant puis adulte. Ce dernier pensait, petit garçon, à des souterrains ou à des oubliettes typiques du roman gothique ouvrant ainsi la voie à la subversion du cadre réaliste.

Personnifié, le manoir manifeste son pouvoir de destruction, sa volonté propre de nuire à ses occupants mais il est en même temps la métaphore des subjectivités morbides et délirantes de ceux qui l’habitent. Le Hall devient alors le lieu symbolique d’un affrontement : celui de la demeure et de son hôte hostile avec ceux qui cherchent à rester chez eux ou à s’y faire une place, comme la servante Betty dont le malaise déclenche l’intrigue. Le « Horla », « l’adorée », « l’indésirable » ou « Le petit étranger », pour traduire le titre de façon plus littérale, mettant ainsi l’action sur son caractère éponyme, est pour chacun de nous, ce qui nous hante. Le vampire, ou ici le fantôme, a pour fonction première de susciter la peur. Il figure une terreur instinctive : celle de l’idée d’une survie qui ne serait possible qu’aux dépens d’un être cher, celui-ci se trouvant entraîné avec lui dans la mort car l’amour a partie liée avec la mort. Et ce même s’il s’agit d’amour maternel.

Pour Pierre-Georges Castex une loi fondamentale du réel est brisée, celle du départ définitif et sans retour possible des morts, et cela crée le fantastique. Étymologiquement « qui engendre des fantasmes, des images oniriques »,  celui-ci se caractérise par une intrusion du surnaturel dans la vie réelle. Le récit propose au moins une explication rationnelle aux événements rapportés mais celle-ci s’avère impuissante à en rendre compte de façon totalement satisfaisante. Le doute subsiste donc lorsque l’on referme l’ouvrage : problèmes financiers, déchéance sociale, folie collective ou interventions destructrices de la maison elle-même, véritable personnage-res actant d’un roman dont elle déclenche l’action ? Qui ou quoi, de la Seconde Guerre mondiale, d’Hundreds, ou de l’enfant mort qui semble le hanter, a causé la chute de la maison Ayres et, par métonymie, celle de ses occupants ? Car il est évident qu’un lien indissoluble associe voire identifie la demeure à ses habitants, celui d’une malédiction. Veuve de la gentry ayant perdu l’aînée de ses filles, Madame Ayres, la mère, cherche malgré son chagrin à préserver les apparences et tient à ce que la maison tienne son rang social. Son fils Roderick, devenu le maître de Hundreds après avoir été blessé à la guerre, s’épuise à la tâche et ne parvient pas à venir à bout des problèmes financiers du domaine. Il ne peut que lutter et chercher désespérément à préserver ce qui reste du patrimoine familial.

La stratégie de l’auteur pour créer le fantastique, cette hésitation telle que l’a définie Todorov, cette expérience intellectuelle, ou cet effet, baptisé par Freud « inquiétante étrangeté », repose sur l’incertain, l’implicite. Ce n’est pas le fantôme qui est effrayant mais les modalités de ses manifestations. Du moment où le réel est écrit, il fait l’objet d’un processus de médiation esthétique. Il change alors de nature et les mots se trouvent en décalage avec leurs référents, les réalités auxquelles ils sont censés renvoyer. Roger Caillois a relevé un certain nombre de thèmes fantastiques parmi lesquels le fantôme, la « chose » indéfinissable mais qui pèse. En résulte une atmosphère de terreur et d’angoisse, nous basculons alors dans l’horreur et assistons à la destruction systématique des personnages et du narrateur par le phénomène fantastique : gradation dans la gravité de ses méfaits, mort du chien qui annonce celle future de sa maîtresse, folie et départ de Roderick, folie et suicide de madame Hayres et finalement de sa fille. Rien ne semble pouvoir enrayer l’engrenage même si le suspense demeure quant à l’issue de l’intrigue amoureuse entre le médecin et Caroline. Le fantôme agit par infestation, c’est-à-dire que, sans jamais apparaître clairement, sa présence se fait de plus en plus envahissante jusqu’à l’omniprésence. Il fait avancer l’intrigue par ses manifestations et tire ainsi le fil narratif des visites du médecin et des appels d’Hundreds. En résultent un effet de suspense et d’incessantes comparaisons et assimilations du phénomènes de hantise à celui de la contamination infectieuse et de la maladie d’où d’excellentes connexions isotopiques entre surnaturel et champ sémantique de la médecine et de la maladie. Les occupants du manoir disparaissent comme victimes d’une épidémie, morts socialement, fous, ou physiquement, par suicide. Face à cela, le narrateur personnage est impuissant en dépit de ses connaissances médicales et surtout de son amour pour Caroline. Comme les occupants du manoir, le docteur Faraday est piégé par ses sentiments qui vont se retourner contre lui.

Ce roman est gothique au sens de sombre, dévastateur et horrible. Les sentiments amoureux paraissent une arme dérisoire face à la violence barbare et sadique de la fillette fantôme. La peur, le mystère, la violence et l’amour, dérisoire face à la mort, dominent les pages de ce surprenant roman qui parvient à rendre original ce qui pourrait apparaître comme des clichés en cultivant l’ambiguïté et l’équivoque. Volonté de l’auteur d’effrayer ses lecteurs, d’exorciser un trouble intérieur, de réagir face au rationalisme de la science et de la médecine pour mieux montrer son impuissance et la vanité de ses tentatives ? Curiosité et recherche de connaissances moins cartésiennes ? À moins que le fantastique permette encore dans notre société d’aborder des sujets tabous comme ceux de la folie, de la difficulté du retour à la vie civile et familiale des soldats traumatisés et rendus infirmes par la guerre, ou de celle, plus tabou encore, du désir masculin d’ascension sociale par le mariage ou du médecin amoureux de sa patiente.

Une fois achevée son oeuvre destructrice, après avoir entraîné sa mère, madame Hayres dans la mort la fillette fantôme disparaît. Nul n’entend plus ni ne sent plus sa présence au manoir:

« Le hall était parfaitement silencieux. Pas même le tic-tac d’une pendule. Toute vie semblait suspendue, pétrifiée.


Elle croisa mon regard. “Vous sentez ? La maison est enfin tranquille. La chose qui était là, quoi que ce fût, a emporté tout ce qu’elle voulait. Et savez-vous quel est le pire ? La chose que je ne lui pardonnerai jamais ? C’est de m’avoir fait l’aider à cela.” » (p. 593).

Le roman se clôt sur une nouvelle rencontre entre une Betty, devenue adulte et accompagnée de son fiancée, et le docteur Faraday. C’est encore du Hall et de son destin qu’il est question et l’idée du fantôme meurtrier hante toujours les pensées du médecin: En refermant ce roman, nous ne pouvons alors que partager la conclusion de Jean-luc Steinmetz qui, dans son ouvrage La Littérature fantastique, résume toute nouvelle ou roman fantastique par la modification d’un proverbe célèbre :

« “Dis-moi qui te hante et je te dirai qui tu es. Et il est vrai que l’être de hantise donne à voir inéluctablement sur le sujet qui l’éprouve. Voir un fantôme, c’est toujours regarder une vérité ensevelie, peut-être la sienne, que l’on a toujours trop voulu se dissimuler et qui remonte au jour.” »

Même en ruine, Hundreds n’a rien perdu de sa beauté ni de son mystère et en cherchant à percer son secret, à voir son fantôme, le docteur Faraday ne parvient qu’à contempler ses propres hantises, son propre reflet dans une vitre brisée :

« Toutefois, si Hundreds Hall est hanté, son fantôme ne se montre pas à moi. Car si je me détourne alors, c’est pour être déçu, en me rendant compte que ce que j’ai devant les yeux, n’est rien d’autre qu’une vitre fêlée, et que le visage déformé qui me fixe, l’air perplexe, en attente, est le mien. »


Laure, AS bib-méd.

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