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16 juillet 2012 1 16 /07 /juillet /2012 07:07

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Régis JAUFFRET
Claustria
Le Seuil
Cadre Rouge, janvier 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Faire d’un fait divers de la littérature est une entreprise de plus en plus prisée. Le précurseur du genre est Truman Capote qui en 1966 publie  De sang-froid, premier roman-réalité, largement inspiré du meurtre, sans mobile apparent, d'une famille de fermiers à Holcomb, Kansas.

« Je voulais écrire un roman journalistique, un texte qui aurait la crédibilité du fait-divers, l'immédiateté d'un film, la profondeur et la liberté de la prose et la précision de la poésie. »

C'est Emmanuel Carrère qui a rouvert la voie pour toute une génération d'auteurs français en publiant L'Adversaire, inspiré d'un fait divers frappant, celui de Jean-Claude Romand qui, après avoir usurpé toute sa vie l'identité d'un médecin, a tué sa famille de peur que la vérité ne soit révélée.

« À la base d'un fait divers qui donne envie d'écrire, il y a toujours quelque chose d'irreprésentable. »

En 2006, Grasset a d'ailleurs créé « Ceci n'est pas un fait divers », une collection dédiée aux romans justement inspirés de faits-divers, qui publie notamment Jayne Mansfield 1967, relatant l'accident de voiture de la susnommée ou Cœur automne, de David Foenkinos, sur l'affaire Florence Rey. En même temps que Claustria au Seuil, est sorti chez Grasset Les Merveilles de Claire Castillon, inspiré d'une histoire vraie.

Bien que récemment, il y ait eu une polémique sur l'utilisation à outrance du fait-divers dans le roman d'aujourd'hui, syndrome du manque d'imagination des romanciers qui empruntent alors les voies tracées de la réalité, Claustria, dès sa sortie, fut unanimement salué par la presse.

 « Cette affaire m'a fascinée et j'ai immédiatement voulu en faire un livre. Elle est unique dans l'histoire de l'humanité avec ces enfants nés dans une cave qui ne connaissaient le monde que parce qu'on le montrait la télé. »

Dans Sévère, Jauffret s'était déjà emparé de l'affaire Stern, un banquier assassiné par sa maîtresse, pour en faire un roman. Pour Claustria, il s'est inspiré de l'affaire Joseph Fritzl, un des faits-divers les plus sordides de l'histoire de l'humanité, où la réalité a même dépassé la fiction. En 2008, une femme d’une quarantaine d’années est extraite de la cave d’une maison (en réalité un abri antiatomique) à Amstetten, à cent kilomètres de Vienne. Elle s’appelle Elisabeth Fritzl et vit là depuis 24 ans, enfermée par son père, Josef Fritzl, un homme sadique qui l’a violée tout au long de sa détention en lui faisant sept enfants, dont un n'a pas survécu. Lui-même vivait à l’étage avec sa femme et le reste de la famille, leur faisant croire qu’Elisabeth avait été embrigadée par une secte.

« … Ce livre est une œuvre de fiction. Les propos, intentions, sentiments ou caractères prêtés aux personnages relèvent de l’imagination de l’auteur. »

« … Ce livre n’est autre qu’un roman, fruit de la création de son auteur. »

Pourtant, malgré la véracité des faits, Régis Jauffret prend soin de préciser en préambule que son œuvre n'est que fiction. Cette insistance est-elle ironique ou est-ce pour souligner qu'il n'a pas toutes les pièces du puzzle en main et que certains passages du roman sont le fruit de son imagination ?

En effet, même si pour être au plus près de la réalité, l'écrivain s'est imprégné, tout au long de son enquête en Autriche, des faits et des lieux, menant une enquête très sérieuse à partir de témoignages, de pièces du procès, de comptes-rendus d'audiences ou bien encore d'articles de presse, il s'est pourtant refusé à rencontrer Josef Fritzl en personne. Il n'a pas non plus rencontré Elisabeth ni ses enfants.

D'ailleurs, dans Claustria, Elisabeth s'appelle Angelika et sa mère Rosemarie devient Anneliese. Dans le même temps, Fritzl garde son nom ainsi que la bourgade d'Amstetten.

« … Cet homme ne pense rien. Il est le seul coupable. Voilà pourquoi j’ai conservé son vrai nom alors que je change ceux de tous les autres. »

On ne sait pas pas où commence le faux et l'auteur maintient une incertitude à ce sujet qui peut être assez dérangeante. Il va même jusqu'à envisager une suite pour savoir comment les enfants ont grandi et évolué depuis leur libération de la cave.

Cela constitue grosse modo la première partie du roman, avec tous les éléments postérieurs à l'affaire, le procès, les manigances avec l'avocat et Jauffret qui se met lui-même en scène menant son enquête (il nous décrit notamment le moment où il descend visiter clandestinement la cave, visite qui va lui provoquer une crise d'angoisse). La deuxième partie du roman raconte la réclusion d'Angelika au sous-sol, les coups, l'inceste, les accouchements solitaires, les privations d'électricité, d'eau ou de nourriture mais aussi les quelques moments de bonheur qu'a connus « le petit peuple de la cave », notamment grâce à la télévision, seul divertissement concédé par Fritzl.

Jauffret-Claustria-4e.jpgRégis Jauffret accorde d'ailleurs à cette télévision une place toute particulière. Sur la quatrième de couverture, il établit un parallèle entre la situation de cette famille face à ce poste de télévision et le mythe de la caverne de Platon. Il fait de la télévision le personnage principal de son œuvre car sans elle, la famille de la cave n'aurait certainement pas survécu, c'était leur seul moyen de vivre en parallèle avec le temps du dehors, le seul moyen de rythmer leur vie.

« Platon, le mythe de cavernes. Des prisonniers qui ne verront jamais de la réalité que des ombres d'humains projetées sur la paroi de la grotte où ils sont enchaînés. Dans le souterrain les enfants n'ont vu de l'extérieur que les images tombées du ciel qui leur parvenaient par le câble de l'antenne. »

Par ailleurs, si l'on s'attache aux qualités de ce roman, on peut souligner que l'horreur de ce fait-divers attire inéluctablement le lecteur mais aurait certainement été insuffisante pour le maintenir en haleine pendant les 535 pages de ce livre car chacun connaît le dénouement de l'histoire. Pourtant, grâce à la composition du roman, Jauffret nous empêche d'appréhender la suite. Le récit n'est pas linéaire, il alterne les rythmes, les époques, les points de vue. L'histoire est construite en cercles concentriques, il la raconte plusieurs fois mais jamais de la même façon ni à travers le même prisme.

Par ailleurs, face à la monstruosité de cette histoire, l'auteur aurait facilement pu sombrer dans le voyeurisme et faire de Claustria un spectacle dégradant et glauque, de la même façon qu'il aurait pu céder à la tentation de s'ériger en juge. Mais il ne tente pas de comprendre le pourquoi des agissements de Fritzl, il se contente de raconter ce qu'il sait en comblant les parties manquantes par de la fiction. Cependant, il semble davantage s'interroger sur les témoins aveugles et sourds qui ont laissé perdurer ce drame et tente de comprendre comment la femme de Fritzl, les locataires qui logeaient au dessus de la cave et les voisins ont pu montrer une telle indifférence aux bruits, aux coups, aux cris qui sortaient des entrailles de la maison.

Mais même si ce roman est incontestablement réussi, on peut également émettre quelques critiques. Bien que pour certains personnages il ait véritablement infiltré les consciences, d'autres sont un peu survolés. Par exemple, Jauffret ne nous dit rien de Anneliese, la femme de Fritzl, qui n'a jamais semblé interpellée par les bruits qui sortaient de la cave ou par les enfants que Fritzl remontait. On n'en sait pas plus sur le ressenti des trois enfants qui vivent dans cette cave. On les voit grandir, jouer, toujours d'un point de vue extérieur, mais l'auteur ne nous dit rien de l'impact de cette claustration sur leur psychisme. Certaines situations, comme celle du procès, auraient également gagné à être davantage développées.

Enfin, on peut afficher quelques réticences sur certains rapprochements opérés entre Autriche et nazisme. Jauffret fait de récurrentes allusions à Hitler et accuse une Autriche qu'il pense malade. Pour lui, le pays et son histoire sont responsables de ce drame et l'auraient même cautionné. Dès le titre, qui assimile la claustration à l'Autriche, on comprend que Jauffret met le pays en accusation et qu'il considère l'affaire Fritzl comme un symbole de l'Autriche en général.


Manon Marcillat, 2e année éd-lib.

 

 

 

Régis JAUFFRET sur LITTEXPRESS

 

 

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Article d'Adrien sur Les Jeux de plage

 

 

 

 

 

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Articles d' Emmanuelle et de  Lucie sur Lacrimosa

 

 

 

 

 

 

Régis Jauffret Tibere et Marjorie

 

 

 

Article de Marjolaine sur Tibère et Marjorie

 

 

 

 

 

 

 

Régis Jauffret Ce que c'est que l'amour

 

 

 

 

 

 Articles d'Ambre et d'Émilie sur Ce que c'est que l'amour.

 

 

 

 

 

 

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15 juillet 2012 7 15 /07 /juillet /2012 07:00


Ses fonctions


Professeur au département des études des mondes anglophones de Bordeaux 3 (enseigne la littérature, l’art américain et la traduction).
 

Chargée de mission à la coopération internationale.
 

Directrice du master II professionnel « métiers de la traduction littéraire », qui pourrait rouvrir à la rentrée 2012. Ce master existe depuis 2002, il a été suspendu à la rentrée 2011 pour des raisons budgétaires.
 

 

Traductrice littéraire à temps partiel depuis 1988-1989.
 

Membre de l’équipe de recherche Climas (Cultures et littératures des mondes anglophones).
Membre du comité de rédaction de Transatlantica, dont elle a été corédactrice en chef.


 

 

Comment êtes-vous venue à la traduction ?

Mes parents étaient de grands lecteurs. De littérature française surtout, mais aussi d’auteurs d’autres langues. Ils m’ont transmis le goût de lire, et j’ai beaucoup puisé dans leur bibliothèque. À l’école, j’aimais bien l’anglais, et c’est assez naturellement finalement que j’ai décidé de me spécialiser dans la traduction de cette langue dont je trouve la littérature très inventive, avec des auteurs à la créativité foisonnante.


arthur-symons-confessions.jpg
Quelle fut votre première traduction ?

Il s’agissait d’un ouvrage d’Arthur Symons :  Confessions. C’était pendant mon année de maîtrise, en 1988 ou 1989… Je ne me souviens plus exactement, ça commence à dater (sourire). Je connaissais un petit éditeur de Toulouse,  Ombres, qui savait que je m’intéressais à la traduction et qui souhaitait éditer ce titre, mais n’arrivait pas à trouver la version originale. Cette première commande était un peu particulière dans le sens où il a donc d’abord fallu mettre la main sur l’édition en langue anglaise ! Un ami a fini par me trouver un exemplaire d’occasion, en Suisse, et j’ai pu me lancer.


(NDLR : Confessions, essai de pathologie, d’Arthur Symons traduit par V. Béghain a paru en 1990 chez Ombres)



Vous avez ensuite traduit d’autres titres pour Ombres, mais aussi pour Gallimard, Le Rouergue, les Puf, entre autres, et des articles : c’est très varié…

Oui, je suis une traductrice littéraire au sens large. J’ai traduit des romans, des nouvelles, du théâtre et je traduis en ce moment de la poésie. Tiens, à la fin de l’année, j’aurai « fait » les quatre genres, en effet ! J’ai aussi traduit des articles de sciences humaines, notamment de philosophie. Et des catalogues d’art, l’art étant un de mes domaines de recherche.

Plus ponctuellement, j’ai aussi fait des traductions dans le cadre du spectacle vivant. Pour Une nuit blanche à Paris, j’avais traduit des textes d’un chorégraphe qui invitait le public à danser, et qui étaient projetés sur des murs de la ville. Une autre fois, à Beaubourg, j’ai participé à ce qu’on appelle, dans l’art, une performance. Il s’agissait toujours de traduire des textes, mais c’était une expérience d’autant plus intéressante que je le faisais sur scène : le traducteur était, cette fois, visible, ce qui est rare dans le domaine de la traduction.



Parmi toutes ces expériences variées, avez-vous une préférence pour un genre particulier ?

Je suis plus à l’aise dans la traduction de la prose : les romans, les nouvelles. Ce que j’apprécie aussi le plus en tant que lectrice, en fait. La traduction sur laquelle je travaille en ce moment, des poésies de  Quincy Troupe, pour le  Castor Astral, est un vrai challenge pour moi. Cela me faisait un peu peur d’ailleurs, au début, mais c’est très intéressant.



Qu’est-ce qui vous faisait « peur » dans cette expérience, malgré votre expérience, justement ?

C’est la première fois que je traduis de la poésie. Les textes de Quincy Troupe sont assez difficiles car ses constructions en « ing » peuvent être souvent lues de plusieurs manières et la ponctuation ne donne pas toujours l’indication du référent. Or, en français, il y a la question du genre. On peut donc être très embêté, car il faut bien faire un choix, mais lequel ? C’est un vrai problème quand deux lectures sont possibles… Et puis il faut aussi rendre le rythme des poésies. Quincy Troupe est un jazzman, sa poésie est très musicale. Il y a aussi le fait que certains textes sont très courts mais néanmoins très architecturés, d’autres sont longs… Et ils contiennent des références culturelles qui ne sont pas forcément universelles. Chaque poème est un nouveau défi, en quelque sorte. Mais j’ai une chance : cet auteur est encore vivant, contrairement à la majorité de ceux que j’ai traduits auparavant. Alors j’en profite, je lui pose des questions. C’est très agréable, d’ailleurs, de dialoguer avec l’auteur, d’autant que lui est très réceptif. Je vais aussi pouvoir le rencontrer bientôt de nouveau  et j’en suis très contente.



Vous souvenez-vous d’autres traductions qui vous ont posé problème ?

Mmmh… Je me souviens d’un dialogue assez compliqué avec un jeu de mots dans lequel il était question de café et de biscuits, et qui jouait sur les sonorités, la phonétique. Dans ce genre de cas, il faut souvent faire preuve de créativité et bien analyser la situation pour proposer ce qui « colle » le mieux. Chaque texte pose ses problèmes. Certains écrivains ont une manière de tordre la syntaxe, par exemple. Là, le boulot du traducteur n’est pas de lisser le texte, mais de trouver, dans sa langue, le même rapport entre la norme et l’écart à la norme. Or pour trouver la juste appréciation, il faut savoir ce qu’est la norme. D’où l’utilité de la formation dans ce métier, même si cela peut être difficile lorsqu’on démarre. Car c’est à l’usage, avec l’expérience, à force de lire et écrire, que l’on sait jusqu’où aller ; que l’on arrive à bien repérer les contraintes de la langue et les contraintes stylistiques. Certaines constructions peuvent frapper un traducteur parce qu’elles ne lui sont pas familières. Peut-être sont-elles en effet inhabituelles, mais elles peuvent aussi être relativement académiques. Dans tous les cas, il faut en faire quelque chose.



Traduire, c’est donc aussi créer…

Selon moi, oui. Dans la traduction, on bricole toujours un peu : on adapte le texte avec les outils que l’on a, c’est le côté ludique. Tout en s’efforçant de répondre à l’objectif fixé, de transmettre au mieux l’idée de départ en respectant les contraintes que sont le rythme, les sonorités. C’est ce que je trouve fascinant dans cette activité : trouver l’équilibre entre le texte original et une autre langue et une autre culture.

En littérature, le contenu diffère d’une langue à une autre. Il s’agit donc de trouver des formes en adéquation avec les deux langues. Par exemple, pour rendre un jeu sur les sonorités, on choisira, parmi trois adjectifs proches, celui qui sonnera le mieux, même si c’est un peu au détriment du sens. Idem pour rendre le rythme. Et le style. Le texte traduit n’est donc jamais tout à fait le même que l’original, c’est pourquoi je n’aime pas l’idée du « traducteur = passeur ». Et que je trouve dommage que la rémunération se fasse rarement en fonction de la difficulté du texte.



Trouvez-vous que les relations entre traducteurs et éditeurs ont évolué depuis que vous avez débuté votre carrière ?

Les relations avec les éditeurs sont très variables. Personnellement, j’ai de très bons contacts, surtout avec les petites maisons, où il y a un vrai dialogue. Avec les grandes maisons d’édition, ça dépend. Ça reste assez anonyme. On n’a pas toujours le sentiment d’être relu, par exemple lorsque le texte publié correspond à la virgule près à votre travail. On peut aussi en conclure que si rien n’a été changé, c’est qu’on a fait du très bon boulot. Mais j’ai plutôt tendance à l’interpréter comme une forme de désintérêt, voire d’incompétence.

La reconnaissance du traducteur n’est pas encore gagnée, c’est un vrai combat. Même si l’ATLF a déjà fait beaucoup en ce sens. Pour faire connaître le métier, d’abord, mais aussi pour faire adopter un code des usages aussi, et cadrer les tarifs des rémunérations. Pour l’instant, il ne s’agit encore que de recommandations, qu’il n’est pas obligatoire de suivre. Du coup, les jeunes qui débutent acceptent d’être payés moins (le niveau de rémunération est encore pire dans le sous-titrage), ce qui, finalement, nuit à toute la profession.

Cependant, il existe quelques garde-fous, comme celui mis en place par le Centre national du livre, qui accorde des bourses de traduction  aux éditeurs d’œuvres dont l’intérêt doit être démontré dans un dossier. Si le dossier est retenu, les bourses sont versées à condition que l’éditeur respecte les tarifs planchers de rémunération du traducteur définis par le CNL.



Vous êtes aussi professeure et directrice du master II professionnel des métiers de la traduction littéraire à Bordeaux, membre de l’équipe de recherche Climas (Cultures et littératures des mondes anglophones), chargée de mission à la coopération internationale, et vous avez été co-rédactrice en chef de la revue Transatlantica. Comment faites-vous pour jongler avec toutes ces casquettes ?

Cela demande beaucoup d’organisation et ça n’est pas toujours facile. Je ne vous cache pas que j’ai eu des moments de grande fatigue (sourire). Globalement, j’essaie d’organiser mon calendrier en réservant certaines périodes à mes recherches et d’autres à la traduction. Cependant, il m’arrive de faire les deux en simultané. Mais depuis que j’ai été nommée à la coopération internationale, je ne suis plus aux manettes de Transatlantica. Là, j’ai fait un choix. En revanche, je n’ai jamais réussi à choisir entre ma carrière universitaire et la traduction. Il aurait été logique que je lâche la traduction, activité précaire. Mais je n’ai jamais voulu. Et aujourd’hui, même si la rémunération des traducteurs reste faible, comme j’ai d’autres activités, un contrat est toujours un plus pour moi .



Qu’est-ce qui vous plaît tant dans la traduction ?

Ça me fait respirer, ça me procure une grande satisfaction. En fait, c’est presque vital pour moi. J’aime avancer masquée, porter les paroles de quelqu’un d’autre, être au service de l’écriture de quelqu’un d’autre, sans être au premier plan. Lorsqu’on traduit, on contrôle ce qu’on écrit tout en étant au service d’une voix. J’aime ça. Les discours sur la difficulté voire l’impossibilité de traduire, ou sur la mélancolie du traducteur parce que son texte ne sera jamais aussi bien que l’original, ce ne sont pas les miens. Parce  que je connais mes limites. Et même si le texte qu’on traduit est mauvais, je trouve que traduire n’est jamais frustrant. Au contraire, c’est pour moi une forme de retrait, de déprise, de dépossession nécessaire.



Le fait que vous aimiez « avancer masquée » n’est-il pas contradictoire avec celui d’occuper les postes à responsabilités qu’on vous a confiés ?

Ça peut le paraître, en effet. Mais c’est ma manière à moi de « prendre du champ », de temps en temps. En tant qu’enseignant, on est très sollicité, on a de nombreux interlocuteurs, on donne beaucoup et c’est normal, on est là pour ça. La traduction, c’est un autre rapport au temps. Même s’il y a des délais à respecter, on s’organise comme on le souhaite, et on est seul. Même si c’est aussi assumer une autre responsabilité puisqu’on cosigne un texte, en quelque sorte. Néanmoins, on n’est pas responsable du discours que l’on va mettre en forme.



Avez-vous un rituel avant de commencer une traduction, ou après l’avoir finie ? Ou les deux ?

Pas vraiment. Quand je traduis, j’essaie de faire en sorte qu’il n’y ait sur mon bureau que des documents en lien avec la traduction à laquelle je travaille. Mais ce n’est pas évident. Il me faudrait deux ordinateurs, en fait (sourire) ! En général, je « plonge » dans le texte, parfois avant même d’avoir terminé la version originale. J’aime bien me mettre dans la position du lecteur, qui ne connaît pas la fin. Cela me permet aussi de faire durer, chez moi, le plaisir de la découverte.



Comment vous organisez-vous ? Vous consacrez-vous entièrement à une traduction pendant plusieurs semaines ou travaillez-vous par petites touches ? En journée ou plutôt en soirée, voire la nuit aussi ?

Je peux rarement faire uniquement de la traduction. Ça m’est arrivé un été, il y a deux ans. J’ai travaillé le matin et l’après-midi, avec des pauses variables en fonction des activités familiales. Mais ça reste une exception. Comme travailler de nuit. Il ne faut pas être fatigué quand on traduit, et la nuit, personnellement, je n’ai pas les idées claires. Je l’ai fait une fois, lors d’un colloque à Bordeaux, pour lequel il fallait produire la veille pour le lendemain. C’est extrêmement fatigant. Heureusement, ça n’a duré que trois jours.

Personnellement, je préfère prendre le temps. Même si tout traducteur peut réviser sa traduction, je rédige généralement mon premier jet comme si c’était le bon à tirer, quitte à faire peu à chaque fois.



Vous n’avez jamais traduit de littérature jeunesse…

C’est vrai. Mais ça n’est pas un choix. Simplement, on ne me l’a jamais proposé. Mais si l’occasion se présentait, je m’y mettrais. Je ne fais pas partie de ceux qui considèrent les livres pour enfants comme de la sous-littérature. Au contraire, je trouve qu’il y a des livres vraiment magnifiques, notamment dans les albums, et des choses extrêmement inventives dans la littérature jeunesse en général.



Vos traductions sont donc surtout des commandes…

Oui. Comme je n’ai jamais réussi à faire un choix entre ma carrière universitaire et ma carrière de traductrice, je fais de la traduction à temps partiel, et donc essentiellement sur commande. J’ai eu de la chance, d’ailleurs, parce que la majorité des titres que j’ai traduits m’ont beaucoup intéressée. Un traducteur à plein temps, lui, accepte tout, même des choses qui ne lui plaisent pas. Je n’ai pas ce souci. Et  même si j’ai trouvé certaines écritures « moyennes » par rapport à d’autres, le fond était toujours intéressant.



Quelle est la dernière traduction que vous avez proposée ?

Celle des poésies de Quincy Troupe, à laquelle je travaille en ce moment, pour le Castor astral.

 

 

 

Avez-vous des auteurs ou/et des sujets préférés ?
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Non, je lis de tout. Aussi bien des auteurs populaires que savants. Mais très peu de best-sellers. J’ai des goûts très éclectiques. De plus en plus, même, avec le temps. Dernièrement, j’ai vraiment beaucoup aimé Blonde, de Joyce Carol Oates, et Freedom, de Jonathan Franzen. En littérature américaine, j’apprécie les auteurs « middle brow », dont John Cheever*, et ceux qu’on dit « high brow », comme Frederic Tuten, qui sont plus expérimentaux, et surtout un peu plus novateurs dans les formes, je trouve.

Le pop art et l’opéra américain sont aussi deux sujets auxquels je consacre pas mal de temps dans le cadre de mes recherches.

* auquel Véronique Béghain a consacré sa thèse.



Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui souhaite se lancer dans le métier de traducteur ?

D’abord de traduire autre chose que de l’anglais, car il y a une certaine saturation dans ce domaine. Je conseillerais de se spécialiser dans la traduction de langues pour lesquelles on manque de professionnels, comme le japonais, l’arabe ou le chinois. Ensuite, je dirais qu’il faut se lancer seulement si l’on est vraiment prêt à se battre, car la traduction à plein temps est un combat quotidien : pour trouver du travail, puis pour tenir les délais car, pour vivre de ce métier, on ne peut pas se contenter de traduire un bouquin par an, mais plutôt trois ou quatre.


Propos recueillis par Julie, LP libraire.

 

 

 


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14 juillet 2012 6 14 /07 /juillet /2012 07:00

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WANG Anyi
Le Chant des regrets éternels
Titre original
Chang hen ge
édition originale, 1995
Traducteurs
Yvonne André, Stéphane Lévêque
Philippe Picquier, 2005
Picquier Poche, 2008

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’auteur

Née en 1954 à Nankin, ville située à l’Est de la Chine, elle grandit au sein de la mythique Shanghai dans un milieu intellectuel : fille de la nouvelliste et dramaturge Ru Zhijuan, elle récite des poèmes dès ses quatre ans. Ayant vécu la Révolution culturelle de 1966 à 1976, elle se tourne vers les grands auteurs chinois et étrangers, comme Balzac. Après avoir accompagné une troupe de musique révolutionnaire en tant que violoncelliste et accordéoniste, elle fait son retour à Shanghai en 1978, année qui marque ses véritables débuts en tant qu’écrivain. Elle publie alors un recueil de nouvelle, Yu, shashasha (Le Murmure de la pluie) en 1981, puis un roman intitulé Xiao Baozhuang (Le Petit Bourg des Bao) en 1985. Deux ans plus tard, elle marque un tournant en étant la première auteure depuis des décennies à publier des récits abordant la sexualité et l’amour à travers une trilogie, intitulée La Trilogie amoureuse. Peu célèbre pour les lecteurs français, elle a pourtant reçu l’une des plus hautes distinctions chinoises, le prix Maodun pour l’œuvre qui vous est présentée, Le Chant des regrets éternels.



Résumé

Le Chant des regrets éternels est un roman de taille respectable dont l’intrigue est segmentée en trois parties :


Livre I

L’auteur prend le temps de poser le lecteur dans l’univers de Shanghai, ses rues, ses habitants, ses bruits, ses odeurs, etc. Progressivement, on en vient à découvrir Wang Ts’iyao, une jeune lycéenne qui semble à la fois découvrir sa ville et en suivre l’évolution en retrait. Amie avec une certaine Wou P’eitchen qui lui fait visiter des studios de cinéma grâce à un parent, Ts’iyao s’essaye alors sans succès à passer une audition, avant de se faire photographier par un certain M. Tcheng. Cette photographie marque un tournant dans la vie de la protagoniste : s’éloignant de plus en plus de P’eitchen, elle fait la connaissance de Tsiang Lili et se présente à l’élection de Miss Shanghai sur les conseils du photographe et avec le soutien de sa nouvelle amie. Suite à ce concours où elle termine troisième, elle rencontre un homme politique puissant surnommé le Directeur Li avec qui elle aura une liaison, jusqu’à son décès prématuré qui marquera la fin du Livre I.



Livre II

Nous retrouvons Wang Ts’iyao loin de Shanghai, dans le village de Ponts-des-Wou, le pays d’origine de sa grand-mère qui l’a emmenée avec elle le temps pour elle de se remettre de la mort de son amant. Elle retourne ensuite à Shanghai et s’installe dans la rue de Ping’anli où elle travaille en tant qu’infirmière. Elle rencontre alors Mme Yen avec qui elle noue une profonde amitié, et grâce à qui elle fait la connaissance de Mingsiun, surnommé « l’oncle Maomao », qui deviendra son amant et le père de son enfant. L’ami de ce dernier, Sacha, sera la victime désignée pour être le père et il lui obtiendra un rendez-vous à la clinique pour une IVG, rendez-vous auquel finalement elle ne se rendra pas.



Livre III

 Au commencement de cette dernière partie, le lecteur découvre la vie quotidienne de Ts’iyao et de sa fille, prénommée Weiwei. Toutes les deux ont des relations tendues, et Ts’iyao se lie d’amitié avec une camarade de lycée de sa fille, Yonghong. Shanghai a alors subi bien des métamorphoses, à travers l’évolution de l’urbanisme et des mentalités de ses habitants. C’est alors que Weiwei rencontre celui qui deviendra son mari, Siao Lin. Ts’iyao se détache de plus en plus de sa fille, et se rapproche de Yonghong qui lui fait connaître son petit ami, surnommé la Perche mais dont on ne connaît pas le véritable nom. Ts’iyao entre alors dans une relation très ambiguë avec un jeune étudiant, appelé Class, qui finira par l’abandonner au seuil de la fin de sa vie. Elle mourra finalement étranglée par la Perche, qui voulait lui voler des lingots d’or, présent de son premier amant le directeur Li.



Shanghai, personnage incarné

La ville de Shanghai, scène principale du déroulement de l’intrigue, nous semble être un protagoniste à part entière, un corps immense que parcourent les personnages. L’auteur nous laisse ressentir une sorte d’étouffement, le lecteur comprend que la ville renferme tous ses secrets dans une atmosphère à la fois concrète et mystérieuse qui nous avertit des dangers de la cité, comme l’explique l’écrivain : « on dirait en effet que de nombreux écueils s’y dissimulent et qu’un moment d’inattention peut vous faire chavirer ». Dès les premières pages, les lignes sont posées, le lecteur prend conscience de l’animation urbaine, qui renferme à la fois l’attractivité et l’animation de cette légendaire Shanghai.



Une poésie proche du réalisme

En parcourant les pages de ce roman, il est difficile de ne pas prendre conscience que Wang Anyi nous emmène dans un voyage poétique et réaliste à la fois, qui nous fait nous interroger sur son écriture. Si sous la plume de l’écrivain nous fait prendre le risque de nous empêtrer dans des compositions de phrases très complexes, cela ne nous empêche pas de nous plonger dans la réalité vivante de la Shanghai durant plus d’un tiers de siècle. De l’avenue Huaihai fréquentée par la foule du matin au soir au silence de la rue Ping’anli, Wang Anyi semble vêtir sa plume de poésie pour mieux maquiller la réalité crue de la ville. Il s’agit sans doute là de ne pas déprécier la valeur des ruelles de Shanghai, qui, d’après l’auteur, « sont sensuelles, intimes comme  le contact de la peau ; fraîches et tièdes au toucher, on peut les appréhender mais elles gardent leur part de secret ». C’est un procédé qui rend hommage à la mythique Shanghai, et qui donne au lecteur la liberté de l’apprécier selon l’avis personnel qu’il se forgera en parcourant les rues de la ville à travers les pages du roman.

Cette poésie est d’autant plus appréciée que les dialogues sont rares tout au long du roman, ce qui offre un certain recul au lecteur qui devient alors spectateur. Même les joutes verbales entre personnages, comme Ts’iyao et Mingsiun, sont pour la plupart dévoilées de manière passive, ce qui donne la possibilité d’analyser certains comportements sous un autre angle de vue.

Là où l’écriture de Wang Anyi se rapproche du réalisme, c’est notamment dans la progression très lente de l’entrée dans la ville de Shanghai, comme on peut le ressentir dès l’incipit du roman. Les premiers chapitres se déroulent à une vitesse éprouvante, on croirait presque assister à la projection d’un film documentaire dont les plans progressifs défilent à cadence très lente. Le premier chapitre décrit les ruelles de Shanghai, le deuxième ses rumeurs, le troisième les mansardes de jeunes filles y résidant, et un quatrième évoque les pigeons. C’est donc un style d’écriture qui invite à la patience et à la concentration de lecture, nous ramenant ainsi au réalisme de Balzac.



Des personnages intemporels

Le Chant des regrets éternels nous offre un regard sur la ville de Shanghai durant près de quarante ans en passant par des périodes importantes de son histoire, notamment la révolution culturelle. Durant cette quarantaine d’années, il nous est donné l’occasion de faire la connaissance de personnages qui vont alors évoluer en changeant ou non, et passer de l’époque de leur jeunesse à celle des générations futures. Cette sorte de « passation » se fait notamment entre Ts’iyao et sa fille, qui a pour elle la jeunesse et représente parfaitement les mentalités de sa génération, tout en paraissant frivole, naïve et en rébellion constante face à sa mère. Weiwei semble ainsi se plonger entièrement dans le temps présent, tandis que Ts’iyao donne l’impression de rester en retrait de cette progression temporelle.

D’ailleurs, certains des personnages connus de cette dernière qui sont emportés dans son sillage ont l’air de rester figés dans leur époque, on ne constate pas d’évolution de leur part. On peut citer en exemple M. Tcheng, qui retrouve Ts’iyao après plusieurs années dans le Livre II. Il finira cependant par se suicider, ne pouvant supporter le contexte de la Révolution culturelle, ce qui traduit son incapacité à s’adapter aux évolutions de la société en Chine. Cette incapacité à évoluer peut être illustrée par son appartement, environnement intime qui rassemble ses biens les plus précieux et les plus personnels, et qui, lorsque le lecteur le redécouvre en même temps que Ts’iyao, n’a pas changé, tant au niveau de la décoration que de l’ameublement. Il s’agit donc de personnages voués à disparaître et/ou à connaître un destin tragique, condamnés dans une ville en perpétuel changement.



Avis personnel

 Pour ma part, le Chant des regrets éternels est un roman qui a demandé beaucoup de temps de lecture, et qui ne nécessite aucun fond sonore pour mieux se plonger dans l’atmosphère de cette épopée à laquelle le style de Wang Anyi suffit amplement. C’est un livre passionnant, car il nous permet d’une part de découvrir la ville de Shanghai sous un angle inédit, mais également parce que l’on a la possibilité de suivre le destin de personnages uniques, aux personnalités fortes, qui semblent affronter leur destinée quand d’autres ne feraient que l’accepter.


Sarah Dabin, 1ère année bibliothèques-médiathèques, 2011-2012.

 

 

WANG Anyi sur LITTEXPRESS

 

Wang Anyi A la recherche de Shanghai

 

 

 

 

 

 

 

 Article de Nymphéa sur À la recherche de Shanghai.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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13 juillet 2012 5 13 /07 /juillet /2012 07:00

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WANG Anyi
王安忆
À la recherche de Shanghai
Traduction
Yvonne André
Picquier, 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Biographie

Wang Anyi est née à Nankin en 1954 mais passe son enfance à Shanghai. Sa mère (Ru Zhijuan) est romancière et lors de la révolution culturelle elle est classée parmi les « esprits malfaisants ». Wang Anyi trouve alors refuge dans la lecture des grands écrivains chinois et étrangers, notamment Balzac. Après la parution de ses premiers textes en 1976, elle ne va plus cesser de publier nouvelles, romans, essais et récits de voyage, remportant de nombreux prix littéraires. Elle aime à faire revivre sur un mode intimiste les ruelles de Shanghai et ses années d'adolescence marquées par la Révolution culturelle. Shanghai est le héros de son œuvre. Elle est élue en 2001 présidente de l'Association des écrivains de Shanghai.



Bibliographie

  • 1981 : Le murmure de la pluie.
  • 1985 : Le petit bourg des Bao.
  • 1986-1987 : La Trilogie de l’amour
  • 1995 : Le chant des regrets éternels (il reçoit en 2000 le prix Mao Dun)
  • 2001 : Les lumières de Hong-Kong
  • 2004 : Amère jeunesse

 

 

Structure du recueil

Le recueil est composé de cinq petits textes de natures différentes dont le dernier est découpé en cinq contes précédés d’une introduction.

  • « A la recherche de Shanghai » 
  • « Shanghaiennes »  
  • «  Shanghai et Pékin »  
  • « Ces villes ont un goût » 
  • « Rêves de prospérité » :

« Le vagabond des mers »
« Le vol de René Vallon »
« Les bas en fibres de verre »
«  Le pont de la famille Lu »
« Une bouche célèbre »

 

 

 

« À la recherche de Shanghai »

Ce texte commence par une recherche en bibliothèque pour retrouver les racines de Shanghai. Et c’est ici l’auteure elle-même qui cherche. Elle trouve une première description dans un livre. Qui correspond pour l’auteure à « une lointaine époque mythique ». Et elle se met à la suite de cela à décrire le Shanghai actuel comme elle le ressent ainsi que le Shanghai de son enfance. On commence par une description des visages, des différentes physionomies. Pour ce faire, elle introduit parfois des personnes comme Aqio, surnommé Grosse Tête ; ensuite, on enchaîne sur la description de l’ambiance de la ville et on dérive petit à petit jusqu’à parler de Shanghai aux différentes saisons. Enfin elle revient à sa recherche en bibliothèque et termine en répétant la première description.

On remarque tout d’abord que c’est-ce texte qui va donner son titre au recueil et qui lui correspond parfaitement bien puisque tout au long du livre on va découvrir Shanghai. Le personnage principal de ce texte, vous l’avez compris, c’est Shanghai. Il est écrit à la première personne, ce qui accentue son côté autobiographique puisque, comme je l’ai dit, l’auteure est la narratrice. Ensuite, on peut dire que cette partie du livre en fait une véritable introduction.



« Shanghaienne »
 
C’est le plus court des textes de l’ouvrage. L’auteure y décrit, comme le titre l’indique, les femmes de Shanghai. Elle commence par dire qu’il ne faut pas les confondre avec celles de la province de Wu ou de Yue. Elle décrit ces femmes comme des personnes fortes, capables de résister à la ville qui n’est pas peuplée de romantiques, où même dans le dialecte il est compliqué d’exprimer l’amour. Malgré l’âpreté de la description, c’est un véritable hymne à la Shanghaienne que nous offre l’écrivain qui écrit par exemple : « Pour décrire Shanghai les femmes l’emportent » ou alors « Les femmes rassemblent ces fragments d’enthousiasme et d’énergie dispersés pour préparer la prochaine étape triomphante ». On peut noter dans cette nouvelle l’importance du dialecte, que l’on retrouvera dans les textes suivants comme « Shanghai et Pékin » ou « Ces villes ont un goût ».

 

 

 

« Shanghai et Pékin » & « Ces villes ont un goût »
 
Dans ces deux nouvelles, l’auteure compare Pékin, capitale officielle considérée comme le centre politique et culturel de la Chine, et Shanghai, qui avec Hong Kong domine au niveau économique.

 

 

« Shanghai et Pékin »

Wang Anyi commence par comparer les tailles puis les bâtiments que l’on trouve : à Pékin, le temple du ciel et de la terre, à Shanghai le Jardin de Yu ; ensuite elle décrit les Shanghaïens et les Pékinois puis les différentes utilisations de la langue : raffinement à Pékin et efficacité à Shanghai. Par la suite, l’auteure décrit Pékin comme une « ville texte » et Shanghai comme une « ville nombre ». Pékin est « sensible », Shanghai « pragmatique ». La nouvelle se termine ainsi :

« Charme (de Shanghai) venu du travail des machines de précision, il peut se reproduire, il est commercialisé. À présent, ses produits affluent vers Pékin comme dans un combat pour prendre la ville sans coup férir »

Cela montre bien, comme je le disais précédemment, la suprématie de Shanghai au niveau économique.


« Ces villes ont un goût »
 
Ce texte va poursuivre la comparaison entre les deux villes. L’auteure commence par définir ce qu’elle entend par goût : entre autres les différences de langage mais aussi le mode de vie, l’idéal d’existence, le système de valeurs, soit la culture. Ensuite, elle nous décrit le goût de Pékin avec sa culture qui remonte à plusieurs dynasties et celui de Shanghai, simple village de pêcheurs qui va se retrouver après la guerre de l’opium aux mains de la « bande rouge » et de la « bande noire », un monde sans foi ni loi. Puis elle nous montre que Shanghai accepte l’Occident, que c’est une ville moderne ; elle insiste sur l’importance de Shanghai comme ville de hasard, sur le rêve de prospérité. Alors que Pékin est une ville où l’on peut parler d’aimer. Enfin, elle conclut sur les différences de langages mais surtout d’écriture en disant que les écrivains pékinois ont une longue histoire sur laquelle baser leurs livres. Wang Anyi clôt ce texte par les déceptions causées à Shanghai par la réforme de la propriété des moyens de production. C’est la seule note à caractère un peu politique du livre qui reste pourtant une simple constatation. 

 

 

 

« Rêves de prospérité à Shanghai »

« Rêves de prospérité » débute par une introduction, une mise en contexte avant de se diviser en cinq contes. Cela commence par une description du parcours du soleil dans le ciel et sur la terre avec, il faut le dire, beaucoup de poésie. On peut noter dans le préambule les nombreuses répétitions des mots horizon, soleil, nuage, ondulation, vagues et la déclinaison de la phrase « venue de l’horizon, elle retourne vers l’horizon » : « venue de l’horizon elle repart vers l’horizon », « ces vagues roulent vers l’horizon puis refluent de l’horizon », « les vagues courent vers l’horizon puis reviennent de l’horizon ». Cette description débouche sur la vue d’un rivage avec un village de pêcheurs que l’on suppose être le Shanghai d’autrefois. On rencontre le personnage d’Ae’r en train de pêcher ; il aperçoit une lueur dans la mer qui se révélera être deux statues de Bouddha. La fin de l’introduction annonce les cinq contes englobés sous le titre de rêves de prospérité.

 

 

« Le vagabond des mers »

Ce premier conte rapporte l’histoire d’Akun, fils unique, qui vit avec sa mère Ama et ne connaît pas son père Apa. Apa est en fait parti en mer et de folles rumeurs à son sujet arrivent aux oreilles d‘Ama. Akun, à l’âge adulte, décide de partir en mer à son tour. Après une tempête, il rencontre une jeune fille puis se perd. Il trouve enfin une maison où on l’embauche comme commis et il se lie avec la fille de la maison. Ils ont un fils. Akun décide un jour de repartir en mer. À cet instant, le conte fait une boucle et on se retrouve avec Akun fils qui attend son père avec la femme d’Akun qui devient Ama à son tour tandis qu’Akun devient Apa. L’histoire recommence, avec les rumeurs, mais elle se termine par le retour d’Apa/Akun qui revient riche. Un rêve de prospérité se réalise. On remarque que cette nouvelle est un conte, comme je l’ai dit, notamment par son côté magique.

 

 

« Le vol de René Vallon »

Ce deuxième conte raconte l’attente par les Shanghaiens du premier vol de l’histoire de la Chine. Il faut savoir que c’est une histoire vraie : en effet, René Vallon a effectué le 6 mai 1911 à Shanghai un vol de 35 minutes qui se solda par le crash de l’appareil et sa mort. Il est à noter que c’est le premier aviateur dans le ciel chinois. Cette histoire est tout de même un conte, malgré la véracité des faits, par la manière dont elle est narrée, par l’insertion de légendes comme la naissance de Bouddha.

 

 

« Les bas en fibre de verre »

Ce troisième conte raconte l’histoire de Lao San qui, à la suite d’une conversation avec deux amis, décide de partir faire commerce de bas en fibre de verre, soit de bas en nylon. Et cela en contrebande. Il est accompagné d’un couple, Xia Li et sa femme, et de deux hommes. Au départ, notre héros pense que la femme n’est qu’un poids inutile et que son mari ainsi que ses deux compagnons de voyage sont stupides d’être aux petits soins pour elle. Mais lors de leur première péripétie, le contrôle d’un brigadier à la gare, elle sauve toute la bande par son charme. Lao San est émerveillé et ne cessera plus de s’extasier sur les talents qu’elle dévoilera au fil de l’aventure contrairement à son mari qui deviendra un poids. Il est à noter que cette femme n’a pas de nom propre ; elle est désignée par rapport à son mari comme épouse ou alors par les mots femme ou jeune femme. Cependant, elle reçoit petit à petit le nom de Mme Li à mesure que Lao San s’émerveille, ce qui montre l’importance qu’elle prend aux yeux du héros.

Pour finir, Lao San a fait fortune et rentre riche à Shanghai « après avoir traversé mille dangers et dix mille épreuves. » Ne sachant quoi faire de cet argent ; il décide de suivre le conseil d’un ami et place la totalité de son gain dans une exploitation de bauxite. Mais il perd tout ce qu’il a investi. Après être passé par différentes phases d’abattement, il se retrouve comme au début du conte autour d’un thé avec ses deux amis. On remarque encore la construction en boucle, en cycle. Ce conte est central dans cette partie du recueil. D’abord, c’est le troisième. Pour moi, il forme un pont entre les différents épisodes ; en effet le premier et le cinquième se terminent bien, le deuxième et le quatrième mal et enfin le troisième a un dénouement en demi-teinte puisque la prospérité pécuniaire a d’abord été atteinte puis perdue.

 

 

« Le pont de la famille Lu »

Le quatrième récit raconte l’histoire d’un pont et de ceux qui le traversent. La famille Lu a une très belle jeune fille qui attire un nombre considérable de prétendants ; tous sont refusés mais elle se promet et se donne au jardinier. Ce qui est perçu par sa famille comme une terrible honte ; elle est selon les règles du clan enterrée vivante et un pont est construit par-dessus, « ainsi mille personnes passeraient sur elle, dix mille personnes la piétineraient pour la punir de son crime ». À partir de cette histoire, une légende se forme. Tous les hommes – et plus particulièrement ceux qui sont en âge de se marier – qui le traversent glissent, tombent et le malheur s’abat sur eux comme une vengeance de la jeune fille.

M. Zhou glisse sur ce pont alors qu’il n’est plus très jeune pour ne pas dire vieux. Suite à cette glissade il se met à se poser des questions sur sa vie morne de comptable en pharmacie. Il va ainsi trouver l’amour avec une femme, Orchidée de son nom, et son caractère va devenir jovial, il va s’ouvrir à la vie. Pour finir, un jour, Orchidée disparaît avec les économies de ce pauvre M. Zhou qui, suite à ce revers, dépérit et finit par mourir. Le conte se termine des années après par la destruction du pont et par la découverte d’une simple boîte ; elle n’est pas rouillée et le soleil brille à l’intérieur. Ce conte montre bien les rêves de prospérité qui ne se sont pas réalisés mais également l’absurdité des superstitions.



« Une bouche célèbre »

Le cinquième conte narre les aventures du docteur Cheng, spécialisé en chirurgie maxillaire qui a tout perdu en s’essayant au commerce et doit redevenir médecin. Le problème, c’est qu’il n’a que peu de clients ou alors il traite des problèmes de dentiste. Un jour, il décide par manque d’argent de louer une partie de son cabinet à Lao Lu qui, par son entrain, sa bonhomie lui redonne le sourire. Il va alors se rapprocher de sa femme et va même l’accompagner à l’opéra alors qu’il déteste cela ! Et là, il voit sur scène le meilleur des acteurs jouant des rôles de jeunes femmes sur scène ; il est subjugué par sa bouche. Il se met donc en quête de l’acteur, lui écrit une lettre et part tout simplement à sa recherche en abandonnant tout. De son côté, l’acteur fait de même ; cela fait le tour de Shanghai. Le docteur revient à son cabinet et y trouve l’acteur ; depuis le passage de celui-ci, le cabinet de désemplit pas et le docteur devient riche. La question est : que s’est-il passé entre les deux personnages ?



L’édition

 

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Les Éditions Philippe Picquier sont une maison d'édition créée en 1986 et spécialisée dans la publication de livres venant d'Extrême-Orient : Chine, lCorée, Japon, Vietnam, Inde et Pakistan. À la recherche de Shanghai est publié dans la collection « Écrits dans la paume de la main ». Cette collection est définie ainsi :

 « Ce qui est écrit dans la paume de la main ne peut être que bref et fragmentaire : instants minuscules parfois miettes modestes volées à la mémoire pour dire ce qui ne peut trouver sa place dans une œuvre plus ample. Certaines vignettes scintillent en quelques lignes, d’autres récits ont besoin de quelques pages pour se déployer, mais sur tous l’écrivain règle son attention avec la même focale pour atteindre l’infime ou le détail révélateur dans un savant exercice d’humilité. »

Cette collection correspond parfaitement à ce livre par sa composition et son contenu.



Avis personnel
 
J’ai tout d’abord apprécié le format, la couverture et la texture du livre malgré son prix relativement élevé. La nouvelle que j’ai préférée est la première, avec la recherche en Bibliothèque. En point négatif, je dirai qu’il faut avoir son moteur de recherche et un dico sous la main pour comprendre certains termes ou références ! Parce que personnellement, je ne savais pas ce que représentait la mesure d’un li ou alors que les enfants chinois à l’école faisaient des exercices de gymnastique oculaire. Le point positif de cette recherche, c’est que l’on apprend plein de nouvelles choses. Pour finir je conseille ce livre parce qu’il est agréable, intéressant à lire mais surtout parce que l’écriture est belle alors que l’auteure a un regard très réaliste sur sa ville : elle ne l’embellit pas mais la décrit. De plus, ce livre nous transporte dans un autre lieu, on se retrouve au cœur de Shanghai.


Nymphéa. 1ère année bib.

 

 

 

 


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Published by Nymphéa - dans Nouvelle
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12 juillet 2012 4 12 /07 /juillet /2012 07:00

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Georges BATAILLE
Ma mère
Jean-Jacques Pauvert, 1966, rééd. 2004
Éditions 10/18,
« Domaine français », 1973, rééd. 2004



 

 

 

 

 

 

 

georges-bataille.jpgSur l'auteur

Georges Bataille est né à Billom dans le Puy-de-Dôme en 1897 et mort à Paris en 1962. Sa vie se confond avec la recherche de la vérité qui serait le dépassement de toute vérité. De 1925 jusqu'à sa mort, il connaît tous les mouvements intellectuels et politiques, littéraires et philosophiques de son temps. Son oeuvre fait voler en éclats les divisions traditionnelles entre philosophie, poésie, roman, méditation religieuse et comporte des essais, des poèmes, des romans parmi lesquels Histoire de l'œil (1928), L'Expérience intérieure (1943), Le Coupable (1944), Sur Nietzsche (1949), La Haine de la poésie (1947), La Part maudite (1949), Le Bleu du ciel (1957), L'Ėrotisme (1957), Le Procès de Gilles de Rais (1959), Les Larmes d'Ėros (1961), Ma mère (publication posthume en 1966).



Sur le texte

Ma mère est la suite et le prolongement de Madame Edwarda, texte lui-même inséré dans un série de quatre écrits disposés comme suit : Madame Edwarda, Divinus Deus, Ma mère, Paradoxe sur l'Ėrotisme. Ma mère est une publication posthume de Bataille. Le titre, selon l'éditeur, n'est pas certain et les pages 119 à 126 sont un résumé du texte de l'édition originale marquée par une impression fidèle de Jean-Jacques Pauvert des passages les moins lisibles du livre.

Ce court roman est le récit de l'initiation à la perversion de Pierre par sa mère à l'âge de dix-sept ans. Le livre révèle un mélange entre orgie, débauche, angoisse et respect de Pierre envers sa mère jusqu'à la mort, état connoté par Bataille comme clef de voûte de l'érotisme, état érotique qui est lui-même une forme d'universalisme des rapports humains.

À noter  la couverture de Hans Bellmer

Les titres des chapitres sont écrits sous forme de fragments et seront retranscrits fidèlement.



Georges Bataille agit sur le lecteur comme un serpent à deux têtes qui rampe autour d'une pierre brûlante pour appeler une pluie de boue jusqu'à l'insoutenable. Bataille hallucine le réel pour perdre le lecteur dans la souveraineté de la nuit où se juche la compréhension chaotique du monde. L'écriture prend la forme d'images physiques qui lèvent le voile sur les valeurs établies ornant de la lave dans la commissure des lèvres d'un prêtre et qui, lentement, pendrait du haut d'un échafaud pour s'écraser sur la chair à vif d'une clocharde omnisciente. On parle de littérature de la transgression. Le système de l'érotisme est l'élément central de l'oeuvre de Bataille et va à l'encontre de la totalité hégélienne par une totalité des particularités contraignant l'individu, lors de son désir de totalité, à dépasser celle-ci même excessivement. Chez Bataille, politique, art, érotisme se traitent et s'écrivent entre l'infini et la finitude.

 « LA VIEILLESSE RENOUVELLE LA TERREUR A L'INFINI. ELLE RAMENE L'ETRE SANS FINIR AU COMMENCEMENT. LE COMMENCEMENT QU'AU BORD DE LA TOMBE J'ENTREVOIS EST LE PORC QU'EN MOI LA MORT NI L'INSULTE NE PEUVENT TUER. LA TERREUR AU BORD DE LA TOMBE EST DIVINE ET JE M'ENFONCE DANS LA TERREUR DONT JE SUIS L'ENFANT. »

Dès la première page, l'ombre de la mère de Pierre plane, c'est elle qui réveille son fils de sa torpeur nocturne, ce même réveil est également celui de l'initiation à la sexualité. Le réveil possède d'emblée la double fonction de réveiller l'enfant de son sommeil mais aussi celui de réveiller l'homme qui sommeille dans cet enfant. Georges Bataille laisse entrevoir une ambiguïté sous- entendue entre Pierre et sa mère mêlant soins maternels et hypothèse sexuelle.

Pierre déteste son père, son alcoolisme et la brutalité qu'il fait subir à sa mère. Ce dernier meurt en 1906, Pierre a dix-sept ans et cette mort est l'élément déclencheur de la relation particulière qui va s'installer entre sa mère et lui : « J'ai l'air assez jeune pour te faire honneur, me dit-elle. Mais tu es si bel homme qu'on te prendrait pour mon amant. Je ris comme elle riait mais je restai soufflé. »

Le rire au sens de Bataille est à entendre comme la clef du fond des mondes. Le rire est un moment suspendu dans le temps où les individus se séparent de la parole pour exprimer une émotion et signifier une sorte de « hors le monde ». Ici, c'est l'acte préparatoire à ce qui ne va pas pouvoir être exprimé, l'inceste : « Je t'emmène demain soir mon bel amant ! Là-dessus, elle rit ». Joie de la transgression, immanence de l'exploration de l'enfer dans l'amour.

Les obsèques du père de Pierre vont rapprocher charnellement le fils de sa mère à travers la consolation de cette dernière. Dans la tristesse et la malheur, l'hypothèse de la débauche, de l'aise dans la fange, de la déviance ne quitte pas l'esprit de la mère dans un « rire graveleux » et aura pour effet de rendre Pierre « fêlé ». Le jeune homme se retrouve sujet à un état chaotique face à l'état de déchéance de sa mère, une colère désespérée qui s'exprime ainsi : « J'étais écartelé, je perdais la tête ». Pierre pensait trouver la vie en perdant son père, or il a le sentiment d'être au bord d'un gouffre morbide. Cet état renvoie directement à l'intitulé du chapitre, la dégénérescence de Pierre est celle de Bataille, l'écrivain tombe dans sa prose comme Pierre plonge dans l'auto-destruction de sa mère. Le dégoût est ici ce qu'il y a de plus vivant, un balancier condamné à errer dans une mystique athée où la blessure de la mère est un psaume fulgurant et vital.

 « DIEU est l'horreur en moi de ce qui fut, de ce qui est et de ce qui sera si TERRIBLE qu'à tout prix je devrais nier et crier à toute force que je nie que cela fut, que cela est ou que cela sera, mais je mentirais. »

Pierre est alité, il feint la maladie pour solliciter la bienveillance de sa mère sans l'obtenir totalement. Néanmoins l'embrassade qu'il obtient dévoile le décolleté de la femme, la tenue de veuve de sa mère est l'apparat tout droit issu d'un fantasme et dans une sorte de commun accord la mère prononce ces mots : « Je devine tes pensées (...) je ne me cacherai de rien devant toi ». La mère tend un piège à son fils en sollicitant son innocence pour assouvir ses désirs. La vénération de Pierre pour sa mère est utilisée par celle-ci dans le but non-conscient de dépasser l'amour maternel sans le différencier de l'amour charnel ; ce serait pour ici pour Bataille une continuité, un prolongement : « J'ignorais quand elle sortit le piège infernal qu'elle m'avait tendu. Je ne le compris que bien plus tard ». « Corruption » et « terreur » sont drainés du fond de l'âme de Pierre où l'amour symbolise l'éclatement du corps humain au somment de l'abîme divin.

Au milieu de la nuit, la mère réveille son fils et entame un tension érotisée : « Viens dans la chambre. Obéis-moi. Si tu manque de pitié pour toi-même je te demande d'en avoir pour deux ». La domination autoritaire de la mère sur son fils se prolongeant dans la potentialité d'un rapport sexuel est clairement envisageable.

 «  Dans la solitude où j'entrai, les mesures de ce monde, si elles subsistent, c'est pour maintenir en nous un sentiment vertigineux de démesure : cette solitude, c'est DIEU .»

Une relation entre déchéance et lâcheté réunis sous la coupe d'une complicité malsaine s'installe entre Pierre et sa mère. Le jeune homme subit sa « fierté » de vénérer sa mère et les deux personnages sont atterrés par l'apprentissage de la connaissance d'un bonheur sexuel inassouvi entre eux, ce bonheur est « l'étreinte du malheur ». Pierre voit en la personne de sa mère un rapprochement avec Dieu grâce au péché, dans l'inavouable transgression du désir incestueux. Ce sentiment-là prend forme lorsque Pierre regarde en cachette les photographies de sa mère nue, le jeune homme va accepter cette fierté malsaine pour entrer dans un amour « démentiel ».

 « LE RIRE EST PLUS DIVIN, ET MEME IL EST PLUS INSAISISSABLE QUE LES LARMES. »

Le personnage de Réa apparaît et devient un élément central du récit. C'est une amie de la mère de Pierre qui va fasciner le fils, l'enfiévrer mais sous un jour sombre, nauséeux, comateux, infini. Réa est l'incarnation de la Chair, de l'Inconnu, de la naissance : « Réa m'attirant d'avance (...) je la voyais au premier matin se dénudant ». Bataille laisse supposer au lecteur l'onanisme de Pierre : « J'étais déjà si dévoyé que j'inventais les scènes les plus précises afin de me troubler sensuellement, de mieux patauger dans ma honte ». L'érotisme est indissociable de la douleur sinon elle en est le degré zéro tant physiquement que psychiquement. Le désir de souffrir se confond dans le Plaisir et se doit doit d'être vécu comme « expérience intérieure »  sous le prisme d'une totale cognitivité.

Pierre et Réa se rencontrent sous l'oeil de la mère. Commence alors une dérive à trois personnages, d'abord dans un restaurant où la mère de Pierre se délecte d'une joie de vivre dérangeante pour appréhender avec détour ses envies : « Je suis heureuse de ne plus être malheureuse, j'ai des caprices inavouables et je suis trop heureuse de te les avouer ». Le paradoxe chez Bataille est partout et montre une écriture qui cherche une issue, une solution.

« Je suis ta chienne, je suis sale, je suis en chaleur ». Les mots prononcés par la mère choquent l'enfant-Pierre jusqu'à l'insoutenable et ses larmes coulent dans un double sens, celui du choc face aux mots crus de sa mère et le choc qu'il éprouve lorsqu'ils les reçoit : « Oui Maman, c'est trop beau ! C'est trop beau ! C'est affreux ». Dans cet état de perdition, Pierre cède à Réa pour assouvir l'excitation sexuelle provoquée par sa mère qu'il ne peut réaliser avec elle. Bataille décrit l'acte dans une prose qu'il incarne jusqu'au sang : « Le derrière de Réa offert à ma jeune virilité (...) ce qu'elle avait en moi était le temple du fou rire en même temps elle servait d'emblème ou de dimension funèbre, à la chasse d'eau ». Beauté mystique et oedipisme morbide drapent le sexe de Bataille. Toujours le rire distancié et besogneux : « du désir hideux, du risible baiser ». L'union entre Pierre et Réa est vue comme une forme d'extase agonisée, d'orgasme continuel proche de l'état de la mort le plus semblable à l'état humain lors des derniers souffles durant l'écrasement de la terre contre le ciel : « (...) des spasmes dont je tremblais, qui me donnait la volupté, j'allai mourir ».

Le couple rejoint la mère de Pierre pour célébrer cette complicité et le complexe d'oedipe bataillien est grimaçant pour le lecteur. Dans une orgie d'alcool, Pierre avoue à sa mère la haine qu'il éprouve à l'égard de son père, son sentiment d'être né d'un viol. L'éducation sexuelle de Pierre est pour sa mère l'acte de son rachat qui ferait office de renaissance pour son fils. Quant à Pierre et Réa, ils s'enfoncent dans une tourbe rancunière et nocturne par le chemin du sexe : « J'avais passé ma rage sur elle [...] ma langue redoublait de chiennerie [...] ».

 « Cet éclat renversant du ciel est celui de la mort elle-même. Ma tête tourne dans le ciel. Jamais la tête ne tourne mieux que dans sa mort ».

« Étais-je amoureux de ma mère ? J'ai adoré ma mère, je ne l'ai pas aimée ». Le rapport sexuel entre Pierre et sa mère ne sera jamais physique, il est d'ailleurs décrit par Bataille de cette façon : « il est vrai qu'à deux reprises au moins nous avons laissé le délire nous lier plus profondément et d'une manière plus indéfendable que l'union charnelle n'aurait pu le faire. » L'attirance partagée qui ronge les personnages, cette « folle sensualité » est vécue dans l'inassouvissement même de cette attirance. Le non-passage à l'acte est, pour l'auteur, le stade ultime de l'érotisation des rapports humains dans une chasteté tourmentée. Ici, la mère est enveloppée par son fils d'un respect quasi biblique qui la sanctifie. Ce partage est alors lui-même une partie de l'union érotique dans le tabou : « Si nous avions traduit ce tremblement de notre démence dans la misère d'un accouplement, nos yeux auraient cessé leur jeux cruels [...] nous aurions perdu la pureté de notre impossible. »

Pierre considère sa mère comme sa passion inégalable face à ses autres amours, à savoir Hansi ; elle lui adresse une lettre où elle explique son comportement maternel fait d'amour immodéré, inconcevable et déraisonné. On apprend que la mère est partie avec Réa et lui « laisse » Hansi, une fille auparavant rencontrée qui sera « l'inconnue » pour Pierre.

Hansi est une offrande, un cadeau légué par la mère de Pierre qui saura dominer son fils et ainsi continuer l'entreprise d'éducation sexuelle. Le sado-masochisme entre réellement dans l'histoire : « J'aurais voulu qu'elle se moquât toujours de moi, qu'elle fît toujours de moi ce que je voulais dans un livre pornographique, un esclave jouissant de ce corps, jouissant de son esclavage. » L'amour de Pierre sera inévitable car Hansi possède la connaissance du penchant auto-destructeur de Pierre par le biais de sa mère.

L'incarnation de l'Antéchrist nietzschéen se trouve dans la personne de Pierre sous la plume de Bataille. L'auteur détruit les valeurs établies par l'Église régissant les désirs individuels, la Terre est un champ de ruines où chaque personne craint ses propres limites tout en cherchant à les dépasser : « J'avais dans le temps de ma piété médité sur le Christ en croix sur l'immondice de ses plaies. » Pierre explore une palette de noir des comportements humains dans la profondeur de l'abîme du désir pour y trouver une forme de bonheur échappant à une atomisation de son individualité.

Loulou apparaît pour clore le livre dans un triptyque érotique, orgiaque et vertigineux. Suit la note de l'éditeur qui synthétise la prose de Bataille anarchique et confuse.

Hansi et Loulou s'endorment tandis que Pierre se réveille ; l'on apprend que la mère a entraîné Hansi dans des débauches collectives avec Loulou et qu'elle souhaite recommencer avec son fils. Le dernier paragraphe donne au lecteur l'impression de se sentir au bord d'un gouffre ayant déjà englouti cinq mondes. La mère de Pierre est donc arrivée à ses fins pour aller jusqu'à la mort, comme un hommage filial : « laisse-moi vaciller avec toi dans cette joie qui est la certitude d'un abîme plus entier [...] à ce moment, je partirai et jamais tu ne reverras celle qui t'attendit pour ne te donner que son dernier souffle. Ah serre les dents mon fils, tu ressembles à ta pine, à cette pine ruisselante de rage qui crispe mon poignet ».

Ma mère sort de la tête de Georges Bataille comme un jet intellectualisé où l'on retrouve l'influence de Sade, Nietszche, voire Stirner qui aurait couché avec Thérèse d'Avila sur un matelas d'yeux grouillants sans la bénédiction d'André Breton. Chez Bataille, l'idée du renversement, de l'ironie et du rire tragique de Zarathoustra contribuent à rendre l'innocence du crime. Tous les personnages de Ma mère s'engouffrent dans la recherche d'intensité pour trouver une voix capable de détruire l'Ordre. Bataille délire le monde pour le contester et le renverser, c'est ici que l'on trouve son projet politique dans sa littérature.


Julien Ladegaillerie, AS éd.-lib.

 

 

Georges BATAILLE sur LITTEXPRESS

 

 

« Bataille et Mishima » : article de Marie-Fanny et Antoine.

 

 

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11 juillet 2012 3 11 /07 /juillet /2012 07:00

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Pierre MICHON
Les Onze

Verdier, 2009

Gallimard
Folio, 2011


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les Onze de Pierre Michon est un roman qui porte sur la vie du peintre François Élie Corentin, éminent peintre du XVIIIe siècle qui a peint le plus célèbre tableau du monde, exposé au Louvre. Ce tableau s’intitule justement Les Onze car il représente les onze membres du Comité de Salut Public qui fut à l’origine de la Terreur durant la Révolution française. Le peintre, comme l’œuvre ne vous évoquent rien ? Rien d’étonnant à cela puisque l’un comme l’autre sont fictifs, tous deux issus de l’imagination de Pierre Michon. Dans son roman, Michon nous livre donc une biographie purement fictive de François-Élie Corentin. Cette biographie ne se présente pas de manière académique et chronologique, déroulant la vie du peintre de sa naissance à sa mort. C’est de manière fragmentaire que Michon nous dévoile, au fil des pages, des épisodes de la vie de Corentin, son enfance heureuse à Combleux près d’Orléans, ou encore le moment fondamental de la commande de son grand tableau, passée au milieu de la nuit par trois révolutionnaires complotant contre Robespierre. Décrit comme un personnage ambigu, qu’on a du mal à cerner, le peintre reste partiellement mystérieux. Mais par son génie littéraire Michon réussit si bien à donner vie au peintre et à son œuvre que le lecteur finit par douter. Est-il vraiment impossible que Corentin ait existé ?
 
Ce roman très court mais pourtant très dense et extrêmement bien documenté touche bien des thèmes, l’histoire, l’art, et même la condition humaine.  Mais ce qui y est vraiment central, peut-être parce que cela englobe tout le reste, c’est le thème de la création et la figure du créateur, de l’artiste.

Pierre Michon n’a pas choisi d’inventer n’importe quel personnage, il a choisi celui d’un peintre, qui plus est d’un peintre qui serait l’auteur d’ une œuvre majeure représentant des personnages clés de l’histoire de France. Dans Les Onze, l’auteur élabore la figure d’un créateur mystérieux érigé au statut de mythe en raison de son talent et de son grand œuvre. Dans un passage particulièrement intense narrant un épisode de l’enfance du peintre, la figure du créateur, de l’artiste apparaît pour la première fois. Dans ce passage, l’enfant François-Élie s’exclame à la vue d’ouvriers occupés à l’entretien d’un canal : « Ceux-là ne font rien, ils travaillent ».  On assiste ici au premier moment, à l’éveil, à l’émergence de l’artiste, moment dont Michon nous fait sentir l’importance et la singularité :

« […] l’artiste n’est-ce pas le créateur – celui qui veut croire de toutes ses forces et qui arrive à croire que l’acte par lequel on a prise sur le monde, l’acte digne de ce nom, a pour fondement et principe l’intellection pure, la magie en somme, la volonté magique d’un seul ? ».

Cette phrase, chargée de sens, renvoie à des considérations philosophiques sur la figure de l’artiste, sur son caractère unique et différent.

Michon consacre également un très long passage au moment de la commande de l’œuvre, moment central, tant dans le roman que dans l’histoire de Corentin, car il représente la genèse de l’œuvre maîtresse, de sa création, si bien que la scène revêt une dimension mythique.

En décrivant le peintre et le tableau, Michon nous dévoile le pouvoir, la puissance de la création et de l’œuvre qui permet de maintenir en vie les onze hommes qu’elle représente, par-delà les siècles. Dans l’œuvre de Michon, c’est le tableau qui assure aux membres du Comité de salut public la postérité et la reconnaissance. Elle permet au lecteur (au spectateur) de les voir : « Vous les voyez, Monsieur ? », « Regardez, Monsieur » répète souvent Michon, parlant du tableau de Corentin, comme si les onze hommes, puissamment évoqués, se trouvaient bel et bien sous nos yeux.

C’est aussi la puissance de la création qui permet à Michon de donner vie aux personnages qu’il imagine. Mais dans ce cas précis, c’est l’écriture et plus précisément la littérature, autre forme de création, qui donne toute son intensité à l’évocation. Car si l’art occupe une place importante dans Les Onze la littérature aussi y est très présente. Michon consacre ainsi un petit passage aux écrivains des Lumières et  la figure de l’auteur apparaît à travers le père du peintre François-Élie présenté comme un de ces auteurs du XVIIIe.

 De même, on voit apparaître sous la plume de Michon une facette méconnue des onze membres du Comité de salut public que l’on connaît surtout comme de redoutables hommes politiques. Dans un long passage, il les présente en effet comme les auteurs qu’ils furent aussi, citant l’œuvre de chacun : « Billaud qui fit Morgan, opéra, Polycrate, opéra », « Robespierre ; qui eut sa première célébrité pour des églogues à Bacchus, à Liber, à Pomone ».  Ici, c’est en parlant de la littérature et par la littérature que Michon fait apparaître une facette méconnue de ces hommes, « réajustant » la vision que l’on peut avoir d’eux.

Le roman est également parcouru de références littéraires que Michon utilise pour évoquer ses personnages, ce qui ne fait que leur donner plus de « substance » ; ainsi, parlant de la mère de Corentin, Suzanne, il fait référence à plusieurs grands auteurs de l’époque – « Cette fille comme sortie des pages de Casanova, de Sade, et de Bernardin ou Jean-Jacques » –, ou, exemple encore plus frappant, la constante comparaison de Collot à Macbeth nimbe le personnage de mystère et d’une aura de  terreur : « et Collot, donc, bon shakespearien, comme il le prouva abondamment lorsqu’il fit Macbeth dans la plaine des Brotteaux ».

C’est cette forte intertextualité couplée au talent littéraire de Michon qui fait du passage de la commande une scène très forte, si forte qu’elle semble presque inscrite dans notre inconscient collectif. De manière théâtrale, Corentin est réveillé en pleine nuit par des sans-culottes et emmené dans une église pillée sur la table de laquelle gisent des os, reliques de sainte déterrées qui finissent par être brûlées par les révolutionnaires. Cette scène extrêmement chargée de symboles (les reliques sacrés, l’église pillée, l’obscurité, le secret), qui évoque le topos littéraire de la scène de complot puisque c’est bien de conspiration et de secret qu’il s’agit, a d’ailleurs quelque chose de shakespearien : « Et Collot n’est pas dans Shakespeare, il est là. Il est pourtant un peu dans Shakespeare, nécessairement, parce que tout cela est nocturne , caravagesque ou shakespearien, crapuleux. »

De la même manière que le tableau de Corentin confère, par sa puissance évocatrice, un caractère immortel aux onze membres du comité qu’il représente et cristallise une période clé de l’histoire, le roman de Michon parvient à donner vie à des personnages pourtant fictifs. Ce faisant, Michon donne à voir la puissance de l’écriture, de la littérature.

Ainsi  il y a dans Les Onze un certain effet de mise en abyme puisqu’une œuvre magistrale (le roman de Michon) porte sur une autre œuvre (le tableau de Corentin) et que l’une se construit en parlant de l’autre. Deux œuvres qui portent le même nom, Les Onze, tableau fictif du tout aussi fictif Corentin, et Les Onze, roman bien réel du talentueux Pierre Michon. Corentin et Michon semblent se renvoyer leur reflet (d’autant qu’on trouve entre les deux hommes de légères similitudes comme les origines limousines de Michon qui voue aussi une passion à la peinture).

Les Onze parle de la création, et de la puissance créatrice et, ce faisant, elle parle de littérature, d’elle-même ce qui confère au roman une dimension métalittéraire.



C’est donc une œuvre extrêmement dense que nous livre en quelques pages Pierre Michon. Les nombreuses références qu’il mêle aux éléments issus de sa seule imagination lui permettent, couche après couche et petite touche par petite touche, de peindre sa propre toile en usant non pas de pigments mais de mots. Lorsqu’on referme Les Onze l’œuvre semble prendre tout son sens et l’on a l’impression d’avoir devant les yeux un immense tableau, un tableau de maîtreUne œuvre magistrale, donc, ou plutôt deux œuvres, puisque toutes deux sont nées de son imagination et de son talent.

Mais, comme Michon l’écrit lui-même dans les ultimes pages du roman : « chaque chose réelle existe plusieurs fois, autant de fois peut être qu’il existe d’individus sur cette terre ».

C’est pourquoi je vous invite à vous faire votre propre idée sur Les Onze.


Ludivine, AS bib.-méd.-pat.

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10 juillet 2012 2 10 /07 /juillet /2012 07:00

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Lyonel TROUILLOT
Yanvalou pour Charlie
Actes Sud, 2009
Babel, 2011


 

 

 

 

 

 

 

 

Lyonel Trouillot est né sur l'île d'Haïti en 1956. Écrivain, poète, peintre, journaliste, professeur, c'est une figure importante de Port-au-Prince qui lutte pour maintenir la démocratie dans son pays. Il fait partie des survivants du séisme du 12 janvier 2010 et s'implique d'autant plus dans la restructuration de l'île en menant des actions locales mais aussi en communiquant sur les conditions de vie des Haïtiens. Il a reçu le prix Wepler pour l'ouvrage Yanvalou pour Charlie et a été sacré Chevalier des Arts et des Lettres en juin 2010.



Son roman a été publié pour la première fois lors de la rentrée littéraire de 2009, avant la catastrophe, mais il n'en demeure pas moins contestataire et dénonce des conditions de vie précaires ainsi qu'un écart important entre les différentes classes sociales du pays, le tout dans un climat politique tendu. Cela rappelle la situation actuelle de l'île d'Haïti que Lyonel Trouillot décrit dans ses différents lettres ouvertes publiées par Le Point, qui dressent le bilan de la reconstruction du pays.



L'histoire se déroule à l'époque contemporaine. Dès les premières lignes, le lecteur ressent une proximité avec le narrateur car ce dernier emploie la première personne du singulier et s'attache à décrire son environnement, si bien que l’on est immédiatement intégré au récit. Avec cynisme, Mathurin D. Saint-Fort énonce les caractéristiques de ses collègues de travail. L'une « remonte loin dans le passé et redescend dans le présent le visage plein de larmes » tandis que l'autre est « une grande comédienne qui simule tout ». Ces portraits semblent caricaturaux mais sont le reflet des classes sociales supérieures de Port-au-Prince, Mathurin étant avocat.

Cependant, il laisse rapidement entendre que ses origines sont plus modestes : il s'est inventé une nouvelle identité pour marquer la césure avec son ancienne vie, et a renié son prénom, Dieutor. Il explique que ce nom lui semble douloureusement ironique puisqu'il signifie retors.

Mais les souvenirs et la nostalgie qui les accompagne sont surtout réveillés par Charlie, un garçon des bas quartiers qui a retrouvé Dieutor grâce à l'aide d'un prêtre. Il vient lui demander de l'aide. « Ce crétin de Charlie, avec sa vie de chien et son histoire de fou, était venu ouvrir la porte du retour. »

Là débute un récit polyphonique. Quatre personnages prennent tour à tour la parole : Dieutor, Charlie, Nathanaël, le frère de cœur de Charlie, et Anne, une vieille connaissance de Dieutor, son premier amour.

Dieutor est obligé de faire face à ses origines car il ne peut interrompre le flot de paroles de Charlie. Ce dernier est envahissant, habitué depuis toujours à vivre en communauté dans un orphelinat délabré dirigé par le Père Edmond. La notion de bande est très importante pour lui alors que Mathurin avait décidé de mener une existence où il ne devrait compter que sur lui-même. Charlie raconte sans discontinuer ses aventures. Le style employé par l'auteur pour ce personnage, très linéaire et fluide, contraste avec les phrases hachées et catégoriques prononcées par Dieutor.

Charlie raconte son passé, la constitution de sa bande menée par Nathanaël et les deux commères, et leur quête obsessionnelle : trouver leur étoile. Ils transgressent les règles morales, pensant qu'accomplir de petits larcins dans les maisons de vacances des plus aisés n'est pas grave puisque leur but est juste. Ils cherchent à tout prix à mener une existence meilleure, à se sortir de la misère. Cette misère est entièrement représentée par le soeur-mère de Nathanaël, une jeune femme qui semble avoir été violée et défigurée, qui a donné naissance à ce garçon et vit dans le bidonville de Port-au-Prince. Elle a honte de sa condition, n'ose plus parler ni regarder son fils dans les yeux. Elle n'a pas la force de se battre pour améliorer son sort. Elle survit au jour le jour, mais l'énergie employée pour cela ne lui permet plus de mener des projets ou de connaître l'espoir.

Cette jeunesse qui souhaite améliorer son quotidien, incarnée par Charlie et sa bande, est rejointe par les enfants des populations aisées qui militent pour l'amélioration des conditions de vie des plus pauvres. Cependant, durant le récit, nous comprenons qu'ils s'inventent eux-aussi des identités de militants pour tromper leur ennui, et qu'il règne une incompréhension entre ces enfants issus de différents milieux, une certaine peur, cette différence que Nathanaël tentera de combler pour l'amour d'une jeune femme. Tiraillé entre ses amis d'enfance et le rêve d'un monde plus beau, il devra faire un choix crucial, qui se révélera tragique.

C'est alors que le personnage d'Anne intervient. Comme un lent Yanvalou, danse traditionnelle d'Haïti qui célèbre le voyage des esprits vers l'au-delà grâce à des mouvement d'épaule qui imitent des vagues, Anne évoque avec lenteur (alors que le lecteur lui-même se remet du chapitre précédent, très violent) les souvenirs de Dieutor dans un échange épistolaire.

C'est elle qui donnera cette définition de Port-au-Prince : « Une ville sans traditions ni vérités propres, une ville de masques dans laquelle tous se font passer pour ce qu'ils ne sont pas et deviennent des bêtes qui dévorent tout sur leur passage ».



J'ai trouvé ce roman bouleversant et très mélancolique. Pour moi, c'est un récit qui met en exergue les relations humaines et la notion de survie. Il est également empreint de nostalgie et je crois que prendre en compte les événements de 2010 participe à accentuer l'émotion ressentie par le lecteur. Yanvalou pour Charlie est un roman qui m'a laissé une forte impression et il arrive fréquemment que je repense à cette histoire.


Julie, 2e année Éd-Lib


Liens utiles

La lettre ouverte de Lyonel Trouillot dressant le bilan de la reconstruction de l'île d'Haïti :
http://www.lepoint.fr/monde/haiti-deux-ans-apres-la-lettre-de-lyonel-trouillot-11-01-2012-1417867_24.php

La démonstration d'un Yanvalou :
http://www.youtube.com/watch?v=WI1wA4kYZ_o

 

 

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9 juillet 2012 1 09 /07 /juillet /2012 07:00

 

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Virginie GAUTIER
Les Zones ignorées
Vu par Gilles BALMET
éditions du Chemin de fer
mars 2010



 

 

 

 

 

 

Une collaboration

Cette œuvre est née d’une collaboration entre Virginie Gautier artiste plasticienne, écrivain, et Gilles Balmet également artiste plasticien qui accompagne de ses peintures le texte de Virginie Gautier ; elle prolonge ici son projet plastique sur le mouvement, le déplacement et le corps. Les illustrations à l’encre de Gilles Balmet sont caractéristiques de son œuvre graphique, il prend de la distance avec le réel, nous suggère des paysages, des formes abstraites à l’encre de Chine que l’on devine tels des tests de Rorschach.

Pour aller plus loin, on peut consulter les sites respectifs de  Virginie Gautier et de  Gilles Balmet.



L’œuvre

Tout au long de ce texte, nous suivons le parcours d’un vagabond errant dans la ville, en quête de quoi ? D’un café et de la soupe populaire ? Le récit est raconté d’un point de vue omniscient, avec une certaine distance et pudeur. Le rapport entre le narrateur et le personnage est ambigu. On le suit dans ses pérégrinations sans bien en comprendre l’objectif, s’il y en a un. « Tu comptes les bouches d’égout, les escaliers des commerces, trois marches, les portes cochères entrebâillées ».

C’est un personnage sans domicile fixe qui dort sous les ponts d’une route et qui remonte à la surface de la « vie » par une échelle qui mène à une voie ferrée. C’est cette voie qui va le mener à la ville. Le personnage doute de sa présence, ne sait plus s’il existe. L’auteur nous confronte à deux mondes distincts, celui de ceux qui savent où ils vont, qui marchent vite avec un but à atteindre, qui ont le ventre plein, et ceux qui sont seuls, sans but, errant, fuyant sans savoir précisément où aller. Règne dans ce texte une grande solitude, le personnage est toujours seul, perdu dans ses pensées ; il manque de se faire écraser.

Le livre est construit comme une sorte de séquence cinématographique qui suit ce personnage en mouvement, en faisant plus ou moins des zooms sur des détails urbains. D’ailleurs l’éditeur écrit que ce « long travelling vers l’avant […] semble ne jamais finir. Il ne pivote même pas à cent quatre-vingts degrés, ce qui est en arrière peut bien ne plus exister, pourrait d’ailleurs s’effacer ».

Le texte est illustré par des peintures aux nuances sombres, grisâtres, bleues qui reflètent l’environnement dans lequel le personnage progresse. Elles ajoutent au livre une ambiance terne, une atmosphère lourde déjà suggérée par le texte, Ici, écrit et image se complètent, sans que ces dernières donnent à voir le réel puisque ce sont des illustrations abstraites. Elles sont là pour renforcer le texte avec des nuances de couleurs, des mouvements…



Les thèmes récurrents

 

 

  • L’espace urbain : le texte offre un lexique foisonnant de l’espace urbain : les trottoirs, les parcs, les pistes cyclables, les passages piétons, tout y est détaillé avec un point de vue particulier ; il y a une focalisation sur ces menues choses qui constituent une ville.


« Tu avances dans les bandes parallèles d’un circuit pour cyclistes. Jeunes arbres, lampadaires plantés en série, alternativement une avenue interminable cadencée par un mobilier strict. »

  • L’errance : Le personnage se lève et marche dans la rue en vagabondant ici et là à la recherche de quelque chose, ou non, il s’arrête prendre un café, puis repart s’assoit sur une marche, caché par un recoin puis repart, prend sa soupe, puis s’arrête et repart sans cesse.
  • La crainte : « […] les hésitations qui te trahissent, les tressaillements infimes qui te surprennent à la vue d’un uniforme, d’une voiture de police ». La crainte aussi de retrouver des lieux, des moments, des personnes qui lui sont familiers.
  • La solitude, et le dépouillement : « Au fond de tes poches un anneau de fer forgé, un fil de nylon noué en larges boucles, un petit couteau, quelques pièces et tout une collection de briquets ». Il ne parle ni ne communique corporellement avec les autres, il est en marge de cette société, on le ressent à chaque page. Il est déconnecté, n’est plus dans le même mouvement que ces gens actifs qui ont un but.

 

 

Les sens.

Les images du texte sont fortes, les cinq sens sont ici convoqués.

 

 

 

  • Tout d’abord la vue, avec la focalisation sur les détails urbains et un lexique très développé de la couleur, ainsi que de la géométrie avec la mention importante des lignes qui structurent la ville : tout est froid, dur et gris. « Noir sur noir » ; « Noirceur des espaces ».
  • Puis l’ouïe, tout ce bruit qui tourbillonne autour du personnage sans jamais vraiment l’inclure dans ce vacarme. « L’endroit résonne de bruits venus d’ailleurs qui choquent sur l’aplat du sol comme un écho sorti de terre, inversé ».
  • Ensuite l’odorat; « L’odeur âcre d’urine bloque la respiration » ; « odeur de corps qu’on emporte avec soi ».
  • Et enfin le toucher. Le personnage reste dans une bulle, il n’est pas réellement confronté aux autres mais il se cogne aux murs, on le rattrape par la manche, il sent la pierre froide, et la terre sous ses mains : « Tu ne sais comment, deux mottes grasses que tu serres, appréhendant leur résistance, leur texture granuleuse, t’emplissent les mains »

 

 

 

 Les éditions du Chemin de fer

Maison d’édition basée dans la Nièvre, elle édite depuis 2005 des petits ouvrages issus d’une collaboration entre un écrivain et un artiste contemporain. Leur but étant que chaque nouveau projet, chaque nouvelle rencontre sache enthousiasmer et participe à la réponse à ces questions : pourquoi des mots, comment des images, pourquoi un livre ?



Mot de la fin.

C’est un ouvrage novateur, écrit en prose mais qui peut paraître par  moments très poétique notamment par son absence, parfois, de ponctuation. La solitude et une impression de grisaille restent ancrées en nous tout au long du livre. On quitte le personnage à la nuit tombée sur une fin poétique et triste qui clôt ce livre. Dans ce texte il n’y a cependant aucun pathos ou pitié pour le sort de ce personnage, juste un regard.

Le texte peut être téléchargé dans sa première version sous le titre Les Sédiments à l’adresse suivante :  http://www.publie.net/fr/ebook/9782814501898/les-s%C3%A9diments


Charlotte, AS bib.-méd.

 

 


 

 


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9 juillet 2012 1 09 /07 /juillet /2012 07:00

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Benoît SÉVERAC
Silence
 Syros
Rat noir, 2011




 

 

 

 

 

 

 

 

 

Benoit-Severac.JPGBiographie

Benoît Séverac est un auteur toulousain, professeur d'anglais à l'école vétérinaire de Toulouse. Lauréat du concours de nouvelles de l'association  Le Lecteur du val qui l'a fait connaître en 2002, il écrit des romans noirs. Son premier, Les Chevelues, est traduit en anglais, aux États-Unis, et Silence est son troisième ouvrage, le premier destiné à la jeunesse. En 2010, il est passé de l'autre côté du voile pour devenir président du jury du concours qui l'a fait connaître.

Davantage d'informations sur son blog :  http://benoit.severac.over-blog.com/


 

Silence

 

L’histoire commence avec Jules, ado de quinze ans, qui se réveille à l’hôpital après quelques jours de coma. Le silence autour de lui, il ne le comprend pas tout de suite mais le subit : Jules est devenu sourd, définitivement. Les infirmiers ont beau chercher à lui montrer que tout n’est pas noir, sa vie va se transformer, aussi bien pour ses loisirs que dans ses relations avec ses parents et ses amis.

Car Jules n’a pas perdu l’audition de façon naturelle. Alors qu’il faisait le mur, il a fait ce que tout jeune aurait fait à sa place : il a cherché à impressionner sa copine. Mais l’ecstasy qu’il a prise l’a emmené aux portes de la mort, et l’a laissé dans le coma.

Qui lui a vendu l’ecstasy ? Pourquoi en a-t-il avalé deux cachets coup sur coup ? Et depuis quand en prend-il ? Avec qui était-il ? Ce sont les questions auxquelles il va désormais devoir répondre. Car ses parents ne sont pas les seuls concernés par les réponses qu’il peut donner : la police le suit, et fera tout pour savoir ce qui s’est passé. Jules n’est pas le seul à avoir eu des ennuis avec le vendeur et certains s’en sont moins « bien » sortis que lui. Dès lors, que doit faire Jules, soutenir le frère d’un ami, ou sauver la vie d’inconnus ?

« – Tu as voulu impressionner une fille ?

(Jules fait oui de la tête sans cesser de pleurer.)

– Tu n'es pas le premier. C'est typiquement masculin.

– Typiquement con.

– L'homme reste un animal, même évolué. Tu as agi comme un animal.

– Comme un con. »

Ce roman met en scène un adolescent comme les autres, qui a commis une bêtise, une fois, et qui n’aurait jamais pu se douter des conséquences. Les relations avec les parents sont ici décrites de façon impeccable, si bien que l’on croirait entendre ses propres géniteurs durant l’adolescence. C’est vrai, comment croire un enfant s’il dit que c’est la première fois ? Pourquoi l’aurait-il fait maintenant et pas avant ? Les parents se retrouvent ici face à une situation qui les dépasse, et avec laquelle ils vont devoir apprendre à vivre.

Mais, si leur réaction était attendue, l’auteur ne cherche pas à culpabiliser Jules – à qui le lecteur s’identifie très facilement –, mais plutôt à montrer qu’il se sent assez mal dans sa peau pour ne pas avoir besoin que quelqu’un vienne en rajouter.


 
Benoît Séverac a réussi à mêler une intrigue policière réussie et les thèmes délicats de la drogue et du handicap.  La touche de maître est principalement d’y être parvenu sans écrire un discours moralisateur ou culpabilisateur mais au contraire en présentant au lecteur le monde tel qu’il est réellement, avec tous ses défauts en pleine lumière.

Au beau milieu de ces sujets si sensibles intervient une enquête fort délicate, où Jules fait à la fois office de victime, de témoin, de suspect, et d’indic. Les rapports entre policiers et témoins sont bien mis en valeur, et la pression permanente que subissent les forces de l’ordre se ressent à travers les dialogues et les entrevues.

Ce texte présente une histoire bien ficelée, particulièrement poignante. Le lecteur adolescent s’identifie avec facilité à Jules, le personnage principal, et les lecteurs plus âgés analysent avec nostalgie des moments qu’ils ont pu vivre dans leur enfance. Si le style d’écriture est plus familier que soutenu, cela permet une meilleure compréhension du texte et donc une identification plus efficace.

C’est un livre que j’ai trouvé vraiment très intéressant, pour ses thématiques et sa façon de les aborder, pour le style d’écriture, mais aussi pour l’intrigue dont je ne suis pas parvenue à trouver la solution seule. À lire dès 14 ans, par adultes et adolescents, car tous seront touchés par Jules et sa prise de conscience.


Laure Salesse, AS Bib.-Méd.

 

 

 

 

Lire également

 

 

 

banniere toulouse polars du sud

 

  Compte-rendu du même auteur sur la conférence « Qu'est-ce qu'écrire du polar pour la jeunesse ? ».

 

 

 

 

 

 

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Published by Laure - dans jeunesse
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8 juillet 2012 7 08 /07 /juillet /2012 07:00

echenoz des eclairsEchenoz courir  Echenoz Ravel

 

 

 

Jean ÉCHENOZ
Les biofictions :

RavelCourirDes éclairs
Minuit



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'auteur, son écriture

Jean Échenoz est né à Orange, dans le Vaucluse, en 1947. Il reçoit le prix Médicis en 1983 pour Cherokee et le prix Goncourt en 1999 pour Je m'en vais. On parle de lui comme d'un héritier du nouveau roman, mouvement littéraire des années 50 aux années 70 dont quelques-uns des représentants sont Claude Simon (prix Nobel 1985, auteur entre autres de La Route des Flandres), Alain Robbe-Grillet (considéré comme le chef de file du mouvement, a écrit Les Gommes) ou encore Nathalie Sarraute (autre figure de proue, auteure de Enfance). L'écriture d'Échenoz, qualifiée à la fois de romanesque et de minimaliste, bouscule donc un peu les conventions. Romanesque parce qu'elle retourne aux fondamentaux du roman qui sont de raconter une histoire, celle d'un personnage principal. Cette histoire, Échenoz nous la narre dans son style bien particulier, avec des figures de style très repérables et abordables, dont on peut voir un merveilleux exemple dans le tout premier chapitre du roman Des Éclairs lorsqu'il évoque les « fenêtres écarquillées » par le vent de l'orage qui a eu lieu pendant la naissance de Gregor, personnage central.

Ravel, Courir et Des Éclairs sont des biofictions. « Biofiction » est un terme inventé par Alain Buisine (écrivain français spécialiste de Marcel Proust – entre autres – et auteur de nombreux ouvrages publiés chez Zulma, comme Nudités de Venise par exemple), qui se rapporte aux œuvres biographiques à forts traits fictionnels. Ravel est paru aux éditions de Minuit en 2006, et raconte les dix dernières années de la vie du célèbre compositeur né en 1875 et mort en 1937. Courir est le second titre, sorti en 2008, qui se focalise sur le coureur polonais plusieurs fois médaillé d'or aux Jeux-Olympiques, Emile Zatopek (1922-2002). Le dernier, Des Éclairs, est « une fiction sans scrupules biograhiques, un roman qui « utilise cependant la destinée de l'ingénieur Nikola Tesla (1856-1943) ». On voyait déjà les prémices de ce triptyque dans le très court livre que Jean Échenoz avait écrit suite à la mort, en 2001, de Jérôme Lindon (dont le nom est le titre de l'œuvre). Ce texte retrace les moments que Jean Échenoz avait partagés avec l'éditeur, leur première rencontre, des conversations téléphoniques ; il est une vision de Jérôme Lindon par l'expérience de Jean Échenoz. On se rend vite compte lors de la lecture des biofictions qu'elles sont elles aussi des visions bien particulières de la vie de ces personnages traduites par l'auteur. Les trois ouvrages peuvent se lire indépendamment les uns des autres.



Résumé de Des Éclairs

Gregor naît « quelque part en Europe du Sud-Est, loin de tout sauf de l'Adriatique », lors d'un orage violent. Il ne saura jamais quel jour exactement, le vent ayant cette nuit-là soufflé toutes les lumières qui auraient pu permettre de voir les pendules. Le garçon traduit cette naissance tourmentée par un caractère orageux, sombre, qui ne l'empêchera pas pour autant d'être un élève studieux voire surdoué. Après des études d'ingénieur, il est envoyé à Paris, puis, considéré comme trop doué donc trop encombrant par ses collègues français, il est expédié aux États-Unis avec une lettre de recommandation pour Thomas Edison. Ce personnage se révèle être un bonhomme particulièrement désagréable pour qui Gregor va travailler pendant un an, avant de claquer la porte, n'en pouvant plus.

Pendant une dizaine d'années, c'est sur des chantiers de construction qu'on retrouve la haute silhouette de l'ingénieur, jusqu'à ce qu'un hasard de relations le mène à se mettre au service d'un grand financier concurrent d'Edison pour ce qui concerne la distribution de l'électricité aux particuliers. C'est donc pour cet homme que Gregor met en place son système de courant alternatif, ce qui rend son premier employeur jaloux au point d'aller jusqu'à inventer la chaise électrique pour tenter de discréditer son invention. Pour réhabiliter le formidable progrès que représente l'électricité aux yeux du public, Gregor est envoyé sur les routes, se mettant en scène ville après ville dans des sortes de colloques où il va user de son charisme, devenant bientôt le scientifique le plus en vogue.

Il est rapidement invité aux dîners des riches, des plus riches et des richissimes. Richissime lui-même, il mène désormais un train de vie exubérant : logeant à l'hôtel le plus somptueux de New-York – donc de l'Amérique – et s'habillant avec une rare élégance qui accentue sa grande taille – environ deux mètres –, coiffant celle-ci avec un haut de forme huit reflets, la cintrant dans des redingotes taillées sur mesure, en protégeant les extrémités avec des gants en cuir de veau et soutenant sa démarche par une canne au bois d'une essence rare, surmontée d'un pommeau d'argent. Avec sa moustache fine et son regard sombre et mystérieux, Gregor est aux yeux de nombreuses dames un parti plus qu'intéressant ; seulement il s'en fiche, comme de la plupart de ses congénères par ailleurs. Seul un jeune couple, Ethel et Norman Axelrod, réussit à gagner l'amitié capricieuse de ce misanthrope.

On pourrait aussi le qualifier de rêveur, d'antipathique, de colérique, d'égoïste, d'utopiste et d'obsessionnel. Obsessionnel par sa constante préoccupation des inventions, mais aussi parce qu'il compte le nombre de pas qui séparent son hôtel de son laboratoire, le nombre de nuages, de voitures qu'il voit, de petits pois qui ornent son assiette, parce qu'il descend dîner tous les jours à heure fixe pour consommer un menu composé par ses soins, parce qu'il a besoin quotidiennement d'une trentaine de serviettes propres à usage unique pour essuyer ses mains et ses couverts et parce qu'il ne supporte pas la vue des bijoux, morceaux de métal dont il ne voit pas l'utilité et dont pourtant les femmes qui tentent de lui faire du charme se parent abondamment. Il invente cependant toute une foule de choses dont « la radio. Les rayons X. L'air liquide. La télécommande. Les robots. Le microscope électronique. L'accélérateur de particules. L'internet. Et j'en passe. »

Le problème de Gregor est d'avoir l'esprit tellement accaparé par le fait d'inventer qu'il passe rapidement d'une idée à l'autre sans avoir eu le temps de développer la première et surtout sans avoir correctement fait ses dépôts de brevets. C'est ainsi qu'il se fait emprunter ses principales idées et que petit à petit se succèdent échecs, discrédit et mauvaise fortune. Son mécène principal décède. À partir de cet événement, la vie de Gregor s'apparente à un lent déclin. Il comble sa solitude et son obsession par une dévotion incompréhensible envers les pigeons, qu'il va nourrir, soigner, loger, s'en entourant. Ce sont eux qui seront les témoins des derniers instants de cet inventeur génial.



Analyse

 « Ainsi on s'est enivré de Ravel, on a couru avec Zatopek, on s'électrise avec Nikola Tesla. » Ces trois « vies » sont vues par Échenoz comme une suite, un triptyque plutôt qu'une trilogie, car on voit à travers elles une évolution plutôt qu'une même constitution. La structure des ouvrages de Jean Échenoz doit beaucoup au cinéma, entre autres à travers des interventions langagières qui font entrer dans ses livres des sons, des images et des façons de penser très identifiables. Ainsi, dans le premier chapitre, lorsque l'éclair est figuré, on parle de lui comme d'une « torve colonne d'air brûlé en forme d'arbre, de racine de cet arbre ou de serres de rapace », le grondement du tonnerre étant merveilleusement bien suggéré par l'allitération en « r » et la forme de l'éclair par l'image de l'arbre. On n'assiste pas à un récit purement chronologique et linéaire mais à une mise en lumière, un zoom, de certains événements qui ont attiré l'attention de l'auteur. Roland Barthes appelait ces moments particuliers des « biographèmes » ; pour Ravel ce sont ses dix dernières années de vie et pour Zatopek ce sont les moments où il court. En ce qui concerne Gregor, l'auteur est allé jusqu'à changer le nom de la personne dont il s'est inspiré (Nikola Tesla) pour s'approprier son histoire.

Les trois personnages – un artiste, un athlète et un scientifique – ne sont pas si éloignés les uns des autres : autant Ravel que Gregor traduisent une grande solitude et sont vus comme des génies inventifs ; le contexte socio-historique est une toile de fond inoccultable pour Courir comme pour Des Éclairs et ils sont tous trois « habités par une passion dévorante jusqu'à l'obsession, leur dévotion à leur art se transformant en dévoration ». On voit en effet que Gregor, incapable de penser à autre chose qu'aux inventions qu'il conceptualise dans leur entier en son esprit, vit asservi à ces visions, à ce point accaparé qu'il se saborde lui-même, ne protégeant pas ses idées comme il le devrait. « Comme Ravel et Zatopek, Gregor est un homme qui révolutionne son monde, tout en n'arrivant jamais à le prendre d'assaut. » Les trois hommes sont donc hors-normes, avec des personnalités bien particulières, voire antipathiques en ce qui concerne Ravel et Gregor, mais cependant attachants car, ni gentils ni vraiment méchants, ils sont après tout très humains. L'humour d'Échenoz accentue les manies, met en lumière les caractères et l’auteur partage son point de vue avec le lecteur qui est régulièrement apostrophé, comme on peut le voir au sujet des pigeons dans Des Éclairs : il avoue l’ ennui quelui inspirent ces animaux et devine que son lecteur est lui aussi dégoûté, avant de se lancer dans un portrait férocement acerbe contre ces porteurs de parasites à plumes.



La lecture des biofictions d'Échenoz est prodigieusement fluide, son écriture provoquant le syndrome du lecteur qui ne peut poser le livre tant la fin d'une phrase en appelle une autre. Malgré des personnages issus de territoires bien définis, on n'a besoin d'être ni musicien ni sportif ni scientifique pour s'immerger dans leurs univers. Pour résumer cette ambiance, on pourrait dire que même « quand il rêve ou galèje, quand il ironise ou éprouve de l'angoisse, Jean Échenoz ne perd pas de vue cette vie concrète, la sienne, la nôtre, celle du premier venu surtout, de l'homme sans qualité. »



Léanne Noilhac, AS Édition-Librairie

 

 

 

 

 

Jean ÉCHENOZ sur LITTEXPRESS

 

 

echenoz ravel

 

 

 

 Articles d'Anne-Claire et de Jean sur Ravel

 

 

 








Article de Samantha sur L'Équipée malaise







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Article de Maude sur Lac














Article de Marlène sur Je m'en vais.

 

 

 

 

 

Jean Echenoz Jerome Lindon

 

 

 

Article de Claire sur Jérôme Lindon.

 

 

 

 

 

 





Article de Quentin sur Courir

 

 

 

 

 






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