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17 juin 2012 7 17 /06 /juin /2012 07:30

manut_charpentier.jpg









 

 

 

 

Jean-Michel CHARPENTIER
Manut et la salle d’attente
Éditions Elytis
Collection « Grafik », 2011


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de la maison d’édition

En 1992, Elytis est une entreprise de photogravure créée par M. Mouginet père qui entretient une grande passion pour les beaux-livres et les arts pointus. Il édite quelques livres mais ne s’adresse pas encore à un vaste public de lecteurs. Rejoint par son fils aîné, Xavier, il décide, en 2000, de changer le statut de leur entreprise pour en faire une maison d’édition. Malgré leur passion commune pour le graphisme, leur première publication, deux ans plus tard, est un polar écrit par Pierre Mazet, Meurtre peu conventionnel à Billom, premier d’une série d’ouvrages  intitulés  Meurtres peu conventionnels à… ». Puis, à la retraite du père, Xavier est rejoint par son frère cadet, Jean-Baptiste, et, ensemble, ils vont orienter la maison vers des publications de beaux-livres en privilégiant le graphisme, l’iconographie et la thématique de voyage. C’est d’ailleurs grâce à cette thématique qu’ils éditent des carnets de voyages d’explorateurs contemporains du monde. Ils développent aussi des collections au nom éloquent : « Grands Voyageurs », « Petits passeports pour le Monde », « Contes et légendes »…

Pour plus d’informations sur le catalogue, rendez-vous sur leur site : http://www.elytis-edition.com/    



Présentation de l’auteur

Il est difficile d’obtenir des informations sur la biographie de Jean-Michel Charpentier, mais voici les quelques petites choses que l’on peut dire : à la fois peintre, illustrateur et graveur sur cuivre et sur zinc, J.-M. Charpentier est le créateur de Manut pendant son temps libre. Il illustre de nombreux beaux-livres publiés aux éditions Elytis dont Fins tragiques d’expéditions polaires, Bordeaux vengeance océane, La véritable histoire d’Ah Q, pour n’en citer que quelques-uns. Malgré son style tout à fait particulier, ses personnages souvent gringalets, longilignes, aux regards rêveurs ou perdus, il a le talent de savoir s’adapter intelligemment à tous les thèmes que lui proposent les éditeurs d’Elytis. Ainsi, graveur pour le deuxième tome des Fables de Gérard Sansey, il se fait peintre dans un style rappelant la Renaissance italienne pour Le Radeau, puis illustrateur pour l’adaptation du livre chinois La véritable histoire d’Ah Q. Sa capacité à s’adapter à tous les sujets ne fait que confimer son talent. C’est d’ailleurs la raison, en plus de l’admiration que lui vouent les éditeurs d’Elytis, pour laquelle ces derniers lui confient un grand nombre de projets pour leurs publications.



Bibliographie (extraite du catalogue Elytis)

Manut, la salle d’attente, 2011
Le radeau de la Méduse, 2010
La véritable histoire d’Ah Q, 2010
L’aventurier du désert, 2010
Fins tragiques d’expéditions polaires, 2008
Monstres marins et autres curiosités, 2008
La secte des termites, 2008
Histoires peu ordinaires à Bordeaux, 2007
Le magasin pittoresque, 2007
Voyages au bout des phares, 2006
Fables, tome II, 2005
Bordeaux vengeance océane, 2004



Manut ou une histoire décousue recousue…

« Le clou ne parle pas de son mal de tête au marteau… ni à la planche de bois sur laquelle il est enfoncé. En fait, le clou ne parle pas. »

L’histoire du personnage de Manut commence il y a ans, sous le crayon de J.-M. Charpentier alors qu’il n’était encore qu’un étudiant rêveur à l’école des Beaux-Arts. Perdu, homme torturé, Manut n’est pas un personnage très joyeux, ni très heureux dans sa vie. Il a vécu, il a regretté et a appris de ses erreurs. Pourtant, nous sommes très vite attachés à ce personnage mélancolique, qui a quelques faux airs de son créateur.

Ce roman graphique est né de l’inspiration de l’illustrateur, inspiration qui se manifeste à n’importe quelle occasion, au quotidien, ou pendant les salons auxquels il participe régulièrement pour dédicacer ses nombreux ouvrages. Il n’y a jamais de moment privilégié. Toujours accompagné de son petit carnet noir et de sa trousse bien remplie de crayons et de feutres noirs, il se met activement à griffonner sur les pages vierges dès que son imagination s’active. Une forme devient très vite un visage sous les traits assurés mais vifs de ses coups de crayons de couleurs, une silhouette se dessine en quelques secondes sous la mine de son feutre noir, fin, calculé.

Lors de son invention, pendant la période des Beaux Arts de l’auteur, Manut est un « zonard » qui erre dans la ville, et qui est amoureux d’une ancienne actrice de X. Il est abandonné par l’auteur à la sortie de l’école, pour revenir, des années plus tard, sous le nom de Jason. Alter-ego de Manut, il est pourtant plus vieux, a vécu et possède un humour cynique inquiétant. Mais ce nouveau personnage, de l’aveu de l’auteur, attise la jalousie de Manut qui réapparaît pour fusionner avec Jason.

Cet ouvrage est donc une balade de Manut à travers la ville, dans des situations diverses, parmi ses souvenirs heureux qui l’ont fait devenir malheureux, ses déboires successifs, autant d’expériences vécues. Mais par qui ? L’auteur ou le personnage de papier ?

Une conversation naît très vite entre le personnage et son créateur, qui l’informe de sa prochaine publication, ou l’incite à lui parler de ses relations amoureuses désastreuses. On commence alors à vouloir savoir, comme l’auteur, pourquoi Manut est si torturé, même si celui-ci ne tient pas à le dévoiler, peut-être parce qu’il ne le sait pas non plus.

Ce livre au format 115 x 121 mm, n’est ni une bande-dessinée ni véritablement un roman, et est entièrement illustré en noir et blanc. Sa particularité première est de mêler plusieurs genres, entre roman graphique et bande-dessinée. Pourquoi une telle hésitation ?

Tout d’abord, étudions les bulles, parce que même s’il ne s’agit pas d’une bande-dessinée, nous retrouvons cet élément tout au long du livre. Cependant, elles ne transmettent pas l’ensemble du texte au lecteur. En effet, des sélections ont été faites : la plupart des bulles transcrivent les paroles de Manut, lorsqu’il parle seul, mais aussi quand il entre dans une conversation avec l’auteur. Il arrive également que des personnages ponctuels ayant connu Manut parlent de lui par ce biais. Citons par exemple deux femmes qui ont été amantes de Manut et n’en ont pas gardé un bon souvenir « Vous parlez d’un coup… », « stressant comme garçon » ; du squelette d’un militaire sadique ou encore d’un psychologue orgueilleux… Pourtant, plusieurs phrases se succèdent dans ces bulles qui prennent parfois une demi-page. On note d’ailleurs que les propos de l’auteur, lorsqu’il parle à son personnage, sont situés dans un encadré rectangulaire afin de les distinguer clairement des autres.

Ensuite, nous avons le reste du texte : il peut entourer une illustration, qui, de ce fait, illustre les propos ; nous le trouvons aussi sur des pages blanches, centré. Dans ce cas, le texte est plus long et enchaîne souvent des répliques entre l’auteur et le personnage. Néanmoins, rien n’est vraiment calculé, tout est aléatoire, comme l’inspiration.



Le graphisme

Ce carnet réunit les croquis du carnet de J.-M. Charpentier qui dessine ici sans crayonnés préparatoires, sans retouches par ordinateur, afin de transmettre au spectateur toute la magie qu’il y met, toute l’émotion et l’intentionnalité des coups de crayon. On pourrait supposer que le jeu du noir et blanc à travers les dessins veut traduire la mélancolie dans laquelle est continuellement plongé le personnage de Manut. Il s’agit surtout de la façon de dessiner de l’illustrateur dans son carnet que l’éditeur a voulu conserver afin de restituer les émotions originelles aux lecteurs.

En outre, J.-M. Charpentier joue beaucoup sur le blanc des pages : parfois, il dessine quelques éléments sur la double-page qu’il ne décore pas et laisse entièrement blanche. On le conçoit d’ailleurs comme du vide qui permet de mettre en avant les personnages ou la scène représentés (cf. planche 10).
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planche 10

 

 

 

Les thématiques

La mélancolie et la tristesse imprègnent autant les paroles que les dessins de ce livre. Elles sont d’ailleurs transmises de différentes façons : les visages des personnages, et particulièrement celui de Manut, sont souvent assombris par les coups de crayon. D’ailleurs, Manut n’est jamais représenté sans ses lunettes noires. Nous ne faisons que distinguer quelque peu le contour de son visage maussade. Nous retrouvons également la mélancolie dans les propos du personnage : « Je voulais m’amuser, et on m’a retiré petit à petit mes jouets… Alors je deviens triste… Mes mains ont encore le va-et-vient du lancer de petites voitures de course… Mais je suis hors-circuit. », « Vroum vroum fait le cœur avant de caler… », « Merde, j’ai 50 balais et j’ai toujours pas fait le ménage ! ».

La thématique de la mort est aussi prégnante : on la retrouve dans plusieurs dessins de squelettes, l’un étant celui d’une femme, l’autre celui d’un militaire sadique ayant connu Manut lors de son passage à l’armée. Manut fait également quelques allusions à la mort mais ne l’aborde jamais véritablement : « Il paraît que l’on meurt le même jour que le jour de sa naissance… », « Ben merde alors ! Outan est mort ! Ah la la ! Quelle étrangeté la vie ! ». Mais ça s’arrête là. La seconde d’après, Manut songe qu’il a faim « (silence) Tiens, j’ai une petite faim, moi ! ». À l’inverse, l’auteur raconte que Manujason, la fusion de Manut et de Jason, son alter-ego donc, avait, étant plus jeune, des envies de suicide. Il le représente d’ailleurs suspendu à une corde. Il s’agit surtout pour l’auteur-illustrateur de parler du temps qui passe et qui ne peut être rattrapé, de toutes les occasions ratées qui ne pourront jamais se réitérer.

L’amour est un autre motif de ce carnet. En effet, l’auteur incite, au début, Manut à parler de ses relations amoureuses : « J’aurais aimé que tu me parles des femmes… que tu as connues, aimées ! ». Malheureusement, elles ont toutes été des désastres : les femmes le quittent, ou il les quitte avant d’avoir une vraie relation. D’ailleurs, la gent féminine semble le considérer comme un « mauvais coup ».

Enfin, le langage familier et l’humour sont particulièrement présents : les propos familiers nous permettent de distinguer Manut et l’auteur lorsqu’ils discutent ensemble. Manut parle d’une façon qui lui est propre avec des termes d’un registre très familier, presque vulgaire : « Mon cul ouais ! », « Que dalle ! », « Un hibou à la con »… Il fait davantage appel à un langage oral. Par exemple, il utilise des contractions qui sont incorrectes à l’écrit : « La pouf, c’est elle qu’était pressée de me plaquer ! ». Néanmoins, cela ne l’empêche pas de parler de façon presque soutenue, notamment lorsqu’il semble faire des remarques qui touchent au domaine philosophique : « Le vrai miracle, ce n’est pas de marcher sur l’eau, c’est de marcher sur Terre », « Connaître fait partie de ces mots que l’on croit grands et qui sont petits ». Par contre, Manujason, le personnage vieilli de Manut, parle avec un langage plus soutenu, mais surtout plus haché, qui traduit ses doutes et ses angoisses : « Vous comprenez ! C’est certain, je suis différent, pas pareil ! Je ne dis pas meilleur ! Meilleur que quoi grands dieux ! Je suis différent… Par rapport à vous tous ! (…) L’unique n’a pas de comparaison, vous comprenez ? ».


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planche 12

 

Quant à l’humour, nous le percevons à travers plusieurs éléments : tout d’abord, les jeux de mots, qu’ils soient drôles ou de mauvais goût, parsèment le carnet et allègent l’atmosphère sombre qui règne : « Si tu me dis que dans ‘‘culpabilité’’ il y a le mot ‘‘cul’’, je te réponds en mode tartare que dans le mot ‘‘plaisir’’, il y a ‘‘plaie’’ » ; « Va falloir parler, j’ai Paput l’éviter » ; « Ça fait malade de la tête ». Il y a aussi des petites réflexions qui font du moins rire, sourire : ainsi, alors qu’un homme est en train d’embrasser une femme dans un bar, il songe qu’il a « toujours les gencives vachement sensibles » (cf. planche 12) ; ou alors que Manut est en train de dessiner, il entend ses angoisses revenir et leur lance : « Non ! Non ! Allez-vous-en ! Allez ! pfuiiit, à la porte ! Couché, panier, sortez de chez moi ! » (cf. planche 13).

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planche 13

 

 

Conclusion

Il serait facile, du fait de sa ressemblance avec l’auteur, de penser que Manut est son alter-ego papier. Pourtant, cela serait une première erreur. Manut, la salle d’attente n’est pas une autobiographie illustrée mais un carnet de bord, de croquis qui naît de manière anarchique dans l’esprit de l’auteur et les pages de son carnet. De son propre aveu, il nous révèle dans sa préface qu’il « ne souhaite pas de chronologie, de scénario ». Manut est, en fait, un simple personnage récurrent, vivant différentes expériences de la vie et de la mort, selon les angoisses, la solitude de J.-M. Charpentier. Il s’agit d’« un vieux couple d’amis bancal qui se traîne dans un monde amputé ». Des émotions que l’illustrateur transmet par le dessin, et ses coups de crayon francs, marqués.

Une lecture à la fois inquiétante, drôle et totalement aléatoire. Il faut se laisser porter par le flot de pensées du personnage, sans chercher à comprendre. L’essence de la réflexion apparaît à la première lecture. C’est l’intention même de l’auteur.


Élodie, 2e année Éd.-Lib.

 

 

 

Les éditions ELYTIS sur LITTEXPRESS

 

 

CatPasseport

 

Rencontre avec Philippe ROUSSEAU, Gilles MORATON ET Élise NANITÉLAMIO autour de la collection « Passeport pour... ». Article de Charlotte.

 

 

bleys bozonnet pilori

 

 

 

 

Article d'Angélique sur Pilori de Bleys et Bozonnet.

 


 

 

 

 

 

 

 

 Mes pas captent le vent

 

 

Mes pas captent le vent, adaptation du livre de Passeport pour une Russie par Philippe Rousseau, spectacle présenté au TNT.

Article de Julie.

 

 

escale-du-livre-2012

 

 

 

 

Escale du livre 2012 - Journal d'une stagiaire, article d'Élodie.

 

 

 

 

 

 

 


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16 juin 2012 6 16 /06 /juin /2012 07:00

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À la suite d’un stage d’un mois dans  la maison d’édition bordelaise Elytis avec les éditeurs Xavier et Jean-Baptiste Mouginet, j’ai eu le plaisir de participer avec eux à l’Escale du Livre, petit salon qui a lieu chaque année le premier week-end d’avril sur la place Renaudel, au pied de l’IUT Michel de Montaigne, institut abritant les Métiers du livre. Visages familiers, auteurs plus ou moins célèbres, pots pour célébrer l’inauguration du salon, visiteurs assidus ou flâneurs invétérés… voilà la journée type d’un exposant sur un salon.

Pour ma part, c’était la première fois que j’avais l’occasion de faire un salon sur le stand d’un éditeur, une expérience nouvelle qui m’a montré tous ses avantages et un certain nombre de ses inconvénients…



Vendredi après-midi

Soleil au zénith, douce chaleur suffocante dans des chapiteaux blancs où exposent moult librairies et éditeurs, où se baladent des classes de primaire, en rang étroit deux par deux, des enseignants attentifs à chacun de leurs élèves, petites colonnes qui passent de chapiteaux en chapiteaux, dans l’intention de découvrir une multitude de livres, des auteurs tout sourire à l’idée de partager quelques instants privilégiés avec ces enfants autour d’une lecture, d’une feuille de dessin ou de quelques pots de peinture. La journée du vendredi est incontestablement scolaire. Et contrairement à ce qu’on pourrait penser, il n’y a pas que les libraires ou éditeurs spécialisés en jeunesse, soigneusement séparés des autres éditeurs dans un autre chapiteau, qui en profitent. Les éditions qui jouent Passeport-pour-le-Groenland.gifsur le graphisme ou des thèmes d’histoire, comme les éditions Elytis, bénéficient de l’intérêt d’un certain nombre d’enseignants pour leurs ouvrages. Ainsi, pas moins de quatre enseignantes se sont succédé sur notre stand, feuilletant attentivement les beaux-livres, les romans graphiques de petit format (collection « Grafik ») ou les livres de  la collection très voyageuse « Passeport pour… », pour se décider finalement à passer des commandes d’une trentaine d’exemplaires d’un beau-livre sur Bordeaux (lequel ??) ou d’un passeport pour le Groenland à la recherche des coincoins perdus par la NASA… Le travail pédagogique autour de l’illustration était la raison le plus souvent évoquée par ces enseignantes et celle qui m’a le plus étonnée, ces ouvrages étant rarement des livres habituellement achetés par les écoles, au graphisme plus simple, plus enfa ntin et coloré.

N’oublions pas les auteurs, stars de ces salons, enchaînant les dédicaces pour des clients passionnés. Sébastien Laurier, auteur du Passeport pour le Groenland, journal d’un chercheur de coincoins, a été l’unique auteur en dédicace le vendredi, en fin d’après-midi, et n’en fit pas moins que Daniel Pennac, célébrité du monde littéraire, installé sur le stand d’en face, c’est-à-dire celui de la Machine à lire : quelques mots tracés sur la première page blanche du livre de la part de notre auteur, pour des clients de passage ou des connaissances de longue date, le temps ensuite pour lui de converser avec un producteur sur le projet possible d’un film, d’échanger cartes professionnels et sourires chaleureux, verres de vin et anecdotes drôles au bar des viticoles, avant de revenir s’asseoir sagement derrière le stand pour attendre le prochain chaland enthousiasmé par sa folle aventure…



Patience, tu possèderas…

C’est bien connu, « la patience est mère de toutes les vertus » ; elle doit être maîtresse dans le caractère de tout exposant, libraire ou éditeur. Ce genre de salons nous rappelle que la plupart des personnes qui viennent feuilleter les livres sont avant tout des promeneurs. Le salon n’est qu’un prétexte à la balade, d’autant plus quand il fait beau et très, très chaud. Et un promeneur n’aime pas être happé par le vendeur, quel qu’il soit. Nous demeurons donc en retrait, tout en surveillant discrètement du coin de l’œil une question ou l’esquisse d’un geste de la part du visiteur. Ensuite, c’est à nous d’être le plus convaincant, mais surtout le plus séduisant possible, de profiter pour proposer un ou plusieurs autres ouvrages pouvant tout autant intéresser l’intrigué. Pour cela, l’audace est de mise. Les clients ont également le plaisir de découvrir quelques marque-pages en plus dans leur sac d’achat, petits détails qui font toujours plaisir à la clientèle, friande de tous ces petits objets gratuits, et qui permettent à nos deux éditeurs de mettre leurs coordonnées et l’adresse de leur site internet. Le marque-pages n’est pas seulement un objet gratuit plaisant pour les clients, c’est également un objet de communication qui n’est absolument pas négligé par Xavier et Jean-Baptiste…



Les avantages d’un salon…

Être présent sur un stand dans un salon, cela signifie, premièrement, que l’on a été privilégié par l’instigateur de ce choix, ce qui constitue concrètement un avantage pour une étudiante, moi, en recherche active d’un stage, d’un apprentissage ou même de contacts pour me construire un carnet d’adresses. Mon stage s’étant très bien déroulé, Xavier a été parfaitement enclin à me présenter à d’autres éditeurs chez lesquels je pouvais envisager un prochain stage. Ainsi, j’ai pu rencontrer en personne M. Torralba, éditeur, fondateur du  Castor Astral, ou encore les éditeurs de  Finitude, dont j’apprécie tout particulièrement un grand nombre de livres. Avoir Xavier comme garant en personne m’a sans doute permis de confirmer mes qualités en tant que stagiaire…



Samedi

Début du week-end, nous étouffons sous une chaleur cuisante qui augmente de degré en degré chaque heure, à chaque personne de plus qui entre sous le vaste chapiteau consacré à la littérature. Trois auteurs d’Elytis sont arrivés en même temps en début de matinée pour dédicacer. Il a fallu faire avec une réduction de la taille du Autour-d-une-bouteille-avec-Denis-Dubourdieu.jpgstand pour les accueillir ensemble. Nous avons, néanmoins, la chance, ou la malchance, d’avoir quelques auteurs volatils, présents pendant dix minutes consécutives sur le stand avant de disparaître à nouveau parmi la foule ou de se faufiler discrètement à l’extérieur pour s’étendre dans un transat à l’ombre du parasol, généreusement mis à la disposition du public par l’Escale du livre.

L’un, Gilles Berdin, est spécialiste des vins, des domaines viticoles de la région et de leur histoire, et propose une dégustation du Château Reynon, domaine du « Pape de l’œnologie », Denis Dubourdieu, dont les longues conversations avec M. Berdin réunies dans un ouvrage, seront publiées le 5 avril ( Autour d’une bouteille avec Denis Dubourdieu, l’œnologie dans tous ses états, Gilles Berdin, 5 avril 2012) ; l’autre est le fameux chercheur de coincoins, Sébastien Laurier, revenu ce jour-là et le jour suivant pour attirer le plus grand nombre de personnes dans sa quête extraordinaire de canards en plastique, perdus par la NASA sur un glacier du Groenland (Passeport pour le Groenland, Journal d’un chercheur de coincoins, Sébastien Laurier, 2012). Le troisième est un auteur-illustrateur nommé Charles ayant publié un carnet de voyage sur l’Afrique dans la collection « Grafik » de la maison (Charles, Les pieds sur terre en Afrique, 2011).Il est sans doute l’auteur le plus incontrôlable et ne cesse de disparaître pendant des heures, avant de repasser par le stand pour quelques minutes sacrées Jean-Michel-Charpentier-fins-tragiques-d-expeditions-polair.jpgoù il lui arrive de dédicacer son ouvrage, puis il repart organiser un atelier de peintures avec des enfants à l’extérieur, dans le parc du Conservatoire. Le quatrième, Jean-Michel Charpentier, mon préféré sans aucun doute, est un illustrateur-graveur bordelais de talent, extrêmement productif  et très récurrent dans le catalogue d’Elytis. Sa bonne humeur nous permet à tous de faire passer le temps plus vite et amuse les passants. Même si l’humour est parfois grivois, il est bon enfant. Il est l’auteur qui dédicace le plus, notamment parce qu’il a illustré un certain nombre de beaux-livres de la maison dont Fins tragiques d’expédition polaires qui s’est vendu le plus, tout comme La petite affaire jaune, d’Hubert Reeves ; (L’aventurier du désert, textes de Bruno Doucey, 2010 ; Le radeau, récits des rescapés de la Méduse, peintures de J-M. Charpentier, 2010 ; Manut, La salle d’attente, 2011…). Il a, pour ses dédicaces, une illustration déterminée à l’avance pour chacun des titres, qu’il réalise selon des gestes précis, travaillés depuis longtemps, techniques, talentueux et rapides. Il hypnotise un instant les regards des passants qui semblent admiratifs et curieux à la fois. Moi-même, je me suis prise au jeu d’observer les traits rapides dessinés en un court instant sur le carton de la couverture intérieure, qui forment très rapidement le visage, très souvent masculin. Entre deux dédicaces, une balade à travers le chapiteau ou une courte pause à l’extérieur pour se rafraîchir, J.M. Charpentier attrape n’importe quel objet, papier, livre gratuit, assiette en carton, et se met à dessiner frénétiquement pour tromper l’ennui et, sûrement, pour épancher le besoin irrépressible de l’artiste de faire ce qu’il aime.

Enfin, nous avons pu avoir la courte visite de deux autres auteurs, Mme Claude Ader-Martin qui a publié quelques livres chez Elytis (Pour quelques arpents de glace, 2008 ; De Rochefort à la Rochelle, 2005), mais qui n’a pas eu la patience d’attendre toute une après-midi sous une chaleur insupportable et sur un stand trop petit pour l’ensemble des invités. Il en est allé de même pour Serge Legrand-Vall, auteur dans la collection « Grands Voyageurs » (Les îles du Santal, 2011), réunissant des romans et des témoignages historiques. Ils ont dédicacé quelques livres avant de repartir vers des endroits plus confortables.



Dimanche après-midi

La météo n’a pas menti et la température est tombée de quelques degrés, ce qui permet de respirer un peu plus, mais pas encore de garder sa petite laine. Les visites se font calmes, jusqu’à un bref pic autour de 14h30 – 15h, l’heure à laquelle les déjeuners dans le jardin sont terminés et où la balade commence… Les vagues sont successives et intenses, les visiteurs se bousculent dans les allées, font jouer des coudes devant le stand pour observer J.M. Charpentier dédicacer ou pour écouter Sébastien Laurier parler avec ferveur de son voyage au Groenland et de sa volonté de rallier les troupes sur Facebook pour rechercher les coincoins de la NASA. Seul Coincoin (nom dont Sébastien a affublé le canard en plastique qui l’a accompagné dans son expédition) sous cloche de verre, parfois exposé à la vue de tous dans la chapka de l’auteur, ne semble pas atteint par l’oppression qui se forme devant le stand. Xavier, Jean-Baptiste et moi-même nous occupons de chaque bout, encaissant les chèques et les billets, puisque nous ne possédions pas de terminal bancaire, répondant aux questions des clients sur les auteurs ou sur les thèmes des livres. Puis le calme est revenu aussi rapidement, nous laissant pantelants. Et les auteurs volatils se sont volatilisés de nouveau.



Qui est mieux placé que le créateur d’un livre pour le vendre de la façon la plus affriolante ?

C’est indubitablement une question, ou plutôt une constatation, qui s’est imposée à moi, mais loin de moi l’idée d’amoindrir le travail efficace des libraires ! Non, bien sûr, lorsqu’ils prennent le temps de lire les ouvrages, quand ils le peuvent, ils se forgent une opinion qui leur permet de le vendre du mieux qu’ils le peuvent. Cependant, pour en avoir fait l’expérience, lorsqu’un éditeur publie un livre, travaille pendant un grand nombre d’heures autant pour créer l’objet que pour corriger les textes, il s’imprègne du sujet, des propos et de l’idée de l’auteur jusqu’à les en faire presque siens. De plus, l’auteur offre des connaissances qui enrichissent la culture générale de l’éditeur, notamment lorsque la maison s’ouvre sur des secteurs comme l’histoire, les sciences humaines ou les sujets d’actualités. De cette façon, l’éditeur devient le médiateur incontournable et le plus apte à défendre le livre. Ainsi, le point le plus handicapant pour moi, sur le stand, n’était pas de ne pas savoir être accueillante et courtoise envers les visiteurs et les clients mais d’exposer le thème et les caractéristiques d’un livre, la biographie d’un auteur que je ne connaissais pas, même si j’ai eu la chance de travailler sur un certain nombre de titres. La qualité indispensable de tout étudiant est alors de s’adapter : entre deux questions, deux ventes et deux sourires, j’ai feuilleté les livres exposés afin de m’en faire une idée rapide, de pouvoir peut-être faire le lien avec la thématique de la collection et surtout, j’ai interrogé Xavier ou Jean-Baptiste sur un maximum d’ouvrages. 



Conclusion d’un salon…

L’Escale du livre n’est pas le salon le plus prometteur financièrement pour la maison, mais Xavier et Jean-Baptiste se font un point d’honneur d’y participer chaque année afin de ne pas décevoir un public qui les visite sur leur stand pour découvrir les nouveautés du catalogue, davantage mises en avant par rapport au fonds déjà connu des visiteurs – qui sont souvent les mêmes – et de partager une conversation avec les éditeurs qu’ils apprécient pour leur courtoisie et leurs créations. De même, les auteurs tiennent tout autant à y participer pour les mêmes raisons, même lorsque la taille du stand ne permet pas de les recevoir en grand nombre. Comme chaque année, ce salon a permis de vendre plus certains livres et auteurs que d’autres, ce que les éditeurs avaient prévu, notamment par rapport au choix et à la quantité de chaque titre qu’ils savent plus vendeur.


Élodie, 2e année Éd.-Lib.

 

 

Les éditions ELYTIS sur LITTEXPRESS

 

 

CatPasseport

 

Rencontre avec Philippe ROUSSEAU, Gilles MORATON ET Élise NANITÉLAMIO autour de la collection « Passeport pour... ». Article de Charlotte.

 

 

bleys bozonnet pilori

 

 

 

Article d'Angélique sur Pilori de Bleys et Bozonnet.


 

 

 

 

 

 

 

 

 Mes pas captent le vent

 

 

Mes pas captent le vent, adaptation du livre de Passeport pour une Russie par Philippe Rousseau, spectacle présenté au TNT.

Article de Julie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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Published by Elodie - dans EVENEMENTS
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15 juin 2012 5 15 /06 /juin /2012 07:00

Nouveaux-chiens-de-garde.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Gilles BALBASTRE et Yannick KERGOAT

Les Nouveaux Chiens de garde
Genre : film français
Date de sortie : 11 janvier 2012
Durée : 1h44


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les Nouveaux Chiens de garde de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat, adaptation cinématographique du livre homonyme de Serge Halimi sorti en 1997, est un pamphlet redoutable sur les dérives de la presse et de son rôle démocratique.
Serge-Halimi-Les-nouveaux-chiens-de-gard.jpg
Serge Halimi est un écrivain et journaliste français. Il a été membre de la rédaction du  Monde diplomatique pendant 16 ans avant de devenir en 2008 le directeur de ce mensuel. Son livre Les nouveaux chiens de garde s’inspire directement de l’œuvre de Paul Nizan publiée en 1932 : Les chiens de garde. Dans cette œuvre, Paul Nizan dénonçait les intellectuels de son époque qui, sous la revendication d’une totale objectivité de leurs propos, dissimulaient leur rôle de « chiens de garde » de l’ordre établi.
Paul-Nizan-les-chiens-de-garde-copie-1.jpg
Paul Nizan, écrivain, philosophe et essayiste du début du XXe siècle demeure actuellement peu connu malgré son œuvre visionnaire. Jusqu’à sa mort durant la Seconde Guerre mondiale il était un polémiste de renom. Son œuvre Les chiens de garde vient d’être rééditée chez  Agone (janvier 2012) avec une préface écrite par Serge Halimi.

Serge Halimi reprend dans ses Nouveaux chiens de garde la thèse de Paul Nizan et l’adapte à notre monde médiatique : ces gardiens de l’ordre social ont évolué et sont devenus des journalistes, des éditorialistes ou encore des experts médiatiques.

Les réalisateurs, qui s’appuient principalement sur l’œuvre de Serge Halimi, intègrent toutefois plusieurs citations des Chiens de garde de Paul Nizan afin d’illustrer le propos du film, montrant ainsi à quel point ce texte reste moderne.

Voici quelques-unes des citations de Paul Nizan reprises par le film :

« N’osant s’avouer ni avouer les fins qu’elle poursuit, la bourgeoisie, hantée par les craintes qu’elle éprouve et par les derniers scrupules d’un libéralisme éteint, arrange le désordre et les menaces qui la troublent, en cachant derrière les promesses qu’elle fait les activités qu’elle déploie. »

ou

« Nous n’accepterons pas éternellement que le respect accordé au masque des philosophes ne soit finalement profitable qu’au pouvoir des banquiers. ».

Le film adapte son discours aux dérives actuelles et dénonce l’oubli des valeurs de pluralisme, d’indépendance et d’objectivité que la presse prétend incarner. Il déconstruit le pouvoir des médias en s’armant d’illustrations très concrètes, exemples à l’appui, notamment sur la concentration du pouvoir capitalistique par les grandes multinationales françaises : Bouygues, Lagardère, Bolloré ou encore Dassault.

Ce documentaire reprend certains concepts qui nous rappelleront le travail de Pierre Bourdieu, en s’interrogeant sur les influences que peuvent entretenir les sphères politique, financière et médiatique. La grande majorité des médias appartient à de grands groupes industriels ou financiers intimement liés au pouvoir. Comment garantir, dans ces conditions, une objectivité dans la transmission des informations et prôner une indépendance journalistique ? Ce phénomène de concentration impacte la qualité de l’information, Serge Halimi le souligne dans son œuvre :

« un petit groupe de journalistes omniprésents – et dont le pouvoir est conforté par la loi du silence – impose sa définition de l’information-marchandise à une profession de plus en plus fragilisée par la crainte du chômage. »

Plus loin, l’auteur apparente ces pratiques à de la censure :

« La censure est cependant plus efficace quand elle n’a pas besoin de se dire, quand les intérêts du patron miraculeusement coïncident avec ceux de "l’information". »

Les journalistes n’auraient pas la liberté de livrer n’importe quelles informations, surtout si elles sont en contradiction avec les activités de leurs patrons ou de l’ordre établi. Le reportage nous montre alors que les personnalités de ces différentes sphères appartiennent à un même monde ; un analyste nous dit :

« C’est un peu comme si dans une famille certains avaient décidé de faire politiques d’autres de faire économie et le troisième journalisme, c’est un seul et même monde, c’est un monde unique ».

Ainsi, le reportage prend en exemple, entre autre, la surprenante séquence qui s’est déroulée dans l’émission « Vivement Dimanche » où M. Elkabbach (journaliste/animateur) fait l’éloge de son jeune patron Arnaud Lagardère. Nous apprenons ensuite que Michel Drucker, qui présente l’émission, a fait ses débuts à Europe 1 grâce à M. Elkkabach qui dirigeait alors la radio, dont le propriétaire était le père d’Arnaud Lagardère. Les deux animateurs étaient des amis intimes de M. Lagardère.

Toutes ces personnalités se connaissent, se croisent, échangent leurs places, même si cela inclut de passer de la rédaction de Charlie Hebdo à la direction de France Inter (Philippe Val), ou de la direction d’Europe 1 à celle de la FNAC (Alexandre Bompard), voire l’inverse après un passage par Le Nouvel Observateur (Denis Olivennes). Les experts interrogés sont toujours les mêmes et ne reflètent pas une grande diversité d’opinions, la théorie généralement défendue étant celle du néo-libéralisme. Une séquence nous surprend : en juin 2008, Alain Minc, expert très médiatisé, nous annonce la fin de la crise financière et vante la capacité de résistance du système capitaliste ; pourtant, trois mois plus tard, la crise prendra une toute autre ampleur que d’autres experts non médiatisés avaient prédite.

Cette critique, drôle et vivifiante, déconstruit les idées véhiculées par le monde médiatique et nous invite .à prendre du recul sur les informations qui nous sont transmises.

Il m’a semblé que l’originalité du point de vue, sur un sujet rarement abordé outre les redoutables et brillants Chomsky et compagnie, était en lien direct avec nos futurs métiers ancrés dans l’information et la communication. J’invite donc les étudiants à regarder ce film et à lire les deux ouvrages dont il s’est inspiré.

 

 

Liens

 

Site du film :  http://www.lesnouveauxchiensdegarde.com/

 

La bande annonce :  

http://www.lesnouveauxchiensdegarde.com/spip.php?rubrique4


Emmanuelle, 2e année Éd.-Lib.


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14 juin 2012 4 14 /06 /juin /2012 07:00

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Sophie TOLSTOÏ
À qui la faute ?
Réponse à
Léon TOLSTOÏ
La Sonate à Kreutzer
 « roman d’une femme »
nouvelle traduction
de Ch. Zeytounian-Beloüs
Albin Michel, 2010



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce récit posthume, publié pour la première fois en France en 2010 par les éditions Albin Michel, constitue la réponse de Sophie Tolstoï à La Sonate à Kreutzer, roman écrit par son mari, Léon Tolstoï.

Les éditions Albin Michel ont choisi de réunir dans un même ouvrage ces deux textes, mettant ainsi en exergue l’affrontement de deux romans, de deux visions du couple, de deux époux.



La Sonate à Kreutzer

Publié en 1889, La Sonate à Kreutzer se place dans l’œuvre de son auteur comme un violent réquisitoire contre l’amour charnel.

La trame du récit est simple : lors d’un voyage en train de plusieurs jours à travers la Russie du début du XXe siècle, le narrateur fait la connaissance d’un homme étrange et inquiétant, au passé visiblement lourd. L’homme, Pozdnychev, lui confiera, à travers son histoire et dans un quasi-monologue, sa vision des femmes, du désir charnel, ses considérations sur le mariage, son incompréhension face à son couple…

Une histoire qui raconte une véritable tragédie conjugale, où se mêlent jalousie, égoïsme et misogynie, jusqu’au meurtre.

Cette forme de conversation à sens unique, flot de parole quasi ininterrompu, permet à l’auteur de Guerre et paix, qu’on dit alors en crise mystique et morale, de « montrer la voie à ses contemporains » : Tolstoï veut alors « lutter contre la débauche et la paresse, prône la chasteté », le mariage étant dans son esprit la source de tous les maux.

À travers son personnage, il soutient tout à la fois que l’amour n’existe pas, qu’il n’est question que d’une éphémère attirance charnelle, réprouve la bestialité des rapports hommes – femmes et la sensualité que peuvent provoquer ces dernières par des artifices tels que les parures, parfums, cheveux lâchés …

« Notez que les bêtes s’accouplent uniquement lorsqu’elles peuvent produire une descendance, tandis que l’immonde roi de la nature le fait constamment, pour le seul plaisir. Et il ose encore élever cette occupation simiesque au rang de perle de la création en la qualifiant d’amour. Et au nom de cet amour, c’est-à-dire de cette abjection, il cause la perte – de quoi donc ? – de la moitié du genre humain. Pour son contentement, il transforme en ennemies toutes les femmes, alors qu’elles devraient nous assister pour mener l’humanité vers la vérité et le bien. Qui donc empêche constamment le genre humain d’aller de l’avant ? Les femmes. » (p. 257)

Tolstoï n’épargne cependant pas les hommes, dont lui : « Oui, j’étais un horrible porc et je m’imaginais être un ange »

Du libertinisme au  puritanisme, le discours est donc un abîme d’ambiguïté, où se loge une misogynie rampante.

Le titre est une référence à la Sonate pour violon et piano n°9 en la majeur, de Ludwig van Beethoven, dite « Sonate à Kreutzer », qui dans l’ouvrage intervient au paroxysme de la jalousie et de la violence des sentiments des personnages. (Par la suite, le compositeur tchèque Leoš Janáček s’inspirera du texte pour l’une de ses œuvres).

Si La Sonate à Kreutzer est un roman sur « l’amour charnel, sur les relations sexuelles dans la famille » comme l’auteur en définit lui-même le thème, Sophie Tolstoï y lira des paroles accusatrices, et interprétera comme une attaque personnelle ce récit qui lui a « immédiatement occasionné une blessure, [l]’a humiliée à la face du monde entier et a détruit le dernier amour entre [elle et son mari] » (Sophie Tolstoï, Journal).

Elle répondra donc aux positions sur le mariage et la place de la femme dans le couple défendues par Léon Tolstoï dans l’ouvrage À qui la faute ? (1892-1893).



A qui la faute ?

Souvent en contrepoint de La Sonate à Kreutzer, le récit met en scène une toute jeune femme, Anna, bientôt mariée au prince Prozorski, de vingt ans son aîné, et qui vivra dans l’amertume de ne « rencontrer chez son époux qu’un désir charnel, alors qu’elle espérait un doux bonheur conjugal » et une vie de famille harmonieuse organisée autour de leurs enfants.

Plus tard, séduite par un autre homme, Bekhmetiev, elle résistera à toute tentation adultérine, tout en se demandant : « pourquoi [cet homme] n’était-il pas son mari ? C’est avec cet idéal qu’elle s’était mariée » (p. 165).

Sophie s’applique donc à répondre à Léon sur des points précis, reprenant formellement des motifs tels que le rôle des enfants au sein du couple et l’angoisse de la mère ; la femme qui s’épanouit, assume finalement sa sensualité et déstabilise ainsi son mari poussé dans les retranchements de la jalousie…, le jeu de miroirs courant tout au long du récit, jusqu’au meurtre de l’épouse par le mari, calqué sur celui de La Sonate à Kreutzer.

La construction du récit est ici beaucoup plus classique, mais reflète tout aussi bien l’état d’esprit de l’auteur : le point de vue livré est celui de l’héroïne, Anna, qu’on devine d’emblée être l’incarnation de Sophie Tolstoï. On voit dans la façon dont elle sublime le personnage sa réaction de femme blessée, cherchant à se draper dans sa dignité : Anna est la plus belle, la plus futée, mère aimante, injustement malheureuse mais toujours droite et intègre…

Car si la femme est dans La Sonate à Kreutzer décrite comme une hystérique, elle n’est dans A qui la faute ? que calme, épouse qui subit mais choisit de faire le moins de vagues possible pour le bonheur de son couple et de sa vie de famille. L’idée qui traverse tout le roman est celle qu’une femme recherche un « amour pur et désintéressé », à l’opposé d’un désir sexuel « brutal » qui motiverait l’homme.

« Je voulais montrer la différence entre l’amour d’un homme et celui d’une femme. L’homme met au premier plan l’amour physique, la femme idéalise et poétise l’amour, il y a d’abord la tendresse, l’éveil sexuel ne vient qu’après », dira l’auteure.

Car si La Sonate à Kreutzer tend à démontrer que c’est bien la bestialité des relations qui nuit au couple, elle est également un aveu d’incompréhension face au couple, de Léon Tolstoï face à son propre couple. Ce à quoi Sophie Tolstoï répondra, à travers les mots d’Anna, mourante, qui s’adresse à son assassin de mari : «  ce n’est pas ta faute, tu n’as pas su comprendre ce qui importe le plus quand on aime » (p. 197).



L’incompréhension et la détérioration du couple à force d’usage

Ces deux romans, sont donc réunis par le thème de la détérioration des couples à force d’usage, et de la distance qui sépare parfois les aspirations des époux, conduisant à une incompréhension dont il semble impossible de s’extirper.

À travers un langage simple, ce sont là deux visions du mariage et de l’amour qui s’affrontent, le personnage principal de chaque récit défendant et incarnant les idéaux et les désillusions de son auteur.

Les deux récits sont cependant très marqués historiquement, géographiquement, situés socialement dans la haute bourgeoisie russe du début du XXe siècle. Ils n’ont cependant que peu de résonances aujourd’hui, au vu des évolutions des rapports hommes – femmes et des discours sur les relations conjugales qui peuvent être tenus. Cette dualité, cette opposition tendrait aujourd’hui à être dépassée …

Cet affrontement littéraire peut toutefois avoir valeur de témoignage, de « document historique » sur la relation du couple Tolstoï, et plus largement sur la morale et les rapports sociaux d’une époque. Un affrontement littéraire fortement inégal cependant, car là où Léon Tolstoï voulait incarner un idéal, une ligne de conduite qu’auraient suivie ses contemporains, Sophie Tolstoï, attaquée, ne fait que justifier « l’amour pur et désintéressé » qu’elle aurait souhaité, sans chercher à promouvoir l’émancipation de la femme ou un quelconque renouvellement  des modèles…


Bérengère A-B, AS Bib.

 

 

 

Léon TOLSTOÎ SUR LITTEXPRESS

 

Léon Tolstoi La guerre et la paix

 

 

 

 

 Article de Catherine sur La Guerre et la Paix.

 

 

 

 

 

 

 

Tolstoï La mort d'Ivan Illitch

 

 

 

 

Article de Lauralie sur La mort d'Ivan Illitch

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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13 juin 2012 3 13 /06 /juin /2012 07:00

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Léon TOLSTOÏ
La Mort d'Ivan Illitch
suivi de Maître et serviteur

et de Trois morts

1ère édition : 1886 (Russie)

traduction :

Michel-R Hoffmann

Boris de Schoelzer

Jean Wladimir Bienstock

Le Livre de Poche
Collection Classiques


 

 

 




Cette édition de La Mort d'Ivan Illitch regroupe trois nouvelles de Tolstoï ayant pour thème commun la mort.



« La Mort d'Ivan Illitch »

Ivan Illitch, brillant juriste, mène une vie paisible et ordinaire, aimé de sa famille et de ses amis. Cette existence sans heurt est pourtant interrompue par une maladie inexpliquée, qui, petit à petit, a raison de lui. Dans sa longue et douloureuse agonie, il comprend le mensonge dans lequel il était et demeure plongé : peu à peu le masque tombe, dévoilant des médecins incompétents, une femme acariâtre, des amis intéressés. Une société hypocrite et vaine évitant la question pourtant primordiale de la mort et, par là-même, celle de la vie. Une société dont il faisait partie, dont nous faisons tous partie.

« Comme dans un miroir, il s'était vu en eux, avec toute sa vie, et s'était rendu compte que la réalité n'était qu'un monstrueux mensonge, destiné à cacher et la vie et la mort. »



« Maître et Serviteur »

Vassili Andréitch Brékhounov est un riche - et avare - marchand. Alors qu'il part avec son garçon de ferme Nikita marchander une forêt voisine, il est surpris par une tempête de neige et s'égare. Forcés à passer la nuit dans un champ enneigé en pleine tempête, les deux hommes tentent de survivre jusqu'au matin, chacun à leur façon.

« Est-il mieux ou moins bien dans ce monde où il s'est réveillé après sa mort définitive ? A-t-il éprouvé une déception ou bien a-t-il trouvé là-bas précisément ce qu'il attendait et espérait ? Nous le saurons tous bientôt. »



« Trois Morts »

Malade de la poitrine, Maria Dmitrievna veut se faire soigner en Italie, mais ne peut supporter le voyage. Pendant ce temps, dans un relais, le vieux Fédor vit ses derniers instants, et cède ses bottes au petit Sérioja, en échange de la promesse de lui ériger une pierre tombale. Celui-ci abattra un arbre pour lui construire une croix.

« Les feuilles luisantes, calmes, murmuraient dans les cimes, et les branches des arbres vivants s'agitaient lentement, majestueusement au-dessus de l'arbre abattu, mort. »



Dans le recueil La Mort d'Ivan Illitch, Léon Tolstoï nous présente six morts, toutes de causes différentes mais comportant des points communs. Dans chacune des trois nouvelles, la mort amène à une réflexion du personnage sur cette dernière et indirectement sur la société, afin d'inciter le lecteur à en tirer des leçons.

D'abord, le recueil est une réflexion sur la mort. Il s'agit d'un thème difficilement abordé par les hommes – autant dans la réalité que dans le recueil – et Tolstoï place le lecteur face à elle, le forçant à y réfléchir.

Le lecteur doit d'ailleurs aussi réfléchir sur leur attitude par rapport à elle. Il critique, notamment dans « La mort d'Ivan Illitch », cette attitude qui devient un réflexe d'éviter l'évocation de la mort, voire de ne pas se sentir concerné. Ivan Illitch, pour prendre la première nouvelle comme exemple, comprend ainsi avec amertume que, contrairement à ce qu'il avait pu croire, il est « un homme en général », soumis aux mêmes fatalités que les autres.

Tolstoï ne propose pas que des réflexions d'une parfaite neutralité, mais aussi des opinions plus personnelles. Par exemple, il réfléchit au rôle de l'entourage de la personne à l'agonie. Très souvent, cet entourage rend la mort encore plus difficile. Ainsi, dans « La mort d'Ivan Illitch », la compagnie du docteur et de son épouse devient insupportable à Ivan et il finit, à l'article de la mort, par ordonner qu'on le laisse enfin seul. Dans « Trois morts », Maria Dmitrievna ordonne à sa cousine de ne pas pleurer car cela rend les choses encore plus pénibles pour chacun. Ce comportement du malade, qui pourrait sembler choquant, est en réalité tout à fait recevable. À chacun d'y songer.

Autre exemple : le rapport à la religion. Dans ce recueil, la religion est inutile face à la mort, voire est présentée comme un moyen employé par les superstitieux pour se guérir. Ivan Illitch a ainsi brièvement l'idée de se soigner à l'aide des saintes images, mais se souvient vite que cela ne changera rien. Dans « Maître et serviteur », voyant la situation devenir critique, Vassili Andréitch supplie Saint Nicolas de lui venir en aide, mais se rend rapidement compte qu'entre la promesse de cierges et la réalité, il ne peut y avoir aucun lien. Les seules à accepter ce genre de solutions sont les femmes, comme Maria Dmitrievna de « Trois morts » qui trouve une certaine paix en se confessant.

Dans ses textes, Tolstoï semble même dévoiler un espoir bien à lui. Le mort trouve toujours un certain accomplissement, une certaine sérénité dans la mort. Dans « La mort d'Ivan Illitch », Piotr Ivanovitch, un des prétendus amis du défunt, est intimidé par l'expression sévère et accomplie d'Ivan Illitch. Dans « Maître et serviteur », Vassili Andréitch « rêve » de sa propre mort, rêve où ses attentes (de Dieu ?) sont satisfaites, où il trouve le bonheur.

Le recueil propose donc des réflexions sur le thème de la mort, mais ce thème peut être élargi à celui de la société, car les personnages sont en conflit avec leur entourage, justement à cause de cette mort prochaine.

Ensuite, le recueil incite à une réflexion sur la société, mais pas uniquement sur cette dernière face à la crainte de la mort.

Ce qui frappe lorsqu'on lit « La mort d'Ivan Illitch », c'est cette hypocrisie permanente qui entoure le personnage. Il sait qu'il va mourir, son entourage le sait, son médecin aussi, probablement, mais tous autour de lui le nient. Plus encore, dès les premières pages, on nous montre des amis affligés de son décès... mais qui en leur for intérieur ne pensent qu'à l'avancement qu'ils pourront obtenir, voire finissent par se réjouir de le voir mourir à leur place. « Faut-il qu'il ait été godiche, cet Ivan Illitch ! Ce n'est pas comme nous autres !... »

Les seuls personnages à accepter la mort d'Ivan Illitch sont son fils et son serviteur. Dans chaque nouvelle, les personnages issus de milieux modestes, comme les paysans et les domestiques, acceptent plus facilement la mort. Dans « Maître et serviteur », Nikita la sent arriver, et cette pensée ne lui semble pas « très désagréable ou trop effrayante ». En effet, étant plus proches de la nature, ou menant une vie difficile au service des autres, ces personnages sont plus à même d'admettre la fatalité.

Quant au fils d'Ivan Illitch, étant jeune, il n'a pas encore été perverti par la société. En effet, il est insinué dans le recueil à plusieurs reprises que plus les individus sont haut placés dans la société, plus ils sont hypocrites et incapables de compassion.

Le lecteur doit prendre ces exemples pour lui et son entourage. Certes, les rapport de classes sociales ne sont en principe plus tout à fait les mêmes dans la France moderne, mais se posent tout de même les questions de la sincérité, du comportement à adopter envers autrui.

En conséquence, on peut déduire l'intention de l'auteur de prôner une vie simple, proche de la nature et surtout éloignée des perversions sociales qui incitent les individus à fuir leur mort et par là-même à fuir une partie à ne pas négliger de leur vie.

Tolstoï défend des valeurs altruistes. Cela est illustré dans « Maître et serviteur », où Vassili Andréitch, voyant que le froid s'intensifie, est tenté de partir seul afin de sauver sa vie. Il échoue et revient auprès de Nikita. Il fait alors le sacrifice de sa vie pour protéger son serviteur du froid, et cela le rend heureux. Ces valeurs altruistes sont cependant indépendantes de la religion dans le sens où c'est à chacun de les trouver et de les appliquer par soi-même.



En conclusion, La mort d'Ivan Illitch ne répond pas à la question sur la nature de la mort. Le lecteur doit être actif, doit réfléchir par lui-même aux pistes proposées par l'auteur sur le sens de la mort, de la vie, les perversions de la société...

Mais ce recueil, en dépit de son titre, n'est pourtant pas pessimiste. Il propose en fin de compte un espoir dans la mort : l'atteindre, c'est se réconcilier avec soi. La note finale du recueil est d'ailleurs que, quoi qu'il arrive, la nature et la vie triompheront toujours.



Avis personnel

Il est selon moi nécessaire de dire qu'il est facile de lire Tolstoï – du moins ce recueil. L'écriture est fluide, il n'y a pas de grandes descriptions et aucun mot particulièrement ardu. À ceux qui hésitent : tentez, ce n'est pas parce qu'il s'agit d'un classique russe que cela est illisible.

Ensuite, ce livre est intéressant pour sa description de la société russe : les différences de classes, les goûts de la haute société... Il est amusant de voir les aristocrates considérer que parler français est du dernier chic et lire la Gazette. Et, quelque part, on ne se sent pas dépaysé ; Russie et France se ressemblaient plus que ce que l'on pourrait croire.

Je conseille ce recueil à tous ceux qui désirent commencer leur culture littéraire russe, ou à ceux qui réfléchissent et remettent en question leur façon de vivre.

Note : « Illitch » semble parfois s'orthographier avec un seul « l ».


Lauralie, 1ère année Éd.-Lib.   

 

 

Léon TOLSTOÎ SUR LITTEXPRESS

 

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 Article de Catherine sur La Guerre et la Paix.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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12 juin 2012 2 12 /06 /juin /2012 07:00

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Éric HOLDER
Nouvelles du Nord et d’ailleurs
Le Dilettante, 1998


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« L’homme est un être inconsolable et gai », disait Jean Anouilh.

Le recueil de nouvelles d’Eric Holder Nouvelles du Nord et d’ailleurs illustre bien cette drôle de rivalité, entre une vitalité essentielle et l’implacable avancée du temps.

À commencer par la couverture, solaire et dynamique, au cœur de laquelle se niche  une carte de France aux couleurs un peu passées. Déjà, les principaux thèmes de l’ouvrage sont donnés : voyages, cadence et mémoire.

Au fil des pages, le lecteur se laisse guider par l’écriture d’un voyageur peu commun au travers d’historiettes souvent drôles ou plus graves. Comme souvent, Éric Holder fait le récit de rencontres, de relations amicales, familiales ou amoureuses avec en toile de fond une réflexion sur le seul autre témoin de ces vies, qu’il prenne la forme de l’enfance perdue, de la jeunesse déjà consommée ou de la vieillesse qui viendra trop vite.

En opposition à ce temps imposé et souvent un peu lourd, l’auteur joue avec les mots et leurs sonorités et rend dynamisme et vitalité aux souvenirs, sans jamais se départir d’une certaine pudeur qui confère au texte une dimension poétique et sincère, parfois piquante, mais toujours attachante.

Ainsi, le rythme et le choix des mots laissent entrevoir un auteur libéré du carcan des conventions littéraires classiques, où l’on devine cependant  les échos de lectures fondatrices, comme Gérard de Nerval ou Swift.

Des voyages donc, des lectures, des amis et toujours, toujours, faire renaître le souvenir, l’observer d’un œil amusé, l’enlacer tendrement, et parfois, aussi, savoir s’en détacher, « enclencher la vitesse, et partir pour de bon ».


Laura, 1ère année Bib.-Méd.

 

 

 

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11 juin 2012 1 11 /06 /juin /2012 07:00

oh-les-beaux-jours-Marc-Paquien-aff.jpg

Samuel BECKETT
Oh les beaux jours
Mise en scène de Marc Paquien
avec Catherine Frot et Pierre Banderet
Théâtre de la Madeleine
19 rue de Surène, Paris
du 20 janvier au 29 mars


Tout ce que je vais vous raconter à propos des Beaux Jours – le peu que je vais vous raconter – je l’ai appris après la représentation. On est arrivés un peu en retard à la Madeleine, un quart d’heure, l’ouvreuse nous a placés sur les strapontins de punition. Ensuite, j’ai perdu la notion du temps. Un peu abrutie par les vapeurs de marc de gewurztraminer  de chez Lipp, j’ai vu Catherine Frot – je pensais que je la détestais – s’enfoncer peu à peu dans une sorte d’huître géante qui faisait corps avec la scène, jusqu’à disparaître complètement  sous les couches noires et ondulantes du monstrueux monticule. Derrière cette installation, en « fond d’écran », la photographie non moins désolée d’une plage déserte, éclairée par un soleil déclinant et que l’on imaginait volontiers mazoutée. Plaquée sur ce décor terrifiant, la voix de Winnie, plainte quasi monologuée qui a bercé mon hypnose de bout en bout, ininterrompue. Je n’ai rien gardé du texte, et ça ne me frustre pas. Le metteur en scène parle de cette musique de la pièce, et j’ai la certitude de l’avoir entendue. J’ai quand même récupéré le livret : c’est une femme, Winnie, et un homme qui pourrait être son mari, Willie. Willie est presque catatonique et Winnie tente de nourrir la conversation, mais elle s’enlise, délire, et perd la faculté de se projeter dans l’univers de l’autre, la seule façon de communiquer. Elle abreuve donc Willie de paroles décousues et vides de sens qui ne tirent au pauvre homme que quelques grognements, et c’est le chant de cette angoisse qui appelle à l’aide que Beckett a réussi à composer avec les mots les plus triviaux. C’est une sorte de poésie qui parvient à montrer sans dire, la forme d’écriture la plus aboutie – n’est-ce pas ? Cette pièce qui devrait remporter l’adhésion générale est tout de même controversée sur un point : Winnie est-elle une héroïne tragique ou comique ? Les nietzschéens diront : « l’homme social rit de tout, surtout du pire », et ils prendront cela pour une forme d’empathie dont il faudrait se féliciter. D’autres, la majorité, pencheront pour un mélange. Je pense que ça ne peut pas exister. La pièce est douloureuse au dernier degré, comme seuls peuvent l’être ces chefs-d’œuvre.

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Cyrielle, 2e année Éd-Lib.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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10 juin 2012 7 10 /06 /juin /2012 07:00

Toshiyuki-Horie-Le-Marais-des-neiges.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

HORIE Toshiyuki
堀江 敏幸
Le marais des Neiges
雪沼とその周辺
Yukinuma to sono shûnen
initialement publié au Japon
par Shinchôsha (2003)
traduit du japonais
par Anne Bayard-Sakai
Nrf Gallimard 2012







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Quelques Indications biographiques sur Evene


 

 

 

 

 

L'écriture de Toshiyuki Horie est très souple, ample et nous invite à voir Le Marais des Neiges par l'intermédiaire de certains de ses habitants, de leur histoire qui peut se déployer le temps d'une soirée – c'est le cas dans « Les points de repère » – ou plus longuement, mais la plupart du temps, la narration se déploie sur un temps très court avec des explorations du passé.



Le marais des neiges : un lieu qui relie toutes les nouvelles entre elles.

Tous les personnages sont liés à ce lieu.

 « Au jardin d'orties » :« Madame Oruchi ne s'était jamais mariée, et si désormais personne ne se formalisait de ce genre de situation, dans les environs du Marais des Neiges il y a trente ans c'était une raison suffisante pour que l'on vous voie d'un mauvais œil. » (p. 46).

Une référence à son école de cuisine est faite dans une autre nouvelle :


« Les feux » :  « tant qu'à faire, elle voulait que la nourriture soit la meilleure possible et, ayant obtenu son permis, avait convaincu Yōhei de la laisser aller suivre un certain temps des cours dans une étrange école de cuisine située au milieu d'une pente du Marais des Neiges. » (p. 103).
 

« Les berges en terrasse » : « Il réussit à joindre Monsieur Aoshima à l'usine, mais cette semaine, celui-ci devait déjà intervenir sur une remontée mécanique de la station de ski du Marais des Neiges et pour le démontage des pinspotters du vieux bowling qui venait de fermer, si bien qu'il ne pouvait se libérer avant dimanche. Décidément, il ne changerait jamais, à vouloir explorer ces machines inconnues, rit Monsieur Tanabe. » (p. 86).
 
On en déduit donc que les nouvelles suivent peut-être un ordre chronologique puisque « Les points de repère » (première nouvelle du recueil) est le récit de la dernière soirée du bowling et que dans « Les berges en terrasse », le bowling est déjà fermé.

 « Empiler des briques » :  « C'est pour les mêmes raisons qu'il s'était jadis passionné pour le ski, appris sur les pistes tranquilles de la station municipale du Marais des Neiges. » (p. 131).
 
 « Le versant en pente douce » : « Monsieur Kasuki, comme son ami disparu, était né dans une petite ville nommée Marais des Neiges, située au pied des montagnes, et à proximité de l'école primaire qu'ils fréquentaient il y avait une station de ski municipale. » (p. 183).



Deux nouvelles m'ont particulièrement touchée, « Les feux » et « Au jardin d'orties ».

 « Les feux »

La chute est empreinte d'une grande mélancolie, les personnages de Yōhei et sa femme sont très touchants, ils font face au destin, et notamment à la mort de leur fils de manière très noble. Yōhei est professeur de calligraphie et cette activité semble avoir envahi tout son être au point qu'il se confond avec cette activité. Or la calligraphie est une activité qui a un sens très profond au Japon, elle fait partie de son identité et a une porté philosophique. Comme dans les arts martiaux, c'est tout le corps qui s'exprime. Dans cette nouvelle, on voit que le souffle est très important pour la pratique de cette discipline : Yōhei a une diction particulière, lente et très posée. La mort du fils signifie-t-elle l'impossibilité de transmettre les traditions ?

Cependant, il n'y a dans ce recueil aucune tonalité tragique ; tout, et même les drames, se fait en douceur et avec beaucoup de poésie. En est-il de même quant à l'évolution des traditions au Japon : une évolution douce qui passe ainsi quasiment inaperçue ?



Le recueil fait une part belle à l'interculturalité tout en rendant hommage à la culture japonaise dans ce qu'elle a de plus profond : l'interculturalité ne peut avoir lieu que si chacun a sa propre identité.

De nombreuses références culturelles européennes jalonnent ces nouvelles : la musique dans « Empiler des briques », Alain-Fournier et la littérature française dans « Au jardin d'orties », mais aussi des skieurs français et la porcelaine de Limoges, toujours dans « Au jardin d'orties ».

 


 « Au jardin d'orties »

Une femme, Madame Oruchi, vient de mourir. Elle tenait une école de cuisine et s'était installée au Marais des Neiges après avoir quitté son école de Tokyo. On la considérait comme ayant toujours été célibataire.

Trois personnes la pleurent et s'interrogent sur la signification de ses dernières paroles, Madame Saneyama, Monsieur Kisuchi et Yōko.

 « Oruchi » peut signifier « ortie » or elle préparait une soupe à l'ortie, mets dont la saveur laissait Madame Saneyama perplexe. Bien qu'étant une de ses disciples, elle n'appréciait pas cette soupe, ce goût d'ortie. D'un point de vue symbolique, ce nom signifie pour Madame Saneyama la part d'ombre qu'elle ne pouvait pas comprendre chez Madame Oruchi, une part de sa personnalité culinaire, manifeste dans son nom, la déroutait... L'ortie pousse également en France et Madame Oruchi se faisait livrer de la vaisselle de Limoges : elle a clairement une relation avec la France. Elle remplace progressivement sa vaisselle abîmée ; cependant des nuances de couleur interviennent, même dans le cas d'une vaisselle très simple  :

 « Madame Oruchi possédait des pièces de vaisselle en simple Limoges blanc, en nombre correspondant à celui des couverts du restaurant, et avait pour principe de remplacer les pièces une à une , au fur et à mesure qu'elles étaient ébréchées ou cassées, dès lors que le service était en stock. De subtiles différences de teintes pouvaient exister selon les périodes, même dans les gammes de produits les plus classiques du fabricant, le design aussi pouvait changer, et tout cela menaçait de compromettre le maintien d'un ensemble harmonieux , mais elle expliquait qu'elle se refusait à changer tout son service sous prétexte qu'un seul élément aurait été manquant et se contentait d'acheter juste ce qui était nécessaire. » (p. 45).
 
Ce métissage subtil dans sa vaisselle peut renvoyer au métissage culturel qui la caractérise et fait partie de son mystère.


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« Le miracle de la fermière » est extrait du recueil Miracles écrit par Alain-Fournier, une œuvre qui figure dans la bibliothèque de Madame Oruchi. Une étudiante qui rédigeait un mémoire intitulé Meaulnes en tant que voisin était venue consulter cette bibliothèque et avait traduit cette nouvelle en japonais.

 Il est intéressant de constater que les protagonistes, après avoir pris connaissance de l'intrigue, vont s'interroger sur le titre « Miracles ». Ils s'attendaient plutôt à une œuvre religieuse. Or le choix de ce texte n'est pas anodin : le « miracle » décrit dans « Le miracle de la fermière » est très humain, aucune force divine n'intervient dans l'intrigue. C'est plutôt le miracle de la volonté de la fermière qui est décrit. Or ce récit entre parfaitement en résonance avec les destinées décrites dans Le Marais des neiges : derrière la banalité des destinées et des drames ou des joies de chacun se trouve sans doute un miracle : le miracle de la vie.

Il s'avère que Madame Oruchi avait souligné un passage assez significatif du récit, ce qui va mettre Madame Saneyama sur une nouvelle piste quant à la signification du dernier mot prononcé par la femme disparue.

Nous suivons dans ce récit le raisonnement des trois personnages, et notamment celui de Madame Saneyama qui va lire « Le miracle de la fermière ». Nous entrons pour ainsi dire dans l'esprit de la lectrice qui va progressivement faire le lien entre ce récit et Madame Oruchi. Ce jeu de poupées russes entre une œuvre d'un auteur français et la réflexion d'une femme japonaise sur la signification du dernier mot prononcé par une professeure de cuisine installée au Marais des neiges produit un effet littéraire des plus percutants du point de vue du dialogue des cultures.



Des « chutes » qui laissent la narration en suspens, de manière très poétique.

La dernière nouvelle du recueil « Le versant en pente douce » se termine de manière très poétique comme pour clore tout le recueil d'une tonalité lumineuse et pleine d'espoir. On ne peut donc pas dire que ce recueil soit la description d'un monde en déclin, mais plutôt qu’il évoque un monde où le temps fait son œuvre de manière, pour ainsi dire « naturelle ».



Le temps qui passe... une certaine mélancolie   .

Dans « Les berges en terrasse » Monsieur Aoshima peut être perçu comme une allégorie du temps au Marais des Neiges. Ce temps semble suspendu ; or on se rend compte que, à l'image de la modernité du reste du pays et des changements profonds qui ont eu lieu, le Marais des Neiges n'est certainement pas épargné.

« Quand je le vois [Monsieur Aoshima], je n'ai vraiment pas le sentiment qu'il ait vieilli, murmura Monsieur Tanabe en lui-même. Alors qu'il allait atteindre le milieu de la soixantaine, l'atmosphère qui entourait son corps n'avait absolument pas changé avec le temps. Alors qu'autour de moi cette simplicité, cette transparence ont disparu au cours des dix dernières années. Trop de gens confondaient la simplicité, la netteté, avec l'efficacité. Ce n'était pas parce que les choses étaient efficaces qu'elles étaient forcément simples, idée manifestement incompréhensible pour les gens qui dominaient maintenant le monde. Le Marais des Neiges était peut-être une exception, mais le paysage que l'on voyait défiler le long de la route était quasiment identique à celui qu'offrait une autre ville cinquante kilomètres plus loin. On trouvait d'immenses parkings, avec au bout une construction genre préfabriqué abritant un supermarché et une salle de pachinko. L'affaissement de terrain ne menaçait-il pas le fond de la vallée plutôt que les terrasses inférieures des berges qui le soutenaient ? » (p. 87).
 
Cependant, nous le voyons dans la chute de la nouvelle, la vitalité de Monsieur Aoshima n'est peut-être pas si inchangée que ça... Le marais des neiges n'est donc pas un lieu hors du temps.

Dans « Empiler des briques » (p. 134) Monsieur Hasune, disquaire, déprime en raison de l'apparition du cd :

 « Les choses avaient commencé à se gâter vers le moment où était apparue une rumeur annonçant la mise au point de nouveaux supports musicaux qui s'appelleraient "disques compacts", rumeur bientôt confirmée. »

 […]

 « Il avait déprimé, passé des jours à se morfondre, et avait commencé à manquer souvent le travail, même si ce n'était jamais sans prévenir. »

 « Il ne cessait de passer les disques à l'ancienne qu'il avait gardés plutôt que de s'en débarrasser et, pour faire entendre les disques compacts, il utilisait une borne d'entrée d'appoint qu'il avait demandé au père Yoshida d'ajouter au dispositif existant. » (p. 136).



L'espace

Le rapport à l'espace est un élément que l'on retrouve dans plusieurs nouvelles (« Les points de repère », « Empiler des briques », « Les berges en terrasse ») avec souvent une faille dans les repères ou une volonté de s'adapter à l'espace via divers subterfuges.

Parallèlement à cette recherche d'harmonie avec l'espace est peint par petites touches un tableau du marais des neiges que l'on peut de mieux en mieux visualiser, même s'il reste très mystérieux. Il s'agit plutôt de quelques indices qui sont donnés au lecteur à partir desquels il va pouvoir imaginer un lieu.



La poésie de ces textes

Des images, mais toujours sans emphase, parcourent les textes. Une très jolie métaphore est utilisée dans « Les feux » : le professeur de calligraphie, est comparée à une plume. Cette métaphore est empreinte d'une grande douceur mais aussi d'une tonalité plus sombre, celle de la tragédie discrète que nous vivons tous : le temps qui passe.

Vous trouverez dans ce recueil des hommes et des femmes dont les destinées se trameront en pointillé dans votre esprit de lecteur. Beaucoup d'espace est laissé à l'imagination, au non-dit. C'est peut-être cela le principe du vide dans l'art asiatique : le vide a autant d'importance et de signification que le plein. Toutefois, peut-être comme moi, certaines nouvelles vous laisseront perplexe et vont demanderont une relecture. Pour apprécier ce recueil il faut accepter les mystères simples de la vie, la poésie qui peut se dégager d'une boule de bowling, d'une pousse d'ortie ou d'un livre, d'une machine de découpe que vous utilisez tous les jours au travail, d'une collection de lampes, de disques ou d'un cerf-volant.

 

Toshiyuki Horie Le pavé de l'ours

 

 

 

 

 

Une autre œuvre de l'auteur traduite en français :

 

 

 

 

 

 

Marie-Laure, AS Bib.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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Published by Marie-Laure - dans Nouvelle
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9 juin 2012 6 09 /06 /juin /2012 07:00

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Edogawa RANPO

江戸川 乱歩
Le Lézard noir

黒蜥蜴
Kuro-tokage, 1929
traduit du japonais
par Rose-Marie Makino-Fayolle
Picquier, 1993
Picquier poche, 2000


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Edogawa Ranpo (1894 – 1965)
Voir biographie sur le site La Littérature japonaise.

 

 

 

Le Lézard noir

Monsieur Shōei Iwase est un riche bijoutier de Tōkyō. Il n’a qu’une fille, Sanae, qu’il souhaite voir épouser un fils de famille distinguée. Il reçoit un jour une lettre lui recommandant de faire attention à sa fille. N’y croyant pas d’abord, il commence à réfléchir ensuite quand il reçoit plusieurs lettres du même type. Il demande donc à Akeshi Kogorō, détective privé, d’assurer la protection de sa fille. Ainsi commence l’histoire du Lézard noir, cambrioleuse intelligente, maniant l’art du déguisement à la perfection et possédant une imagination débordante. Elle souhaite posséder l’ « Étoile égyptienne », diamant brillant de mille éclats et trésor national du Japon. Le Lézard noir va donc tenter d’enlever Sanae pour l’échanger ensuite contre la pierre précieuse qui est justement en la possession de monsieur Iwase. S’engage alors une course poursuite entre la belle voleuse et le détective privé.

Dans ce roman, Ranpo ne laisse aucune place à la description et à la compréhension de chaque personnage. C’est-à-dire que tout se passe rapidement. Il n’y a pas de temps mort. Cet aspect peut au départ dérouter car on peut donc moins s’attacher ou se retrouver dans un des personnages. Mais cette distance permet aussi de recentrer l’attention sur la succession d’énigmes.

Le personnage du Lézard noir, bien que certains aspects de sa personnalité et de son histoire restent flous, est très intéressant et mérite que l’on s’y attarde. C’est le personnage caricatural de « la méchante ». C’est-à-dire qu’elle possède toute la classe, la subtilité, la ruse et ce grain de folie attribué à tous les « méchants ». Elle est sans scrupules, manipulatrice et collectionneuse. Affreusement collectionneuse. C’est une pulsion irrépressible chez elle. Le Lézard noir adore berner de la police, joue « au chat et à la souris » très souvent avec Akeshi et n’hésite pas à se mettre en danger juste pour pouvoir continuer ce petit jeu. Ce personnage me rappelle beaucoup celui de Catwoman. Ce sentiment d’attirance entre le lézard noir et Akeshi ressemble à celui qui existe entre Batman et Catwoman, une voleuse elle aussi.

« Mais, madame, en quoi cette affaire vous passionne-t-elle ? lui demandait alors le détective en la regardant droit dans les yeux.

– J’adore les romans policiers. J’ai été absolument fascinée par l’histoire que m’a racontée la fille de M. Iwase, c’est tellement romanesque ! Et puis, quand je pense qu’un célèbre détective comme vous y est mêlé, j’ai l’impression d’être devenue moi-même un personnage de roman, si vous voyez ce que je veux dire », répondit la femme en noir.

Notre lézard noir, qui connaissait M. Iwase, s’était progressivement rapproché de lui et de sa fille et, avec son sens étonnant des relations sociales, n’avait pas mis longtemps à nouer des relations d’amitié avec Sanae au point de devenir sa confidente. »



Akeshi recourt autant aux déguisements que le Lézard noir. Cet aspect renvoie d’abord au changement de costumes dans une pièce de théâtre mais aussi à bien plus que cela. Quand un des personnages principaux se déguise, ce n’est pas seulement pour changer de vêtements et échapper à la police ou approcher de plus près son ennemi mais c’est avant tout pour changer totalement. Lorsque le Lézard noir se transforme, elle devient le personnage dont elle revêt l’apparence.

« Le Lézard noir descendit l’escalier à toute vitesse mais, au lieu de se diriger vers la sortie, entra dans sa chambre.

Trois minutes, il ne lui fallut pas plus de trois minutes.

Quand la porte s’ouvrit, ce fut pour laisser passer un jeune dandy. En chapeau mou et veston, des lorgnons prétentieux au nez, avec une épaisse moustache, il portait dans la main droite une canne en bois de couleuvre et sur le bras gauche un pardessus.

La transformation n’avait pas duré plus de trois minutes. Un véritable tour d’adresse, au même titre que la danse des sept transformations d’O-Some. »



Dans ce roman, on peut aussi déceler une tonalité fantastique. C’est un peu la « signature » d’Edogawa Ranpo. Toujours mélanger le réalisme et un sentiment d’incongruité, d’absurde qui peut mettre mal à l’aise, qui crée une certaine tension, la volonté de savoir ce qui se passe et donc de « dévorer » au plus vite l’histoire.

« Regardez comme ils sont bien faits… C’est presque trop, non ? Approchez-vous donc un peu plus de la vitre. Tenez, voyez-vous le fin duvet sur leur corps ? On n’a jamais entendu dire que des mannequins de cette sorte possédaient un duvet.

Sanae, soudain piquée par la curiosité, se rapprocha de la vitre. Ces poupées avaient un charme tellement étrange… C’est qu’il y avait vraiment du duvet. Et puis, pouvait-il exister des mannequins de cire avec une telle couleur de peau et des ridules tellement fines qu’elles en étaient criantes de vérité ?

« Mademoiselle Sanae, croyez-vous vraiment que ce soient des mannequins de cire ? »



Avis personnel

J’ai bien aimé ce roman. Notamment pour le personnage du Lézard noir qui m’a surprise à chacune de ses actions, de ses paroles, par sa façon d’être. J’avoue que j’ai malgré tout eu un peu de mal en ce qui concerne les énigmes et les changements de costumes. On se perd un peu. Il m’a fallu relire trois ou quatre fois la fin car tout se précipite vraiment et à un moment on se perd totalement dans les personnages. J’ai aussi apprécié l’idée que le personnage d’Akeshi se mettait un peu à la place du Lézard noir pour contrer ses plans. Ces deux personnages, me semble-t-il, font vraiment la paire bien qu’ils soient ennemis.


Alice. L., 2e Année Bib-Méd-Pat.

 

 

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Le roman a été adapté au cinéma par Yukio Mishima ; le film a été réalisé par Kinji Fukusaku en 1969.

 

 

 

 

 

 

Edogawa Ranpo sur LITTEXPRESS

 

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Article d'Hélène sur L'île panorama

 

 

 

 

 

edogawa ranpo la bete aveugle 01

 

 

 

Article de Valentin sur La Bête aveugle.


 

 

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8 juin 2012 5 08 /06 /juin /2012 07:00

edogawa-ranpo_la_bete_aveugle-01.gif

 

 

 

 

 

 

 

Edogawa Ranpo
江戸川 乱歩
La Bête aveugle
Mōjū, 1931
盲獣
traduit du japonais par
Rose-Marie Makino-Fayolle
Picquier poche, 1999



 

 

 

 

 

 

 

 

Edogawa-ranpo-01.jpg

 

 

 

Biographie

Voir le site  La Littérature japonaise.



La Bête Aveugle

Le récit commence lorsque Mizuki Ranko, célèbre modèle japonais, se rend à une exposition de peinture. Là, elle découvre une sublime sculpture la représentant et rencontre un curieux personnage : un mystérieux aveugle qui semble fasciné, subjugué, obsédé même par la statue. Il la caresse, la touche, la palpe comme s'il s'agissait de Mizuki Ranko elle-même. Totalement obsédé par cette icône, l'Aveugle finit par suivre la jeune femme, pénétrer par effraction chez elle, se faire passer pour un masseur, allant même jusqu'à l'enlever et la séquestrer chez lui. Il se crée alors entre les deux personnages une relation de fascination mutuelle, d'amour/haine basée sur la découverte du corps et sa répulsion (avec notamment l'image d'un mur entièrement sculpté en chair humaine, œuvre monumentale de l'aveugle créée avec des cadavres de femmes qu’il avait tuées précédemment). Mizuki Ranko finit par être assassinée et le meurtrier continue ses massacres de femmes sans être inquiété.



Mon avis

Au premier abord, j'ai trouvé ce livre particulièrement dérangeant à cause de la manière dont l'auteur décrit les corps des personnages de manière obsessionnelle, compulsive. Le récit est par ailleurs assez difficile à suivre même si les personnages sont bien campés et si l'intrigue s'avère très efficace. C'est la raison pour laquelle j'ai dû le relire plusieurs fois afin de pouvoir réellement l'apprécier. Je  recommande particulièrement ce roman notamment pour son histoire et son style d'écriture et j'espère que La Bête Aveugle vous permettra de découvrir l'univers d'Edogawa Ranpo qui est très riche et très intéressant.

Valentin, 2e année Bib.-Méd.

 


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Le roman d’Edogawa Ranpo a été adapté au cinéma par Yasuzō Masumura en 1969. 

 

 

 

 

 

 

 

Edogawa Ranpo sur LITTEXPRESS

 

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Article d'Hélène sur L'île panorama

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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