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28 mai 2012 1 28 /05 /mai /2012 07:00

avec Yoko TAWADA, Michaël FERRIER et Florent CHAVOUET
Escale du livre, Bordeaux

31 mars 2012

 

 

Tawada-Yoko-Journal-des-jours-tremblants.gif

 

 

Tawada Yoko 

Journal des jours tremblants – Après Fukushima

précédé de Trois leçons de poétique

traduction de Bernard Banoun

Verdier, 2012.


« Interrogation sur l’image du Japon véhiculée par les Occidentaux et sur l’histoire de l’insularité de ce territoire. »

 

 

 

 

 

Michael-Ferrier-Fukushima.gif

 

 

Michaël Ferrier

Fukushima, récit d’un désastre.

Gallimard, 2012.


Enseignant de littérature à Tokyo, il est l’auteur de plusieurs romans et essais (Tokyo – petit portrait de l’aube et Sympathie pour le fantôme paru dans la collection l’Infini.)

 

 

 

 

 

 

Florent Chavouet Tokyo Sanpo Florent Chavouet

Tokyo Sanpo


Carnet de voyage sur Tokyo totalement incongru et surprenant.

Un nouveau moyen d’appréhender une ville inconnue, « le nez au raz du trottoir et l’œil à l’affût, arpenter le bitume et saisir les instants fugitifs, saugrenus et si caractéristiques dans leur étrangeté de la capitale du Japon. »

 

 

 

« En alliant les traditions les plus rigoureuses et le modernisme le plus pointu, le Japon plonge les Occidentaux dans un royaume de contrastes et d’excès. Trois écrivains et artistes nous font découvrir le Japon à travers la littérature et l’expérience qu’ils ont de ce pays. Ils évoqueront l’après 11 mars 2011. »

 

 

 

Une conférence axée sur le désastre de Fukushima afin de s’interroger sur l’impact de cette catastrophe. C’est à travers le vécu de ces trois auteurs que l’on découvre un Japon transformé, meurtri, mais dont les traditions essayent de perdurer malgré un pays en évolution.



Après l’événement tragique du 11 mars 2011, pourquoi est-il important de parler du Japon ?

Tawada Yoko : À vrai dire, j’ai été étonnée que l’on me pose de drôles de questions. Pourquoi les Japonais restent-ils aussi calmes ? Après ce qu’il s’est passé ? Pourquoi ne disent-ils rien ?



En plus de vos ouvrages, vous avez également écrit de nombreux articles pour des journaux allemands. Vous vous êtes désormais installée à Berlin depuis quelques années. Lorsque la catastrophe est survenue, vous l’avez vécue à distance, comment l’avez vous ressentie ? En tant qu’Allemande ou Japonaise ?

Tawada Yoko : Plutôt du point de vue allemand, car, ils étaient plus choqués que les Japonais eux-mêmes. Pour les Japonais, un tremblement de terre est un événement régional. En 1995, un grand séisme est intervenu à Kōbe, c’était un événement purement japonais. Cette fois, j’ai eu le pressentiment qu’il s’agissait de quelque chose qui concernait le pays entier, et même le monde entier. J’ai alors compris que ce cataclysme ferait remonter à la surface des problèmes sous-jacents enfouis depuis la Première Guerre mondiale.



Michaël Ferrier, vous, vous étiez sur place. L’avez-vous vécu en tant que Français au Japon ? Dans votre livre, vous racontez les faits de manière très imagée.

Michaël Ferrier : La question ne s’est même pas posée. C’était évident pour moi que j’allais écrire un livre sur ce qui venait de se passer. C’est comme si ce livre s’était imposé à moi. C’est une des catastrophes les plus médiatiques de l’ère moderne. On se rend compte qu’on ne peut rien faire face à ça. On ne cesse de voir des images, des films. C’est comme lorsqu’on regarde cet avion percuter les deux tours pour la trentième fois. Les images aplatissent un peu notre perception du monde. Le deuxième tsunami nous offre des images qui nous privent de compréhension et de perception. Lorsque l’on regarde le paysage, il y a un contraste impressionnant entre la zone épargnée et le reste du paysage. C’est comme si la catastrophe nous attendait au tournant. Les reportages n’ont jamais montré ça. L’odeur nauséabonde de la boue qui recouvre encore le sol. Un an après, on voit encore les arêtes de poisson sur le sol, on marche sur des coquillages et tout ce que la mer a laissé derrière elle.



Et que pensez-vous de ce calme des Japonais face au cataclysme ? Est-ce un cliché ? Quelles conséquences cela a-t-il sur la suite des événements ?

Tawada Yoko : Le calme chez nous, ne veut pas dire que l’on n’est pas remué. Lorsque l’on était enfant, on nous a appris qu’il ne faut pas crier, courir partout parce que c’est comme ça que l’on pourra survivre. C’est une attitude que l’on acquise. Seulement, je trouve qu’aujourd’hui, les gens réagissent avec beaucoup plus d’incertitude qu’il y a un an.



Florent Chavouet, vous, vous avez fait le voyage au Japon en deux ans. Tokyo puis retour à Manabé Shima. Pourquoi ce besoin de « croquer » le Japon ?

Florent Chavouet : J’avais besoin de ce dépaysement. J’ai suivi ma copine qui partait là-bas. Je me suis retrouvé au Japon sans travail, à ne rien faire. Alors je sortais et je passais ma journée à dessiner tout ce qui pouvait m’intéresser. Je voulais saisir ce qui se passait en face de moi de la manière la plus objective. C’est moi qui fais ces choix, qui interprète. Mais c’est le lecteur qui interpréte à son tour.

Michaël Ferrier : On arrive à s’intégrer ou pas ?

Non pas vraiment. Il y a un phénomène étrange au Japon. Moi je n’ai pas été si surpris que ça. Il n’y a que quelques pans du Japon qu’on connaît. L’étrangeté du Japon, je l’ai découverte petit à petit. Je ne pense pas que cette impassibilité soit naturelle.



Qu’est ce qui fait qu’on a envie de partager ce Japon ?
 
Florent Chavouet : Je ne pourrais pas expliquer pourquoi. C’est un environnement tentant pour un dessinateur. Je sortais et je dessinais tout et n’importe quoi.



Vous pouvez me raconter l’anecdote du vélo de votre livre ? Elle m’a fait beaucoup rire.

Florent Chavouet :  Il me fallait un vélo pour me balader. Alors j’en ai vu un abandonné, tout cassé. Je l’ai retapé et je m’en suis servi. Sauf qu’au Japon, les vélos ont une plaque d’immatriculation ; il faut se balader avec les papiers du vélo pour prouver qu’on est propriétaire. Alors je me suis fait arrêter et j’ai fini au poste. Ils m’ont emmené au grand commissariat. Le vélo comportait une déclaration de vol. Je me suis fait interroger par au moins dix policiers. Finalement il s’est avéré que la date de la plainte datait d’avant mon arrivée au Japon et j’ai pu être relâché.



En tout cas, vous avez gagné une belle histoire à raconter pour votre livre ! Yoko Tawada, vous avez été confrontée à une difficulté de traduction du japonais à l’allemand. Parce que ce n’est pas la même chose, cela ne doit pas être évident. Dans votre livre vous partez dans des digressions qui montrent que vous étiez vraiment perdue.

Tawada Yoko : Oui, c’est vrai, les jeux de mots ne sont pas toujours traduisibles. Ce que je cherche, c’est de me positionner dans un statut humoristique avec le mot. Je voudrais que l’on ait un esprit pétillant, afin de jouer avec les mots, ne pas s’arrêter au sens littéral et faire un vrai « jeu avec les mots » et pas seulement des « jeux de mots ».



Vous pensez que le 11 mars a eu une influence sur votre écriture ?

Avec les magazines on sent qu’il y a un changement. Ce cataclysme n’est rien de nouveau pour le Japon. La littérature japonaise du Moyen Âge était caractérisée par ces cataclysmes, on ne parlait que de ça. Ce qui est nouveau, c’est le nucléaire. Car cela impose une nouvelle réflexion sur le temps. C'est-à-dire que la mort ne vous saisit pas tout de suite, le temps est prolongé avant que la mort n’arrive. La vague ne vous tue pas tout de suite, et c’est cela qui terrifie.



Michel Ferrier, vous voulez réagir aux propos de Yoko Tawada ? Vous êtes sur les mêmes sentiments ?

Cela me fait penser à l’auteur japonais qui a reçu le Prix Nobel de littérature. Ŏé Kenzaburō. Alors qu’il avait décidé d’arrêter d’écrire, après la catastrophe, à plus de 70 ans, il se remet à l’écriture en prenant une direction tout à fait nouvelle. « Fukushima c’est comme si mon cœur avait explosé », disait un poète japonais. Et c’est exactement cela.

Dans le livre de Yoko Tawada et le mien, on retrouve exactement la même scène. Les bibliothèques tremblent et les livres se cassent la figure. Et cela traduit un véritable aspect symbolique dans le sens où il y a des livres qui vont résister et d’autres qui vont se casser la figure. Cela ne concerne pas que Fukushima, c'est-à-dire que l’Occident appelle cet événement « Fukushima » mais pour les Japonais, c’est seulement le « 11 mars 2011 ». C’est une manière de s’éloigner dans le temps de la catastrophe, mais c’est un événement qui concerne l’ensemble de l’humanité. Car cela concerne aussi toutes les grandes villes qui font du nucléaire aujourd’hui, cela concerne de nombreux pays, y compris la France. Beaucoup de pays vont devoir faire face à ce problème et se mettre à y penser sérieusement.



Yoko Tawada, avez-vous la même sensation vis-à-vis de cette réflexion sur les dangers du nucléaire ?

Oui, bien sûr. Au Japon il y a une cinquantaine de centrales nucléaires. Toutes ont arrêté de fonctionner, à part une seule mais qui ne devrait pas tarder également. Seulement, ce n’est qu’une décision provisoire. C’est le temps de trouver une solution pour répondre aux besoins énergétiques. Ce qui risque de se passer, c’est que les régions pauvres du Japon, particulièrement dans le Nord-Est seront obligées de rouvrir afin de fournir l’énergie nécessaire à la capitale Tokyo. C’est la question qui préoccupe le Japon en ce moment, tout le monde y réfléchit, mais va-t-on trouver une solution ?



Vous avez le même avis que Michaël Ferrier ; les Japonais l’appellent le 11 mars et non pas Fukushima ?

Évidemment, la question concerne le monde entier. Avec le nucléaire, la mer a été contaminée. Avec les courants, la contamination peut être partout. On ne peut pas savoir les conséquences que la catastrophe va pouvoir avoir. Les décisions devraient être mondialisées, et non pas prises individuellement par chaque pays. Nous sommes tous concernés. J’ai parlé avec un ingénieur qui m’expliquait que cela marche par énergie alternative, et s’il n’y a qu’un seul pays qui s’y met, cela reste inutile.



Et vous, Florent Chavouet, comment avez-vous vécu la catastrophe ?

En fait, je suis très embêté, car lorsque la catastrophe est survenue, j’étais dans l’avion pour revenir en France. J’étais coupé du monde. Lorsque je suis arrivé chez moi, je me suis couché et je ne savais encore rien. C’est le lendemain, lorsque j’ai été voir des amis qui font partie de l’association franco-japonaise que je l’ai su. Quand je suis arrivé, ils m’ont demandé si j’allais bien, si je n’étais pas trop perturbé. Ils m’ont expliqué les termes de la catastrophe. Au début, je ne les ai pas crus. Je n’ai connu personne qui ait été touché directement, mais j’ai des amis qui étaient là-bas. Il n’empêche qu’il a fallu cet événement pour que j’apprenne que la dame de l’auberge avait pour père un rescapé d’Hiroshima. On n’a pas approfondi le sujet car je ne savais pas quoi dire, j’avais peur d’être maladroit. Tout ça pour vous dire que ce n’est pas parce que je suis allé au Japon, que je connais mieux ce qui s’est passé.

Michel Ferrier: On avait vraiment la sensation que tout disparaissait. Là où le tsunami est passé, le paysage est plat, tout est marron, il n’y a plus de couleur, il ne reste que de la boue et puis ça pue. On ne peut pas dire que c’était la fin du monde mais c’était poignant. On ne l’a appris qu’après par le Ministre de l’Intérieur mais Tokyo a failli être évacué. C’est la direction des vents qui en a décidé autrement. Cependant le problème s’est posé. C’est vraiment un sentiment d’effacement du monde. Dans mon livre, je reprends un haïku que je trouvais très révélateur de la situation après le désastreux événement : « Je longe l’effacement des choses. » Le problème, c’est l’état d’urgence qui n’en finit pas. Il n’y a pas eu une seule vague mais plusieurs. On a retrouvé des personnes avec plusieurs T-shirt sur eux. Ils étaient montés dans la montage mais ils sont redescendus après la première vague pour récupérer des affaires. Seulement ils ont été pris par surprise par la seconde vague qui les a cueillis. Le pire, ce n’est pas quand la vague arrive mais quand elle repart, car elle emporte tout avec elle. C’est comme un effet de rasoir.



Vous avez aidé là-bas ; comment raconteriez-vous la réaction des gens que vous avez rencontrés ? Vous décrivez des réactions contemplatives ?

Je pense que c’est typiquement japonais. Après des événements comme cela, la moindre chose, vous l’appréciez. J’ai parlé avec un sauveteur pendant un long moment, et puis, au moment où il allait partir, il revient et il me dit : « Vous savez, le plus difficile c’est avec les noyés, quand vous les retrouvez vous ne pouvez pas les nettoyer, car sinon vous leur arrachez la peau. C’est comme ça que sont morts mon frère, ma sœur et ma mère». Et c’est là que vous voyez que même après ce qu’il lui est arrivé, il reste un sauveteur comme les autres, à retrouver les corps même s’il a perdu lui aussi des proches. Il ne voulait pas faire du sentiment en me disant ça, il voulait juste me dire que la mort qu’ils côtoient est une chose terrible. Alors je ne parlerais pas du Japon comme on le décrit ; comme cet archipel homogène et paresseux, mais d’un Japon qui a du caractère, avec insolence et humour. Toutes ces choses que l’on ne perçoit pas quand on ne fait qu’y passer.



Y a-t-il des clichés qui agacent sur le Japon et les Japonais ?

Tawada Yoko : Les clichés, c’est une affaire compliquée. Ce n’est pas quelque chose qui est faux, juste une image simplifiée. Et ce sont particulièrement les auteurs qui sont porteur de clichés.

Michel Ferrier : Me concernant, lorsque j’allais partir au Japon, un ami venait d’en revenir et il m’a dit : « Tu verras, les femmes là-bas sont très soumises et obéissantes. »

Tawada Yoko : Concernant celui-ci je peux l’expliquer ! Les hommes japonais ne disent rien, donc les femmes japonaises ne peuvent pas les suivre, dans ce cas.


Propos recueillis par Élodie, 2e année Éd.-Lib.

 

  

TAWADA Yoko sur LITTEXPRESS 

train-de-nuit.jpg

 

 

 

 

Train de nuit avec suspects. Articles d'Inès , Camille , Julien .

 

 

 

 

 

Tawada voyage a bordeaux

 

 

 

 Article de Camille sur Le Voyage à Bordeaux.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Florent CHAVOUET sur LITTEXPRESS

 

Florent Chavouet Manabé Shima

 

 

 

 

Article de Laura.

 

 

 

 

 

 


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Published by Elodie - dans EVENEMENTS
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27 mai 2012 7 27 /05 /mai /2012 07:00

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  Florent Chavouet Manabé Shima

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Le  30 mars dernier, sur les bords de la Garonne, je retrouve l'auteur-dessinateur du jour, Florent Chavouet, que j'escorterai toute l’après-midi dans le cadre de l'Escale du livre jusqu'à la librairie Comptines, où moult admirateurs l'attendent avec impatience :

 

 


– Et sinon, tu fais quoi comme genre de bouquin ?
– Des carnets de voyage. Entre le carnet de voyage et la B.D, en fait, où je raconte  mes séjours au Japon.



Mmh. S'ensuit une joyeuse discussion sur nos souvenirs respectifs du Japon où l'auteur a séjourné plusieurs fois et que j'ai visité l'été 2010.
Librairie-Comptines-Bordeaux.png
Après un parcours rapide dans Bordeaux et une quête intensive du «saint cannelé» (l'auteur a des goûts sûrs et le jarret dynamique), nous franchissons le seuil de la jolie librairie cours Pasteur.

Pendant que les accueillantes libraires discutent avec le gourmand créateur, je découvre les deux fameux « carnets de voyage » : Tokyo Sanpo, qui relate ses six mois d’aventures passées dans la capitale japonaise, et Manabé Shima, le récit de son séjour de deux mois dans une île inconnue des étrangers – et de très nombreux Japonais.

À première vue, le choix du papier épais, type Canson format A4, est excellent : j'ai l'impression de tenir en main les illustrations originales du voyageur. Seules la reliure, la pagination et la rare typographie dactylographiée rivalisent avec le poudré du crayon de couleur.

Déjà, ces teintes pures (et pas trafico-retouchées-criardes comme beaucoup de bandes dessinées ces derniers temps) me plaisent. Je m'attarde sur deux trois pages du premier, Tokyo Sanpo ; les commentaires me mettent le sourire aux lèvres, mais, préférant prendre le temps de m'immerger plus tard dans cet univers coloré et original, je m'arrête finalement à la lecture de la quatrième de couverture :

 

 

« Il paraît que Tokyo est la plus belle des villes moches du monde. Plus qu'un guide, voici un livre d'aventures au cœur des quartiers de Tokyo. Pendant ces six mois passés à tenter de comprendre un peu ce qui m'entourait, je suis resté malgré tout un touriste. Avec cette impression persistante d'essayer de rattraper tout ce que je ne sais pas ; et cette manie de coller des étiquettes de fruits partout, parce que je ne comprends pas ce qui est écrit dessus.

À mon retour en France, on m'a demandé si c'était bien, la Chine. Ce à quoi j'ai répondu que les Japonais, en tout cas, y étaient très accueillants. »

 

 

Puis la rencontre commence ; chacun y va de sa petite curiosité sur les voyages du dessinateur, ses aventures... et, petit à petit, une conversation moins formelle et très sympathique s'installe, favorisée par la décontraction de Florent Chavouet et la proximité créée avec beaucoup de ses lecteurs qui le connaissent déjà au travers de ses récits où il se met lui-même en scène, et de son blog qu'il alimente très régulièrement.

Peu après, lors de la séance de «peinturluration» de sushis à gogo et autres lapins personnalisés (chacun a bien sûr dans ses bagages les albums de l'auteur et en profite aussi pour en faire dédicacer de nouveaux pour des amis baroudeurs), on patiente avec plaisir : on cherche un dessin, on part d'une anecdote chavouesque, on commente, on rit, on y va de sa propre histoire dans les rues tokyoïtes et les yeux pétillent du souvenir de découvertes, d'installations, et de séjours pleins de surprises.

Ainsi, moi qui n'ai fait que feuilleter quelques pages de ce premier carnet de voyage, je le découvre au travers de toutes ces petites chroniques personnelles. Parfois, la mémoire joue des tours ; alors on cherche un quartier, une rue, un bâtiment où on a déposé ses valises, un jardin où on a fait la connaissance de compagnons de route ou de guides éphémères et dont on se souvient avoir croisé le croquis au détour d'une feuille de dessin. Mmh, là, j'avoue qu'une pointe d'impatience me turlupine. Vivement que je les découvre moi aussi !



Deux jours plus tard, ça y est, je les ai, ces fameux carnets, et toute l'après-midi pour les retourner, les contempler et les décortiquer à ma guise ! Et là, il faut bien le dire, le sourire n'a pas quitté mes lèvres de tout l'après-midi, quand ce n'était pas l'éclat de rire franc et sincère qui donne envie de faire partager ce livre, concentré de bonne humeur communicative.

Le récit en images de péripéties parfois rocambolesques (comme l'arrestation tonitruante du dessinateur par toute une brigade de police dépêchée pour interpeller ce voleur de vélo... pas volé),  des épisodes plus simples de la vie quotidienne rendus assez extraordinaires par le simple fait qu'ils se déroulent au Japon ou encore la retranscription d'une observation journalière constituent la base du premier livre, Tokyo Sanpo.

Chaque dessin trouve sa place dans un « chapitre », selon le lieu de sa confection. En effet, Florent Chavouet se déplace à vélo et s'arrête de dessiner selon l'humeur, et surtout selon  la météo du jour : dans un café les jours pluvieux, aussi bien que sur sa mini chaise pliante aisément transportable les jours de beau temps (ou du moins sans averse).

Florent-Chavouet-Shinjuku.jpgChaque quartier est présenté par une carte dessinée et un koban, sorte de mini commissariat de police typique où les « policiers » semblent plus occupés à renseigner les touristes qu'à courser les brigands.

Au delà de ce classement des dessins par quartiers, dont on peut découvrir les édifices typiques (les buildings de nuit d'Omate Sando, l'agitation des rues colorées de Shinjuku, les bassins pour pêcheurs citadins d'Okuto, les différentes versions colorées d'une même maison et leurs étals de fruits à Kita Shinjuku...), le carnet est truffé de rubriques à thèmes particuliers, qui ponctuent la lecture.

En tant que fan invétérée des jeux de mots (plus ou moins recherchés), j'ai particulièrement apprécié les « blagues à deux yens » qui mettent en image des plaisanteries sur des sonorités similaires (aux sens très différents) des langues française et japonaise. Ils traduisent avec humour la difficulté de la compréhension des civilisations occidentales et asiatiques dont l'origine des langues n'a aucun point commun. Florent-Chavouet-Tokyo-Sanpo-pl.jpg

Les « interludes » de « sociologie facile » consistent quant à eux à analyser des spécimens représentatifs d'une classe déterminée, comme les kobanois, ces policiers plus ou moins sympathiques, ou encore les salarymen. Celle du « salaryman strict » (qui sue son bol de nouilles) et du « salaryman cool » qui parle l'américain ( « where do you country comme from ? »)  sont d'ailleurs à mourir de rire.

Grâce à des dessins très réalistes, on découvre aussi, et en même temps que l'auteur, nous semble-t-il, toute la curiosité que peuvent susciter certains objets étranges pour nous, jeunes (et moins jeunes) Européens. Par exemple, le petit pot à spirale anti moustique, indispensable à toute grand-mère nipponne qui se respecte, la lampes aux « 5 clics » surprenante, le principe des cup noodles, les coussins en forme de cuisses de femme (habillées d'une jupe de secrétaire assez courte s’il vous plaît) pour homme d'affaires en manque d'affection féminine...

Et si vous avez eu comme moi la bonne idée de partir au Japon en plein mois d'août (comprenez en période de hammam généralisé), vous apprécierez– j'en suis sûre le projet de climatisation générale et anti cyclone –si seulement ! – page 29.

 

 

Florent-Chavouet-Manabe-Shima-pl.jpg

 

  Enfin, à ces anecdotes rigolotes s'ajoutent des dessins plus rêveurs de baraques typiques ou de végétation luxuriante des parcs de Tōkyō. Le second carnet de voyage, Manabé Shima, sélectionné lors du 38e festival d'Angoulême, contient d'ailleurs un plus grand nombre de ces images plus contemplatives, poétiques même, de cette île encore sauvage.

Ainsi, le coup de crayon habile et minutieux du dessinateur, les commentaires explicatifs et amusants de l'espiègle voyageur nous font découvrir, au travers d'un regard malicieux et toujours bienveillant, toutes les particularités de la capitale japonaise.

Pour les adeptes du Japon, il inspire une retour agréable sur nos propres souvenirs.

 

 

 

 

 

Mais j'ai aussi fait découvrir ce livre à des amis qui connaissent plus ou moins ce pays. Et si tous ont été touchés par ce regard et ces dessins, c'est que Florent Chavouet arrive à frôler de la pointe de son crayon l'essence de la vitalité japonaise... Ah, vivement le troisième volet !

(pour début 2013 certainement – yay ! –)


Florent-Chavouet.JPG
 

 

 

 

Laura Izarié, 1ère année Bib.-Méd.

 

 

 

 

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26 mai 2012 6 26 /05 /mai /2012 07:00

 

Joseph-O-Connor-Les-bons-chretiens.jpg

 

 

 

 

 

 

Joseph O'CONNOR
Les Bons Chrétiens
1ère édition 1991
sous le titre True Believers
Traduction de Pierrick Masquart
et Gérard Meudal
Phébus
Libretto, 2010


 

 

 

 

 

 

 

Joseph-OConnor.jpg

 

 

 

 

Biographie (source evene.fr)

Voir le site evene.fr.

 

 

 

 

 

 

Bibliographie sélective
Le dernier des Iroquois, Phébus, 2000 (Cowboys and Indians, Sinclair-Stevenson, 1991)
Les Bons Chrétiens, Phébus, 1996 (True Believers, Sinclair-Stevenson, 1991)
Desperados, Phébus, 1998 (Desperados, Flamingo, 1994)
À l'irlandaise, Robert Laffont, 1999 (The Salesman, Secker & Warburg, 1998)
Inishowen, Phébus, 2001 (Inishowen, Secker & Warburg, 2000)
Meurtres exquis, Nil, 2002 (Yeats is dead ! Amnesty education Ltd, 2001)
L'étoile des mers, Phébus, 2003 (The star of the sea, Secker & Warburg, 2002)
Redemption Falls, Phébus, 2007 (Redemption Falls, Harvill Secker, 2007)
Muse, Phébus, 2011 (Ghost light, Harvill Secker, 2010)



Les Bons Chrétiens

True Believers, Les Bons Chrétiens a été publié en 1991. Le recueil contient treize nouvelles de taille inégale. O'Connor peint l'Irlande des années 1980. À travers ses personnages, c'est tout un pays qu'il représente. Le vrai personnage principal de ce recueil est l'Irlande. Elle est présente d'un bout à l'autre. Les nouvelles ne sont qu'un prétexte à l'analyse de ce pays. Triste constat pour le lecteur que celui-ci : l'Irlande est au point mort. Le peuple irlandais est bloqué entre le désir de changement, de libération et la tradition écrasante « Le derniers des Mohicans »). La foi est extrêmement importante (« L'amour du prochain ») et toute tentative pour y échapper est vouée à l'échec (« Le derniers des Mohicans »). Le pays en lui-même est hostile, en raison de son climat (tantôt d'un froid glacial et tantôt d'une chaleur étouffante) et de son relief (les chemins étroits de la campagne opposés à la grande ville de Dublin). Autre sujet inévitable : la guerre civile en Irlande du Nord. Que ce soit pour les  membres de l'IRA (« Les collines aux aguets ») ou pour le téléspectateur, le conflit étaitt au centre de la vie irlandaise dans les années 1980. Là encore, le choix entre l'évolution et la tradition reste problématique et conflictuel.

La seule échappatoire serait-elle la fuite ? La réponse est non. Toute tentative d’évasion est vaine. Que ce soit la religion (« Le derniers des Mohicans », « L'amour du prochain »), la tradition familiale (« Les mères sont toutes les même, « L'évier », « Faux départ », « Ailsa »), les responsabilités, la société (« Le magicien d'Oz »), le passé (« Le fantôme »)ou la guerre (« Les collines aux aguets », « La fête chez les Bédouins »), la fuite se solde toujours par un échec cuisant et le retour à la case départ.

Des thèmes plus personnels sont aussi abordés: la solitude (« L'évier », « Ailsa », « Les bons chrétiens »), la mort (« La liberté de la presse »), l'alcoolisme (« Les mères sont toutes les mêmes », « Ailsa », « Le fantôme »).

La dernière nouvelle, « Les bons chrétiens », est un peu particulière. Racontée à la première personne, à travers les yeux de l'aîné de la famille (tout comme Joseph O'Connor) ce récit traite de la naissance d'une amitié entre une famille et une vieille femme, fervente croyante et pratiquante jusqu'à l'éclatement de cette famille avec le départ de la mère (O'Connor a lui-même perdu sa mère lorsqu'il était jeune). On sent bien l'inspiration personnelle de l'auteur à travers cette nouvelle, d'autant plus qu'elle se situe dans la ville où il a grandi. La manière dont elle est racontée et l'histoire en elle-même la démarquent du recueil. Il n'y aucun problème d'alcool, de guerre, de passé, la foi n'est pas un obstacle. Le seul élément perturbateur est le départ de la mère, l'éclatement de la famille. Cette nouvelle permet aux lecteurs de comprendre comment il faut aborder ce recueil : à travers les émotions des personnages. Il faut aller au-delà de ce qui est visible pour comprendre les choses. Ce sont les gens qui forment la société. Si la société va mal c'est parce que les gens vont mal.

L'Irlande est prisonnière, remplie de problèmes dont elle ne peut se débarrasser et constamment ressassés. O'Connor nous raconte son pays de manière très personnelle. Aucun autre auteur irlandais n'a cette vision de son pays. L'auteur ne juge pas, il constate. Au fond, le mal de la société irlandaise est présent dans toute société : « Peut-être est-ce cet enracinement profond dans sa terre natale qui lui permet d'avoir une aussi vaste perspective, un tel souffle. Sa lecture des émotions humaines est issue du monde auquel nous appartenons tous » (extrait de la préface d'Hugo Hamilton).



Résumé

« Les collines aux aguets » : Pendant la guerre civil, en 1989, un soldat de l'armée anglaise et un membre de l'IRA ont une relation amoureuse. Obligés de se cacher pour vivre leur histoire, ce sont aussi leurs idées et opinions qu'ils doivent mettre de côté. Une relation homosexuelle entre deux membres de partis qui se déchirent: le prix pour eux serait d'être découverts...

« e derniers des Mohicans »: l'histoire de deux amis lycéens que tout oppose : l'un, le narrateur, est très ancré dans la tradition irlandaise, ; l'autre, Eddie, artiste punk, rêve d'aller vivre à Londres. Quelques années plus tard le narrateur retrouve Eddie à Londres où il est devenu vendeur de hamburgers...

« Les mères sont toutes les mêmes » : Un jeune homme décide de dévier de son itinéraire initial pour suivre une jeune femme qui lui plaît. Mais après une nuit passée ensemble, la jeune femme se révèle bien différente de la veille ; elle cache au jeune homme un secret lourd de conséquences...

« Le magicien d'Oz » : Après une nouvelle vie ratée en Australie, un homme rentre en Irlande et rencontre un ami qui lui propose un emploi : agent d'entretien. Mais le premier jour, dans un magnifique bâtiment déserté par ses employés bien rémunérés, l'homme vole le portefeuille de l'un d'entre eux...

« Ailsa »: Un homme marié s'immisce dans la vie privée de sa voisine en volant son courrier qui s'entasse durant ses absences prolongées. Puis il va tomber amoureux d'elle...

« Le fantôme » : Lors d'une soirée très arrosée, deux couples d'amis parlent du passé. Maria raconte l'histoire de l'oncle Mike, un policier qui en 1968 a arrêté le bandit le plus recherché du pays qui, à l'époque, se faisait appeler « le fantôme ». Un jour, l'oncle Mike s'est mis à boire sans raison...

« Taxi blues » : Par une journée étouffante, un chauffeur de taxi renverse une jeune femme par accident. Lui veut l'emmener à l'hôpital mais elle refuse. Pourtant elle est enceinte...

« Faux départ » : En pleine nuit, un homme décide de quitter sa femme et pour de bon cette fois. Il prend un autostoppeur pour lui tenir compagnie. Mais est-il raisonnable de partir en pleine nuit de tempête sur les routes sinueuses de la campagne irlandaise avec cet étrange passager qui prétend sortir de prison ?

« La fête chez les Bédouins » : trois amis (le narrateur qui vient de se faire larguer, son ami alcoolique et sa copine) partent en voyage organisé en Tunisie. Le séjour est un fiasco: le narrateur est fou amoureux de la copine de son meilleur ami tandis que celui-ci se fait lamentablement remarquer sous l’emprise de l'alcool. Et puis il y a ce couple d'Anglais qui vient leur parler du conflit. Le soir, un spectacle est organisé par les autochtones en plein désert...

« L'évier » : La vaisselle dans l'évier ne ment pas : sa femme est partie. Il est enfin libre ! Libre de manger ce qu'il veut, de regarder ce qu'il veut, de laisser traîner les affaires où il veut. Mais il ne faudrait pas qu'elle tarde trop...

« La liberté de la presse » : Un accident de train a provoqué la mort de sa femme avec qui il était marié depuis trente-quatre ans. Quand il l'ont retrouvée, elle serrait dans son bras le Daily Sentinel, le fameux journal à scandale. Mais le problème c'est qu'elle ne lisait jamais le Daily Sentinel....

« L'amour du prochain » : Un prêtre irlandais vivant en Angleterre est en pleine remise en question. On ne doit pas faire ce genre de rêve lorsque l'on est prêtre. Et puis cette femme à l'église...ce ne sont pas des pensées de prêtre. Il n'y a qu'une chose qui puisset le remettre dans le droit chemin: la lettre de sa mère qu'il garde précieusement...

« Les bons chrétiens » : Un père de famille et ses trois enfants rencontrent, un jour
d'hiver, en allant à l'église, une vieille femme qui est tombée sur la glace en essayant de remplir sa bouteille en plastique d'eau bénite. Une belle amitié naît entre ces gens jusqu'à l'hiver suivant où la mère des trois enfants décide de partir. Une nouvelle vie doit s'organiser malgré la douleur et les difficultés. Puis, un jour, c'est la vieille dame qui disparaît...


Marjorie Prunet, AS Éd.-Lib.

 

 


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25 mai 2012 5 25 /05 /mai /2012 07:00

Pierre-Guyotat-Formation.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

Pierre GUYOTAT
Formation
Gallimard, 2007
Folio, 2009





 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pierre Guyotat en quelques mots

Pierre Guyotat est un écrivain et dramaturge français né le 9 juin 1940 à Bourg-Argental, dans un contexte difficile qu'était celui de la Seconde Guerre mondiale. Né d'un père médecin, et d'une mère polonaise, il passe son enfance dans une grande famille, marquée par les déportations et les camps de concentration. Il fait ses études dans un pensionnat catholique, et commence à écrire à l'âge de quatorze ans. Il envoie ses poèmes, deux ans plus tard, à René Char qui l'encouragera à continuer dans cette voie. Lorsqu'il a dix-neuf ans, il décide de partir pour Paris, où il continue d'écrire, et envoie cette fois-ci ses textes à Jean Cayrol (essayiste, romancier, mais surtout éditeur au Seuil).

C'est en 1960 qu'il écrit sa première fiction, Sur un cheval, publiée au Seuil en 1961. Sa vie d'écrivain, à peine commencée, doit être mise entre parenthèses puisqu'il est appelé en Algérie mais elle reprend dès 1964. À partir de ce moment, il entame une longue carrière marquée par plusieurs événements. Avec son ouvrage Tombeau pour cinq cent mille soldats, il sème un vent de panique. Le Seuil refuse de publier cet ouvrage, c'est donc chez Gallimard qu'il paraîtra en 1967. Dans son style cru et sans tabou, Guyotat parle de sexe entre hommes et de guerre, ce qui va faire scandale. Ce titre sera interdit dans les casernes françaises en Allemagne par le Général Massu. La même année, il est invité par Fidel Castro, (avec Marguerite Duras et Michel Leyris entres autres) pour assister à la Conférence Latino-américaine de Solidarité. Il y fera beaucoup de rencontres. L'année suivante, il crée l'Union des Écrivains est créée avec Nathalie Sarraute et Michel Butor, notamment.

1970, encore une année agitée. Gallimard publie Eden, Eden, Eden. la réaction est immédiate : le ministère de l'Intérieur interdit l'affichage, la publicité et la vente de cet ouvrage aux mineurs. Malgré une pétition internationale de soutien à l’œuvre, l'intervention de François Mitterrand et de G. Pompidou en sa faveur, l'interdiction n'est pas levée. Ce sera le cas seulement en 1981. Durant la période 1970-2000, la carrière de l'auteur est très prolifique ; il écrit des pièces de théâtre, collabore avec Jean-Luc Godard, et fait beaucoup de lectures publiques.

Il va se consacrer à l'éciture autobiographique dans trois œuvres :  Coma, paru en 2006 au Mercure de France, prix Décembre, Formation, Gallimard, 2007, et Arrière-fond, Gallimard, 2010.

Pour une biographie et une bibliographie plus approfondies, voir  wikipédia.


Résumé

Ce roman est autobiographique, mais aussi initiatique. Pierre Guyotat nous raconte l'histoire du petit garçon qu'il était, son évolution, sa vision du monde, et ce qu'il est devenu. C'est le récit de la « formation sensorielle, affective, intellectuelle d'un enfant né au tout début de la Deuxième Guerre mondiale ». Nous sommes plongés dans une époque où règnent les restrictions, mais surtout où les enfants arrivent à s'épanouir, à grandir. C'est avec un réalisme touchant que l'auteur nous montre un bout de sa vie, et de celle de sa famille. Il parle sans retenue de ses parents,de sa mère qu'il semble admirer, et de ce père qu'il respecte. Plusieurs thèmes sont récurrents, ce qui rythme et marque les différentes étapes de l'apprentissage du jeune garçon.



La motivation de l'auteur

Pierre Guyotat, pour cet ouvrage, a voulu « parler de l'Histoire », car il s'est rendu compte qu'elle faisait partie intégrante de sa vie. Comme l'indique le titre de l'ouvrage, il s'agit d'une formation, celle d'un petit garçon, et pour en parler il fallait bien commencer : « partir de zéro, mais zéro c'est 1940, ce n'est pas n'importe quelle date non plus ». Cette période a marqué l'auteur, mais ne l'a pas empêché de s'ouvrir au monde et de trouver la force de grandir. Il voulait un texte « plus intime et plus insaisissable », retranscrire la naissance de cet être « individuel, particulier » qu'il était. C'est la vie de cet enfant curieux de tout, existant en tant que tel à cette période qu'il a voulu nous relater, et nous faire partager.

Extraits d'un entretien vidéo de Pierre Guyotat sur le site de Gallimard:
 http://www.gallimard.fr/catalog/html/clip/A78444/index.htm



Les thèmes

Pierre Guyotat décrit sa vie d'enfant, et par la même occasion, partage les questions qu'il se posait, la vision du monde qu'il avait. C'est ainsi qu'à la lecture, apparaissent de nombreux thèmes qui semblent être essentiels dans la vie de ce jeune garçon.

Un des thèmes principaux est celui de la religion, ou plus particulièrement la,forte présence de Dieu. Comme nous l'avons dit précédemment, Pierre Guyotat a reçu son éducation dans une école catholique, où l'enseignement était dispensé par des Frères. Dès le début du récit, nous somme plongés dans un contexte où règnent les restrictions, mais aussi dans la vie du jeune garçon où la figure divine est présente. Dès son plus jeune âge, il apprend les histoires les plus classiques de la Bible, ou encore les différents Saints ou personnages majeurs. Petit à petit, le lecteur est emmené dans cet univers, et confronté aux pensées du narrateur. Malgré sa jeunesse, on est impressionné par l'importance de Dieu pour ce garçon.

En effet, très rapidement, il prend conscience de l'impact que Dieu peut avoir sur sa vie, sur sa façon de voir les choses. Ces souvenirs que Pierre Guyotat fait remonter du passé sont assez singuliers. Déjà enfant il donnait à Dieu une place particulière : « C'est de Dieu père et fils que je descends, et non de mon ascendance terrestre. » Une sorte de lien unique associe le garçon à cette puissance impalpable ; c'est un lien secret, totalement individuel, et surtout non imposé qui existe. Lorsqu'il se questionne sur son avenir, les choses apparaissent clairement : « je sais que j'ai le pouvoir de devenir saint à mon tour, que ce pouvoir c'est un engagement secret entre Dieu et moi. » Cette pensée le suit toute sa jeunesse, puisqu'à neuf ans, il est envoyé dans un pensionnat d'un village voisin pour trois autres années d'éducation.

En même temps que l'image de Dieu prend de l'importance, un nouveau monde s'ouvre à lui. Cela commence comme pour tout enfant, avec la découverte de nouvelles notions, de nouveaux mots ; il « comprend que d'autres parlent d'autres langues, et qu'il y a beaucoup d'autres humains qu[‘eux] », ou fait la différence entre histoire et géographie. Toutes ces nouvelles choses sont apprises en parallèle des notions de guerre, et d'occupation. Ce monde dans lequel il fait ses premiers pas ne semble pas l'effrayer ; c'est un enfant curieux que décrit un Pierre Guyotat adulte. Pourtant il apparaît « comme un enfant inquiet, tendu mais doté de sagesse et de faculté d'oubli naturelle à l'enfant en croissance ». Nous assistons à l'évolution de ses humeurs, de ses ressentis face aux autres et à la nature. Vers l'âge de six-sept ans, il découvre le cinéma, qui lui procure encore de nouvelles sensations auxquelles il semble bien s'habituer. Toutes ces découvertes se font dans une période difficile, mais de manière logique et naturelle.


De cet apprentissage du monde découle un apprentissage des hommes et de leur cruauté. La Deuxième Guerre mondiale a marqué les esprits, et Pierre Guyotat enfant n'y a pas échappé. Encore très jeune (quatre ans), il trouve le livre que deux de ses oncles ont écrit sur les personnes mortes dans les camps. Ainsi, raconte-t-il,

 

« le monde change pour nous trois, notre mère nous trouve errant sans forces dans l'appartement. Je vois qu'il y a un avant, en couleur, celui de la guerre et de la tragédie naturelle d'autrefois et un après, à jamais sans couleur, l'atteinte à l'image divine de l'Homme : ce corps nu écartelé sur une potence au sol, poignets liés au bois. »

 

L’Histoire pour lui est synonyme de désastre et de honte pour les humains :  

 

« Désormais pour moi enfant et adolescent, l'Histoire moderne ne se voit qu'en noir et blanc : 1939-1945, Hiroshima, la guerre d'Indochine, la terreur communiste à l'Est, la Guerre d'Algérie, la décolonisation ».

 

Il s'insurge contre l'horreur des hommes, mais surtout prend conscience de la lutte que certains doivent mener pour survivre face aux armées. Bien qu'il ne soit qu'un enfant, il a un regard très lucide sur les événements de son époque, et sur ce que les Hommes sont capables de faire à leurs semblables.

Comme dans tout roman initiatique, nous avons aussi une vision du caractère de cet enfant. Son innocence, mise en avant dans certaines scènes, se trouve mêlée de la perspicacité dont les enfants peuvent faire preuve. Au fur et à mesure de la lecture, nous sourions des remarques enfantines mais vraies de ce jeune garçon, et parfois nous nous étonnons. C'est le cas lorsque ses frères et lui s'amusent avec un ami et le poussent dans les orties. La réaction du jeune Pierre est radicale :

« mais déjà en moi une douleur plus forte que celle de la piqûre, la sensation d'avoir perpétré une cruauté la plus grande jamais commise au monde, la plus ineffaçable […] je redescends seul et vais m’asseoir et me renverser à plat ventre dans le carré d'orties, et je décide d'y retourner tous les jours de ma vie [...] ».

La culpabilité l'envahit et il souhaite se faire pardonner par sa mère, mais aussi par Dieu. C'est dans un style réaliste que l'auteur nous raconte ces événements qui peu à peu forment son enfance, mais aussi les rapports enfant/père qui sont très importants au moment où il les vit. Nous comprenons que cet enfant, grâce à sa curiosité, construit sa vie, ses moments de joies ou de peines et, malgré l'époque, arrive à évoluer dans sa sphère et à se créer peu à peu un monde personnel.

Plus le récit avance, et plus le jeune garçon évolue, prend ses marques. Petit à petit, l'enfant devient un jeune homme ; à partir de ce moment, une nouvelle découverte va rythmer sa vie. Cette nouvelle sensation, le désir, va grandir en lui et lui donner envie de découvrir de nouvelles choses, de faire de nouvelles expérience. C'est ainsi que le lecteur suit la vie de cet enfant et le voit prendre ses propres décisions, pour enfin partir de chez lui...



Toutes ces notions abordées, ces questions soulevées conduisent le lecteur à comprendre l'évolution de ce garçon en quête de savoir. Nous voyons que cela aboutit aussi à la connaissance de soi pour l'auteur, il commence à savoir ce qu'il est, ce qu'il veut devenir. Il arrive à mettre des mots sur ce qu'il ressent :

« […] je ressens que mon corps prochain […] se transformera, car je désire de toutes mes forces grandir, agir, et même mourir vite, dans toute ma force, pour rejoindre mon Créateur, père et fils. »

Tous ces souvenirs passés d'un petit garçon sont évoqués au présent, avec un réalisme touchant, sans tabous et sans limites, avec des yeux d'adulte. Peut-être est-ce là toute la force de ce récit que nous présente Guyotat ? Réussir à nous faire revivre ces moments passés, mais ancrés en lui, à travers une Histoire et une religion omniprésentes. Nous voici face à une formation étonnamment réaliste, perspicace grâce au recul de l'auteur, et à la mise en avant de ce personnage si jeune.


Claire, AS Éd.-Lib.

 

 

 

Pierre GUYOTAT sur LITTEXPRESS

 

 

Pierre Guyotat Coma

 

 

 

 

 

 Article de Lucas sur Coma.

 

 

 

 

 

 

 

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24 mai 2012 4 24 /05 /mai /2012 07:00

en partenariat avec  La Machine à Lire
le 29 mars 2012

à12h45
au CRM de l'IUT Michel de Montaigne
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Pour cette deuxième rencontre liée au projet ConviviaLitté, nous avons choisi de valoriser la production bordelaise de bandes dessinées. La rencontre s'organisait une fois de plus en partenariat avec  La Machine à Lire qui nous a procuré plusieurs exemplaires des créations de nos invités afin que nous puissions les proposer à la vente. Cet événement a réuni une quarantaine de participants au sein du Centre de Ressources Montaigne de l'IUT et autour d'une large proposition salée et sucrée. Nous tenons à remercier cette fois encore les membres de la promotion Andreae-Azimut.gifd'Année spéciale Bibliothèques-Médiathèques pour leur soutien culinaire. Merci également aux enseignants qui ont porté ce projet et à ceux ont assisté à la rencontre, ainsi qu'au personnel du CRM pour l'aide et l'accueil qui nous ont été fournis. Merci notamment à Delphine Gallot pour son efficacité et son enthousiasme dans ce projet.
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Nous recevions à cette occasion Jean-Baptiste Andreae, auteur et dessinateur BD qui vient de réaliser Azimut, Anne Montel, également dessinatrice, notamment pour l'édition jeunesse et qui vient de publier Shä et Salomé en collaboration avec Loïc Clément, également présent, et enfin David Fournol, ancien libraire à Oscar Hibou et qui aujourd'hui promeut la production liée à la bande dessinée par l'intermédiaire de son association « Et si rien d'autre n'avait d'importance ».

Après une brève présentation des parcours propres à chacun d'entre eux, la discussion s'est engagée sur l'un des premiers aspects récurrents du travail en bande dessinée qui implique bien souvent une oeuvre de collaboration. Une coopération s'établit alors notamment entre l'illustrateur et le scénariste, ce qui constitue un véritable moteur comme en témoignent Anne Montel et Loïc Clément. En effet, la naissance de Shä et Salomé résulte de la participation d’Anne Montel au concours « Jeune talent » du festival d'Angoulême pour lequel elle a eu le second prix. C'est à cette occasion qu'elle a réalisé ses premières planches représentant les deux héros de leur premier album.


Alors qu'elle comptait retourner à l'illustration jeunesse, Loïc Clément, qui s'était attaché à ces deux personnages, a poursuivi son œuvre et lui en a fait la surprise. Dès lors, à eux deux, ils ont donné vie à Jours de pluie, le premier album d'une série devant comprendre quatre volumes et visant à représenter une année de la vie d'un couple.

Pour sa part, Jean-Baptiste Andreae décrit sa collaboration avec le scénariste Mathieu Gallié, la plus importante qu'il ait connue jusqu'à présent. Ils ont réalisé ensemble huit albums. Jean-Baptiste Andreae explique alors que pour la partie qui le concerne, l'illustration, il cherche avant tout à apporter graphiquement au scénario originellement écrit et ce en adaptant son style à l'histoire. C'est à ce moment-là seulement selon lui que se crée une véritable interaction entre les deux sphères de création.

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Il présente par ailleurs le travail du scénariste comme celui qui consiste à écrire l'histoire, à la rendre attrayante mais égaleme

nt comme un travail essentiel et difficile de découpage qui consiste à fragmenter l'histoire en séquences avec une succession rythmant cette dernière. On y pense peu en effet à la lecture d'une BD mais cela constitue un véritable défi de faire tenir une histoire sur 46 pages. Quant au temps de travail que cela représente, Jean-Baptiste Andreae estime qu’il s'étend de un an à quatorze mois pour un album, en ce qui le concerne.



Au-delà de ce travail traditionnel de création, on voit de plus en plus s'inviter la sphère numérique dans l'univers de la bande dessinée. En effet, chacun des invités présents possède un blog et ce en raison des différentes possibilités et opportunités que permet ce type d'outil. Pour Jean-Baptiste Andreae, son blog lui permet avant tout de montrer autre chose que ce qu'il dévoile déjà dans son travail. Le blog constitue en quelque sorte une vitrine exposant ses travaux personnels mais lui procure également un moyen de dessiner pour son propre plaisir, sans autre visée que celle du loisir.

En ce qui concerne Anne Montel, son blog existe depuis six ans. Elle l'a mis en place alors qu'elle était encore étudiante. La première raison de cette création a été l'opportunité de recevoir par ce biais des avis extérieurs sur son travail. Cela représente également un moyen de faire découvrir ce qu'elle crée à des gens qui n'en auraient probablement pas eu connaissance sans cela. Par ailleurs, le fait de tenir ce blog l'oblige à prendre un moment pour elle, hors du travail, et lui permet de s'aérer l'esprit pendant un instant.

David Fournol, quant à lui, utilise son blog comme un outil de travail avant tout car il l'alimente de chroniques portant sur les bandes dessinées qui l'ont marqué. Il précise que 150 bibliothèques sont abonnées à sa newsletter, ce qui confirme l'aspect professionnel de ce blog et souligne par ailleurs une nouvelle forme de partenariat et de veille documentaire pour les bibliothèques.

De son côté, Loïc Clément avoue que l'un de ses travers est la procrastination. Or le blog l'oblige à faire quelque chose, à produire régulièrement. Cette contrainte devient alors une forme de gymnastique qui l'entraîne à continuer de faire vivre Shä à travers, entre autres, l'écriture des nouvelles de ce dernier. Par ailleurs, Loïc Clément considère qu'il s'agit d'un moyen de se substituer au travail de l'éditeur dans la mesure où le blog constitue un outil de promotion et de communication.
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Intervient alors une interrogation importante concernant le rapport de l'auteur à l'éditeur. En effet, un rapport de force semble parfois s'établir entre ces deux acteurs dans la mesure où souvent, selon le sentiment du premier de ces deux protagonistes, l'éditeur porte de moins en moins les projets et n'accompagne plus l'auteur. Dès lors, le numérique et le blog peuvent apparaître comme un substitut au travail de promotion qu'est censé réaliser l'éditeur.

Toutefois, on voit de plus en plus en conséquence émerger un nouveau procédé qui consiste en ce que l'éditeur récupère purement et simplement ce qui a été fait sur un blog et le publie tel quel, sans apport professionnel. En ce cas, l'éditeur se contente de saisir l'occasion en voyant qu'un blog a du succès.

Ce rapport de force est également très perceptible lorsque les auteurs reconnaissent pouvoir difficilement vivre de leur travail, voire pas du tout. Alors que sans l'auteur, l'œuvre ne peut exister, ce dernier ne perçoit en moyenne que 8% du prix de vente du livre. Ce pourcentage fait de l'auteur celui qui touche le moins dans l'ensemble du processus de vente de l'œuvre alors qu'il en est le créateur. Anne Montel et Loïc Clément espèrent dès lors qu'une action des auteurs se dessinera bientôt afin de tendre à un nouveau modèle économique permettant de revaloriser le travail de l'auteur.

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Cette nouvelle rencontre s'est clôturée avec les conseils très personnels de nos invités. Ainsi Loïc Clément souligne qu’il est importante de se rappeler que nous sommes tous liés par nos métiers et donc de travailler en étroite collaboration, avec une bonne connaissance de la chaîne du livre afin que chacun ait conscience des enjeux de l'autre et inversement, et que de cette manière puissent être construites des actions et des animations communes. Anne Montel, quant à elle, souhaite valoriser une nouvelle fois le travail essentiel et primordial de l'auteur, qu'il faut cesser d'oublier alors qu'il est le moteur de l'ensemble de cette chaîne du livre, inexistante sans son intervention première, et qui est prêt à participer à beaucoup de choses si libraires et bibliothécaires lui en offrent l'opportunité. David Fournol nous incite pour sa part à nous faire plaisir, avis auquel se range Jean-Baptiste Andreae. À noter que la rencontre s'est terminée sur une sympathique séance de dédicaces.

 

 

Ainsi s'est clos pour notre équipe le projet ConviviaLitté initié cette année et qui, on l'espère, sera reconduit l'année prochaine. Ce furent beaucoup d'émotions et de joie de soutenir un tel projet et d'organiser chacune de ces rencontres qui auront été, nous le souhaitons, enrichissantes pour tous.


En complément, voici les blogs de nos invités :
Jean-Baptiste Andreae : http://jb-andreae.blogspot.fr/
Anne Montel :  http://ahurie.blogspot.fr/
Loïc Clément :  http://nekokitsune.blogspot.fr/
David Fournol :  http://www.wmaker.net/fournoldavid/

 

 

 

ConviviaLitté, AS Bib 2011-2012

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23 mai 2012 3 23 /05 /mai /2012 07:00

Compte rendu d'une conférence de Philippe Pozzo di Borgo , auteur du Second Souffle, qui a inspiré le film Intouchables, aux éditions Bayard le 8 mars 2012.
 Philippe-Pozzo-di-Borgo-Le-Second-Souffle.gif

 

 

Photos de la conférence sur le blog des éditions Bayard .

 

Un homme souriant, tétraplégique et d’une quarantaine d’années s’avance dans son fauteuil roulant. Il va s’exprimer pendant une heure au milieu d’une foule d’admirateurs. Philippe Pozzo di Borgo est l’auteur du Second souffle, adapté au cinéma sous le titre des Intouchables. Cette comédie rocambolesque s’inspire de sa vie et le film fait exploser les records du box office français avec plus de 19 millions d’entrées.

Pendant la conférence, Philippe Pozzo di Borgo et son éditrice évoquent avec humour l’élaboration du Second Souffle. L’éditrice découvre dans ce manuscrit, reçu par la poste, une histoire extraordinaire et en phase avec la ligne éditoriale de la maison. Elle décide alors de le publier. Elle raconte que lors de ses nombreuses communications téléphoniques avec Philippe Pozzo di Borgo, elle laissait échapper par inadvertance un « Ne bougez pas… ».

L’éditrice reçoit donc un jour les 400 pages de Philippe Pozzo di Borgo, elle les juge douloureuses et mal écrites. Elle entre en contact avec lui : « il faut tout reprendre ! ». S’enclenche alors un travail de longue haleine entre l’éditrice et l’auteur, les « mal dit » et « recommencez » peuplent les corrections du manuscrit. Finalement, après un énorme travail de collaboration, le manuscrit est présentable. Il est publié en 2001. Le livre est bien sûr réédité depuis le grand succès du film. D’ailleurs, Philippe Pozzo di Borgo ne manque pas d’exprimer son contentement quant à la première et quatrième de couverture qu’il trouve à son goût.

La conférence se déroule par thèmes, l’éditrice lit des passages importants du livre et donc de la vie de son auteur et celui-ci les commente. On évoque d’abord Béatrice, sa première femme, l’héroïne de sa vie, puis son accident de parapente qui le rend tétraplégique. Philippe Pozzo di Borgo affirme que le plus dur, dans le handicap, ce n’est pas l’immobilisation mais la solitude : « le handicap arrive quand vous êtes seul » affirme-t-il. Béatrice, sa femme adorée, meurt d’un cancer. Pendant dix ans, Abdel, un jeune maghrébin banlieusard, devient son auxiliaire de vie. Ces deux « Intouchables », un aristocrate bien né et un taulard plein d’enthousiasme, se lient d’une grande amitié.

Il rencontre ensuite sa seconde femme, Khadija : « J’ai toujours eu un faible pour ces dames », avoue-t-il. C’est alors qu’il se lance dans le récit de sa rencontre avec elle : « À quoi sert-il d’être handicapé si on ne peut pas en jouer ? » Un soir, à une fête, il se trouve mal ; voyant cette jeune femme courir à son secours, il simule un évanouissement plus long qu’à l’habitude. Khadija tombe sous le charme ! Philippe Pozzo di Borgo vit actuellement au Maroc avec sa femme et ses deux filles. L’éditrice lui demande : « Pourquoi ne vivez-vous pas à Paris ? » À Paris, répond-il, les gens sont gênés par le handicap et cela se ressent dans leur attitude, tandis que les Marocains sont très spontanés. Au Maroc, Philippe di Borgo se sent comme tout le monde.

Malgré son handicap, cet homme est doté d’un grand sens de l’humour. Il a su s’entourer de personnes aimantes pour ne jamais rester seul. La souffrance lui a appris la patience. S’il affirme ne pas avoir la foi, Pozzo di Borgo croit néanmoins en l’espérance, et il termine son discours en citant Péguy : « Ça c'est étonnant, que ces pauvres enfants voient comment tout ça se passe et qu'ils croient que demain ça ira mieux, qu'ils voient comment ça se passe aujourd'hui et qu'ils croient que ça ira mieux demain matin ».


Quitterie, AS Éd.-Lib.



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22 mai 2012 2 22 /05 /mai /2012 07:00

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Luis SEPÚLVEDA
Les Roses d’Atacama

traduction de François Gaudry
Métailié, 2001

Collection Suites, 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Luis Sepúlveda

Luis Sepúlveda est un écrivain chilien, né le 4 octobre 1949 à Ovalle. Son œuvre, fortement marquée par l'engagement politique et écologique ainsi que par la lutte contre les dictatures des années 70, mêle le goût du voyage et son intérêt pour les peuples premiers. Son premier roman, Le vieux qui lisait des romans d’amour, traduit en trente-cinq langues et adapté au grand écran en 2001, lui a apporté une renommée internationale.

Très jeune, dès 1961, il milite dans les Jeunesses Communistes (sous Pinochet). Il est arrêté comme opposant politique et condamné à 28 ans de prison. En 1977, grâce à Amnesty International, il est libéré mais toujours condamné à 8 ans d’exil. Il en profite pour sillonner l’Amérique du Sud (Équateur, Pérou, Colombie, Nicaragua). Au cours de ses voyages, il s’intéresse aux peuples premiers et travaille comme reporter. A partir de 1982, il s’installe en Europe (à Hambourg puis dans les Asturies) où il travaille en tant que journaliste. Il continue ses voyages en Amérique du Sud mais aussi en Afrique. De 1982 à 1987, il rejoint Greenpeace en tant que coordinateur entre les différentes sections de l’organisation. Enfin, il milite au sein de la Fédération Internationale des Droits de l’Homme.



Les Roses d'Atacama

Les Roses d’Atacama se présente comme un recueil de 35 nouvelles.

A travers des souvenirs de voyages ou d’histoires qu’on lui a racontées, Luis Sepúlveda se propose de faire sortir de l’ombre des personnages, vivants ou morts, qui ont été chacun à leur façon des héros. Faisant preuve d’un grand humanisme, ces héros oubliés de toutes nationalités luttent souvent contre des systèmes autoritaires ou sont simplement des personnes qui ont marqué l’auteur par leur vision du monde.

« J’admire les résistants, ceux qui ont fait du verbe résister chair, sueur, sang, et ont démontré sans faire de simagrées qu’il est possible de vivre debout, même dans les pires moments » (« Shalom, poète »).

L’auteur, dans la première nouvelle (« Histoire marginales »), explique sa démarche : pour lui, « raconter, c’est résister », résister contre l’oubli, contre le totalitarisme, contre la tyrannie car « la parole écrite est le plus grand et le plus invulnérable des refuges, ses pierres étant soudées par le mortier de la mémoire ». Ce ne sont donc pas les « héros victorieux », dont tout le monde parle, qui l’intéressent, mais ceux qui dans l’anonymat se sont battus pour une cause.

« Ce qui se passe dans les quartiers riches ne m’a jamais intéressé, en revanche, je me soucie du sort de mon quartier San Miguel, de La Granja et de La Cisterna » (« Gásfiter »).

Mettant en lumière ces destinées restées dans l’ombre, l’écriture de Sepúlveda, simple et épurée, touche d’autant plus le lecteur. Les fioritures ne sont pas nécessaires pour montrer la beauté d’un lieu, l’humanité et le courage d’un homme ou la cruauté d’un autre, et c’est là que réside la force de ce recueil. Les courtes nouvelles (trois ou quatre pages en  général) vont à l’essentiel et sont la preuve de la maestria de l’auteur, qui nous avait déjà habitué à ce style simple mais incisif et émouvant dans  Le vieux qui lisait des roman d’amour (1992) ou encore Rendez-vous d’amour dans un pays en guerre (1997).

Les Roses d’Atacama est donc un recueil de nouvelles engagées, se présentant presque comme des récits de voyage, où se succèdent des portraits de destinées singulières, plein d’humanité, de tendresse, de chaleur.



Quelques thèmes et nouvelles

La résistance et la lutte contre l’oubli sont les maîtres mots de ce recueil mais permettent à l’auteur d’aborder d’autres thèmes qui lui sont chers.


La dénonciation des États autoritaires et des abus de pouvoir.

Ayant lui-même subi les conséquences d’une dictature, exilé pendant plusieurs années, Luis Sepúlveda n’hésite pas, en mettant en avant des personnages malmenés, bafoués par des pouvoirs autoritaires, à se présenter comme un auteur engagé, luttant contre toute forme d’abus de pouvoir. En racontant un bout d’histoire de ces personnages oubliés, il s’évertue à ce que leur souvenir reste vivace et à pointer du doigt leur bourreau.

Dans la nouvelle « Un homme nommé Vidal », il raconte sa rencontre en 1977 avec un homme du nom de Vidal, chef d’un parti syndical clandestin luttant contre la toute puissance des latifundistes qui exploitent, humilient et exterminent les paysans.

« Je suis allé pour la première fois en Equateur en 1977 et la réalité y était encore la même que celle décrite par Jorge Icaza ; des gens sans droits, sans ressources, sans autre abri que la nuit froide et silencieuse, car l’obscurité leur permettait de se raconter leurs désirs et leurs rêves. Et cette année-là, j’ai connu Vidal ».

Avec ce Vidal, tantôt victorieux tantôt roué de coup par les propriétaires terriens, il assiste à des réunions clandestines et organise un programme minimum d’alphabétisation. « Il n’y en a pas beaucoup qui savent lire, mais ça ne fait rien, la parole écrite donne des forces, unit ». Après quelques années, les deux compañeros se perdent de vue, mais Vidal continue et aboutit, de nombreuses années plus tard : notre narrateur, feuilletant un journal, tombe sur un article présentant l’inauguration d’une coopérative et accompagné d’une photo de son vieil ami, « Vidal Sánchez, dirigeant syndical ». La nouvelle se termine sur une citation de Brecht : « Il y a des hommes qui luttent toute leur vie : ceux-là sont indispensables ».

Cette lutte contre le pouvoir se distingue aussi grâce à un humour particulier : dans la nouvelle « Fernando », par exemple, l’auteur nous raconte comment la ville de Resistancia prend sous son aile un vieux chien mélomane qui manifeste son mécontentement à chaque fois qu’un musicien joue une fausse note. À la mort de celui qui était devenu la mascotte du village, Sepúlveda nous raconte « qu’une souscription populaire finança son monument qui se dresse en face de la mairie, mais en lui tournant le dos, c’est-à-dire en montrant son cul au pouvoir ».


Les voyages et la sauvegarde de la nature.

Au cours de ces nouvelles, Sepúlveda nous fait voyager, d’Amérique du Sud (territoire de ses origines) jusqu’en Europe (terre d’exil), en passant par l’Asie. Militant à Greenpeace, Sepúlveda n’hésite pas à dénoncer le système capitaliste qui détruit les forêts d’Amazonie et de Laponie, ou les mers d’Europe.

« Jamais dans l’histoire de l’humanité une mer ne fut aussi mal traitée que la Méditérranée. Pillée jusqu’à l’extinction de nombreuses espèces, humiliée par toutes les formes possibles de pêches illégales, et ses eaux sillonnées par toute sorte de marins d’eau douce qui ne voient dans la mer qu’un passe-temps, un parc de loisir qu’ils pourraient tout aussi bien trouver à Las Vegas ou à Disneyworld »,

 

nous dit-il dans « Baleines de Méditerranée », où il raconte dans quelles circonstances, en 1988, il a vu des baleines près d’une côte de Sardaigne.

Toujours grâce à son style si particulier, l’auteur retranscrit à merveille les sensations, l’émotion qu’il a pu ressentir lorsqu’il traversait la forêt de Manú, les pays scandinaves ou encore le désert d’Atacama (qui donne son nom au recueil). Il parvient de ce fait à sensibiliser le lecteur à la cause écologique et à transmettre le virus des voyages («Sur les traces de Fitzcarraldo »).

« La nuit en forêt enveloppe  tout de son silence particulier construit de mille rumeurs. C’est le mécanisme prodigieux de la vie qui tend ses muscles pour faciliter l’accouchement de la « Vénus Nocturne », une petite orchidée de la taille d’un bouton de chemise, d’un violet vif, qui ouvre ses pétales aux premières lueurs de l’aube et meurt quelques minutes plus tard, car la minuscule éternité de sa beauté ne résiste pas à la lumière de Manú qui change sans cesse, selon les humeurs du ciel, de l’eau et du vent ».


L’Histoire

Luis Sepúlveda n’hésite pas à intégrer dans son recueil des portraits de personnages historiques, que l’on oublie souvent, et que les manuels d’histoire évitent de citer. Il tente de ce fait de créer Une Histoire, celles des marginaux : « J’ai connu de nombreux pays et il y a trois ans que j’ai commencé à vivre dans les Asturies, à y imaginer mes livres, à intégrer une foule de marginaux dans une histoire qui ne s’écrira jamais, mais peu importe puisque j’ai appris des Asturiens que la vie est une série de petits triomphes et de grands échec » (« Asturies »).

Il va ainsi brosser quelques portraits émouvants de résistants qui viennent combler les lacunes de notre mémoire collective : on y trouve l’histoire du poète juif Avrom Sützeker, qui devint un leader important de la lutte contre le nazisme après avoir survécu à une de leurs fusillades extérminatrices (« Shalom, poète »), celle de l’écologiste argentin Lucas Chiappe, qui lutte contre la destruction de la forêt patagonienne (« Un certain Lucas ») ou encore le récit des militantes chiliennes Carmen Yáñez et Marcia Scantlebury, qui furent torturées mais ne parlèrent pas (« La brune et la blonde »).

En définitive, Les Roses d’Atacama est une œuvre aussi belle que marquante, qu’on lit avec plaisir et émotion et qui ne laisse pas indifférent.



Bibliographie sélective

1992 :  Le Vieux qui lisait des romans d'amour
1993 :  Le Monde du bout du monde
1996 :  Histoire d'une mouette et du chat qui lui apprit à voler
1997 : Rendez-vous d'amour dans un pays en guerre
1998 :  Journal d'un tueur sentimental
2001 : Les Roses d'Atacama
2003 : La Folie de Pinochet
2005 : Une sale histoire
2010 : L'ombre de ce que nous avons été
2011 : Histoires d’ici et d’ailleurs



Récompenses


Label du Prix Bernard Versele, catégorie 5 chouettes 1998
Prix Salicorne du 3e festival du Livre animalier pour la jeunesse 1998
Prix Sorcières roman 1997
Prix jeunesse Gabier du Salon du livre de Concarneau 1997
Prix de la Cité des livres, Cherbourg-Octeville 2004
Prix Mille pages jeunesse du roman 1997
Prix des CM1/CM2/6e du festival du livre pour la jeunesse "Lire aux éclats" de Sallanches, 1998
Sélection Éducation nationale (France)


Charlotte, AS Éd.-Lib.

 

 

LUIS SEPÚLVEDA sur LITTEXPRESS

 

Luis Sepulveda Histoire d une mouette 01

 

 

 

 

Article d'Anaig sur Histoire d'une mouette et du chat qui lui apprit à voler.

 

 

Sepulveda Le Monde du bout du monde Métailie

 

 

Article de Delphine sur Le Monde du bout du monde 

 

 

 

 

 

 


Luis Sepulveda Le Vieux qui lisait des romans d amour


Article d'Héloïse sur Le Vieux qui lisait des romans d'amour.





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Articles de Julie et d'Hortense sur Journal d'un tueur sentimental

 

 

 

 

 

 

LUIS SEPULVEDA la lampe d'aladino

 

 

 Article d'Agathe sur La Lampe d'Aladino.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Charlotte - dans Nouvelle
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21 mai 2012 1 21 /05 /mai /2012 07:00

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Éric REINHARDT
Le Système Victoria
Stock, 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Système Victoria est un roman d’Éric Reinhardt paru aux éditions Stock en 2011, lors de la dernière rentrée littéraire. Ce roman est une histoire d'amour et de sexe sur fond de critique acerbe du capitalisme.



Biographie.

eric_reinhardt_portrait.jpgNé en 1965 à Nancy, Éric Reinhardt est un romancier et éditeur de livres d'art français.

Dès la toute première œuvre de l’écrivain, le roman Demi-sommeil (qu’il fait paraître en 1998 aux éditions Actes Sud), le ton est donné. L’auteur a la critique satirique socio-familiale ancrée profondément dans le style et l’écriture. Chaque nouveau pas franchi dans le parcours d’Éric Reinhardt semble venir consolider cet état de fait.

C’est surtout son deuxième livre, intitulé Le Moral des ménages et publié aux éditions Stock en 2002, qui semble le plus confirmer l’omniprésence de cette atmosphère psychologiquement oppressante qui plane entre les lignes ouvertement et amèrement sarcastiques de l’auteur. À sa sortie, l’ouvrage fait beaucoup parler de lui.

La première victime clairement visée par Éric Reinhardt reste la classe moyenne dans ses déprimantes désillusions, en général, et chaque noyau familial (décortiqué constamment et sans détour) susceptible d’en faire partie, en particulier.

Le Moral des ménages décrit la descente aux enfers, psychologique avant tout, de Manuel Carsen, chanteur et écrivain au parcours affligeant. Issu de la classe moyenne, il a grandi au cœur des clichés qui caractérisent ce milieu social : un quotidien humiliant de consommation surveillée à la loupe, de longues séances abrutissantes d’écoute de France Inter et de visionnage de séries télévisées telles que Starsky et Hutch et Les Têtes brûlées

Ironie du sort ou cycle naturel, c’est ce même mépris dédaigneux et hargneux qu’il lance au visage de ses parents dans sa jeunesse que sa propre fille finit par lui renvoyer à la figure, bien des années plus tard.

Éric Reinhardt fait voler en mille morceaux toute lueur d’optimisme qui pourrait subsister dans l’esprit du lecteur à ce niveau.

Après Existence, qu’il fait paraître en 2004 aux éditions Stock, l’auteur signe, en 2007, un nouveau roman intitulé Cendrillon (chez le même éditeur).

Toujours sur fond de cette obsessionnelle classe moyenne, l’auteur retrace le parcours d’un jeune trader londonien qui s’évertue à camoufler les échecs et pertes qu’il ne cesse d’accumuler.

Éric Reinhardt est également éditeur en free-lance de livres d'art. C'est l’occasion renouvelée pour lui de travailler en collaboration avec différents artistes, dont le chorégraphe Angelin Preljocaj, l'architecte Christian de Portzamparc, le plasticien Sarkis ou encore le créateur de chaussures Christian Louboutin.

Source :  http://www.elle.fr/Personnalites/Eric-Reinhardt#



Le Système Victoria

David Kolski, le personnage principal, est directeur de travaux sur le chantier de la plus haute tour de la Défense, la tour Uranus. Il est âgé d'une quarantaine d'années et est marié avec Sylvie, une femme psychologiquement fragile, avec qui il a deux filles. Ils habitent en région parisienne.

Tout commence quand David repère une jolie femme dans une galerie marchande. Cette femme, c'est Victoria de Winter, une femme de pouvoir, DRH-monde de Killofer, une multinationale industrielle. Très attiré par cette femme, David vainc sa timidité et ose l'aborder. Il l'invite à prendre un verre. Malgré son envie d'accepter, Victoria refuse son invitation mais lui donne ses coordonnées et lui propose de se voir plus tard. Elle le quitte en prononcant « cette phrase inouïe : "Et nous verrons si l'étincelle existe encore." ».

Quelque temps plus tard, ils dînent ensemble au restaurant puis font l'amour et passent une nuit merveilleuse.

Puis le narrateur, David Kolski, raconte ses jeunes années. Son père, ouvrier d'origine polonaise, très autoritaire et strict sur la conduite des études de son fils. Puis ses études d'architecture à Paris, où il rencontre sa future femme, Sylvie, une amie de celle qui lui loue son appartement. Il raconte le début de leur relation. Mais surtout, il relate la découverte de la maladie de Sylvie : une maniaco-dépression qui l'a conduite à l'hôpital puis dans le coma. Il raconte également les relations difficiles avec ses beaux-parents qui ne désiraient pas qu'ils se voient car ils pensaient que David était à l'origine de la maladie de leur fille. Après sa guérison, Sylvie doit choisir entre David et ses parents ; elle le choisit et aura bientôt un enfant. Durant sa grossesse, elle désire renouer avec ses parents mais ceux-ci décèdent dans un accident de voiture. David décide alors d'épouser Sylvie qui n'a dorénavant plus de famille. La mort de ses beaux-parents consolide énormément sa relation avec elle.

Ce qui explique que, durant sa relation avec Victoria, David n'envisagera jamais de quitter sa femme car il l'aime et tient beaucoup à elle.

Dès les premières pages du roman, on apprend que Victoria mourra dans des circonstances tragiques, que David sera mis en cause et devra se réfugier dans un hôtel isolé. Quelques scènes se passent dans cet hôtel.

David et Victoria continuent de se voir régulièrement et couchent ensemble dans des hôtels de luxe. Ils échangent aussi beaucoup de mails, de sms et se téléphonent. Ils commencent à tomber amoureux. On apprend que Victoria est aussi mariée et a deux enfants.

David raconte sa vie sur le chantier de la tour Uranus et les délais de livraison très difficiles à respecter. Tandis que l'on suit Victoria aux quatre coins du monde pour son travail de DRH-monde de Killofer. Elle raconte à David les pulsions sexuelles pour d'autres hommes qu'elle a lors de ses déplacements. Ce qui le rend jaloux et lui donne envie de rompre. De plus, elle a proposé à David de travailler en tant qu'architecte, son premier métier, pour la construction du nouveau siège social de Killofer. Il a l'impression que Victoria fait traîner ce dossier pour qu'il n'aboutisse pas. Ce qui tend à refroidir leur relation.

Par ailleurs, des hommes d'affaires ont proposé une forte somme d'argent à David pour qu'il ralentisse son travail sur le chantier de la tour Uranus et ne respecte pas les délais de livraison. Tout d’abord, David n’accepte pas mais il finit par céder sur les conseils d'un de ses collègues du chantier.



David et Victoria se sont raconté leurs fantasmes comme faire l'amour à plusieurs, par exemple. Et la vie de Victoria se termine à la sortie d'un cinéma porno où David et elle viennent de coucher avec d'autres spectateurs. Victoria est emportée par ses pulsions et se laisse embarquer dans la voiture de deux Polonais rencontrés au cinéma porno ; elle disparaît, laissant David dans un parking. On la trouvera morte et David sera suspecté d'assassinat et interrogé par la police. Relâché, il abandonnera sa famille et se réfugiera dans l’hôtel de la Creuse avec l'argent qu'il a reçu pour n'avoir pas respecté les délais de construction de la tour Uranus.



Commentaires

Je veux d'abord insister sur la lourdeur des publicités pour la marque de téléphone Blackberry. En effet, surtout dans la première moitié du roman, la marque de téléphone est de très nombreuses fois citée. Il en est de même pour la marque de chaussures Louboutin, qui est citée (mais moins que la marque de téléphone) quand David achète à Victoria une paire de chaussures. Je ne sais pas si Eric Reinhardt a reçu de l'argent de ces marques…

D’autre part, globalement, dans ce roman, il y a des longueurs. Tout est analysé par le narrateur d'une façon un peu narcissique ou égocentrique. Tout a un sens pour David, que l'auteur fait ruminer sur sa situation durant de nombreuses pages.

Cependant, il y a quelques beaux passages notamment lorsque le narrateur raconte sa jeunesse, ses années d'études et sa rencontre avec sa femme. Et aussi quand le lecteur est comme immergé dans le chantier de la tour Uranus, notamment par le biais des réunions qu'anime David sur le chantier. C'est bien documenté et cela semble assez réaliste. Il y a également des scènes d'amour torrides qui ne sont pas désagréables à lire.


De façon générale, le niveau de langue est assez soutenu. Les deux personnages principaux ont des goûts culturels élevés. Ils apprécient tous deux la musique classique, l'opéra et ont fait de brillantes études supérieures. L'ambiance est souvent nocturne, voilée voire tamisée. Elle donne dans les tons sombres, bleus ou noirs.

Pour conclure, malgré quelques bons passages, on aurait pu attendre plus de fantaisie, moins de réalisme et plus d'ironie et de cynisme dans ce dernier roman d'Éric Reinhardt, comme dans ses livres précédents tels Le Moral des ménages ou Existence.


Simon C., AS Bib.

 

 

 


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20 mai 2012 7 20 /05 /mai /2012 07:00

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Exergue

C’était bien le lieu de rendez-vous. Une immense librairie, la plus grande du pays, sans doute. Nous étions trois coupes de cheveux longues et une courte, avec la charge d’une minerve pour l’une d’entre nous. Tout commençait bien. Il n’était pas très tard, et nous étions à l’heure. Quelle heure, exactement ? Je l’ai oublié. Je me souviens que nous devions quitter nos hôtes — ce n’est pas exact, car c’est bien eux qui devaient nous quitter — deux heures après les avoir trouvés. Dans cette immense librairie, un vendredi soir. Mais oui, nous avons réussi à nous y retrouver.


Ricardo Sumalavia était déjà là, à regarder les nouveautés traduites d’Amérique du Sud.

« Il y a des choses très intéressantes dans les nouveautés publiées, je vois. »

Il est péruvien. Je pense qu’on peut se fier à son jugement. Moi, je vois quelques mots encourageants des libraires sur les couvertures, nous incitant à oser piocher l’un de ces livres. Pratiquement tous sur des livres Arbre vengeur, soit dit en passant. Un signe, sans doute.

Il était le premier présent. Son ami et traducteur arriva en dernier. Un homme avec un chapeau. Et une barbe. Des lunettes, aussi.

« On peut vous inviter, l’une de nous leur dit. Dans ce bar, la musique n’est pas forte et l’apéro est gratuit. » Allons-y.

On aurait préféré « Borderline » de Madonna, « Babylon » des Aphrodite’s Child ou « Love you to Death » de Judas Priest, mais il y avait ce qu’il y avait. Et il y avait, surtout, un entretien.

Avec Ricardo et Robert. Leur amitié remonte à loin. Au début, il y a une histoire autour de Roberto Bolaño, qui déclenche les premiers échanges de mails. Ensuite, il y a l’arrivée de Ricardo à Bordeaux en 2005 avec son recueil de micro-fictions, et la vraie rencontre avec Robert Amutio, qui lui fera découvrir cette ville, et qui traduira bien plus tard les nouvelles de son ami péruvien écrites alors.



À Robert Amutio (le traducteur) : Quel est votre rapport avec la langue espagnole ?

Robert Amutio a pour langue maternelle le castillan. Ses parents ont fui le régime franquiste, ils ont quitté l’Espagne pour l’Algérie où il est né et a vécu treize ans. Le français est pour lui en premier lieu la langue de l’école. Ce sera une grande surprise, quand il se rendra en France, de constater que le français n’est pas qu’une matière scolaire, mais aussi une langue effectivement parlée par un peuple. Désormais français et résident permanent en France, il est devenu professeur de littérature française moderne, «  ayant pour période de prédilection la fin du XIXe et la première moitié du XXe siècle, de Baudelaire, Lautréamont et Rimbaud à Breton, Artaud et Bataille ». Son travail et sa vie quotidienne l'avaient progressivement éloigné de sa langue maternelle. Un séjour de quelques années au Mexique lui a permis de renouer avec elle, et avec une partie de son passé. Il a commencé à traduire il y a dizaine années. Il traduit donc, à la différence de la plupart des traducteurs, semble-t-il, de la langue maternelle à la langue apprise. Pour lui, l’espagnol est plus concret, plus sensuel que le français. Les mots espagnols ont plus de poids pour lui. Ce à quoi acquiesce Ricardo Sumalavia.



Est-ce difficile de traduire le côté concret de l’espagnol en français ?

On dit des traducteurs qu’ils traduisent toujours vers leur langue maternelle. Dans le cas de Robert Amutio, il devrait donc être traducteur du français vers l’espagnol. À cette question, il a deux réponses : que cet ordre de traduction n’est pas absolu, et que la langue française est en réalité la véritable langue qu’il parle, la langue avec laquelle il a appris à écrire, à penser en quelque sorte.

En tant que traducteur, il ne relit jamais ses traductions, car il reste toujours une insatisfaction finale. Les rares fois où ça lui arrive, il trouve ça désastreux, désespérant. Il ne se dit pas qu’il a trahi le texte, mais qu’il aurait pu mieux faire. La langue française est plus cérébrale que la langue espagnole pour lui. Il dit avoir rendu plus visible l'aspect « intellectuel » du texte de Ricardo ; l'aspect sensible, sensuel, est atténué.

À l’heure actuelle, Robert Amutio a traduit une trentaine d'ouvrages, dont pratiquement la moitié est constituée des oeuvres de l'écrivain Roberto Bolaño.



À Ricardo Sumalavia : Quel est  votre rapport avec la langue française ?

Il voulait quitter le Pérou, et il se trouve qu’à ce moment-là on recherchait quelqu’un qui accepterait de partir à Bordeaux pour y enseigner à l’université.

C’était difficile en France déjà de se faire à cette langue entièrement inconnue, et surtout de s’adapter à la structure administrative ! Il était un peu angoissé de ne pas pouvoir trop communiquer. Il a appris le français au fur et à mesure, mais ses pensées étaient toujours en espagnol, jusqu’à il y a peu de temps.

Pour la traduction de Pièces, il a fait confiance à Robert Amutio, qui n’a pas hésité à lui poser des questions.

Il n’est pas impossible qu’il entreprenne, un jour, d’écrire une œuvre directement en français.



Quelles ont été vos impressions lorsque vous vous êtes lu en français ?

Ricardo : « Il y avait des phrases que je ne comprenais pas ! Invité pour une animation à Marseille, j’ai dû le lire en français. J’ai réussi à trouver le rythme et me suis rendu compte que le livre passait pareil qu’en espagnol. »



À Robert Amutio : Que pensez-vous de la traduction de Pièces ?

Traduire de la micro-fiction est paradoxalement sans doute plus compliqué que de traduire des romans. « On joue la partie sur un temps très bref, donc il ne faut pas se manquer, car en quinze lignes, l’affaire est close. » Si on n’a pas convaincu le lecteur sur ces quelques lignes, il n’ira pas plus loin. Le traducteur peut interroger l’auteur face à certaines incompréhensions. Parfois ce dernier peut être dans l’incapacité d’expliquer ce qu’il a eu besoin d’écrire. Il faut parvenir à retranscrire cette opacité, ne pas tenter de clarifier, ou d’interpréter, ce qui pose un problème. Comment traduire des phrases que l’auteur lui-même ne comprend pas ?



Parlez-nous de Pièces.
 
Ricardo : « Il y a eu beaucoup de temps entre la parution de Pièces en 1993 et la traduction en 2010. Donc lorsque Robert Amutio posait des questions, parfois je ne me souvenais pas tellement à quoi il faisait référence. Pour lui, il fallait reproduire un dessin, essayer d’être au plus proche de mes idées. Il y a un côté modeste dans la traduction. »

La première préoccupation à la rédaction de ces textes, c’était Lima, sa ville. « Né en 1968, j’ai grandi dans une ville où l’époque révolutionnaire est révolue. C’est la dictature militaire qui est alors installée, et mes souvenirs d’enfance sont liés à cette dictature. » Il y a un désir de liberté, d’autant plus que son père, de sensibilité de gauche, lui racontait le Lima des années 1940-1950, qui semblait être « une autre planète ». Il a essayé de recréer un esprit désenchanté. C’est pour cela que l’on croise des personnages perdus dans ce recueil.

Il se voit comme quelqu’un qui regarde par la fenêtre ce qui se passe chez les autres. Il ne voit qu’une partie des choses, et n’en comprend qu’une partie, mais il sait qu'il faut remplir tout cela avec l'imagination.

Aujourd’hui, cela fait six ans qu’il vit à Bordeaux. Autant dire que cela commence à représenter une période importante de sa vie, il commence à en avoir des souvenirs. Qu’en faire pour ses écrits ? La question se pose.

Il y a aussi la question de l’engagement, en littérature. Dans les années 1980, au Pérou, il y a déjà une littérature très engagée. Il y songe lui-même, bien entendu, d’autant plus qu’il fait alors partie d’un groupe littéraire. Mais il cherche avant tout sa propre singularité. Il pose des questions, sans forcément y apporter de réponses. Il veut avant tout bien poser les questions.

Robert : La langue employée par Ricardo n’est pas « américanisante ». Par rapport à ça, il n’y a pas eu de problème de traduction. « À ce sujet (les "américanismes") y a-t-il une seule bonne solution à donner, quelque chose comme un truc qui servirait presque toujours à résoudre le problème que posent, du point de vue de la traduction, les différences parfois importantes entre les langue parlées et écrites dans telles ou telles autres parties du continent américain? Ma réponse est non. Il faut réinventer la solution, selon les textes. J'ajouterai que les lecteurs latino-américains (supposons) se heurtent eux aussi à la singularité des langues. Donc cette question ne s'est pas posée de manière aiguë avec Pièces, mais il faut dire que Ricardo était là pour m’aider, dans le travail de traduction, m’apporter des réponses, ou des conseils. »

La langue espagnole utilisée par Ricardo se situe plutôt dans un registre de langue classique. Donc, quand il a écrit Pièces en 1993, tout le monde a pensé qu’il était beaucoup plus âgé, qu’il avait au moins 40 ans alors qu’il n’en avait que 20 !

« Dans ses œuvres, Ricardo essaie toujours de poser des questions, pas de donner des réponses. C’est donc aussi pour cela que parfois je ne le comprends pas. »

On observe deux phénomènes étranges et antagonistes en ce qui concerne la littérature hispanophone, et également contestables. Dans les pays de langue espagnole, certains auteurs cherchent à écrire une langue qui peut être lue par tous les hispanophones dans le monde, pour toucher un public le plus large possible, et avec l’ambition évidemment de rendre la possibilité des ventes encore plus grande. Ils créent donc une langue melting-pot, plus ou moins convaincante. Avec pour conséquence et problème de gommer la richesse et les spécificités propres à chacune.

À l’inverse, dans les pays occidentaux, on trouve un public à la recherche de spécificités locales. Il y a des attentes, qui relèvent aussi bien du stéréotype que du préjugé. C’est un certain exotisme que nous évoquent des pays comme le Pérou ou l’Équateur, pour rester en Amérique du Sud. Cela pose un problème : les éditeurs cherchent ce qu'ils croient que le public attend, offrant donc plus du même et ensuite se plaignant du peu de curiosité des lecteurs français pour les livres qu'ils ne publient pas. Pièces ne ressemble absolument pas à l’idée que l’on peut se faire de la littérature péruvienne. Où sont la tropicalité, les lamas, les ancêtres Incas, Vargas Llosa, etc. ?

Mais les identités ne sont pas figées, du coup cela peut poser un problème. Il peut y avoir des écrivains latino-américains « qui non seulement n'écrivent pas sur l'Amérique latine (sur le nazisme par exemple), mais même écrivant sur leurs pays, n'écrivent pas sur les gauchos borgésiens, les villages magiques ou sur les tortillas mexicaines, au grand dam des lecteurs étrangers, et aussi, il faut le dire, parfois locaux ».



Combien de temps avez-vous mis pour traduire Pièces ?

Robert : « il m’a fallu 3-4 mois pour traduire Pièces. J’attendais l’aide du CNL. Le Centre national du livre  peut aider les petites maisons d’édition pour subventionner des traductions. Il n’y a que trois ou quatre sessions par an, donc ça repousse. Le CNL demande un échantillon de traduction, rarement la totalité, donc il y a une pression pour les éditeurs et les traducteurs !

Je reçois aussi des traductions pour que j’en donne mon avis, j’ai par exemple reçu celle de Madame Bovary. »



Intermède

À ce moment de l'entretien, tout le monde se regarde, un peu gêné. Dans un autre contexte, au XIXe siècle peut-être, cette gêne aurait sans nul doute été occasionnée par l'évocation d'un titre sulfureux jadis mis à l'index et jalousement conservé par des bibliothécaires fous sur les étagères dorées de quelque enfer poudré. Ici, la raison est tout autre. Il ne reste qu'un tapas dans l'assiette que l'on avait plus tôt commandée. Personne n'a le courage de le prendre, et pourtant, il n'en faudrait pas plus pour rompre le malaise. Une goutte de sueur glisse le long de plus d'un front. La tension est palpable. L'une d'entre nous tente, par une question habile, de la dissiper.



Y a-t-il des spécificités péruviennes dans Pièces ?

Robert : « Pas beaucoup. Ricardo écrit dans une langue qui ne s’y prête pas trop, il n’a pas joué là-dessus. Mais il y a des écrivains péruviens qui écrivent en argot péruvien et là du coup il y a des choix de traduction à faire.

J'ai traduit surtout un écrivain chilien, Roberto Bolaño, dont j'ai dû traduire une quinzaine d'ouvrages, ce qui représente la moitié de toutes mes traductions. Certains passages de ses œuvres constituent des défis à la traduction : un Mexicain rencontre un Argentin, et ils vont voir des Péruviens : il y a des nuances, des différences, entre les langues parlées par ces personnages, et ces différences indiquent la provenance des personnages, c'est leur identité. Comment les rendre ? En plus, parfois cela ne se déroule que sur une page, il faut donc inventer une solution, trouver comment indiquer au lecteur la singularité de la langue employée à cet instant-là. ».



Est-ce que l'auteur vous travaille ? (La question est de l'une d'entre nous. Par prudence, elle a préféré conserver l'anonymat. Nous la sous-titrons pour le lecteur distrait.) Est-ce que l’envie d’écrire vous a déjà traversé l’esprit ?

Robert : « Je suis quelqu'un qui préfère rester en retrait — c'est du moins l'image que j'ai de moi. Ça ne me dérange donc absolument pas, en tant que traducteur, d’être éclipsé par l’auteur que je traduis. Donc, quant à devenir auteur moi-même (mais être traducteur c'est aussi être auteur), la question s’est évidemment posée, mais je n’en ressens pas la nécessité. D’autant plus que je suis très sensible (je ne sais pas si trop sensible) aux critiques, en ce qui concerne la traduction, alors si en plus c’était moi l’auteur… Et puis, je les fréquente et je les connais, les auteurs : ce sont des femmes ou des hommes que j'ai rencontrés ou croisés parce qu'ils écrivaient, c'est la littérature qui nous a liés un temps, et sûrement pas leurs qualités ni même leurs défauts.»

Robert Amutio n’a jamais eu de mauvais rapports avec les écrivains qu’il a traduits. En revanche, il est arrivé qu’il y ait des désaccords.



Travaillez-vous souvent avec votre frère ? (précision : le frère de Robert Amutio est aussi traducteur, du castillan et du catalan)

« Ça arrive, nous avons traduit ensemble un recueil de nouvelles écrites en catalan Ici repose Nevares, et un roman terrible (par son thème et son exigence littéraire) Le désert et sa semence ».



Pourquoi ne pas mettre de note de bas de page s’il y a une difficulté ?

« Je me refuse le plus souvent aux notes de bas de page : et il faut parfois se résigner à l'échec. Je m'en suis autorisée une seule : qu'une ou plusieurs de ses œuvres sont traduites en français, si je pense que cela permet une meilleure compréhension du texte. À l'inverse, j'indique parfois que telle œuvre ou tel auteur cité existe effectivement lorsque lecteur français ne peut pas en avoir connaissance. Quant à adapter la culture ? Quel sens y a-t-il à traduire "café au lait", en français, espagnol... ?

Il est intéressant pour un traducteur d’avoir un ou deux lecteurs, ces lecteurs distants pourront dire si, d'après eux, et compte tenue de la nature du texte, la langue est correcte, adaptée, suggérera des modifications, des corrections et posera des questions sur les choix effectués par le traducteur, cela est très important et souvent met au jour des « points aveugles » de la traduction, c'est-à-dire du traducteur. Il est très dommage qu'il y ait de moins en moins de correcteurs littéraires, et qu'une partie de ce travail soit confié à des machines. Lorsque la traduction se fera de manière automatiques, sera relue et corrigée de manière automatique, il ne restera plus qu'à trouver des lecteurs eux aussi automates.

Nadia, de  Cataplum (la maison qui a édité Pièces), a très bien suivi le travail de traduction et a fait beaucoup d’efforts.



Épitaphe

On serait bien sans doute partis pour deux heures de plus. On était bien. Six personnes, six verres d’alcool, une assiette de tapas dont on laissera le lecteur frustré dans l'ignorance quant à ce qu'il est advenu de la dernière, et une minerve. Rien de banal, dans tout ça. Mais il se trouvait qu’une répétition de scie musicale les attendait, à moins qu’il ne se fût agi d’une fête chez des amis communs. C’est peut-être ça, oui. Deux heures se seront rarement écoulées aussi vite.


Et l’on a fait de notre mieux, de notre mieux pour retranscrire tout cela. Mais il semble que, comme pour les rêves dont on cherche à faire un récit, l’essentiel s’évapore avec les mots, et plus encore avec la recherche des mots le plus justes, le plus précis possible, les plus à même de rendre ce que l'on a ressenti et ce que l'on a vu. Plus on cherche la précision, plus on s'éloigne de son but. On se résigne donc à adapter, comme on adapte la réalité dans les peintures pour conserver, étrangement, l'illusion de réalité. C'est l'illusion d'irréalité qui nous a guidé ici, mais que le lecteur se rassure : ce qu'il a lu est tout le contraire des maîtresses du XVIIIe siècle, car nous sommes modernes, et nous sommes fidèles.


Anaïs, Blandine, Pauline et Jean-Baptiste.

 

 

Ricardo SUMALAVIA sur LITTEXPRESS

 

Ricardo Sumalavia Pièces

 

 

 

Article de Julie sur Pièces.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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19 mai 2012 6 19 /05 /mai /2012 08:00

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Hervé LE TELLIER
Sonates de bar
Seghers,1991,
Castor Astral,2001.






 

 

 

 

 

 

 

 

 

Si l’on devait situer Sonates de bar dans un genre, ce serait sans doute celui des nouvelles. Mais ce livre n’est pas un recueil comme les autres : on ne change ni d’univers au fil des pages, ni de personnages principaux, ni d’époque et encore moins de lieu. Toutes ces nouvelles se déroulent dans les années 60, dans un bar : le Jay’s, à l’angle d’une rue au cœur de New York. L’auteur nous propose des fragments de vie, celles du barman, des clients, d’une époque.



Herve-le-Tellier-portrait-01.jpgSonates de Bar est né sous la plume d’Hervé le Tellier, un homme plutôt polyvalent puisqu’il s’est exercé dans beaucoup de genres tels que la poésie, le théâtre, les romans et les nouvelles. Ce trait de personnalité se manifestait déjà dans ses études : mathématiques, linguistiques, journalistiques.

Il a publié environ une vingtaine d’œuvres dont une dizaine au Castor Astral, qui sont pour beaucoup des rééditions telles que Sonates de Bar. Le recueil a en effet connu plusieurs vies, puisqu’il a été publié pour la première fois aux éditions Seghers en 1991 et dix ans plus tard au Castor Astral (2001).

Il faut cependant savoir que les nouvelles avant d’être publiées chez Seghers, étaient parues dans un hebdomadaire du même nom que le recueil, sous le pseudonyme de Jay H. March, enrichies d’aquarelles de Yoko Ueta qui furent gardées dans toutes les publications suivantes. Le recueil ne compte que 80 nouvelles sur les 100 parues dans l’hebdomadaire, un choix de l’auteur.



Lire ces nouvelles, c’est comme regarder à travers un judas, entrer dans un univers qui s’impose à vous, avec des personnages donnés. Ils sont là, dans ce bar, et commandent un cocktail précis. C’est à partir de cela que le récit se met en place. Jay, le barman concocte ses boissons, souvent reflet des sentiments des personnages. Chaque cocktail est propre au client, toute leur identité repose sur ce choix qu’ils font une fois assis au comptoir. Libre au lecteur d’imaginer le pourquoi de leur venue.

« Norma a posé son sac sur le cuivre du bar, s’est assise sur un tabouret et a sorti un poudrier. Elle l’a ouvert, clic, d’un geste d’habitude, et a inspecté ses cinquante ans dans le miroir, d’un regard froid. Elle a relevé les quelques mèches blondes que la pluie avait collées sur son front ridé, et refermé le poudrier. Clac. Elle a tourné les yeux vers moi, un pauvre sourire aux lèvres : " Il y a des batailles qu’on ne gagne jamais Jay … Sois gentil, prépare-moi un Salty Dog…" ».

Toutes ces descriptions sont faites du point de vue de Jay, le barman, mais il y a quelques exceptions dans le recueil : une nouvelle révèle le point de vue d’Archi, et une autre celui de Rose, la jeune serveuse.

Archi et Rose peuvent être vus comme des personnages secondaires, le premier est un pianiste noir américain qui remplit tous les soirs le bar de sa musique : un mélange de jazz, de soul, de blues. Quant à Rose, c’est l’unique serveuse mentionnée dans le recueil, qui n’apparaît qu’occasionnellement. Enfin, nous assistons à un défilé de clients, hommes et femmes, certains plus ridés que d’autres.

Des vieux couples aux amants perdus, des solitaires habitués aux premiers maux de tête, c’est tout un éventail de visages et de personnalités qui franchit les portes du Jay’s.



Originalité de l’œuvre

Tout d’abord, c’est la présence des aquarelles de Yoko Ueta qui apporte des touches de couleurs, de fraîcheur et casse la vision du bloc texte. À chaque nouvelle son aquarelle, qui représente souvent le client ou l’ambiance qui se dégage de la nouvelle. Les aquarelles ont été gardées lors la première publication, car elles constituaient selon Hervé Le Tellier, une des principales causes du succès qu’avait remporté l’hebdomadaire.

Herve-Le-Tellier-sonates-de-bar-aquarelle.jpg


Autre aspect original, ce recueil pourrait être considéré comme un récit culinaire, puisque son auteur nous livre tout au long des nouvelles des recettes de cocktails ; on compte au total 80 nouvelles, donc 80 recettes. Cette facette de l’écriture de l’auteur se retrouve dans d’autres de ses livres comme par exemple Le voleur de nostalgie, roman également teinté de touches culinaires.

Sucré, alcoolisé, avec une pointe de nostalgie, Sonates de bar est à consommer au plus vite, avec modération, bien évidemment.



Laure, 1ère année édition/librairie.

 


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