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7 mai 2012 1 07 /05 /mai /2012 07:00

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Wilfried N’SONDÉ
Le cœur des enfants léopards
Actes Sud,
Babel, 2010

 

 

 

 

 

 

 

« Le malheur est une maladie contagieuse, son odeur est tenace ; il pourrait s’incruster dans son âme. »

 

 

 

 

 

 

Après Le cœur des enfants léopards, Wilfried N’Sondé a publié Le Silence des Esprits en 2010, roman qui relate la rencontre d’un clandestin africain avec une femme seule – on voit là des instants de bonheur dans un pays où il devient de plus en plus difficile d’échapper à la police – et Fleur de béton en avril 2012.  Wilfried N’Sondé dédie Le cœur des enfants léopards à ses parents. Il remporte grâce à ce roman le prix des cinq continents de la francophonie 2007 et le prix Senghor de la création littéraire dans la même année.

Originaire du Congo Brazzaville, il est compositeur et chanteur de la scène berlinoise. C’est un nouvel arrivant dans la littérature urbaine et, plus généralement, francophone. Il a grandi dans un quartier populaire de la banlieue parisienne mais est installé en Allemagne depuis une quinzaine d’années environ. Il jette un regard sombre sur les quartiers de banlieue en difficulté, avec des populations pauvres, immigrée, où le destin des jeunes est voué à l’échec. Le cœur des enfants léopards est son premier roman et c’est un coup de génie ! La plus grande qualité du roman est le monologue intérieur qui coule avec une véritable violence. Le rythme est implacable, travaillé avec un mélange constant de voix narratives, de discours et de dialogues.

Ce roman a un titre poétique et énigmatique. Le jeune narrateur, habitant de la banlieue parisienne, vient de se séparer de sa petite amie, Mireille, qui estime que, vu l’écart entre leurs ambitions respectives et leurs différences, leur relation n’a plus d’avenir ni de sens. Mais il noie son chagrin dans l’alcool et c’est le drame. Lors d’une altercation avec deux policiers, il s’en prend violemment à l’un d’eux qui décède suite aux coups reçus. Il commet donc un acte tristement irréversible… Il est jeté en prison. Le récit est constitué, pour l’essentiel, de l’interminable monologue qui meuble son esprit pendant sa captivité. C’est imparable même si, parfois, les joies de l’enfance remontent à la surface mais sans vraie perspective de rémission. Sa mémoire s’enroule, se déroule comme un chant intérieur. Parfois, la voix des ancêtres résonne, dit l’héritage, le partage et l’honneur. Elle réinvente l’Afrique, celle qui croit encore. Il doit répondre aux questions du capitaine, qui attend des aveux, quitte à user de violence envers lui. On ne comprend pas au début qui est cet homme ni ce qu’il a fait. « Des questions, toujours des questions. Il ne s’arrêtera donc jamais ! J’ai énormément du mal à comprendre où je suis ». Ce sont les premières lignes du roman.

Ce récit de 132 pages déroule surtout une histoire d’amour, sujet assez banal : un jeune couple dans une banlieue parisienne avec les problèmes de délinquance, l’excès et la violence. Lui (son nom n’est pas mentionné) est d’origine congolaise ; il est né à Brazzaville mais son père a décidé de lui offrir d’autres perspectives d’avenir, loin de cette Afrique misérable et violente. Mireille est d’origine juive, avec un père qui passe la majeure partie de son temps sur les routes au volant de son poids lourd et une mère seule, nymphomane, qui fait l’objet de moqueries.
 
Les deux enfants ont sympathisé à la maternelle. Au fil des années, on voit leur amitié se transformer en amour. Mais après le bac, des barrières sociales apparaissent. La fille se passionne pour Israël, son pays d’origine en danger. Elle trouve le jeune homme trop borné et attaché au système de valeurs de cette banlieue qu’elle ne supporte plus. Elle a besoin d’air et finit par l’avouer à son compagnon lors d’un dernier rendez-vous au métro Châtelet : elle préfère ne plus le voir car leur relation est pour elle sans avenir. Elle a d’autres projets.

Cette rupture provoque une explosion dans la tête de l’homme. Il passe donc sa soirée à se saouler et tenter d’oublier par la violence. Le récit commence dans la cellule de dégrisement d’un commissariat parisien. Pendant sa détention, il s’interroge sur son histoire, ses souvenirs, ses origines congolaises.

Entre deux séances d’interrogatoire, l’accusé évoque son passé, son ami d’enfance Drissa et Mireille. On apprend à les connaître. Il évoque son enfance au Congo, il écoute la voix des ancêtres qui croient encore à la conscience de l’Afrique mais cette culture n’existe pas vraiment pour lui qui a toujours vécu à Paris. Il ne se sent pas différent des Blancs, il ne pense pas être un étranger. Il est en fait entre deux cultures qui s’ignorent. Dans son pays d’origine, il est exclu parce qu’il vit en France et qu’il a acquis sa culture et en France, à cause de ses origines.

Je trouve que c’est un roman de réflexion sur les origines et l’identité, plein d’interrogations. L’auteur montre sa méfiance face à cette double culture à travers la conduite des policiers. La France a encore du mal à accepter les étrangers et du coup, ils sont souvent regroupés dans les cités. Le personnage ne sait donc pas vraiment quelle est son identité. L’auteur montre une génération perdue, sans repères et le désespoir que peut causer ce rejet qui conduit le jeune homme au meurtre.

On ne sait pas pourquoi il est dans cette situation, on ne le saura qu’à la fin. L’histoire entière est un retour en arrière. Le récit débute là où il est censé se terminer. À travers les lambeaux du discours, il faut qu’on devine l’intrigue. On apprend à connaître le personnage au gré de sa mémoire qui restitue des bouts de sa vie. Né en Afrique, il n’y est resté que quelques années. Sa scolarité, sa vie s’est construite en France, dans une cité. Mais comment vit-on là-bas ? Les jeunes de cité se rendent vite compte qu’ils sont perçus comme une menace.

Pourtant, malgré leur différence de couleur de peau, en eux, ils ne se sentent pas différents de leurs camarades blancs. Ils ne pensent pas être des étrangers loin de chez eux puisque c’est la cité, le RER, leur « chez eux ». Mais pour les autres, ils ne sont pas les bienvenus. « T’es quoi en fait, français ou africain ? ». Les uns disent qu’il se prend pour un Blanc et les autres pensent qu’il devrait retourner en Afrique. Le jeune de banlieue se cherche, cherche son identité qui peut aller jusqu’à la crise comme pour son ami Drissa, noir comme lui.

En fait, j’ai trouvé que la prison où il se trouve symbolise l’enfermement des Noirs et des autres immigrés, réduits à ceci : « problèmes à l’éducation nationale, violence et échec scolaire ».
 
De même, on peut considérer toutes les questions posées dans le roman comme un virus qui menace l’équilibre mental des jeunes de cité. Il faut obligatoirement mettre une distance entre elles et eux sinon elles anéantissent leur bonheur. Mais comment pourraient-ils leur échapper ?

Le héros avait jusqu’à maintenant l’amour de Mireille. Il a aussi les ancêtres en lui dont le totem est le léopard (c’est pour ça que l’auteur donne ce nom au titre). Communiquer avec eux est une sorte d’échappatoire car le peuple français le rejette complètement.

Mireille, qui se sent à l’étroit dans cette cité, parle des livres :

« Elle me parle rarement d’elle et de sa famille, seulement de cette cascade de vers, de strophes, des kilos de prose qu’elle veut absolument partager avec moi, assis sur un banc ou parfois à même le sol, main dans la main. Quand les mots étaient trop beaux, le sens infiniment profond, nous nous embrassions, du magma dans la bouche. »

L’énigme du début de l’histoire est peu à peu dévoilée : le héros a commis un meurtre. Il y a même un narrateur extérieur pour nous éclairer. Autrement, c’est toujours avec la voix intérieure du personnage qu’on découvre tout, ses actes, ses pensées et paroles. La voix du narrateur rend hommage à la femme, à l’amour qui épanouit mais qui fait aussi très mal.

Ce roman se lit d’une traite, on dirait même qu’il a été écrit d’un trait. L’auteur libère une succession de paroles puissantes où se mêlent réalité, souvenirs et rêves. L’Afrique est un fantasme auquel le personnage se rattache pour ne pas admettre qu’il est seul. La douce enfance a laissé place à une véritable brutalité, les espoirs ont été remplacés par de la peur. L’écriture apparaît, à l’image de ce récit, incontrôlable. Les dialogues se glissent dans le récit sans véritable mise en forme, le texte suit la construction hésitante de l’esprit du narrateur, les phrases s’accélèrent et ralentissent au fil de ses souvenirs. L’auteur donne donc naissance à une langue pleine de vie mais elle n’enlève quand même pas le côté tragique du roman. Ce livre est novateur, par le style et l’histoire. Le thème est original mais réaliste, donnant un sentiment de mal-être. Le chapitrage est inexistant et c’est à nous de tout deviner. Il n’y a pas non plus d’indicateurs de parole, ce qui nous fait un peu entrer dans les pensées de ce héros malheureux.

C’est dans le tournis de ces paroles qu’il faut tout deviner ainsi que le drame qui s’est passé. Ce retour sur le drame est d’ailleurs pour le narrateur un travail pénible sur sa mémoire, rendue fragile à cause de l’alcool et de la souffrance. Il évoque quand même avec humour les problèmes des banlieues parisiennes, avec leur argot, la violence que montre le récit de véritables petites guerres urbaines. Mais le texte reste attachant par la langue, la sincérité du ton et le mélange des thèmes.

Le récit est donc constitué du monologue intérieur pendant sa captivité, il est à peu près chronologique même si parfois on est perdu, comme dans le cerveau du narrateur encore alcoolisé. L’écriture m’est apparue comme incontrôlable, la description du narrateur n’est pas continue vu qu’il y a des dialogues. Le texte suit la construction hésitante de l’esprit du narrateur, les phrases s’accélèrent et ralentissent au fil de ses souvenirs. Le rythme du texte me fait penser à du slam, il est dur, violent mais poétique et lyrique en même temps ; l’auteur montre qu’il a toujours écrit comme ça, que c’est naturel. Cela donne un style assez urbain au roman.

J’ai lu ce livre très rapidement, j’ai beaucoup aimé. Je pense qu’il faut retenir les interrogations du narrateur partagé entre deux cultures. Mais ce n’est pas un livre africain, c’est un livre francophone, écrit en français et qui parle de la France. Il parle de l’actualité sociale en France. J’ai vraiment vu le rapport aux origines et à quel point le narrateur y est attaché.

Voici un extrait qui montre le style d’écriture de l’auteur :

« Tu viens d’Afrique ? Tu as pensé à ton avenir ? Tu n’as plus aucune raison d’avoir peur, je suis maintenant menotté entre quatre uniformes, à me battre tout seul avec ma défonce, j’avance tel un zombie, rancard chez la charogne à toute heure du jour ou de la nuit. La police, pourquoi je te dérange autant que ça ? »

Dans une interview, l’auteur nous donne quelques indices sur son roman. D’abord, il explique pourquoi il a écrit ce livre :

« C’est comme un slogan : un cri de rage et d’amour. J’ai essayé au travers d’une fiction de mettre un peu d’humanité sur l’actualité, de donner un visage, un cœur, des sentiments à une population, à savoir la population immigrée pauvre. J’ai donc essayé de parler des sentiments de ces gens à travers ce personnage qui est né au Congo et a grandi en banlieue parisienne et qui étudie à Paris, avec pour objectif de sortir de tout ce qui s’entend, ce qui se dit : « immigration », « intégration », des choses dont on ne sait plus ce que cela veut dire. […] C’est le propre même de la jeunesse d’être en errance, de se chercher, savoir qui on est, d’où l’on vient, etc. Finalement, le narrateur, tout ce qui lui arrive, le chagrin causé par la fin de son premier grand amour et la catastrophe de la fin, tout cela fait qu’au final, il sent qu’il peut enfin vivre, il se débarrasse des questions qui le torturaient car il a compris beaucoup de choses. Il retrouve la parole des Ancêtres et la sagesse des défunts, il arrive enfin à surmonter le départ de ce premier amour. Avec toutes ces armes, il part enfin libre dans la vie. Ce livre peut être ainsi vu comme un parcours initiatique. Il n’y a pas de jeunesse perdue, elle se cherche, va de gauche à droite, doute, s’enthousiasme. Et cela concerne la jeunesse du monde entier, pas que celle des « banlieues […] C’est aussi pour cette raison que j’ai voulu écrire ce roman pour montrer que certes il y a de la violence et de la peur, mais au quotidien, il y a aussi de l’amour, des rêves, des gens qui vivent. »

Ce roman est donc très novateur. Mais l’auteur montre que derrière les difficultés, derrière un drame, il faut toujours se relever et cela a un effet positif dans l’ensemble. Il faut seulement avoir le courage de se battre.


Émilie, 1ère année Bib.-Méd.

 

 

 

Wilfried N'SONDE sur LITTEXPRESS

 

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Articles d'Elise et de Marine sur Le Cœur des enfants léopards.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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6 mai 2012 7 06 /05 /mai /2012 06:00

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Mardi 7 février 2012. 10h30. Après de nombreux mails échangés, nous avons enfin rendez-vous avec Éric Moreau, traducteur, la trentaine. C’ est déjà « un vieux routier » et il compte à son actif plus d’une quarantaine de traductions. Il est bordelais d'adoption depuis quelques mois seulement. Il a rejoint, dès son arrivée,  l'ECLA, pour « connaître d'autres traducteurs du coin » mais surtout pour parler de son métier, réaliser des ateliers. Ce n'est pas avec le nombre de salons du livre qui existent en France qu'il le pourra. En effet, très peu ont pour thématique principale la traduction. Le plus connu, et le seul :  l'ATLAS qui a lieu chaque année, en Arles, en partenariat avec  l’ATLF.

Notre interlocuteur a commencé ses études par un DEUG d’anglais puis a fait une licence de traduction littéraire à Paris 7, « au départ c’était un peu par curiosité, par attrait pour la traduction, pour voir un petit peu ». Il postule ensuite au DESS traduction où il est sélectionné comme treize autres personnes, étudiants ou traducteurs professionnels. C’est lors de cette formation qu’il rencontre des traducteurs chevronnés comme celui de James Ellroy, Freddy Michalsky, « une rock star dans le milieu de la traduction » ! Cette rencontre est un élément déclencheur, Eric Moreau est décidé à poursuivre dans cette voie-là, et plus particulièrement, dans celle de la traduction du roman policier, même si celui-ci est encore considéré comme un genre mineur. Il nous avoue que, de sa promotion, peu d’entre eux ont continué dans cette voie. De toute façon, « la traduction n’a jamais été un métier à diplôme ». En effet, beaucoup de traducteurs sont des personnes qui se débrouillent en anglais et ont une bonne plume en français, comme des universitaires par exemple ou d’anciens étudiants de cursus d’anglais ou de lettres. Au terme du DESS, Eric Moreau, tourné vers le polar, est placé chez les éditions du Masque, « vous savez les couvertures jaunes ». Au début, il effectuera, ce qu’il nomme, « les basses besognes » (« attention je ne faisais pas le café ! » mais le collationnement ou le report de corrections d’un traducteur sur un texte). Petit à petit, il fait ses preuves. Elles s’avèrent concluantes. On lui propose le « premier contrat dont un petit traducteur rêve ». C’était il y a douze ans, en 2000. Depuis, il enchaîne les contrats, de manière plus ou moins régulière,, « il y a toujours le débat bien payé/mal payé, des fois vaut mieux être payé un peu moins mais avoir des contrats plus réguliers ou des textes moins prestigieux mais qu’on traduit deux fois plus vite ».



Il nous rappelle qu'un diplôme de traduction n'est pas synonyme de garantie de travail. « Ce n'est pas comme les gens qui font une école de commerce, ou une école prestigieuse, et en général on les appelle pour leur filer du boulot. Nous on ne nous appelle pas ». Les traducteurs, comme les auteurs, sont souvent enfermés dans un genre propre. Il peut être difficile d’en sortir. Une fois le traducteur trouvé, l’étape suivante est le mode de rémunération. Avant, les traducteurs étaient rémunérés au feuillet de traduction (25 lignes de 60 caractères). Maintenant, il faut prendre en compte « la difficulté du texte, la notoriété du traducteur, la langue », entre autres. Selon l’A TLF, le prix au feuillet est compris entre 17 et 21 euros, « c’est très optimiste ». On parlerait plus de 12 euros du feuillet, « et là c’est difficile d’en vivre ou alors il faut traduire très vite et beaucoup ». Une fois le nombre de feuillets déterminé, on applique, le plus souvent, la règle des « un tiers / deux tiers » (« on paie un tiers de la somme à la signature du contrat et les deux tiers, l’à-valoir, à la remise et à l’acceptation de la traduction »). Avec l’arrivée des nouvelles technologies, ce moyen de calcul a été amené à évoluer puisque certains éditeurs prennent désormais en compte le nombre de signes typographiques. On décide ensuite du laps de temps que le traducteur aura pour mener à bien sa mission, « on dit "j’estime à tant de temps", et pour le coup il ne faut pas se planter, faut faire une estimation, c’est comme un devis ». Des royalties, soit des droits d’auteur, peuvent s’ajouter à la rémunération prévue à la base, en fonction du nombre de ventes, « dans 80-90% des titres ca n’arrive jamais parce que ça ne se vend pas assez, il faut que notre pourcentage sur le prix de vente fois x exemplaires, rembourse déjà ce qu’on a touché ».



L’éditeur a pléthore de CV de traducteurs. Pour choisir le bon, le mieux c’est de prendre une personne qu’on a eue en stage ou conseillée par un tiers, le monde de l’édition est fermé ; de fait, il est facile de connaître les « bons » traducteurs pour un type de texte. Une fois que le traducteur a fait ses preuves, il peut être contacté par l’éditeur lui-même, sans aucune démarche préalable. Il est choisi en fonction de ses compétences, « par exemple, il y a des domaines très pointus, sur tout ce qui est maritime, navigation ; alors là, c’est très compliqué. Il y a des traducteurs spécialisés là dedans. En général, ce n’est pas à la portée de tout le monde donc on  a ces traducteurs-là pour maitriser ce domaine ». Éric Moreau est en freelance, « on n’est pas en contrat avec un éditeur, si l’herbe est plus verte ailleurs… c’est à nous d’établir une bonne relation de travail ».

La traduction d'un polar est assez cadrée : pour 300-400 pages, on considère qu'elle prend 3-4 mois, on compte entre 6 et 8 pages par jour. Certaines fois le délai est allongé ; « si on peut, il faut toujours demander un délai un peu plus large, pour pouvoir assurer en cas de pépin ou autre... », quand les textes sont plus littéraires, plus prestigieux, demandent plus de temps de traduction.

Le travail de traduction peut alors commencer. Quand le temps le permet, des recherches en amont sont effectuées pour se documenter sur l'époque. L'arrivée des nouvelles technologies, notamment Internet, facilite ce travail. Eric Moreau « aime bien se lancer dans la traduction assez vite après l'avoir lu, prendre le texte vite puisqu'il est là ». Un premier jet est alors préparé, qu'on affine par la suite, avec des relectures et recherches : « on remet tout ça d'aplomb, on revient sur les passages qui ne nous plaisent pas toujours. Parce que quand on fait huit pages tous les jours, y a forcément des moments où on est un peu moins en forme, concentré, etc., donc on revient dessus, on harmonise le tout ». Il faut régler certaines difficultés propres à la langue. Par exemple, en anglais, le vouvoiement n'existe pas. Il faut donc traduire avec cette difficulté supplémentaire. « Par exemple, la victime et l'autre qui la harcèle, à quel moment est-ce que lui la tutoie ? Elle le tutoie ? À quel moment ? Enfin bref, ça paraît idiot comme ça mais c'est compliqué à gérer ! ». Et enfin, lors de la dernière lecture, on règle tous les problèmes liés à la langue, « la fameuse tâche du report de correction ». Même si Éric travaille sur ordinateur, il préfère quand même relire son texte sur papier. « Ça n'a rien à voir, c'est inscrit dans nos gênes, tout de suite y a des choses qui nous sautent aux yeux ». Ensuite, le texte est soumis à l'éditeur qui le corrige par le biais d'un ou plusieurs correcteurs. Il faut qu'il entre dans les critères du policier français, « c'est-à-dire garder le rythme, surtout que ce soit clair, rythmé, bien travailler les dialogues, les descriptions, que ça coule surtout » pour parler réellement à ce lectorat. Pour cela, le traducteur a une certaine liberté d'exécution, même si «on ne change pas les noms, on ne change pas l'intrigue, on ne coupe pas deux pages parce qu'on trouve que c'est ennuyeux ».

Les correcteurs et l’éditeur permettent d’avoir un avis extérieur, « car quand on est seul face à son texte au bout d’un moment on ne voit plus ». Des suggestions, des modifications s’ensuivent. Il faut savoir que, en cas de désaccord sur une tournure de phrase, un choix de translation, le traducteur a toujours, en théorie, le dernier mot (« ce n’est pas non plus la guerre à savoir qui aura raison ! ») puisque c’est son nom qui est imprimé sur le papier. En cas de mauvaise traduction, on se retournera contre celui-ci non contre les correcteurs, « parce que la personne qui a le texte fini voit le nom du traducteur, il n’y a pas comme dans les films un générique avec marqué "édité par un tel, corrigé par un tel" ». Le but est vraiment de rendre une rédaction de qualité, qui plaise avant tout aux lecteurs. « Le traducteur doit avoir le dernier mot et être responsable de son texte et être carré avec ce qu’il a fait ».

On estime qu'il faut refaire les traductions tous les trente ans, ça s'appelle le rewriting, « pour que les textes soient retravaillés, remis au goût du jour et puis corriger les choses qu'il pouvait y avoir : erreurs de traduction, inexactitudes, rajouter des passages qui avaient été sucrés ».



La question qu'on peut se poser, à juste titre, à force de traduire les textes d'un autre : n'a-t-on pas envie d'écrire un roman ? Éric Moreau nous avoue qu'« à un moment oui, et puis, en fait, c'est vraiment deux disciplines différentes, […] les tentatives n'ont pas été concluantes, il ne suffit pas de maîtriser l'outil d'écriture, il faut avoir les idées et c'est un peu cela qu'il me manquait ».



Il n'a pas eu la chance de rencontrer beaucoup d’auteurs qu'il a traduits. Certaines fois, il les contacte par mail, pour leur demander des renseignements complémentaires ou simplement leur dire qu'il traduit leur livre. Mais l'éditeur les tient au courant s'ils signent sur un salon en France.



Le choix du titre peut être laissé au traducteur, puisque le plus souvent, le titre original n'est pas repris. L'éditeur « demande des titres, il veut des titres ». Ce n'est pas toujours simple pour trouver celui qui correspond parfaitement aux romans. Il faut qu'il soit percutant, qu'il donne envie aux gens de l'acheter (« dans un bouquin on sait ce qui marche : le titre, la couverture, la quatrième »).  Si le traducteur travaille en collaboration avec l'éditeur pour le choix du titre, ce n'est pas le cas de celui de la couverture qui, elle aussi, ne reprend que rarement celle de sa version originale. Des graphistes, dans chaque maison d’édition, sont spécialisés dans ce domaine.



Le débat sourciste/cibliste ? « Ça fait parler dans les formations, écrire des papiers. C'est un vieux débat qui fait bien marrer chez les traducteurs parce qu'on est toujours entre les deux, c’est un compromis permanent où à la fois il faut respecter au maximum le texte original tout en transformant un texte en français bien écrit qui corresponde au critère de l’édition en France et du lectorat français. […]. Le débat sourciste/cibliste, c'est au fond un débat universitaire ». Le traducteur est considéré comme l'homme de l'ombre (moins par manque de reconnaissance que par la solitude qu'entraîne leur métier, l'absence du statut d'auteur), et le passeur, même si pour Eric Moreau« passeur c'est un petit peu prétentieux. Oui, on permet à des gens de lire des textes qu'ils n'auraient pas pu lire autrement ».

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Entretien complet avec Éric MOREAU


Présentation du traducteur

 

Pourquoi être traducteur et comment êtes-vous devenu traducteur ?

Ce n'est pas un hasard. J’ai commencé une fac d’anglais, après le bac. J’avais lu des bouquins comme tout le monde, traduits, sans savoir exactement de quoi il retournait, en voyant vaguement comme ça des noms mais la traduction, ça ne me parlait pas plus que ça… J’ai donc commencé un cursus d’anglais sans trop savoir ce que j’allais en faire après. C’était un DEUG (à l’époque c’était encore un DEUG et pas une licence !). Filière générale, DEUG d’anglais LLCE, littérature peut-être pour être prof… À l'université Paris 7 a été créé le premier DESS, master pro 2 de traduction littéraire sous l’impulsion d’enseignants de l’université et de l’ATLF donc l’Association des traducteurs de littérature de France. Ce qui signifie bien qu’il y avait un désir de formation. Ce DESS se passant dans cette fac-là, ils ont décidé de commencer la filière en amont en commençant à partir de la licence. Il y avait une spécialisation à partir de la licence, ce qui est rare ; en général c’est plutôt à partir de la maîtrise. Il y avait une dominante « Traduction » en licence et au terme du DEUG on nous a parlé de cette nouvelle licence. Certains étudiants avaient possibilité d'y postuler. Alors c’était sur un petit concours d’entrée, il y avait un nombre de places limité puisque tout était calqué sur le DESS. Le DESS, c’était 14 places qui s’adressaient aux étudiants titulaires au moins d’une maîtrise ou aux traducteurs déjà professionnels qui voulaient compléter leur formation. Donc, pour cette licence, quatorze places étaient disponibles aussi tout simplement parce qu’il y avait 14 places en stage en maison d’édition à Paris. Donc on avait un petit test d’entrée avec un ou deux exercices de traduction, traduction de roman, un passage à faire. Un exercice de français puisqu’on appuyait beaucoup sur le français. Donc de fil en aiguille, j'ai fait cette licence puis une maîtrise. Au départ c’était un peu par curiosité, par attrait pour la traduction, pour voir un petit peu. Et au cours de ce cursus on avait des interventions de professionnels, donc de traducteurs chevronnés, dont le traducteur de James Ellroy de l’époque qui s’appelait Michalski. C’était vraiment une rock star dans le milieu de la traduction ! Pour le commun des mortels, il n’était pas forcément connu mais dans le milieu de l’apprenti traducteur, il était connu. Il nous a parlé de son métier, comment il est venu à traduire et à traduire spécifiquement du roman policier. Moi, j’étais déjà tourné vers le roman policier donc ça m’a encouragé dans cette voie-là.



Vous ne traduisez presque que du roman policier. C’est suite à cette rencontre ?

C’est suite à ça, oui. Je voulais déjà aller dans la traduction mais à la fac on regarde souvent le polar comme un genre mineur. Mais ce traducteur a au contraire traduit James Ellroy donc c’est coton, il ne faisait que ça, il n’avait pas envie de traduire autre chose… Mais c’est cette rencontre qui a été un élément déclencheur.



Et les autres personnes qui ont aussi suivi ce cursus-là, ont-elles aussi continué dans la traduction ?

Pas forcément. Quand je vous parle de cet épisode, c’était en licence donc c’était assez tôt dans le cursus. Après il y avait toujours le filtre du test d’entrée en maîtrise, donc ça devient plus difficile. Certains ont suivi cette voie, d’autre ont bifurqué vers des cursus plus standard entre guillemets pour la fac comme en littérature, civilisation… Et dans l’ensemble si on était là c’est qu’on avait envie de faire de la traduction. Il y a le hasard des tests. Si on n’est pas inspiré ce jour-là ... C’est le principe des concours, on prend les quatorze premiers. Tout le monde n’a pas continué, j’ai retrouvé assez peu de monde en DESS. Et de ma promotion, on est une petite moitié à avoir poursuivi mais même pas dans la traduction pure et dure. J’ai une copine de promo qui est éditrice, maintenant…



Alors concrètement comment avez-vous commencé ?

Concrètement, c’est au terme du DESS. Comme c’était une formation professionnelle, on n’avait pas un stage du type alternance. C’était au terme de l’année universitaire qu’on en effectuait un dans une maison d’édition. On attribuait une place en stage chez un éditeur à chacun des étudiants selon les préférences. On m’a mis aux éditions du Masque comme j’aime bien le polar (vous savez les couvertures jaunes quand ils ont commencé en grand format). Et on nous proposait un stage de traduction, c’était le schéma classique où on passait un jour ou deux chez l’éditeur, il nous montrait et nous présentait leur travail. On nous donnait trois chapitres de traduction d’un texte. Puis on rentrait chez soi et le lendemain, on le rendait à l'éditeur qui nous disait si ça allait ou pas. Ce n’était pas très intéressant puisqu’on avait déjà passé l’année à faire ce type d'exercice. On avait déjà un tuteur professionnel, et un autre qui était universitaire – c’était par binôme.

J’ai fait un stage en édition où au début je faisais des basses besognes, mais attention je ne faisais pas le café ! C’était du vrai travail mais par exemple quand une traduction arrivait et avait été corrigée, je faisais le collationnement ou je reportais les corrections d’un traducteur sur un même texte. Et puis de fil en aiguille j’ai appris comment ça se passait, ce qu’on attendait des correcteurs, les signes typographiques aussi. C’était donc vraiment très riche d’enseignement.

Après j’ai corrigé moi-même des traductions : on m’a fait confiance assez vite. Après j’ai rédigé des 4e de couverture, etc. Vraiment c’était très instructif. Ça s’est très bien passé, j’ai sympathisé avec l’équipe… J’ai expliqué que mon objectif était de me diriger vers la traduction, donc évidemment j’ai demandé si je pouvais faire un essai.

Et donc voilà on m’a donné ma chance assez vite. J’ai fait un essai et ça s’est bien passé. J’ai eu le premier contrat dont un petit traducteur rêve. Après j’en ai eu régulièrement, j’ai rencontré du monde… ça s’est fait comme ça et c’est vrai que le stage en traduction c’est un bon pied à l’étrier, plutôt que le démarchage qui consiste à envoyer des CV, des lettres. Quand on n’a rien traduit à part des petits bouts à la fac, il y a déjà assez peu d’éditeurs qui, on le comprend, donnent leurs chances à des gens qui n’ont jamais traduit. Mais en même temps, faut bien commencer un jour ! Donc commencer en maison d’édition, voir comment ça se passe, c’est un bon moyen.



Peut-on être traducteur aujourd’hui sans avoir de diplôme ?

Ah oui, oui, bien sûr ! La traduction n’a jamais été un métier à diplôme. Il y a des forums sur Internet si vous avez besoin d’aide. Un site est réservé aux traducteurs qui travaillent déjà, donc qui ont déjà eu un contrat ou justement aux étudiants de master qui se dirigent vers la traduction ou pour des profs qui essaient de se convertir en complément de leur activité. Et parmi ces gens-là, on est très peu à avoir un diplôme, c’est assez récent en fait. Le premier DESS de Paris 7 doit avoir quinze ans, peut-être un peu plus…C’est tout frais. Et au début, c’était pas spécialement reconnu. Avant, la traduction c’était un peu le hasard. Quelqu’un qui avait fait par exemple des études de lettres. Un profil possible, c’est une personne qui avait fait des études de lettres, qui était enseignant et connaissait plus ou moins l’anglais, à qui l'on disait : « Tiens, tu parles anglais, t’es bon en français, est-ce que tu peux traduire ça ? ». Ce n’était pas toujours comme ça mais avant ça y ressemblait. On venait souvent par hasard à la traduction et on apprenait sur le tas. Il fallait déjà avoir une maîtrise de l’anglais suffisante et puis un don pour le français évidemment puisqu’on s’adresse à un lectorat français. C’est le texte définitif qui compte même s'il prend racine sur l’anglais. Maintenant, ce n’est pas une condition sine qua non, c’est vrai que ça peut aider d’avoir un diplôme, ne serait-ce que pour mettre le pied à l’étrier.



Arrivez-vous à ne vivre que grâce la traduction ?

Oui, oui, ça fait douze ans, maintenant. Mon premier contrat, c’était début 2000. Donc j’en vis, ce n'est pas le cas de tout le monde et ce n’est pas forcément évident. Il faut travailler régulièrement en fait, avoir des contrats réguliers. Là on a toujours le débat bien payé/mal payé, mais des fois il vaut mieux être payé un peu moins mais avoir des contrats plus réguliers ou des textes moins prestigieux mais qu’on traduit deux fois plus vite. Après, de temps en temps, pour le plaisir de la traduction, c’est toujours sympa d’avoir un auteur avec un vrai travail de traduction, avec des textes plus compliqués, où l'on peut passer du temps dessus. Mais il faut réussir à en vivre. Certaines personnes y arrivent en traduisant des titres prestigieux mais c’est quand même un petit groupe assez restreint. Il faut savoir aussi que le volume de traduction dans l’édition aujourd’hui, la littérature dite blanche par opposition au roman noir, représente une petite portion du volume de la publication qu’on a. La maison Arlequin couvre à elle seule un pourcentage très important du volume des publications en France, et ce n’est pas le seul éditeur à faire de la littérature populaire. Après on retrouve toutes les maisons d’édition qui ont leur collection de polar. C'est peut-être un peu moins systématique maintenant, mais à un moment tout le monde montait sa collection de romans policiers, de romans noirs… Moi, les éditeurs pour qui je traduis, par exemple 10/18 ils ont – ça fait longtemps déjà – pris le train en marche et créé une collection qui s’appelle « Grands détectives ». Une grosse partie de leur collection repose sur la reprise de textes déjà traduits ailleurs, les livres de poche. 10/18, c’est le polar historique, le roman victorien. Je traduis chez eux Anne Perry qui marche bien, et puis un peu de toutes les époques, du roman médiéval jusqu’à finalement des histoires assez contemporaines.



Dans le cadre de vos études, ou pour parfaire vos traductions, êtes-vous parti à l’étranger ?

Des séjours courts mais on ne peut pas dire que ca m’ait aidé. Là, c’est pareil, selon les profils, par exemple moi, mes deux tuteurs que j’avais au DESS, sans citer de nom, il y en avait un – les deux étaient des traducteurs très réputés – qui avait vécu longtemps aux États-Unis, qui avait vécu sa vie là-bas et qui était revenu en France – il était aussi éditeur – et pour lui, c’était indispensable de vivre à l’étranger un minimum de temps. C’était peut-être vrai à une époque, la préhistoire avant internet, où avoir des références culturelles, on peut maîtriser la langue par les bouquins, mais maîtriser les références culturelles contemporaines c’est autre chose. Effectivement, c’était vrai à une époque. Maintenant avec internet, même si c’est un plus d’y avoir vécu, on peut s’en passer. Et donc, l’autre avis, c’est celui de mon autre tutrice, qui avait fait ses études et avait vécu quelque temps en Angleterre, mais pas deux ou trois ans, pas de séjour vraiment prolongé. C’était une traductrice très réputée elle aussi, qui n’avait plus rien à prouver. Il se trouve que je me suis lancé dès la licence dans cette voie qu’est la traduction ; il était carrément déconseillé de partir, ce qu’on faisait dans d’autre filières de littérature, civilisation ; on leur conseillait de s’imprégner de la langue, de la culture, d’aller faire un an d’assistanat, dans un pays anglophone et il y en a beaucoup qui sont partis comme ça pendant un an.

Mais nous, on mettait l’accent sur le français, c’est tout. Le but, c’est d’écrire en français et donc on nous le déconseillait. On avait plutôt tendance à nous demander d’améliorer notre français plutôt que d’améliorer notre anglais. Mais quand on a fait deux ans de DEUG d’anglais, qu’on s’est plongé dedans, il fallait plutôt qu’on lise en français, ce qu’on faisait beaucoup moins depuis deux ans pour pratiquer l’anglais. Après, il faut lire les deux pour ne pas perdre le contact avec l’anglais. On se rend compte qu’on prend vite des réflexes et des tics de traducteur. Chaque traducteur a ses tics, chaque auteur a ses tics. Il faut donc renouveler un peu la boîte à outils et donc du coup, comme j’ai fait les trois années de formation de traduction et qu’après j’ai enchaîné tout de suite pendant trois mois avec mon stage en édition. Je n’ai pas eu l’occasion de partir. À mon grand regret, d’ailleurs. Mais je ne désespère pas de le faire un jour parce que du coup j’ai un anglais oral vraiment pitoyable. On se rend compte que c’est une gymnastique de traduire toujours dans le même sens. À part les gens qui ont des amis anglais, qui l’entretiennent, moi, je n’ai jamais l’occasion de parler anglais, et puis on se rend compte que toujours traduire dans le même sens, c’est une gymnastique, des reflexes qu’on prend. Et dès que je dois traduire dans l’autre sens, je trouve cela très dur.



Relations éditeur – traducteur

Comment s’effectue le premier contact entre traducteur et éditeur ?
 
On entre dans la partie technique pure et dure et c’est intéressant aussi. Il faut aussi en vivre. Le premier contact traducteur/éditeurs, c’est pareil, il y a plusieurs configurations. Comme je l’ai expliqué tout à l’heure, par un stage, sinon on démarche, on envoie des CV, on explique ce qu’on traduit. C’est bien de ne pas envoyer à l’aveugle et de cibler : je connais votre collection, et ça m’intéresse. Je ne vais pas envoyer un CV à quelqu’un qui traduit du végétarisme, ce n’est pas du tout mon domaine. On peut se documenter après. On doit être polyvalent. Même dans le polar qui est ciblé, on doit pouvoir traduire dans différents domaines. J’ai dû faire des recherches sur les grottes en Californie, sur des sujets divers, ou historiques. On peut traduire dans le littéraire un peu tout ce qu’on nous donne. Mais sur des domaines très précis, qui sortent du littéraire et de la fiction, là, ça peut être plus compliqué, il ne faut pas faire n’importe quoi. De temps en temps, une fois qu’on est un petit peu installé, ça peut être un éditeur qui nous appelle.

En général, ça sort rarement de nulle part parce que l’édition est un petit monde. C’est un éditeur qui a discuté avec un autre qui lui a dit : « Moi, je connais untel qui cherche du boulot» ou « Moi, je recherche un traducteur, est-ce que tu connais quelqu’un ? ». Il y a plusieurs configurations possibles.



Comment l’éditeur choisit-il un traducteur par rapport à un autre ?
 
Un éditeur choisit un traducteur selon ses compétences, ce qu’il a sous la main ou s’il cherche un domaine particulier. Par exemple, il y a des domaines très pointus, sur tout ce qui est maritime, navigation, alors là c’est très compliqué. Il y a des traducteurs spécialisés là-dedans. En général ce n’est pas à la porté de tout le monde donc on appelle ses traducteurs là pour maîtriser ce domaine.

 

C’est vous qui prenez contact ou c’est l’éditeur qui vous contacte ?

Non ça ne se passe pas exactement comme ça. Alors, une fois qu’on est dans la maison d’édition, qu’on a eu un premier contrat, les éditeurs aiment bien savoir à qui ils ont à faire. Donc tel type de texte ils le donnent en général à tel type de traducteur, moi je suis dans le polar donc la question ne se pose pas trop. Mais voilà, ils vont chercher un traducteur qui est compétent dans un domaine et a fait ses preuves dans ce domaine-là. Après il y a des affinités, même dans le polar. On reste dans un éventail de genres mais il y a le polar historique, le thriller. Alors on a des affinités ; moi, au début j’étais plutôt dans des thrillers, dans du contemporain. Et puis mes goûts de lecture me conduisaient vers ça. Et puis de fil en aiguille, 10/18 m’a contacté parce qu’on leur avait parlé de moi, pour faire du Anne Perry donc du polar victorien. Ils cherchaient un traducteur parce qu’il en manquait à ce moment-là. Et on fait un essai. En fait, tout simplement, on vous demande si ça vous intéresse de traduire ça, et si oui est-ce que vous êtes d’accord pour faire un essai pour voir si ça colle ? Et puis après ils ont une équipe de traducteurs, ils voient ce qu’ils ont sous la main à tel moment et puis si ça correspond pour le bouquin à traduire. Après, pour un bouquin de style très particulier, l’éditeur peut aller chercher un traducteur précis qui a fait un bouquin dans un genre similaire et si le bouquin est bien fait…

C’est rarement le traducteur qui demande. Il faut qu’on ait des contrats régulièrement pour travailler et parfois on peut avoir envie de travailler pour certains éditeurs. Là, récemment, j’ai contacté une collection et donc j’envoie un CV en espérant qu’un jour ça débouchera sur un message ou un coup de fil. Puis les éditeurs ont parfois besoin de nouveaux traducteurs. Sinon c’est plutôt de la gestion de personnel. À tel moment, il y a tel bouquin qu’il faut traduire, quel traducteur est disponible, est-ce que ça colle avec le style et ça se fait comme ça. Mais en général c’est un peu comme les acteurs, on est vite dans une case, c’est rare qu’on ait des traducteurs qui traduisent des genres très différents. En général quand on me propose quelque chose, c’est du polar.



.C’est ce que vous voulez de toute façon.

Oui, moi, c’est par choix ! Même si après on a toujours envie de faire autre chose, et je serais ravi de traduire des auteurs un peu plus contemporains pas forcément de polar, de littérature américaine ou anglophone. Dans un genre différent, soit avec des thématiques différentes c’est toujours intéressant à faire et ça aère un peu la tête aussi.



L’éditeur, il a son mot à dire sur la traduction ?

Oui, bien sûr.



Et si votre traduction vous satisfait, peut-il vous forcer à changer un passage ?

Oui, ça ne m’est jamais arrivé mais bon, c’est pareil, il n’y a pas non plus beaucoup de choix. J’imagine qu’il y a des choix de traduction à faire sur un texte très particulier. Mais souvent on repère les textes qui vont être difficiles, il y a des auteurs connus pour ça et là, le mieux c’est de discuter en amont et de faire un choix entre l’éditeur et le traducteur pour savoir quelle direction on va prendre, quels choix on va faire, ça peut se passer comme ça. Ou en tout cas c’est le traducteur qui la plupart du temps repère certaines difficultés, qui sent qu’il y a un choix à faire, qui le fait lui-même. Après on demande à l’éditeur si ça lui convient. Voilà, on se met d’accord, on va dans cette voie-là. Mais c’est l’éditeur qui décide même s’il fait confiance au traducteur puisque c’est le premier à manipuler le texte original donc à faire des choix et puis à déterminer ce qui est le mieux. Après, on peut discuter sur des détails mais la direction principale c’est quand même le traducteur qui la donne.



Comment s’organise la rémunération ? Touchez-vous un pourcentage sur le nombre de livres vendus ?

Le format standard de rémunération c’est ce qu’on appelle le feuillet de traduction qui date de l’époque de la machine à écrire pour les journalistes, les écrivains. C’est donc 25 lignes de 60 caractères. Un roman de 200-300 pages donne du 500 feuillets. On n’est pas payé au nombre de pages, maintenant. Avant, c’était comme ça, on était rémunéré au feuillet, on faisait une estimation du nombre de feuillets. Selon la difficulté du texte, la notoriété du traducteur, la langue, on n’est pas payé pareil. On est payé tant du feuillet, on a une fourchette, une moyenne entre – selon l’ATLF, étude assez contestée qui n’est pas représentative de tous les traducteurs mais de ceux qui sont à l’ATLF et qui répondent – 17 et 21 euros en anglais. C’est très optimiste. Ça correspond à une certaine frange de traducteur mais ce n’est pas si évident que cela quand on débute, quand on fait de la traduction dans des maisons d’édition qui font du roman populaire et qui paient très mal – on est très loin du compte - , qui paient aussi au forfait. Pour moi, ça serait plutôt, à partir de et encore je suis gentil, de 12 euros du feuillet, et là, c’est difficile d’en vivre ou alors il faut traduire très vite et beaucoup.

Pour le tarif, il faut prendre le nombre de feuillets à l’arrivée, il y a un calcul de calibrage au début de la traduction. Il y a un petit calcul savant pour savoir à peu près combien ça va donner de feuillets. Par exemple, on sait que trois cents pages anglaises donneront 500 pages françaises. On part sur cette base-là. Il y a plusieurs choix. Le plus répandu est la règle des un tiers/deux tiers. On paie un tiers de la somme à la signature du contrat et les deux tiers, l’à-valoir, à la remise et à l’acceptation de la traduction. Il y a d’autres modes de paiement, comme le trois tiers mais c’est de moins en moins répandu : un tiers signature, un tiers remise et un tiers acceptation. Certains éditeurs, plus ou moins filous, disaient les un tiers ou les deux tiers à la publication mais ça il faut refuser absolument. Ça arrive que les textes soient lancés en traduction mais jamais publiés. Le traducteur qui a passé entre trois et cinq mois, si on ne le paie jamais, le manque à gagner est là puisqu’il a passé la moitié de son année pas payé. C’est à éviter. Mais ce n’est pas le plus répandu, heureusement.

Maintenant, avec l’informatique, il ya des modernisations pas forcément appliquées chez tous les éditeurs mais qui se répandent de plus en plus, c’est le comptage au signe informatique, qui est plus précis. Là, ça appelle un vrai calcul du tarif. Il est fait sur un feuillet de traduction assez espacé, plus que du 1500 signes informatiques, alors il faut revaloriser cela et se mettre d’accord. C’est plus équitable pour tout le monde. On peut se baser sur le texte source. Il n’y a pas la question du foisonnement, terme technique, l‘allongement du texte par rapport à l’anglais qui est plus resserré, plus dense, les mots sont plus courts, les tournures plus concises.

Et donc, souvent on compte, selon les traducteurs, entre 10 et 15% ; le texte est plus long à texte égal. Le texte est plus long en allemand parce qu’il y a des textes à rallonge ; quand on traduit de l’allemand vers le français, en général, ça raccourcit. En anglais, on allonge un petit peu. Comme l’éditeur peut trouver à redire, si on allonge trop son texte pour avoir plus de feuillets, on ne le fait pas, on cherche à être concis. Mais on imagine que ça a pu être fait, ça a pu exister que quelqu’un en rajoute un petit peu.

Ce que je vous dis là est de la théorie. Le problème de la technique du comptage au feuillet évite cela. C’est un calcul plus équitable. On peut négocier pour certaines oeuvres une rémunération au forfait : pour tant de pages, on vous propose tant. Je l’ai fait pour des textes différents, pour de la vulgarisation scientifique, pour de la jeunesse. Parce que là c’était très aéré. C’était un livre pop-up pour les gamins sur le corps humain ou l’espace je ne sais plus. Il y a du texte et si on le met en format feuillet, ça ne fait pas beaucoup de feuillets, mais alors le temps passé…. Mais on a des contraintes, comme pour le sous-titrage, de nombre de caractères, de mise en page, d’adaptation pour le coup vu que c’est pour les enfants. Donc là, le temps passé au travail est bien supérieur. On pourrait demander un tarif horaire, mais ça se fait très peu, en tout as dans la traduction ; on négocie un forfait avec l’éditeur. On passe un accord avec l’éditeur, on dit j’estime à tant de temps, et pour le coup il ne faut pas se planter, il faut faire une estimation, c’est comme un devis. Et on se met d’accord avec l’éditeur et puis après on peut plus ou moins s’ajuster. Là, ça peut être un cas où on est payé au forfait. Là-dessus s’ajoutent éventuellement les royalties, les droits d’auteur. Il faut savoir que tout ce que je vous ai expliqué, c’est considéré comme une avance sur droits d’auteur, un à-valoir. Ça nous est acquis quel que soit le nombre des ventes. On a fourni le travail. Et sur le contrat, on définit le tarif au feuillet, une estimation etc. et un pourcentage sur les ventes, sur la première édition, si c’est grand format ou poche, ça se négocie en général autour de 0,4% ; ça peut être entre 0,5 et 1% selon les éditeurs, les traducteurs. Et c’est là qu’arrivent les calculs savants, cette avance qui nous est acquise, pour espérer toucher les droits d’auteur sur les ventes, virtuellement sur le contrat oui, dans 80-90% des titres ca n’arrive jamais parce que ca ne se vend pas assez, il faut que notre pourcentage sur le prix de vente fois x exemplaires, rembourse déjà ce qu’on a touché. En sachant, que la moyenne des tirages dans le polar, la littérature populaire, peut aller entre 3 000 et 5 000 exemplaires. Ce n’est pas énorme. L’éditeur rentre plus ou moins dans ses frais. Il y a des premiers tirages plus ou moins importants, comme Anne Perry qui est à 20 000 exemplaires, et sont retirés après. Donc là on peut espérer. Après il y a des bestsellers qui se vendent par centaines de milliers. Pour les petits chanceux qui traduisent Twilight, Harry Potter, Millénium et compagnie, ils ont touché 10 000 euros pour leur travail ; tout ceci est virtuel je ne sais pas du tout combien ils sont payés, admettons que le prix de vente soit à 20 euros, ils ont 1 % soit 0,20 centimes, eh bien ils touchent 20 centimes fois x exemplaires. S’il y en a 100 000, ça va vite. Et tout ce qui dépasse est pour le traducteur, seulement quand l’à-valoir a été remboursé par les ventes, ce qui arrive je le répète très rarement. On peut toucher de temps en temps quelques centaines d’euros. Ça fait toujours plaisir ! Mais il ne faut pas compter là-dessus pour vivre. Ce qui paie c’est vraiment de traduire le texte. Les royalties, pour une grande majorité de traducteurs, c’est un petit bonus qui tombe. Depuis peu, on a le droit de prêt en bibliothèque, c’est calculé, je crois, sur le nombre de livres achetés par la bibliothèque, pas sur les emprunts. Si le bouquin est acheté par beaucoup de bibliothèques, je ne connais pas les calculs mais il y a un tarif qui s’applique. Ça ne fait pas manger non plus mais ça fait plaisir quand on les touche. Le gros de la rémunération c’est comme ça pour l’édition. On a un pourcentage en fonction du nombre de livres vendus sur le contrat mais ce n’est pas systématique.



Êtes-vous sous contrat avec une maison d’édition pour x romans ?

Pas du tout, on est free lance, indépendant. Normalement, il y a des accords tacites, mais du jour au lendemain tous mes éditeurs peuvent me planter, je ne sais pas ce qui peut m’arriver, soit un changement d’équipe, soit le traducteur ne satisfait plus, ça fait plusieurs traductions qui sont mauvaises, on l’a alerté et il n’y a pas d’amélioration, ça s’est vu aussi. Ou il n’y a pas assez de travail. Il n’y a aucune garantie de la part de l’éditeur à fournir des traductions. C’est tacite parce qu’on s’entend bien, que ça marche bien et il connaît notre situation, sait qu’on doit travailler régulièrement. Mais ils ne sont tenus à rien et nous non plus d’ailleurs. On n’est pas en contrat avec un éditeur ; si l’herbe est plus verte ailleurs… c’est à nous d’établir une bonne relation de travail. Moi, j’ai de la chance, je ne travaille qu’avec des éditeurs sérieux et puis avec qui ça se passe très bien. Je n’ai pas à me plaindre.

Ça n’empêche pas qu’il ya des périodes de trouble. Il ya des moments où je connais mon planning presque un an à l’avance et il y a d’autres cas où on ne sait pas ce qu’il arrive derrière et c’est plus stressant ; il faut relancer les gens, il faut attendre. Ce sont des situations qui peuvent durer un mois, deux mois. C’est à nous de faire que ca dure le moins longtemps possible, démarcher, etc. Comme on a le statut d’auteur, on est assez libre. On peut s’inscrire comme micro-entreprise pour entreprendre des travaux qui sont payés en salaire classique, pas en droit d’auteur, qui permet de cumuler des petits boulots comme les jeux vidéo, internet. On est assez libre, fait ce qu’on veut. La seule contrainte qu’on a vis-à-vis de l’éditeur, c’est écrit noir sur blanc dans le contrat, c’est de rendre la traduction le plus aboutie possible, dans les délais impartis.

Le texte est relu par l’éditeur ca,r quand on est seul face à son texte, au bout d’un moment on ne voit plus. Un regard extérieur est indispensable pour des choses à modifier, des suggestions, des choix ; on discute et puis ne serait-ce que pour des coquilles. Il y a ce qu’on appelle la préparation, qui est la première étape. Une fois qu’on a rendu notre traduction, on déblaie, on fait les indications de mise en page, etc., et on envoie à un correcteur ou deux, en fonction du travail qu’il y a à faire ; en général c’est un, mais s’il y a un gros enjeu sur le texte, il faut que ce soit vraiment nickel, qu’il n’y ait plus rien qui dépasse.



Quelle liberté avez-vous ?

J’ai normalement toute liberté. Je peux contester les corrections. Il y en a qui sont évidentes, évidemment, comme tout ce qui est syntaxe, orthographe, là je ne conteste pas, mais il arrive que sur une tournure de phrase, un choix de traductio,n des correcteurs fassent un peu du zèle et corrigent des choses sur lesquelles on n’est pas d’accord. Donc là, on amorce la question : « si j’ai traduit comme ça c’est qu’en fait… ça sera comme ça et pas autrement », ou alors on discute et on se dit :si ça a attiré l’attention du correcteur, c’est que ce n’est pas clair. Alors on peut discuter, et là on cherche autre chose.



Est-ce que le traducteur a toujours le dernier mot ?

Oui. En fait, ça dépend des relations qu’on a avec les éditeurs mais moi il se trouve que mes éditeurs me laissent, normalement, le dernier mot. Ce n’est pas non plus la guerre à savoir qui aura raison ! si vraiment, il y a un point litigieux, on essaie de trouver une solution. Mais sur le papier, c’est notre nom, donc on est responsable de notre oeuvre. Si la traduction se fait descendre dans un papier, c’est le traducteur qui prend, ce n’est pas le correcteur ou l’éditeur, en tout cas ce n’est pas le correcteur. Parce que la personne qui a le texte fini voit le nom du traducteur, il n’y a pas comme dans les films un générique avec marqué : édité par un tel, corrigé par un tel, donc c’est le nom du traducteur ; s’il n’est pas bien traduit, c’est très compliqué parce qu’il y a pas de mal personnes qui sont intervenues. Le traducteur doit avoir le dernier mot, être responsable de son texte et être carré avec ce qu’il a fait.


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Comment choisit-on le titre ? C’est l’éditeur qui vient vers vous, c’est vous qui allez vers l’éditeur ?

Alors, le titre, c’est amusant à quel point c’est très compliqué ! Certaine fois c'est évident, on ne se pose pas la question, c’est transparent donc c'est facile. Mais souvent ce n’est pas aussi simple ; donc, effectivement, c’est plutôt une adaptation. Après, de toute façon, l’éditeur demande des titres, l'éditeur veut des propositions de titres ! Des fois on trouve quelque chose dans le texte qui fait que c’est évident ; par exemple, j’avais traduit un auteur chez 10/18 toujours, un contemporain des années 40-50, du polar américain. C’étaient des romans un peu rigolos. Là, c’était une histoire de meurtres dans le milieu du cinéma à Hollywood, de gens avec la nuque brisée. Et donc je cherchais une histoire avec le cou… Et on en est arrivé assez vite à « Cou tordu à Hollywood ». Coup tordu et cou tordu : la sonorité faisait qu’il y avait une histoire de cou. Donc ce fut évident comme titre et la preuve, ça a été validé tout de suite !

Des fois c’est plus compliqué que ça. On propose des pistes, en général ça aide, on peut faire un résumé à l’éditeur pour lui montrer ; la quatrième de couverture, en général ça m’aide bien pour trouver des pistes. On cherche le thème, on cherche quelque chose qui va parler, qui est accrocheur surtout. Un livre, on sait ce qui marche : le titre, la couverture et la quatrième. On réfléchit, soit on trouve quelque chose de satisfaisant, l’éditeur valide et voilà. Soit on n’est pas content soi-même et on en parle avec l’éditeur…



Avez-vous votre mot à dire pour la couverture ?
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Non, pas du tout. Il y a quelqu’un dans la maison d’édition qui se consacre à ça, un graphiste… qui fait ça très bien d’ailleurs chez 10/18. C’est assez rare qu’on reprenne la couverture originale. Ça arrive ; là, le dernier que j’ai fait pour la trilogie Guillermo del Toro, comme c’étaient des sorties mondiales, on a repris le graphisme original mais c’est assez rare. Nous, on n’a pas voix au chapitre, là-dessus. À la limite, sur la quatrième de couverture, parfois on nous demande de la rédiger mais de moins en moins souvent. On nous fait juste intervenir sur le titre. Si le traducteur le souhaite, à partir d’un certain nombre de bouquins, il peut faire une petite préface pour expliquer soit le contexte soit certains choix de traduction. Ça reste sur des textes quand même très écrits. Par exemple, ça ne m'est jamais arrivé dans le polar parce que dans ce genre entre guillemets standard, on n'a pas un très gros travail d’écriture. Même si certains auteurs, des grands noms, comme James Ellroy, ont une vraie écriture. Chaque auteur a une petite particularité mais le travail sur l’écriture n'est pas très appuyé et donc en fait on travaille juste pour que ça rentre dans les critères du policier français, du policier en France. C’est-à-dire, garder le rythme, surtout que ce soit assez clair, rythmé, bien travailler les dialogues, les descriptions, que ça coule surtout. En général on répare le texte original, ça arrive que des fois ce soit vraiment mal écrit.



La traduction
 


Vous mettez combien de temps pour traduire un roman ?

Cela dépend vraiment de plusieurs paramètres. Le premier, évidemment c’est la taille du bouquin à traduire ! C’est sûr qu’un bouquin qui fait 150 pages, c’est rapide. Ca dépend aussi de la difficulté ! Bien sûr il y a la taille, la difficulté et le délai qu’on nous donne. En moyenne, dans le polar, c’est assez calibré, on va dire que c’est autour de 300 - 400 pages VO. Il faut compter à peu près trois - quatre mois. Trois mois, c’est bien si on arrive à tenir le rythme. Après c’est toujours pareil, selon la difficulté, on ajuste. Il y a des bouquins qui sont assez faciles à traduire. Moi je découpe en pages par jour. Entre six et huit pages. Quand c’est six pages, ça avance un peu moins vite mais des fois certaines sont un peu plus faciles, on est motivé on en fait huit, on va plus vite. En général c’est ça, minimum trois mois quand même pour une taille standard. Parce que là-dedans, il faut savoir qu’on a le premier jet qui peut être plus ou moins rapide.

Et puis ensuite, il faut se garder une fenêtre pour la relecture. C’est une tache aléatoire, selon qu’on a été inspiré ou pas sur le premier jet. Des fois, on s’est arraché les cheveux toute la journée sur le texte, on se dit « ça va être affreux ! », et puis finalement on a une bonne surprise, ça circule bien on a bien bossé. Parfois, on a des passages où on est moins content et on passe plus de temps sur la relecture, on retravaille plus le texte donc là, on a besoin de plus de temps. C’est pareil, faut se ménager du temps pour ça donc faut bien rajouter dix –- quinze jours pour bien relire, régler les derniers détails, quelques recherches s’il y a besoin et puis la phase laborieuse de report de correction. Comme beaucoup, moi j’aime bien relire sur papier, on travaille directement sur PC maintenant, mais à relire à l’écran on se rend compte que ce n’est pas pareil malgré l’habitude qu’on peut avoir et l’entraînement qu’on peut avoir de travailler sur écran. Sur papier, ça n’a rien à voir. C’est inscrit dans nos gènes, tout de suite il y a des choses qui nous sautent aux yeux. Même avec la même mise en page, c’est autre chose. Donc ça veut dire qu’on travaille sur papier, on peut faire ça dans son canapé, à table avec son café à côté – ça c’est des petits détails techniques – petite anecdote comme ça mais ça veut dire que les corrections qu’on a mises sur papier, il faut les reporter sur le texte… Alors c’est marrant au début, parce qu’on peut écouter de la musique en même temps mais au bout d’une journée c’est vraiment laborieux… Mais c’est pareil, ça prend du temps, ça peut prendre deux – trois jours selon la taille.

Je me souviens à un moment où j’étais moins expérimenté et des délais avaient fait que j’étais serré, je me souviens de fins de traduction un peu marathon où on pensait finir ce fameux report dans la journée et où il a fallu une bonne nuit blanche pour finir et rendre le texte à l’heure le lendemain ! Après, avec l’expérience, on essaie de s’organiser pour être à temps. Surtout quand il faut enchainer avec une autre traduction. Mais oui, il y a des fins de traduction épiques quand on a pris du retard… Il m’est arrivé de passer six mois sur un bouquin ! Parce que j’ai eu un bouquin de 500 – 600 pages anglaises, et en plus c’était aussi au début de mon métier et donc quand on sort de la fac, c’est pareil, il faut qu’on commence ! On n’a pas la même manière de traduire qu’au bout de dix ans quand on a traduit plus de quarante bouquins ! C’est sûr qu’on prend des réflexes, on acquiert de l’expérience, des automatismes, etc. ; on sait ce qu’on attende de nous. Moi pour le genre que je fais, en général c’est assez cadré, on va dire trois –  quatre mois en moyenne.

Mais si vous interrogez des traducteurs qui traduisent des textes plus prestigieux, soit de grande littérature, ou carrément des classiques, ou si on demande ça à des gens qui sont souvent aussi universitaires et qui font autre chose à côté, ça peut durer presque une ou plusieurs années. Par exemple pour Ulysse de Joyce, la dernière traduction qui est sortie au début des années 2000 par Gallimard, ils ont mis une équipe de trois – quatre personnes, des traducteurs professionnels, des universitaires spécialistes de Joyce, etc., parce que c’est un tel monument que traduire ça tout seul c’est un peu compliqué. Et donc là, c’est un cas très particulier mais ça peut arriver comme cela, pour des titres de ce type. Sinon, un traducteur seul à qui l’on confie un classique, s’il est universitaire à côté il va prendre beaucoup de temps et ce n’est pas seulement son seul moyen de subsistance principal. C’est différent. Et puis, un traducteur professionnel comme moi, qui vit de cela, qui traduit des textes plus littéraires, on lui donne un délai souvent plus large aussi parce que traduire une page de Darko Macan, c’est un peu plus compliqué que traduire une page de Michael Connelly. On a juste le style de l’auteur pour traduire la difficulté du texte.



Vous faites des recherches en amont ?

En amont, quand on peut c’est bien, mais on n’a pas toujours le temps… L’idéal, c'est déjà de lire le bouquin une fois pour voir de quoi il parle, et évidemment oui, on essaie de se documenter sur l’époque pour voir de quoi ça parle mais ce n’est pas toujours évident. En général les contrats sont signés avec une date butoir et entre les deux, il faut s’arranger pour faire la traduction et la rendre à l’heure. En plus de rendre une traduction de qualité, la première qualité j’ai envie de dire c’est de la rendre à l’heure, dans le délai imparti. Sinon, la chaîne éditoriale est décalée (la correction, la fabrication) et puis l’éditeur a un planning bien établi qu’il faut respecter. Il y a des contraintes de production, économiques, tout bêtement. Et puis un calendrier. Le traducteur c’est un des premiers maillons de la chaine. Enfin, une fois que le titre est acheté, et que le bouquin est lancé, si le traducteur commence à rendre en retard, c’est problématique. On est humain, on peut tomber malade… Si on peut, il faut toujours demander un délai un peu plus large, pour pouvoir assurer en cas de pépin ou autre… Et on s’arrange pour rattraper le temps perdu. On n’a pas forcément le temps de lire en détail le bouquin, de l’annoter, de faire des recherches…

Mais après, chacun ses techniques. Certains le font peut-être ! Moi en règle générale, j’aime bien me lancer assez vite dans la traduction après l’avoir lu, prendre le texte assez vite puisqu’il est là… Alors soit je fais des recherches en même temps, maintenant avec Internet c’est très facile, et si vraiment c’est un peu plus problématique et que ça demande beaucoup de recherches, là je note dans un carnet quelque part et j’y reviens à un moment ou un autre ; Soit j’ai le temps dans la journée, ou le week-end, le temps que j’affine la recherche et que je puisse faire un premier jet. Là, on traduit le texte comme il vient, on défriche ! C’est un boulot plus ou moins fini mais même si on a déjà lu le bouquin avant, on découvre toujours des difficultés qui apparaissent, que l’on n’avait pas repérées avant. Que ce soit dû au style… Et puis il y a les spécificités du genre propres au polar dans mon cas.

Une fois le premier jet effectué, on termine là en général les recherches à faire ou on les fait à ce moment. Et puis après, on fait une ou deux relectures, plutôt deux pour essayer de rendre une version le plus propre possible. La première relecture est vraiment le moment où l'on resserre le premier jet, où l'on enlève les répétitions, les phrases bancales ... On remet l'ensemble d’aplomb, on revient sur les passages qui ne plaisent pas toujours. Quand on fait huit pages tous les jours, il y a forcément des moments où l'on est un peu moins en forme, concentré, etc., donc on revient dessus, on harmonise le tout… Par exemple les Anglais n’ont pas le tutoiement et le vouvoiement – c’est un exemple comme un autre. Dans un bouquin on se dit à quel moment – c’est toujours la grande question – deux personnages vont commencer à se tutoyer ? Par exemple la victime et l’autre personne qui la harcèle, à quel moment est-ce que lui la tutoie ? elle le tutoie ? Enfin bref, ça paraît idiot comme ça mais c’est compliqué à gérer ! À la relecture, on se rend compte si l'ensemble est cohérent ou au contraire si ça ne va pas, dans quel cas on harmonise tout ça. À la dernière relecture, on essaie de régler tous les problèmes de traduction, de langue.



Avez-vous traduit des livres dont une traduction française avait déjà été réalisée plusieurs années auparavant ?

Ça s’appelle du rewriting. J’en ai fait à mes débuts, mais alors là c’était particulier. 10/18 avait acheté des titres d’un auteur. Et pour lancer la collection, il avait racheté des droits pour des traductions de titres qui avaient déjà été traduits. Un dans les années 50 et l’autre dans les années 60 je crois, où à la fois les critères de traduction, de diction etc. n’étaient pas les mêmes qu’aujourd’hui. Et donc oui ca demandait que les textes soient retravaillés, remis au gout du jour et puis corriger les choses qu’il pouvait y avoir : erreurs de traduction, inexactitude, rajouter des passages qui avaient été enlevés.

A l’époque on prenait beaucoup de libertés surtout avec le polar. Si vous lisez des séries noires des années 30-50, ça devait rentrer d

ans un cadre très précis, tel format, c’était assez peu considéré. Et donc, le traducteur et l’éditeur ne travaillaient pas du tout de la même façon sur ces textes-là qu’aujourd’hui. Le style polar est un peu mieux considéré puisqu’on reconnaît aujourd’hui que les auteurs de polar sont des écrivains à part entière. Le polar devient populaire. On a une certaine liberté puisqu’on doit cibler un lectorat français mais on ne fait pas n’importe quoi avec le texte. On ne change pas les noms, on ne change pas l’intrigue, on ne coupe pas deux pages parce qu’on trouve que c’est ennuyeux. Ca ne marche plus comme ça, alors qu’on faisait ça avant. Là sur les deux bouquins – les deux étaient différents –, il y avait eu beaucoup de boulot de réécriture, de mise à jour aussi pour les références culturelles, parce qu’on estime qu’en gros, même si la VO ne change pas, elle est inscrite dans une époque.

Il faut retraduire en général, on estime, tous les trente ans parce que la langue évolue. Plus la langue est populaire, plus c’est obsolète. L’argot est ce qui change le plus vite. Et dans un policier, l’argot est très important. Rien que pour ca, une traduction des années 70 paraît super datée. L’original non mais alors la traduction… Ça devient vite vieillot. Si le bouquin n’a pas eu plus de succès que ça, que ce n’est pas un classique, on ne se fatigue pas, on ne retraduit pas. Mais quand c’est un texte important, on retraduit, c’est assez fréquent. Sous le volcan de Malcolm Lowry, qui a été traduit à l’époque – c’était juste calamiteux – a dû être retraduit. Mais même un texte bien traduit, peut nécessiter d’être retraduit.



Vous aviez rencontré l’ancien traducteur ?


Alors oui, je crois qu’un était encore vivant, mais je ne l’ai pas rencontré. Je sais que mon éditrice a eu des contacts avec lui. C’était un vieux monsieur qui avait beaucoup travaillé. Il était très content du travail qui avait été fait. Il était tout à fait d’accord et connaissait les contraintes données : à nettoyer, à remettre au gout du jour. J’avais eu des bons échos.



Il vous arrive d’adapter en fait le texte original, quand celui-ci est mal écrit ?

Oui c’est de l’adaptation... En fait, l’adaptation c’est encore autre chose, je parlerais plus d’adaptation pour de la jeunesse par exemple, quand il faut adapter des noms de personnages pour qu'ils parlent au lectorat français. Nous, on est un peu entre les deux. Dans le policier, on redresse un peu, avec nos outils, le texte original. Mais ce n’est pas forcément que ce soit mal écrit, c’est aussi qu’ils n’ont pas les mêmes critères que nous.

Il y a des répétitions qui passent beaucoup mieux en anglais qu’en français ; c’est proscrit. Il faut varier le plus possible et puis chez les auteurs anglophones, en général, les bouquins sont calibrés. Je ne sais pas si vous remarquez mais c’est rare qu’un bouquin fasse 120 pages et celui d’après 350 ! Après on peut jouer sur la mise en page mais on leur demande de rendre tant de pages, etc. Alors des fois ils écrivent un peu au kilomètre. Il faut resserrer tout ça, faire en sorte qu’on ne répète pas quatre fois qu’Untel a refermé la porte et fait démarrer sa voiture rouge. Les Anglais aiment bien et ça passe plus ou moins. En français, quand on a donné une info, on la donne une fois et après on estime que le lecteur a intégré. Si vraiment c’est nécessaire de le rappeler, on peut le faire mais c’est des petits trucs comme ça qui sont des contraintes pour nous.

Mais ça vaut pour le polar, ça vaut pour tous les textes. Donc c’est des particularités du texte anglais qu’il faut travailler. Et parfois il y a des auteurs qui n’ont pas un grand style. La plupart d’ailleurs. Mais c’est bien écrit, ça se traduit bien…

 
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Avez-vous déjà rencontré des auteurs que vous traduisez ?

C’est arrivé que je rencontre Anne Perry au salon du livre mais bon c’était comme ça vite fait et puis comme à l’époque je la traduisais, on avait discuté un petit peu... Non c’est assez rare. Maintenant avec Internet c’est plus facile. Avant il fallait demander l’adresse à l’éditeur… Pour certains, on les trouve sur Internet, on entre en contact s’il y a besoin. Faut pas les enquiquiner à longueur de journée pour demander : là, qu’est-ce que vous avez voulu dire ? Au bout d’un moment ils vont peut-être mal le prendre et ça ne nous donne pas une image positive. Mais oui, en général, quand il y a vraiment un problème sur le texte ou juste pour tirer quelque chose au clair ou demander s’il y a un choix à faire, l’auteur a son avis à donner.

 Ça m’est arrivé de consulter les écrivains. J’aime bien avoir un petit contact par mail, 2-3 mails échangés mais c’est tout. Il ne faut pas non plus de grandes discussions sur notre travail. L’auteur dont je parlais qui a écrit des bouquins sur Berlin, était très sympa, très disponible. Là comme c’était un texte assez compliqué, avec pas mal de références, etc., j’avais vraiment éprouvé le besoin d’avoir des éclaircissements sur certains points. J’avais envoyé une liste de questions assez longues. Il m’avait très gentiment répondu, très content d’ailleurs que je lui pose des questions, tout en me laissant toute liberté pour les solutions à adopter. Donc ça c’était assez plaisant. Avec d’autres aussi ça arrive de temps en temps. Ce n’est pas systématique, parfois ce n’est pas justifié. Là pour le dernier titre que j’ai fait, tout était assez transparent, les éventuels petits problèmes qui ont pu se présenter je les ai résolus moi-même. Pas la peine d’embêter l’auteur avec ça.

Et moi ça ne m’est jamais arrivé mais il paraît que certains auteurs sont réputés pour être vraiment pénibles avec leur traducteur. Certains auteurs qui estiment maîtriser le français veulent intervenir sur la traduction. Ils comprennent le français quand ils le lisent mais en traduction, il ne suffit pas de mettre l’anglais et le français. C’est un exercice, entre les deux il se passe une sorte d’alchimie, c’est particulier. Et les auteurs ne sont pas forcément les plus à même de réussir ça. Ils disent : « ça va pas, là c’est mal traduit… » Une fois, un auteur demandait du mot-à-mot donc c’était affreux à l’arrivée. Alors évidemment, comme c’est un auteur prestigieux on n’allait pas trop non plus l’envoyer paître, le traducteur avait dû s’arranger avec l’éditeur, pour lui expliquer que l’expression si on la calquait ça ne marchait pas. Ça peut empoisonner la vie du traducteur mais bon… je pense que c’est assez rare malgré tout et souvent, moi, de l’expérience que j’ai eu en général, les auteurs sont très contents, déjà d’être traduits, et en plus qu’on s’intéresse à leurs textes.



Vous avez déjà traduit de l’anglais vers le français ?

Non très peu. C’est plus que déconseillé. Le traducteur traduit toujours vers sa langue maternelle. Parce qu’il faut maîtriser au maximum la langue dans laquelle on traduit. Donc ce n’est pas déontologique de traduire dans l’autre sens. Sauf cas particulier de traducteur bilingue. Mais je peux écrire en anglais comme ça pour dépanner en anglais. De façon professionnelle, je l’avoue, je l’ai fait sur des tout petits textes. Mais voilà, début de carrière, sérieux, on n’ose pas dire non. Mais maintenant je refuse parce que si c’est pour rendre un texte dans un anglais bancal, pour qu’il soit publié, qu’il soit sur internet, pourquoi ? Ça peut nous retomber dessus, on est tenu à une qualité de texte à l’arrivée. Ça doit être fait de façon professionnelle et rendre une qualité professionnelle. Donc non.



Questions générales

Un mot sur l’ECLA, avantage ou contrainte ?

Je viens de m’installer à Bordeaux. L’ECLA, je n’ai eu qu’assez peu d’échanges avec eux puisque moi je voudrais bien faire des interventions pour parler de mon métier, ou carrément pour faire des ateliers par exemple parler de la traduction à des lycéens. C’est un peu pour ça que j’ai adhéré à l’ECLA et pour connaitre d’autres traducteurs du coin. Donc l’ECLA, pour l’instant, je ne peux pas en dire grand-chose ; je ne suis pas installé depuis assez longtemps. Contrainte ? Pour l’instant, je ne vois pas de contraintes. Opportunités ? Ça dépend ce qu’on entend par opportunité. Travail ? C’est trop tôt pour le dire, je ne pense pas et ce n’est pas pour cela que je l’ai fait. Pas de travail de traduction en tout cas, parce que pour cela il y a d’autres moyens. Il y a l’annuaire de l’ATLF et leur site internet.



L’ECLA vous permet de rencontrer d’autres traducteurs …

D’autres traducteurs ou avoir des contacts, comme je vous le disais, faire des ateliers, parler du métier de traducteur. Donc, je pense que c’est une bonne initiative, il faudrait que je voie un peu plus ce qu’ils ont à proposer de ce côté-là mais c’est plutôt une opportunité, une occasion de rencontrer des gens.



Comment définissez-vous le rôle du traducteur dans la littérature française ?

C’est un acteur incontournable, bien sûr. On fait partie du paysage de la littérature. On a le statut d’auteur. On est considéré comme auteur. On est rémunéré en droits d’auteur. On n’est pas propriétaire de nos textes, c’est plus compliqué que cela, les droits d’auteurs français (on cède les droits sur nos textes à un éditeur selon des termes bien définis mais on a le statut d’auteur. On est reconnu comme tel. Il est difficile de se passer de traducteur.

En gros, la France est un des pays au monde qui traduit le plus de tous les domaines. C’est par mode. L’anglais représente la majorité des traductions. Mais de plus en plus, les langues scandinaves, asiatiques, espagnole, allemande. Il y a une vraie tradition de traduction en France. Je n’ai pas de chiffres exacts mais c’est au moins moitié-moitié. Le traducteur a ce rôle de rendre accessible au lectorat français des ouvrages étrangers. L’anglais, on en a toujours besoin, il y a beaucoup de gens qui maîtrisent assez bien l’anglais pour lire dans le texte. Et c’est bien. Ça a contribué à la qualité des textes.

Les éditeurs maitrisent bien l’anglais comme les correcteurs d’il y a une dizaine d’années. Avant, ils faisaient une confiance aveugle au traducteur, et la plupart des temps il n’y a pas de problème. Mais on ne peut pas s’étonner que les traductions ne correspondent pas franchement au texte original parce qu’il n’y avait personne pour rectifier le tir. Bon heureusement, c’était rare et ça l’est de plus en plus. Tout éditeur ne maitrise pas toutes les langues, il ya donc toujours un moment où il est obligé de faire confiance. Il peut y avoir des surprises de traductions : très bien tournée, maitrisée, très agréable à lire alors que quand on creuse on se rend compte que la personne avait une très belle plume mais qu’au niveau traduction ca n’était pas exactement ca. L’édition de littérature c’est un peu piège. Dans l’édition française, il y a une relation de confiance entre traducteur et éditeur qui doit se nouer, se construire et une grande responsabilité de qualité par rapport à l’éditeur et au lecteur. Mon but ce n’est pas que l’éditeur soit content mais que le lecteur soit content, que les deux le soient.



Le traducteur, sourciste ou cibliste ?

Ca fait parler dans les formations, écrire des papiers. C’est un vieux débat qui fait bien marrer chez les traducteurs parce qu’on est toujours entre les deux. C’est un compromis permanent où à la fois il faut respecter au maximum le texte original tout en transformant un texte en français bien écrit qui corresponde au critère de l’édition en France et du lectorat français. Parfois on aime bien faire des choix, adapter les références culturelles et puis au niveau du style, respecter au mieux le style de l’auteur, ce qu’il a voulu dire mais il n’y a aucune traduction, mauvaise traduction, qui soit complètement cibliste avec du mot à mot, ça c’est difficile. Ca peut exister les fameuses traductions d’une très belle plume qui ne respecte pas tout à fait le texte original. À la limite, c’est peut être préférable d’avoir un beau texte en français mais il y a aussi le respect de la VO bien tournée en français. Le débat cibliste/sourciste, c’est au fond un débat universitaire.

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La traduction trahit-elle l’œuvre de l’auteur ?

Rien ne vaut jamais la VO parce qu’il ya le fameux « lost in translation » (perdu à la traduction) malgré la qualité de la traduction. Le génie des langues est différent, les sonorités sont différentes et donc on perd toujours un petit peu. Mais après il ya d’excellentes traductions. Et donc on n’est pas là pour trahir mais pour rendre au mieux un texte original dans le meilleur français possible, de notre plus belle plume.



Existe-t-il un salon de la traduction pour rencontrer d’autres traducteurs ?

Il y a plusieurs organismes, associations qui regroupent des traducteurs. La plus connue, c’est l’ATLF, qui ne regroupe pas tous les traducteurs, tout le monde n’y adhère pas forcément, mais une bonne partie. Il y a des assemblées générales de l’association. En partenariat avec l’ATLF, il y a l’ATLAS qui se déroule à Arles, tous les ans Il y a sur plusieurs jours, des ateliers, des conférences où justement les traducteurs peuvent se retrouver, se rencontrer. Il y a carrément, je crois, une résidence. C’est l’association ATLAS, où on peut choisir d’occuper un lieu, je ne sais pas comment ça se passe, si on a besoin de se consacrer à une traduction sans être parasité, on a une résidence comme ça. Il y a des conférences, des ateliers, des rencontres, des repas où des éditeurs font des interventions où on peut participer. Sinon, en France, il y a le Salon du livre où il peut y avoir des ateliers, des interventions sur la traduction, mais ça reste assez marginal.



Quand les auteurs sont invités sur les salons, les traducteurs le sont aussi ?

Oui, en général, l’éditeur nous propose d’y aller pour les rencontrer. C’est ce qui s’est passé avec Anne Perry. Mais ils ne viennent pas forcément très souvent. Moi, c’est la seule, Anne Perry, que j’ai pu rencontrer comme ça. Mais sinon, en généra,l on est invité à les rencontrer.



À force de traduire, vous n’avez pas eu envie d’écrire ?

Un moment oui, et puis en fait c’est vraiment deux disciplines différentes. Il existe des traducteurs qui écrivent. Je vous parlais d’une collègue à moi, écrivain, qui traduit aussi. Puis il y a des traducteurs qui traduisent uniquement sans écrire eux-mêmes. C’est le cas de William Olivier Desmond qui traduit entre autres Stephen King. Et qui écrit un polar publié au Seuil. Forcément, quand on travaille sur l’écriture, on a toujours envie, mais moi les tentatives n’ont pas été concluantes. Il ne suffit pas de maîtriser l’outil d’écriture il faut avoir les idées mais c’est un peu cela qu’il me manquait. Et puis donc je n’ai pas insisté plus que cela. Et pour mon temps libre, j’ai des centres d’intérêt qui me portent vers autre chose. Donc non.



C’est vraiment deux métiers différents ?

Oui, oui. Il n’y a pas de profil type de traducteur, comme je vous le disais tout à l’heure. Il y a le DESS, des diplômes, mais dans la traduction on retrouve de tout, il y a des gens enseignants, des journalistes. Tout peut mener à la traduction. Après il faut faire ses preuves. C’est encore assez libre contrairement à beaucoup d’autres métiers où il faut encore un diplôme avec une spécialité.  Il y a une professionnalisation avec le DESS mais plus au niveau de la formation où on reçoit une formation très solide sur le métier lui-même. Et les côtés pratiques, pour être traducteur et en vivre, il ne suffit pas de bien savoir traduire, il y a un côté bêtement pratique sur les contrats, pour ne pas se faire avoir, et tout ce qu’il y a autour, la question de la fiscalité, ça peut être intéressant de connaître cela aussi. Et même si le socle de la formation concerne la traduction, il y a une professionnalisation sur cet aspect-là. Mais ce n’est pas une garantie de trouver du boulot. Ce n’est pas comme les gens qui font une école de commerce, ou une école prestigieuse, et en général, on les appelle pour leur filer du boulot. Nous on ne nous appelle pas.



Traducteur : homme de l’ombre ou passeur ?

On est les deux. Passeur, c’est un petit peu prétentieux. Oui, on permet à des gens de lire des textes qu’ils n’auraient pas pu lire autrement. De ce côté-là, effectivement, on passe le texte. Là, je vous donne mon avis, et je pense que chaque traducteur en aura un différent. Oui, on fait passer quelque chose du mieux qu’on peut pour que ce soit plus agréable à lire et que le lecteur passe le meilleur moment possible. Passer des références culturelles. Et puis on est dans l’ombre forcément puisqu’on est tout seul devant notre texte. On a notre nom sur le bouquin.



Le traducteur est quand même de plus en plus reconnu, on le met en première page.

Disons qu’on a la satisfaction d’avoir notre nom sur le bouquin, mais ce n’est pas pour être dans la lumière. On a le statut d’auteur. C’est la reconnaissance de notre travail et du texte qu’on a produit en tant qu’auteur. Vous donnez un même texte anglais à dix traducteurs, vous avez dix traductions à la fin qui peuvent être de qualité égale mais qui sont différentes quand même. On n’apprend pas à être traducteur en trois ans à la fac mais depuis le premier livre qu’on lit, on acquiert un bagage littéraire, culturel, etc. C’est comme les écrivains. On n’est pas auteur dans le sens où on ne crée pas l’oeuvre mais on la retranscrit dans une culture. C’est le piège de dire ça, parce qu’on ne doit pas franciser les références culturelles. On est dans l’ombre parce qu’on n’a pas le statut d’auteur. Il n’y a pas de traducteurs qui vont faire le salon du livre et d’ailleurs on ne nous le demande pas et pas beaucoup de traducteurs le souhaitent. On est entre l’auteur et le lectorat. On a une immunité par rapport à l’auteur, qui est le producteur de l’oeuvre, mais on n’a pas à s’effacer complètement, puisqu’un traducteur qui s’efface complètement ne donne pas un texte forcément très sympa à lire. Il faut qu’on mette notre patte. On en revient au compromis entre la cible et la source : notre patte pour faire vivre le texte adapté à notre sauce. On est toujours dans une situation de compromis entre les deux. Entre le texte qu’on me donne et celui qu’on doit produire. Il n’y a pas vraiment de réponse toute faite à cela.


Propos recueillis par Laura COMBET, licence librairie et Cécile WIBAULT, licence bibliothèque

 

 

 

Bibliographie chronologique


Le second fils de Jonathan Rabb et Eric Moreau, 2012

La nuit éternelle de Guillermo Del Toro, Chuck Hogan, Eric Moreau et Jacques Martinache, 2011

La chute de Guillermo Del Toro, Eric Moreau et Jean-Baptiste Bernet, 2011

Rosa de Jonathan Rabb et Eric Moreau, 2011

Il était une fois un crime de Lee Jackson et Eric Moreau, 2011

À vif de Dianne Emley et Eric Moreau, 2011

Jusqu'au sang de Dianne Emley et Eric Moreau, 2011

Un écho dans la nuit de Dianne Emley et Eric Moreau, 2010

Faute de choix de Patricia Wentworth et Eric Moreau, 2010

D'une pierre deux coups de Patricia Wentworth et Eric Moreau, 2010

Galilée : Journal des inventions & découvertes de Peter Riley, David Lawrence et Eric Moreau, 2009

Mr Zero de Patricia Wentworth et Eric Moreau, 2009

Une femme sans peur de Lee Jackson et Eric Moreau, 2009

L'ange de Leather Lane de Lee Jackson et Eric Moreau, 2009

Les secrets de Londres de Lee Jackson et Eric Moreau, 2008

Le jardin des derniers plaisirs de Lee Jackson et Eric Moreau, février 2008

Le Camel club de David Baldacci et Eric Moreau, 2007

Une très mauvaise farce de Stuart Palmer et Eric Moreau, 2006

Les oubliés de Mayerling de Ann Dukthas et Eric Moreau, 2006

Le tueur des ombres de Val McDermid et Eric Moreau, 2005

Royal Flush de Lynda La Plante et Eric Moreau, 2005

Le messager du temps de Ann Dukthas et Eric Moreau, 2005

Délits d'initiés de Stephen Frey et Eric Moreau, 2005

Cous tordus à Hollywood de Stuart Palmer et Eric Moreau, 2005

En mémoire d'un prince de Ann Dukthas et Eric Moreau, 2005

La disparue de Noël de Anne Perry et Eric Moreau, 2005

L'heure du crime de David Baldacci et Eric Moreau, 2005

Esclave du passé de Anne Perry et Eric Moreau, 2004

Mort d'un étranger de Anne Perry et Eric Moreau, 2004

À l'ombre de la guillotine de Anne Perry et Eric Moreau, 2004

L'énigme du persan gris de Stuart Palmer, Marc Voline et Eric Moreau, 2004

Quatre de perdues de Stuart Palmer, Maurice-Bernard Endrèbe et Eric Moreau, 2004

La dynastie Hancock de Stephen Frey et Eric Moreau, 2004

Le Tueur des ombres de Val McDermid et Eric Moreau, 2003

Soleil brûlé de Laurence Shames et Éric Moreau, 2003

 


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Published by Laura et Cécile - dans traduction
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5 mai 2012 6 05 /05 /mai /2012 07:00

Scholastique Mukasonga, L'Iguifou

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Scholastique MUKASONGA
L’Iguifou, Nouvelles rwandaises
Gallimard
Continents noirs, 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Scholastique Mukasonga est née en 1956 au Rwanda. Tutsi, son enfance va être marquée par les conflits ethniques qui surgissent au Rwanda. En 1960, sa famille est déplacée dans une région insalubre du Rwanda, Nyamata. En 1973, chassée de l’école d’assistante sociale de Butare, elle se réfugie au Burundi. Elle s’installe en France en 1992.

En 1994, lors du génocide des Tutsi au Rwanda qui fit un million de morts en cent jours, 27 membres de sa famille sont massacrés dont sa mère.

En 2006, elle publie Inyenzi ou les Cafards, un récit autobiographique.

En 2008, paraît La Femme aux pieds nus, hommage à sa mère. Le livre a reçu le prix Seligman contre le racisme.

C’est en 2010 que L’Iguifou, Nouvelles rwandaises est publié. Il a été récompensé par le Prix Paul Bourdarie 2011 de l'Académie des Sciences d'Outre-Mer.

À travers ces trois œuvres, on note l’importance de la mémoire personnelle et collective d’un peuple meurtri.



L’Iguifou, Nouvelles rwandaises

L’Iguifou, Nouvelles rwandaises est un recueil de cinq nouvelles : « L’Iguifou », « La gloire de la vache », « La peur », « Le malheur d’être belle » et « Le deuil ».

J’ai sélectionné trois nouvelles dont je vais faire l'analyse.

 

 

« L’Iguifou »

 « Puisque, comme moi, parce que tu étais tutsi, tu as été déplacée à Nyamata, tu as connu toi aussi cet ennemi implacable qui gîtait au plus profond de nous-mêmes, ce maître impitoyable auquel nous devions payer un tribut que, dans notre pauvreté, nous étions incapables d'acquitter, ce bourreau inlassable qui tenaillait sans répit nos ventres et brouillait notre vue, tu l'as reconnu, c'est l'Iguifou, la Faim, que nous avions reçu à notre naissance comme un mauvais ange gardien... »

Voilà comment débute la nouvelle. Scholastique Mukasonga s’adresse à nous, elle nous prend à part, nous implique dans son histoire.

À travers cette nouvelle, Scholastique Mukasonga décrit la faim, sensation qui, après un certain temps sans manger, pousse un être vivant à rechercher de la nourriture. Pour un tutsi, c’est comme un habit qui reste collé à la peau. L’Iguifou est vu comme un monstre. Il « ricanait au creux de ton ventre ».

L’auteur décrit ce que l’homme est capable de faire pour combler cette faim, pour survivre. « Balayer la maison, balayer la cour, c’est le premier travail que doivent faire toutes les petites filles au Rwanda » et essayer de dénicher quelques grains de sorgho ou de riz dans les tas de balayures sont les préoccupations de cette petite fille et de sa petite sœur.

Elle raconte comment des parents, et implicitement les siens, passaient leurs journées à essayer de trouver à manger. Lorsqu’ils revenaient à la tombée de la nuit, les petites filles accouraient. S’ils rapportaient quelques patates douces ou une poignée de riz ou de haricots pour leur unique repas du soir, elles avaient de la chance.
 

 

Ce soir-là, aucune nourriture n’avait pu être trouvée. La petite fille est tombée. « Et c’est alors que les lumières se sont allumées (…) elles étaient fraîches, apaisantes » comme si traverser les portes de la mort était une délivrance.



« La gloire de la vache »

Cette nouvelle traite de l’importance de la vache dans la culture tutsi. Les tutsis ont une réelle vénération pour cet animal.


« Une vache, il faut l’appeler par son nom, la flatter, lui parler à l’oreille, chanter ses louanges. Et quand on la conduit chez le chef, on l’orne de guirlandes de fleurs et de parures de perles. »

La première partie de cette nouvelle nous décrit l’enfance de Kalisa dans un récit à la première personne dont Kalisa est le narrateur. C’était avant les conflits ethniques qui ont agité le Rwanda. Kalisa s’occupait des vaches avec son père et ses frères. Elles étaient traitées comme des reines. Ils recueillaient pour elles l’eau fraîche qui préservait de la maladie « et surtout des mauvais sorts ». Tous les bergers du village interprétaient des poèmes en l’honneur des vaches. Des cérémonies leur étaient dédiées tous les soirs. « Les enfants applaudissaient au passage et les femmes poussaient leurs cris de joie. »

« C’était un beau spectacle que cette forêt de cornes que tous les hommes de la colline ne se lassaient d’admirer. »

Tout ce qui est en rapport avec la vache est vénérable. Son lait est considéré comme la boisson suprême. « Il faut toujours tenir un pot à lait avec ses deux mains, par respect, par révérence pour la vache, pour qu’elle ait longue vie ».


Elles apportaient la prospérité.

Mais des vaches, il n’y en avait pas à Nyamata. On entre ainsi dans la deuxième partie de cette nouvelle. Kalisa n’est plus un enfant mais un père. Son fils nous raconte le désarroi que son père et tout son peuple ont eu en se réfugiant dans cette région et en laissant leurs vaches se faire massacrer.

Ils ne boivent plus que l’eau de la source.

Un des villageois avait fait le deuil des vaches en achetant des chèvres. Il était mal vu par tous les habitants. « La honte du village ! » Comment pouvait-on avoir l’audace de remplacer un tel être de vénération ?

L’arrivée de Rukorera va émouvoir tout le village. C’est un tutsi, sa famille et ses vaches qui s’immiscent un moment dans leurs vies. « C’était comme si un peu de Rwanda était venu nous consoler dans notre exil ». Mais ce rêve ne peut durer et il repart avec ses vaches.



« Le deuil »

C’est l’histoire d’une jeune fille qui reçoit une enveloppe au liseré rouge et bleu. « Elle savait déjà ce qu’elle contenait », le génocide avait emporté plusieurs membres de sa famille. Elle va assister aux obsèques du père d’un ami. Pourquoi a-t-elle affirmé qu’elle s’y rendrait ? La mort a emporté toute sa famille, pourquoi se rendre au chevet d’un inconnu ?

C’est dans l’église qu’elle comprend. Dans ce cercueil, elle ne voit pas le père de son amie mais son propre père et ne peut s’empêcher de retenir ses larmes. Tout le monde s’étonne.

Elle va ensuite commencer à se rendre à l’église comme on va chercher son pain à la boulangerie. Quotidiennement, elle assiste à des obsèques. À chaque fois, elle imagine que c’est une personne de sa famille. Elle croit pouvoir calmer sa tristesse envers les siens. Mais c’est faux.

Ne pouvant continuer ainsi, elle va entreprendre un voyage vers son pays natal : un retour aux sources. Il faut qu’un cheminement intérieur se fasse. Elle veut pouvoir faire son deuil elle aussi. Ce qui est difficile lorsqu’on ne peut se recueillir sur la sépulture de ceux qui nous sont cher.

Scholastique Mukasonga n’était pas présente au Rwanda au moment du génocide et a dû comme cette jeune fille faire son deuil. Le recueil s’achève d’ailleurs par une nouvelle intitulée « le deuil » qui semble constituer l’aboutissement d’un long cheminement.





Un message

Toutes les nouvelles de ce recueil sont écrites à la première personne du singulier excepté la dernière, écrite à la troisième personne du singulier. On ne sait si c’est d’elle qu’elle parle ou d’autres personnes qui auraient vécu la même souffrance. C’est en fait un recueil qui a valeur de témoignage, celui de son propre vécu comme celui de tous les tutsis. Le cadre temporel s'étend des conflits ethniques qu'elle a connus enfant jusqu'à la période qui suit le génocide. C'est le quotidien des tutsi qui est décrit ici, elle veut montrer la réalité de ces conflits du point de vue des tutsi.

Scholastique Mukasonga aborde des symboles de son peuple, notamment la vache, importante dans la communauté tutsie. Le  respect pour cet animal est tel qu’au Rwanda, on donne souvent des noms aux enfants en rapport avec des vaches. Le père donne le nom de sa vache favorite.

À travers l'ensemble de son œuvre, Scholastique Mukasonga a voulu rendre hommage à tout un peuple meurtri. Tout au long du recueil, elle emploie des mots de kinyarwanda, langue parlée au Rwanda, dont Iguifou. Écrire est un moyen de perpétuer la mémoire cellede sa famille et celles de toutes les familles tutsies. Elle dénonce de plus l’inconscience des autres pays qui ne croyaient pas au génocide rwandais ; elle dit avec ironie dans la dernière nouvelle : « Oui, il y avait des massacres, comme il y en avait toujours en Afrique »

Enfin, ce recueil est parsemé de touches de poésie. La cruauté des massacres n’est pas décrite. Elle est juste suggérée. On la devine.

J’ai beaucoup apprécié cet aspect. J’envisage de parcourir ses autres œuvres.



Ci-dessous, quelques extraits qui témoignent de l’aspect poétique de cette œuvre et qui, j’espère, vous donneront envie de la lire.

 « Le soleil ne se pressaient pas de descendre vers l’horizon et l’ombre du grand ficus s’allongeaient trop lentement. Parfois pourtant le ciel s’obscurcissait et il était parcouru d’étincelles plus brillantes que les étoiles. Ce n’était pas la nuit, c’était ma vue qui se brouillait » (« L’Iguifou »)

 « C’était un beau spectacle que cette forêt de cornes que tous les hommes de la colline ne se lassaient d’admirer. » (« La gloire de la vache »)

 « Il lui sembla que la petite flamme tremblante et sa crête bleuâtre veillaient sur elle, repoussant les puissances obscures qui la menaçaient » (« Le deuil »)

 

 

Émilie, 2e année Bib.

 

 

Lien vers son site

 http://www.scholastiquemukasonga.net/home/

 

Scholastique MUKASONGA sur LITTEXPRESS

 

scholastique Mukasonga La femme aux pieds nus

 

 

 

 

Article de Johana sur La Femme aux pieds nus.

 

 

 

 

 

 

Scholastique Mukasonga, L'Iguifou

 

 

 

 Article de Sophie sur L'Iguifou.

 

 

 

 

 

 

 

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4 mai 2012 5 04 /05 /mai /2012 07:00

L'Histoire

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http://www.merriam-webster.com/cgi-bin/nytmaps.pl?rwanda

 

Selon la définition de  Larousse.fr, un génocide est un « crime contre l'humanité tendant à la destruction totale ou partielle d'un groupe national, ethnique, racial ou religieux ; sont qualifiés de génocide les atteintes volontaires à la vie, à l'intégrité physique ou psychique, la soumission à des conditions d'existence mettant en péril la vie du groupe, les entraves aux naissances et les transferts forcés d'enfants qui visent à un tel but. »

Le génocide rwandais est né d’une distinction faite par les colons allemands qui considéraient les Hutu comme inférieurs aux Tutsi. Quand les Belges récupèrent la colonie allemande après la Première Guerre mondiale, ils mettent les Tutsi à la tête du pays, même dans la partie du pays où les Hutu étaient majoritaires.

En 1931, le gouvernement belge impose une carte d’identité comprenant l’appartenance ethnique de l’individu : tutsi, hutu ou twa. Cette carte joue un rôle déterminant dans la discrimination du peuple tutsi qui est contraint à l’exil en 1959. La même année, les Hutu fondent leur propre parti politique, le Parmehutu. Les Tutsi commencent alors à être recherchés et poursuivis ; des massacres isolés ont alors lieu.

On considère que le premier massacre des Tutsi a lieu en 1963 : 8 000 à 12 000 Tutsi auraient été assassinés. En 1972, au Burundi, un massacre perpétré par les Tutsi au sein de l’armée burundaise aurait fait, selon les Hutu, 200 000 victimes hutu. Après ce massacre, le premier président du Rwanda, Grégoire Kayibanda, souhaite réunifier le Rwanda contre la menace tutsi. C’est ainsi que les enseignants tutsi sont peu à peu renvoyés des écoles et les institutions scolaires deviennent des lieux de massacre de Tutsi.

En 1973, Juvénal Habyarimana prend le pouvoir après un coup d’état. Pour apaiser les consciences européennes devenues curieuses, la France comprise, le président rwandais passe des accords avec les pays européens pour la coopération militaire. Dans les années 1980, le Rwanda dispose d’un quota de Tutsi à avoir dans le secteur administratif et les massacres de Tutsi restent légaux.
 
Les auteurs qui se sont intéressés au génocide rwandais considèrent que si le génocide a pu se dérouler aussi rapidement c’est notamment à cause d’un conditionnement des esprits réalisé par le gouvernement. De plus, les médias hutu ont joué un rôle déterminant dans la préparation de ce génocide en diffusant des messages de haine envers les Tutsi.
 
Le génocide trouve son origine dans l’attentat commis le 6 avril 1994 contre l’avion du président rwandais transportant également le président burundais (à ce jour, on ignore encore qui sont les responsables de cet attentat). Les spécialistes considèrent également qu’un premier massacre a déjà eu lieu en 1959, la « Toussaint rwandaise », qui a fait des dizaines de milliers de morts. Les colons belges se sont rendu compte que les Tutsi, à qui ils avaient confié le pouvoir, réclamaient leur indépendance et ont laissé les Hutu gérer la situation. Une campagne médiatique, relayée par la Radio des Mille Collines dans les années 1960, stigmatisait déjà les Tutsi.
 
Le lendemain de l’attentat, la première ministre rwandaise, Agathe Uwilingiyimana, est assassinée, ainsi que le commando chargée de la protéger. Dès ce jour et pendant trois mois, les massacres sont organisés dans tout le pays. Toutefois, les historiens considèrent que les rebelles ont pris une semaine pour s’organiser, mettant en échec les forces armées rwandaises qui tentaient d’arrêter le massacre.

« Abattez les grands arbres »

Suite à l'annonce de l'attentat, la radio des Mille Collines, radio hutu, diffuse sur ses ondes le signal du début du génocide. Pendant près de trois mois, la radio et la télévision des Mille Collines encouragent le génocide, n'hésitant pas à révéler où les Tutsi se cachent. Le nombre de victimes dénombrées par le Rwanda est d’un million de personnes et huit cent mille pour l'ONU. La cruauté fut extrême.

Il y eut quelques tentatives pour mettre fin au génocide mais elles ont toutes échoué. Le 30 avril 1994, Le FPR (Front Patriotique Rwandais) publie un communiqué demandant aux forces internationales de ne pas intervenir puisque le génocide serait presque terminé. Pourtant, les massacres ne s'achèvent réellement qu'en juillet et les historiens estiment que 80% des massacres ont été accomplis courant mai. Malgré les nombreuses tentatives pour mettre fin au génocide, les assassinats ne s’arrêteront qu’en juillet 1994. On estime que le nombre de victimes tutsi et hutu modérés (ceux qui étaient contre ce génocide ou aidaient les Tutsi) dépasse le million de morts. Ce manque de précision résulte du fait que bon nombre des victimes ont été enterrées ou jetées dans les rivières, rendant difficile le macabre décompte.



Journalisme et littérature

Une abondante littérature de témoignages et d'essais historiques s’est développée après le génocide. Ces rescapés du génocide, parfois des acteurs, veulent accomplir par l'écriture leur devoir de mémoire et faire partager au monde les souffrances qu'ils ont vues et vécues ou faire éclater des vérités parfois contestées, tant les clivages de ce génocide sont encore présents.

Il est difficile d’obtenir un témoignage extérieur, totalement objectif, sur le génocide rwandais. Prendre de la distance par rapport au conflit serait être passif et prendre part au crime. De plus, les différents témoins, journalistes, survivants peuvent difficilement rester objectifs devant les faits, la nature de ce qu’ils ont observé et vécu sur le terrain.

Une première forme serait le reportage écrit. Il s’agit ici de faire connaître l’événement par l’aspect catastrophique et scandaleux. On emploie une forme narrative longue pour recomposer les faits, avec des conversations restituées, des citations, des documents d’archives et des témoignages. L’auteur y ajoute des réflexions personnelles. Cela devient une forme de récit bouleversant, mais ne constitue pas vraiment une forme littéraire. Un exemple : Stories from Rwanda, Philip Gourevitch.

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Certains journalistes présents sur le terrain ont aussi écrit une forme de témoignage. Patrick Saint-Exupery, journaliste connu qui a aussi couvert de nombreux événements – au Cambodge, au Togo, au Liberia, etc. – a écrit L’Inavouable, sur le massacre rwandais. L’ouvrage, adressé au ministre des Affaires étrangères, s’intéresse surtout à la responsabilité de la France pendant le conflit, notamment lors de l’opération Turquoise (opération de l’ONU menée par des forces françaises et visant à mettre un terme au conflit). C’est donc un ouvrage politique. L’auteur s’appuie sur des témoignages de militaires pour énoncer les faits. Il ne s’agit pas ici de faits d’actualité, mais de la reconstitution de la vie des témoins et de leurs points de vue sur le conflit. L’ouvrage et donc subjectif et engagé.


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D’autres auteurs comme Emmanuel Goujon, dans Nouvelles du génocide français, fictions, préfèrent utiliser la fiction pour rendre compte du génocide. L’auteur s’inspire de récits de survivants, à partir desquels il imagine les ressentis, la souffrance. Les faits se mêlent à la sensibilité de l’auteur qui ne prétend pas ici à l’authenticité, il cherche ici à témoigner différemment.

Gil Courtemanche est un journaliste et écrivain québécois. Il s'est intéressé à la politique étrangère, particulièrement en Afrique : Un dimanche à la piscine à Kigali. La forme de la fiction permet à l'auteur de renforcer l'humanité des victimes, de leur donner un visage, alors que l'utilisation de témoignages lui permet de s'appuyer sur des faits précis, et de donner plus de crédibilité, plus de réalisme à l'histoire. C'est le livre engagé d'un observateur occidental qui pourtant place le « Blanc » comme acteur indirect du génocide par sa passivité.

 

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Boubacar Boris Biop, Murambi, le livre des ossements.

Si l’auteur adopte la forme de la fiction, c’est pour mieux être dans la tête du tueur, pour à l’imagination de donner une image à celui-ci, à partir de témoignages recueillis par les victimes, pour rester au plus près de la réalité

Tierno Monenembo L Aine des orphelins

 

 

 

 

 

 

 

 

Tierno Monenembo, L’Aîné des orphelins.
L’auteur s’inspire dans cet ouvrage d’un fait réel, mais utilise la forme de la fiction pour restituer son interprétation du génocide.

 
Lire  la fiche de lecture d'Anaïs.

 

 

 

 

 

 

 

Yolande Mukagasana

Yolande MukagasYolande-Mukasanaga-Rwanda-n-aie-pas-peur-de-savoir.gifana est un auteur rwandais qui a participé activement à la mémoire du génocide à travers la littérature. Infirmière anesthésiste au centre hospitalier de Kigali, en 1994, elle est victime du génocide rwandais. Elle y perd ses trois enfants, son mari, son frère et ses sœurs. C’est en Belgique, qu’elle se retrouve après quatre mois d’errance. Un travail d’écriture lui permet alors d’honorer la mémoire du génocide. Elle reçoit en 2002 le prix Colombe pour la paix, à Rome. Elle aujourd’hui la nationalité belge.

Elle est l’auteur et coauteur de quatre ouvrages, écrits en français. La mort ne veut pas de moi (avec Patrick May en 1997) et N’aie pas peur de savoir- Rwanda : une rescapé tutsi raconte (1999) sont deux ouvrages autobiographiques, inspirés de son expérience du génocide Rwandais. Elle participe également à un ouvrage témoignage, proche du documentaire : Les Blessures du silence. Témoignages du génocide au Rwanda (2001) en collaboration avec Médecins sans frontières. En 2003 elle publie un recueil de contes : De bouche à oreille. Le théâtre est aussi un moyen de témoigner de son expérience. Elle coécrit avec Jacques Delcuvellerie et le Groupov, la pièce de théâtre Rwanda 94.
 
« N'aie pas peur de savoir »
« Je leur raconte mon histoire. C'est la première fois que j'écris mon histoire. C'est la première fois que je découvre vraiment que le temps est irréversible et que les morts ne reviendront plus. Mais je ne suis pas Écrivain. Le stéréotype, il n'y a que ça qui sort de ma tête. »
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Véronique Tadjo
Véronique Tadjo est poète, romancière et peintre française, de père ivoirien. Elle est publiée en France aux éditions Actes Sud. Elle a vécu une grande partie de sa vie sur le continent Africain. Son œuvre littéraire est grande et diversifiée. Elle ne s’attache pas uniquement au devoir de mémoire du génocide rwandais. Elle n’a d’ailleurs pas vécu cette tragédie.

Son parcours universitaire explique en partie son intérêt pour l’Afrique et son histoire. C’est à Abidjan puis à Paris, à la Sorbonne qu’elle étudie le domaine anglo-américain. Elle est par la suite, auteur d’une thèse portant sur le processus d’acculturation des Noirs à travers l’esclavage. Après avoir enseigné l´anglais au lycée moderne de Korhogo dans le Nord de la Côte d´Ivoire, elle a occupé le poste d´assistante au département d´anglais de l´université nationale de Côte d´Ivoire.

Ses ouvrages abordent son histoire familiale, l’histoire africaine avec notamment le génocide rwandais. Suite à une conférence réalisée au Rwanda en 1998, Véronique Tadjo prend conscience des ravages du génocide rwandais. Dans son ouvrage L´ombre d´Imana - voyages jusqu´au bout du Rwanda, elle publie son témoignage et ceux de nombreuses victimes.

« Je partais avec une hypothèse : ce qui s'était passé nous concernait tous. Ce n'était pas uniquement l'affaire d'un peuple perdu dans le cœur noir de l'Afrique. Oublier le Rwanda après le bruit et la fureur signifiait devenir borgne, aphone, handicapée. C'était marcher dans l'obscurité, en tendant les bras pour ne pas entrer en collision avec le futur. »

On peut également citer d’autres ouvrages centrés sur l’Afrique et/ou sur son histoire personnelle : Latérite (1984) ; Champs de Bataille et d´Amour, Présence Africaine (1999) ; Reine Pokou - concerto pour un sacrifice (2004) ; Loin de mon père (2010). Des ouvrages pour la jeunesse composent aussi son œuvre.

Elle a reçu de nombreux prix récompensant son œuvre. Notamment le prix littéraire de l´Agence de Coopération Culturelle et technique en 1983, ainsi que celui du Grand Prix d´Afrique Noire en 2005.

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Réverien Rurangwa
 Réverien Rurangwa est un auteur rwandais, qui écrit essentiellement des témoignages sur le génocide. Un événement qu’il a vécu. Seul rescapé d’une famille de 44 personnes, il est recueilli par l’association « Sentinelles » , après avoir subi de nombreuses mutilations. Il est rapatrié en Suisse pour une convalescence de trois mois. Il revient dans son pays en 1996 pour essayer de retrouver des membres de sa famille même si son retour est risqué. Ses agresseurs ont été libérés par la justice et désirent se venger. Menaces et agressions deviennent alors quotidiennes.

Son ouvrage-témoignage, Génocidé, exprime avec violence et vérité une tragédie qui a marqué sa vie et l’histoire de tout un pays. Il fut publié en 2006.

Révérien Rurangwa, 27 ans, est aujourd'hui réfugié en Suisse, où il se bat pour rendre hommage aux victimes, obtenir réparation pour les rescapés, et justice alors que des milliers de criminels demeurent impunis. Cependant, la nationalité suisse ne lui a toujours pas été accordée. Son statut de réfugié l’empêche de travailler et de d’obtenir un diplôme. Un comité de soutien a été mis en place pour permettre sa naturalisation.

« Depuis que, le 20 avril 1994, vers 16 heures, je fus découpé à la machette avec 43 personnes de ma famille sur la colline de Mugina, au cœur du Rwanda, je n'ai plus connu la paix. J'avais 15 ans, j'étais heureux. Le ciel était gris mais mon cœur était bleu. Mon existence a soudainement basculé dans une horreur inexprimable dont je ne comprendrai probablement jamais les raisons ici-bas. Mon corps, mon visage et le plus vif de ma mémoire en portent les stigmates, jusqu'à la fin de ma vie. Pour toujours. »
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Annick Kayitesi

Annick Kayitesi est née au Rwanda en 1979. Le génocide lui enlève sa mère. Elle et sa sœur survivent et se retrouve expatriées en France. Le rapport qu’elle entretient avec l’histoire de son pays est pendant longtemps très conflictuel. A l’âge adulte, elle retourne au Rwanda par deux fois. Ce n’est que lors de sa seconde visite qu’elle prend conscience de son rôle à jouer pour la mémoire de sa famille et du pays.

En 2004, elle publie aux éditions Michel Lafon Nous existons encore, un ouvrage autobiographique. Deux autres auteurs collaborent à l’ouvrage : Albertine Gentou (romancière) et André Glucksmann (philosophe et essayiste). Annick Kayitesi vit aujourd’hui en France.

 

 

 

 

 

scholastique Mukasonga La femme aux pieds nus

 

Scholastique Mukasonga

Scholastique Mukasonga est un auteur rwandais francophone. La mémoire du génocide conditionne l’ensemble de son œuvre littéraire. Sa vie est fortement marquée par cette période. Après la déportation de sa famille, elle reste la seule survivante. Elle poursuit des études et réussit le concours d’entrée à l’école d’assistante sociale de Notre-Dame de Citeaux à Kigali. Elle finit par quitter le Rwanda en 1973. Elle rencontre un ethnologue français avec qui elle se marie. Elle est aujourd’hui assistante sociale en Normandie.

Elle retourne au Rwanda deux fois, en 1986 et en 2004. C’est douze ans après qu’elle publie chez Gallimard, un récit autobiographique : Invenzi ou les cafards, au sein de la collection consacrée à la littérature africaine francophone, « Continents Noirs ». Par la suite elle publiera trois ouvrages chez le même éditeur : en 2008,  La femme aux pieds nus (qui remporte le prix Seligmann), L’Iguifou en 2010 et Notre-Dame du Nil en 2012.
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Vénuste Kayimahe
 
Il s'est exilé en France lors du génocide, où il a été rejeté. Il a alors émigré vers le Kenya. À la fin du génocide, il a réintégré son poste au Centre culturel français. Il a été licencié quelques mois plus tard pour son absence trop longue. Il parle de la corruption des hutus. L'auteur travaillait dans le centre culturel français de Kigali. Son témoignage est avant tout politique. Il montre dans son témoignage, la montée de la haine raciale, les collusions entre les deux régimes (Rwanda/France), la trahison française lors du génocide et l'abandon du personnel rwandais. Il écrit des essais historiques sur le génocide comme témoin privilégié de l’opération militaire française « Amaryllis », décrivant ce qu'il a vu et perçu des coulisses (françaises) du génocide.

 

 

 

 

 Élodie, Justine, Marlène, Bastien, 2e année Ed.-Lib.


Sitographie
 
 http://www.bibliomonde.com/auteur/jean-hatzfeld-160.html (Jean Hatzsfeld)
 http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Hatzfeld_%28journaliste%29 (Jean Hatzsfeld)
 
 http://www.lmda.net/din/tit_lmda.php?Id=17361
 http://www.africultures.com/php/index.php?nav=personne&no=3322
 http://fr.wikipedia.org/wiki/G%C3%A9nocide_au_Rwanda (historique)
 http://etonnants-voyageurs.com (Scholastique Mukasonga)
 http://marc.oberle.pagesperso-orange.fr/genocide-rwanda.html
 http://www.veroniquetadjo.com
 http://www.babelio.com/auteur/Reverien-Rurangwa/6292
 http://vegane.blogspot.com

Bibliographie
 
Une saison de machettes, Jean Hatzfeld
Dans le nu de la vie. Récits des marais rwandais, Jean Hatzsfeld
L’Ombre d’Imana. Voyage jusqu’au bout du Rwanda, VéroniqueTadjo
France-Rwanda : les coulisses du génocide. Témoignage d’un rescapé, Venuste Kayimahe,
Rwanda : le génocide, de Gérard Prunier
Rwanda, le réel et les récitsKatherine Coquio
L’inavouable, Patrick Saint-Exupéry

 


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Published by Elodie, Justine, Marlène, Bastien - dans Littératures africaines
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3 mai 2012 4 03 /05 /mai /2012 07:00

Courte présentation du pays des mille collines
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Nom officiel : République du Rwanda

Nature du régime : présidentiel

Chef de l’Etat : Paul KAGAME

Capitale : Kigali

Langue(s) officielle(s) : anglais, français, kinyarwanda

Langue(s) courante(s) : kinyarwanda, Swahili

Population : 10 473 000 millions d’habitants

Taux d’alphabétisation : 65 % (BAD, 2008)

Religion(s) : Catholiques (56,5% en 2001) ; Protestants (26%) ; Adventistes (11,1%) ; Musulmans (4,6%) ; croyances indigènes (0,1%) ; autres (1,7%)

Part des principaux secteurs d’activités dans le PIB :
agriculture : 39,2%
industrie : 14,8 %
services : 46 %



Le Rwanda à partir des génocides de 1994

6 Avril 1994, massacre des leaders hutu et génocide des tutsi après l’attentat contre le président hutu Habyarimana. Les expatriés occidentaux quittent le Rwanda ; la France et la Belgique déclenchent deux opérations militaires pour les évacuer.

8 avril 1994, gouvernement provisoire dirigé par Théodore Sindikubwabo, Jean Kambanda et des extrémistes hutu.

15 avril 1994, départ des casques bleus qui étaient au Rwanda depuis quelques mois. En 3 mois, un million de personnes meurent, victimes des milices hutu.

Juin 1994, une « zone humanitaire sûre » est créée par les militaires français (opération Turquoise) à l’ouest du Rwanda. Le Front patriotique rwandais reprend petit à petit la zone contrôlée par le gouvernement génocidaire, jusqu’à la chute de Kigali. Le FPR reprend le pouvoir, et environ 1,5 millions de Hutu fuient vers le Zaïre et la Tanzanie.

Août 1994, l’armée française quitte le pays et laisse la place aux casques bleus africains. Un gouvernement de transition est créé et durera jusqu’en 1999. Durant cette période, après les massacres, d’autre maux touchent la population rwandaise : insécurité des frontières, pillages, destructions des biens et pauvreté.

Avril 2000, le président et les ministres du gouvernement provisoire quittent leurs fonctions. Paul Kagame (d’origine Tutsi) est choisi pour devenir le président de la République du Rwanda.

Septembre 2003, Paul Kagame est élu président de la République.

Janvier 2012, une expertise française démontre que les missiles ayant touché l’avion du président du Rwanda en 1994 n’a pas été tiré par des hommes tutsis, mais qu’ils ont été tiré depuis un camp militaire de hutus. Des proches de Paul Kagame, qui dirigeaient la rébellion des tutsis, sont donc mis hors de cause.


Les textes traditionnels du Rwanda

L’importance de la tradition orale.

L’abbé Alexis Kagame est l’un des premiers à travailler sur les textes à tradition orale dans les années 1930, après avoir découvert pendant ses études au Grand Séminaire de Kabgayi (transféré à Nyakibanda en 1936) la poésie guerrière et dynastique du Rwanda. Il a distingué dans cette littérature orale très riche et originale deux catégories : les textes de tradition royale, et ceux de tradition populaire.

La tradition des textes oraux a une place importante dans l’histoire de la littérature rwandaise, et sa transmission a été aisée durant l’époque de l’ancien royaume du Rwanda. Les textes ont pu être sauvegardés grâce au travail d’Alexis Kagame et grâce à la création de centres de recherches. En effet, l’expansion de l’écrit et le développement de l’éducation européenne tendaient à faire disparaître petit à petit cette littérature liée à la civilisation ancienne. Cette tradition orale a été très importante pour le Rwanda car, avant l’arrivée de l’écriture, le pays comptait sur ses spécialistes en histoire et ses conteurs pour transmettre l’histoire et la culture du Rwanda, grâce entre autres aux ibisigo. Les ibisigo sont des poèmes historiographiques qui aujourd’hui sont les sources les plus importantes pour connaître l’histoire du Rwanda au temps des dynasties.


Les textes de tradition royale.

Alexis Kagame distingua donc la littérature de tradition royale du Rwanda précolonial, qu’il appelle iby'ibwami, des textes populaires appelés ibyo muri Rubanda. Cependant, cette distinction n’est quelquefois pas si aisée à faire. On peut quand même citer dix textes « officiels » qui concernent la vie à la cour et l’histoire du pays :

  • Le code cérémonial de la dynastie, Ubwiru
  • Le poème généalogique de la dynastie, Ubucura-bwenge
  • La poésie dynastique, ibisigo
  • La poésie guerrière épique, ibitekerezo
  • Des chants guerriers, indilimbo z’Ingabo
  • La poésie guerrière lyrique, ibyivugo
  • Un texte : « les armées sociales », ingabo
  • Un texte : « les armées bovines », imitwe y’Inka
  • La poésie pastorale, amazina y’Inka
  • L’histoire des familles, ibitekerezo by’Imiryango


Les trois premiers textes cités sont les plus importants. Tous ont construit la tradition du Rwanda, ils relatent la vie et les faits de tous les rois dans l’ordre chronologique, ainsi que les rites à respecter à la cour du roi du Rwanda. Ils ont la caractéristique d’être figés, car ils étaient appris par cœur et transmis à la génération future tels quels, sans changement, sauf bien sûr quand il fallait les enrichir de nouveaux faits. Ces tâches d’apprendre, d’enrichir et de transmettre les textes étaient confiées à certaines familles. Elles  n’avaient aucun droit pour modifier les textes, et elles étaient toujours sous le contrôle des rois.


Les textes de tradition populaire.

À côté des textes royaux officiels existent une myriade de textes dits « de tradition populaire ». Il ne s’agit pas d’une distinction qualitative, ceux de tradition populaire ne sont pas de moindre qualité que ceux de la cour. Simplement, les textes de cour sont contrôlés par le roi et sont très structurés, alors que les textes de tradition populaire font place à l’imagination, à la création, et donc à des modifications possibles. Cette littérature orale n’a presque pas été étudiée, contrairement aux textes royaux longuement étudiés par Alexis Kagame. Cependant, on peut distinguer  quelques genres :

  • Des histoires des grandes familles du Rwanda : Amateka y'Imiryango.
  • Des poésies héroïques : Ibyivugo
  • Des hymnes héroïques et de la musique militaire : Indirimbo z'Ingabo
  • Des poésies pastorales : Amazina y'inka
  • De la poésie cynégétique (= sur le thème de la chasse) : Imyasiro
  • Des proverbes et des dictons : Imigani
  • Des énigmes et des devinettes : Ibisakuzo
  • Des chants accompagnés d’un instrument à cordes traditionnel : Inanga
  • Des chansons d'amour, berceuses, louanges, etc.



Liste d’auteurs rwandais du XXe et du XXIe siècle.

 Alexis Kagame (1912-1981)

Alexis Kagame est un prêtre professeur de littérature et d’histoire au Rwanda, qui a réalisé beaucoup de travaux sur les textes de tradition orale. Voici quelques écrits de Kagame :

  • Bref aperçu sur la poésie dynastique du Rwanda. Bruxelles, Éditions universitaires, 1950.
  • La divine pastorale, Bruxelles, Ed.du Marais, 1952
  • La naissance de l'Univers, (Deuxième veillée de « La divine pastorale »), Ed. du Marais, 1955
  • L'histoire des armées-bovines de l'ancien Rwanda, ARSC, 1961.
  • Introduction aux grands genres lyriques de l'ancien Rwanda. Butare, Éditions universitaires du Rwanda, 1970.



Gilbert Gatore (1981-)

 http://www.lefigaro.fr/livres/2008/07/04/03005-20080704ARTFIG00309-gilbert-gatorede-l-enfer-du-rwanda-a-hec.php

Rwanda-Gilbert-Gatore.png
Il est édité chez Phébus (2008) et en format poche chez 10/18.

Cet auteur a reçu le prix Ouest France-Étonnants Voyageurs en 2008 pour son livre Le Passé devant soi. Ce roman parle de la vie de deux personnages qui ont subi des traumatismes, et se base sur une seule question : que peut-on faire lorsqu’il est trop tard ? Les deux personnages répondront différemment à cette question. À aucun moment ce livre ne cite l’Afrique et le Rwanda, même si l’on sait que l’action se déroule dans ce pays.  Pour justifier ce choix, Gilbert Gatore a déclaré : « Je ne veux en aucun cas être le énième petit Rwandais à témoigner du génocide. Je n'ai rien de plus à dire sur ce drame que ce que j'ai mis dans mon livre. Le reste appartient à l'intime. »

Gilbert Gatore est né au Rwanda en 1981. En 1997, il fuit son pays avec sa famille et s’installe en France. Durant cette période, il tient un journal mais des douaniers le lui confisquent au Zaïre. Arrivé en France, il essaiera de le reconstituer mais abandonne finalement. Le Passé devant soi est son premier roman publié.

Voici le résumé

Isaro, enfant d'Afrique adoptée en France, voit son insouciance se fêler le jour où les nouvelles terrifiantes de son pays d'origine se mettent à tonner trop fort. Niko est un simple d'esprit qui vit caché dans une grotte peuplée de grands singes, depuis la fin de la guerre civile qui a ravagé son village. L'une voudrait comprendre ce que l'autre tente d'oublier.



Scholastique Mukasonga

Site de l’auteur :  http://www.scholastiquemukasonga.net/home/bio

Scholastique Mukasonga est née en 1956 au Rwanda. Elle subit durant toute son enfance les conséquences des conflits ethniques au Rwanda (violences, déplacements de population, humiliations). En 1773, elle doit s’exiler au Burundi, et elle arrive en France en 1992. En 1994, 27 membres de sa famille, dont sa mère, meurent dans le génocide.

Elle a publié à ce jour trois livres dans la collection Continents Noirs des éditions Gallimard :

Inyenzi ou les Cafards, en 2006.

La femme aux pieds nus, en 2008, qui a reçu le prix Seligmann 2008 « contre le racisme, l’injustice et l’intolérance ».

L’Iguifou, Nouvelles rwandaises, en 2010, qui a reçu le prix Renaissance de la nouvelle de 2011.

Notre-Dame du Nil en 2012

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L’Iguifou qui rassemble cinq nouvelles se déroulant toutes au Rwanda. Scholastique Mukasonga n’a pas choisi une tonalité tragique, mais plutôt un humour subtil. Son écriture est empreinte de poésie.

« L’Iguifou («igifu» selon la graphie rwandaise), c’est le ventre insatiable, la faim, qui tenaille les déplacés tutsi de Nyamata en proie à la famine et conduit Colomba aux portes lumineuses de la mort… Mais à Nyamata, il y a aussi la peur qui accompagne les enfants jusque sur les bancs de l’école et qui, bien loin du Rwanda, s’attache encore aux pas de l’exilée comme une ombre maléfique… Kalisa, lui, conduit ses fantômes de vaches dans les prairies du souvenir et des regrets, là où autrefois les bergers poètes célébraient la gloire des généreux mammifères… Or, en ces temps de malheur, il n’y avait pas de plus grand malheur pour une jeune fille tutsi que d’être belle, c’est sa beauté qui vouera Helena à son tragique destin… Après le génocide, ne reste que la quête du deuil impossible, deuil désiré et refusé, car c’est auprès des morts qu’il faut puiser la force de survivre. »

Deux fiches de lectures complètes sont disponibles sur le site Littexpress :

La femme aux pieds nus :   http://littexpress.over-blog.net/article-scholastique-mukasonga-la-femme-aux-pieds-nus-71219263.html

L’Iguifou, nouvelles rwandaises :  http://littexpress.over-blog.net/article-scholastique-mukasonga-l-iguifou-nouvelles-rwandaises-98429875.html



Esther Mujawayo (1958 - )

 http://aflit.arts.uwa.edu.au/MujawayoEsther2.html

Esther-Mujawayo-sur-vivantes.gif

 

Esther Mujawayo est née au Rwanda en 1958, elle est d’origine tutsi. Elle était dans son pays au moment du génocide, elle a survécu avec ses trois filles. Elle vit actuellement en Allemagne, où elle exerce la profession de psychothérapeute, entre autres pour traiter les traumatismes psychiques.

Ses deux livres sont des témoignages de sa vie, du Rwanda à son arrivée au Rwanda :

Survivantes, 2004, éditions de l’Aube. Réédition poche Métis Presses, 2011.

La Fleur de Stéphanie, 2006, éditions Flammarion.

Les deux livres ont été coécrits avec une journaliste, Souâd Belhaddad, qui a étudié les ressemblances entre la Shoah et les génocides actuels.



Vénuste Kayimahe (1950 -)
 http://www.legrandjournal.com.mx/actu-mexique/venuste-kayimahe-rescape-rwandais-et-ecrivain

Vénuste Kayimahe est un écrivain tutsi qui a échappé au génocide de 1994 en se réfugiant au Kenya. En 1999, il ressent le besoin d’écrire et de témoigner. Il s’engage donc dans un programme : « Rwanda, Écrire  par devoir de mémoire ». Il publie en 2002 son livre France-Rwanda : les coulisses du génocide, témoignage d’un rescapé pour lutter entre autres contre le négationnisme du génocide rwandais et pour faire reconnaître la responsabilité de hauts fonctionnaires français. Il collabore ensuite avec Robert Genoud, réalisateur, pour adapter son livre sous la forme d’un documentaire vidéo qui s’intitule Rwanda – Récit d’un Survivant (la vidéo est disponible en trois parties sur Dailymotion  http://www.dailymotion.com/video/x6lkpj_1-rwanda-recit-d-un-survivant_news).

Vénuste Kayimahe écrit en ce moment son premier roman qui s’intitulera La chanson de l’aube.



Annick Kayitesi (1979 -)
http://aflit.arts.uwa.edu.au/KayitesiAnnick.html

Annick Kayitesi est partie en 1994 du Rwanda, où elle vivait dans un orphelinat avec sa sœur depuis la mort de sa mère, tuée durant le génocide. Elle arrive donc en France et y vit toujours. Cependant, elle a fait de nombreux voyages au Rwanda à partir de ses années d’études universitaires. Elle a écrit un seul livre pour le moment, Nous existons encore, publié en 2004 par les éditions Michel Lafon.



Yolande Mukagasana (1954-)
http://www.africultures.com/php/index.php?nav=personne&no=3322

Cette Rwandaise se réfugie en Belgique après la mort de son mari et de ses trois enfants en 1994. Elle décide rapidement de témoigner et de lutter contre le racisme entre ethnies dans son pays natal. Elle a donc écrit :

La mort ne veut pas de moi, 1997, éditions Fixot.

N'aie pas peur de savoir, 1999, éditions Robert Laffont

Les blessures du silence, 2001, éditions Actes Sud. Ce livre a été réalisé avec un photographe, Alain Kazinierakis, et regroupe 70 témoignages de Rwandais pendant le génocide.
Rwanda-Groupov.png
En 2000, elle a également écrit avec la compagnie de théâtre Groupov (qui regroupe des artistes de toutes disciplines et de toutes nationalités) une pièce de théâtre intitulée Rwanda 94. La pièce a été jouée pendant plus de quatre ans dans le monde entier et elle a eu un grand succès. Elle a été jouée au Rwanda en 2004, à l’occasion des commémorations du dixième anniversaire du génocide.


À travers ces quelques auteurs rwandais, nous pouvons nous apercevoir que l’écriture actuelle des Rwandais connus en France est profondément marquée par l’histoire récente de leur pays d’origine. Les témoignages et les romans s’inspirant des événements qu’ils ont vécus sont nombreux.



Des auteurs étrangers ont également écrit sur le Rwanda, dans différents genres.

Tierno Monenembo est un auteur guinéen, reconnu internationalement. Il a abordé le sujet rwandais dans un roman paru en 2000 aux éditions du Seuil, L’aîné des orphelins. Une fiche de lecture sur ce livre est disponible sur Littexpress :  http://littexpress.over-blog.net/article-tierno-monenembo-l-aine-des-orphelins-71304753.html

Ivan Reisdorff (1913-1981) est un auteur européen, qui a écrit un roman policier ayant pour thème le Rwanda. Il a travaillé de nombreuses années au Rwanda. Avec son roman L’Homme qui demanda du feu paru aux éditions Labor, il a voulu donner sa vision du pays, et témoigner de sa vie au Rwanda.

Jean-Philippe Stassen est un dessinateur et scénariste belge. En 1997, il va au Rwanda et découvre la réalité du génocide. Il décide de réaliser des bandes dessinées plus engagées, et en 2000 publie Déogratias, puis Pawa en 2002.


Armelle, 2e année Éd.-Lib.

 

 

Sources

Histoire du Rwanda pré-colonial, Bernardin MUZUNGU, éditions l’Harmattan, 2003.

Rwanda : le réel et les récits, Catherine Coquio, éditions Belin, 2004

 http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/pays-zones-geo/rwanda/presentation-du-rwanda/article/presentation-10623

 http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/pays-zones-geo/rwanda/presentation-du-rwanda/article/geographie-et-histoire-81186

 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1964_num_19_6_421273

http://webspinners.com/Gakondo/index.php.fr


http://books.google.fr/books?id=SU2GHG8Pw94C&pg=PA11&lpg=PA11&dq=transmission+orale+rwanda&source=bl&ots=OT4rq3LrDV&sig=XzperaAwe4tBUvi5yiRLY4lFSbc&hl=fr&sa=X&ei=t_IoT7WUHoi3hQfm3bHEBQ&ved=0CFoQ6AEwBw#v=onepage&q=transmission%20orale%20rwanda&f=false

 


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2 mai 2012 3 02 /05 /mai /2012 07:00

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Daniel BIYAOULA
Agonies
Présence Africaine

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans une banlieue parisienne plutôt sombre, Parqueville, où « vous pouviez vous révolter en même temps que vos yeux se mouillaient », deux tribus se côtoient et se trouvent difficilement, hormis dans dans une histoire d'amour qui fera parler d'elle, entre Gislaine et Camille. Dans un même temps, changement de génération, deux adolescents s'éprennent l’un de l’autre, Maud et Guy que nous suivrons aussi dans ce roman de Daniel Biyaoula.

253 pages fourmillant de personnages qui nous font découvrir le monde complexe de l'immigration. Camille s'est réfugié en France espérant comme tous ceux de sa génération trouver en Elle, Grande France, le pouvoir et l'argent. Il déchante très vite, finissant son itinéraire en France dans la rue... Un noir d'une autre tribu lui viendra en aide, Bernard, ami fidèle pour un temps.

Gislaine s'est retrouvée en France pour d'autres raisons ; elle a suivi sa famille. Elle est attachée à ce pays, elle aime l'indépendance des femmes d'ici, ce qui ne peut que déplaire à sa famille ; la « femme moderne » qui se défrise les cheveux et tente par tous les moyens de se blanchir la peau contrevient aux usages familiaux. Ce qu'implique la modernité pour une femme africaine, « être libre de disposer de sa personne », Gislaine l'a bien compris.

Camille et Gislaine s'attachent l’un à l’autre mais se retrouvent seuls contre tous ; ils ne sont pas faits pour s'aimer, l'un venant de Ntchikafua, l'autre de Kinshaduala... Deux tribus qui s'affrontent depuis toujours au pays comme dans Parqueville. Aloutons-y Nsamu, un troisième personnage, amoureux fou de Gislaine. Un trio mouvant et turbulent, qui ne cessera de nous distraire, en nous entraînant vers un fin rocambolesque.

Pour Guy et Maud, l'histoire est plus complexe. Le père de Maud interdit cet amour d'un Blanc pour sa fille. S'ensuivent de nombreuses ruses pour pouvoir vivre cet amour, même caché. C'était sans compter qu'ils seraient découverts... « Il hurla tout en la ruant de coups. Et pas des gifles ! Mais de ceux qu'il donnerait à un gars ! » Maud est envoyée au pays, réponse simple aux mécontentement familiaux, réponse douloureuse pour celle qui voyait Gislaine comme une amie, qui admirait sa modernité ; Maud est prise au piège de la tradition, elle aussi...

Dans ces deux histoires imbriquées, la différence de culture fait loi, interdit tout mélange et anime tous les débats. Daniel Biyaoula montre avec une plume affûtée la violence des individus entre eux quand il s'agit de traditions. Il ne nous parlera pas ici d'acculturation, mais de conflits d'actualité qui opposent les peuples. La véhémence est partout chez Biyaoula, dans l'écriture, dans l'atmosphère ; dénote-elle un mal de vivre ? C'est dans un bouillonnement de mots, d'enchaînements rapides, de personnages multiples qu'il nous livre son histoire, impétueuse, vivace et forte. L'auteur nous questionne sur les différences, sur l'étranger, sur l'immigration mais il nous révèle surtout un conflit intérieur, celui de l'Africain en France, la difficulté de vivre étranger dans un monde qui nous surprend, étranger d'une modernité nouvelle. Alors ce n'est plus l'Africain qui est étranger, mais tous ceux qui regardent le monde d'une manière ancienne quand il faut se tourner vers l'avenir, le renouveau. On voit combien une génération peut être étrangère à une autre.


Chloé, 1ère année Éd.-Lib.

 


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1 mai 2012 2 01 /05 /mai /2012 12:00

emmanuel dongala johnny chien mechant



 

 

 

 

 

 


Emmanuel DONGALA
Johnny chien méchant
Le Serpent à plumes, 2002






 

 

 

 

 

 

 

 



L'auteur

Emmanuel Dongala est un écrivain et chimiste congolais né en 1941. Il a d'abord étudié à Strasbourg, Montpellier et aux États-Unis pour ensuite devenir professeur de chimie à Brazzaville. Il y restera jusqu'à la fin des années 90 où une guerre éclatera. C'est en 1997 qu'il partira aux États-Unis grâce à un mouvement de solidarité dirigé notamment par son ami Philip Roth, pour devenir professeur de chimie dans le Massachusetts. Cette échappée aux États-Unis l'a sûrement beaucoup marqué puisque dans Johnny Chien Méchant, Laokolé se voit proposer par une journaliste de partir aux USA.

Il a écrit Un fusil dans la main, un poème dans la poche, Le feu des origines, Jazz et vin de palme, Les petits garçons naissent aussi des étoiles et Photo de groupe au bord du fleuve.



Le livre

Résumé

Le livre s'ouvre sur Laokolé, une jeune fille de seize ans qui vit seule avec sa mère cul-de-jatte et son petit frère ; elle entend à la radio un discours du général Giap, le chef d'un groupe de rebelles qui autorise ses hommes à piller la ville. Parmi ces hommes se trouve Johnny dit Lufua Liwa, un enfant soldat lui aussi âgé de seize ans ; il a reçu le message du général et se prépare au pillage.

Les chapitres passent alternativement d'un personnage à l'autre (avec quelquefois deux chapitres consécutifs sur le même personnage). On suit ainsi l'histoire de Laokolé qui cherche à fuir la guerre avec sa famille et celle de Johnny qui participe à la rébellion. Les deux personnages sont parfois presque au même endroit mais ne se rencontrent pas avant la fin.



Analyse

Johnny chien méchant parle des guerres africaines. Souvent, et c'est le cas dans le livre, on ne sait pas trop ce qui a déclenché la guerre et on suppose que c'est une ancienne guerre de tribus. Mais il est surtout question des enfants qui sont pris dans ces guerres, que ce soit du côté des civils (Laokolé) ou des soldats (Johnny).

Les deux personnages ont donc seize ans, des mentalités très différentes, mais évoluent tous les deux vers l’âge « adulte »:

Laokolé, au début, est très apeurée mais elle comprend vite qu'elle va devoir remplacer sa mère au sein de la famille car celle ci est extrêmement diminuée. Tout au long du livre, elle va donc essayer de protéger sa famille et de fuir. Elle rencontre beaucoup de personnes et certains l'aident malgré la guerre ; elle en est très surprise et admire ces gens qui ont su garder leur humanité pendant une telle catastrophe, un homme qui l'aide à franchir une clôture, une infirmière, un homme qui transporte sa mère à vélo, etc. C'est à la fin, quand elle rencontre Johnny, qu'on sent qu'elle a beaucoup mûri car elle protège une petite fille, comme une mère. Lorsqu’une journaliste demande à Laokolé si elle veut venir aux États-Unis avec elle, on songe à l’itinéraire de l’auteur. Elle refusera dans un premier temps pour s'occuper de sa mère blessée et de son amie Mélanie.

Pour Johnny, en revanche, la guerre ressemble à un immense jeu ; il n'a pas l'air de ce rendre compte de ce qu'il fait quand il tue quelqu'un ; il est souvent en quête d'un meilleur surnom, il en prend trois dans l'histoire. Il n'a pas conscience de l'ampleur de la guerre à laquelle il prend part car il est persuadé que son chef: le général Giap, est l'un des principaux acteurs de la guerre alors qu'il ne commande qu'un petit groupe de rebelles. Il a un grand intérêt pour les intellectuels, intérêt qui fait penser à un autre livre de Dongala, Un fusil dans la main, un poème dans la poche, qui raconte l'histoire de la lutte intellectuelle puis armée d'un indépendantiste africain. Johnny se croit un intellectuel parce qu'il a volé une Bible qu'il proclame premier livre de sa bibliothèque personnelle et parce qu'il est il est allé jusqu'en CE1. Au moment où les rebelles viennent recruter des enfants, il se demande pourquoi il faudrait se battre pour une question de tribu mais l'arrivée d'un soi-disant docteur l'aveugle et il adhère aveuglément à la rébellion, entraînant un autre jeune, le futur Giap qu'il amadoue en lui promettant un lecteur DVD. Bref, il joue à la guerre mais grandeur réelle.

À un moment ? le chapitre « Johnny » et le chapitre « Laokolé » finissent par la même phrase commentant la vision d'un meurtre: « Vraiment, les gens sont méchants, ils n'ont pas de cœur ». Pour Laokolé c'est parce que le commando de Johnny vient d'exécuter un jeune qu'ils soupçonnaient d'être un Tchétchène. Pour Johnny c'est parce que l'un de ses camarades s'est fait tuer pour avoir tenté de tenir tête au général Giap. Pendant un moment, par exemple avec ce passage, j'ai vraiment cru que Johnny avait un bon fond mais qu'il prenait la guerre pour un jeu où il pouvait se défouler mais plus on avance et plus on le déteste car sa mentalité devient horrible. Il est parfois surpris de rencontrer des résistances car pour lui, quand on a une arme, on a tout le pouvoir. Il en profite pour menacer tout le monde, femmes, enfants, vieillards, soldats de l'ONU et souvent les tuer. Il trouve normal de piller car ce sont les rebelles et pas les civils qui se battent pour la liberté. C'est un revirement qui m'a beaucoup surpris.



Conclusion

J'ai adoré ce livre parce que mon intérêt pour les personnages a changé durant la lecture ; au début je me plaisais beaucoup à lire les chapitres « Johnny » car je le trouvais assez bête (contrairement à ce qu'il se vante d'être), enfantin mais pas foncièrement méchant, la preuve : il recueille une fille de la tribu ennemie parce que c'est sa petite amie, donc amusant. Je lisais les chapitres « Laokolé » avec moins d'entrain parce que son point de vue est très noir et triste même si plus réaliste ; tout le monde meurt autour d'elle, elle transporte sa mère et son frère comme des fardeaux mais y croit toujours. C'est au moment où leurs mentalités changent que mon intérêt s'est inversé ; Johnny est devenu ce qu'on peut appeler « une grosse ordure » et a perdu tout son côté d'enfant qui joue à la guerre et Laokolé, touchée par tout ce monde qui l'a aidé, a décidé de tout faire pour aussi aider les autres. Ce point de vue plus optimiste m’a fait passer du côté de Laokol.


Alexis, 2e année Bib.-Méd.

 

 

Emmanuel DONGALA sur LITTEXPRESS

 

 

Emmanuel Dongala Jazz et vin de palme

 

 

 

 

 

 Articles de Camille et de Romain sur Jazz et vin de palme.

 

 

 

 

emmanuel dongala johnny chien mechant

 

 

 Article d'Eva sur Johnny chien méchant

 

 

 

 

 

 

 

 

Emmanuel Dongala Le feu des origines

 

 

 

 

Article de Clotilde sur Le Feu des origines 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Déjeuner littéraire africain

aux Capucins (mars 2010)

 

 

 

 

 

 


 

 

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1 mai 2012 2 01 /05 /mai /2012 10:00

dans le cadre de la 6e biennale des littératures d’Afrique noire
Biennale 2012Déjeuner-rencontre
le vendredi 4 mai à 12H30
au CRM de l'IUT Michel de Montaigne

avec deux auteurs et Safiatou Faure,
organisatrice de la biennale

 

 

Buffet froid.
Entrée libre et gratuite.

 


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30 avril 2012 1 30 /04 /avril /2012 12:00

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Emmanuel DONGALA
Le Feu des origines

Albin Michel, 1987

éditions du Rocher

Collection Motifs, 1983


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Feu des origines, comme le titre le laisse deviner, dépeint au lecteur l'Afrique Noire, traditionnelle. L'Afrique Noire des terres, qui a très peu de contact avec l'extérieur hormis les rivalités avec les tribus alentour. Quasiment rien ne change, les ancêtres sont toujours invoqués pour la maladie, les mariages, les serments. La semaine a toujours quatre jours ce qui fait que, bien sûr, les habitant du village vivent plus longtemps. En effet sur cette terre, le temps s'étire jusqu'à n'être qu'une succession heureuse de saisons sèches et de pluie, de naissances et de morts, de crue et de décrue du fleuve.

Seulement, ce n'est pas cela que veut nous montrer Emmanuel Dongala. Ce ne sont que les derniers instants de cette société traditionnelle : les événements vont s'enchaîner pour piétiner cette culture qui se transmettait par l'histoire des familles, les traditions et le Vieux Lukeni – pilier de cette microsociété.

Le premier mouvement à contre-courant de la société : la naissance du héros Mandala Mankunku (pour ne citer que deux de ses prénoms). Il naît un jour de saison sèche, au cœur d'une palmeraie déserte. Sa mère a pour premier geste de l'emballer dans une feuille de palmier qui deviendra son symbole, une sorte d'Excalibur pour provoquer les puissants du monde. Il est dit héritier d'un de ses ancêtres qui avait bravé les puissants et la tradition.

Comme elle a accouché seule, peu de personnes du village croient en la naissance de l'enfant. Un enfant qui a le double malheur d'avoir les yeux pers. L'enfant est rejeté : il ne ferait pas partie du commun des mortels ; s'il n'y a pas de naissance, alors il n'y a pas d'existence. Mandala Mankunku hésite même quant au fait qu'il lui soit possible de mourir. Cet épiphénomène aurait pu paraître une simple erreur de la Nature et la vie aurait continué son cours.

Cependant ce peuple de l'intérieur des terres va rencontrer l'Homme Blanc, élément destructeur majeur. Le colonialisme va bouleverser tous les équilibres. Le premier colon répète qu'il ne souhaite que la paix – et un peu de caoutchouc. Caoutchouc qui deviendra l'or de ces terres à explorer. Les chefs de clans tentent de résister mais beaucoup d'entre eux acceptent les broutilles ramenées par l'Européen comme des trésors et laissent leur peuple se faire exploiter. Après tout, du caoutchouc contre de cette eau vie qui fait tout oublier, l'alcool ? L'échange malsain leur paraît alors raisonnable.

Mandala, comme beaucoup d'autres, fait partie de ces hommes qui travaillèrent de force à l'exploitation du caoutchouc dans un premier temps puis à la construction des voies de chemin de fer par la suite. La résignation du chef du village de Mankunku, qui est son oncle maternel, révolte le jeune homme aux yeux pers. La confrontation est violente ; Mankunku (comme Œdipe tua son père) tue le chef du clan et accomplit ainsi son Destin. Il doit fuir son village, qui l'acceptait déjà avec peine. Une destination s'impose à lui : la ville.

La ville révèle au jeune homme bien des avantages : il se fond dans la masse, il est libre. Mandala Mankunku trouve un travail, celui de conducteur de locomotive, en écho à son passé de forçat. Le voilà entré dans le monde moderne. Le XXe siècle porte les derniers coups à ce qui fut un jour le monde de Mankunku. Cependant l'Homme Blanc n'est pas à l'abri de chuter de son piédestal. Les guerres, la décolonisation, autant d'événements qui promettent des changements irrémédiables.



Emmanuel Dongala a un style très délié, facile à aborder et pourtant très riche. Les premières pages sont envoûtantes ; on perçoit la chaleur de ce jour de saison sèche où Mandala vient au monde, les couleurs vives de la nature luxuriante. Sans plonger dans l'exotisme c'est un voyage réussi dans une Afrique perdue et qu'en tant qu'Européen on recherche toujours un peu. L'amour qu'Emmanuel Dongala porte à son pays permet d'aimer ce continent que, de nos jours, on aurait trop tendance à associer à la violence, à la corruption et à la misère.

Le plus grand talent de Dongala, à mes yeux, est de rétablir ce que l'on pourrait appeler un « équilibre historique » en redonnant à chacun son rôle dans l'histoire de la colonisation : le Blanc n'est pas tout noir et le Noir n'est pas tout blanc dans les changements brutaux de la fin du XIXe siècle. Personne n'en porte seul le poids : aucun portrait à charge n'est fait. Chacun doit porter une part de responsabilité, l'Histoire s'écrit à plusieurs. Même si le protagoniste est africain, son regard tend à être impartial puisqu'il est en partie rejeté par les siens et ne comprend pas les nouvelles règles du jeu colonial.

Il ne s'inscrit pas toujours dans la lutte, sa position première dans le monde est celle d'observateur.   Il est la figure du scientifique par excellence qui ne peut pas s'intégrer toujours au jeu politique et qui reste en retrait. C'est donc un regard profondément attachant que nous propose l'auteur. La vision de Mandala est celle de l'Homme, il n'y a de parti pris que pour l'Humanité. Notre protagoniste est sensible au monde qui l'entoure et croit avec ferveur que tout s'équilibre, il y a toujours poison et contrepoison. Même si Mandala peut apparaître au lecteur comme un personnage pessimiste en ce qu'il n'aime ni le passé ni l'avenir, il est un vecteur d'espoir. L'espoir d'un monde plus équilibré, où la compréhension du monde importe avant toute autre chose.  Il faut chercher la cohabitation de toutes les forces du monde.

Cependant, Mandala naît à un moment de bouleversements politiques qui font que l'héritage supposé de son ancêtre Mankunku reprend le dessus dans ses actes : Mandala devient alors une figure de résistance au pouvoir, mais au pouvoir sous toutes ses formes, dans toutes ses incarnations. Contre son oncle, contre l'impérialisme européen, contre les extrémistes.

En plus de sa position dans le jeu social, Mankunku est aussi un personnage inscrit dès sa naissance dans l'histoire, dans le temps. Il a une position de charnière, il naît pendant le passage d'une époque à l'autre. Le personnage principal est une mise en abyme de l’œuvre entière et même de l'histoire de l'Afrique : il connaît tous les changements, toutes les ruptures. Sa vie et l'Histoire ne font plus qu'un.

Sur un plan stylistique, dans le Feu des origines, nous abordons l'histoire avec un ton très proche de celui du conte. Emmanuel Dongala dédramatise la cruauté de ce qui arrive même si les mots restent efficaces. La tonalité du conte permet de s'approcher au plus près de la vision du personnage, assez naïf sur ce qui se passe dans sa vie, le bon comme le mauvais : certaines choses se passent sans qu'on veuille les changer et d'autres provoquent un émerveillement sans fin.

Le Feu des origines est un voyage historique très juste et surtout très poétique.


Clotilde P., 1ère année Éd/Lib

 

 

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Déjeuner littéraire africain

aux Capucins (mars 2010)

 

 

 

 

 

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29 avril 2012 7 29 /04 /avril /2012 17:00

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Henri LOPES
Le Chercheur d’Afriques
Seuil
1ère édition, 1990
Collection Points, 2006




 

 

 

 

 

 

 

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Henri Lopes est un romancier congolais né à Kinshasa en République démocratique du Congo en 1937. Il a passé son enfance à Brazzaville et a ensuite fait ses études en France. Quand il rentre au Congo, celui-ci est devenu indépendant. Henri Lopes se consacre alors à la politique en étant plusieurs fois ministre et même premier ministre du Congo de 1973 à 1976. Depuis 1998, il est l’ambassadeur du Congo en France. Il est l’auteur de sept romans et d’un recueil de nouvelles qui a reçu le Grand Prix de la littérature d’Afrique noire en 1972. Il a par ailleurs reçu le Grand Prix de la francophonie de l’Académie française en 1993.


Ce livre raconte l’histoire d’André Leclerc, mulâtre aux yeux verts ; il est le fils d’une femme noire et d’un homme blanc qui a vécu au Congo, et sera élevé par sa nourrice, parente de sa mère, Olouomo, sa mère Ngalaha et son Oncle Ngantsiala. On le retrouve ensuite en France à Chartres où il est professeur. Dans cette ville, il a une relation avec Kani, une Guinéenne. Puis il séjourne à Nantes où il loge chez son ami d’enfance Vouragan, joueur de football. Celui-ci est appelé ainsi car

« [u]n journaliste […] déclara que l’enfant-là, lorsqu’il se saisissait du ballon, c’était comme un ouragan sur le gazon. Les auditeurs reprirent la formule : l’enfant-là un véritable Vouragan ! À chaque dribble, la foule dans les tribunes poussait des exclamations, se levait et répétait Vouragan, Vouragan, Vouragan jusqu’à ce que but s’ensuivit. »

Au début du livre, André est à Nantes et assiste à une conférence donnée par un homme qui s’appelle le docteur Leclerc. Par la suite, on découvre que c’est sa mère qui a chargé André de retrouver son père. André pense donc que le conférencier peut être son père qui était appelé le Commandant quand il était en Afrique.

Le récit, à la 1ère personne, fait alterner la jeunesse d’André en Afrique, son travail à Chartres et son voyage à Nantes. On retrouve donc à chaque chapitre une tranche de vie du héros.

Au fil de l’histoire, on apprend qu’au Congo un nouveau Commandant arrive et remplace son père. Sa mère est alors mal vue car elle est mère célibataire, qui plus est d’un fils de Blanc. Elle est donc obligée de s’exiler si elle ne veut pas subir les foudres de ce Commandant. Cela représente une nouvelle épreuve pour le jeune homme ; il se retrouve dans un nouvel endroit qu’il ne connaît pas avec des nouveaux camarades de classe. De plus, sa mère se remet en ménage avec un autre homme, prénommé Joseph, qui devient alors son père. Du côté nantais, on assiste aux pérégrinations d’André, ses sorties au bar le Pot-au-lait avec des amis de Vouragan, dont Fleur une jolie jeune femme qui ne laisse pas les deux hommes indifférents. À Nantes, il participera aussi au festival de mi-carême qui est un moment important pour la ville. À la fin du livre, il rentre en Afrique pour retrouver ses racines.


Dans ce livre le thème de la quête d’identité et de la recherche du père est central. Au cours de l’histoire, le protagoniste s’interroge souvent en se demandant s’il doit continuer cette quête ou pas. On a aussi le thème du racisme qu’il subit des deux côtés : il n’est pas assez noir en Afrique et pas assez blanc en France. D’ailleurs, on le prend souvent pour un Antillais en France du fait de sa couleur de peau. Cependant, ce thème, bien que récurrent dans l’histoire, n’est abordé qu’en quelques phrases à chaque passage. Jamais cela n’est souligné, ce qui fait que l’on a l’impression qu’il subit cette situation avec indifférence, mais très souvent, on remarque que les gens changent de trottoir. Il subit même une altercation à Nantes et il se fait arrêter. On peut néanmoins remarquer que tout cela lui pèse ; quand une femme blanche lui sourit pour la première fois, cela lui fait plaisir :

 

« La première Blanche à m’avoir adressé un sourire fut l’hôtesse de l’avion, le matin de notre départ pour la France. […] Mlle l’hôtesse, elle, nous accueillit avec la gaieté et la gentillesse des maîtresses de maison, heureuses d’ouvrir la porte à leurs convives. Dans son uniforme bleu, elle ressemblait aux auxiliaires des armées alliées des films de guerre. Elle n’avait pas besoin de savoir nos noms, elle, pour s’adresser à nous. Elle appelait chacun de nous "monsieur" et nous vouvoyait, malgré nos âges et nos peaux. Nous bénéficiions, en tout, du même traitement que les colons. »

Nous avons aussi une vision européenne du colonialisme avec le Docteur Leclerc. En effet, celui-ci qui serait le père d’André a écrit un livre qui s’intitule Carnets de voyages. Contrairement à l’état d’esprit des colons de l’époque, il constate les coutumes des Congolais sans les juger, ni analyser et avec objectivité. Cela, André le remarque :

« Les carnets de voyages du médecin César Leclerc fourmillent de détails précis et captivants sur le colonie du Moyen-Congo. À travers sa description des lieux et de la vie, c’est tout le Congo d’aujourd’hui qui revit. Les Blancs de la colonie qu’il décrit ressemblent à ceux de notre enfance. Je suis étonné par sa curiosité envers les indigènes. Ce n’est pas un troupeau d’esclaves sans âme et sans intelligence qu’il peint, mais des êtres dont il s’aventure même à vouloir expliquer certaines des coutumes. Deux fois sur trois, il commet à ce sujet des contresens, mais l’intention qui guide sa démarche a de quoi irriter les colons. Malgré une lecture critique rigoureuse, je n’ai relevé aucun jugement révélateur des préjugés racistes que nous sommes habitués à entendre au pays. Sans doute parle-t-il souvent des "sauvages". Mais son utilisation de ce vocable est plus proche de celle des philosophes du siècle des Lumières que de l’insulte de la période contemporaine. Il n’échappe bien sûr pas à un sentiment de supériorité qui légitime son sens du devoir national : civiliser les malheureux nègres ! »

Nous pouvons aussi remarquer les influences africaines avec la présence de nombreux proverbes incitant à la sagesse. Ainsi, au début du livre, André assiste à une conférence et un homme s’est endormi à côté de lui :

« Le bruit de sa respiration me gêne. J’ai failli le toucher de mon coude, puis me suis retenu en raison de son âge. Si la bouche du vieillard sent mauvais, répétait l’Oncle Ngantsiala, en tout cas pas les mots qui en sortent. »

L’Afrique est donc un thème central du roman, et l’auteur souligne, à travers le titre, qu’il n’y a pas une Afrique mais des Afriques. En effet, le continent a plusieurs facettes, dans ses coutumes et ses traditions, les oppositions entre petits villages, et villes de taille plus importante, entre colonisé et colonisateur… Nous pouvons donc dire que ce roman souligne bien le mélange des cultures d’André qui a vécu en Afrique et en France.


Le texte est simple avec des phrases claires. Les chapitres sont courts, ce qui facilite la lecture. Cependant, de nombreux termes africains parsèment l’histoire et cela peut poser problème. Néanmoins, dans le contexte et avec leur répétition on peut arriver à les comprendre. Par exemple, lorsque le personnage parle avec des Africains en lingala, le dialecte du pays, il commence toujours ses conversations avec « Niain, niain », de même, un Européen est un « Mouroupéen »… Les termes qui ne sont pas compréhensibles sont traduits en notes rédigées par l’auteur lui-même à la demande de son éditeur. De plus, le texte est parfois écrit de manière orale comme si André s’adressait directement à quelqu’un. Le pronom « tu » est donc souvent employé dans ces passages qui servent à rendre hommage aux personnes qui furent importantes dans le parcours d’André, notamment sa mère et son oncle. Par ailleurs, je pense que l’oncle d’André a une place très importante dans son cœur. Il remplace peut-être la figure du père qu’il n’a pas eu, bien qu’il ait quand même par la suite un beau-père. En effet, tout au long du roman, André ne cesse pas de citer son oncle ; quand il va faire un choix important, les conseils de son oncle résonnent. Enfin, nous pouvons aussi remarquer qu’André ne porte pas de regard aigri sur la France, même s’il est vu comme un étranger et subit parfois le racisme de la population. Il sait relever la tête et continuer son bonhomme de chemin sans prêter attention aux autres. C’est une des qualités du héros.

Pour finir, nous pouvons remarquer que le roman est écrit à la manière d’une autobiographie avec l’alternance des passages de la vie d’André en Afrique, au Congo, et de sa vie en France. Tout au long du livre, la confusion peut être faite entre André, le narrateur, et Henri Lopes, l’écrivain. En effet, les deux sont nés au Congo et sont ensuite partis en France. André Leclerc n’a pas un nom à consonance africaine, comme Henri Lopes. On se demande donc si l’histoire d’André n’est pas celle d’Henri Lopes, ou si du moins il ne s’est pas servi de son expérience pour son personnage. Un livre très intéressant et passionnant qui se lit vite.


Marion, 2e année Bib.- Méd.-Pat.

 

 

 

 

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