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31 mars 2012 6 31 /03 /mars /2012 07:00

à la Cinémathèque française

du 7 mars au 5 août 2012


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L'exposition « Tim Burton » a été conçue en 2009 par le MoMa (Museum of Modern art) à New York et y a connu un succès historique. Après Melbourne, Toronto et Los Angeles, elle est actuellement accueillie pour cinq mois par la Cinémathèque française à Paris pour son ultime étape. Paris est d'ailleurs la seule ville européenne où l'on pourra voir cette exposition.

Les plus grands fans de l'artiste vont donc pouvoir admirer son œuvre dans sa totalité, des dessins au photographies, des figurines aux objets en passant par des courts-métrages et des extraits de films, tandis que les novices pourront découvrir que Burton ne se limite pas à son œuvre cinématographique mais qu'il est un « artiste total », pluridisciplinaire.

Pour mieux comprendre le sens de cette exposition, il est essentiel de préciser quelques éléments biographiques de la vie de Tim Burton.



Tim Burton, une vie, une œuvre

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Timothy Walter Burton est né à Burbank, Californie le 25 août 1958. En 1976, il intègre le prestigieux California Institute of Arts (CalArts), fondé par Walt et Roy Disney en vue de former leurs futurs artistes. En 1985, il travaille comme artiste-concepteur sur Taram et le chaudron magique, long-métrage d'animation.La même année, il réalise son premier long-métrage, Pee-Wee Big Adventure.

En 1988 il réalise Beetlejuice qui, pour la première fois, l'a vu grimper en haut du box-office. Quand le film sort en France, neuf mois après sa sortie américaine, on ne connaît que très peu ce jeune cinéaste. Le Festival de Deauville l’accueille d'ailleurs avec quelques réticences ; il est accusé de n'être que la marionnette du duo de producteurs qui ont financé ce « blockbuster d'un nouveau genre ». Pourtant, c'est à partir de ce moment-là que Tim Burton va commencer à acquérir une véritable reconnaissance.

C'est dans les années suivantes que « ce magma d'idées va prendre corps, cette flopée d'images mentales, ce catalogue de fantasmes gothiques, monstres et revenants mêlés, ce qui l'a longtemps isolé ».1 En 1989 il réalise Batman et en 1990 Edward Scissorhands (Edward aux mains d'argent), premier film avec Johnny Depp, son « alter-ego », comme ce dernier est surnommé tout au long de l'exposition.

En 1992 il tourne Batman le défi, en 1993 il développe l'histoire et produit le film de L'Étrange Noël de Mr Jack et écrit également le livre. En 1994, Tim Burton réalise Ed Wood. En 1995 le livre d'entretiens avec Mark Salisburry, Burton on Burton (Tim Burton par Tim Burton) est publié chez Faber and Faber. En 1996 il filme Mars Attacks ! et produit James et la Pêche géante.

En 1997 il écrit un album pour la jeunesse :  La Triste Fin du petit enfant huître. En mai 1997 Tim Burton fera également partie du jury du 50e Festival de Cannes avec Isabelle Adjani. En 1999 il réalise Sleepy Hollow. Puis, en 2001, La Planète des singes et en 2003 Big Fish. En 2005 ce sera Les Noces funèbres ainsi que Charlie et la Chocolaterie et en 2007, Sweeney Todd : le diabolique barbier de Fleet Street.

Le 5 septembre 2007, Tim Burton reçoit un Lion d'or récompensant l'ensemble de son œuvre à la 64e Mostra de Venise et le 22 novembre 2009 est inaugurée l'exposition « Tim Burton » au MoMa. En 2010 il met en scène Alice au pays des merveilles, son premier film en 3D et sera également Président du jury du 63e Festival de Cannes. En 2012, il tourne deux long-métrages, Dark Shadow et Abraham Lincoln : Vampire Hunter (Abraham Lincoln : chasseur de vampires).



L'exposition

 



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L'exposition se compose de six salles, représentant chacune des périodes de la vie de Tim Burton, dans une ambiance plutôt sombre.

La première est remplie de tirages photos en grand format, assez morbides, aux couleurs pourtant vives.

Dans la salle suivante, on découvre un carrousel fluorescent animé inspiré de Beetlejuice, au  son d'une musique enfantine.

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La troisième pièce, la plus grande et la plus  claire, est recouverte de dessins, d'esquisses, de croquis et de peintures de  Tim Burton, classés par catégories :  animaux, couples, hommes, femmes, animaux, clowns, pirates... Au centre de la pièce,  on découvre deux sculptures (voir photo ci-dessous) ainsi qu'une galerie de petits personnages en résine.

 

 

 

 

 

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« Le dessin permet de communiquer, d'exprimer ses idées subconscientes, sans avoir à parler. »2

 

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La quatrième salle est consacrée à la jeunesse de Tim Burton. On peut lire des extraits de ses cahiers de cours datant des années 70 et voir ses premiers croquis dans lesquels son style n'était pas encore bien défini. Des extraits de vidéos que Tim Burton a réalisées avec ses camarades de classe sont également présentés. Dans cette même salle est également évoquée sa période Disney, durant laquelle il a notamment été chargé de dessiner les monstres pour Taram et le chaudron magique (mais aucun de ses dessins ne sera retenu pour la version finale du film).

 


 

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« …dessinateur chez Disney, Tim Burton s'enfermait parfois dans un placard pour arpenter en silence ses mondes intérieurs. »3



tim-burton-09.jpgLa cinquième salle est consacrée à Burton cinéaste. Elle regroupe par ordre chronologique des dessins, des éléments de décor, tels que les pantins brûlés de Charlie et la chocolaterie, des costumes, comme celui d'Edward aux mains d'argent ou les masques de Batman, des extraits vidéo et des figurines de ses plus grands succès cinématographiques, comme celles des Noces funèbres. Au milieu de la pièce sont diffusés des extraits d'environ deux minutes de plusieurs films de Tim Burton, Pee-Wee Big Adventure, Edward aux mains d'argent, Charlie et la chocolaterie, Mars Attacks !, Batman, Sleepy Hollow ou bien encore Beetlejuice, montés de façon à ce que nous ayons l'impression que c'est un seul film.

 

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Dans cette salle, on peut également prendre connaissance des écrits de Tim Burton, des idées pour ses films, des réflexions sur ses personnages... On peut par exemple lire un extrait de sa correspondance avec Johnny Deep à propos de Willy Wonka : « Johnny, I had a thought about a line when you go into the chocolate room » (« Johnny, j'ai eu une idée à propos de la réplique quand tu rentres dans la salle du chocolat »).
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L'exposition se termine sur une série de croquis de monstres griffonnés sur des petites serviettes en papier.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En guise de bonus, des extraits et des croquis de Dark Shadows, conte vampirique avec Johnny Depp, prévu à l'affiche début mai 2012 et du film en marionnettes animées Frankenweenie, adaptation d'un court-métrage de 1984.



Ce que l'on peut en penser...

Cette exposition est assurément réussie, elle est esthétique, intéressante et retranscrit avec justesse l'univers de Tim Burton. On y découvre de nombreux documents inédits, qui permettent aux novices, qui comme moi connaissaient cet artiste essentiellement en tant que cinéaste, de mieux comprendre sa pluridisciplinarité.  La brièveté de l'exposition est également appréciable, il n'y a pas de superflu, tout ce qui est exposé est une découverte et comporte un intérêt.

Cependant, j'ai trouvé dommage que la partie « Burton cinéaste » soit un peu survolée, l'accent est vraiment mis sur son activité de dessinateur.

La scénographie de l'exposition est également très sobre et manque peut être d'une touche un peu plus « Burton ». Il semblerait que la mise en scène du MoMa ait été plus spectaculaire...

Pour ma part, j'ai particulièrement apprécié le carrousel animé, qui accrochait véritablement l'oeil et qui, dans une salle noire, était bien mis en valeur ainsi que les esquisses sur les serviettes de restaurant, qui procuraient la sensation de véritablement entrer dans l'univers de création de Tim Burton.



Bibliographie

A l’occasion de l’exposition Tim Burton organisée à la Cinémathèque française du 7 mars au 5 août 2012, la Bibliothèque du film a proposé une bibliographie des ressources documentaires sur le cinéaste. Les écrits mettent en avant le fait que Tim Burton travaille toujours à partir d’une base préexistante, cinématographique mais également littéraire : ses films sont des adaptations de comic-books (Batman), de fables, de contes (Sleepy Hollow), biopics (Ed Wood), sequels et remakes (La planète des singes, Mars Attacks !)...


L’ensemble de ces publications permet de mettre au jour différents traits caractéristiques de l’œuvre « burtonnienne » mais il existe que peu d'analyses approfondies des œuvres du cinéaste ni même de biographies. Tim Burton a néanmoins quelques contributeurs fidèles, tels que Mark Salisbury ou Antoine Baecque.

Par ailleurs, le cinéaste a été décoré de l'insigne de chevalier et d'officier de l'ordre national des Arts et des Lettres par Frédéric Mitterrand en mars 20101.

Voici, classés par catégories, une liste d'ouvrages de ou sur Tim Burton et son cinéma.

 

 

 

OUVRAGES GÉNÉRAUX

RESSOURCES DOCUMENTAIRES

  • Jim Smith, Tim Burton, Virgin books, 2007

 

 

OUVRAGES DE TIM BURTON

  • Tim Burton, The Melancholy Death of Oyster Boy & Other Stories, Itbooks, 1997
  • Tim Burton & Leah GALLO, L’Art de Tim Burton, Steeles Publishing, 2012

 

 

BIOGRAPHIES

  • Ken Hanke, Tim Burton : an unauthorized biography of the filmmaker, Renaissance Books, 1999


 

 

ENTRETIENS

  • Collectif, dirigé par Pierre Eisenreich, Tim Burton, Scope, 2008
  • Kristian Fraga, Tim Burton : interviews, University press of Mississippi, 2005
  •  Mark Salisbury, Tim Burton : entretiens avec Mark Salisbury, préface de Johnny Depp, Sonatine éditions

 

 

OUVRAGES SUR LES FILMS

  • Cédric Anger, Noël Simsolo, Batman, un film de Tim Burton, Film de l'Estran, 2001.
  • Hervé Joubert-Laurencin, Catherne Schapira, Cahier de notes sur...Edward aux mains d'argent, Les Enfants de Cinéma, Yellow Now, 1999.
  • Danièle Parra, Edward aux mains d'argent : Tim Burton, Film de l'Estran.
  • Lucia Solaz Fransquet, Pesadilla antes de navidad, Tim Burton, Octaedro, 2001.
  • Frédéric Strauss, L' Etrange Noël de Monsieur Jack : Tim Burton, Film de l'Estran, 1998.
  • Frank Thompson, L'Etrange Noël de Monsieur Jack : le livre du film, Dreamland, 1994.
  • Pascal Vivemet, Cahier de notes sur... L'Etrange Noël de Monsieur Jack, Les Enfants de Cinéma, Yellow Now, 1997.
  • Scott Alexander, Larry Karaszewski, Ed Wood,Faber and Faber, 1995.
  • Karen Jones, Mars Attacks ! : Le livre du film, Dreamland, 1997.
    Sébastien Clerget, Sleepy Hollow : un film de Tim Burton, Bibliothèque du Film, 2002. 
  • Mark Salisbury, La planète des singes : revisitée par Tim Burton : le livre du film, Editions 84, 2001.
  • Florence Livolsi, Alice de l'autre côté de l'écran : de 1903 à Tim Burton, Aparis, 2010.
  • Mark Salisbury, Alice au pays des merveilles : le livre du film, avant-propos de Tim Burton,  Chêne, Disney éditions, 2010.


 

 

MONOGRAPHIES SUR L’ŒUVRE

  • Antoine de Baecque, Tim Burton, Cahiers du cinéma, 2010.
  • Edwin Page, Gothic fantasy : the films of Tim Burton, Marion Boyars, 2007.
  • Aurélien Ferenczi, Tim Burton : Collection Grands Cinéastes, Cahiers du cinéma, 2007.
  • Alison McMahan,The films of Tim Burton : animating live action in contemporary Hollywood, Continuum, 2005.



Manon Marcillat, 2e année éd-lib

 

 

Notes


1. Supplément au numéro 3242 de Télérama, 29 février 2012
2. Extrait de la conférence de presse tenue par Tim Burton après le vernissage de l'exposition
3. Extrait du supplément au numéro 3242 de Télérama, 29 février 2012

 

 

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Published by Manon - dans EVENEMENTS
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30 mars 2012 5 30 /03 /mars /2012 07:00

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David FOENKINOS
La Délicatesse
Gallimard, 2009

Folio, 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À propos de l'auteur


David Foenkinos est né 1974 à Paris. Étudiant les lettres et la musique, ils se destine à devenir professeur de guitare, mais se tourne finalement vers l'écriture. Il publie son premier roman en 2002 chez Gallimard. Il est l'auteur de Inversion de l'idiotie : de l'influence de deux Polonais, Entre les oreilles, Le potentiel érotique de ma femme, En cas de bonheur, Les cœurs autonomes, Qui se souvient de David Foenkinos ?, Nos séparations, La Délicatesse, Bernard, Lennon, Le petit garçon qui disait toujours non, Les Souvenirs, Célibataires (théâtre).



Les personnages

Nathalie : elle est le personnage principal. C'est une jeune femme travaillant dans une entreprise suédoise. Elle est séduisante, intelligente et volontaire.

François : Il est le mari de Nathalie. Il décède au début du roman, renversé par une voiture en faisant son jogging. Il travaillait dans la finance et est passionné par les puzzles. Ils se sont rencontrés quand elle avait vingt ans et ont vécu ensemble pendant environ sept ans une vie de couple heureuse et sans problème.

Charles Delamain : c'est le directeur de l'entreprise suédoise dans laquelle elle travaille. Il est marié, mais amoureux de Nathalie.

Charlotte Baron : c'est la femme qui a écrasé François. Fleuriste, elle devait livrer ce jour-là pour un anniversaire de rencontre. Hantée par cet accident, elle a du mal à se remettre au travail. Elle finira par laisser des roses sur son palier.

Chloé : employée sous les ordres de Nathalie, dernière arrivée et la plus jeune. Elle essaie de devenir sa confidente et amie.

Markus : fait partie de l'équipe de Nathalie également. Il est originaire de Uppsala en Suède. Assez atypique, au physique ingrat, gauche, il a tendance à être trop discret au point de se fondre dans le décor. Ponctuel à l'extrême. Il est troublé par le comportement de Nathalie qui l'a embrassé d'un geste gratuit.

Madeleine : la grand-mère de Nathalie. Petit brin de mamie qui accueille chaleureusement et simplement Nathalie et Markus à l'improviste. Le genre de grand-mère qui a toujours le garde-manger débordant de douceurs au cas où les petits enfants passeraient.



Le résumé

Ce roman parle de Nathalie. Les premiers chapitres peignent le portrait de cette jeune femme se lançant dans la vie et vivant avec François, qu'elle perdra au bout de sept ans. À partir du moment où son mari décède brutalement dans cet accident, le récit ralentit et nous dévoile la marche lente du deuil qu'elle doit faire, des faiblesses qu'elle avait su cacher, de ses doutes, de la dépression, puis de son retour dans le monde du travail dans lequel elle se jette à corps perdu pour oublier François.

Pendant ce temps-là, Marc, son patron, obsédé par elle depuis son entretien d'embauche, tente un rapprochement qui sera un échec puisque Nathalie le rejettera au cours du dîner auquel il l'a invitée. Tout le monde au bureau l'observe et s'accorde à dire qu'elle se tue au travail.

Chloé, une employée de son équipe tente alors de devenir sa confidente et de sympathiser avec elle mais Nathalie est agacée par ses manières. Entourée et prise en pitié par tous, Nathalie reste renfermée en elle-même et insensible aux autres, jusqu'au jour où, prise d'une pulsion aussi spontanée qu’inexpliquée, elle embrasse un collègue, Markus, pourtant peu séduisant et qu'elle n'estime pas, qui était venu lui parler d'un dossier. Ce baiser bouleverse alors la vie régulière et monotone de cet homme, les relations qu'elle entretient au bureau et la fera sortir de sa torpeur. Markus, qui a eu des relations assez difficiles avec les femmes auparavant et qui nourrit une grande admiration pour Nathalie, cherche une signification à ce baiser et décide de s'expliquer avec elle, ou plutôt il choisit la réciprocité : l'embrasser aussi subitement qu'elle l’a fait. Ce geste amène alors Nathalie à réfléchir ; acceptant un dîner avec lui, elle découvre un homme sensible, attentionné et qui a de l'humour. Ils doivent alors faire face tous deux à l'incompréhension la plus totale de la part des collègues et de Marc face à la relation qu'ils entretiennent (pourquoi Nathalie s'intéresse-t-elle à un homme aussi insignifiant ?) ; ils sont harcelés de toutes parts et Nathalie finit par abandonner son bureau sur un coup de tête pour aller chez sa grand-mère. Markus la rejoint alors en route, et tous deux sont accueillis chaleureusement dans la vieille demeure de la grand-mère de Nathalie.



Les thèmes abordés

sont ceux du bonheur conjugal, du deuil, des sentiments, de la découverte de l'autre, de la sensualité, et du désir.



Et pourquoi « la délicatesse » comme choix de titre ?

Marc a pour habitude de lire chaque matin une définition dans le Larousse. Le jour où elle reprend le travail, elle va le voir alors qu'il lit la définition du mot délicatesse. Il fait la remarque que c'est un mot qui lui convient.

Les différentes définitions qui sont données dans le dictionnaire et retranscrite par l'auteur dans le texte correspondent tout à fait à Nathalie et aux relations qu'elle entretient avec son entourage, ainsi qu'à certains personnages comme Markus :


Délicatesse n.f.

1. Fait d'être délicat.

2. Litt. Être en délicatesse avec quelqu'un : être en froid, en mauvais termes avec quelqu'un.


Délicat, e : adj. (lat.delicatus).

1. D'une grande finesse ; exquis ; raffiné. Un visage aux traits délicats. Un parfum délicat.

2.Qui manifeste de la fragilité. Santé délicate.

3. Difficile à gérer ; périlleux. Situation, manœuvre délicate.

4. Qui manifeste une grande sensibilité, du tact. Un homme délicat. Une attention délicate.

Péjoratif : Difficile à contenter. Faire le délicat.



Composition et structure du récit

Ce roman est composé de 117 chapitres, courts, un chapitre faisant d'une ligne à quelques pages. Il a pour grande caractéristique d'être sans cesse entrecoupé d'anecdotes ou de remarques anecdotiques, sous forme de chapitres ou de notes de bas de page. On en dénombre au total 56. Ce sont des anecdotes qui ont un rapport au récit, mais superflues pour la compréhension. Néanmoins ce sont ces anecdotes qui donnent toute sa saveur au livre.

Les pages (dans l'édition de poche) contenant les anecdotes : p. 1, 14, 16*2, 20, 21, 23, 28, 31, 35, 41, 43, 52, 53-54, 64-65*2, 67-68, 72, 78, 80, 82, 84, 88, 88-89-90-91-92-93-94, 96, 100, 106-107, 110, 114, 116, 117, 122-123, 124, 74, 91, 92, 127, 134, 139-140, 141, 143, 147, 149, 155, 158, 163, 168, 174-175, 177, 182, 186, 189, 190, 194, 204, 206.



Quelques exemples

« Il y a souvent une nette tendance à la nostalgie chez les Nathalie. » (page 11)

 

 

« Les trois livres préférés de Nathalie :

Belle du seigneur, d'Albert Cohen

L'Amant, de Marguerite Duras

La Séparation, de Dan Franck »  (page 16)

 

 

« Distance entre Paris et Moscou

2478 kilomètres » (page 31)

 

 

« Possibilités de phrases dites par François, avant de partir courir

Je t'aime.

Je t'adore.

Après le sport, le réconfort.

Qu'est-ce qu'on mange ce soir ?

Bonne lecture mon amour.

J'ai hâte de te retrouver.

Je n'ai pas l'intention de me faire écraser.

Faut vraiment qu'on fasse un dîner avec Bernard et Nicole.

Faudrait tout de même que je lise un livre moi aussi.

Je vais surtout travailler mes mollets aujourd'hui.

Ce soir, on fait un enfant. » (page 35)

 

 

« Ingrédients nécessaires pour le risotto aux asperges

200 g de riz Arborio (ou riz rond)

500 g de pignons de pin

1 oignon

20 cl de vin blanc sec

10 cl de crème liquide

80 g de parmesan râpé

huile de noisette

sel

poivre


Pour les tuiles au parmesan

80 g de parmesan râpé

50 g de pignons de pin

2 cuillères à soupe de farine

quelques gouttes d'eau » (page 106-107)


« Article Wikipédia concernant les PEZ

Le nom PEZ est dérivé de l'allemand Pfefferminz, la menthe poivrée, qui fut le premier parfum commercialisé. PEZ est originaire d'Autriche et est exporté partout dans le monde. Le distributeur de PEZ est une des caractéristiques de la marque. Sa grande variété en fait un objet recherché par les collectionneurs. » (page 134)



Avis personnel

C'est un roman que je recommande vivement. Il est agréable à lire, il y a des moments de lyrisme, d'autres d'humour, parfois de réflexion aussi, le tout entrecoupé de ces anecdotes qui ne manquent pas d'étonner le lecteur au début puis de l'amuser et de lui apprendre quelques savoirs utiles ou inutiles ( par exemple les quelques précisions techniques concernant les allergies au poisson , page 168, ou encore « la location de petites jambes n'existe pas », page 116) C'est le genre de roman que l'on prend plaisir à lire, d'une seule traite ou par petites bouchées selon les préférences de chacun et chacune.
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David & Stéphan Fooenkinos


L'adaptation cinématographique par l'auteur lui-même et son frère est sortie le 21 décembre au cinéma. Ne l'ayant pas encore vue, je ne peux pas donner mon avis dessus, mais il serait intéressant de le voir au moins pour savoir si me film respecte l'extrait du scénario que l'auteur a inséré dans le roman page 67 (pour l'édition poche), séquence 32 entre Nathalie et Chloé !


Catherine, 2e année Bib.-Méd.


 

Lire ici le compte rendu d'une rencontre avec David Foenkinos.

 

 

 

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29 mars 2012 4 29 /03 /mars /2012 07:00

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Soazig AARON
Le non de Klara
 éd. Maurice Nadeau, 2002

Pocket, 2004










 

 

L'auteur

Soazig Aaron est née en 1949 à Rennes. Elle est marquée par les événements de la Shoah et à 20 ans elle fait un séjour en Israël. Après des études d'Histoire, elle a travaillé quelques années dans une librairie à Paris. Aujourd'hui, elle vit en Bretagne. Son premier roman, Le non de Klara, est paru en 2002. Il faut noter que malgré le thème particulier abordé dans ce livre (les camps de concentration, la déportation, notamment), l'auteur, qui n'est elle-même pas juive, a choisi d'écrire une œuvre fictionnelle et non historique comme on aurait pu s'y attendre.

Pour Le non de Klara, Soazig Aaron a reçu en 2002 la Bourse Goncourt du premier roman et le prix Emmanuel Roblès de la ville de Bloisqui récompense également un premier roman. En 2004, Le non de Klara a reçu le Grand Prix des Libraires. En Allemagne, le roman a reçu le prix Frère et Sœur Scholl (en allemand Geschwister-Scholl-Preis) prix littéraire distinguant chaque année un livre qui « témoigne d'indépendance d'esprit, encourage la liberté civile, le courage moral, intellectuel et esthétique et donne des impulsions importantes au sentiment de responsabilité dans le présent ».



Le livre

La particularité de ce livre : la forme et le point de vue

« Dimanche 29 juillet 1945 […]

Klara est revenue. Dans les dernières. Klara est revenue.

Klara, Klara, Klara. »


Le roman, qui est en fait la reproduction du journal intime d'Angélika, la belle sœur de Klara, s'ouvre sur ces mots. Le rythme est donné : les phrase nominales s'enchaînent, les pensées et les faits se bousculent. Très vite, l'écriture s'impose comme une nécessité impérieuse : Angélika écrit car autrement «  tout va couler, je vais couler ». La forme du journal intime aux vertus thérapeutiques nous fait entrer dans une intimité douloureuse. Le lecteur se sent rapidement comme un « voyeur ». Il veut savoir, il se laisse porter par le flot de mots mais finalement, au fur et à mesure de la lecture, il n'est plus tout à fait sûr de vouloir vraiment tout connaître.

En lisant le résumé de ce livre, on serait tenté de se dire «  un roman de plus qui traite de la deuxième guerre mondiale et de la déportation », mais non ! Soazig Aaron aborde ce thème à travers la fiction et surtout à travers le regard d'une déportée ayant survécu aux camps de concentration, point de vue peu adopté en littérature. L'auteur nous raconte le retour d'Auschwitz de Klara sans lamentation, sans emphase. Klara dévoile peu à peu ce qu'elle a vécu mais sans pathos. Elle dit tout avec froideur et violence. C'est la parole de Klara qui rend si particulier ce livre : cette voix dure et froide, loin de toutes notions d'espoir, de reconstruction, de devoir de mémoire auxquelles nous avons été habitués dans nos cours d'Histoire. Cette voix si forte donne à ce roman une touche poétique notamment dûu à une écriture saccadée en parfaite osmose avec le vécu du personnage de Klara.

 « Je ne suis pas une belle figure de victime. » dira Klara.



Le retour d'une déportée

« C’est Klara. Elle ne bouge pas. Je me souviens de ces yeux. Fixes. Tout le monde dit les yeux, ce sont les yeux, quelque chose dans les yeux, on reconnaît. Je ne le croyais pas. »

Klara est rentrée d'Auschwitz où elle a passé trois ans. Elle est sous- alimentée, a les cheveux court car c'étaient les « kappos » qui avaient les cheveux longs, le ton de sa voix est devenu monocorde mais jamais calme et elle dort très peu.

« Là-bas, je n’ai jamais eu de cauchemar. Maintenant ici, sans cesse. […] Au cœur du cauchemar, pas de cauchemar. Ici, toujours le cauchemar. »

Klara semble avoir un instinct de survie surdéveloppé qu'elle n'arrive pas à oublier. Elle vole par exemple « mieux qu’une Tzigane ».

«  Là- bas ce que je savais faire, je ne l’ai plus su, et ce que je ne savais pas, je l’ai su. »

Elle a toujours peur d'être seule mais refuse que l'on s'approche d'elle. Klara dit elle même qu'elle est malade. Et c'est ce que l'on va découvrir tout au long de ce récit.



La « maladie du déporté »

« ma douleur et ma folie, ma maladie, c'est bien cela, je suis malade et pas près de guérir... ».

Du 29 juillet, date de son retour, au 11 septembre 1945, Klara va peu à peu guérir en racontant des bribes de souvenirs de son passage à Auschwitz. Elle va ainsi essayer ainsi de se redresser et d'apprendre à vivre avec ses « cadavres » et cela grâce à Angélika et Alban qu'elle n'épargnera pas de sa violence. Cette « maladie », bien plus mentale que physique, conduit Klara à de longs monologues quasi philosophiques.

« Il fallait seulement sauvegarder la mécanique […]. Depuis, je me rattrape. Je ne cesse de penser. Je ne pense peut-être pas correctement […]. »

Les réflexions de Klara ont des thèmes variés qui dépassent de loin la vie des camps :

« Il n'y a, dans cette histoire, que les bourreaux qui étaient extraordinaires, pas ceux des bureaux, mais les petits, la racaille, mais nous, non, tout à fait ordinaires, avec des préoccupations ordinaires, et même ceux pour qui les préoccupations ordinaires n'étaient pas leur préoccupation, sont devenus ordinaires avec des préoccupations ordinaires justement, et c'est peut être l'extraordinaire de cette vie de ne se préoccuper plus que de pain, d'eau, de chaussures, de lainages, un peu de sommeil, rien d'autre. »

Aux monologues s'ajoutent des remarques cyniques ou des sentences.

« Personne n'est préparé à ce que l'exception soit la règle. »

Ces réflexions bien que très générales ont pour but de guérir Klara, de la faire réfléchir sur sa vie future. Elle revendique un certain égoïsme, refusant l'humiliation de la masse. Elle ne se sentait pas juive et ne se sent pas plus juive aujourd'hui, elle ne veut plus être assimilée aux mots « nation », « peuple » ou même « Histoire ». Klara s'est fait recenser en tant que juive sans vraiment savoir pourquoi, pour être plus près des origines de sa mère qu'elle admirait ou peut-être parce qu'elle « n'a pas cru à la mort », pas « fait attention aux événements ». Elle le regrette et en a tiré une leçon : « Désormais, je veux savoir le maximum de tous les pourquoi de ma vie […] Maintenant je m’échapperai à temps. »

Ainsi dans le roman d'Angelika, se mêlent les faits passés et présents, les bribes de souvenirs de Klara et des réflexions philosophiques. Le dialogue est le remède de Klara tandis qu'Angélika couche ces dialogues sur papier pour qu'ils ne la contaminent pas de leur violence. En effet, la violence des propos, des idées mises à nus par une écriture saccadée proche de l'oralité leur donne un caractère douloureusement juste.

« Depuis que je suis sortie de là-bas, je sais que c’est une faute. Je trouverai normal d’y retourner. À chaque instant, demain, plus tard… je serais prête. »



Le « non » de Klara

Un non physique

«[ …] la prendre dans mes bras, elle est toute raide, elle me laisse l’embrasser, je ne le fais qu’une fois, tout son corps dit non. »


Un non à la maternité

« Comprenez. Je ne rejette pas ma fille. C'est moi que je rejette en dehors de sa vie à elle, pour sa vie à elle. »

« Moi morte, elle ne subit aucun abandon. C'est ce que je veux. »


Un refus de la langue allemande

« “Non che ne feux pas.” […] Pour temporiser, et parce que je crois à une difficulté de langue je dis, “tu veux qu’on parle allemand ?”. Elle dit, “non, ça non plus, plus jamais” »


Non à son identité passée

Elle vend tous ses bijoux, son ancien appartement et refuse l'argent de ces transactions. Elle veut partir de l'Europe où son passé la rattrapera :

« Je veux aller en Amérique… si ton frère avait été là, j’aurais demandé le divorce. Je serais partie quand même…seule… »

« Vous oubliez que je suis morte à Brezinka. Vous oubliez que jamais je ne reviendrai en Europe. Vous oubliez que je vais changer de nom. Je vais disparaître. Klara Schwarz-Adler va disparaître.  Il est simple de dire à cette enfant, ton père est mort en héros et ta mère en Pologne. C'est la vérité. »


L'obsession d'un non total qui ne serait pas un oui à autre chose : la mort

Finalement, on apprend au fur et à mesure qu'à Auschwitz Klara a caché et fait vivre un enfant avec la complicité de toutes les autres femmes déportées et même des « kappos ». L'enfant était devenu muet mais comprenait et entendait les choses. Klara l'avait baptisé Ulli. Elle lui racontait comment, à la fin de la guerre, ils chercheraient ensemble sa maman et comment ils vivraient heureux. Mais il ne l'a pas crue et a décidé de mourir. La doctoresse du camp « a dit qu'il devait être cardiaque » mais elle n'y croyait pas non plus. Pour elles toutes c'est un suicide. Klara considère cette volonté de mourir comme « un non total » qui n'était pas un oui à autre chose, un non que toutes auraient dû dire. Elle a donné ses dernières parcelles d'amour, ses dernières larmes pour cet enfant et c'est ce qui l'a « tuée ».

À travers le livre, cette obsession du non, cette répétition du non se transforme peu à peu en un semblant de oui : oui à une guérison progressive avec pour base un refus de son ancienne vie.



Le lecteur et Klara

La violence des propos sert à traduire celle des faits, mais à travers ce livre, elle dérange le lecteur. En effet, celui-ci, comme les proches de Klara, se questionne et se heurte à l'horreur et l'inconcevabilité de ce qu'elle a vécu. Le lecteur se demande : « Qu'est ce que j'aurais fait à leur place ? Aurais-je eu honte ? » mais il est surtout amené à réfléchir sur les idées philosophiques que développe Klara.

« Je n’ai rien imaginé, je ne suis pas préparée, elle est là et elle ne m’aide pas. »

« Elle refuse de voir Victoire sa petite fille, et aussi Agathe qui a nourri et sauvé Victoire en juillet 42.

Il y a comme une glace épaisse entre nous »


Il y a aussi une glace épaisse entre le lecteur et l'histoire de ces personnages : ce livre a été écrit près de soixante ans après la deuxième guerre mondiale. Mais l'écriture abrupte, la complexité des situations, des personnalités et la totale absence d'euphémismes rend le texte vivant et d'autant plus dur que nous n'avons pas l'habitude d'entendre la voix d'une déportée qui refuse de réapprendre à vivre.

Quand on ferme ce livre, il n'est pas facile de se rappeler que ce roman est une fiction. Le rythme et la ponctuation saccadée, la violence de l'écrit, les dialogues et les idées désordonnées participent largement à cet effet de réel. Klara aurait pu exister et a peut-être même existé.


Émilie P., 2e année Éd-lib




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28 mars 2012 3 28 /03 /mars /2012 07:00

OGAWA YOKO Parfum de glace

 

 

 

 

 

 

 

 

 

OGAWA Yōko
Parfum de glace
Première édition japonaise : 1998
Traduit par
Rose-Marie Makino-Fayolle
Actes Sud, Babel, juin 2004
et Thesaurus, 2009






 
 

 

 

Une auteur reconnue, ses inspirations, son œuvre

Yōko Ogawa est née en 1962 au Japon et a suivi des études de littérature anglaise et américaine à l'université de Tokyo. Elle a remporté le prestigieux prix Akutagawa pour La Grossesse en 1991, et également les prix Tanizaki, le prix Yomiuri, et le prix Kaien. De plus, le tome 1 de ses œuvres, dont fait partie Parfum de glace, est sorti dans la collection Thésaurus d'Actes Sud, tandis que deux de ses nouvelles, L'annulaire et La formule préférée du professeur ont été adaptées au cinéma. Ses romans ont été traduits en français, allemand, italien, grec, espagnol, catalan, chinois, coréen et récemment en anglais, ce qui montre à quel point Ogawa est une auteur emblématique de sa génération.

Durant ses études, elle a découvert l'œuvre de Paul Auster, qui l'a profondément marquée. Tout comme lui, elle souhaite décrire le réel que l'on ne voit pas, ce qui nous échappe. Elle est également influencée par Steven Millhauser, John Irving, Haruki Murakami et Gabriel García Márquez.

Ses livres sont tous liés, et des thèmes récurrents apparaissent. Le personnage central est toujours une femme, et les hommes, s'ils sont présents, sont difformes, lointains, ou morts. Il y a une nostalgie, un besoin vital de conserver ses souvenirs qui traverse toute son œuvre. L'obsession de la rigueur et de l'ordre est la seule réponse au délabrement des lieux, à la perte de la mémoire. De plus, dans ce besoin de classement, les mathématiques ont une importance primordiale, et Ogawa a elle-même écrit avec un mathématicien un ouvrage sur l'extraordinaire beauté des nombres en 2006.

Pour plus d'informations sur Ogawa et le détail de son œuvre :  http://www.plathey.net/livres/japon/ogawa.html



Résumé

Hiroyuki, le compagnon de la narratrice Ryoko, s'est suicidé. Sans raison, il avalé de l'éthanol anhydre dans le laboratoire de parfum où il travaillait. Ryoko ne comprend pas et cherche des réponses. Pourquoi lui a-t-il affirmé que sa famille était morte alors que son frère et sa mère sont bien vivants ? Pourquoi lui a-t-il caché son talent pour le patinage et ne lui a-t-il pas dit qu'il avait été un champion des concours de mathématiques durant sa jeunesse ? Mais surtout, pourquoi s'est-il suicidé ? Ryoko va partir à la recherche de cet être mystérieux perdu à jamais, et tenter de trouver des réponses à Prague, lieu où sa vie semble avoir basculé des années plus tôt.



Le rêve

On retrouve là l'une des caractéristiques d'Ogawa, c'est-à-dire une poésie et un goût pour l'inexplicable. Ryoko a perdu « son » Rookie au sens littéral mais aussi figuré, puisqu'elle apprend que le surnom qu'elle lui donnait était en fait celui qui le suivait depuis sa plus tendre enfance. Mais au fond, elle ne sait même pas qui était le jeune homme en réalité. Elle n'a connu qu'une facette de lui, n'a vu que ce qu'il voulait bien qu'elle voie, il a une fois de plus contrôlé sa vie. Ryoko est perdue sans lui, elle est obsédée par sa disparition et ne cesse de revivre leurs moments à deux en se demandant s'ils étaient bien réels. La famille du défunt est tellement émerveillée par lui, vit tellement dans son souvenir, au point de passer des heures à astiquer ses trophées, que l'on se demande si un tel être a réellement pu exister. Depuis sa mort, Ryoko ne vit plus, et l'auteur décrit si peu ses sentiments que le lecteur a l'impression qu'elle est engourdie, spectatrice, comme dans un rêve.

Cet aspect onirique est évident dans la deuxième partie du roman, lorsque Ryoko découvre à Prague une grotte où vit un éleveur de paons et son troupeau. Elle comprend qu'Hiroyuki connaissait lui aussi cet endroit, et qu'il s'en est inspiré pour créer la parfum qu'il lui a dédié juste avant sa mort, Source de mémoire. C'est un espace à l'abri du monde, clos, sans bruit et où elle peut enfin cesser de se poser des questions. Soudainement, elle accepte l'inexplicable, ce qui est déroutant pour le lecteur. Mais au fond, cette attitude est logique, puisque liée au rêve. Dans un rêve, tout est banal, même le fait le plus étrange.



Le deuil

Bien que mort, Hiroyuki est omniprésent. Pour Ryoko, il est impossible de faire son deuil d'une personne qu'elle ne connaissait pas réellement, d'un étranger. Partir à la recherche de son passé, c'est inconsciemment vouloir être capable de lui survivre. Quelque part, elle se sent coupable de n'avoir pu empêcher le drame. Elle ne peut pas le laisser partir sans savoir qui il était vraiment. Elle veut comprendre ce qui a pu se passer, lui échapper. Ce livre est une sorte de voyage initiatique, presque un roman d'apprentissage où la narratrice devrait apprendre à vivre sans l'homme qu'elle aimait et à se détacher de ses souvenirs. C'est aussi une réflexion sur la mémoire et sur la capacité à se construire un avenir. La mère d'Hiroyuki est enfermée dans le passé de son fils aîné, elle passe ses journées à se remémorer ses victoires aux concours de mathématiques et à nettoyer ses trophées. Elle ne peut pas avancer, et on ne peut s'empêcher de faire un parallèle entre elle et Ryoko. Il faut que la jeune femme arrive son deuil, sinon elle risque de basculer dans la même folie. De plus, elle rentre totalement dans la famille du défunt puisque Akira, son frère, l'appelle « grande sœur ». Ce voyage est donc peut-être le seul moyen qu'elle a de surmonter cette épreuve. Enfin, l'histoire est hantée par une question cruciale : que reste-t-il de nous après la mort ? Lorsqu'elle voit le cadavre d'Hiroyuki, Ryoko veut l'embaumer pour garder quelque chose de lui. Mais au final, elle découvrira à Prague que l'essentiel n'est pas le corps, mais la mémoire. Le jeune homme a falsifié sa mémoire, a dit tant de mensonges qu'il est impossible de connaître la vérité, mais il est si important dans la mémoire de son entourage qu'il laisse une vive trace de lui. Grâce à son voyage à Prague, Ryoko va pouvoir lui dire adieu, et peut-être commencer son deuil.



Alors que l'on pourrait croire ce livre débordant d'amour et de désespoir, il n'en est rien. Ogawa décrit très peu les sentiments de la narratrice, elle est presque amorphe. Mais quelques passages nous touchent particulièrement par leur intensité, et c'est là que se trouvent la poésie et le lyrisme de l'œuvre. Elle nous pousse à nous poser des questions. Tout d'abord, le lecteur veut évidemment découvrir les raisons du suicide d'Hiroyuki. Il n'y a pas de réponse, car un suicide est difficilement explicable. C'est un geste personnel, poussé par le passé de chacun, son histoire, d'où l'importance de la mémoire. Avec un passé aussi falsifié que celui d'Hiroyuki, la mémoire devient trouble, incertaine. Ensuite, on se pose des questions sur notre propre vie. Est-ce que je connais bien mon entourage ? Comment une vie peut-elle basculer ainsi ? Est-il possible qu'il m'arrive la même chose ? Ainsi, on peut dire que Parfum de glace est un livre marquant, auquel vous repenserez peut-être furtivement en regardant votre compagnon (compagne), un ou une amie, un membre de votre famille que vous pensez parfaitement connaître.


Laura, 1ère année Éd.-Lib.

 

OGAWA Yoko sur LITTEXPRESS

 

Ogawa Yoko La mer

 

 

Article de Marine sur La Mer.

 

 

 

 

 

 

OGAWA YOKO Parfum de glace

 

 

 

Article de Tiphaine sur Parfum de glace.

 

 

 

 

 


 

Ogawa Yoko Cristallisation secrete

 

 

 

 

Article de Lola sur Cristallisation secrète.

 

 

 

 

 

ogawa tristes revanches

 

 

 

Articles de Marie et d'Alice sur Tristes revanches

 

 

 

 

 


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Article de Maëla sur L'Annulaire.

 

 

 

 

 

 

Yoko Ogawa, Amours en marge 1

 

 

 

Article de Sara sur Amours en marge

 

 

 

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article de Clémence sur La Petite Pièce hexagonale

 



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article de Kadija sur Une parfaite chambre de malade,

 

 

 

 

 

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Articles de  E.B.,  Delphine Marie,  Maylis sur Les Paupières

 

 

 

 

 

 

 

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Article de G. sur La Bénédiction inattendue.

 

 

 

 

 

 

 

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Articles de Marie, d'Axelle, de Laura sur Le Musée du silence.

 

 

 

 

 

 

 

 

OGAWA La Grossesse

 

 

 

Article de  Sandrine sur La Grossesse

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 


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27 mars 2012 2 27 /03 /mars /2012 07:00

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Patti SMITH
Just kids
traduit de l’américain
par Héloïse Esquié
éditions Denoël, 2010.



 

 

 

 

 

 

 

 

L’auteur

Patti Smith naît à Chicago le 30 décembre 1946 et grandit à Pittman dans le New-Jersey. Jeune fille, elle a déjà, malgré une éducation religieuse relativement féroce, une forte attirance pour le rock’n’roll, et en particulier pour la figure de Brian Jones à qui elle voue un véritable culte. Elle dévore les écrits de Dylan Thomas, Burroughs ou Ginsberg et rêve d’une vie aussi mouvementée et intense que celle de son héros Arthur Rimbaud. À vingt et un ans, sa décision est prise : il faut quitter le New-Jersey pour investir Greenwich Village (lieu de rassemblement de tous les artistes underground du moment). C’est de cette époque où elle n’était pas encore chanteuse que va nous parler Patti Smith dans Just Kids, son premier roman autobiographique.



L’écrit…

Just Kids tient avant tout du roman d’initiation : c’est la Patti arrivée à New-York en 1967 après avoir confié son bébé qu’elle a eu trop jeune à une famille d’accueil, qu’elle a choisi de raconter. Elle débarque à New-York sans argent ; d’abord employée dans une librairie de Manhattan, Patti Smith rencontre Robert Mapplethorpe, celui qui allait devenir l’un des plus grands photographes américains, et dont elle deviendra la fidèle amie et confidente. Celui-ci la prend sous son aile et l’invite à emménager avec lui au célèbre Chelsea Hotel, à la pointe d’East Village, où elle rencontre de nombreuses personnalités artistiques. Sa propre pratique artistique y prend de la force : elle ne cesse de peindre, d’écrire et joue de la musique.



… et sa visée

Just Kids s’ouvre et se ferme sur la disparition de Robert Mapplethorpe mort, en 1989, du sida. À l’évidence, il ne s’agit pas d’un livre sur le rock’n’roll ; le jour précèdant la mort de Robert, Patti Smith lui avait promis d’écrire un livre sur leur amitié et l’amour qu’ils se portaient. Donc son but n’était pas d’écrire sur le rock. Car la musique, dans ce livre, Patti Smith en parle très peu ; d’ailleurs le récit s’achève avec ses premiers concerts au CBGB et l’enregistrement de son premier album en 1975,  Horses. Sa route l’a menée au rock’n’roll, mais avant, il y a eu Robert. D’ailleurs Patti Smith s’épanche librement et abondamment sur son amour/amitié éperdu(e) pour lui. Au détour des pages, des clichés savamment choisis mettent en lumière cette relation amoureuse. Patti Smith a su saisir ces instants éphémères d’un bonheur (leur bonheur) noué par des lendemains incertains. Elle écrit avec dévotion cette relation, faite d’une amitié complexe, exigeante, toujours en constante évolution.



Une rétrospective des années 60

Just Kids s’impose aussi comme une formidable cartographie du New York Arty (Lower East Side) où se prostitue Robert Mapplethorpe dans les chambres miteuses du Chelsea Hotel où elle vit avec lui, du hall de cet hôtel où elle croise William Burroughs au Max’s Kansas City où se rendent Andy Warhol et sa clique, centre de la bohème new-yorkaise. C’est un temps où l’underground était possible que saisit et restitue Patti Smith .C’est cette fidélité aux artistes qui ont su si bien l’inspirer que Patti Smith va décrire avec l’âme du poète transformant au fil des pages son autobiographie en un document chargé d’émotion, retraçant le monde artistique des années 60/70. Elle a compulsé, pour ce livre qu’elle a pensé et écrit pendant plus de treize ans, tous ses journaux intimes, où chaque détail était consigné, des coupes de cheveux qu’elle administre à Mapplethorpe à la lumière de la lune, ou l’atmosphère du New-York des années 60 ou 70. On comprend alors mieux la parfaite description (à la perle près) des colliers qu’elle fabriquait avec Robert ou le récit détaillé de sa première rencontre avec Allen Ginsberg. C’est en nous emmenant au plus exact de sa vie dans les années 60 que Patti Smith arrive à recréer cette ambiance et à la faire partager.



Le style marqué d’une poètesse.

Il est connu que les lyrics de Patti Smith sont poétiques, qu’elle a publié des livres de poésie, qu’elle voue un culte depuis son plus jeune âge à Rimbaud, mais l’écriture de Just Kids va au plus précis, évite les grandes phrases, les effets lyriques. Limpide et dénué d’amertume malgré les coups durs (le sida, la pauvreté…), son style restitue son exaltation avec une innocence toujours intacte. Elle voulait aussi écrire un livre sur la loyauté, la découverte de soi à travers la poésie, le rock ou la photographie.

Et que cela inspire d’autres générations. Ce sont des descriptions simples, belles et puissantes que l’on retrouve dans Just Kids, et qui nous permettent de nous replonger dans un univers méconnu, inattendu et aux multiples facettes.

« J’ai voulu écrire un livre qu’un non lecteur puisse lire, mais qu’un amoureux de la lecture puisse apprécier aussi. J’ai essayé de faire un film avec les mots, avec, en tête, la nouvelle vague française »

« Même si William Burroughs était mon ami, si je voyais Gregory Corso tout le temps, si Allen Ginsberg m’a beaucoup appris, je n’ai pas voulu leur consacrer trop de place et risquer de dévier de mon histoire avec Robert. Et puis à l’époque tout était différent, il n’y avait pas un culte de la célébrité comme aujourd’hui. À l’époque, je pouvais me retrouver assise dans une pièce à discuter avec Janis Joplin, un type des Byrds et un autre du Jefferson Aiplane, alors qu’ils étaient connus et que moi j’étais juste une gamine qui travaillait dans une librairie. Il n’y avait pas tant d’écart entre nous. Nous étions habillés pareil, avions à peu près le même âge, ils ne vivaient pas dans des VIP room. Ils venaient des années 60, des beatniks, des luttes politiques, sociétales. Ils inventaient une forme à mesure qu’ils vivaient et travaillaient »

C’est de cette invention que témoigne Just Kids et c’est pour cela qu’il apparaît un peu comme une ode à la création. Patti Smith parle du temps révolu de la Beat-Génération où de multiples arts étaient réunis (notamment au Chelsea Hôtel, épicentre des artistes new-yorkais) et où on pensait encore pouvoir faire bouger les choses. Just Kids est au final un concentré d’espoir et d’idéaux qui émergeait ces années-là. Mais aussi une ode à la vie car c’est avant tout un livre sur et pour Robert Mapplethorpe, son premier amour, celui avec qui elle s’est construite et grâce à qui elle est devenue la chanteuse d’aujourd’hui.


Ésilda, 1ère année Éd.-Lib.

 


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26 mars 2012 1 26 /03 /mars /2012 07:00

jacK-kerouac-Sur-la-route.gif

 

 

 

Jack KEROUAC
Sur la route (1957)
éditions Gallimard, 1960

Folio, 2007

(Nouvelle édition

Sur la route-Le rouleau original

Gallimard, 2010

Sortie folio

1er avril 2012)

 

 


 

« Notre vie est un voyage
Dans l'hiver et dans la nuit
Nous cherchons notre passage
Dans le ciel où rien ne luit. »

Chanson des Gardes Suisses, 1793
(« Notes de premières pages »
de Voyage au bout de la nuit,
Louis Ferdinand Céline)


 

 

Les boîtes de Greenwich, « The village », New-york, l'aube de Mille neuf cent cinquante ou quelque chose. Bouillonnante, cœur d'artiste protestataire.

Le Jack, « Ti-Jean » pour ses relents de Bretagne, il y'a peu craché par l'édition, désormais verse et bave, valsé de monotonie rythmée, improvisée, précipitée jusqu'à perdre le souffle, son On the Road, déroulant en vagues orales son rouleau de trente-six mètres. Une pluie battante, une déferlante d'histoires déçues, perdues, d'issues volées au vent kilométré. Héros déchus, furieux, dépravés, retrouvés, brûlante folie et fous de vivre, le souffle haletant, trop heureux pour s'arrêter dormir. Bien trop fous pour se laver de toute parole, parler, toujours, sans s'interrompre. Assez fous pour avaler dix-mille miles au vent et rattraper le vent, rattraper le temps invendu, le temps ivre en fausses méditations.

Les cafés-boîtes jazz, le renouveau artistique ou culturel grouillent d'idées nouvelles, contre-culture, création plurielle. Alternative. Oubliés-cramés-sacrifiés le « Square »-le salaud, le publicitaire -marche-aux-mensonges,  la décence et sa bonne clique, vendeurs de rêve en machine à laver. On lit la poésie, à haute voix, on vit, le Jazz, « swing » plein les veines, vie bohème ici vivent écrivains, musiciens, jongleurs, contorsionnistes. Parmi lesquels, Kerouac (Sal Paradise), Burroughs (Old Bull Lee) Cassady (Dean Moriarty) et Ginsberg (Carlo Marx), compagnons d'idées, pensées lucides désespérées, rimbaldiens voyageurs du Bout de la nuit.

« De nuit, le Missouri, les champs du Kansas, les vaches nocturnes du Kansas dans de mystérieux espaces, des villes de boîtes de biscuits avec une mer au bout de chaque rue […] Enfonçons-nous dans la nuit occidentale à la suite de ces mauvais garçons au cœur pur, « enfants de la nuit bop », tricheurs d'Amérique et aussi d'ailleurs, hurlant leur peine, et que « Personne n'écoute là-haut ».



Puis en voiture la « Beat generation » ; « Beatmen » désolidarisés, solitaires, esclaves ou liberté, enfuis et amers. « Je est un autre », Je est « qu'importe », San Francisco-NewYork-New York-Frisco- Onze collines-Douze allers-Quinze retours-Rocheuses-Denver-Chicago-Detroit... « Road is life » vous diront Vagabonds solitaires, Clochards Célestes, paumés-marginaux shootés à la vie, d'Est en Ouest, Nord au Sud, héroïnoman du blues de Mexico à Big Sur, Californie.
   
L'Ouest et les Pionniers, mysticisme en Amérique, la Route, le vice, l'alcool, la poussière, de regrets ou d'espoirs, des étoiles des gamins, voitures volées, « à cent mille à l'heure qu'il vrombissait Dean » des vieux et des filles, Marie-Jeanne-trompe-la-faim, héroïnes faciles ou pas, fuir les villes surtout, démentes et puantes jusqu'ici les montagnes puis la quête passionnée Frisco, toute en collines et « descentes ». Calme plat, brouillard, lendemain difficile toujours pour l'Amérique schizophrène.

« On vit la Nouvelle-Orléans dans la nuit devant nous, pleins de joie. Dean se frotta les mains au-dessus du volant. "C'est maintenant qu'on va s'en payer !" Au crépuscule, on fit notre entrée dans les rues fredonnantes de la Nouvelle-Orléans. "Oh ! Flaire le peuple !", gueula Dean en passant la tête par la portière, reniflant. "Oh ! Dieu ! Oh ! Vie !" Il évita un tramway d'un coup de volant. "Oui !" Il éperonna la bagnole et reluqua les filles dans toutes les directions. "Celle-ci, visez-là !" »



Vivre sans repos, sans prévisions, sans objectifs sinon que viles filles, villes de passage et camarades, et de l'alcool parfois pour sentir vivre, sentir en soi le souffle instable-impatient des imprévus, de virées sans fin, de rencontres hasardeuses, puis attraper l'instant d'extase, qui vous laisse croire que c'est unique, que l'on peut parfois être heureux, dès lors frottés d'une vie brûlante et sulfureuse. -D'une vie- d'Audace, Be-Bop et benzédrine. Improvisation-perception. Du cœur-des sensations. Essoufflé-nouveau né.

« Quel est ce sentiment qui vous étreint quand vous quittez des gens en bagnole et que vous les voyez rapetisser dans la plaine jusqu'à, finalement, disparaître ? C'est le monde trop vaste qui nous pèse et c'est l'adieu. Pourtant nous allons tête baissée au-devant d'une nouvelle et folle aventure sous le ciel ».


Nicolas, 1ère année Bib

 

 


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25 mars 2012 7 25 /03 /mars /2012 07:00

Andrei-Kourkov-le-jardinier-d-Otchakov.jpg
Alors que sort sa dernière traduction aux  éditions Liana Levi – Le Jardinier d’Otchakov, de l’auteur ukrainien Andreï Kourkov – je rejoins Paul Lequesne dans un café du XIVe arrondissement. Le Centre des traducteurs littéraires (situé à Arles) l'a également contacté, il y a peu, pour lui proposer de faire partie des premiers tuteurs de la Fabrique des traducteurs. Cette dernière a été créée pour encourager la formation de traducteurs professionnels dans des langues rares comme le russe, le chinois ou l'italien. Grâce à lui, nous allons mettre en lumière ce métier de passionnés, si souvent oublié du grand public, et qui pourtant est essentiel pour la diffusion et la connaissance d'une culture.



Tout d'abord, avez-vous fait des études en rapport avec le russe ou la traduction ?

Absolument pas. Vous savez, beaucoup de gens de ma génération sont venus à la traduction par hasard. Je n'ai personne d'origine russe dans ma famille. En fait, j'ai appris le russe en première langue au lycée de Rueil-Malmaison. Mes deux grands-pères étaient résistants, mes parents avaient souffert de la guerre, et il était impensable pour eux que l'on puisse apprendre l'allemand. Or, au lycée de Rueil, il n'y avait, en première langue qu'anglais, allemand ou russe, cette dernière langue, pour différentes raisons, étant privilégiée par le censeur de l’établissement. Par ailleurs, choisir le russe, je l’avoue, m’avait paru à l’époque un bon moyen de me démarquer de mes camarades : j’ai toujours été méfiant face au consensus et aux choix « obligés ». Par la suite, j'ai intégré une classe préparatoire puis une école d'ingénieur, tout en continuant à étudier le russe : c’était formidable, j’étais à peu près le seul élève. Mon diplôme en poche, j'ai commencé à travailler chez EDF comme ingénieur-chercheur. Au bout de quelques années, ce travail ne m’a plus contenté, je m’ennuyais, et surtout la passion du russe et de la littérature prenait une place dans ma vie de plus en plus envahissante… Un peu par hasard, je me suis mis à traduire.



Mais l'apprentissage de cette langue ne vous a-t-il pas paru trop difficile ?

Non, pas du tout. Il y avait un côté amusant avec ce nouvel alphabet, et surtout, nous avons eu pendant toute notre scolarité une professeur fabuleuse. Le cours de russe était celui que nous attendions avec impatience avec mes camarades. Tout de suite nous avons été plongés dans une littérature inouïe, nous apprenions des chansons, des poèmes, etc. Nous étions tous assez brillants, au point que notre professeur a présenté la moitié de la classe de russe au concours général.



Vous rendez-vous régulièrement en Russie ?

J'y allais assez souvent quand j'étais plus jeune, mais pour des raisons familiales et économiques, cela fait treize ans, hélas, que je n'y suis pas retourné — le temps passe à vitesse désastreuse. Mais cette année sera la bonne : je suis invité à Moscou en décembre.



Ainsi, vous étiez assez jeune lorsque vous vous êtes rendu pour la première fois en U.R.S.S. ; quels en sont vos souvenirs ?

Effectivement, j'avais douze ans. J'en garde un souvenir impérissable. La première chose qui me vient à l'esprit est que ce fut la première fois où je suis allé à l'opéra de ma vie ; une première expérience au Bolchoï, quand même ! À quinze ans, j'y suis retourné pour passer deux semaines dans un lycée moscovite, un voyage organisé par notre professeur de russe.

La Russie est un autre monde, surtout à l'époque de l'Union Soviétique. C'était alors comme débarquer sur Mars. Les rapports avec les gens et les rapports économiques étaient totalement différents de ce qu’on connaissait en France. La dictature se sentait, et les gens étaient très prudents, évitaient d’aborder les sujets sensibles, mais Viktor-chklovski-Zoo.gifon pouvait observer une énorme solidarité entre eux. Et puis il y avait un tel appétit, une telle curiosité pour l'étranger, à la limite du merveilleux, sans parler de l'aura de sympathie dont jouissaient et jouissent encore là-bas les Français ! En outre, en tant qu'étudiants, nous jouissions d'une liberté totale que nous ne connaissions pas chez nous, ni à l'école ou ni à la maison.

J'ai également fait de belles rencontres littéraires, comme avec Victor Chklovski : Zoo. Lettres qui ne parlent pas d'amour ou la Troisième Héloïse. Je l'ai découvert à la Librairie du Globe (une des deux grandes librairies russes de Paris) ; ce fut un de mes rêves de traduction, une de mes révélations, et j'ai eu le bonheur, bien des années plus tard, de le retraduire.



Quelle fut votre première traduction ?

Ce fut une histoire d'Alexis Konstantinovitch Tolstoï, un très lointain cousin de Léon Tolstoi. Un récit de vampires : Oupires. La chose était intéressante en soi, par son originalité et sa qualité d'écriture. Mais surtout, l’auteur avait écrit lui-même un récit directement en français, La Famille du Vourdalak — autre histoire de vampires, devenue un classique de la littérature fantastique et figurant aujourd’hui dans toutes les bonnes anthologies —, qu’il avait traduit en russe de son vivant. Ainsi, je disposais non seulement d'un modèle du français de l'auteur mais aussi de la manière dont on traduisait ce français-là à l'époque.
 
Il y a aussi un autre auteur que j'ai découvert : Alexandre Grine, dont j'avais lu très jeune L'Attrapeur de rats traduit par Paul Castaing. J'ai toujours aimé traduire, je me souviens qu'au concours général, on avait souvent affaire à des textes assez complexes. Parmi les sujets de concours, par exemple, on trouvait la première page de L’Envie de Iouri Olecha, texte sur lequel j'ai pris un plaisir fou à travailler.

J'ai cherché un éditeur pour un recueil de nouvelles d'Alexandre Grine, j'ai rencontré Vladimir Dimitrijevic qui dirigeait les  Éditions de L’Âge d'homme. Il avait peu de moyens financiers, mais était prêt à les publier. Par la suite, j'ai rencontré Michel Parfenov, directeur des  éditions Solin, qui cherchait un traducteur pour des textes inédits de Mikhaïl Boulgakov. Ce fut ma première traduction publiée. Boulgakov ! Je me pinçais pour vérifier que je ne rêvais pas. Assez vite j'ai réussi à obtenir une bourse du CNL (Centre National du Livre) pour pouvoir continuer la traduction. Entre-temps j'avais arrêté de travailler chez EDF, et ce qui était un passe-temps assez prenant est devenu mon activité principale.

Au cours de ces années-là j’ai eu l’occasion de rencontrer trois grands maîtres de la traduction : Michel Parfenov, bien sûr, mais aussi Jacques Catteau et Anne Coldefy, auxquels je dois une reconnaissance infinie. Des rencontres de quelques heures seulement, parfois, mais qui m’ont énormément appris.



Vivez-vous bien de votre travail ?

Traduire demande un immense travail intellectuel, qui nécessite beaucoup de recherches, et malheureusement, la rémunération n’est jamais à la hauteur du travail fourni. Les traducteurs ne vivent que rarement de leur métier, ils ont souvent une deuxième activité, ou bien des rentes, ou bien un mari riche — ce qui n’est pas mon cas, hélas. Nous ne sommes qu'une minorité à tenter de vivre de la traduction littéraire.



Quel est le prix d'un feuillet de traduction du russe ?

Cela peut varier entre 18 et 25 euros et même pour une langue rare comme le russe, la rémunération moyenne ne dépasse guère 20 euros. Il y a quelques années, j'ai travaillé pour 25 euros le feuillet, mais les tarifs ont une fâcheuse tendance sinon à diminuer, du moins à stagner, alors que les prix, eux, grimpent en flèche. L’ATLF (Association des Traducteurs Littéraires de France) a engagé sur ce sujet une grande réflexion et entamé des négociations avec les éditeurs.
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Combien de temps, en moyenne, faut-il pour traduire un feuillet ? Par ailleurs avez-vous le souvenir d'avoir rencontré une traduction plus difficile que d'autres ?

Traduire une page peut prendre une demi-heure comme une journée, ou davantage (un mois, un an !), selon la difficulté du texte. Il y a quelques années, j'ai traduit La MaîtrBoris-Akounine-L-amant-de-la-mort.gifesse de la mort de Boris Akounine, un roman est rempli de poèmes, dont certains considérés par les personnages du texte comme excellents. La difficulté était de reproduire des poèmes en français qui fussent aussi brillants que les originaux. Traduire un sonnet de manière un peu convenable pouvait me prendre entre une journée et une semaine. La difficulté était toute différente dans son roman miroir, L'Amant de la mort. Dans celui-ci, il y avait beaucoup d'argot moscovite du début du siècle. J’ai été piocher dans les écrits de Vidocq, dans des dictionnaires du début du siècle pour forger un argot qui ne soit ni trop abscons (mais un peu tout de même parfois, le texte russe n’étant pas forcément immédiatement intelligible pour un russophone), ni trop marqué géographiquement (l’argot que nous connaissons est essentiellement parisien et lyonnais) et temporellement.



On parle souvent des principes de traduction, des « belles infidèles », qu'en pensez-vous ?

C'est un problème que l'on se pose constamment. Nous avons cette exigence morale qui fait que nous voulons être au plus près du texte, mais parfois le texte devient ainsi illisible. Traduire, c'est passer son temps à faire des compromis, c'est en ce sens un travail terriblement frustrant. Il faut trouver des astuces pour contourner, détourner les mots sans les enfreindre, en restant fidèle. Mais il faut en même temps prendre garde, car il y a toujours la tentation de rajouter des mots pour expliquer, expliciter, et l’on finit par y perdre le sens voulu par l’auteur. Dans l’idéal, une phrase ambiguë en russe devrait le rester en français.

Il y a la difficulté de trouver le bon mot, mais aussi la bonne assonance : parfois on a exactement le bon mot, mais celui-ci ne sonne pas bien dans la phrase à cause d’une allitération mal venue, par exemple, ou d’une rime inopinée au milieu d’un dialogue trivial. Alors on devra en choisir un autre pour la seule esthétique du texte. On est contraint à toutes sortes de concessions, mais chaque fois c’est comme une défaite. En même temps, mieux vaut reculer, battre en retraite, que se laisser anéantir, n’est-ce pas ?

En revanche, il est très agaçant de trouver dans des ouvrages la note de bas de page indiquant « jeu de mots intraduisible en français ». De même, en France, durant longtemps on s’est abstenu de traduire les poèmes étrangers en vers, alors que les Russes, eux, le font et le résultat est formidable. La forme en art compte bien plus que le fond.



Pensez-vous que la traduction peut évoluer ? Si un auteur a été traduit il y a longtemps, est-ce que la vision change, faut-il retraduire ?

J’ai pu lire la première traduction des Voyages de Gulliver, par l’abbé Desfontaines. Le traducteur avait « élégamment » et fièrement supprimé certains passages. D'un autre côté, cette traduction est sans doute, à mon avis, en dépit de toutes ses imperfections, sans doute une des meilleures possibles, ne serait que parce qu’elle est contemporaine de l’auteur. Il est très intéressant de voir ce qu'un lecteur de l'époque pouvait percevoir du texte. C'est un témoignage du temps avec la langue de ce temps. Lorsque l’on traduit un livre du XIXe siècle, je trouve gênant d'y introduire des termes du XXe siècle. Chaque fois que le cas, pour moi, s’est présenté, pour ne pas abolir cette précieuse distance temporelle, j’ai lu des auteurs français de la même époque, qui auraient pu être lus ou traduits par l’auteur russe dont je traduisais l’œuvre. Certes le français du XVIIe siècle n’est pas très accessible pour le lecteur moyen de nos jours, la langue change, et les principes de traduction changent aussi. Je pense que s’il y a plusieurs traductions, anciennes ou modernes, c’est toujours une bonne chose.



Y a-t-il de mauvaises traductions à votre sens ?

Très tôt notre professeur de russe avait attiré notre attention sur le fait qu'il y avait souvent plusieurs traductions possibles, et que des traductions pouvaient être imparfaites. Il y a des traductions rapides, négligées, mais une traduction est toujours une lecture restituée de ce que le traducteur en retient. Parfois, le traducteur n'en retient rien.

Récemment, on voyait en librairie le livre de John Williams Stoner, avec en bandeau : « Lu, aimé et librement traduit par Anna Gavalda ». Les traducteurs enragent car pendant des années on s'est attaché à produire des traductions les plus fidèles possibles, au rebours du laisser-aller qui a pu régner parfois, notamment avant guerre. Or ici le « librement traduit » devient un argument de vente ! Si cela avait été n'importe quel traducteur, cela ne se serait jamais passé. Peut-être revient-on à une autre vision de la traduction, plus mercantile.



Quels sont vos rapports avec les éditeurs ? Comment considèrent-ils les traducteurs ?

J’ai travaillé dernièrement pour les éditions Liana Levi, sur le roman d'Andreï Kourkov Le Jardinier d’Otchakov. J’étais en contact avec Liana Levi elle-même, qui lit tous les romans qu'elle publie. Elle relit les manuscrits aux différentes étapes de correction, n’hésitant pas parfois à supprimer des passages entiers, avec l’accord de l’auteur bien sûr. Avec ses collaboratrices, elle accomplit un vrai travail d’édition, respectueux et fructueux. De manière générale, je n’ai jamais eu de problème avec les éditeurs. Ils ont aussi leur mot à dire, et j’ai tendance à leur laisser le dernier.
 


Avez-vous déjà rencontré des auteurs que vous avez traduits ?

Oui, j'ai pu rencontrer Andreï Kourkov, mais je suis principalement en contact avec Sandrine Thévenet qui s'occupe de la préparation des textes, et de la liaison avec l'auteur. Elle travaillait auparavant dans l'ancienne maison d'édition d'Eric Naulleau, L'Esprit des péninsules. Celui-ci avait fait appel à moi pour diriger la collection russe. C'est une époque que je regrette un peu, je jouissais d’une totale liberté, et j’ai pu faire paraître des textes magnifiques qui autrement n’auraient jamais été publiés en français. J’ai eu le bonheur aussi de rencontrer Vladimir Charov, qui est pour moi le plus grand écrivain russe contemporain. Ses écrits sont d'une extrême densité, ce sont des récits emboîtés les uns dans les autres, comme les romans philosophiques du XVIIIe siècle. Je l’ai rencontré grâce aux éditions de L'Âge d'Homme, car dans les années 1990 la maison avait une filiale en Russie. Parce que l’éditeur Vladimir Dimitrijevic et Vladimir Charov étaient en froid, Les Répétitions restait en attente d'être traduit et publié. J'ai pu finalement le faire publier grâce aux éditions Solin.



On dit que le traducteur est un homme de l'ombre ; avez-vous fait des rencontres avec les lecteurs, ou des séances de dédicaces ?

J’ai eu l’occasion d’en faire quelques-unes, mais c’est quelque chose que je n’apprécie pas énormément. J’avais accompagné Andreï Kourkov au salon du livre, mais je ne me sentais pas à mon aise, je ne suis que le traducteur, je ne suis pas l’auteur. 



Mais le traducteur est un co-auteur...

Tout à fait. Dans les livres qui paraissent, aucun des mots ne sont ceux de l'auteur, ce sont ceux du traducteur qui donnent sa voix. Il arrive même que certains auteurs tiennent compte des remarques de leurs traducteurs, comme Umberto Eco qui, à partir de ces remarques, a préparé une nouvelle version du Nom de la rose.



Avez-vous déjà proposé des manuscrits d'auteurs ?

Cela m'est arrivé, mais très rarement. Car la condition financière du traducteur ne le permet pas facilement. Si l'on veut présenter des manuscrits, il faut traduire des passages, faire une biographie de l’auteur, démarcher auprès des éditeurs ; tout cela prend du temps et ne fait pas gagner d’argent. Comme j'avais décroché une bourse du CNL, j'ai pu le faire à L'Esprit des péninsules, et en tant que directeur de collection, ce fut plus facile de proposer des manuscrits qui me plaisaient.



Vous est-il déjà arrivé de traduire un livre que vous n'aimiez pas ?

Il y a plusieurs livres que j’ai traduits et qui ne m’ont que moyennement plu, comme Minotaure.com : Le Heaume de l’horreur de Pelevine ainsi qu’un livre de Dmitri Bykov, un auteur à la mode en Russie. Mais c'est vraiment personnel. Parfois, avec le recul, j'ai aimé certains livres. Comme un livre invraisemblable que j'ai traduit avec Galia Ackerman, Le Troisième Testament d’Anna Schmidt, une mystique russe de la fin du XIXe  siècle. Il y avait là des passages incompréhensibles, mais petit à petit on entrait dans cette espèce de logique irrationnelle, c’était surprenant. Comme j'étais directeur de collection pendant un certain temps, j’ai eu la chance de pouvoir porter mes propres projets. J'ai adoré traduire Les Voyages fantastiques du Baron Brambeus d’Ossip Senkovski, qui fut lui-même traducteur dans les années 1830 et qui a beaucoup fait pour la diffusion de la littérature occidentale en Russie, notamment pour des auteurs comme George Sand, Balzac, Hugo. Il les publiait dans la revue Le Cabinet de lecture, qui joua un rôle très important dans la littérature et la culture russes. Cette revue était diffusée à plusieurs milliers d'exemplaires dans toute la Russie, jusqu'en Sibérie.



Auriez-vous aimé traduire une œuvre en particulier ?

Oui, il y a les romans de Vladimir Charov qui attendent d’être traduits. C'est mon grand regret qu'il n'y ait pas d'éditeurs français pour publier ses œuvres, car ce sont des livres et des thèmes qui, s’ils font entièrement partie de la littérature russe, ont une portée universelle. Il y a aussi le dernier livre de Victor Chklovski, L’Énergie de l’erreur, testament littéraire de celui qui fut, à mon sens, l’écrivain le plus important du XXe siècle, qui attend d’être traduit depuis trente ans.



Les Russes sont-ils ouverts à la traduction et aux œuvres étrangères ?

La Russie est très ouverte à la littérature et à la culture françaises, ce sont deux littératures jumelles. La littérature russe est née avec Pouchkine, qui parlait français avant de parler russe. Son auteur préféré était Mérimée, et Mérimée est connu pour avoir été le traducteur de Pouchkine. Il y a des liens très étroits entre ces deux cultures. Ivan Tourgueniev a longtemps servi de lien entre la littérature russe et française, il a vécu longtemps en France, il était l'ami de Louis Viardot, qui fut l'un des plus grands traducteurs de Gogol et Pouchkine au XIXe siècle. On sent l'influence des auteurs russes sur Maupassant, dans Une vie ; il y a un personnage qui ressemble beaucoup à un personnage de Guerre et Paix.

La séparation est arrivée à la révolution de 1917, le rideau de fer est vraiment tombé, infranchissable. Mais même maintenant, lorsque l'on parle de littérature russe, on pense à Tchekhov, Dostoïevski, Tolstoï, alors que la littérature moderne est née avec cette révolution.



Je tiens à remercier chaleureusement Paul Lequesne pour sa gentillesse, et pour le précieux temps qu’il a bien voulu m'accorder pour cette interview. Grâce à lui, j’ai redécouvert la littérature et la culture russes, qui ne sont malheureusement pas assez connues en France, mais qui grâce au travail et à la passion d'hommes comme lui restent vivaces et ne demandent qu'à se diffuser dans le monde francophone.

 

Propos recueillis par Juliette Gallas

 

 

Bibliographie des traductions

Boris Akounine
        La Maîtresse de la mort
        L'Amant de la mort
        Bon sang ne saurait mentir
        Le Couronnement
        Erast Fandorine
        Le Conseiller d'Etat

Mikhaïl Boulgakov
         Récits d'un jeune médecin

Dmitri Lvovitch Bykov
        La Justification

Vladimir-Aleksandrovitch Charov
        La Vieille petite fille

Victor Chklovski
        Zoo. Lettres qui ne parlent pas d'amour ou la Troisième Héloïse
        Technique du métier d'écrivain

Nadejda Dourova
        Cavalière du tsar
Andrei-Kourkov-Laitier-de-nuit.jpg
Alexandre Grine
        Le Monde étincelant

Andreï Kourkov
        Laitier de nuit
        Surprises de Noël
        Le jardinier d'Otchakov

Iouri Olecha
        Les Trois gros
        Pas de jour sans une ligne

Viktor Pelevin
        Minotaure.com : Le Heaume d'horreur
Alexei-Tolstoi-La-famille-du-vourdalak.jpg
Osip Ivanovitch Senkovski
        Voyages fantastiques du Baron Brambeus

Dmitri Stakhov
        Le Retoucheur : Confession d'un tueur de sang-froid

Alexis Tolstoï
        Ibycus ou les Aventures de Nevzorov
         Les Villes bleues
        Manuscrit trouvé sous un lit suivi de « Mirage » et de « Vendredi noir »
        La Famille du Vourdalak

 

 

 

 

 

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24 mars 2012 6 24 /03 /mars /2012 12:00

Alan Moore Dave Gibbons Watchmen










Alan MOORE, Dave GIBBONS
Watchmen
Panini Comics, 2009





 

 

 

 

 

 

Watchmen est à l’origine une publication en série de DC Comics parue entre 1986 et 1987, scénarisée par Alan Moore et dessinée par Dave Gibbons (avec John Higgins pour la colorisation). Moore est acclamé par les critiques pour son travail sur Watchmen ainsi que pour d’autres comics célèbres comme V pour Vendetta ou From Hell. Il a aussi participé à l’écriture d’albums axés sur des personnages plus connus du grand public tels que Batman ou Superman et a grandement contribué à asseoir la respectabilité du genre comics aux États-Unis et au Royaume-Uni. On lui attribue même la paternité du terme « roman graphique », plus valorisant que « comic-book » ou « bande-dessinée » (Plus d’informations :  http://en.wikipedia.org/wiki/Alan_Moore).

Dave Gibbons a aussi beaucoup travaillé pour DC, notamment sur la série Green Lantern. Il a, tout comme Alan Moore, reçu au cours de sa vie de nombreuses récompenses pour son travail (voir : http://en.wikipedia.org/wiki/Dave_Gibbons)

 

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S’il est bien question d’une « histoire de super-héros », que l’on ne s’y trompe pas : Watchmen traite le sujet comme il n’a jamais été traité avant. Les héros costumés n’ont de super que le nom (ils n’ont pas de « pouvoirs », sauf un), vieillissent, prennent du poids, se remettent en question et ont pour la plupart tourné la page. L’action se déroule en 1985 dans un univers alternatif : les États-Unis ont gagné la guerre contre le Vietnam grâce au Docteur Manhattan, un physicien qui, à la suite d’un accident, a acquis des pouvoirs qui font de lui l’équivalent d’un dieu pour les hommes. C’est d’ailleurs l’apparition de cet être qui fait du monde de Watchmen ce qu’il est : grâce à lui, le pétrole n’est plus la principale source d’énergie (il peut synthétiser à volonté n’importe quel élément chimique) et aucun pays n’ose attaquer les États-Unis de peur d’être complètement éradiqué. Il peut-être intéressant de se focaliser sur ce qui fait de cet ouvrage un comics à part et une œuvre définitivement littéraire : la création d’un univers cohérent bien qu’alternatif, les multiples niveaux de narration et la profondeur des personnages associée à la complexité de leurs rapports.

Dans cette réalité alternative, des super-héros sont progressivement apparus dès les années 40. Un d’entre eux, le policier Hollis Mason, dit « Le Hibou », raconte dans ses mémoires (dont des extraits sont publiés à intervalles réguliers dans l’album, flash-backs parfaitement intégrés enrichissant considérablement la narration) comment il en est arrivé à se déguiser pour combattre le crime la nuit venue. Amateur de justiciers de westerns de bande-dessinée durant son enfance, puis intéressé en 1938 par l’arrivée dans le monde de la littérature pour jeunes de Superman, Hollis Mason a franchi le pas en lisant dans la presse les exploits du premier vrai héros masqué : « un hold-up dans un supermarché avait tourné court, grâce à l’intervention d’un "homme de haute taille, bâti en athlète, portant une cape et un masque noirs ainsi qu’un nœud autour du cou". Cet être étrange était tombé au milieu de la tentative en fracassant une verrière. Il avait attaqué le chef de gang avec une telle violence que ses comparses avaient jeté leurs armes et s’étaient rendus sans résister. […] L’article parut sous le titre court et percutant : "le Juge Masqué" ».

C’est ainsi que le premier des aventuriers anonymes opérant hors des comics se trouva baptisé. Je lus et relus ce reportage, et décidai aussitôt d’être le deuxième. J’avais trouvé ma vocation. » Par la suite, d’autre vinrent, pour diverses raisons (Dollar-Bill, sponsorisé par une banque, le Spectre Soyeux, dont la carrière était plus orientée vers le mannequinat de charme que la justice, etc.), grossir les rangs des justiciers masqués décidés à lutter contre l’insécurité et le crime organisé. À l’initiative de l’un d’entre eux, Captain Metropolis, le groupe des Minutemen fut créé en 1939.
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Avec la montée de la mode des super-héros, les criminels qui n’avaient pas complètement abandonné toute activité commencèrent à s’affubler de noms tels que Molloch le Magicien ou Captain Carnage. Là où les univers des héros classiques de DC ou Marvel acceptent ou ignorent l’existence des justiciers mais où ceux-ci sont immuables, Watchmen montre les Minutemen ayant vieilli et pris leur retraite. Ainsi lorsque, plus tard, un Captain Metropolis vieillissant propose aux nouveaux venus dans le domaine du collant de fonder un groupe, il se heurte à des refus pour diverses raisons. Certains sont habitués à travailler seuls ou à deux ou sont trop déconnectés de la réalité pour prendre part à une association. De plus dans l’histoire, le gouvernement interdit aux justiciers d’opérer. Deux solutions s’offrent à eux : dévoiler leur identité ou bien continuer à agir dans l’ombre et devenir des hors-la-loi.

Moore a choisi de représenter ses protagonistes comme des parias, ringards aux yeux du grand public (eux-mêmes le réalisent). Le début de l’histoire les montre dans leur vie telle qu’elle est au sortir de cette période d’aventures. Le Comédien, cynique et désabusé, est devenu un mercenaire pour une agence du gouvernement. On découvre que c’est lui qui a assassiné JFK. C’est son assassinat qui ouvre l’intrigue. Le Spectre Soyeux vit dans une maison de retraite de luxe en Floride en ressassant ses années d’action dont elle semble avoir oublié tous les mauvais côtés comme la tentative de viol du Comédien. Sa fille, le 2nd Spectre Soyeux, a été engagée par le gouvernement pour tenir compagnie à son compagnon Jon Osterman alias Dr Manhattan, qui effectue des recherches en physique dans un centre militaire secret. Le 2nd Hibou, Daniel Dreiberg, qui avait pris la relève de Mason, a pris un peu d’embonpoint et vit maintenant de ses rentes en écrivant de temps en temps pour une revue ornithologique. Adrian Veidt, alias Ozymandias, a fondé sa société et vend des figurines et divers produits à son effigie. Autant de comportements réalistes et variés que l’on n’a pas l’occasion de voir dans un comic « classique ».

La narration est entrecoupée de retours en arrière du vers la période des Minutemen ou des Watchmen avant que ceux-ci ne soient respectivement à la retraite et interdits. Moore va même presque jusqu’à rompre le quatrième mur avec les extraits des mémoires d’Holis Mason, du livre du Professeur Milton Glass Dr Manhattan : super-pouvoirs et super-puissances, d’une analyse d’une bande-dessinée dans la bande-dessinée (Tales of the Black Freighter) et même une interview d’un des personnages. Cependant, la frontière que constitue le quatrième mur n’est pas détruite car ces documents ne s’adressent pas directement au lecteur mais aux lecteurs vivant dans l’histoire racontée par Moore. Cela ajoute une profondeur conséquente à l’œuvre, d’autant plus que des annotations comme « Nous avons reproduit ici le chapitre V de l’Ile au Trésor adaptée en BD (Editions Flint, N.Y., 1984). Avec l’autorisation de l’auteur et de l’éditeur » viennent légitimer ces encarts totalement fictionnels.

Gibbons et Moore ont usé pour les Watchmen d’une galerie de personnages atypiques. Les six héros, ex-watchmen, ont en effet chacun une perception du monde bien différente en fonction de leur vécu.

Rorschach, qui ouvre le roman graphique, dissimule son visage derrière un lambeau de tissu couvert de taches d’encre symétriques et mouvantes (d’où son nom, relatif au test psychologique de Rorschach). Il n’a pas accepté la loi interdisant les justiciers masqués et vit comme un hors-la-loi en ayant adopté des idéaux d’extrême droite. Il peut être aperçu par le lecteur plusieurs fois sous sa véritable identité sans que celui-ci le sache. Il porte le plus souvent un panneau en carton disant : « La Fin est proche ». Il refuse tout compromis, ce qui l’amènera à se suicider indirectement lorsqu’il réalisera à la fin que le monde doit vivre dans le mensonge pour être sauvé. Bien qu’ayant fait équipe avec le 2nd Hibou à l’époque des watchmen, il s’est éloigné de celui-ci, ce dernier menant une vie pantouflarde et tranquille, alors que Rorschach est quotidiennement dégoûté par la société qui l’entoure et montre un intérêt maniaque pour la punition des malfaiteurs.

Le Dr Manhattan est de son côté de plus en plus étranger aux tracas du commun des mortels de par son statut quasi divin. Il peut percevoir en même temps plusieurs futurs éventuels mais seules comptent pour lui ses recherches en physique, au grand dam de sa compagne Laurie Juspeczyk (ancien 2nd Spectre Soyeux).

Edward Blake, le Comédien, a fini sa vie comme mercenaire pour des opérations spéciales. Dépourvu d’idéologie, il voit la vie comme une immense farce et apparaît dans un premier temps au lecteur comme un monstre qui, au Vietnam, n’hésite pas à tuer une femme qu’il a mise enceinte pour la faire taire. La suite montrera néanmoins qu’il existe encore des événements capables de l’atteindre.

Adrian Veidt alias Ozymandias est un homme ambitieux, intelligent et athlétique qui a pris pour modèle Alexandre le Grand. Si l’on aborde Watchmen comme un comic classique, Ozymandias en est le « Vilain ». En effet, il détruit en partie New York en y faisant apparaître une espèce extraterrestre gigantesque, provoquant la mort de milliers de personnes. Cependant, cette catastrophe sans équivalent a des conséquences que seul Veidt avait prévues : les deux Etats en tension, les USA et l’URSS, sous le choc, concluent une paix durable.
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Watchmen est une œuvre étonnamment riche. Chaque page, chaque vignette, montre un travail réfléchi de l’auteur et du dessinateur, que ce soit pour les prises de vue proches du cinéma ou les textes finement travaillés selon que le narrateur est Rorschach pour les extraits de son journal, Holis Mason ou le héros d’une bande-dessinée fictive lue par l’un des personnages. Le souci de l’ambiance est tel que même l’environnement sonore est choisi avec soin (extraits de Dylan, Hendrix, Costello, Cale…). À ce titre, la bande-originale du film tiré de l’œuvre se montre assez fidèle et offre un paysage musical cohérent avec l’époque des événements. Plus que d’intrigues de super-héros contre super-vilains, Watchmen les montre aux prises avec eux-mêmes et avec l’évolution de la société, simples hommes et femmes en proie à des questionnements et des responsabilités qui parfois les dépassent.


Paul, 1ère année Bib

 

 

 

On pourra également lire l'excellente analyse de Léna  ici.

 

 


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24 mars 2012 6 24 /03 /mars /2012 07:00

Colloque « La librairie en Europe »

affiche2.jpgLundi 26 mars
de 14h à 16h
à l’IUT Bordeaux3

 

 
Au programme : une présentation de la situation économique de la librairie et du système de diffusion et distribution du livre en Allemagne, Espagne et en Angleterre, suivie d’une table ronde sur l’avenir de la librairie en Europe

Guillaume Husson, délégué général du SLF (syndicat de la librairie française), présidera et animera ce colloque ouvert aux libraires, ainsi qu’aux étudiants et aux enseignants des métiers du livre.

Participation de Ronald Schild (Allemagne), directeur marketing de la MVB (Marketing und Verlagsservice des Bucchandels), équivalent allemand du Syndicat de la librairie française (SLF) ; Godfrey Rogers (Angleterre), traducteur et spécialiste du système du livre anglais ; Bernard Saintes (Belgique), de la librairie L’Ecrivain public ; Michèle Chevalier (Espagne), directrice de la Cegal (Confederacion Espanola de Gremios y Asociacones de Libreros), équivalent espagnol du SLF.

Programme détaillé  ici.

 

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Paroles d'éditeurs

parolesdediteurs-affiche.jpgDu 26 au 28 mars 2012

 

 

En avant-première de l’ Escale du Livre, l’exposition Paroles d'éditeurs, réalisé par Mélanie Gribinski et consacrée à des portraits d’éditeurs aquitains sera visible au centre de ressources de l’IUT Montaigne du 26 au 28 mars. : portraits visuels et sonores de six éditeurs aquitains : Emmanuelle et Thierry Boizet (éditions Finitude), Françoise Favretto (éditions L’Atelier de l’agneau), Susanne Juul, Bernard Saint Bonnet et Évelyne Lagrange (éditions Gaïa), Françoise Valéry et Franck Pruja (éditions de l’Attente), Marc Torralba (éditions Le Castor Astral) et Didier Vergnaud (éditions Le bleu du ciel).

 

 Site de Mélanie Gribinski, photographe portraitiste.

 

 

Centre de Ressources Montaigne
IUT Bordeaux3
Place Sainte Croix
Bordeaux

 

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ConviviaLitté 2e épisode, spécial bande dessinée
 

convivialitte2.pngjeudi 29 mars à 13 heures

 

 

 

Rencontre avec Loïc Clément, Anne Montel, Jean-Baptiste Andreae et David Fournol.
Exposition de planches.

Centre de Ressources Montaigne.

 

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L’Escale du livre.

l-escale-du-livre.jpg

 toute la semaine, jusqu’au dimanche 1er avril.

 

Programme des avant-premières ici.

Télécharger le programme complet  là.

 

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23 mars 2012 5 23 /03 /mars /2012 07:00

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Chloé DELAUME
Le Cri du sablier
Farrago/Léo Scheer, 2001
Folio, septembre 2003
Editions DVA, avril 2004,
traduit en Allemand par Christine Seiler




 

 

 

 

 

 

 

Chloé Delaume, née à Paris, le 10 mars 1973, de son vrai nom Nathalie Dalain, est un écrivain français, d’origine franco-libanaise. Elle obtient une maîtrise de Lettres à la faculté de Nanterre et publie son premier roman, Les Mouflettes d’Atropos, aux éditions Farrago, en 2000. Auteure et également éditrice française, performeuse, musicienne, elle investit et explore toutes les formes de médias modernes par lesquelles elle fait circuler des histoires, des mots et des images de soi.

L’espace de la page est alors débordé par un besoin presque vital, haletant d’explorer des territoires inédits, des espaces de création complémentaires afin de construire un laboratoire singulier duquel émerge l’expression d’un regard porté sur le monde.

Chloé Delaume qualifie sa pratique d’ « artisanale », se construisant à travers des « chantiers dont les supports et surfaces varient, textes, livres, performances, pièces sonores ; seule ou aux côtés de personnes compétentes »[1]. Elle annihile les frontières, mais toujours, ses expérimentations aboutissent à une mise en mots, à la création d’un livre, affirmant alors une posture de l’auteur en écrivain.

« Faire que le papier retranscrive autant qu’il inocule »[2].

L’espace du papier devient l’ultime territoire de création, le lieu d’une appropriation singulière qui se fait par les mots, déversant le limon d’une parole nourrie et construite sur les strates d’expérimentations successives. À travers cette brève étude du roman Le cri du sablier, nous tenterons de voir en quoi l’autofiction chez Delaume permet de donner du corps au texte, l’écriture se chargeant de la fonction cathartique d’un aveu intime et offrant au lecteur la construction d’une identité. Puis, nous essaierons d’émettre l’idée que l’autofiction chez Chloé Delaume est une tentative de mise en mot du corps, un engagement du corps par les mots.

Le Cri du sablier, prix Décembre en 2001, ou la tentative par les mots d’affirmer la construction d’un Moi adulte en réponse au questionnement brut et poignant d’un enfant est la transcription d’un cri, le déversement d’une parole trop longtemps murée au cœur des entrailles d’une enfant confinée dans le mutisme.

L’enfant naît, sans nom, sans amour, d’une mère nostalgique du temps « d’avant l’enfant », mais pédagogue, bien que négligente, lui apprenant à briller en société par l’emploi d’un vocabulaire recherché, et d’un père violent, qui ponctue ses voyages fréquents par des retrouvailles familiales pendant lesquelles il bat inlassablement sa fille.

« De nom il n’y avait pas. Et quand il y en avait ils n’étaient jamais propres mais cela va de soi. On m’appela l’Enfant jusqu’à ce que mes parents se soient neutralisés. Neuf mois je fus la petite. Ensuite s’accumulèrent l’inventaire adjectifs qui tous se déclinèrent en fonction de l’humeur et des situations. La Grande et la Connasse. La Folle et la Pétasse. L’Être et l’événement.» [3].

L’enfant est coupable, coupable d’être née, coupable de n’être qu’une enfant, coupable d’être simplement.

« Je suis morte précoce comme pour mieux t’avorter. […] Tu es cause première. [...] Toujours je te maudis. J’aurais aimé être veuve et par trois fois stérile je t’ai vomie la vie si contrainte et forcée chagrine-toi l’orpheline aux étoiles rabotées. […] Chloé mon erreur »[4].

L’enfant grandit, solitaire, écartelée entre une mère sans amour mais qui s’applique à l’éduquer et les apparitions traumatisantes d’un père omniscient, faites de coups et de reproches. Un jour, alors que la mère projette de s’enfuir avec la fille, le père tue la mère. La fille s’est tue. Le père se tue. La fille aurait dû mourir. Le père a oublié la fille, encore. Encore, la fille de dix ans a été mise à l’écart, définitivement rejetée par ses parents.

La fille, incapable de comprendre qu’elle peut être aimée, va alors habiter, étrangère, chez la sœur de sa mère et son époux. Les « hébergeurs »[5], oncle et tante inquiets de voir l’équilibre de leur fonctionnement communautaire perturbé par l’intrusion de la fillette, la confient à un psychiatre. Le récit expose alors l’incapacité de l’enfant grandissant, parcourant les étapes de la vie, de vivre le présent et d’être pour le futur.

Le récit prend ensuite la forme d’une confidence, attestant d’une réussite de construction d’une identité qui se livre dans un cri, comme pour vomir le souvenir d’une enfance dépassée :

« La madeleine toujours me collera au palais. La madeleine toujours la pâte était mal cuite la rengaine colle toujours je cours dans ce palais car je sais parfaitement à dessein que je hais. J’ai coupé net, papa, le mal à la racine. Et si ce soir enfin tes deux syllabes martèlent c’est que d’avoir fondu tu m’as rendu les mots. Et du Verbe revenu je peux vivre pour de bon. Mais il ne s’agit plus de vivre, mon père, ma belle charogne, maintenant il faut régner. » [6]

Entre confidence intime offerte au lecteur avec véhémence et discours adressé au père, la narratrice livre l’expression d’une blessure purulente que les mots parviennent alors à cicatriser.

À travers ce récit, Chloé Delaume nous raconte son histoire, celle d’un père qui a tué sa mère avant de se suicider sous les yeux de l’enfant alors âgée de neuf ans, histoire de l’enfant ensuite recueillie par son oncle et sa tante, fort peu aimants.

À travers l’autofiction, l’écriture de Delaume endosse alors une fonction cathartique, ses mots devenant ceux d’un aveu intime. L’autofiction ou fabulation de soi est un genre littéraire qui s’est développé au XXe siècle. En 1977, pour décrire son livre Fils, Serge Doubrovsky invente le mot « autofiction » :

« Autobiographie ? Non. C’est un privilège réservé aux importants de ce monde, au soir de leur vie et dans un beau style. Fictions d’évènements et de faits strictement réels ; si l’on veut autofiction d’avoir confié le langage d’une aventure à l’aventure du langage, hors sagesse et hors syntaxe du roman, du traditionnel ou nouveau» [7].

L’autofiction vient alors en réponse aux écrivains pour qui l’autobiographie stricte est impossible, la mémoire transformant le souvenir. Dans l’autofiction, l’auteur est le héros autour duquel s’articule l’histoire. Celle-ci reposant sur des données réelles est vraisemblable mais fabulée. Le statut hybride du pacte mi-fictif, mi-authentique qui fonde l’autofiction offre de mettre la fiction de soi en accord avec la thèse lacanienne selon laquelle « le moi dès l’origine serait pris dans une ligne de fiction»[8].

Dans Le Cri du sablier, Chloé Delaume livre avec sincérité une fiction, sa fiction qui prend vie à partir de son histoire. Le vécu est mis en fiction ; peut-être est-ce la seule façon qu’il a d’exister, d’être énoncé et livré au lecteur ? À travers l’autofiction, l’auteure reste au seuil de son histoire, de son vécu, elle en est distanciée par la fiction. Par ce jeu qui annihile les frontières entre auteure, narratrice et personnage, les mots se livrent sous la forme d’une écriture qui peut alors devenir cathartique. Noircir le papier serait-ce peut-être l’occasion de déchirer des années de silence, de tenter de débloquer la parole, là où la psychanalyse aurait échoué ?

L’autofiction chez Delaume repose alors sur la construction d’une fiction, seul artifice d’un récit parvenant à transmettre la vérité d’un témoignage. Ainsi, Le Cri du sablier devient la figure de la légitimation de l’écriture auto-fictionnelle pour libérer la parole. Les mots naissent du poids de la douleur, du trauma. Le langage permet au deuil de s’installer, la fiction permet au réel d’être accepté.

Il semblerait alors que l’aventure de l’écriture mette l’accent sur la rencontre entre une intériorité et une extériorité, lui permettant de révéler sa fonction cathartique. L’écriture cathartique chez Delaume repose sur l’idée que l’être ne pourra atteindre sa vérité tant qu’il ne sera pas élargi, mis en question par la fiction. Sans diluer le réel dans la fiction ou que celle-ci serve d’alibi au déballage pur et simple de l’intime, Le Cri du sablier se joue de cette frontière instable afin de permettre l’écriture d’un aveu intime.

Alors que l’autofiction semble remettre en question le principe de l’autobiographie, celui de la fidélité à la vérité, elle est, chez Delaume, la voix permettant de révéler la tension, l’ambiguïté, la force, mais aussi la fragilité constitutives de l’autobiographie. Alors l’écriture se dote d’une fonction cathartique en injectant de la vie au cœur de l’écriture, en animant la fiction de la palpitation de la vie. Parce que l’écriture est au cœur de cet inextricable enchevêtrement de fiction et de réalité, elle devient le langage par lequel le personnage peut venger sa vie et l’auteure peut se construire une identité d’écrivain en faisant de sa vie de la littérature.

Nous remarquons, à travers Le Cri du sablier, que l’écriture ne devient cathartique qu’à partir de la construction d’un personnage de fiction, embrayeur d’autofiction permettant à l’unité du récit de se dérober et d’y engager le corps de l’auteur. La construction d’un personnage de fiction devient alors le socle permettant de tisser l’aveu intime de la reconstruction d’une identité.

 En effet, Le Cri du sablier est construit à partir d’une structure à travers laquelle le personnage n’est invoqué que pour rétablir le réel. Ainsi, il devient le prétexte à l’intrusion d’un Moi qui n’existe que par l’énonciation et se lit comme l’engagement de l’auteure au sein du récit. Aussi, à travers l’évolution de l’utilisation des pronoms personnels, l’auteure pervertit-elle le réel avec un récit indécidable. Bien que le texte ne soit pas « découpé » explicitement en parties, nous pouvons repérer trois sections qui marquent l’évolution du récit, de la construction d’un personnage fictif à l’intrusion d’un Moi, parole de l’auteure.

Une première partie, la plus longue, pourrait aller jusqu’à la page 112. Elle relate l’histoire de l’enfant depuis sa naissance en présentant un état des faits marquants permettant de construire l’identité du personnage. L’utilisation dominante du pronom personnel « elle » construit la trame sur laquelle repose la fiction. Ainsi, l’écriture adopte le langage du récit qui s’élabore autour d’une enfant réprouvée par ses parents, enfant qui ne porte pas de nom. Les mots construisent l’identité d’un personnage à travers un récit reposant sur la sublimation du souvenir par le langage. L’introduction disséminée du pronom personnel « je » installe la narratrice au cœur de la fiction.

La deuxième partie pourrait débuter à la page 112, avec l’annonce de la revendication identitaire du personnage : « Et puis un jour le Je. Le Je jaillit d’une elle un peu trop épuisée de se radier de soi. Le Je jaillit rimmel au milieu des tranchées»[9]. L’utilisation du pronom personnel « je » devient alors plus présente, jusqu’à supplanter presque totalement le « elle » : les mots libèrent la parole, entre appropriation de la fiction et dénonciation du trauma. Le lecteur devient le témoin d’une introspection. L’identité du récit repose sur la construction d’un personnage de fiction pour rétablir le réel. Fiction et réalité se mêlent à travers un jeu de langage schizophrénique, doublant la parole de la narratrice d’un engagement de l’auteure.

Enfin, la page 124 pourrait marquer le début de la troisième partie dans laquelle le « elle » a totalement disparu derrière un « je » qui déverse les maux d’une narratrice devenue l’auteur elle-même s’adressant au père. Un lecteur devient témoin d’une confrontation qui se livre à travers un monologue dont le père est la figure centrale, la cible absente d’un plaidoyer virulent. Le lecteur omniscient assiste au procès du père, devenant alors seul personnage du récit offert par la parole amère de l’auteure.

Le personnage de fiction chez Delaume permet de rétablir le réel, de construire un récit fictionnel, à travers lequel l’écriture peut se doter d’une fonction cathartique. Ainsi, la force du texte vient du recours à l’autofiction, permettant à l’auteure de livrer, dans un cri, l’aveu intime de la construction d’une identité.

 Au-delà du contrat de vérité que Philippe Lejeune appelle « pacte autobiographique », l’autofiction  fait appel à un Moi qui n’est rien d’autre que le produit du langage et n’existe que par l’énonciation.

Le Cri du sablier repose sur une écriture singulière, véhicule de l’engagement de l’auteure. En effet, l’écriture devient une arme libérant le poids de maux murés dans le mutisme. L’autofiction, chez Delaume, permet alors au langage de construire un Moi qui s’établit sur la tentative d’une mise en mots du trauma de l’auteure, d’un engagement du corps par les mots. L’écriture révèle l’engagement de l’auteure et les mots deviennent une arme contre le silence. Elle a la puissance d’un cri.

Alors le style utilisé par Chloé Delaume répond à ce besoin irrépressible de libérer la parole. En effet, les mots se bousculent, se lient, se confrontent, fusionnent, jusqu’à devenir envahissants. La lecture devient difficile, scabreuse, haletante, comme pour accompagner le désir compulsif de l’auteure de libérer le langage.

Le recours à l’humour noir, à l’ironie agissent comme des respirations au sein du récit, permettant au lecteur d’accepter la violence des mots.

La confrontation de phrases concises et interminables, pénétrant le fond de l’intime jusqu’à l’indécence engendre un style indicible, tantôt laconique, tantôt intense, rythmant l’écriture pour construire un langage qui repose sur sa musicalité. La lecture éprouve alors la cadence imposée par cette manifestation du langage. La vitesse de la lecture s’accélère ; le lecteur manque de souffle, il se perd dans la profondeur des mots. De leur coprésence naît un sens qui  résonne au-delà du langage pour libérer l’authenticité et la force de la parole.

La narration volontairement heurtée, alternant avec une fluidité déconcertante, joue avec la sonorité des mots utilisés, mêlant allitérations et assonances. Ainsi, les sonorités redondantes et les rimes provoquées entraînent le lecteur dans la lecture d’une partition, adéquation troublante entre la syntaxe et le récit.

« La grand-mère insista pour m’extirper les mots. La divine comédie des plateaux familiaux qui s’applique à remplir les vortex lavabos. L’émail s’était soudé au bruit du chalumeau. L’émail s’était soudé le deuil en cassonade péruchait au-dedans sucrons l’inséparable. Oiseaux de quel augure Cassandre s’est déplumée. La Grande Zoa grelotte dans la panse digérée.»[10].

La musicalité de l’écriture de Delaume est portée à son paroxysme lorsque l’auteure introduit, des pages 108 à 111, un long poème divisé en quatre quatrains, liés par un refrain.

Le Cri du sablier est une reconquête de la langue qui se lit à travers le détournement des mots, le mélange de leur nature et de leur fonction, l’épuisement du sens de chacun, pour révéler le morcellement d’une identité. La cohérence de l’écriture à travers l’agencement chaotique des mots traduit la volonté d’une reconstruction identitaire qui passe par le langage. La reconstruction de l’être se fait à travers la création d’une écriture aussi lapidaire qu’abyssale, devenant seul langage par lequel le corps de l’auteure s’engage ; le verbe a supplanté l’acceptation et libère la parole du mutisme.

Le Cri du sablier exprime l’engagement de l’auteure à travers une écriture autant exigeante que singulière qui suture les éclats épars d’un personnage de fiction autorisant, par le langage, la narratrice à exister. Nous retrouvons cet engagement du corps qui se lit par les mots à travers la métaphore du sablier, omniprésente dans l’ouvrage de Chloé Delaume.

Présent dans le titre, le sablier est un élément récurent permettant de symboliser autant l’écoulement du temps qui file sur les mots/maux, que la figure centrale et traumatisante du père qui se propage et s’immisce dans chaque page. Le sablier permet également de symboliser la métaphore du corps, entre sédimentation et enfermement. Le sablier est la figure métaphorique du temps qui s’écoule, portant avec lui les traumas, les silences, les blessures, grains de sable qu’il enferme et recouvre d’un présent qui se construit sur ce sol mouvant et incertain. La vision du temps qui s’écoule à travers le sablier renvoie alors également à l’attente, attente que le souvenir soit enterré, que le sable qui s’est écoulé cesse de griffer la peau, cette carapace de verre fragile et oppressant la respiration. Alors, peut-être, le titre renvoie-t-il à la volonté de libérer, par l’écriture, devenue la manifestation d’un cri, les souvenirs douloureux enfouis ?

En outre, la métaphore du sablier renvoie également au père. Personnage qui hante le récit et le présent de la narratrice, il peut être symbolisé par la multitude de grains de sable qui constituent le souvenir et à partir desquels le récit se construit. Les grains de sable se propagent à chaque page, gravant insidieusement chaque mot, devenant blessure ouverte.

Enfin, le sablier symbolise la figure de l’enfermement d’un corps qui ne peut se construire et s’épanouir à l’intérieur de cette cage de verre. Les grains de sable renvoient alors à la fragmentation de l’individu, détruit par la vivacité d’un passé traumatique.

Le Cri du sablier est une tentative de mise en mots du corps ; l’ouvrage livre l’engagement de l’auteure pour libérer sa parole, autant que l’engagement de l’écriture pour transcrire l’amertume du souvenir, à travers l’adéquation entre la syntaxe et le récit.

Le Cri du sablier peut être perçu comme le deuxième volet d’une trilogie autofictive, entamée avec Les Mouflettes d’Atropos et clôturée par La Vanité des somnambules.

Dans Le Cri du sablier, la véracité de l’histoire personnelle de l’auteure permet la construction d’un récit fictionnel. À travers l’autofiction, Chloé Delaume sample l’originel pour créer une nouvelle composition, seule voix par laquelle une reconstruction identitaire est possible.

Réel et fiction se mêlent, se confondent à travers une écriture singulière dont la syntaxe épouse la volonté véhémente de l’auteure de produire le récit d’une reconstruction. Ainsi, l’autofiction permet à Delaume de créer un personnage de fiction permettant de rétablir le réel et de doter son écriture d’une fonction cathartique, nécessaire à la délivrance de la parole.


Marine Alonzo, AS Bib.-Méd.

 

 

[1] Biographie,  http://www.chloedelaume.net.

[2] Chloé Delaume, « S’écrire mode d’emploi », colloque de Cerisy sur l’autofiction, 25 juillet 2008, édition complète, publie.net.  http://www.publie.net/tnc/spip.php?article153.

[3] DELAUME Chloé, Le Cri du sablier, Éditions Léo Scheer, Farrago, 2001, p. 19.

[4] Id., p. 64, 65.

[5] Id., p. 88.

[6] Id., p. 131.

[7] DOUBROVSKY Serge, quatrième de couverture de Fils, éditions Galilée, 1977.

[8] LACAN Jacques, « Le stade du miroir », Écrits, éditions du Seuil, collection « Le Champ freudien », 1996, p. 94.

[9] DELAUME Chloé, Le Cri du sablier, id., p. 112.

[10] Id. p. 11.

 

 

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