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22 mars 2012 4 22 /03 /mars /2012 07:00

de la terre au ciel - gauche dauteurs iii




 

 

 

 

 

 

 

Orphary
Réminiscences
In De la Terre au ciel
ILV-Bibliotheca éditions
Collection Gauche d’auteurs, 2008

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Biographie

Orphary est une jeune auteure de 19 ans, née à Riga (capitale de la Lettonie), qui vit en France. Actuellement étudiante à l’Université Paris Sorbonne IV en L2 de Langue française et techniques informatiques, elle est la lauréate du concours de nouvelles ILV (In Libro Veritas) « De la terre au ciel » 2009 avec le texte Réminiscence.



Bibliographie

De nombreux textes notamment de poésie à lire en Lecture publique sur http://www.atramenta.net
Un recueil de poèmes : Ad vitam æternam publié chez ILV éditions.
Réminiscence publié dans : De la terre au ciel, Gauche d'auteurs III chez ILV éditions.



Résumé

C’est l’histoire d’un jeun homme à qui il manque une chose essentielle : l’amour. Et un jour, alors qu’il erre dans son lieu favori, la bibliothèque, il tombe sur un livre dans lequel, en bas de page, sont écrits des morceaux de phrases manuscrites constituant une sorte d’énigme qui le conduira à sa véritable place dans le monde.



Thèmes abordés

Bien sûr on retrouve le thème de « La Terre au Ciel » puisqu’il était imposé par le concours mais l’auteure au final le détourne en créant une troisième réalité : l’homme a dans l’histoire un pied dans le monde réel classique, la Terre, et l’autre dans celui du ciel traduit ici par la mort.

Cette dernière est également un thème de cette nouvelle, il est traité de différentes façons. Premièrement avec le refus de mourir dont fait preuve le jeune homme qui reste sur Terre. Deuxièmement ce thème est abordé avec la question : Y a-t-il une vie après la mort ? Dans un premier temps la réponse donnée par la nouvelle est positive puisque la bien-aimée descend du ciel mais dans un second temps la réponse est plus nuancée, moins catégorique avec le « ils vécurent. » ; en effet cette formule sous-entend une vie après la mort mais comme elle est amputée du « et eurent beaucoup d’enfant » traditionnel elle traduit une rupture, une fin ; on pourrait penser que la réponse est donc négative, que la mort c’est la fin, qu’il n’y a rien derrière.

Une des éléments importants du récit est le décor, une ancienne bibliothèque, représentée conformément au stéréotype comme un lieu sombre, avec de gros volumes, un espace silencieux.



Analyse

À la première lecture, on peut prendre cette nouvelle comme un simple conte avec notamment le marqueur classique « il était une fois » mais si l’on regarde plus attentivement on remarque le « ils vécurent heureux » seul sans le « et eurent beaucoup d’enfants », ce qui amène de la tristesse. En effet les personnages sont morts, cela s’arrête là même si le jeune homme a retrouvé sa place et sa bien-aimée. C’est une fin abrupte qui coupe net, il n’y a pas de suite possible de l’histoire.

On peut observer également qu’aucun personnage n’est nommé ; ils sont seilement désignés par « il », « jeune homme », « elle », « jeune fille » comme c’est le cas dans d’autres écrits de l’auteur. Il y a une volonté d’universalité qui s’accorde avec le choix du conte.

On trouve aussi un certain lyrisme qui révèle la « patte » de l’auteure puisqu’elle écrit de la poésie avec ce même lyrisme notamment dans Ad vitam æternam.

On peut également remarquer que la bien-aimée est décrite comme une créature qui apporte à mon avis une note négative au milieu de la splendide description car au final elle emmène le jeune homme à la mort, elle l’arrache, même si ce n’est pas parfait, à la dernière parcelle de vie qui lui reste. Une autre explication pourrait partir d’une définition de créature comme un être créé par Dieu, ce qui concorderait avec le fait qu’elle descend du ciel, traditionnellement le royaume de Dieu. Ce terme introduit également le côté fantastique de la nouvelle.



Avis personnel

Personnellement, à la première lecture, j’ai trouvé que la nouvelle était un peu simple mais après une seconde lecture et d’autres qui ont suivi j’ai découvert une certaine complexité notamment avec la tristesse qui se dégage de la fin ,ce qui contraste fortement avec le reste. Ensuite le fait que les personnages ne soient pas nommés m’a plu car cela permet de s’approprier l’histoire. L’auteure laisse une grande place à l’imagination. Je pense cela en général mais particulièrement au sujet de cette œuvre qu’une nouvelle est réellement achevée à partir du moment où le lecteur la lit.


Nymphéa, 1ère année Bib.-Méd.

 

 


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21 mars 2012 3 21 /03 /mars /2012 07:00

ou la rencontre poétique entre l’homme et la technologie.
TnBA - Bordeaux du 31 janvier au 03 février 2012

tnba-sans-objet-copie-1.jpg

« [Le robot] a dans l’industrie une fonction déterminée, et sur scène, il la perd. Il devient sans objet, inutile, notre regard sur lui change alors. Il devient le réceptacle, le miroir de nos projections » Aurélien Bory[1].

 

Sans Objet est un spectacle conçu et mis en scène en 2009 par Aurélien Bory. Il a été représenté eu TnBA à Bordeaux du 31 janvier au 3 février 2012. Il s’agit d’un spectacle de théâtre visuel mettent en scène la confrontation de deux acrobates avec un robot industriel.



Éveil et Naissance

Le rideau s’ouvre sur ce qu’on devine être le robot recouvert d’un bâche noire. Doucement, l’immense masse semble sortir de son sommeil et se met à bouger. Le plastique se tord et se crispe sous les mouvements de la machine qui s’éveille lentement. La masse noire se forme et se déforme, s’élève, se replie, se déploie, s’entortille. Le plastique opaque se froisse et se plie, créant ainsi des vagues harmonieuses. Les gestes du robot sont encore lents et on ne distingue pas ses contours. Il semble prendre conscience de son corps (composé d’un bras articulé et de six axes rotatifs), de ses capacités, de l’espace qui l’entoure. Il est prisonnier de la toile, il cherche à se libérer, à déchirer méthodiquement la bâche.

Le spectateur assiste donc à l’évolution de cette forme noire qui gigote comme un enfant dans le ventre de sa mère. Nous devinons que nous allons bientôt être témoins d’une naissance. Une musique douce inonde la salle et crée une atmosphère tendre et poétique. La beauté de la scène est essentiellement visuelle. Il n’y a pas de dialogue, pas d’« histoire », seulement une forme noire qui ploie et se déploie sous une lumière étouffée. Aurélien Bory évoque le « surgissement inattendu de la beauté » ou bien « le seul plaisir du déploiement de la forme ».

Un homme en costume élégant apparaît. Il attrape le plastique emmêlé autour du robot et tire. Un deuxième homme entre et entreprend d’aider le premier à dégager le robot de sa prison de plastique. Petit à petit, sous une lumière qui s’intensifie progressivement, la toile glisse : c’est la naissance du robot. Ainsi, l’homme créa la machine.



Découverte de l’Autre

Après la délivrance du robot par l’homme vient le temps de la découverte de l’Autre. Cette découverte se fait sur un registre burlesque. La machine est comme un enfant jouant avec des fourmis : elle teste les deux hommes, joue avec eux, les manipule, les taquine, leur fait des farces… Quand l’un d'eux monte sur la scène, elle fait bouger le sol pour les faire tomber. Ce jeu donne lieu à de véritables exploits acrobatiques de la part des deux hommes. Le robot industriel est humanisé, le bruit de sa mécanique ressemble au babillement d’un enfant, on l’entendrait presque se moquer, rire.

Il découvre sa puissance dans l’impuissance de l’homme à riposter : l’homme est minuscule, ridicule, manipulable comme une marionnette, un pantin. Le robot prend les commandes du corps de l’homme. Il semble le guider dans une chorégraphie aux gestes robotisés, mécanisés. L’homme n’a plus conscience de son corps, c’est le robot qui le manipule. Et l’homme ploie sous le bras de fer de la machine. Bientôt, les hommes ne se meuvent plus que quand ils sont possédés par le robot. Ce dernier, tout-puissant, entreprend de se débarrasser d’eux et les range dans des boîtes.

Le robot, seul, s’ennuie vite, il n’y a plus d’homme pour jouer avec lui. Il devient attendrissant, il sait qu’il a été trop loin. Il cherche les hommes dans tous les coins de la scène. Il va falloir apprendre à partager la scène avec les hommes.



Fusion du corps mécanique et du corps humain

Au retour des deux acrobates sur scène, le spectateur assiste à un véritable ballet. La machine a renoncé à prendre le pas sur l’homme, elle consent à se laisser apprivoiser par les deux hommes. Il y a une vraie fusion entre le corps mécanique du robot et le corps humain, flexible et souple. La musique douce inonde une fois de plus la scène d’une ambiance poétique de légèreté. Il y a une compréhension, une connexion, une interactivité parfaite entre les trois corps. C’est un dialogue fluide et beau, où chacun s’adapte au corps de l’autre, se fond en lui. Les gestes de la machine sont doux et tendres, les corps des deux artistes gravitent doucement autour de l’objet. Le spectateur est empli d’une sensation de paix et d’harmonie. Cette partie du spectacle fait explicitement référence au monde des arts et du cirque où a évolué Aurélien Bory au cours de sa carrière : acrobatie, ombres chinoises, poésie, danse…

 « Au-delà de toute recherche de performance, la relation entre l’homme et la machine devient-elle sans objet ? Qu’ont-ils à se dire, l’homme et le robot industriel, en dehors des tâches qui les occupent habituellement ? En dehors de tout but, de toute fonction, la danse entre le corps de l’homme et celui de la machine donne lieu à un théâtre mécanique sur le terrain du sensible, entre la fragilité de l’humain et la puissance du bras métallique articulé. Placé au centre, au milieu d’un vide, complètement sorti de son contexte industriel, le robot devient inutile. Et dans sa fonction perdue ne nous rappellerait-il pas la nature de l’art : être absolument sans objet ? » (Aurélien Bory, mars 2009).



Le corps robotisé de l’homme

Progressivement, cependant, l’homme retombe sous le joug de la machine. Cette fois, le bras articulé de la machine ne guide plus les hommes, ce sont eux qui agissent comme des robots. Il y a comme une aliénation du corps de l’homme. La musique est de plus en plus rythmée et les deux danseurs s’engagent dans une danse aux gestes rapides et saccadés, mécaniques. Leurs deux corps se répondent, dépendent l’un de l’autre, comme liés par une corde ou un câble électrique. Cette chorégraphie a évoqué chez moi la frénésie des hommes face à la technologie ainsi que l’uniformisation des comportements des hommes qui, face à la machine, perdent toute distance, toute réflexion et ne font qu’agir frénétiquement, éternellement connectés et prisonniers de la technologie. Aurélien Bory veut sans doute dénoncer par là l’aliénation de l’homme-objet.

Dans une autre séquence, les deux hommes entament un dialogue en anglais mais leur visages, apparaissant sur un écran, sont déformés et leur voix sont modifiées à la manière de celle des robots. La scène a un côté burlesque qui tourne les hommes en dérision. Cette fois, ce n’est pas le corps qui est robotisé mais la voix et donc l’échange, les relations humaines. Cela donne l’impression d’assister à la reconstitution ou la matérialisation d’un échange virtuel.



La toute-puissance de la machine

Le robot prend les pleins pouvoirs et occupe toute la scène. La musique est très rythmée, l’éclairage est saccadé, violent. C’est le ballet du robot qui s’emballe. Il se met à jouer avec la scène et, avec des gestes vifs et précis, il la démonte et en soulève des parties pour les dresser verticalement, créant ainsi un univers nouveau, une scène abrupte et perpendiculaire face au spectateur déconcerté.



Mort et renaissance du robot

Le spectacle se conclut sur la mort mécanique du robot, comme s’il était en surchauffe (la scène est envahie de fumée). Les deux hommes ont une réaction qui tient de l’absurde face au calme soudain causé par l’immobilisation de la machine. Ils enferment leurs visages dans des sacs de toile noire, à l’image du robot au début du spectacle. Faut-il interpréter cela comme l’aliénation de l’homme, perdu sans recours contre la technologie ? Finalement, les personnages tirent la bâche noire, mais au lieu d’en recouvrir le robot, ils en font un rideau qui vient cacher l’intégralité de la scène. C’est une véritable explosion, un feu d’artifice, un bouquet final auquel assiste le spectateur : le rideau est perforé sur toute sa surface à coups violents. Le bruit est assourdissant, la lumière aveuglante. Cette toile tendue crée des reflets multiples et vifs qui font penser aux éclairs un soir de gros orage. Puis c’est le calme après la tempête. Par les trous percés sur tout le drap, la lumière filtre en créant sur le public un réseau de rayons lumineux puissants, évoquant une voute céleste. Le robot dessine et découpe une porte dans le drap pour laisser sortir les deux hommes, le visage toujours recouvert.

Fin du spectacle…



Pour conclure…

C’est bien l’homme qui a créé la machine mais en est-il toujours maître ? Le robot sur scène, détourné de sa fonction initiale, devient inutile et sans objet, pur concept formel artistique. Ce rapport nouveau implique un regard différent sur le robot, qui devient un acteur, un partenaire à part entière, et non pas simple objet de curiosité ou de décoration. Il y a une vraie interaction entre les interprètes et le robot.

« Le robot tend à s’humaniser, et l’homme à se robotiser. L’humain risque de devenir ‘moins bien’ que le robot. La performance est au cœur de cette question. L’homme sera contraint de se ‘technologiser’ s’il veut rester dans la course » (Aurélien Bory).

 Il n’y a donc pas de dénonciation virulente des technologies, simplement un constat.
 

Mado de la Quintinie, AS Éd.-Lib.


Note

[1] Extraits de propos recueillis par Christophe Lemaire, Théâtre de la Ville, janvier 2010.

 

 

 

Quelques liens vers des articles intéressants

Un article sur un blog : « Le vain combat de l’homme et du robot » : http://critiphotodanse.e-monsite.com/blog/critiques-spectacles/aurelien-bory-sans-objet-le-vain-combat-de-l-homme-et-du-robot.html

Un article de J.J Delfour sur le blog du Monde.fr : http://jjdelfour.blog.lemonde.fr/2009/12/10/%C2%AB-sans-objet-%C2%BB-aurelien-bory-compagnie-111-la-machine-mise-a-nu-chez-ses-celibataires-meme/

Lien vers une présentation filmée du spectacle dans le cadre du Hong Kong Art Festival 2012 :  http://www.youtube.com/watch?v=cq_GbqlS3v4&feature=related

 

et la présentation par la Compagnie 111 : http://www.youtube.com/watch?v=95HNCLeJ7SQ

 

 

 


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20 mars 2012 2 20 /03 /mars /2012 07:00

Tolkien-Bilbo-le-Hobbit.jpg






J.R.R. TOLKIEN
Bilbo, le hobbit
Titre original 

The hobbit, there and back again
Traducteur : Francis Ledoux
Éditeur original : Allen & Unwin
Éditeur français : Stock
Première parution : 1937 (Angleterre).
Éditions françaises
Stock,  1969
Hachette, 1989.
Le livre de poche


 

 

 

« In a hole in the ground

there lived a hobbit. »





tolkien-jeune.jpgC'est en 1930 qu'un jeune professeur de l'université d'Oxford, à la demande de ses enfants, commence à écrire un conte qui leur est destiné. Passionné par la  littérature, les contes, légendes scandinaves et poèmes, il avait déjà commencé quelques années auparavant l’élaboration d'un univers imaginaire. Complexe, particulièrement détaillé, ce monde qui fera l’objet d’un véritable culte dans le monde de la fantasy ; il le nomme la Terre du Milieu. Presque toutes ses publications ultérieures seront fondées sur cet univers ; parmi elles, un conte pour enfants qui sera un bestseller international.

Ce jeune professeur est John Ronald Reuel Tolkien (1892-1973) ; tout d'abord professeur, il deviendra écrivain, poète et philosophe de la littérature anglo-saxon. Bilbo le hobbit est sa première œuvre traitant de la Terre du Milieu ; avec sa publication, il connaît le succès dans la littérature jeunesse. Quelques années plus tard, Le Seigneur des anneaux, une œuvre beaucoup plus sombre et difficile, devient un véritable phénomène de société notamment sur les campus américains. De nombreux auteurs ont publié des romans de fantasy avant Tolkien, mais le succès remporté par Le Seigneur des anneaux au moment de sa publication aux États-Unis est à l'origine d'une renaissance populaire du genre. Tolkien est souvent considéré comme le « père » de la fantasy moderne, et son œuvre a eu une influence majeure sur les auteurs ultérieurs de ce genre, en particulier par la rigueur avec laquelle il a construit son monde secondaire.



Tolkien-Bilbo-dessin-anime.jpgBilbo le hobbit - dessin animé

 

 

Bilbo le hobbit

L'idée de ce conte lui serait venue par hasard, durant la correction de copies de ses élèves ; sans s'en apercevoir ; il aurait écrit sur une page blanche la première phrase de Bilbo le hobbit. Encouragé par ses enfants il commence la rédaction de son roman. L’ayant fait lire à ses amis, il sera vivement encouragé à le montrer à un éditeur. Ainsi Bilbo le hobbit est publié en 1937 par Allen & Unwin.

Bilbo le hobbit, c'est d'abord un livre pour enfants ; le roman est souvent classé dans la fantasy mais est avant tout considéré comme une œuvre de littérature enfance et jeunesse. Il conte l'histoire d'un jeune héros qui, au fil de sa quête, va se découvrir, mûrir, gagner en courage et finalement sortir vainqueur de son combat contre le mal. Bilbo Baggins, jeune hobbit qui mène la vie tranquille propre à son espèce, reçoit un jour la visite du magicien Gandalf et de treize nobles nains dont le célèbre Thorin. Sans vraiment comprendre comment, il est emmené dans une aventure qui le dépasse : recruté comme cambrioleur, il part dans une mystérieuse chasse au trésor dans la montagne solitaire gardée par le vieux et terrible dragon Smaug. La forme générale est celle d'un voyage dans des pays étranges présenté sur un mode léger et entrecoupé de chansons.



La base de l'histoire est ainsi une quête, racontée par épisodes. Pendant la majeure partie du roman, chaque chapitre fait apparaître un nouveau personnage (Elrond, Gollum, Beorn), parfois amical, parfois dangereux. Avec un style direct, Tolkien introduit immédiatement le lecteur dans le récit ; il donne pour acquis son monde imaginaire et en décrit les détails avec précision en introduisant souvent le fantastique d'une façon détournée. Chacun de ses personnages a une voix unique. Le narrateur interrompt occasionnellement la narration par des indices, procédé propre aux contes anglo-saxon.

Le style enfantin du roman tient aux nombreuses chansons présentes qui permettent de maintenir la légèreté du ton, même lors de la capture des héros par les gobelins : Tolkien insère alors une chanson grotesque chantée par les créatures heureuses d'avoir à souper. Cela ménage une interruption comique au milieu d'une scène effrayante. L'auteur réalise l'équilibre entre humour et danger par d'autres moyens, comme le jeu des devinettes entre Bilbo et Gollum. Dans une scène terrifiante, le lecteur est plus concentré sur les énigmes que se lancent les deux personnages que sur la situation catastrophique dans laquelle se trouve le héros.



Bilbo le hobbit reprend les modèles classiques de la littérature de jeunesse : un narrateur omniscient et des personnages auxquels les enfants peuvent s'identifier ; le héros est semblable en effet à un enfant, petit, gourmand et rêveur. Les chapitres sont clairs et organisés en fonctions des lieux que parcourent les personnages ; cela donne une structure qui rend la lecture très aisée, permettant facilement de s'arrêter et de reprendre. On distingue les chapitres qui situent l’action dans des zones dangereuses (« Énigmes dans l'obscurité », rencontre avec Gollum) de ceux où les personnages évoluent dans des zones sûres zones (« Un chaleureux accueil, réception dans un village humain »). Ce sont des éléments-clefs des ouvrages destinés aux enfants, tout comme la structure en « aller et retour », typique des romans initiatiques (L'île au trésor de Stevenson, par exemple) .

Tolkien considérait son roman comme un conte de fée et l'écrivit de manière à ce que ses jeunes enfants le comprennent et puissent le lire à leur tour mais ce qui différencie l'oeuvre d'un conte classique c'est justement son héros qui au début n'en est pas un. Il n'a rien de noble, ni de chevaleresque. Il se montre plutôt fainéant et peureux, voire un peu orgueilleux, se vexant lorsque les nains doutent de lui. En effet, Bilbo se présente davantage comme un anti-héros de conte de fée, gênant ses compagnons dans leur quête, mais son évolution et l'aide que l'anneau magique lui apportera feront de lui un hobbit courageux et téméraire. En choisissant un héros anonyme et, au début, faible, Tolkien introduit une morale, élément classique des contes de fée. Le développement et l’évolution du personnage principal vers la maturité sont le thème du roman ; ce livre, outre son appartenance au genre de l’aventure fantastique traditionnelle, est un roman d'apprentissage dans lequel le héros acquiert une conscience plus grande de son identité et une meilleure confiance dans le monde extérieur grâce à la quête qu'il entreprend. Le voyage de Bilbo serait une chasse au trésor mais aussi la découverte de soi : à la fin du roman, le héros sort de l’aventure grandi, fort et symboliquement couvert de richesse (anneau et dague elfique).



Tolkien-Bilbo-film.jpgBilbo le hobbit - film de Peter Jackson

 

Ainsi Bilbo le hobbit est avant tout un conte pour enfants. Ce qui ressort de cette œuvre c'est essentiellement le style de son auteur et l’univers dans lequel le lecteur est envoyé, La Terre du Milieu. Cette œuvre est un des romans qui m'ont le plus marquée dans mon enfance ; la complexité de ce monde, la profusion des détails me donnaient le sentiment qu'il était réel et le style simple et dynamique de l'auteur permettait au récit de me captiver sans me perdre ni me lasser. Après l'avoir relu quelques années plus tard, je constate que cette œuvre bien qu'au départ écrite pour des enfants est un conte pour tout âge, faisant découvrir le monde passionnant de la Terre du Milieu dans un style plus léger et rocambolesque que les œuvres plus sombres de Tolkien.


Léa Masme, 1ère année Édition-Librairie.

 

 


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19 mars 2012 1 19 /03 /mars /2012 07:00

Masterclass.gif






 

 

 

 

 

 

MASTERCLASS

et autres nouvelles suédoises
Sélection et présentation
d’Elena Balzamo
Stock, La Cosmopolite, 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Conter, raconter…

Lucien Maury notait dans l’avant-propos à sa Littérature suédoise (Le Sagittaire, collection Panoramas des littératures contemporaines, 1940) : « le public français ne sait presque rien… [de la vie littéraire de ce pays].»

Elena Balzamo, dans sa présentation de Masterclass, s’interroge : « que connaissons de la littérature suédoise ? De grands classiques. Pour les contemporains on est plus embarrassés : la littérature suédoise est vivante, dynamique, foisonnante, de nouveaux noms surgissent continuellement… »

L’intérêt porté en France aux auteurs scandinaves a en effet longtemps été relativement limité, mais l’on peut aujourd’hui se réjouir du nombre croissant des traductions entreprises et de la variété des textes disponibles, notamment pour ce qui concerne les domaines du conte et de la nouvelle, genres pour lesquels existe dans le nord une longue et très riche tradition, comme le rappellent Jean Renaud ou Régis Boyer :

« S’il est un genre littéraire particulièrement prisé depuis deux siècles en Septentrion, c’est bien celui de la nouvelle…déjà, au Moyen Âge, les Islandais appréciaient les courts récits, mi-historiques, mi fictifs. Mais c’est évidemment au tout début du XIXème siècle, lorsque la vague réaliste commence à atteindre la Scandinavie, que le genre éclôt et qu’il ne cessera d’y fleurir…

Le Danois Steen Steensen Blicher (1782-1848) s’affirme alors comme le premier grand nouvelliste du Nord, auteur de véritables petits chefs-d’œuvre – dont on peut regretter qu’à ce jour un seul soit traduit en français ! Mais dès lors il n’est pas d’écrivain parmi les plus connus qui n’ait pratiqué cet art ô combien exigeant de la nouvelle : Herman Bang et Karen Blixen au Danemark, Alexander Kielland et Tarjei Vesaas en Norvège, Hjalmar Söderberg et Stig Dagerman en Suède, Juhanni Aho et Eeva Kilpi en Finlande, Gestur Palsson et Einar Benediktsson en Islande, pour n’en citer qu’une toute petite poignée. »
 
(Préface aux Linnées Boréales - Presses Universitaires de Caen, 2001 / Textes de E.J. Clausen (D), H.Herbjørnsrud (N), A.Smedberg (S), G.E.Mínnervudóttir (I), J.Sinisalo (F), G.Tunström (S))

 « Le Nord… est passionné de conter, de raconter… Il n’y a pas à s’étonner que [les  littératures scandinaves] aient privilégié, dans leur passion de narrer, les textes courts, ce que nous appellerions nouvelles, qui se cristallisent… autour d’un simple fait, d’un personnage entrevu à la faveur d’une prestation singulière, d’un détail… Cela a commencé dès le XIIIe siècle islandais avec les courtes sagas dites Þættir… Au point que certains écrivains du Nord ne sont passés à la postérité que par les nouvelles qu’ils ont composées. Et qu’il n’en n’existe pas… qui, à côté de romans, drames, recueils poétiques de premier ordre, n’aient également rédigé des nouvelles»

(Préface au Trésor de la nouvelle scandinave - Les Belles Lettres, 2009 / 2 vol - 22 auteurs danois, islandais, norvégiens, suédois).

Elena Balzamo, traductrice du russe et du suédois (Almqvist, Söderberg, Strindberg…) a pour sa part donné plusieurs essais, dont Le Conte littéraire scandinave : l’évolution d’un genre (Thèse de doctorat , Université de Lille III, 1987), et publié, entre autres :

Le Chien boiteux et autres contes (Suède) - José Corti, coll. Merveilleux, 1999,

Contes et légendes de Suède - Éditions Files France, coll. Aux origines du monde, 2002,

La Raison de toutes choses & autres contes du nord - Bibliothèque Sainte-Geneviève, 2009.


Les textes composant le recueil qui nous intéresse ici, sorte de petit kaléidoscope, sont le fruit des travaux réalisés dans le cadre d’un séminaire de traduction – une manière de Masterclass si l’on veut – dirigé(e) par Elena Balzamo. Les auteurs, comme les traducteurs, sont en majorité des femmes…



Masterclass - dix-sept nouvelles

[1]    « Masterclass »,  Kerstin Norborg (née en 1961)
    [Masterclass  in  Missed abortion - 2005 - trad. Esther Sermage ; 6p]
    Kerstin Norborg a été nominée pour l' Augustpriset pour un de ses romans.
   
[2]    « Tout le reste était parfait », Jonas Hassen Khemiri (né en 1978)
    [Oändrat oändlig  in  Invasion - 2008 - trad. Aude Pasquier ; 9p]
    Jonas Hassen Khemiri a été nominé pour un de ses roman pour l' Augustpriset.
   
[3]   « Étoiles noires », Oline Stig (née en 1966)
    [Svarta stjärnor  in  Den andra himlen - 2007 - trad. Emilie Reinhold ; 11p]
    Oline Stig a obtenu le prix Katapult pour son premier roman.
   
[4]    « Quatre cents couronnes », Mirja Unge (née en 1973)
    [Fyrahundra kronor  in  Brorsan är mätt - 2007 - trad. Martine Desbureaux ; 7p]
    Mirja Unge a obtenu le prix du magazine Vi pour un de ses romans et le prix Alfhild pour ses pièces de théâtre.
   
[5]    « L'Embauche », Jens Lilstrand (né en 1974)
    [Jobb  in  Paris-Dakar - 2008 - trad. Marianne Hoàng & Sophie Refle ; 7p]
   
[6]    « Le Survêt Daley Thompson », Jonas Karlsson (né en 1971)
    [Daley-Thompson Tracktop  in  But - 2007 - trad. Laurence Canin ; 10p]
   
[7]   « Potentiels », Nini Holmqvist (née en 1958)
    [De presumtiva  in  Något av bistående karaktär - 1999 - trad. Carine Bruy ; 20p]
    Nini Holmqvist a obtenu en 2010 le prix Ludvig Nordström pour ses nouvelles.
   
[8]    « Échappée aux toilettes », Mats Kempe (né en 1966)
    [Toalettbesök  in  Jag minns aldrig mina drömmar - 1996 - trad. Anne Karila ; 7p]
   
[9]   « Tu pensais que tu t'en tirerais comme ça ? », Mare Kendre (1962-2005)
    [in  Hetta och vitt - 2001 - trad. Marianne Hoàng & Sandrine de Solan ; 20p]
    Mare Kendre a été récompensée par le prix de l'Académie suédoise à deux reprises.
   
[10]   « Marge de manœuvre », Claudia Marcks (née en 1963)
    [Rum för spel  in  Hjältar  - 2006 - trad. Ophélie Alègre & Johanna Schapira ; 5p]
   
[11]   « Porté disparu » : le patineur ailé, Peter Törnqvist (né en 1963)
    [Anmäld saknad: skridkoåkare med vinge  in  Fälstudier - 1998 - trad. Esther Sermage ; 5p]
   
[12]   « Qu'est-ce-qui te prend ? », Hans Gunnarsson (né en 1966)
    ( Vad skall du ut och göra ?  In Bakom glas - 1996 - trad. Sophie Refle ; 11p]
   
[13]   « Une course à faire », Jerker Virdborg (né en 1971)
    [Ärende in Landhöjning två centimeter per natt - 2001 - trad. Marie-Héléne Archambeaud ; 19p]
   
[14]   « Il était trois petites bonnes femmes », Cecilia Davidson (née en 1963)
    [Små gummor  in  Det var länge sedan det var så här spännande - 2008 - trad. Benoît Fourcroy ; 6p]
    Cecilia Davidson a obtenu les prix Katapult (1995), Ludvig Nordström (2004), De nios Vinterpris (2005).
   
[15]   « Rosa Winter », Sara Stridsberg (née en 1972)
    [trad. Jean-Baptiste Coursaud ; 12p]
    Sara Stridsberg a reçu le prix du Conseil nordique pour Drömfakulteten (la faculté des rêves) adapté au théâtre.
   
[16]   « L'Héritage », Tony Samuelson (né en 1961)
    [Arvet  in  Tal till bruden - 1996 - trad. Ophélie Alègre ; 8p]
    Tony Samuelson a obtenu le Ivar Lo-priset [Ivar Lo Johansson] - entre autres.
   
[17]   « Le Pianiste jumeau », Torbjörn Elensky (né en 1967)
    [Tvillingspianisten  in  Myrstak - 2000 - trad. Anna Marek ; 7p]



Personnages et motifs

Nous avons évoqué un kaléidoscope et, au vrai, nous est donnée une grande variété d’images, d’éclairages, sur plusieurs micro-univers de la Suède actuelle, au travers d’histoires où interviennent des personnages d’âges et de milieux très divers.

[1] Le violoniste anonyme devant lequel intervient un chef étranger, chaussé de souliers vernis, alors que les autres membres du quatuor, Tobias, Paula et Mia, ainsi que tous les spectateurs ont « les pieds dans des sacs de plastique bleus pareils à ceux que l’on porte à l’hôpital » pour protéger le sol.

[2] Un jeune homme qui explique à sa petite amie que leur histoire d’amour a été parfaite, qu’il n’y aurait rien à y changer… Ou seulement un petit détail peut-être, par exemple que le soleil ait brillé plutôt qu’il ait plu le jour où ils se sont rencontrés… Ou encore un autre, insignifiant… Ah et encore celui-là… Y aurait-il autre chose à changer ?

 

« Chez toi ? – Non – Absolument pas – Juste une ou deux petites choses peut-être – Ton vocabulaire par exemple - … - Et je baisserais volontiers le volume de ton rire, parce qu’il était beau et volcanique certes, mais parfois, c’était vraiment trop, bordel… Mais tout ça ce sont des broutilles qui n’ont rien à voir avec la vraie raison pour laquelle on s’est – Je veux dire – Bon c’était notre faute à tous les deux – Pas seulement la tienne – Même si – Ouais – Même si… »

 

Il explique cela à sa petite amie… qui vient de tenter de se suicider.

[3] Une petite fille, qui ne dit pas son prénom, en fait une grande petite fille, qui s’avère être le soutien de sa maman malade, écorchée par le monde extérieur parce que « son âme n’a pas de carapace ». « Certaines âmes sont enfermées dans des capsules très épaisses, comme des bunkers. D’autres ont des protections plus fines, mais leurs coquilles résistent à la plupart des coups ». Celle de la maman de la fillette « est presque sans défense. Elle flotte comme dans une bulle de savon. Et quand la bulle se cogne contre quelque chose de dur, elle éclate ».

[4] Une jeune femme, fiancée à Hans. Ils se connaissent depuis peu, sont amoureux, peut-être. Alors qu’ils font leurs courses au supermarché, leur chemin croise celui d’un jeune marginal, drogué, sale, puant, importun. Les prénoms de la jeune femme et du jeune drogué sont tus. La jeune femme cherche à échapper à son milieu :

 

« maintenant, elle habitait en ville elle faisait des études… elle s’était lavée soigneusement elle se disait qu’avec Hans elle pourrait peut-être avoir un enfant elle n’y pensait pas tant que ça aux enfants avant mais avec Hans elle y pensait parce que Hans il était architecte et c’est un vrai métier architecte à cause de son calme aussi qu’il soit calme comme ça et puis les études qu’il avait faites. »

 

Le jeune drogué ne cesse de l’apostropher. Elle lui donne, en deux temps, quatre cents couronnes. C’est son frère. (La Suède ne fait pas partie de la zone Euro)

[5] Un recruteur face à un candidat. L’entretien d’embauche est restitué sans aucune des réponses ou répliques du candidat, ‘black’ ; il commence de manière assez classique, le recruteur ponctue son discours d’anglicismes dont on se dit qu’ils doivent être d’usage courant au sein de l’équipe de jeunes cadres dynamiques qui a besoin d’un apport de sang neuf… puis cela dérape : le candidat est en fait appelé à rejoindre un groupe de chasseurs, de chasseurs de femmes :

 

« Grosso modo, ça se passe comme ça : on se rencontre chez Peder pour l’apéro… ou chez Douglas, s’il n’a pas ses gosses .. on se prend une pizza ou on regarde tout simplement un DVD un peu chaud… On s’enfile peut-être quelques rails à la maison, pépères, chacun participe aux frais, ça revient moins cher que dehors. Ensuite on sort… on fonce. On cherche le bon groupe de nanas… des petites jeunes de dix-neuf ans…les poules des boîtes de consulting… les petites intellos cultivées du Söder, des pseudos actrices et pourquoi pas des jolies minettes turques… Il faut se booster mutuellement. Jamais abandonner. C’est nous contre elles. Une drague par semaine par tête, c’est vraiment le minimum. On en fait circuler certaines dans le groupe en fonction des goûts de chacun. »

La dernière question posée par le recruteur porte sur le point de savoir si le candidat a de l’humour.

« L’humour, c’est important. Vous en avez ?.... Bien. Elles aiment ça, les nanas ».

Quelques instants plus tôt, quand la nature du « job » n’était pas encore affichée, le recruteur avait emprunté au vocabulaire du marketing les termes de « pénétration de la cible » et déclaré « Je comprends. Passionnant. Féministe, qui ne l’est pas aujourd’hui au fond ? Je serais le premier à me réjouir si la société était plus égalitaire, croyez-le. Je respecte énormément les femmes. Enormément. »… On atteint au parfait écœurement

[6] Marcus, adolescent confronté à la difficulté d’être, d’exister aux yeux des autres. Le recours dérisoire à un vêtement ou à des chaussures de sport  « de marque » pour cesser d’être transparent, être remarqué, exister ?

[7] Un homme marié, père de famille. L’amour entre les époux s’en est allé. Leurs rapports sont étriqués et tendus, ils ne font plus l’amour et ne regardent pas les mêmes programmes TV, ou alors par accident, sur deux récepteurs, installés dans deux pièces différentes. Il a une maîtresse, la joint par téléphone si son emploi du temps le lui permet. Il est calme, posé, responsable, et spectateur de l’insoutenable pesanteur et vacuité de sa vie.

[8] Une femme de 45 ans, un jeune homme de 25 ans. Ils participent à un séminaire sur l’interprétation des rêves. Elle s’invite dans sa chambre, le drague. Elle ne l’intéresse pas. Il se réfugie aux toilettes de 00h15 à 00h50, revient dans sa chambre, se couche. Gunilla est toujours là, elle a emprunté à Per un cahier et s’est installée devant la table, « prise d’une de ces inspirations ». Per ferme les yeux. Le crayon crisse sur son cahier.

[9] Un jeune homme, trompé.

Il est prêt. Il est père. Il a acheté un cadeau qu’il emporte pour l’offrir à sa fille de six ans, qu’il ne connaît que par les photos que la mère lui a fait parvenir au fil des années. Ils étaient très jeunes, se sont connus une nuit. Elle est partie et lui a appris qu’elle portait son enfant.

Régulièrement, ponctuellement il a envoyé de l’argent. Aujourd’hui il va voir la fillette. La maman fume beaucoup, ne dit rien, l’appartement est en désordre. Pas de jouet d’enfant. Pas de chaussures ou de vêtements d’enfant. Pas d’enfant…

« Il dirigea à nouveau les yeux vers celle qui, sans se tourner vers lui, lui répétait que l’enfant n’existait pas… Qu’elle n’avait jamais existé, n’existerait jamais, point final, il n’avait qu’à se mettre ça dans son putain de crâne, c’était pas difficile à comprendre !... »

« Vous les hommes… vous êtes de sales brutes, tu sais ça ? Vous pensez vraiment que vous pouvez aller et venir comme vous voulez, imposer votre loi et vous ficher des conséquences ? Merde alors ! … Ca te cloue le bec, hein, salaud !... Va t’en… Que ça te serve de leçon ! »

[10] Deux amis. Peut être… Car Franck prend un malin plaisir à jouer avec les nerfs d’Ernst.

[11] Sven et son frère, deux jeunes garçons, probablement. Ils font une partie de pêche, sortent des brochets des trous qu’ils ont pratiqués dans la glace. Un patineur ailé fait plusieurs passages sur le lac gelé, sur un vaisseau équipé d’une voile et de longs patins d’acier, suivi d’un panache de cristaux, puis disparaît. Le vent, le froid, la lumière… peu de mots. On imagine que les garçons viennent de perdre leur mère : « Tu crois vraiment qu’elle tenait à nous ? – Oui j’ai dit. Oui oui, Sven. Tu le sais bien quand même. » Pas d’autre précision. Le froid, la lumière, la nature, indifférente.

[12] Une femme âgée. Elle s’inquiète pour Arvid, son mari, qui a été sujet à de petits infarctus. Ils vivent dans un petit appartement. Elle s’inquiète sans cesse pour Arvid, pour les soucis que pourraient rencontrer sa fille, son petit fils. Elle ne cesse de poser des questions, de les répéter, de s’inquiéter des bêtises que pourrait faire le petit. Arvid a besoin de prendre l’air. Elle le guette par la fenêtre, craint qu’il se fasse écraser. Lorsqu’il rentre, elle continue de l’assaillir de questions, de lui prodiguer des conseils. On n’en peut plus. Elle est insupportable. Probablement perd-elle la tête.

[13] Un ancien roi viking et un héros moderne.

Ulf et sa compagne ont décidé de se quitter. Il arrive en retard au rendez-vous qu’elle lui a fixé. Il s’apprête à caser ses affaires personnelles, qu’elle a laissées sur le seuil, dans les sacoches de sa moto. Artur, un homme âgé qui habite la maison voisine, vient à sa rencontre : « Tu serais pas venu cambrioler toi des fois ? » avant de le reconnaître et de lui expliquer que la tempête a déraciné un immense chêne situé sur le terrain de Julia. Il a cru distinguer des ossements au fond de la cavité encombrée de racines et de terre mais n’a pu y descendre. Peut-être s’agit-il d’os d’animaux. Artur presse Ulf d’y jeter un œil. Ulf descend et découvre un crâne humain, des lambeaux d’étoffe, quelques monnaies, bijoux et pierres précieuses, qu’il enveloppe et dissimule dans une poche de son blouson. Il confirme à Artur que les os découverts étaient ceux d’un cerf et qu’ils sont tombés en poussière. Le vieux semble suspicieux, mais n’a pu voir le trésor. Julia arrive alors qu’Ulf s’extrait de la sépulture. Quelques mots d’adieu. Le héros repart à moto.

Il s’arrête après quelques kilomètres, rassemble le trésor dans la feuille de papier sur laquelle Julia lui laissait le message qu’elle ne l’attendrait pas, écrase le tout et le dépose au fond d’une poubelle, en s’assurant de n’être vu de personne.

(Les pratiques funéraires des anciens scandinaves ont longtemps consisté à porter les dépouilles en terre en plantant sur la tombe du défunt un arbre. L’arbre lui-même est une métaphore classique pour désigner l’homme dans la poésie scaldique – voir, par exemple, Régis Boyer, La Mort chez les anciens scandinaves, Les Belles Lettres et La Poésie scaldique, éditions du Porte Glaive)

 [14] Une femme seule, en voyage d’agrément, ou peut-être engagée dans une sorte d’errance, ou de pèlerinage. Elle passe d’un village typique à un autre. On comprend qu’elle vient de quitter Viggo, son compagnon. Arrivée à Nora, où court une légende, un épisode de son enfance refait surface. Il y est question de trois jeunes filles, dont elle, et d’une « cérémonie », peut-être initiatique, fortement teintée de satanisme, rêvée ou vécue comme telle. Les sorcières

« … emportées dans une danse endiablée, arrachaient leurs chemisiers, invoquaient Belzébuth. Fières de toutes les fois où elles s’étaient fait posséder, elles se moquaient de notre jeunesse, de notre manque d’expérience. Des gamines de notre espèce ne survivraient pas à un tour avec lui, ni à son ‘gourdin’. Il nous transpercerait, nous dévorerait toutes crues… Un vent étrange, à la fois chaud et froid, s’engouffrait sous ma jupe et me projetait à terre. Belzébuth était à l’œuvre, et derrière lui je voyais un essaim de sorcières… Je n’en n’avais jamais parlé à Viggo, je ne lui avais d’ailleurs rien raconté sur mon enfance, mais il est vrai que jamais auparavant cela ne m’était revenu en mémoire. »

Le texte de Sara Stridsberg [15], une des jeunes écrivains suédoises les plus en vue (lauréate du Prix du conseil Nordique pour La faculté des rêves (traduction chez Stock, 2009 – ainsi que Darling River, 2011), se prête plus difficilement au résumé. Retenons en quelques passages relevant du thème de l’érotisme :

« C’était un jeu, il était innocent, il me seyait à merveille. Et dans le jeu que je jouais, mon père était mon proxénète et sa main sur mes fesses un parfait ornement dans un décor identiquement parfait où je lançais de longues et hâves œillades bambiesques à tous les hommes en tenue de tennis qui passaient à proximité. Je me creusais les joues pour les avoir le plus caves possible, me mordillais les lèvres… et, tous autant qu’ils étaient, ils adoraient ça. Ils crissaient des dents de jalousie… »

« Les petits poils blonds de mes bras se hérissaient avec agressivité face aux effleurements de l’infirmière, mon slip était froid et humide, c’était toujours ce même été de malheur et de claustrophobie, l’appartement de George semblait à chacune de mes incursions plus intact que la fois précédente, le lit n’était toujours pas fait, les draps portaient toujours l’empreinte de nos corps. Je m’allongeais près du lit, à même le plancher, clignant des yeux, attendant qu’il enfonce la clé dans la porte. Si d’aventure il devait revenir, je pourrais alors lui donner des leçons de piano, nous pourrions nous asseoir sur le balcon vêtus de nos seuls sous-vêtements, je pourrais pousser ces gémissements qu’il adorait. »

« Les infirmières m’ont lancé des regards apitoyés en me regardant passer pendant qu’elles étaient occupées à fumer dans leurs blouses moulantes, mais elles ne me touchaient plus depuis qu’elles s’étaient aperçues que j’affectionnais leurs effleurements. »

« Le bouc de Babelsberg, voilà comment George se surnommait tandis que j’étais une Leni Riefenstahl fardée d’une épaisse couche de maquillage de théâtre et que nous faisions l’amour partout dans l’appartement. Nous faisions l’amour, j’étais juchée sur lui et je l’aimais tellement que mon pubis se contractait comme une méduse lorsque je humais son odeur et me cambrais si bien que mes cheveux longs me dégringolaient dans le dos et lui chatouillaient les cuisses. »

Nous avons choisi de produire ces citations en songeant à la typologie établie par Denis Marion dans son essai sur l’œuvre cinématographique de Bergman quand il en recense les thèmes  (Ingmar Bergman - Gallimard, Idées, 1976), parmi lesquels figure l’érotisme, et dont la plupart traversent les nouvelles de Masterclass : Dieu et le problème du mal / La crise du monde contemporain / L’érotisme / L’enfer du couple / L’engendrement / Le masque ou Persona / Le drame mental / L’art / Le pessimisme.

Dressons un tableau de correspondance entre quelques uns de ces thèmes et les nouvelles du recueil….

Masterclass-tableau.JPG                          


[16] Deux adolescents noirs, confrontés à la violence.

A la sortie d’un concert organisé dans la MJC d’une ville de suède, Camilla est agressée par un couple de camés. L’homme a bu, mais pas seulement, et est extrêmement violent. La femme « porte une veste en cuir rouge déteint, un collant léopard et des cuissardes de Vampirella, comme pour pêcher la truite ». L’homme presse Camilla contre un rideau de fer en beuglant : « Sale pétasse, je vais te retourner ! sale pute ! T’es une pétasse de négresse, hein ? Tu crois que tu vaux mieux qu’une bite dans le cul ? ». Les adolescents qui accompagnaient Camilla sont tétanisés par la peur, seul le jeune noir fait face à l’agresseur, encaisse des coups et des injures mais parvient à le faire lâcher prise et déguerpir.

Le groupe de jeunes attrape un métro, puis chacun rentre chez soi. Le jeune black repense à ses amis : « J’ai beau m’appliquer, je ne serai jamais un des leurs. » … « le contenu de son estomac se vide sur le trottoir. »

[17] Le jumeau survivant.
.
Il y avait deux frères, des jumeaux. L’un deux est mort. Ils étaient pianistes, jouaient ensemble,  

 

« ne faisaient qu’un, deux mains pour un même corps ; à présent il ne restait que la main gauche, le corps avait perdu son équilibre… Parfois il s’assied à sa place habituelle et joue sa propre partie, seul, comme si son frère était là. Musicalement, c’est indépassable à ses yeux, mais inimaginable lors d’un concert : on ne peut tout de même pas demander au public de se souvenir d’une interprétation entendue jadis et de se satisfaire d’un fragment, d’une simple parcelle d’un tout parfait. »

Une amie, pianiste elle aussi, tente de lui apporter son soutien. Elle joue quelquefois pour lui : « Elle était douée, nul doute là-dessus, techniquement irréprochable, et lorsqu’ils s’exerçaient tous les deux, le résultat était convenable- mais rien à faire, quelque chose clochait. »…Maintenant elle joue la Sonate N°10 de Scriabine… « Si le jeu de la pianiste avait un défaut, ce serait peut être son côté trop ostensiblement virtuose… »« Il n’avait jamais été passionné par Scriabine, mais elle était habile. Levant la main qui reposait sur son genou, il applaudit : de sa main gauche, la seule qui restait. »

Ainsi se referme le recueil, ouvert sur une première leçon de musique [1], lors de laquelle :

« Le professeur sort son instrument de l’étui…Son jeu ressemble à son discours : brillant, détaché, presque blasé, et pourtant d’une grande musicalité… Sous ma lourdeur je sens bouillonner la colère contre ses tons scintillants. Je le sais maintenant : si cet homme ne cesse pas de jouer je me lèverai de ma chaise et je quitterai la salle, ou bien je me mettrai à hurler en plein quatuor de Mozart… »

Une scène de Sonate d’automne, de Bergman, fait une sorte d’écho à celle-là : Liv Ulman interprète un peu gauchement un nocturne de Chopin. Sa mère, concertiste professionnelle l’exécute ensuite, avec une maîtrise technique irréprochable, mais l’on ne peut s’empêcher de faire abstraction de sa rigueur presque inhumaine, de la dureté de la mère pour sa fille.



Remarques finales

Une internaute (puisqu’il s’agit probablement d’une femme), retient que Masterclass aborde les thèmes suivants : cruauté, dérision, bêtise, mélancolie, absurde, tendresse, humour, étrangeté.

Soit.

A propos de [7], dont le titre « Potentiel » renvoie à celui de l’article de journal « les hommes sont tous des violeurs potentiels » qu’Iris met sous les yeux de son mari, elle exprime ceci :

Ninni Holmqvist entretient un humour à froid dont son narrateur fait les frais, si effrayé à l’idée d’être un « homme objet » manipulé par des séductrices retorses telles sa femme, sa maîtresse et ses filles, qu’il se vautre lourdement dans la goujaterie, promeut les clichés les plus éculés sur l’incompréhension naturelle et insurmontable entre les hommes et les femmes et termine sa journée de bovin comme un pauvre Caliméro victime de sa propre bêtise, la queue (piteuse) entre les jambes…

C’est à mon avis - comment dirait-elle ? - un peu « lourd », et symptomatique de la difficulté de comprendre l’autre.

Pour ma part je retiendrai la grande maîtrise des auteurs présents dans le recueil. Leur capacité à produire des textes resserrés et denses, l’économie avec laquelle ils ouvrent sur des univers que le lecteur peut s’approprier, imaginer, compléter…leur manière de nous présenter des âmes souvent tentées par l’introspection, parfois le désarroi, et tant d’autres attitudes d’une effrayante ou merveilleuse universalité.

Des auteurs sachant surprendre, par exemple en présentant des situations où certains rôles s’inversent, sont intervertis :

La petite fille [3] habille sa mère pour qu’elle assiste au repas de noël en famille, elle lui fait un cadeau (un flacon pour faire des bulles de savon), n’en reçoit pas elle-même,

Le père virtuel [9] a développé un instinct « ma-pa-ternel » et s’est fait abuser par une jeune femme a-normale (assez proche du personnage d’un autre film de Bergman : Monika)

La femme âgée [12] s’évertue à veiller sur ses proches, à s’inquiéter de leur santé, leur rend la vie impossible, et devient pour eux une sorte d’agent pathogène.

Ou encore (mais cette fois l’interprétation est un peu forcée) le violoniste [1] dépasse le maestro, dans la mesure ou celui-ci est dans la représentation, très soucieux de son image, alors que les derniers mots du musicien consistent en : « La lourdeur persiste mais je m’en fiche, je joue. Et, à mon grand étonnement, je découvre que je suis au cœur de la musique ».


Thierry, AS Éd.-Lib.


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Published by Thierry - dans Nouvelle
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18 mars 2012 7 18 /03 /mars /2012 07:00

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Jean-Marie Gustave LE CLÉZIO
Ritournelle de la faim
Gallimard, collection Blanche, 2008
Collection Folio, 2010
 



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
Jean-Marie Gustave Le Clézio
 
Jean-Marie Gustave Le Clézio est né le 3 avril 1940 à Nice. Il possède une double identité : française pour la langue et mauricienne pour la culture car il descend d’une famille émigrée à l’Ile Maurice. Pour l’anecdote, il a commencé à écrire à l’âge de sept ans, dans le bateau qui le conduit au Nigeria pour rejoindre son père resté pendant la Seconde Guerre mondiale comme médecin. Puis, à 23 ans, il publie son premier roman, Le Procès-verbal, qui obtient le prix Renaudot. Ses premières oeuvres sont marquées par une recherche formelle qui les apparente au Nouveau Roman ; c’est notamment le cas pour Le Déluge et La Guerre, par exemple.

En 1967, il est envoyé en Thaïlande dans le cadre du service de Coopération mais il dénonce la prostitution enfantine. Il est alors muté au Mexique. A cette occasion, il participe à l’organisation de la bibliothèque de l’Institut français d’Amérique Latine et il étudie le maya et le nahuatl (langue parlée par les Nahuas, groupe ethnique dont les Aztèques faisaient partie). À partir de 1970, il partage pendant quatre ans la vie des indiens au Panama ; ce qui va beaucoup influencer sa pensée et son œuvre.

À la fin des années 70, son style change et ses romans sont marqués par la culture amérindienne, les mythes et l’onirisme. Ils deviennent alors plus personnels et autobiographiques.  En 1980, il publie Désert et reçoit le prix Paul Morand décerné par l’Académie Française. Jean-Marie Gustave Le Clézio est d’ailleurs le premier à recevoir ce prix. En 1990, il fonde la collection « L’aube des peuples », chez Gallimard, qui publie des textes mythologiques, traditionnels et anciens.

Le roman Ritournelle de la faim est publié en 2008. Jean-Marie Gustave Le Clézio reçoit le Prix Nobel de littérature la même année. En 2009, la légion d’honneur lui est attribuée et un an plus tard, le ministre des affaires étrangères mexicain lui décerne « l’Aigle aztèque » en tant que « spécialiste des civilisations antiques mexicaines ».

Tout dernièrement, les 4 et 25 novembre 2011, Jean-Marie Gustave Le Clézio était le grand invité au musée du Louvre pour présenter les cultures et traditions absentes du musée telles que celles d’Haïti, de l’Océan Indien, d’Afrique, du Japon et du Mexique. Il vient également de publier un recueil de nouvelles Histoire du pied et autres fantaisies.



Ritournelle de la faim
 
Le roman débute par une épigraphe qui est une partie du poème « Fête de la faim » de Rimbaud.

« Ma faim, Anne, Anne,
Fuis sur ton âne.
 
Si j’ai du goût, ce n’est guères
Que pour la terre et les pierres.
Dinn ! dinn ! dinn ! dinn ! Mangeons l’air,
Le roc, les charbons, le fer.
 
Mes faims, tournez. Paissez, faims,
Le pré des sons !
Attirez le gai venin
Des liserons. »



Le récit est divisé en trois parties nommés « La maison mauve », « La chute » et « Le silence »

« La maison mauve »
 
Éthel Brun, petite fille de dix ans, visite l’exposition coloniale avec son grand oncle mauricien Samuel Soliman. Pendant cette exposition, il lui montre la maison qu’il souhaite faire construire sur son terrain, c’est la maison mauve du pavillon de l’Inde.  Cependant, trois ans plus tard, Samuel Soliman meurt sans que la maison mauve soit construite. L’héritage revient à Éthel mais Alexandre, le père d’Éthel, fait établir des papiers pour gérer l’héritage. Pensant à tort que la construction de la maison mauve va continuer avec l’intervention de son père, Éthel, qui a quinze ans, signe les papiers.

Parallèlement à cela, Éthel rencontre Xénia à l’école et les deux petites filles deviennent amies. Xénia est issue d’une famille russe dans la misère et souhaite ne pas devenir mendiante. Elle prend également le dessus dans leur amitié. Alexandre organise des conversations de salon avec des membres de sa famille tels que sa femme Justine ou la tante mauricienne Willelmine, avec son entourage et avec des industriels. Alexandre souhaite qu’Éthel soit présente même si elle n’aime pas cela. Les sujets de conversation tournent autour du quotidien, du voisinage ; des propos à la gloire du personnage d’Hitler,  parfois antisémites, sont  tenus. Lors de ces conversations, Éthel rencontre Laurent Feld, Anglais d’origine juive et fils d’un ami de son père.



« La chute »

À dix-huit ans, Éthel apprend qu’un immeuble va être construit sur le terrain de son grand oncle. C’est donc la fin de son espoir de voir construire la maison mauve. Elle décide alors de prendre le projet en main pour enlever tout le superflu et toute décoration. L’immeuble est alors vendu car la famille est ruinée. Les conversations de salon révèlent des arnaques. C’est donc la chute sociale de la famille Brun.

Éthel et Laurent tombent amoureux mais le jeune homme doit partir à la guerre. C’est en quelque sorte, la chute de leur amour naissant. En revanche, Xénia se marie avec un homme riche prénommé Daniel. 


« Le silence »
 
En 1942, Éthel conduit ses parents à Nice car ce sont des réfugiés. Ils connaissent la faim et tentent de récupérer des feuilles de légumes afin de préparer de la soupe mauricienne. La famille doit ensuite se réfugier dans la montagne. Éthel aide ses parents malades dans cette quête. Le silence sur la faim et la pauvreté suit la chute sociale de la famille. Il n’y a plus de conversation de salon. Alexandre mais aussi Justine sont réduits au silence. Le premier va mourir.
 
Plus tard, Éthel revoit Laurent qui lui demande de vivre avec lui. Ils se marient et retournent à Paris pour leur lune de miel avant de partir s’installer à Toronto. À Paris, Éthel reprend contact avec Xénia. Elles se revoient lors d’une entrevue à la terrasse d’un café. Xénia a changé, elle est arrogante et méchante. La conversation est pleine de silences et ce silence va s’imposer dans leur relation car Éthel sait que c’est la dernière fois que les deux anciennes amies se voient.
 
Éthel attende un enfant mais comme elle n’en est pas certaine, elle ne l’a pas annoncé à Laurent. C’est une sorte de silence momentané sur l’heureux événement qu’attend le couple.



Extraits du prologue
 
« Je connais la faim, je l’ai ressentie. Enfant, à la fin de la guerre, je suis avec ceux qui courent sur la route à côté des camions des Américains, je tends mes mains pour attraper les barrettes de chewing-gum, le chocolat, les paquets de pain que les soldats lancent à la volée. Enfant, j’ai une telle soif de gras que je bois l’huile des boîtes de sardines, je lèche avec délices la cuiller d’huile de foie de morue que ma grand-mère me donne pour me fortifier. J’ai un tel besoin de sel que je mange à pleines mains les cristaux de sel gris dans le bocal, à la cuisine.
[…]
Cette faim est en moi. Je ne peux pas l’oublier. Elle met une lumière aiguë qui m’empêche d’oublier mon enfance. Sans elle, sans doute n’aurais-je pas gardé mémoire de ce temps, de ces années si longues, à manquer de tout. Être heureux, c’est n’avoir pas à se souvenir. Ai-je été malheureux ? Je ne sais pas. Simplement je me souviens un jour m’être réveillé, de connaître enfin l’émerveillement des sensations rassasiées. Ce pain trop blanc, trop doux, qui sent trop bon, cette huile de poisson qui coule dans ma gorge, ces cristaux de gros sel, ces cuillerées de lait en poudre qui forment une pâte au fond de ma bouche, contre ma langue, c’est quand je commence à vivre. Je sors des années grises, j’entre dans la lumière. Je suis libre. J’existe.

C’est d’une autre faim qu’il sera question dans l’histoire qui va suivre. »



La dimension autobiographique

La dimension autobiographique est perceptible juste après le récit dans une partie nommée « Aujourd’hui ». On y retrouve le « je » du prologue. Le narrateur se rend au Vel d’Hiv car il en a entendu parler par sa mère. Ainsi, un parallèle est établi d‘une part entre l’auteur Jean-Marie Le Clézio et le narrateur et d’autre part entre sa mère et Éthel. Ce parallèle est souligné par le fait que le personnage d’Éthel attend un enfant.

Avec ce roman, Jean-Marie Gustave Le Clézio rend hommage à sa mère comme l’indique la dernière phrase : « J’ai écrit cette histoire en mémoire d’une jeune fille qui fut malgré elle une héroïne à 20 ans ». Ritournelle de la faim rappelle le roman  L’Africain publié en 2004 en hommage à son père. De plus, le « je » narratif du prologue renvoie à l’auteur et « l’autre faim » à celle que sa mère et sa famille ont connue pendant la Seconde Guerre mondiale.
 
Malgré cela, il y a un décalage dans la chronologie car l’auteur est né en 1940 et l’enfant d’Ethel serait né après 1942. Cependant, des éléments de similitude sont à noter. C’est le cas de lieux tels que Nice et l’île Maurice présente à travers la culture et les origines mauriciennes de la famille. De plus, le père de Jean-Marie Gustave Le Clézio était chirurgien au Nigeria pendant  la Seconde Guerre mondiale. Le personnage de Laurent Feld est quant à lui engagé dans l’armée de terre britannique.



L’épilogue et le thème de la musique

« Les dernières mesures du Boléro sont tendues, violentes, presque insupportables. […] Ma mère, quand elle m’a raconté la première du Boléro, a dit son émotion, les cris, les bravos et les sifflets, le tumulte. […] ma mère m’a confié que cette musique avait changé sa vie. […] Le Boléro n’est pas une pièce musicale comme les autres. Il est une prophétie. Il raconte l’histoire d’une colère, d’une faim. Quand il s’achève dans la violence, le silence qui s’ensuit est terrible pour les survivants étourdis. »

L’épilogue concerne donc les dernières mesures du Boléro de Ravel. Ce compositeur est également présent dans une conversation de salon lors de laquelle Éthel participe vivement et indique ainsi l’affection qu’elle porte à son œuvre musicale.
 
« Willelmine : Ah non, ne mélangez pas ! Mozart, Schubert et Hitler, ça ne va pas ensemble ! (Rires.)

Talon : Pourtant vous avez lu comme moi dans la presse l’accueil qu’on lui a fait lors de la représentation des Maîtres chanteurs à Nuremberg, le chancelier a été ovationné, ce n’est pas à Paris que ça arriverait, je n’invente rien !


Chemin : Parce que nous sommes en pleine décadence, Debussy, Ravel, et cætera.
 
Ethel a bondi : " Ce n’est pas vrai, vous n’y connaissez rien, Ravel est un génie et Debussy… " Elle a des larmes dans les yeux, et Laurent lui serre la main pour lui dire son soutien. »
 
Le Boléro dit la colère et la faim. Or, Éthel connait la colère lors de la construction de l’immeuble sur le terrain de son grand oncle ainsi que la faim pendant la période de guerre. De plus, le roman évoque la fin violente du Boléro, suivie du silence, ce que reprend la composition du roman et les histoires des personnages à travers la chute qui précède et entraîne le silence.

Le thème de la musique est également présent dans le titre Ritournelle de la faim car une ritournelle est une courte phrase musicale dont on fait précéder chaque couplet d’une chanson. Le lien entre le Boléro et la ritournelle est que, dans le Boléro, une ritournelle est présente en introduction, à la séparation de chaque thème et en conclusion ; soit environ vingt fois dans tout le morceau dont huit en arrière-fond musical. La ritournelle est donc la clé de voûte du Boléro. Dans le roman, ce sont les thèmes de la guerre et de la faim qui sont à l’arrière-plan du récit.

 

 


La guerre

La préparation de la guerre apparaît dans les conversations de salon avec des propos antisémites et à la gloire d’Hitler prononcés notamment par les industriels Chemin et Talon.
 
« Chemin : Il faut dire qu’avec lui [Hitler] le pays a changé, j’ai un ami qui est allé à Berlin dernièrement, il dit que, depuis l’arrivée du chancelier, l’Allemagne est devenue propre et agréable, il y a des fleurs partout, même dans les fermes et les petits villages…
[…]
Talon : Tout de même, il a ouvert des plages sur la Baltique à un million de travailleurs, c’est mieux que ce qu’ont fait les socialistes, non ?
[…]
Chemin : En attendant, il emploie des termes que Blum n’a jamais osé dire à ses électeurs, il leur parle du progrès, de l’honneur du travail qu’il leur a rendu, vous imaginez un homme politique qui dirait cela chez nous !
[…]
Chemin : Il ose même dire des choses que les bolcheviks et les socialistes n’ont jamais dites, qu’il faut rendre leur dignité aux travailleurs manuels, que pour lui un ouvrier spécialisé fait un travail cérébral et un comptable à la banque un travail machinal.
[…]
Talon : En attendant, l’Allemagne se porte mieux que la France, elle s’est redressée ! »



Quant à la période de la guerre, elle est visible à travers ses conséquences qui sont la faim et la pauvreté. De plus, la famille Brun doit se réfugier en zone libre pendant la période d’occupation. Le texte insère également les décrets et lois antisémites interdisant la plupart des métiers aux juifs.
 
« Article premier, est regardée comme Juif toute personne issue de trois grands-parents de race juive ou de deux grands-parents si le conjoint est juif. Article deux : l'accès et l'exercice des fonctions publiques et mandats sont interdits aux Juifs, comme suit : 1°) chef d'État, membre du gouvernement, du Conseil d'État, du Conseil de la Légion d'honneur, de la Cour de cassation, des corps des mines, des ponts et chaussées, des tribunaux de première instance, des juges de paix ; 2°) agents des Affaires étrangères, préfets, sous-préfets, fonctionnaires de police nationale ; 3°) résidents généraux, gouverneurs et administrateurs des colonies ; 4°) corps enseignant dans son ensemble ; 5°) officiers de l’armée de terre, de l'air et de la marine ; 6°) agents de l’administration et des entreprises publiques. Les Juifs ne pourront en outre exercer les professions suivantes : rédacteurs ou administrateurs de journaux, de revues (sauf scientifiques), producteurs de films, metteurs en scène, scénaristes. Gérants de salles de cinéma ou de théâtre. Le décret est applicable sur l’ensemble du territoire, ainsi qu’en Algérie et dans les autres colonies.

    Signé : Pétain, Laval, Alibert, Darlan, d’Huntziger, Belin. »

La Seconde Guerre mondiale n’est pas omniprésente dans le récit mais elle est toujours en toile de fond et de plus en plus présente.



Éthel
 
Éthel Brun est donc issue d’une famille mauricienne bourgeoise. Elle aime peu ses parents mais tient beaucoup à son grand-oncle.  Tout au long du récit, le lecteur suit dix ans de la vie d’ Éthel. On la voit passer de l’enfance à l’adolescence où elle s’oppose à la construction de l’immeuble sur le terrain de Samuel Soliman et où elle connaît ses premier émois amoureux avec Laurent. Cependant, Éthel grandit plus vite que prévu avec la spoliation qu’elle subit, la guerre et la chute sociale de sa famille qu’elle doit alors aider. Puis, malgré tout ce qu’elle a vécu, Éthel passe à l’âge adulte où elle construit sa vie avec un mariage et un enfant à venir,  et l’exil à Toronto avec Laurent.



Le style
 
Le style de Jean-Marie Gustave Le Clézio est clair, sans surcharge. On se laisse porter par le texte. Le récit est intense avec des moments sombres mais le personnage d’ Éthel apporte une touche de lumière. Ritournelle de la faim est un très beau texte qui véhicule une émotion particulière.


Laetitia, 2e année Bib.-Méd.

 

 

 

 

LE CLÉZIO sur LITTEXPRESS

 

 

Le Clézio, La Guerre

 

 

Article de Marion sur La Guerre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

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 Article de Marion sur Onitsha.

 

 

 

 

 

 

 

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 Article de Gwenaëlle sur L'Africain.

 

 

 

 

 

 

 

 

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17 mars 2012 6 17 /03 /mars /2012 07:00

 

Rambharos-Jha-Bestiaire-du-Gange.gif

Auteur et illustrateur
Rambharos JHA
Titre : Le bestiaire du Gange
Titre original : Waterlife
Parution originale: 2011

Tara books Inde
Traduction de l'anglais :

Jade Argueyrolles
Éditeur :  Actes Sud junior
Parution France : 2011









Rambharos Jha nous propose un itinéraire dans l’État du  Bihar, à l'Est de l'Inde, à travers ses sérigraphies à la main et un voyage au cœur des poèmes classiques tamouls. Ceux-ci sont choisis, adaptés et traduits par Inquilob et V. Geetha puis traduits de l'anglais au français par Jade Argueyrolles. Sous chaque poème se trouve une légende qui précise le nom du poète et le titre du recueil dont il est extrait. Les sérigraphies sélectionnées par l'artiste sont réalisées sur un papier à grain de qualité, au toucher voluptueux. Le livre est entièrement réalisé à la main à Chennai, en Inde.



Rambharos Jha et les Peintures Mithila du Bihar
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Dans l’État du Bihar, la tradition veut que les murs et les cours des maisons soient peints, à l'occasion des festivités. Le béton devient alors une toile immense, un terrain de création. Sous les doigts des femmes (principalement), les lignes deviennent des formes, puis des animaux, des arbres, des hommes, un zoo tout entierart-mithila-01.jpg coloré, des scènes de la vie quotidienne prennent vie sur la pierre .Les couleurs utilisées sont issue s du milieu naturel : le jasmin donne l'orange, les feuilles de coton le vert, le curcuma le jaune, les feuilles de thé le marron et la suie le noir. S'ensuit un mélange avec d'autres pigments achetés au marché. On imagine alors les petites montagnes bleues, roses, blanches, violettes débordant de leurs pots, sur les étalages des marchands.

À la fin des années 1970, à la suite de la terrible famine du Bihar, cet art voyage des murs au papier pour pouvoir être vendu, faisant ainsi la renommée de celles qui décoraient les maisons, Ganga Devi, Jagadamba Devi, Sita Devi, pour les plus éminentes. Avec le temps, l'art du Mithila s'est développé en une grande variété de styles et de caractères, différenciés selon les régions et les castes. Actuellement, les plus grands artistes vivants sont  Pushpa Kumari et  Pradyumna Kumar.

Influencé par ces décors, Rambharos Jha devient illustrateur et fera à son tour revivre la tradition de Darbanga, sa ville de naissance et la capitale culturelle du Mithila. Il explique avec émotion : « Je passais des heures à les regarder travailler […] en mêlant les couleurs et les idées, les femmes créaient des dessins qui m’envoûtaient » . Il commence sa carrière en reprenant des scènes de la mythologie hindoue — par exemple le dieu Soleil, Krishna, divinité à la fois masculine et féminine —, il poursuit en reproduisant des dessins traditionnels comme l'étang aux lotus et Lekhobar (motif que l'on peint dans les chambres nuptiales). Son travail se fait vite remarquer ; son dessin Le Poisson jaune fut choisi pour paraître dans un ouvrage consacré à l'art du Mithila. Puis le travail de l'illustrateur évolue :

« [...] j'avais commencé à m'éloigner des mythes et des sujets conventionnels. Je voulais suivre mon propre instinct de création et témoigner, comme tout artiste, de mon environnement, de mon époque et du lieu dans lesquels je vivais. Cela ne signifiait pas me couper de la tradition, mais seulement laisser libre cours à mon imagination. L'utilisation de l'acrylique me permit de travailler de nouvelles couleurs, et c'est pendant cette phase expérimentale que je me suis mis à dessiner le milieu aquatique. Je dessinais des motif traditionnels comme le poisson, le lotus et la tortue, mais avec mes propres couleurs et selon mes propres inspirations. » (extrait du Bestiaire du Gange).

Une seconde influence lui vient de son père qui est alors impliqué dans un projet artiste et culturel visant à insuffler un nouvel élan aux traditions régionales et à aider des artiste à vivre de leur art.



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La poésie classique tamoul

La poésie tamoul est d'un style extrêmement bref qui rappelle les haïkus, elle se compose de une ou deux phrases à lire d'un seul souffle. Elle incite à la méditation, elle inspire une état de réflexion sur la nature et la vie. C'est avant tout une poésie de l'image, de l'instant voire de l'éphémérité qui demande le détachement de l'auteur du lecteur. Cet art très ancien, peu connu des Occidentaux, date du deuxième siècle avant notre ère ; les analyses pertinentes faites sur le sujet ne sont traduites qu'en anglais. Cependant nous pouvons évoquer le rôle important du poète Subramania Bharati,considéré comme le père du tamoul moderne, ayant insufflé une vie nouvelle à cette langue rigide et formelle. Il est l'auteur de poèmes lyriques tels que « Kuyil Pattu », sorte de chanson mystique qui célèbre le coucou indien.

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Conclusion


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 Le Bestiaire du Gange est à la fois un bestiaire, un imagier, un recueil de poèmes et un livre d'art. Pour toutes ces facettes, ce livre peut être apprécié par les enfants et par un public bien plus âgé. Pour ma part, je pense que cet ouvrage a une réelle qualité d'objet d'art, ayant sa place dans les rayons pour adultes et non exclusivement dans la littérature jeunesse comme Actes Sud nous le propose.


 

 

Valérie, AS Éd.-Lib.

 


 

Liens

 

Une vidéo pour découvrir les techniques de fabrication des ouvrages de l'éditeur indien TARA BOOKS et des extraits du livre sur  le site d'Actes Sud Junior.

 

Présentation et interview de Rambharos Jha (en Anglais) sur le  blog des éditions TARA BOOKS

 

 Les peintures Mithila du Bihar.

 


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16 mars 2012 5 16 /03 /mars /2012 07:00

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Mary W. SHELLEY
Frankenstein ou le Prométhée moderne
 traduction de Joe Ceurvorst

Livre de poche, 2009

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'auteur

Mary Wollstonecraft Shelley est née le 30 août 1797 à Somers Town, un faubourg de Londres. Femme de lettres anglaise, Elle était romancière, nouvelliste, dramaturge, essayiste, biographe et auteur de récits de voyage. Mais elle est surtout connue pour avoir écrit Frankenstein ou le Prométhée moderne, son premier roman qui la rendra aussi connue que son mari, Percy B. Shelley, poète et philosophe. Elle est morte d'une tumeur au cerveau en 1851.

En mai 1816, les Shelley passent l'été en compagnie de quelques amis (le poète Lord Byron et sa compagne Claire Clairmont ainsi que John Polidori) près du Lac Léman. Pendant cet été, ils discutent des expériences du poète et naturaliste Erasmus Darwin, dont on disait qu'il avait réussi à faire revivre de la matière morte et du galvanisme (stimulation des muscles par électricité). C'est lors d'un soir d'orage que Byron lancera une idée: « écrivons chacun une histoire de fantôme ». C'est ainsi que Polidori écrivit sa nouvelle « Le Vampire » précurseur de Dracula de Bram Stocker et que Mary commencera l'écriture de Frankenstein, inspirée par un des ses cauchemars.



Le livre

Histoire

L'histoire commence avec quelques lettres de Robert Walton, un homme qui explore le Pôle Nord à bord de son bateau. Walton est extrêmement surpris de recueillir un jeune étudiant sur la banquise. Cet étudiant se nomme Victor Frankenstein. Il est très affaibli et semble porter un lourd secret mais, se sentant en confiance, il décide de se confier à Walton, tout en le prévenant que son histoire est extrêmement difficile à croire.

On entend alors la voix de Frankenstein qui raconte son enfance, sa rencontre avec Elizabeth (une orpheline que sa famille a adoptée), ses études et les raisons qui l'ont poussé à créer un monstre. Il parle alors de la « naissance » de la créature comme du début de sa descente en enfer. Il décide de retourner auprès de sa famille mais apprend à son retour l'assassinat de son jeune frère William. Pour lui, le meurtrier est évidemment le monstre, mais il ne peut rien prouver, ni en parler, craignant, à juste titre, de paraître fou. Il décide donc de s'isoler dans les Alpes et tombe ainsi sur sa créature. Elle lui demande d'écouter son histoire. Le lecteur passe alors dans la subjectivité du monstre qui raconte son exil dans la forêt et ses tentatives d'approche des humains. Malheureusement il se fait toujours rejeter à cause de son apparence et entretient ainsi une haine à l'égard des hommes. Cependant, il ne sait quelle attitude adopter envers son créateur : haine ou amour. Il lui propose donc un marché : ou bien le jeune homme lui crée une compagne avec qui il s'isolera, ce qui le comblera de bonheur et lui fera oublier sa haine des humains, ou bien Frankenstein refuse et, dans ce cas, le monstre tuera ses proches jusqu'au dernier, par vengeance envers cet homme qui n'assume pas sa « paternité ».

Tout d’ abord Frankenstein accepte et repart à Ingolstadt mais il est tourmenté par cet accord. Peut-il faire confiance au monstre ? Créer un autre monstre femelle permettrait leur reproduction et cela ne condamnerait-il pas l'humanité ? Ne vaudrait il pas mieux que le scientifique meure en essayant de tuer le monstre ? Il décide donc de rompre le marché, se résignant à la mort et à la destruction du monstre. C'est ainsi qu’il se lance à sa poursuite, ce qui le conduit au Pôle Nord.



Analyse

Il y a tellement de thèmes abordés dans Frankenstein qu'il est difficile de croire que Mary Shelley l'ait écrit par simple inspiration d'un cauchemar ; de nombreuses personnes ont cherché ce qui aurait pu influencer (consciemment ou inconsciemment) son écriture (exemple,  cet article sur Bibliobs). La liste est donc assez longue :

– L'amitié et l'amour. Dès le début de l'histoire, Walton se plaint dans ses lettres de ne pas avoir de véritable ami avec qui partager ses angoisses, ami qu'il rencontrera en la personne de Victor. Victor parlera aussi de ce sentiment quand il évoquera Clerval, son ami d'enfance. Et en ce qui concerne l'amour, la relation entre Victor et Elizabeth.

– Les dangers de la science. Tout au long de ses travaux, Frankenstein ne se rend pas compte de l'horreur de ce qu'il est en train de créer, il ne pense qu'à percer le secret de la vie pour éviter de revivre la douleur de la mort de sa mère. Malheureusement il ne se rend compte des conséquences de ses actes sur l'Humanité que lorsqu'il commence à perdre tous ceux qui lui sont chers.

– La religion. Créer un être par soi-même, c'est se prendre pour Dieu (ou Prométhée, celui qui vola le feu sacré de l'Olympe pour le donner aux mortels dans la mythologie grecque). Dans le récit, on peut donc assimiler Frankenstein à Dieu et la créature à l'Homme, et cette distribution pourrait cacher une question : l’Homme ne pourrait-il pas égaler Dieu ?

– La famille. Les Frankenstein sont extrêmement soudés ; leur servante, Justine Moritz, en fait entièrement partie ainsi que la jeune Elizabeth, une orpheline recueillie par Mme Frankenstein et que Victor considère comme sa cousine.

– La frontière très mince entre amour et haine. La créature ne sait que penser de son créateur et lui demande une preuve, une action qui pourrait guider son attitude. Cette ambiguïté est très nette dans le passage où la créature surveille pleine d'espoir l'avancée des travaux de Frankenstein.

– L'injustice, les apparences et les préjugés. La créature est rejetée à cause de son apparence alors qu'elle est si l'on peut dire innocente comme un bébé qui vient de naître et le livre comporte aussi beaucoup d'accusations injustes (contre Justine Moritz, la servante des Frankenstein, contre Victor, pour le meurtre de Clerval et contre la créature, alors qu'elle se manifeste aux humains).

– Le devoir parental et l'éducation. La façon dont Frankenstein abandonne le monstre est comparable au comportement d’un père qui abandonne son fils, le laissant ainsi sans aucune notion de bien et de mal et sans aucun repère dans la vie.

– La condition de la femme. Lorsque la créature demande à son créateur de lui fabriquer une compagne, il lui fait presque comprendre que la seule utilité d'une femelle serait de lui tenir compagnie et de l'empêcher de se sentir seul. Shelley a sûrement essayé de dénoncer la vision qu'on a des femmes à son époque.

– Les sentiments. On s'interroge sur la part d'humanité de la créature ; elle ressent des sentiments comme la solitude, la haine, l'envie, la tristesse, le désespoir, etc. À partir de là, on peut se poser une question : les créations des humains peuvent-elles avoir des sentiments ? Voire égaler l'Homme ? Par création humaine, Shelley entendait la créature mais bien des années après la problématique peut s'étendre aux robots, question sur laquelle bien des écrivains de SF se sont penchés comme Asimov dans le cycle des Robots ou L’Homme bicentenaire et Dick dans Do androids dreams of electric sheeps ?



Conclusion

J'ai acheté et lu ce livre parce que, d'une part, je ne pouvais pas passer à côté – c'est un des ouvrages de base de la Science-fiction – et que, d’autre part, j'ai été intrigué par la quatrième de couverture : « [...] paradoxalement, le succès même de l'œuvre a contribué à en masquer le souvenir derrière l'arsenal souvent factice du cinéma d'épouvante » ; j'ai trouvé cela étrange, je croyais connaître l'histoire.... En effet, Frankenstein fait partie de ces personnages qui sont sortis de leur histoire pour devenir des personnages de la culture populaire, comme Sherlock Holmes ou Robinson Crusoé. Je m'imaginais donc un savant fou créant un monstre dans un château avec l'aide d'un assistant difforme, le fameux « Il est vivant ! » et la population du village voisin brandissant torches et fourches pour pourchasser Frankenstein et sa créature à la démarche saccadée... mais cette histoire n'est pas celle du livre. J'ai donc été extrêmement surpris de découvrir un Victor Frankenstein certes fou mais surtout obsédé par la vengeance, complètement désespéré et une créature bien plus humaine qu'on n’aurait pu l'imaginer.


Alexis, 2e année Bib.-Méd.

 


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15 mars 2012 4 15 /03 /mars /2012 08:24

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Darina AL-JOUNDI
Mohamed KACIMI
Le jour où Nina Simone à cessé de chanter
Actes Sud

Collection « Bleu », 2008

Babel, 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

«– Arrêtez ce coran de malheur !


Je ne sais pas pourquoi j'ai crié. Mais je devais crier pour ne pas trahir la promesse faite à mon père : ne laisser personne lire le Coran à son enterrement. »


Le jour où Nina Simone a cessé de chanter est un roman autobiographique. La narratrice, Darina Al-Joundi, a confié le récit de sa vie à l’écrivain Mohamed Kacimi. De cette collaboration est né un livre ainsi qu'une pièce de théâtre qui aujourd'hui encore est jouée par Darina Al-Joundi.

Son histoire tient en 158 pages. Elle commence à sa naissance, en 1968, à Beyrouth, au Liban. Elle raconte son enfance et son éducation en contradiction avec les valeurs traditionnelles de son pays. Nous sommes au Liban, dans un pays en majorité musulman et déchiré par des guerres de religions. Chacun a sa place et surtout un rôle, imposé par la société.

Darina Al-Joundi  va sortir de ce moule dès son enfance. Son père, fervent laïc et anticonformiste, va l’élever dans le but d'en faire une femme libre, même si cela déplaît à son entourage ou le choque. Il va lui transmettre ses valeurs spirituelles, politiques ainsi que son mode de vie en contradiction avec sa société. Le but donné à sa fille : acquérir les moyens de se défendre et de choisir comment construire sa vie. Les femmes ont un rôle défini, une image à tenir ; Darina n'en aura pas, dans la mesure du possible. Cependant, les choix de son père en matière d’éducation provoquent de vives réactions.

«  – Tu es fou,déjà que tu es athée tu veux en plus faire de tes filles des putes. Tu leur donnes des cours d'ivresse, tu n'a pas honte !


Mon père toujours hilare lui a lancé :


– Je n'en fais pas des putes, pépé, j'en fais des femmes libres. »

 

 

Ce qui nous marque, dans ce livre, c'est l'esprit de la narratrice, farouchement attachée à sa liberté et prête à mener sa vie comme elle l'entend. Ce sentiment est renforcé par l’écriture, tout aussi libérée, de ce témoignage. Les mots sont crus, pas de fioritures, c'est avec un langage familier que nous est racontée l’histoire. Cela permet entre autres aux lecteurs d’être au plus près des personnages et de se projeter dans les situations. Le récit est dur mais cela marque l'importance des faits racontés.
 
 On évolue dans l'histoire et les traditions d'un pays. À travers le récit, nous est dépeint le Liban, pays déchiré par les traditions, les règles sociales, les religions et surtout les guerres et les massacres. La violence présente rythme le récit et alimente la réflexion de la narratrice sur la violence, les conflits entre les hommes et sur leur folie.

« Le 6 décembre, son père, armé d'un arsenal, descend dans Beyrouth et exécute à lui seul soixante-quinze personnes […] Là, j'ai commencé à sentir que cette guerre allait transformer en loups à la fois les bourreaux mais aussi les victimes. »

 

 

 

La religion est très présente dans ce récit. Deux points de vue sont donnés au lecteur ; tout d'abord les rites ou coutumes sont décrits au plus juste, avec même beaucoup d'innocence et de naïveté. Mais aussi avec un certain recul ; on contemple la scène en même temps que la narratrice. Cependant, le côté critique est présent et interprété par le personnage du père. Celui-ci est souvent très dur et sans retenue.

« — Tout ça, c'est la faute aux religions, c'est ce foutu bon dieu qui fout la merde partout. Le jour où l'on transformera  en bordels les églises et les mosquées, nous serons tranquilles. »

 

 

 

En parallèle, on voit Darina  Al-Joundi grandir et nous raconter son histoire dans un récit « audacieux, impudique et bouleversant ». Malgré la dureté des faits racontés, le récit garde un côté bon enfant, et ce grâce aux nombreuses anecdotes que nous conte la narratrice. Elle nous fait partager ses sentiments mais aussi ses premières expériences sans retenue. Alcool, sexe, et relations, elle confie tout avec liberté.

 


Ce livre nous fait découvrir tout un univers à travers un esprit provocateur et farouchement attaché à sa liberté. Malgré une histoire assez noire, le récit est léger et facile à s'approprier.


Anne-Morgane, 1ère année Bib.-Méd.

 

 

 

 

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14 mars 2012 3 14 /03 /mars /2012 07:00

Kawabata-Yasunari-La-danseuse-d-Izu.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

KAWABATA Yasunari

川端 康成
La Danseuse d’Izu

伊豆の踊子

Izu no Odoriko, 1926

traduction de Sylvie Regnault-Gatier,

S.Susuki et H.Suematsu
 Albin Michel, 1973

Le Livre de Poche, 1985


 

 

 

 

 

 

 

 

Relativement méconnu en Occident, Yasunari Kawabata est pourtant un des écrivains majeurs du XXe siècle, autant dans le domaine littéraire japonais que dans le domaine littéraire mondial.

Le destin voulut qu’il soit contemporain d’une des périodes les plus douloureuses mais également les plus riches du Japon. Né en 1899 à Osaka et mort suicidé en 1972, il traversa les années guerrières nipponnes : guerre contre la Russie, expansionnisme militaire avec annexion de la Corée, invasion de la Mandchourie, attaque de Pearl Harbor et, par ce fait, entrée de l’état japonais dans la Seconde Guerre mondiale, occupation notamment de la Thailande, de l’Indonésie, de l’Indochine française, bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki, mise sous tutelle des États-Unis et, enfin, seconde ouverture économique et culturelle vers l’Occident.

Alors que le modèle d’un Japon traditionnel s’évertue à perdurer malgré tous les événements destructeurs qui forcent le changement et l’ouverture, Yasunari Kawabata et bien d’autres prôneront une démarche moderniste et feront en sorte, autant à travers leurs activités d’hommes de lettres que leurs écrits, de lier l’Orient et l’Occident.

Tous les traits caractéristiques de l’œuvre de Kawabata trouvent leur origine dans son enfance : son père, étudiant en médecine, était un fin lettré, il avait le goût de la poésie chinoise et de la peinture ; ses deux parents moururent en 1902 de la tuberculose, Yasunari n’avait que trois ans. Élevé par ses grands-parents paternels, il perdit également sa sœur et sa grand-mère sept ans après. Ne resta avec lui que son grand-père atteint de cécité ; ils tissèrent des liens très étroits. Féru de divination, c’est lui qui lui donna le goût du surnaturel et de l’irréel. Son dernier parent mourut en 1914, laissant cette fois le jeune Kawabata orphelin.

C’est cette même année qu’il rédige son premier opus littéraire, Jurokusai no nikki, Journal de ma seizième année, qu’il publie en 1925.

Recueilli enfin par son oncle, il entre à l’Université Impériale de Tokyo pour y étudier les littératures anglaise et japonaise et en ressort diplômé avec un mémoire intitulé Nihon shōsetsu shi shoron (Petite étude sur l’histoire du roman japonais).

Son activité littéraire commença bien avant son entrée à l’Université. Cette activité fut intense tout au long de sa vie et l’emmena même jusqu’au surmenage qui fut l’une des causes principales de son suicide : création d’un cercle libre de littérature moderne en 1919, rédaction d’articles de critique littéraire, traduction de Tchékhov, participation au comité de rédaction d’un mensuel nippon, fondation d’une revue avant-gardiste, Bungei jidai (« L’époque de la littérature ») dont l’orientation était ainsi définie : « le destin de ceux qui pensent au futur est d’abandonner le passé et de renoncer au présent », passion pour la photographie et le cinéma – il réalisa le scénario d’un film muet –, déplacements à travers le Japon pour écrire des chroniques de voyage, participation à la création de la société des hommes de lettres japonais, activités journalistiques durant la guerre, création d’une librairie (fonds de prêt de livres appartenant aux érudits) puis édition : il publiera une des plus belles rencontres de sa vie, une autre figure littéraire majeure de cette époque avec qui il entretiendra une correspondance de vingt-cinq ans, l’écrivain Mishima.

On lui décerne en 1952 le prix de l’Académie des Arts, dont il devient membre officiel, pour ses œuvres Nuée d’oiseaux blancs et Pays de neige (avec Le lac et Les Belles Endormies, elles font partie des œuvres les plus connues). Puis il obtient le Prix Nobel de Littérature en 1968 ; il est le premier écrivain japonais à recevoir ce prix de reconnaissance mondiale.

Après cette consécration, il continue ses activités littéraires et donne plusieurs conférences à Hawaï et aux USA ; il devient alors membre de l’Académie des Arts et des Lettres des États-Unis.

Sa santé reste précaire : il subit trois hospitalisations pour troubles de la vésicule biliaire, sevrage de somnifères et appendicite. Puis en 1972, plus discrètement que son ami Mishima, il finit par se suicider au gaz dans un petit appartement au bord de la mer ; il ne laisse ni testament ni explication.

Son œuvre et sa personnalité restent dans les esprits et les institutions : on érigea un musée commémoratif près d’Osaka et on mit en place le prix Kawabata de la nouvelle en 1999.

Au milieu de tout cela, il eut le temps de faire une promesse de mariage à l’âge de vingt ans à une jeune serveuse, Ito Hatsuyo ; un mois après, il rompit les fiançailles.
 
Cette femme resta cependant la femme idéale qui hanta pendant longtemps ses écrits jusqu’à ce qu’il la revoie dix ans après et qu’elle brise l’image idéalisée qu’il s’était faite d’elle ; son écriture en restera changée pour tout le reste de sa vie et se nourrira désormais de ses propres fantasme. Il se mariera en 1931 avec Matsubayashi Hideko.

Ses écrits sont avant tout autobiographiques et s’inspirent de faits réels. Ils sont hantés par la mort, la solitude, l’absence mais aussi l’érotisme et le surnaturel. Kawabata dessine avec pudeur et fragilité la tragique des sentiments humains et mènera jusqu’à sa disparition une quête obsédée du beau. Ses textes sont autant parés de tradition japonaise, à la fois élégante et tendre, que d’une certaine modernité occidentale avec la mise en œuvre, par exemple, de la subjectivité.

C’est de cette façon que Mishima parlera de l’écriture de son ami alors qu’il le recommande pour le Prix Nobel :

«  Les œuvres de Monsieur Kawabata allient la délicatesse à la fermeté, l’élégance à la conscience des tréfonds de la nature humaine ; leur clarté recèle une insondable tristesse, elles sont modernes quoique directement inspirées de la philosophie solitaire des moines du Japon du Moyen Âge. La manière dont l’écrivain choisit ses mots démontre à quelle subtilité, à quel degré de sensibilité frémissante peut atteindre la langue japonaise ; son style sans pareil est capable avec une promptitude infaillible, d’aller droit au cœur d’un sujet pour en exprimer la substance – qu’il s’agisse de l’innocence d’une très jeune fille ou de l’effrayante misanthropie du grand âge. »



La Danseuse d’Izu fait partie de ses écrits directement autobiographiques : c’est lors d’un de ses voyages dans la péninsule d’Izu, sur l’île de Honshu, que le jeune Kawabata rencontre une troupe de théâtre ambulant dans laquelle évolue une superbe danseuse ; la rencontre mêlée de féerie et d’esthétisme donne naissance à un puissant désir érotique ; la nouvelle nous décrit cette rencontre.

L’ouvrage choisi est donc un recueil de cinq nouvelles dont l’une porte le titre éponyme de « La Danseuse d’Izu » ; les autres récits s’intitulent « Élégie », « Bestiaire », « Retrouvailles » et « La Lune dans l’eau ». Ces nouvelles traitent chacune d’une histoire bien particulière mais sont liées par des traits communs : la plupart du temps, les personnages sont anonymes et les situations floues ; ce sont des histoires d’amour qui se créent, se renouent pour continuer ou se terminer et, toujours, une ombre de tristesse, de fatalité plane au-dessus d’elles.

Les protagonistes sont toujours à la recherche de choses perdues, frôlant parfois une marginalité extrême voire la folie. Mais cela toujours dans un silence et une discrétion typiquement japonais. Si nous devions donner une image qui reflète le fond de ses œuvres, nous prendrions la contemplation de quelques gouttes de sang sur la neige…


« La danseuse d’Izu » est la première nouvelle du recueil, la seule découpée en sous-parties, la plus longue et donc la plus importante de l’œuvre entière.

Elle semble placer le Japon en première ligne du fait tout d’abord de son ancrage géographique. Nous trouvons en effet beaucoup de toponymes (« Kofu », « Shimoda », « Oshima , « Yugashima ») ; la route suivie par les voyageurs est tellement bien décrite que nous pourrions la retracer sur une carte.

Cette nouvelle, tirée directement d’une expérience de vie de l’auteur, nous décrit le voyage réalisé par un jeune lycéen qui décide de se rendre à la péninsule d’Izu. Sa route croise celle d’une troupe de musiciens et d’artistes ambulants dans laquelle se trouve une superbe danseuse ; il ne peut que tomber amoureux d’elle. D’auberge en auberge, leur route commune sera donc pimentée par des regards à la dérobée, des parties de go, des soirs de musique, des silences parlant d’eux-mêmes mais jamais de mots ni de déclarations. Le jeune homme finira par quitter ses compagnons de voyage, ayant l’obligation de rentrer à Tokyo. Ce n’est que sur la plage, avant de prendre le bateau qu’un semblant de sentiment est sous-entendu, seulement par les gestes, jamais par la parole :

« Nous approchions de l’embarcadère quand je reconnus, sur la plage, la danseuse accroupie ; cette silhouette m’émut profondément. Elle ne fit pas un geste avant que je sois arrivé près d’elle ; alors elle baissa la tête en gardant le silence. Elle avait conservé son fard de la nuit précédente, et cela me rendit encore plus sentimental. Le trait rouge du coin des yeux prêtait une fermeté puérile au visage dont l’expression me parut courroucée. »

Paradoxalement, le jeune homme repart comblé et non pas attristé de cette expérience :

« Je me trouvais dans un état d’esprit si limpide, si beau qu’il me devenait loisible d’accepter avec naturel n’importe quelle gentillesse […] Je me réchauffais à la tiédeur du corps de mon compagnon et je laissais couler mes pleurs. Ma tête se résolvait en eau claire, qui s’écoulait sans rien laisser en moi ; et j’en éprouvais une douceur paisible. »

En effet, étant orphelin, il semble avoir trouvé, durant ces quelques jours passés en cette compagnie, toute une famille et cela en plus d’une attirance autant érotique qu’esthétique que nous voyons se créer sous nos yeux de lecteur au détour d’un chemin. On se trouve souvent dans cette position de spectateur ou même de voyeur avec Kawabata ; voyeur face à une beauté et une élégance de sentiments dissimulés.

L’image de l’orphelin reflète celle de l’écrivain à un âge similaire tout comme son besoin irrépressible de combler une absence et de sortir de lui-même :

« C’était à la suite de sévères réflexions sur moi-même que j’avais entrepris ce voyage dans la presqu’île d’Izu. Je ne pouvais plus supporter la mélancolie qui m’avait étreint lorsque j’avais observé combien mon caractère se trouvait aigri par ma situation d’orphelin. Le fait de paraître sympathique – dans le sens le plus courant du mot – à mes compagnons de route m’était "inexprimablement" précieux. »

Alors qu’elle est la nouvelle se nourrissant le plus de la vie de l’auteur, ce dernier semble avoir offert la première place au Japon dans ces lignes. Nous retrouvons en effet plus ou moins l’aspect de conte un peu fantastique, de voyage initiatique mettant ici en scène un adolescent partant seul sur les routes en pleine montagne. Cela peut nous rappeler certains écrits nippons décrivant un Japon moyenâgeux, mythique, traditionnel et typique. Et cette nouvelle sera, une fois de plus, la seule à nous offrir ce versant du Japon.

Terminons la présentation de ce récit par une image assez marquante dans l’histoire qui nous rappelle par moments la couleur un peu surnaturelle de l’œuvre de Kawabata…

« Devant moi, gonflé comme un noyé, pâle, un vieillard assis posait sur moi un regard morne, et ses yeux paraissaient décomposés jusqu’aux pupilles. Il était enseveli sous des paperasses, des sachets qui s’empilaient autour de lui. Je restai pétrifié, fasciné par cette apparition fantastique, par cette créature de la montagne dans laquelle j’avais peine à reconnaître un homme, vivant […] Depuis longtemps, cet homme vivait paralysé – totalement paralysé. Cet amas de papiers, c’étaient des lettres venant de divers pays, lui indiquant des traitements pour son mal, et ses tas de sachets, des emballages de produit pharmaceutiques qu’il avait pu faire venir de l’étranger. Chaque fois qu’il avait entendu parler de médications nouvelles par des voyageurs, ou quand il trouvait des réclames de drogues dans les journaux, il tâchait de se les procurer, vivant dans la contemplation de toutes ces lettres et de tous ces sachets, sans jamais consentir à ce qu’on en jetât un seul. Ainsi s’était, en quelques années, édifiée cette montagne. »



« Élégie »

Dans le dictionnaire, élégie est défini de la manière suivante : « poème lyrique exprimant une plainte douloureuse, des sentiments mélancoliques ; œuvre poétique dont le thème est la plainte ». Cette deuxième nouvelle du recueil est, de la même manière, résumée : un long monologue, une lettre adressée à un amant mort. Ici, Kawabata nous offre l’aspect poétique et lyrique de son écriture en abordant le thème d’un amour absolu qui dépasse toutes barrières terrestres ou physiques et qui, par la mort, permet à deux amants de se retrouver.

C’est une femme qui prend la plume et parle durant les treize pages de cette nouvelle : elle est en double peine ; elle a été quittée par celui qu’elle aime et lui-même après son mariage avec une autre quitte le monde des vivants. L’amante déchue adresse donc ces lignes à son amant parti. C’est un monologue qui pourrait autant être écrit qu’oral : l’écrit suit le fil de la pensée et emprunte sa forme ; les réflexions s’enchaînent sans transition et cela se reflète dans la syntaxe. Le récit de ce qui s’est passé entre ces deux êtres se voit entrecoupé d’interrogations métaphysiques et cosmogoniques déconnectées d’une certaine réalité pragmatique. Mais ces pensées sont en lien étroit avec la nature profonde de la narratrice, à savoir une femme qui communique avec l’au-delà :

« Assise sur vos genoux, je contemplais un bosquet de diverses essences qui se distinguaient très nettement, comme si l’on venait d’en redessiner les lignes, quand je remarquai une très légère coloration vers l’angle de la pelouse. Je me demandais si le soleil se reflétait sur la brume. Ma mère s’avançait vers moi.

À cette époque, je vivais avec vous, contre le gré de mes parents. Je n’en éprouvais guère de honte, mais pourtant, sous l’effet de la surprise, je me redressai légèrement. Ma mère appuyait la main gauche contre sa gorge, comme pour me faire comprendre quelque chose. Soudain, sa silhouette s’estompa.

Alors je me laissai retomber de tout mon poids sur vos genoux. Vous m’avez questionnée :

˜Est-ce à ta mère que tu penses ?
– Tiens, vous aussi vous l’avez vue ?
– Vue ?
– A l’instant, là !
– Où ?
– Là.
– Non, je n’ai rien vu. Que faisait-elle ?
– Elle vient de mourir. Elle est venue me l’apprendre. ˝

Je rentrai sur-le-champ chez mon père. La dépouille de ma mère n’avait pas encore été rapportée de l’hôpital. N’entretenant plus aucun rapport avec les miens, j’ignorais tout de son mal : un cancer de la langue. Voilà pourquoi sans doute, elle m’était apparue la main sur la gorge. Au moment précis de ma vision, elle avait expiré. »

Nous retrouvons ici l’attrait de Kawabata pour le surnaturel. C’est ainsi que le texte se trouve empli de références religieuses et spirituelles ; par la plume de la narratrice, nous explorons et goûtons à toutes les croyances et toutes les visions de la mort : croyances bouddhistes (transmigration), catholiques, grecques, égyptiennes (Chant de la Réincarnation, Livre des Morts), métempsycose, métamorphoses d’Ovide. Une grande volonté de donner une signification et une justification spirituelles aux événements physiques se fait sentir. Une remise en question de toutes les explications purement physiques et physiologiques de la vie et de la mort suit ce raisonnement.

« Quand une fleur se fane ici-bas, son parfum monte jusqu’au ciel ; alors la même fleur s’épanouit là-haut. Toute la matière du Pays de l’Esprit est constituée par les parfums qui s’élèvent de la terre. Si l’on y prend bien garde, on s’aperçoit que chaque objet, chaque être dégage, en mourant, en pourrissant, une odeur particulière : celle de l’acacia diffère de celle du bambou, celle du chanvre pourri de celle du drap en décomposition.

Quant aux âmes, elles ne se libèrent pas brutalement des cadavres (comme on le prétend de la boule de flamme des mânes), mais forment une sorte de filament que l’odeur aurait tissé, qui monterait au ciel pour y former le corps spirituel du défunt, à l’image de son corps physique abandonné. L’homme présenterait donc, dans l’au-delà, le même aspect qu’il avait sur terre. »

À travers une dimension spirituelle permanente et cet aspect absolu de l’amour, nous pouvons déceler une influence majeure : celle du romantisme. Quelques indices trouvés dans le texte nous permettent de confirmer cette impression, notamment des références comme Swedenborg, Dante et la Divine Comédie, Goethe, Chopin et toutes les allusions au courant spirite (attraction pour le monde des esprits et pour la communication avec l’au-delà) qui anima cette époque si passionnée du XIXe siècle. Par cette aura romantique, et en dehors des quelques mots de langue japonaise, étrangement, le texte semble dépourvu de tout « aspect nippon » et pourrait très bien passer pour un classique du romantisme occidental…

Enfin, ces lignes sont avant tout une réflexion sur « l’après » : comment vivre alors qu’il est parti ? La nouvelle se clôt sur des lignes assez énigmatiques mais qui nous laissent deviner que la narratrice veut avant tout se livrer à la métamorphose pour le retrouver ; aliénation psychologique ? Ou suicide ?

« À l’annonce de votre mort, j’ai frémi de crainte, et j’ai ressenti, plus fortement encore, l’envie de devenir une fleur sauvage. L’ardente légion des soldats de l’esprit, où s’engagent les âmes d’ici-bas et celles de l’au-delà, combat les modes de pensée de ceux que la mort ou la vie ont séparés ; lance un pont qui les relie ; anéantit enfin la tristesse que la mort dispense en ce monde. Voilà ce qu’affirment les spirites.

Moi, pourtant, plutôt que de recevoir des témoignages d’amour venant du pays de l’esprit ; plutôt que de me survivre, toujours amante dans l’Hadès ou dans la vie future, je préfère devenir avec vous une fleur de prunier vermeil, fleur de laurier-rose. Alors les papillons qui butinent le pollen nous uniront.

Alors je n’aurais plus besoin d’invoquer les morts, selon la navrante coutume des vivants. »



« Bestiaire »

D’une amante déchue et passionnée, nous passons au croquis d’un personnage tout à fait différent et singulier : un homme qui vit entouré d’animaux et non d’êtres humains. Un homme du monde du spectacle qui préfère la compagnie des animaux à celle des hommes :

« Serait-ce un effet de l’âge ? Voir des gens m’ennuie de plus en plus. J’aime peu les hommes ; ils me lassent vite. Pour les repas ou les voyages, je préfère la compagnie d’une femme.
– Alors marie-toi !
– Ce n’est pas possible non plus car je préfère, moi, les femmes froides – et qui le restent. Il m’est plus facile de leur parler, en affectant de ne pas remarquer leur indifférence. Je ne prends toujours comme domestique que des filles à l’air sévère.
– Voilà donc pourquoi tu élèves des animaux !
– Les animaux ne sont pas indifférents…En vérité, je ne pourrais supporter la solitude si je n’avais ces présences. »

Dans cette nouvelle, nous voici donc en présence de plusieurs épisodes où le rapport du personnage aux animaux nous est décrit : une relation quasi « boulimique » (il passera, par exemple, une journée entière à essayer de réanimer un oiseau à moitié mort). Sa maison est une véritable Arche de Noé et dès que certains de ses animaux meurent, ils sont aussitôt remplacés, lui procurant une joie immense :

«  Lui, pourtant, trouvait la vie tellement fraîche pendant les deux ou trois journées qui suivaient l’arrivée d’un nouvel oiseau ! Le ciel et la terre le comblaient ! Serait-il mauvais ? Nul être humain ne pouvait lui inspirer de sentiments analogues. »

En plus de son besoin incessant d’animaux, le narrateur se trouve être un spécialiste en matière d’histoire naturelle ; en effet, nous assistons souvent dans le texte à des descriptions très précises du monde animal. Mais tout cela ne l’empêche pas pour autant de faire acte d’une certaine froideur et cruauté envers ses prétendus protégés ; la violence qu’il manifeste est même banalisée. Paradoxalement, il est autant capable de tout leur donner pour les sauver que d’agir cruellement avec eux. Boulimie, violence, solitude insupportable, cruauté, Kawabata dresse avant tout, ici, le portrait d’un homme habité par un mal être profond, un dégoût d’un monde dans lequel il ne veut pas trouver sa place auprès des hommes. Sa vision de ceux-ci est d’ailleurs exprimée à travers celle des animaux :

« Prenons les chiens par exemple : après avoir eu des colleys, on continue de préférence avec la même race, comme on aime les femmes qui vous rappellent votre premier amour, au point de vouloir, pour finir, en épouser une qui ressemble à celle qu’on a perdue. Tout cela ne procède-t-il pas du même sentiment ? Vivre avec les animaux, c’est aimer seul, dans un libre orgueil. »

Une seule personne trouve reconnaissance à ses yeux : une jeune danseuse, Chikako. Leur rapport ne nous est pas présenté explicitement mais nous pouvons sentir une attirance toute particulière du narrateur pour elle. Mais même elle passe sous le filtre animal :

« Chikako ne pouvait donc être indifférente à son enfant, semblable en ce point, de la chienne. »

Alors que nous attribuons habituellement des comportements humains aux animaux, l’homme de la nouvelle utilise le schéma inverse.

De plus, ici aussi, les temporalités se chevauchent et nous assistons tout à la fin de la nouvelle à un retour en arrière durant lequel le narrateur nous fait partager un épisode marquant de sa vie : sa tentative de suicide qu’il vécut avec Chikako.
Alors qu’il ne semble avoir ni l’envie, ni le besoin d’être parmi les hommes ; ce narrateur semble également ne pas pouvoir mourir :

« Une dizaine d’années avant, il avait tenté de se suicider avec elle. À cette époque-là, il répétait à tout bout de champ qu’il voulait mourir, cela devenait une manie, ce qui indiquait assez qu’il ne trouvait pas de motif précis pour disparaître. C’était une pensée flottante, la fleur des écumes de cette vie si longtemps solitaire entre ses animaux. Ne trouverait-il pas en Chikako la compagne rêvée pour mourir, cette fille qui vivait sans vivre, comme s’il fallait que d’autres lui apportent l’espoir du dehors ? »

Le thème du suicide revient comme un leitmotiv de façon dissimulée ou expressive…Kawabata aurait-il laissé là des indices sur ldes raisons de son propre départ précipité ?...



« Retrouvailles »

« Retrouvailles » est la première nouvelle où nous avons un ancrage historique et géographique précis (également beaucoup de toponymes japonais) : nous sommes ainsi en plein Japon d’après Seconde Guerre mondiale ; les Américains occupent le pays. Un pays qui a perdu sa force et sa dignité et qui se voit représenté par un narrateur anonyme, déchu et peiné d’assister à l’agonie de sa patrie. C’est aussi le regard de l’auteur sur la réalité d’après guerre qui nous est dévoilé ici.

Le récit met en scène un homme revenu de la guerre ; il assiste à un spectacle de danses traditionnelles qui lui devient très vite insupportable à regarder. La culture offerte à la vue de tous devient un folklore pathétique et pitoyable car elle ne semble plus avoir sa place dans l’époque à laquelle elle tente de survivre :

« Les manches traînantes, l’obi relevé d’une fille plus grande le frappèrent par leur caractère anachronique. Ces demoiselles devaient être de bonne famille, elles étaient saines et elles produisaient pourtant une impression déplorable. Les dessins et les couleurs des étoffes qu’elles portaient paraissaient maintenant à Yuzo vulgaires et même barbares. Comme la technique et le sens artistique de ceux qui confectionnaient ces kimonos avant-guerre, le goût de ceux qui les portaient avait dégénéré ! se dit-il. »

Ces danseuses apparaissent ainsi comme la personnification d’un Japon souffrant.

À ces retrouvailles avec le Japon ancien, s’en ajoutent d’autres : dans la foule, le narrateur reconnaît une femme. Une femme qu’il avait dû quitter juste avant de partir pour la guerre. Ce n’est donc pas que l’histoire et le portrait d’un pays détruit mais également l’existence douloureuse d’un couple qui se retrouve au milieu des ruines. Ruines psychologiques de ce qu’ils ont vécu et ruines de la ville qui les entoure. Il hésite à la rejoindre car, par le passé, leur liaison fut teintée d’une certaine aliénation ; lui reparler serait retomber dans une relation de dépendance malsaine. Il sait qu’il n’y a qu’une issue avec une telle femme : l’autodestruction.

« S’il renouait avec cette femme, il allait connaître encore les mêmes problèmes moraux, les mêmes difficultés quotidiennes. Seulement, ce serait de son plein gré qu’il aurait renouvelé cette liaison fatale.
 
En dépit de la vigilance qui revenait devant son visage, il reprit cette femme, franchissant un fossé d’un bond léger, agissant, lui semblait-il, dans le monde purifié de l’au-delà. Connaître la réalité pure, dégagée des contraintes…Jamais encore il n’avait éprouvé que le passé devienne vrai, tangible ; jamais il n’aurait imaginé que la sensation de nouveauté sensuelle qui avait jadis existé entre cette femme et lui puisse renaître. »

Le lien qui les avait unis semble ainsi être un mal nécessaire. Et comme il l’avait prévu, après leurs retrouvailles, elle ne le lâche plus et le suit désormais partout. La mise en relation des restes d’une guerre ravageuse et de leurs retrouvailles fantastiques dessine une fois de plus l’image de la fatalité qui planera toujours au dessus de chacun des écrits de Kawabata.



« La lune dans l’eau »

La dernière nouvelle du recueil est de la même veine poétique qu’ « Élégie ». Un couple qui s’aime, un mari qui tombe malade ; alors qu’il est immobilisé dans son lit, sa femme trouve l’idée magique de regarder le monde différemment dans un miroir. Ce petit jeu devient la clé de leur intimité ; il leur devient même indispensable. Mais un beau, le mari ne se réveille plus et des obsèques sont célébrées : sa femme glisse le miroir discrètement dans son cercueil. Se remariant avec peine, elle partage à nouveau sa vie avec un homme pragmatique ; plus de place pour la féerie d’un monde-miroir. L’issue est désormais la fuite et l’impossibilité de faire le deuil de son défunt époux. Elle se trouve un nouveau miroir, s’y enferme de plus en plus pour pouvoir renouer avec le monde qu’elle s’était créé. Un monde où il lui est possible de redécouvrir ce qu’il l’entoure, d’apprivoiser une autre manière de regarder, une réalité plus belle.

« La jeune femme s’émerveillait de la richesse, de l’immensité du monde reflété dans ce qu’elle avait considéré jusque-là comme un simple objet de toilette pratique pour se coiffer la nuque et qui avait ouvert à l’invalide cette vie nouvelle. Kyoko s’asseyait souvent à son chevet, et tous deux plongeaient ensemble leurs regards dans le miroir pour commenter ensuite cet univers qu’ils y découvraient. Au bout d’un certain temps, elle se mit à le distinguer de celui qu’elle percevait à l’œil nu ; deux mondes distincts vinrent à coïncider pour elle : celui que recréait le miroir avait acquis sa réalité.

˝Dans la glace, le ciel brille comme de l’argent˝, fit-elle un jour, puis, levant les yeux pour regarder par la fenêtre, elle ajouta : ˝Tandis que l’autre est gris, nuageux.˝ Certes, le ciel du miroir ne présentait pas l’aspect plombé du ciel réel : il étincelait. »

La vision du monde découverte dans le miroir semble sceller l’amour des deux amants à travers la mort, un thème qui semble apprécié de Kawabata.



La Danseuse d’Izu m’a permis de découvrir un pan de la littérature japonaise que je connaissais à peine ; j’avais juste commencé à lire Kafka sur le rivage de Haruki Murakami et  Le Clan des Otori de Lian Hearn (une série de livres dont l’histoire se déroule au centre d’un Japon féodal).

Et je peux donc dire que j’ai beaucoup aimé… je ne pensais pas retrouver du Romantisme au sens littéraire du terme et j’ai été étonné justement de ne pas trouver tous les « stéréotypes » sur lesquels on peut penser tomber (comme quoi nous sommes remplis de préjugés…). Au contraire, Kawabata mélange habilement tradition japonaise et touches occidentales.

C’est un auteur qui peut sûrement nous faire découvrir la littérature japonaise et modifier l’idée que l’on peut s’en faire. C’est une littérature qui peut parler à tous, qui n’est pas fermée et sa poéticité nous touche car elle se veut universelle.


Maïtena, AS Bib.

 

 

KAWABATA Yasunari sur LITTEXPRESS

 

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 Articles d'Ariane et de Jean-Baptiste sur Kyoto

 

 

 

 

 

 

 

 

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 Article de Romain sur Les Belles Endormies

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Maïtena - dans Nouvelle
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13 mars 2012 2 13 /03 /mars /2012 07:00

Vladimir Nabokov, La Vénitienne



 

 

 

 

 

 

 

Vladimir NABOKOV
La Vénitienne et autres nouvelles
1ere édition: 1924
Traduit du russe
par Bernard Kreise
Gallimard, 1990
Folio




 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vladimir Nabokov est né en 1899, le 23 Avril, à Saint Pétersbourg en Russie. Il est issu d'une famille aristocratique, très cultivée et libérale. Il apprend de ses gouvernantes et de ses précepteurs plusieurs langues étrangères, ce qui est pour lui l’occasion de premiers « voyages » culturels ; il parle couramment non seulement le russe mais aussi le français et l'anglais. Il étudie ensuite à l'Institut Tenichev, un lycée d'avant-garde.

Il publiera ses premiers poèmes en 1914. Mais ces années sombres lui font vivre un vrai cauchemar car son père, membre de la première Douma de 1906, est un opposant au régime tsariste, ce qui obligera la famille de Nabokov à quitter sa belle demeure pour s'installer à Londres puis, quelque temps plus tard, à Berlin. En 1922, son père est assassiné par des Russes blancs d'extrême-droite. Enfin, après ces épisodes noirs de sa vie, Nabokov reste auprès de sa mère et s'éprend de la littérature. La montée du nazisme mettra un terme à ces quelques moments de répit. Nabokov, qui a épousé Véra Slonim, elle-même juive, et leur fils, Dimitri, finiront par quitter l'Allemagne en 1936 pour s'installer à Paris.

Toutefois, ces événements ne lui enlèvent pas son goût pour la littérature et sa première publication est la traduction d’Alice aux pays des merveilles en russe ; puis il écrit son premier roman, Machenka, une histoire d'émigrés russes, l'année suivante. Il part ensuite pour les États-Unis mais publie son roman le plus célèbre,  Lolita, à Paris car les éditeurs américains refuseront toute publication de cet ouvrage. Finalement, cette histoire d'amour entre un quadragénaire et une adolescente rencontrera un franc succès de scandale qui lui assurera, sans nul doute, une publicité mondiale.

Aussi Nabokov pourra-t-il à juste titre dire : « Je suis un écrivain américain, né en Russie et formé en Angleterre, où j'ai étudié la littérature française avant de passer quinze années en Allemagne »



Quelques-uns de ses romans

Machenka (1926)

Roi, dame, valet (1928)

L'enchanteur (1939)

 Lolita (1955)



Quelques-unes de ses nouvelles

 Un coup d'aile (1923-1924)

La vengeance (1923-1924)

La Vénitienne (1923-1924)



Quelques citations


« Lire une pièce et voir une pièce reviennent, finalement, à vivre sa vie et à rêver de sa vie. »


 « Le sens de la création littéraire : dépeindre des objets ordinaires tels que leur reflet apparaîtrait dans des miroirs magiques. »


 « Le joueur d'échecs, comme le peintre ou le photographe, est brillant... ou mat. » Pnine

 
« Les étoiles n'ont leur vrai reflet qu'à travers les larmes. » Regarde, regarde les arlequins !
 

 

« Il faut à mon avis écrire pour plaire à un seul lecteur : soi-même »



Un point intéressant à noter : l'auteur est synesthète graphème-couleur. Un terme très mystérieux pour simplement désigner le phénomène neurologique par lequel deux ou plusieurs sens sont associés. Concrètement pour l'auteur, les lettres de l'alphabet ou les nombres peuvent être perçus comme colorés. L'auteur ne le voit toutefois pas comme une contrainte ; bien au contraire, il jouera à plusieurs reprises de ce don dans ses œuvres.



Résumé

L'histoire se déroule dans un château, chez un colonel. Ce dernier, épris de peinture, invite Mr Magor et sa femme Maureen à passer quelques jours chez lui pour que son hôte, fin connaisseur, lui livre ses dernières trouvailles en matière de tableaux. Pour l'occasion, le fils du colonel, Franck, qui est étudiant et peint secrètement à ses heures perdues ainsi que son ami Simpson s'invitent chez le colonel.

Mr Magor apporte donc un tableau rare et précieux, le portrait de la Vénitienne de Sebastiano Del Piombo. L’auteur s’est en réalité inspiré de Jeune Romaine dite Dorothée du même peintre. Tout le monde remarque une étrange ressemblance entre cette femme et Maureen Magor. Simpson est fasciné par ce tableau et vient le contempler chaque jour. Un jour, Mr Magor lui explique qu'il est possible de pénétrer dans un tableau en le contemplant intensément et lui dit que lui-même en a fait l'expérience.

Entre temps, une liaison secrète se déclare entre Franck et Maureen. Le colonel, ami de Mr Magor, ordonne à son fils de cesser ses embrassades avec la femme de ce dernier ou de quitter le château.

De son côté, Simpson, qui est bien loin de toute ces cachotteries, s'intéresse de plus près au tableau à tel point qu'un beau jour il est littéralement absorbé par celui-ci. Il se fige d'une manière ridicule dans la toile et lorsque le colonel voit le tableau le lendemain matin, il accuse immédiatement son fils d'avoir peint le portrait absurde de Simpson pour se venger de son père. Il décide alors d'effacer avec un chiffon le portrait de Simpson et c'est ce qui sauvera le jeune homme de l'immobilité éternelle.

Le colonel découvre enfin une lettre de son fils lui expliquant les raisons de son départ soudain avec Maureen, exauçant ainsi les deux souhaits de son père.

Un chute incroyable se profile alors à l'horizon et laisse au lecteur une dernière énigme à résoudre... Âmes sensibles s'abstenir ! Ce tableau devient donc un nœud de supercheries ou s'entremêlent humour et fantastique, énigmes à résoudre et indices indécelables !

Chez Nabokov, le réel passe en priorité par la vision. Tout n'est que chatoiement, miroitement, effets de couleurs...

 

L'humour

Nabokov utilise l'humour pour dénoncer la bonne société fortunée et hypocrite de son temps. Il choisit la peinture, qu'il connaît bien, pour symboliser les faux-semblants dans lesquels cette société baigne. Ce tableau qui trompe tous les protagonistes se trouve être en fait la copie conforme des rapports sociaux de son époque : des apparences magnifiques que tout le monde expose au grand jour pour dissimuler une réalité inavouable. Les dialogues montrent bien à quelle classe sociale les personnes appartiennent, des aristocrates et bourgeois snobs, ce qui est source d’humour, notamment par le décalage entre la façon dont l'auteur s'exprime et celle des personnes.

Mais Nabokov utilise aussi l'humour pour divertir le lecteur et l'amuser :

« Le soir, la pluie cessa de façon imprévue. Quelqu'un s'était brusquement ravisé et avait fermé les robinets. » (page 94)

« Simpson s'était réveillé exactement à minuit. Il venait de s'endormir et, comme cela arrive parfois, il s'était réveillé précisément parce qu'il s'était endormi. » (page 98)



Le style

L'auteur opte pour des phrases longues qui ne coupent pas le récit de façon saccadée et nous donnent l'impression d'être en suspension. Le lecteur éprouve donc une sensation de grande fluidité qui ne s'achève qu'à la fin du récit.

L'écriture est en harmonie avec le thème central du récit, la peinture, car celle-ci est perçue comme quelque chose de somptueux, de rare donc de précieux. L'auteur utilise une écriture fine et légère avec notamment des termes qui renvoient à la somptuosité de la peinture : « miroitant », « luisante », « illumine »...

Nabokov fait une description très minutieuse dans certains passages, permettant au lecteur de s'imaginer la scène mais également de prendre en quelque sorte la place des personnages.



L'intrigue

Elle est très bien conduite jusqu'au bout car tout au long du récit on trouve des indices qui préparent le dénouement mais à la première lecture on passe bien souvent à côté de ces indices et ce n'est que lors d'une seconde lecture, plus attentive, que l'on perçoit une multitude d’éléments annonciateurs de la chute. L'auteur nous prépare paradoxalement à la surprise finale :

« De constellation en constellation, de repas en repas le monde avance comme avance ce récit. Mais sa monotonie va maintenant s'interrompre par un miracle incroyable, une aventure inouïe. » page 95.



Le tableau de Sébastiano del Piombo

Le tableau dont s’inspire Nabokov est Jeune Romaine dite Dorothée du célèbre peintre Sebastiano del Piombo. Il représente une très jolie jeune femme brune, une beauté vénitienne, habillée d’un tissu rose et d’une fourrure de lynx gris, tenant dans sa main gauche un panier rempli de fruits jaunes qui auront d'ailleurs une incidence dans le récit. Tout cela dans un décor vénitien du XVIe siècle.



Un auteur « proche » de Nabokov

On pourrait relier Nabokov à un autre auteur, auteur majeur dans l’histoire de la critique d'art, Diderot. En effet, alors qu'on le charge d'une mission particulière, celle qui consiste à faire des comptes rendus des expositions de l'Académie royale de peinture et de sculpture, il les rédige sous forme de neuf Salons et les met à la disposition des lecteurs dans sa Correspondance littéraire. Pris au jeu et convaincu de la fonction morale de l'art, il adoptera un ton libre, ce qui lui vaudra le succès de ses Salons. Diderot est considéré comme le pionnier de la critique d'art et c'est d'ailleurs lui même qui en fera un genre littéraire.

Il se rapproche beaucoup de Nabokov, notamment de son œuvre la Vénitienne, pour différentes raisons : tout d'abord Diderot accorde une place prépondérante aux dialogues afin que la critique fasse intervenir l'autre, le lecteur, mais ils ont une autre fonction, tout aussi importante, car les dialogues permettent de faire une critique moins radicale et plus sympathique. Ce dernier utilise également l'humour afin, là encore, de faire une critique moins abrupte et de respecter l'œuvre et l'auteur de l'œuvre. Chez Diderot, la peinture est considérée comme une poésie muette qui dégage du sens et bien qu'elle soit « muette » elle devient, par l'interprétation, parole en puissance. Diderot, loin de parler à la place du tableau, le fait véritablement parler !

Enfin, une autre caractéristique qui rapproche Diderot et Nabokov est celle-ci : Diderot invite le lecteur à pénétrer littéralement dans le tableau, ce qui nous rappelle Mr Magor invitant Simpson à entrer dans le tableau en contemplant intensément celui-ci.



Avis personnel

J'ai beaucoup aimé cette nouvelle, courte, certes, mais qui nous captive jusqu'au bout. L'auteur a réussi son pari et il mène l'histoire de façon magistrale jusqu'à la fin. Le lecteur, alors qu'il s'y attend le moins, se trouve bouleversé par une chute incroyable qui le pousse très vite à relire une nouvelle fois l'œuvre. La beauté des lieux, les personnages et l'histoire en elle-même sont autant d'éléments qui nous emmènent loin, bien loin de chez nous et nous dépaysent complètement. Une nouvelle à ne surtout pas manquer mais gare à vous, les apparences cachent parfois bien des secrets !


Lydie D, 1ère année Bib/Med/Patrimoine

 


 

Vladimir NABOKOV sur LITTEXPRESS

 

Vladimir Nabokov, La Vénitienne

 

 

 

 

 

Article de Charlotte sur le recueil La Vénitienne.

 

 

 

 

Article de Yaël sur la nouvelle « La Vénitienne ».

 

 

 

 

nabokov 1

 

 

 

 

 

Article de Mathilde sur Lolita.

 

 

 

 

 

 

 

 

Vladimir Nabokov Un coup d'aile

 

 

Article de Pauline sur "Un coup d'aile".

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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Published by Lydie - dans Nouvelle
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