Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
12 février 2012 7 12 /02 /février /2012 07:00

Charles-Recourse.jpg

Après avoir fait des études aussi diverses que variées, Charles Recoursé a réalisé deux stages en maison d’édition. Il est par la suite employé aux éditions Au diable vauvert, où il occupe le poste de responsable éditorial. C’est durant cette période qu’il commence à traduire des ouvrages de littérature dont le Diable achète les droits. Fin 2011, il quitte la maison d’édition et se lance dans la traduction free-lance.

Charles Recoursé est notamment le traducteur des ouvrages suivants :

Mal Peachey, The Clash, Topper Headon, Mick Jones, Paul Simonon, Joe Strummer
David Foster Wallace, La Fonction du balai,
David Foster Wallace, C’est de l’eau,
 Neil Gaiman et Dave McKean, Signal / Bruit.




Pour commencer cette interview, afin de nous dire qui tu es, est-ce que tu pourrais nous décrire brièvement ton parcours et préciser ce qui t’a amené à la traduction ?

Mon cursus est très erratique et n’est pas en grand rapport avec la traduction proprement dite : j’ai suivi un DEUG de droit, une licence et une maîtrise en sciences politiques et une licence de communication... J’en étais vraiment arrivé à un point où je me posais la question de ce que j’allais bien pouvoir faire de ma vie. Et puis un jour que j’avais un livre dans les mains, je me suis dis que je pourrais me tourner vers les livres. Et c’est ainsi que, dans une parfaite innocence, je me suis orienté vers l’édition. Il se trouve que ça a marché. J’ai rencontré pour l’occasion M. Guérif des éditions Rivages/Noir et Jean-Claude Zylberstein de 10/18 qui m’ont tous deux incité à déposer mon CV pour effectuer des stages. J’ai eu une réponse de Rivages/Noir puis du Diable Vauvert. En mars 2007, j’ai obtenu mon premier CDD en tant qu’assistant d’édition et me voilà lancé. J’ai travaillé également dans tout ce qui touche aux droits étrangers et aux droits seconds.

Puis, un jour, j’ai pris l’initiative d’une traduction, sans la moindre prétention, qui a convaincu. Dès l’instant où j’ai commencé à goûter à cet exercice, je balançais entre l’édition et la traduction... jusqu’à en faire mon activité principale.

James-Morrow-L-apprentie-du-philosophe.gif

Dans un milieu aussi concurrentiel, quelle est la meilleure façon de se démarquer ?

Il y a une différence entre chercher à se démarquer et subvenir à ses besoins. Ceux qui traduisent de la littérature de genre, la popular culture, restent dans l’ombre. Ce sont des livres largement achetés et très lus, mais qui, disons-le clairement, ne sont pas considérés comme de la « littérature ». Les traducteurs sont payés au lance-pierre et travaillent vite pour une qualité d’écriture initiale qui n’a rien d’extraordinaire. Le « jackpot » pour un traducteur, c’est de traduire des auteurs comme J.K. Rowling ou Stephen King, qui ont un succès mondial ou qui sont très productifs. On a le traducteur qui reçoit une commande de l’éditeur, qui n’est pas particulièrement emballé d’un point de vue littéraire mais qui flaire la bonne affaire, des bonnes ventes. Et puis on a l’autre cas de figure, lorsque le traducteur est porteur de projet. Si l’éditeur est convaincu, très légitimement, il choisira le traducteur porteur du projet pour la traduction.

Sinon, le traducteur doit jouer sur les réseaux, le fait d’être une force de proposition et d’être très informé sur les nouveautés étrangères.



Quelles sont les difficultés spécifiques au métier de traducteur actuellement ?

Il n’y a pas de difficultés spécifiques. La difficulté est universelle : celle qui consiste à trouver du travail. Le traducteur ne dispose pas d’un contrat de travail auprès d’un éditeur mais est lié à lui par un contrat analogue à un contrat d’édition incluant des droits d’auteur. Le traducteur est toujours payé au feuillet mais il arrive qu’il soit payé par forfait ou en pourcentage des ventes de 7000 à 15000 exemplaires vendus. C’est à négocier.

Il est vrai qu’il reste beaucoup à faire pour la reconnaissance des traducteurs. Je pense notamment à l’étude de Pierre Assouline qui a été faite récemment. Mais selon moi, le statut d’auteur n’est pas à envisager.

Je me suis lancé dans le free lance pour être libre de choisir mes projets.



Dans le cadre de ta profession, quels sont les écueils que tu tiens à éviter ?

Traduire toujours dans le même registre de langue, les mêmes temps ; traduire toujours de la même manière les idiotismes et certaines expressions. C’est le cas de traducteurs très expérimentés qui deviennent à la longue de mauvais traducteurs ; ils restent sur leur routine, systématisent leur façon de traduire. Le traducteur ne se pose plus de questions et c’est le piège à éviter. Celui qui débute a au moins l’avantage d’être toujours dans le questionnement.

Le défaut de beaucoup de traducteurs est de se considérer comme des auteurs. En formation, on nous incite à ne pas hésiter à embellir parce que l’anglais est une langue sèche. Je dirais plutôt que c’est une langue économique. J’ai vu des traducteurs partir dans des registres de langue tout à fait inadaptés. Même la ponctuation n’a pas la même valeur.

Je refuse de me considérer comme un auteur. Je suis au service d’un texte et je marche dans le pas de son auteur. Je suis l’auteur d’une traduction. C’est une disposition mentale que j’entretiens nettement. Je suis un passeur d’une langue à une autre. Je ne rajoute pas ma patte au texte, je ne le modifie pas. J’ai la chance de traduire des auteurs qui ont un vrai style, une vraie écriture. Je cherche leurs mots propres, ceux qui les définissent. Tant que je ne m’accorde pas le statut d’auteur, je dispose d’un garde-fou et je reste dans l’humilité vis à vis du texte. Pour moi, un bon traducteur est un traducteur humble.



Donc qu’est-ce qui différencie selon toi une bonne traduction d’une mauvaise ?

Une bonne traduction, c’est un texte qui a été traduit en français, originellement écrit dans une autre langue, et qui donne l’impression d’avoir toujours été écrit en français. Ça, c’est du point de vue du lecteur. Il y a une fluidité. Même l’anglophone ne perçoit pas la langue anglaise au travers du français.

Une traduction peut être fluide mais si l’on compare a posteriori avec le texte original, on se rend compte que tout a été réinventé. Je suis tenté de dire que c’est une mauvaise traduction. Cela se discute, mais selon moi, il faut rester fidèle au sens.



Sur quoi doit jouer le traducteur lorsque le passage d’une langue à une autre est difficile ?

David-Foster-Wallace-La-fonction-du-balai.gifLorsque la traduction au mot pose problème, tu as la charge de quitter la lettre pour trouver l’esprit. Cela doit rester ponctuel.

La référence culturelle est un bon exemple. Elle peut prendre plusieurs formes ; si c’est une marque déposée qui n’est pas diffusée en France, je vais essayer de trouver une marque équivalente qui soit diffusé à la fois en France et aux États-Unis. Si ce sont des personnages de fiction ou des chansons, là, le traducteur doit faire preuve de débrouillardise pour éviter les notes de bas de page qui brisent le rythme de la lecture. David Foster Wallace, que j’ai traduit, utilise la note de bas de page comme partie intégrante de son texte, raison de plus pour ne pas en rajouter qui soient bêtement explicatives.

Pour ce qui est des idiotismes, le problème est modéré. Le français dispose d’un panel assez fourni mais prenons garde néanmoins au traduttore, traditore.

Si je ne parviens pas à retranscrire un jeu de mots, je préfère passer plutôt que de mettre une note de bas de page qui aura un effet comique très relatif. Je ne veux pas sacrifier le plaisir de lecture en m’obstinant dans une retranscription exacte d’une expression, une allitération exceptionnellement intraduisible. C’est le seul moment où je vais me permettre une fantaisie pour éviter de m’arracher les cheveux. Il faut savoir qu’il y aura toujours une perte d’une manière ou d’une autre. Le traducteur doit prendre une décision, faire un examen de conscience, et distinguer ce qui est vraiment important de ce qui l’est moins.



Est-ce que tu as déjà eu l’occasion de faire acte de création en tant que traducteur ?

J’ai traduit un texte où l’auteur décrit le moment de la journée où un immeuble de bureaux américain est vide, lorsque les employés rentrent les uns après les autres chez eux. C’est la fin de l’illusion où l’immeuble existe par ses occupants. Il n’existe plus que par lui-même. L’auteur parle de ce soupir, ce basculement : the acces of hours anywhere. J’ai choisi de traduire ça par « l’axe des heures insues ». Le verbe n’existe pas mais « à son insu » existe. Ma langue a priori n’est pas hostile à cette invention. Je suis au même rythme. Je colle au plus près du sens. J’invente.



On dit souvent que la poésie est du domaine de l’intraduisible. Qu’en penses-tu ?

Pour prendre l’exemple de la poésie anglo-saxonne qui est en vers libres, lorsqu’elle est traduite, elle est en grande partie perdue. Mais j’aime prendre un exemple de réinvention du texte qui a été fait avec humilité et honnêteté.

Vikram Seth, avec Une poire pour la soif, a décidé d’écrire tout son roman en deux cents sonnets de décasyllabes. Cela créé une scansion, c’est très beau. Le traducteur, Claro, qui a traduit Vollman, Danielewski, Baker, Pynchon..., a réalisé que le seul moyen de rendre cet effet « planant », sans sacrifier l’amplitude du texte, était de passer en alexandrin, donc de rajouter deux pieds. C’est un choix que je défends complètement parce qu’il est parti d’une versification classique à une autre en respectant le coefficient de foisonnement ― il faut savoir que le français est toujours plus long que l’anglais qui est plus compact, d’environ 10 à 15 %. Il a conservé la forme du sonnet et a su garder la langueur et le roulis du récit. Il a réinventé le texte, je suis d’accord, c’est une trahison majeure, mais c’est un choix honnête, intelligent et finalement assez humble. Le traducteur prend sur lui de réinventer le texte pour le restituer dans sa langue avec tous les attributs de l’original. Pour moi, c’est une réussite totale.

Mais sinon oui, la poésie est du domaine de l’intraduisible, c’est certain. Comme la chanson, il faut faire preuve de trésors d’inventivité et faire attention à conserver le rythme. Je suis très favorable aux éditions bilingues pour la poésie traduite.

Mal-Peachey-The-Clash.gif

Comment réagis-tu lorsque tu es face à des textes dont la qualité littéraire laisse à désirer ?

Il y a trois niveaux d’écriture : il y a l’auteur qui écrit mal et qui raconte des choses inintéressantes ― abus d’adjectifs, abus de détails, répétitions des mêmes structures de phrases ― ; il y a celui qui écrit dans une langue standard, sans style reconnaissable, mais qui est agréable à la lecture ; et puis tu as l’auteur qui a un style personnel.

Un styliste répète un mot toujours pour une bonne raison, même éloigné dans le texte. Il va falloir trouver le même mot exprimé dans des contextes différents.

Dans le cas d’un texte de mauvaise qualité, la répétition est souvent involontaire et le traducteur le sait. Sans compter les nombreuses incohérences, notamment historiques, et le souci d’acceptabilité morale.

Soit le traducteur choisit de rester sur une lisibilité standard et neutre en retranscrivant le texte tel quel ― l’éditeur est censé l’avoir lu ― soit il opte pour l’arrangement, la réécriture, un style personnel en accord avec l’éditeur. Il y a un point qui n’est pas subjectif en ce qui concerne la qualité de l’écriture. Un auteur qui écrit bien est un auteur inventif qui varie ses structures de phrases, qui a du vocabulaire. Un auteur qui a fait un véritable travail de recherche, propose quelque chose de vraiment esthétique, de travaillé et immédiatement reconnaissable. Pareillement pour la structure narrative, on ne s’ennuie jamais. Avec David Foster Wallace, qui a un vocabulaire énorme des références géniales, je m’efface. Tout est bien enchâssé ; il y a une musique, je m’efforce de la restituer.

Si le texte est vraiment mauvais et que le traducteur est consciencieux, il cherchera à le rendre un peu plus lisible. C’est une trahison, certes, mais vis-à-vis d’une lacune. Toutefois, si le traducteur choisi d’apporter un style personnel, il y a un risque. Par exemple, le traducteur de L’ombre du vent de Carlos Ruiz Zafón avait réussi à créer un style personnel. Le livre s’est bien vendu. Par contre, pour le second tome, Le jeu de l’ange, le nouveau traducteur a opté pour la neutralité. Le livre s’est remarquablement moins bien vendu. C’est pour cela qu’il ne faut jamais changer de traducteur pour les trilogies, cycles, etc.

Sinon, pour des raisons financières, un traducteur refusera rarement une traduction même si le texte est mauvais. C’est vrai qu’on peut être tenté d’améliorer le texte voire de le réinventer quand le travail devient petit à petit un calvaire mais personnellement, cela ne m’est jamais arrivé.



Est-ce que tu as des remarques à faire quant à l’approche de la traduction en France ?

En France, traditionnellement, le traducteur avait un statut d’auteur. Boris Vian a traduit Chandler, Jean Giono a traduit Moby Dick... Cela se justifiait ; un livre bien écrit doit être traduit par un auteur qui écrit bien. On dispose d’un corpus important mais dont on ne peut pas vraiment évaluer la valeur en terme de processus de traduction, autrement dit de passage d’une langue à une autre. Le texte de Giono est un grand texte mais il est arrivé avec sa posture d’auteur et a changé le style en apposant le sien.

Et puis il y a eu une autre catégorie de traducteurs, professionnels, qui traduisent de la littérature de genre. Les maisons d’édition adoptaient des formats, un nombre de pages défini. Tous les polars américains qui ont été traduits avant les années 1980-1985 ont été coupés à quelques exceptions près, des personnages ont été supprimés ou ajoutés selon les cas, des lieux changés… Notre corpus est complètement artificiel à ce niveau-là. La traduction de la littérature de genre est un véritable massacre en France. La littérature populaire a toujours été appréhendée comme un produit presque industriel.

Toute la SF classique et les polars des années dont j’ai parlé mériteraient d’être retraduits, mais ce ne sera pas fait bien sûr. La Beat Generation devrait être retraduite, c’est évident. La Beat Generation, c’est l’irruption de l’oralité en tant que mode de récit par défaut ; une langue brute, poétique avec des raffinements géniaux et encore inégalés, ce côté brut que l’on n’a pas su retranscrire.

Une poire pour la soif de James Ross retranscrit parfaitement l’argot américain. L’effet est très réussi, mais je me suis toujours demandé dans quelle proportion le traducteur n’a pas complètement réinventé le texte... et je pense qu’il a bien fait dans le contexte de l’époque. Les Américains sont très en avance sur nous, notamment leur rapport à l’oralité.


David-Foster-Wallace-C-est-de-l-eau.gif
Est-ce que tu peux nous parler de ce rapport à l’oralité ?

La tradition littéraire française a inhibé ce rapport. L’américain a une grande souplesse à l’oral. Cela est venu très naturellement chez eux. Céline avait bien travaillé sur l’argot mais c’est bien le seul. Lorsqu’on veut traduire de l’argot en français, on perd beaucoup en crédibilité. C’est vraiment problématique. Je peux prendre l’exemple de l’argot issu du Bronx typique d’une époque, d’un lieu, d’une catégorie sociale, qui est mâtiné de nombreuses influences linguistiques et d’une histoire sociale qui n’a pas d’équivalent en France. Inventer un argot français est une entreprise très hasardeuse. Le lecteur sera surpris en découvrant une langue qu’il ne connaît pas. On va plutôt supprimer des négations, rajouter des interjections, des jurons ― on en a beaucoup en français ―, miser sur un registre brutal mais pas typé sinon on perd toute crédibilité. C’est très difficile à faire, et en même temps le traducteur est conscient qu’il y a une énorme perte. Dans ce cas là, j’y suis favorable. J’ai souvent eu l’occasion de traduire ce que l’on appelle de la « littérature urbaine » et cela fait partie des questions que je me suis posées.



Une question subsidiaire : dans le cadre de la relation éditeur/traducteur, quels conseils pourrais-tu donner ?

Je suis partisan de « l’essai ». Le traducteur traduit une dizaine de pages et fait part à l’éditeur de sa vision de l’oeuvre et du texte. Le traducteur s’essaye et voit s’il se sent capable. C’est une garantie ; s’il y a désaccord, au moins il n’y aura pas de mauvaises surprises. Par la suite, cela évitera une réécriture. C’est finalement un gain de temps.
Neal-Gaiman-Steve-McKean-Signal-bruit.gif


Quel rôle joue le traducteur dans la société culturelle selon toi ?

Le traducteur fait évoluer sa langue pour parvenir à en retranscrire une autre dans la sienne. C’est un rôle très important et souvent ignoré. Lorsque dans la littérature américaine sont apparus les écrivains minimalistes et postmodernistes, les traducteurs ont révélé leur potentiel. Ils font évoluer le corpus littéraire de langue française. Les innovations apportées vont être empruntées puis réutilisées. En traduisant au mieux et fidèlement l’évolution de la littérature américaine, on fait évoluer la littérature française par la même occasion. C’est pour ça que je fais une belle profession. Et puis c’est un métier de l’ombre, comme celui d’éditeur ; c’est un aspect que j’apprécie.



Pour finir, est-ce que tu peux nous donner quatre qualificatifs qui définiraient les qualités indispensables au métier de traducteur tel que tu le conçois ?

Audacieux, humble, honnête et réceptif.


Propos recueillis par Clément et Mathieu, LP.

 


Repost 0
Published by littexpress - dans traduction
commenter cet article
11 février 2012 6 11 /02 /février /2012 07:00

Mark-Z-Danielewski-Les-Lettres-de-Pelafina.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mark Z. DANIELEWSKI
Les lettres de Pelafina
The Whalestoe letters, 2000
traduit de l’américain par Claro
Denoël, coll. Denoël et d’ailleurs, 2003
Gallimard,coll. Folio, 2005

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
Mark Z. Danielewski est un écrivain américain, fils du réalisateur Tad Danielewski, cinéaste d'avant-garde. Il a écrit trois ouvrages qui ont remporté, pour chacun d'entre eux, un succès critique unanime, malgré leurs formes peu conventionnelles. D’ailleurs, son plus célèbre livre, La Maison des feuilles (fruit de douze années de travail), a été souvent vu comme une satire de la critique académique. Et en effet, comme on pourra le constater un peu plus tard, Danielewski se plaît à utiliser des mises en page inhabituelles, des narrations, des styles et des genres sans cesse croisés. Dans son dernier roman, Only revolutions, il juxtapose deux récits, les récits des deux héros. Il peut ainsi se lire à l'endroit, mais aussi à l'envers.
 
Les lettres de Pelafina est un roman épistolaire écrit par Mark Z. Danielewski paru en 2003 aux éditions Denoël. Certaines de ces lettres étaient à l'origine contenues dans La maison des feuilles. Onze sont cependant inédites. Il s'agit donc ici d'une sorte de prolongement d'un roman.



« Cette vieille femme a la beauté de la soie mais elle est prisonnière d'un vieux métier délabré. » Cette femme, c'est Pelafina H. Lièvre, une mère brillante mais malade, qui ne cesse d'écrire avec amour à son fils, Johnny Truant, depuis l'institut psychiatrique Whalestoe. Une folle, mais qui, selon un employé de l'institut, Walden D. Wyrtha, est dans un état assez singulier :

« Le temps ou une puissance supérieure a veillé à ce que ses pensées, bien que miraculeuses, puissent à tout moment se disperser tels des oiseaux surpris par une détonation. Et parfois revenir. Parfois non. »
 
Ces lettres de Pelafina nous dévoilent le drame de l’anéantissement d’une femme par la maladie et l’internement psychiatrique. Gâchis tragique, elle est d’une éminence rare : son langage soutenu et l’emploi de citations latines montrent d’ailleurs qu’il s’agit d’une plume particulièrement cultivée. Cependant, on ne peut que constater dans certaines lettres si brillamment mises en page par Mark Z. Danielewski, sa démence et son délire grandissant. L’écriture de ces lettres apparaît alors comme la seule issue pour survivre à son internement. Elle y délivre un amour incommensurable à un fils dont on ne sait presque rien, et qui, aspect surprenant du livre, ne répond jamais. Seules les lettres de Pelafina sont ici publiées. Lui répond-il vraiment ? Le doute est toujours permis pour le lecteur ne sachant qui croire : la mère folle et son amour sans limites ; ou l’employé de l’Institut, qui publie des indices au cours du roman prouvant qu’une correspondance a existé entre la direction de l’Institut et Johnny.
 
Le roman est divisé en trois parties distinctes, comme pour souligner l’évolution (et la déchéance inévitable) de l’écriture (et donc de l’état mental, car les deux sont toujours liés ici) de Pelafina. Et c’est seulement, au final, dans la deuxième partie que le personnage est véritablement atteint de démence : elle devient paranoïaque, invente des nouveaux personnages (le nouveau directeur) et surtout se renferme fatalement sur elle-même. Les lettres deviennent de plus en plus extravagantes, et ses signatures se limitent parfois à son initiale, un « P ». Alors que, dans la troisième et dernière partie, la mort approchant, Pelafina semble être dans une grande lucidité, sachant sans doute consciemment que la fin est proche. Elle écrit à son fils Johnny comme si elle n’était déjà plus là, cherchant à le rassurer sur elle et sur le monde, avant de le prévenir, très humoristiquement, que son père (déjà décédé) va venir la chercher, et que les préparatifs et la paperasse accompagnant ce départ l’épuisent. Image même d’une femme suprêmement lucide, généreuse, belle et intelligente malgré une maladie qui la terrassera inévitablement.



Mark Z. Danielewski emploie ici des procédés littéraires spécifiques dans le but d’offrir une retranscription surréaliste de la tragique déchéance mentale de Pelafina. Au-delà de procédés déjà bien connus (préface d’éditeurs, avant-propos d’un employé de l’institut, notice nécrologique et photo d’une des lettres), l'œuvre de Danielewski trouve son originalité dans la manière formelle d'aborder la folie du personnage principal. Les lettres, qui se succèdent de façon chronologique, expriment au plus près l'instabilité mentale de Pelafina. On pourra ainsi trouver, au milieu de lettres poétiques et émouvantes écrites dans une extrême lucidité par le personnage principal, des lettres douloureuses particulièrement déconcertantes au niveau de la forme ou même au niveau typographique. Ainsi, il n’est pas surprenant de tomber sur des lettres avec des mots en tous sens, des phrases à l’envers, des caractères inconnus de l’alphabet, des suites de mots sans sens logique ou encore une suite de mêmes mots répétés. Parfois la disposition des mots sur la page rappelle la disposition poétique. Plus ahurissant encore, cette lettre codée qui se déchiffre en lisant seulement la première lettre de chaque mot. La lecture n’en est que plus complexe pour le lecteur mais l’auteur peut ainsi illustrer d’une remarquable manière le développement de la paranoïa du personnage principal. Des trouvailles qui font forcément penser à l’écriture d’Apollinaire, même s’il ne s’agit pas ici de calligrammes. Ces effets ne sont pas gratuits, ils soulignent simplement le déroulement d’un récit, et témoignent d’un bouleversement de la forme littéraire : la rupture avec l’unidimensionnalité du texte imprimé.
 
Danielewski, dans un entretien, considère que cette typographie ici utilisée n’est ni unique ni révolutionnaire, mais qu’il a été en revanche fortement influencé par le langage cinématographique pour tenter de faire vivre une expérience nouvelle au lecteur :

« La grammaire des images sait reconnaître comment les contrastes de couleur, la forme, les lignes et les mouvements, mais aussi le rythme des séquences, la maîtrise des trajectoires oculaires entre un cadre ou un autre, comment ces méthodes peuvent intensifier l’expérience du spectateur. L’utilisation de ces techniques sur du texte m’a permis d’intégrer sens et expérience dans la disposition même du livre. »



Ci-dessous, un documentaire produit pour France Culture, d’Irène Omélianenko et François Teste, sur l’histoire de femmes internées en psychiatrie. Il s’agit plus précisément  de la juxtaposition d’un témoignage réel d’une femme internée et d’une lecture des lettres de Pelafina. Lecture particulièrement intéressante au vu de la singularité et de la complexité formelle de l’ouvrage.
 
 http://www.franceculture.fr/emission-sur-les-docks-10-11-champ-libre-25-les-enfermes-lettres-de-pelafina-rediffusion-2011-03-15
 
 
Quentin, 1ère année Bib.

 

 


Repost 0
10 février 2012 5 10 /02 /février /2012 07:00

Affiche-Utopiales.png
Comme chaque année dans la ville de Jules Verne et aujourd'hui des « Machines », la science-fiction a investi le temps d'un week-end la Cité, centre des Congrès. Du 10 au 13 novembre dernier, je me suis donc rendue à Nantes à l'occasion du festival « les Utopiales », afin d'en savoir un peu plus sur un genre littéraire que je connaissais mal. Ce festival qui est devenu, depuis sa création en 2000, le rendez-vous incontournable de la science fiction et de l'imaginaire sur le plan national et européen, a pour ambition de faire découvrir au plus grand nombre le monde de la prospective, des technologies nouvelles et de l’imaginaire.

Le thème retenu cette année pour la 12e édition des Utopiales était « Histoire(s) », vaste sujet... Car la science fiction plonge ses racines dans l'histoire humaine, que ce soit pour bâtir des mondes futurs ou pour la modifier; et les auteurs sont tous des conteurs, des faiseurs d'histoire(s). Sous la plume des auteurs, l'histoire des cités, des empires, des nations est sans cesse réinventée, au point de devenir alternative lorsque la science fiction se fait uchronie, ou enchantée lorsque la fantaisie s'unit au roman historique.

En bref, les Utopiales, c'est :


— Un lieu de rencontre et d'interactions entre les scolaires, le public amateur ou averti et le monde de la science.
— Un festival pluridisciplinaire qui invite tous les publics à voyager dans l'«histoire» des mondes et des utopies à travers la littérature, la science, le cinéma, la vidéo, la bande dessinée, ou le manga.
—  Une invitation à des conférences, à des concerts, à des expositions, à des jeux de rôles, à des débats et à des séances de dédicaces.
— Une occasion unique de rencontrer près de deux cents auteurs de cultures et de nationalités différentes animant de nombreuses tables rondes.
— Et surtout un très beau voyage dans l'histoire des cités, des empires, des nations imaginaires et chimériques.

Lorsque l'on pénètre dans le palais des congrès de Nantes en ce week-end de festival, la première chose que l'on ressent est une impression de flottement; sensation liée à l'étrangeté du lieu autant qu'aux personnes qui l'occupent. L'univers dans lequel on s'engouffre s'avère déconcertant, et même inquiétant. Certains visiteurs, les plus férus, dans un accoutrement à la mode «steampunk», n'hésitent pas à arborer leurs costumes victoriens, leurs armes à feu de l'époque industrielle, leurs bijoux aux rouages multiples, leurs chaussures militaires ou encore leurs cheveux aux couleurs flamboyantes. Sur les murs, des tableaux d'un style décalé, profondément noir ou étrangement surnaturel. Le tout baignant dans une musique de vaisseau spatial et une atmosphère propice au voyage spatio-temporel..entre science et fiction.

Dans le hall, un immense plateau en surplomb permettait aux auteurs de se rencontrer et de donner conférences ou débats sur divers sujets en rapport avec le thème du festival. Face au plateau, un auditoire qui, s'il le souhaitait, pouvait se munir de casques de traduction, les invités du festival s'étant déplacés de divers pays et ne parlant pas toujours couramment le français. Plus loin, dans le prolongement, on trouvait un espace de détente avec tables basses et canapés, où chacun pouvait venir se restaurer, ou simplement «papoter» et débattre entre amis autour d'un verre, au bar de «Mme Spock».

À l'étage, plusieurs expositions permettaient aux visiteurs de se familiariser avec le style SF. La très extraordinaire expérience du Dr. Grordbort, par Greg Broadmore, designer graphique et auteur de l'affiche des Utopiales 2011, dépeignait un rétro-futur où les technologies mécaniques et atomiques côtoyaient le casque colonial, le pantalon bouffant et la moustache à l 'ancienne.

« Science fiction », voyage au coeur du vivant présenté par l'Inserm et avec la complicité de l'auteur Bernard Werber, donnait à voir un ensemble de tableaux résolument steampunk. Sur ces tableaux se croisaient, en surimpression, des photographies scientifiques issues de la banque d'image de l'Inserm et des gravures anciennes illustrant l'œuvre de Jules Verne, ce jeu de correspondances ouvrant la route à de nouveaux mondes improbables, où la recherche apparaît plus que jamais comme une invitation au voyage.

« Histoire de la science-fiction », conçue par l'écrivain Francis Valéry et sur une proposition iconographique d'Yves Bosson et de l'Agence martienne, avait pour mission de retracer les grandes lignes de l'histoire de la science fiction, des origines au milieu du XIXe siècle, de Jules Verne, en passant par l'émergence des pulp magazines dans les années 30, jusqu'à l'après-guerre avec l'âge d'or à travers l'esthétique futuriste du « Grandiose Avenir », pour terminer dans les années 80 avec le courant cyberpunk. L'exposition faisait état de cette histoire en revenant sur les spécificités de la SF francophone.

« Histoire des extraterrestres », par Yves Bosson, se proposait d'explorer l'un des principaux thèmes de la littérature de science-fiction, en répondant par une série d'images et de documents historiques rares aux grandes questions relatives à ce sujet, riche d'un passé millénaire. Après une telle exposition, plus de mystère possible sur les mondes extraterrestres !

Dans le fond, à l'étage, on pouvait également admirer un magnifique jeu d'échecs sculpté sur bois, par le tailleur de bois et conteur Paul Corbineau. Ce jeu d'échecs démesuré et inspiré de motifs verniens, faisant se croiser le «roi Jules Verne», les pions « Nemo », « Lune », « Ballon », faisait écho aux thèmes essentiels des Voyages extraordinaires, où les héros mettent en permanence leur destin en jeu, et où la nature déploie toute sa richesse et sa diversité.

Au rez-de-chaussée du bâtiment, des professionnels du livre avaient également investi les lieux : comme chaque année à l'occasion du festival, dans une salle qui leur était spécialement dédiée, les librairies complices de Nantes (Aladin, L'Atlante, L'Autre rive, Coiffard, Durance, Les enfants terribles, Siloë-Lis, Vent d'Ouest) présentaient le Salon du Livre et de la BD, avec plus de 25.000 ouvrages représentant toutes les maisons d'éditions (L'Atalante notamment !).

À proximité du salon, la bibliothèque municipale de Nantes avait également ouvert sa bibliothèque éphémère, avec un salon de lecture tout public, des emprunts de livres et de BD et des offres d'abonnements-découvertes. Une journée d'étude sur les littératures de l'imaginaire avait également été organisée afin de rassembler les professionnels, bibliothécaires, documentalistes et enseignants qui s'interrogent sur la nature et le rôle de ces littératures dans une approche culturelle des lecteurs, jeunes et moins jeunes.
Roland-C-Wagner-Reves-de-gloire.gif
Des prix littéraires ont également été décernés lors du festival : les Utopiales ont, cette année encore, et avec le soutien du Conseil Régional des Pays de la Loire, décerné le prix européen Utopiale. Ce prix récompense un roman ou un recueil appartenant au genre dit «littérature de l'imaginaire», dont l'auteur est européen et qui est paru en langue française durant la saison littéraire qui précède le festival. Cette année, les quatre ouvrages en compétition étaient :
Cleer, une fantaisie corporate de Laurent Kloetzer, éd. Denoël,
Bankgreen de Thierry Di Rollo, éd. Le Belial,
Rêves de gloire de Roland C.Wagner, éd. L'Atalante,
Le fleuve des Dieux de Ian Mc Donald, éd. Denoël.Jean-Claude-Mourlevat-Terrienne.gif

Le Prix Européen Utopiales des Pays de la Loire a été décerné cette année à Rêves de Gloire de Roland C. Wagner;

Le festival a également décerné cette année le prix Utopiales Européen Jeunesse. Les trois ouvrages en compétition étaient :
La fille sur la rive d'Hélène Vignal, éd. Le Rouergue,
Le protocole de Nod de Claire Gratias, éd. Syros,
Terrienne de Jean-Claude Mourlevat, éd. Gallimard Jeunesse.

Le prix Utopiales jeunesse a été décerné cette année à Terrienne de Jean-Claude Mourlevat.

La partie la plus intéressante du festival reste, selon moi, les tables rondes, qu'elles soient scientifiques ou littéraires, traitant de la science et de la fiction. Cette année, une vingtaine de conférences et débats étaient proposés autour du thème de cette 12e édition : Histoire(s).

Les conférences s'articulaient autour de problématiques intéressantes , au croisement de deux mondes qu'a priori tout oppose : l'imaginaire et le réel, la science et la littérature, chaque domaine nourrissant l'autre pour finalement se rejoindre dans une sphère supérieure où tout devient possible même les choses les plus incroyables. Surtout les choses les plus incroyables.

Voici un aperçu des questionnements animant les débats :
— La science et la littérature, quelle histoire ?
— L'homme augmenté : de la numérisation à la mémoire éternelle ?
— Quand l'image de la science conduit à la fiction...
— La science-fiction est-elle un bon vecteur de vulgarisation scientifique ?
— La science-fiction est-elle un laboratoire philosophique ?
— Cyberland, le pays de l'imaginaire cérébral...
— Pourquoi tant d'uchronies aujourd'hui ?
— L'histoire de l'imaginaire américain..
— USA : un pays sans histoire ?
— La science-fiction permet-elle de mieux penser l'histoire ?
— La révolution 2.0
— L'auteur de science fiction est-il un historien du futur ?
— La SF peut-elle encore inventer de nouvelles histoires ?
— Wikipedia, wikileaks...Quelles influences sur l'Histoire ?
— L'histoire a-t-elle été réécrite par les religions ?
 
Pour ma part, je n'ai assisté qu'à trois de ces conférences que je voudrais restituer ici :
 

 

photo-utopiales-01.jpg

 

Conférence 1 : Uchronie : Tentation révisionniste ?
Avec Norman Spinrad, Mr Fab, Fabien Clavel, Guess, Roland.C. Wagner.

 

 

La grande question de cette conférence était : «En nous ouvrant la possibilité d'une Histoire autre, l'uchronie ne peut-elle pas nourrir des théories révisionnistes?».

Un ensemble d'auteurs et romanciers : Norman Spinrad (Rêve de fer), Fabien Clavel (La Cité de Satan), Roland.C. Wagner (Rêve de gloire) et deux dessinateurs Mr Fab (Jour J, l'imagination au pouvoir ?) et Gess, (Jour J, Vive l'empereur !) ont débattu autour de ce sujet.

Les intervenants étaient tout d'abord invités à présenter leur vision de l'uchronie. Selon Fabien Clavel, l'uchronie serait un simple jeu avec l'Histoire, en partant d'un point de modification d'événements qui se joue ensuite à plus ou moins long terme. Pour R. C. Wagner, il s'agirait d'une pure fiction spéculative au même titre que la science-fiction, sauf que dans la science-fiction, on essaie de spéculer sur ce que va être l'avenir alors que dans l'uchronie, on essaie de spéculer sur ce qu'aurait été l'Histoire si un ou plusieurs éléments du passé avaient été différents. Norman Spinrad, lui, nous donne deux exemples d'oeuvres uchroniques. D'abord, son propre livre, Le printemps russe, puis un classique du genre  1984, de Orwell. Pour lui, l'uchronie est une réalité alternative, un passé alternatif, un présent alternatif causé par un autre événement dans un passé. Du point de vue des dessinateurs Mr Fab et Gess, l'uchronie est avant tout un moyen de créer des univers permettant de méler des éléments historiques à des éléments purement fictifs, et de s'amuser avec cela.

Ces auteurs d'uchronie s'attaquent dans leurs oeuvres, aux heures peut-être les moins glorieuses de notre Histoire : le conflit algérien et la Seconde Guerre mondiale revisités, une version particulière de 1968 et de ses échos en sont des exemples. De ce fait, il paraît légitime de s'interroger sur les dangers de s'attaquer à l'Histoire et à la tentation de la réécrire. Il s'agissait d'une question volontairement polémique.

Du point de vue de Roland.C. Wagner, en tant qu'écrivain, l'uchronie ne présenterait aucun danger; car pour lui en tout cas, c'est clair, cette histoire n'a pas eu lieu. C'est une histoire purement fictive. Par contre, le danger se trouverait dans la tête de deux catégories de lecteurs : les gens qui sont réellement négationnistes et révisionnistes qui seraient enchantés par des histoires où les nazis gagnent la guerre, ou alors les gens qui sont capables de croire tout et n'importe quoi, qu'il y a de l'histoire secrète, occulte ou ésotérique dans les uchronies. Effectivement, il peut y en avoir, affirme R. C. Wagner, mais jamais l'auteur n'y croit; sinon cela voudrait dire que l'auteur se prend pour un prophète. Et là, il y aurait un vrai danger.

Selon Norman Spinrad, il n’y aurait pas de danger non plus, car il s’agit seulement d’une chose que l’on rêve de faire. L’uchronie ne serait pour lui rien d’autre qu’un sentiment de nostalgie pour un passé qui n'existe pas.

La question était ensuite reformulée à l'attention des graphistes : « Quand vous revisitez l'Histoire, avec les couleurs des années 70 ou les couleurs d'une Europe napoléonienne vieillissante, est-ce que ce sont les codes que vous voulez réactiver et est-ce le travail de recherche que vous utilisez ? »

Ce serait effectivement la recherche historique qui constituerait le travail préparatoire des dessinateurs, ce qui leur permettrait d'être crédibles dans ce qu'ils veulent véhiculer. Bien sûr, ajoutait Mr Fab, les images peuvent toujours être récupérées par n'importe qui, notamment les « crétins révisionnistes » dont parlait M. Wagner; mais cela leur échappe. En tout cas, l'uchronie ne véhiculerait pas de messages révisionnistes selon lui.

Selon l'animateur du débat, on tuerait beaucoup de Gaulle à cette table (dans L'imagination au pouvoir ?, on est plongé dans une France post-soixante-huitarde où de Gaulle est mort). « Il y a deux tartes à la crème, nous dit Roland.C. Wagner, l'évasion de Hitler lors de la Seconde Guerre mondiale et Napoléon gagne la bataille de Waterloo» . Et si l’on veut s'attaquer à quelque chose de plus récent que la Seconde Guerre mondiale, et d'un point de vue français, il serait clair que la cible principale est le général de Gaulle. « En fait c'est trop tentant ! », s’exclame-t-il. « C'est comme Kennedy. ». De plus le général est un personnage extraordinaire qui aurait laissé énormément de commentaires et d'archives exploitables par les auteurs d'uchronies.

Retour aux dessinateurs avec la question autour du travail préparatoire et de la recherche documentaire pour la représentation graphique d'une France qui n'existe pas. L’accent est mis ensuite sur l’ambiguïté du terme uchronie. Celui-ci est d’abord comparé au mot utopie inventé par Thomas Moore pour désigner un lieu qui n'existe pas. Le terme viendrait du grec ancien, de topos, « le lieu » et de la racine négative -u, « qui n'existe pas ». Mais en fait, dans un manuscrit mal connu, Tomas Moore aurait plutôt parlé d'œchronie, doté de la racine grecque , qui signifie « agréable » et qui apporterait donc une nuance au mot « utopie » qui ne voudrait plus seulement dire « e lieu qui n'existe pas », mais « le lieu agréable et donc idéal ». A partir de là, et en comparaison, le terme « uchronie », qui comporte la même racine -u ou , devrait donc être considéré comme un terme positif.

À la question « une approche de l'uchronie est-elle toujours une approche politique ? », une seule et même réponse. Les intervenants semblaient, en effet, d'accord pour dire que l’uchronie est un genre littéraire fondamentalement politique. Il serait même, selon eux, le genre le plus à même de traiter de sujets politiques, c'est-à-dire de sujets relatifs à la vie de la Cité. Parmi les genres les plus politiques, on trouverait le roman noir, la science-fiction et, dans une moindre mesure, la fantasy.

« Se donne-t-on des limites dans la science-fiction, plus que dans un autre genre ? », demandait ensuite l’animateur. Les intervenants étaient d'accord sur le fait qu'il faut mettre le moins de noms possibles, et qu'il est délicat de faire référence à la politique contemporaine.

L'uchronie, pour finir, serait aussi « une façon de voir ce qu'auraient fait les perdants s'ils avaient gagné », d’après Roland C.Wagner.

 

 

Conférence 2 : « La science fiction est-elle un laboratoire philosophique? »

 

 

Pour aborder une telle question étaient invités :

— Pierre Bordage, auteur et président du festival, dont l’oeuvre est particulièrement marquée par l'impact de la religion et des mythes sur les comportements et l'évolution des sociétés,
— Alessandro Jodorowski, personnage multi facettes et inclassable,
— Sylvie Alouche, philosophe et organisatrice du « mois de la science-fiction ». Ses recherches s’intéressent à l'amélioration du corps et au rapport de la philosophie au corps,
— David Morin, professeur de psychosociologie à Nantes dont le travail porte sur l'anthropologie de l'innovation, et qui tente de comprendre l'impact de la technique sur la société.

Projection d'une image : le laboratoire de Ticho Brahé, à la Renaissance, qui est le moment où la philosophie se réinvente à la lumière de la technique. Il s’agit aussi du moment où la science-fiction va trouver ses racines les plus significatives. L'élève de Ticho Brahé, Joannes Kepler, écrira « Le Somnium », qui est considéré comme l'une des sources de la science-fiction.

« Considérez-vous que le laboratoire est un lieu fermé ? Un lieu à l'abri du monde où le chercheur, celui qui réfléchit va s'enfermer. Est-ce que finalement la science-fiction n'est pas plutôt le signe d'une ouverture philosophique ? Un laboratoire est-il nécessairement fermé, ou est-ce que ce laboratoire peut être ouvert sur le monde ? » Telle fut la première question posée aux intervenants. Une autre question : « Les philosophes s'étant intéressés à la science fiction sont nombreux. Les liens entre la philosophie et la science-fiction ont été largement présentés. Il est clair pratiquement, pour tout le monde, que la philosophie nourrit la science-fiction, mais l'inverse reste encore à démontrer. Est-ce que ce serait une simple récréation qui aurait lieu dans ce laboratoire, se contenterait-on seulement de s'y amuser ? Ou est-ce qu'il y aurait dans la science-fiction, les possibilités ou les moyens imaginaires, de réinventer, d'aller au-delà de la connaissance philosophique?»

Sylvie Alouche : Pour ce qui est du laboratoire, si on regarde la démarche du scientifique, on trouve deux sources : la nature telle qu'elle se déploie sans intervention extérieure (il s'agit alors d'observer comment ça se passe) et des situations que l'on construit artificiellement pour pouvoir examiner comment ces lois de la nature déploient leurs conséquences dans des circonstances qu'on ne peut pas observer dans la nature. C'est dans ce sens là que le laboratoire philosophique pour la science-fiction lui paraît justifié, dans la mesure où c'est un laboratoire qui permet de faire des expériences. Elle défend l’idée selon laquelle le laboratoire philosophique que constitue la science-fiction permet de la variabilité. Ainsi ce qui distinguerait la science-fiction d'une autre littérature, ce qui ferait le mérite d'une oeuvre de SF, ce serait la variation, aussi faible soit-elle, sur une expérience de pensée qui existait déjà. Pour elle, il s'agit plutôt d'oublier l'aspect claustrophobie connoté par le terme de « laboratoire ».

« Pas de technique sans financement, pas de Culture sans une économie de la Culture. ». David Morin nous renvoie là aux Médicis qui finançaient les projets pour faire exister les artistes. Cela constituerait, selon lui, une contradiction. D’autre part, il veut mettre l’accent sur l’aspect sociologique du laboratoire : qui est celui qui cherche ? « Celui qui concentre son corps et son esprit », répond-il. Celui qui a un rapport de discipline à son corps et à son esprit. On doit se concentrer pour essayer de comprendre l'écriture. Il fait référence ici à la phrase « et tu liras la Torah jour et nuit ».

La récréation, la SF comme récréation ou comme autre chose. D'abord, la science-fiction serait à considérer, selon David Morin toujours, comme un médium, comme un miroir; c'est-à-dire que toutes les œuvres parlent du moment où elles ont été écrites. Et puisque ces oeuvres parlent du moment où elles ont été écrites, il faut lire ces œuvres pour comprendre ce qu'était ce moment. Il propose aussi une autre façon de voir la science-fiction, avec un des plus grands philosophes de la science-fiction, Guy Lardreau, qui disait : « La science-fiction est à la science ce que la gnose est à la théologie. », c'est-à-dire qu'il y aurait quelque chose de l'ordre d'un essai de connaissance dans la science-fiction; et peut-être la science, bien qu'elle apparaisse très rationnelle, est-elle beaucoup plus archaïque, proche de la magie ; d'ailleurs certains anthropologues comme Marcel Mauss ont bien montré que la technique et la magie, c'était la même chose.

« Quand vous créez, Alessandro Jodorowski, faites vous appel à des connaissances philosophiques antérieures ? » demande l’animateur. À cela, Jodorowski répond la chose suivante : « La science cherche la réalité absolue, la science-fiction cherche l'irréalité absolue. La partie gauche du cerveau, c'est la science et la partie droite, c'est la fiction. Entre la science et la fiction, il y a l'art. Et la philosophie n'a rien avoir avec la science-fiction ». L'artiste est, selon Jodorowski, un fou qui fait une œuvre, un créateur qui fait appel à l'intuition. Mais l'intuition n'est pas réelle. L'intuition, c'est tout un monde de rêves qui n'a pas de limites. L'artiste ne se définit pas comme un être réel, mais comme un fou. Un artiste, c'est donc un fou qui fait une œuvre. Un scientifique qui serait fou ne serait pas un scientifique. En fait, le laboratoire d'un fou, c'est soi-même. Ainsi, Jodorowski se présente lui-même comme son propre laboratoire.

Quant à Pierre Bordage, c'est son rapport à l'écriture qui définit les choses. Il partage le point de vue de Jodorowski, selon lequel il s'agit d'intuition, et lorsqu'il part dans un récit de science-fiction, il voyage avec son intuition. La chose qui lui importe lorsqu'il écrit un roman, c'est d'éviter tous les systèmes de pensée. Or, la philosophie construit des systèmes de pensée qui se rajoutent les uns aux autres, et elle fait appel à la raison tandis que, en tant qu'auteur, Pierre Bordage fait appel presque uniquement à l'intuition. Comme Alessandro Jodorowski, il se considère comme son propre laboratoire. Il s'explore lui-même, mais au terme de laboratoire, il préfère celui de « terrain d'exploration ». L'écriture est son fil d'Ariane qui l'emmène dans son labyrinthe intérieur où il découvre des choses qui l'étonnent parfois, qui l'horrifient parfois, qui l'enthousiasment parfois. Et il a l'impression que ces choses-là qui sont de lui et qui l'emmènent, il les puise quelque part et il les ramène à la surface par l'écriture pour les offrir à quelqu'un qui est de l'autre côté, c’est à dire au lecteur, comme un éclat d'humanité qu'il aurait «chopé» quelque part. Pour lui, l'écriture est une plongée dans son inconscient, et il ramène des choses de cet inconscient sous forme d'écriture, en essayant d'être le plus ouvert et le plus libre possible.

Selon Pierre Bordage, il y aurait vraiment une quête de la liberté dans l'écriture.

Alessandro Jodorowski critique la culture qui est asservie depuis toujours aux puissants. « Hier, au temps de Kepler et du laboratoire de Ticho Brahé, c'était l'Église; aujourd'hui, c'est l'Université. » dénonce-t-il. Selon Jodorowski, il est temps pour les philosophes de sortir des universités, de les faire, dit-il, « exploser ». Par ailleurs, il caricature et humorise sur la philosophie en mettant le doigt sur l'aridité de sa pensée, prenant pour exemple la théorie d'Euclide selon laquelle deux droites parallèles ne se rencontrent jamais, et il montre que cela est faux par une comparaison avec l'Amour, où ces « droites parallèles » finalement se retrouvent.

Réponse des philosophes. Le discours s'il n'est pas poétique, est contraint par la nature humaine du discours à respecter une certaine cohérence et donc une certaine rationalité. On peut toujours écrire de la poésie, écrire avec des mots qui ne sont pas des mots, mais selon Sylvie Alouche, il y aurait quand même quelque chose, dans le roman réaliste, qui est la matrice de l'écriture de science-fiction, des principes de type rationnel qui sont à l'oeuvre, et qui sont particulièrement importants dans la science-fiction.

Sylvie, la philosophe, rejoint cependant les écrivains ; ce qui l'intéresse particulièrement dans la science-fiction, c'est que lorsqu'on trouve qu'il y a de la philosophie dans la science-fiction, comme dans Matrix, la science-fiction la veut uniquement récréative. Est-ce que dans la substance même du discours, et à travers les personnages, il n'y aurait pas quelque chose que nous arrivons à saisir de philosophique et en même temps que nous n’arrivons pas à saisir parce qu'il y a de l'émotion ? Le texte narratif correspondrait à un niveau et à un rapport au monde particulier qui réincorporerait un éléments émotionnel que justement nous n’arrivons pas à bien saisir quand on fait de la philosophie plus traditionnelle, argumentative. La science-fiction serait un élément constitutif, un outil philosophique. Il y aurait dans la narration, notamment parce que l'on partage les émotions de personnages auxquels on s'attache, pour lesquels on a de l'empathie, un type de philosophie que nous n’atteignons pas quand nous faisons de la philosophie traditionnelle argumentative.

La philosophie gagnerait alors à utiliser l'émotion mais pour l'instant, on n’a pas encore montré que l'émotionnel, l'intérieur, l'inconscient ait besoin de la philosophie. Et comme cette science-fiction est entre les deux, elle serait finalement une sorte de passerelle, de « zone franche ». Un terrain intermédiaire, nébuleux et incertain, aux frontières un peu mouvantes, dans lequel se retrouveraient, libérés de leur carcan mutuel, et les philosophe, et les artistes.

Sylvie Alouche fait également allusion à l'opposition entre la conviction qui est de l'ordre de la raison et la persuasion qui relève de l'émotion, et qui peut servir la manipulation.

« En renonçant à l'émotion, nous dit-elle on renoncerait malheureusement à quelque chose. Et ce qui est intéressant dans la science-fiction, c'est ce nouveau contrat raison-émotion, qui permettrait de réincorporer l'émotion, mais sans courir les dangers que fait courir la pure et simple persuasion. »

Jodorowski critique la tendance à la généralisation, le fait d'enfermer les créations humaines dans des définitions en leur attribuant des étiquettes. Il refuse donc de parler de LA philosophie, de LA science-fiction, de LA peinture ou de LA sculpture. Selon lui il ne faut pas s'auto-définir. Lao-Tse, est pour lui le plus grand philosophe parce qu'il était un être qui essayait de vivre dans sa vérité. Il s'agit là d'une belle réflexion sur l'indivisibilité et l'inexhaustivité de l'être humain qui met en exergue la difficulté dans laquelle nous nous trouvons lorsque nous cherchons à le diviser entre le corps, le coeur et l'esprit.



Autre question posée aux intervenants : « Pourquoi utiliser ce genre plutôt qu'un autre ? »

La science-fiction est d’abord et surtout un merveilleux voyage auquel le lecteur est convoqué. Elle procure ce que Pierre Bordage appelle « l'effet vertige », la possibilité de décoller du réel pour s'évader dans l’ailleurs. Elle permet d'amener un espace de réflexion au lecteur, c'est-à-dire de le pousser à déplacer son point de vue sur un événement ou un autre. Elle s'inspire d'interrogations fondamentales déjà formulées par les mythologies qui animent l'humanité depuis la nuit des temps. « Qui sommes-nous, où allons-nous, que faisons-nous ? », mythologies auxquelles on a ajouté les éléments modernes de la technologie, etc.

Jodorowski établit enfin une belle inversion. Selon lui, puisque 99% de l'univers est inconnu, la science peut être considérée comme de la fiction; et la fiction (ou l’imagination), permettant à la science de produire des hypothèses, serait finalement peut être plus «scientifique» que la science-même.

Pour conclure, nous pouvons citer le nom du philosophe Gaston Bachelard, qui fait justement le pont entre la science et la fiction à travers son oeuvre qui, en cherchant l'objectivité scientifique, a retrouvé l'infinie richesse de la subjectivité, pour réconcilier deux disciplines qu’a priori tout opposait.

 

 

Conférence 3 : L'homme augmenté, de la numérisation à la mémoire éternelle.

 

Parmi les intervenants, deux scientifiques : M. Eustache, neuropsychologue dont les travaux portent sur le fonctionnement même de la mémoire et M. Berger qui fait des recherches sur l'implantation de systèmes dans le cerveau, au moyen de micro et de nanotechnologies. Les études de ces deux intervenants peuvent intriguer, peuvent pousser à se demander jusqu'où on peut aller dans la science. C’est pourquoi ces deux scientifiques seront amenés à expliquer ce que l'on sait faire, ce que l'on peut faire et qu'on n’ose pas faire, et aussi ce que l’on ne doit pas faire. Afin d’apporter un regard critique et distancié par rapport à ce qui se passe au laboratoire , un auteur était également convié à cette table-ronde. Il s’agit de Gérard Klein qui a aussi beaucoup réfléchi aux problématiques de la mémoire et au travail sur les capacités intellectuelles augmentées. Enfin, Alan Mac Donald pour qui les nouvelles technologies sont aussi sources d'inspiration et de questionnement.

Les grands thèmes abordés par M. Eustache étaient : la mémoire humaine et ses maladies et les techniques d'imagerie du cerveau. Selon lui, la mémoire, bien que complexe, peut être définie simplement. Elle serait la fonction qui nous permet d'encoder, d'enregistrer des informations, de les stocker plus ou moins longtemps, et qui nous permettrait aussi de les récupérer, le but étant de les récupérer. Cela paraît relativement simple. En fait, les situations qui correspondent à ces trois grands moments sont extrêmement diverses.

Dans la vie de tous les jours, il y a beaucoup de choses que nous encodons sans faire d'effort de mémoire. Pour le stockage, on peut essayer de retenir une information pour une durée brève, par exemple retenir un numéro de téléphone le temps de décrocher le combiné, et au contraire, on peut stocker des informations sur une durée très longue, voire la vie entière. C'est là que les choses se compliquent. Pour parler de la mémoire, on utilise des métaphores. Il y a l'ordinateur, les bibliothèques, mais en fait, il n'y a pas vraiment une bonne métaphore de la mémoire. En tout cas, ce que nous savons, c'est qu’elle n'est surtout pas quelque chose de figé. Parce que le but du fonctionnement de la mémoire, c'est d'enregistrer des informations, ces informations ayant des statuts très divers.

 

D'ailleurs, la plupart des spécialistes de la mémoire s'accordent sur le fait qu'il n'existe pas une mémoire, mais plusieurs systèmes de mémoire. Il y aurait des systèmes de mémoire qui permettraient d'automatiser certaines procédures, par exemple conduire une voiture, ou faire du vélo, etc. Il y aurait des connaissances qui seraient plutôt de l'ordre des savoirs généraux sur le monde. Par exemple, nous savons que Rome est la capitale de l'Italie. Nous avons des connaissances comme cela que l'on acquiert au fil du temps.

 

Et puis, il y a la mémoire des souvenirs, qui est très importante et qui est celle à laquelle on pense le plus quand on parle de la mémoire, et qui est la plus traitée dans les ouvrages de science fiction ou tout simplement dans la littérature. Un exemple : la maison du docteur Edwards qui est une représentation de la mémoire épisodique et de sa perte qu'est l'amnésie. Quand nous parlons de la mémoire, nous nous apercevons que les mots ne sont pas bons et que les informations ne sont pas stockées dans la mémoire comme elles pourraient l'être dans une bibliothèque. Elles ne sont pas non plus «consolidées». En fait, ce qui se passe, c'est que les informations, au fil du temps, et en grande partie à notre insu, vont être transformées et modifiées, vont changer de statut. Certaines d'entre elles, très rares, vont pouvoir rester, peu ou prou, au statut de souvenirs. Ces vrais souvenirs sont très rares et correspondraient à des moments-charnières de notre vie, qui nous auraient marqués. En fait, l'essentiel de nos connaissances sont des connaissances qui se sont décontextualisées au fil du temps. En entrant dans le fonctionnement de la mémoire, nous nous rendons compte que nous avons affaire à une fonction extrêmement complexe et le titre de la table ronde qui est l'homme augmenté est en fait un titre extrêmement ambitieux. Parce que augmenter cette mémoire, n’est pas simplement ajouter des puces qui pourraient nous donner des connaissances supplémentaires. Augmenter la mémoire serait, potentiellement, pouvoir augmenter ce pouvoir de transformation de la mémoire, qui fait que les informations changent de statut au fil du temps. De ce fait, nous sommes confrontés à quelque chose de beaucoup plus qualitatif, complexe qu'un simple ajout comme on pourrait le faire dans un simple ordinateur.
 
François Berger, médecin neurologue (Inserm). Son but est d'apporter des réponses à des problèmes médicaux, à travers micro et nano-technologies. Le premier point important, en tant que médecin, dit-il, c'est qu'il n'a pas le droit d'augmenter l'Homme, seulement de s'adresser à l'homme malade pour le «réparer». Le rôle de son équipe de l'Inserm à Grenoble, est de remédier par les nanotechnologies et l'électronique aux déficiences mnésiques dont souffrent certaines personnes. Il parle des techniques de stimulation par l'électricité dans le cerveau et de la possibilité de traiter la maladie de Parkinson en stimulant des zones profondes du cerveau. Un chercheur canadien aurait en effet démontré qu’en stimulant des zones du cerveau, il est possible d'améliorer certaines fonctions mnésiques. Cela serait particulièrement intéressant pour les patients atteints de la maladie d'Alzheimer. Avec le courant électrique, il serait possible de moduler la mémoire et par là, de ralentir la maladie. Un rêve que l'on retrouverait souvent en science fiction est les miracles que l'on pourrait faire avec l’électronique synthétique, en greffant une sorte d'ordinateur dans le cerveau. « Mais personne ne sait faire cela », affirme François Berger.

Ce qui est possible, par contre, serait de mettre en place des interfaces entre le cerveau et les machines. Cela aurait d’ailleurs déjà été fait pour des patients tétraplégiques : une puce appliquée au niveau de leur cerveau, permettrait de capter l'activité cérébrale. Quand le patient veut bouger un de ses membres, par exemple, il est possible d'interpréter cette activité cérébrale pour faire bouger quelque chose à l'extérieur. Autre exemple : les prothèses auditives, les implants cochléaires. On voit donc émerger des technologies qui permettent d'interfacer le cerveau, et son activité, avec des dispositifs extérieurs. Autre possibilité, qui sera certainement l'avenir, c'est de reprogrammer le cerveau, au niveau cellulaire et moléculaire. Il s'agirait là d’injecter, soit par le sang circulant, soit localement, des nanoparticules qui seraient capables de réactiver les cellules-souches du cerveau et de le reconstruire au niveau de ses circuits mnésiques. Cela aurait d'ailleurs déjà été expérimenté sur l'animal.

Dans sa nouvelle Mémoire vive, mémoire morte, qui date de 1986, Gérard Klein imagine qu'on va doter les êtres humains de ce qu'il appelle «la perle» qui est une espèce d'ordinateur logé à proximité de l'hippocampe, c'est à dire une partie du cerveau très important dans les processus de mémoire. Par une interface qui permet au cerveau d'enregistrer et d'indexer ce dont il veut se souvenir. Cette perle, qui s'apparente à un ordinateur est implantée dans l'embryon, de façon à ce que son cerveau en développement puisse établir les bonnes connections avec cet objet technologique. « Y a-t-il eu à l'époque des réactions de la part des scientifiques en réponse à cette nouvelle ? », demande l’animateur de la table-ronde. Pas vraiment, selon Klein. Rétrospectivement, cela semble intéressant dans la mesure où nous pouvons nous demander si des expériences scientifiques pourraient émerger de livres de science-fiction. En cela, Klein était très précurseur de la nano-médecine. Le problème éthique est également abordé dans sa nouvelle.

La réflexion sur l'homme augmenté poserait également le problème de l'oubli et de sa nécessité. Selon un des intervenants, le fait de permettre à l'homme de stocker plus de mémoire, de lui attribuer une hyper-mémoire, génèrerait forcément de la pathologie. Ainsi, le concept de surhomme, tel qu'il est défini dans les livres de science-fiction, serait peut être une grave erreur épistémologique. D'autre part, il est beaucoup plus facile d'être augmenté de l'extérieur. On peut, par exemple, imaginer que dans l’avenir, et à travers des interfaces homme-machine nous pourrons nous connecter avec des mémoires informatiques, de la même façon que nous allons sur notre ordinateur consulter Wikipédia. Cela par une miniaturisation de mémoire flash.

Selon Gérard Klein, entre la réparation et l'augmentation, il n'y aurait pas de frontière claire. Car l'homme, depuis toujours, cherche à s'augmenter pour faire face à une nature hostile. Il parle là d'une « pensée sauvage ». Cependant, il est d’accord avec l’idée selon laquelle il faut imposer un cadre éthique. Par le passé, de grandes inventions, telles que l'imprimerie, avaient déjà profondément modifié notre rapport à la mémoire. Et nous pouvons nous demander comment une invention comme internet a modifié, et continue de modifier notre cerveau. Une expérience américaine a montré qu’aujourd'hui, lorsque l'on nous pose une question un peu difficile, nous ne cherchons plus en nous-même, dans notre cerveau-esprit, mais à l'extérieur de nous, on pense biensûr à Internet. La suite des expériences tend à montrer qu’à partir du moment où nous savons que l'information est là, en dehors de nous, nous ne voyons pas l'utilité d’essayer de l'encoder en profondeur. Quand nous voulons retenir quelque chose, nous essayons d'en comprendre le sens profond. Dans cette expérience, au contraire, puisque nous savons que l'information se situe à tant de clics et à tel endroit, nous ne voyons pas en quoi cela vaudrait la peine de faire l'effort de la retenir. De ce fait, la capacité de synthèse serait mise à mal.
 
De plus, les liens hypertexte que nous trouvons sur le Net présenteraient un inconvénient, car il y aurait une tendance à indexer les éléments trouvés sur internet sans les intégrer à une synthèse personnelle. Un des risques d'Internet serait une consultation superficielle de l'information, car la recherche serait trop facile, l'information pléthorique, et les liens inciteraient l'internaute à passer d'une information à l'autre sans approfondir. On pressent là l'importance du métier de bibliothécaire qui permettrait une sélection pertinente et de qualité de l'information en fonction de publics précis et des usages de ces publics. Le bibliothécaire serait alors comparable à un aiguilleur du ciel.

 

 

Le festival s'est terminé par le «cabaret mystique» d'Alejandro Jodorowski, artiste chilien aux multiples facettes, à la fois réalisateur, acteur, auteur de films ésotériques, surréalistes et provocateurs, scénariste de bande dessinée, poète et conteur à ses heures, qui a également travaillé autour du tarot de Marseille. Il s'agissait, en réalité, d'une conférence improvisée proche du conte et du réalisme magique, conviant curieux, philosophes ou passionnées sur des sujets, thématiques ou anectdotes que nous rencontrons tous au quotidien.

Enfin, j'ai eu l'occasion de voir La montagne sacrée, un des chefs-d'œuvre de «Jodo». C'est en fait grâce à John Lennon qu'il aurait réalisé, en 1973, ce film de science fiction métaphysique : un parcours initiatique, à la recherche de l'absolu, d'images dans un univers déréglé. Le film raconte l'histoire d'un voleur vagabond qui, après une série de procès et de tribulations, rencontre un maître spirituel. Celui-ci lui présente sept personnages, riches et puissants, représentant une planète du système solaire. Ensemble, ils entreprennent un pèlerinage vers la Montagne Sacrée, afin d'en déloger les dieux qui y demeurent et d’atteindre l'immortalité.


Je suis sortie de ce festival, comme d'un vaisseau spatial, après un voyage intergalactique, à quelques années-lumière, pas si loin d'ici pourtant.


The end.


Anne-Clémence Faure, AS Bibliothèque

Repost 0
Published by Anne-Clémence - dans science-fiction
commenter cet article
9 février 2012 4 09 /02 /février /2012 07:00

Dmitry-Glukhowsky-Metro-2033.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dmitry GLUKHOVSKY
Métro 2033 
Édition de Dmitry GLUKHOVSKY

www.nibbe-wielding.de, 2007
Traduit du russe par Denis E. Savine.
Édition de la librairie L’Atalante

pour la traduction française, 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dmitry-Glukhowsky-002.jpgDmitry Glukhovsky

Dmitry Glukhovsky est un journaliste et romancier russe né le 12 juin 1979 à Moscou. Il parle le français, l’espagnol, l’anglais, l’allemand et l’hébreu. Il fut aussi animateur à la radio Mayak en Russie et correspondant pour le « Kremlin pool ». Il a également travaillé à Euronews et à Deutsche Welle. Il a écrit des articles pour Russian Pioneer, L’Officiel et Playboy. Glukhovsky a étudié le journalisme et les relations étrangères en Israël. Il a vécu en France et en Allemagne et a visité des lieux tels que Tchernobyl et le Pôle Nord en tant que journaliste itinérant pour Russia Today. Son premier roman, Métro 2033, a été d’abord publié sur son site internet en 2007. La même année, il reçoit le « Prix d'encouragement de la Société de science-fiction européenne » au prestigieux « Eurocon contest » de Copenhague. Le roman fut ensuite traduit en 32 langues et édité par la librairie L’Atalante pour la traduction française en 2010.



Métro 2033

L’histoire se passe vingt ans après une troisième guerre mondiale, en l’an 2033, dans le métro de Moscou. La surface n’étant plus habitable, les gens se sont réfugiés dans le métro qui a aussi été construit pour servir d’abri antinucléaire. Il s’agit ici de la quête d’Artyom, habitant de la station VDNkh, pour le sauvetage de sa station, envahie par des monstres, appelés « les Noirs » et aussi à la recherche de sa place dans la vie.

Le métro de Moscou est donc devenu la dernière demeure de la race humaine. C’est la conséquence d’une effroyable guerre atomique qui a ravagé la Terre toute entière. Aujourd’hui, ce n’est plus l’Homme qui vit et gouverne à la surface mais de redoutables et terrifiants monstres, enfants des radiations émises par l’uranium. Le métro s’organise en différentes lignes avec un certain nombre de stations. Il existe une ligne circulaire appelée « La Hanse ». C’est une ligne commerciale, donc très riche et très bien entretenue. Il existe aussi une ligne qui traverse le métro qui est sous domination communiste. Elle est désignée très souvent dans le livre comme « la ligne Rouge ». Sont présents aussi un ensemble de stations que des adeptes des théories d’Hitler ont investies. Ils sont appelés « les nazis du quatrième Reich ». Enfin, il existe un ensemble de quatre stations qui a pour nom « Polis » et qui est le cœur du métro. Cet ensemble de stations est géré d’un côté par des militaires et de l’autre par des érudits.

 Dmitry-Glukhowsky-Metro-2033-003.jpg

Les survivants de cette guerre vivent maintenant dans ce métro, se nourrissant exclusivement de viande de porcs élevés dans d’autres stations et de champignons, qu’ils consomment aussi sous forme de thé. L’argent que nous connaissons n’existe plus ici. La monnaie d’échange dans ce monde, ce sont des balles d’AK47 et d’autres armes.

« Artyom prit la chope émaillée pleine de thé qu’on lui tendait.

C’était une production locale qui n’était pas vraiment du thé mais une infusion à base de champignons séchés et de différents additifs. Le thé, le véritable thé, était devenu une denrée rare qu’on ne préparait que pour des grandes occasions ; une denrée hors de prix »

« Et depuis que l’exportation du thé avait débuté dans la station, des gens entreprenants des stations alentours étaient venus s’y établir pour participer et profiter de son expansion florissante. Les porcs étaient l’autre fierté à VDNKh et des légendes couraient que c’était par cette station même que ces animaux avaient été introduits dans le métro. »

Le choix de ce monde apocalyptique n’est pas anodin. En ayant fait reculer la civilisation dans le métro, Glukhovsky montre que l’être humain était avant tout dépendant des machines. Dans cette histoire, la technologie s’est retournée contre les hommes. Ils ont sacrifié leur terre au progrès et par avidité.

L’auteur a réutilisé certaines légendes urbaines en rapport avec le métro et une peur ancestrale de l’Homme : la peur du noir. Ces légendes racontent très souvent qu’on n’est pas tout seul dans le métro. Elles racontent qu’il existe d’autres formes de vie qu’il n’est pas forcément bon de réveiller. L’auteur a donné la forme de monstres à ces légendes, notamment avec « les Noirs ». Les créatures qui ont investi la surface vivent aussi sous terre, dans le métro.

L’auteur a également réutilisé une légende qui raconte que l’esprit de chaque défunt décédé dans le métro est toujours là et chante dans les tuyaux pour appeler son corps et partir vers un autre monde. Cette légende a sûrement été racontée par ceux qui entendaient d’étranges bruits ressemblant à des bruissements de voix dans le métro.

« De très loin, traversant avec difficultés l’épaisseur de terre qui obstruait le tunnel, lui parvinrent des sons étouffés. Ils venaient de la direction de la station morte Park Pobedy, cela ne faisait aucun doute. Le jeune homme se figea, tendant l’oreille. Il ne comprit que peu à peu, mais il sentit alors son sang se glacer car il entendait quelque chose d’impossible… de la musique. »

Il existe enfin cette légende qui raconte que les tunnels auraient une voix propre et si l’on tend suffisamment l’oreille, on serait capable d’entendre ce que « dit » le tunnel et ainsi d’être prévenu de certains dangers. Encore une fois, il s’agit sûrement ici d’une légende construite à partir de nombreux bruits et semblants de voix entendus dans le métro et que les gens ont confondus avec une « voix propre » aux tunnels.

« Artyom ne pouvait rien faire que reprendre sa place. Il essayait de se convaincre que les chuchotements n’étaient que le fruit de son imagination, causés par la tension. Il essayait de se détendre, de se vider l’esprit en espérant qu’en même temps que les pensées inquiètes il réussirait à chasser ce son étrange de sa tête. Il parvint à faire taire ses pensées, mais, profitant de la place disponible, le bruit s’y engouffra plus retentissant et plus limpide que jamais. Il gagnait en intensité à mesure que l’expédition progressait vers le sud. »

Ces légendes confèrent au métro une atmosphère étrange, inquiétante. En ajoutant ces contes, l’auteur arrive à faire plonger le lecteur directement dans le métro. Celui-ci ressent alors l’oppression, l’obscurité et ne peut qu’accorder plus de crédit à ce monde.

Dans ce monde vivent de nombreuses créatures redoutables qui se sont installées quelques années après la fin de cette troisième guerre mondiale. L’auteur ne précise pas vraiment d’où elles viennent, seulement qu’elles seraient le fruit des nombreuses radiations causées par les bombes nucléaires. Leur arrivée fut en quelque sorte une bénédiction puisque les rues furent nettoyées des nombreux cadavres de personnes n’ayant pas pu s’abriter à temps. Néanmoins elles restent un danger pour les survivants habitant dans le métro, qui doivent faire face à de nombreuses attaques de «démons » et autres créatures primaires. Les « noirs » qui attaquent la station d’Artyom sont différents. Plus intelligents, plus dangereux que les autres monstres, ils sont redoutés dans toute la station.

« Et dans le faisceau de lumière, on aperçoit des silhouettes étranges et fantasmatiques : nues, recouvertes d’une peau noire et luisante, les yeux démesurés et la bouche béante… Elles avancent d’un pas cadencé, le port droit et sans subterfuge, vers la barricade, vers les hommes, vers la mort. »

« Les poils se dressent sur l’échine. Se relever et fuir. Abandonner son arme. Abandonner ses camarades. Tout envoyer au diable et fuir … »



Quand le « stalker » ou Hunter arrive à la station de VDNKh, il confie à Artyom qu’il compte trouver et éliminer cette menace que sont les Noirs. Il lui donne pour mission de se rendre à Polis si jamais celui-ci n’est pas rentré le lendemain. Pour qu’Artyom ne se fasse pas refouler à l’entrée de la station, Hunter lui donne une médaille militaire et s’enfonce ensuite rapidement dans les tunnels. Commence alors pour ce héros ordinaire, banal, une quête qui lui permettra d’accomplir son destin… Ou pas… Lui seul pourra choisir… Dans cette optique, le jeune Artyom s’engage dans des réflexions teintées de philosophie. Il s’interroge sur son avenir, sa place dans ce monde.

 

 Dmitry-Glukhowsky-Metro-2033-004.jpgParcours d’Artyom : trait rouge
Retour vers Polis : trait vert
Passage à la surface : trait bleu clair

 

«  Voici ce que je vais faire. Ton père adoptif est rongé par la peur. Petit à petit, il devient leur arme, si j’ai bien analysé la situation »

« Je ne peux pas compter sur des gens au cerveau véreux. J’ai besoin d’un homme sain, dont le jugement n’a pas été altéré par les non-vivants. J’ai besoin de toi.

– Moi ? Je me demande bien comment je peux vous être utile, s’étonna Artyom.

– Ecoute-moi. Si je ne reviens pas, tu devras à tout prix – à tout prix, tu m’entends ? – te rendre à Polis. Dans la Cité … Et y trouver un homme qu’on appelle Melnik. Lui raconter toute cette histoire. »

« Artyom était bouillonnant d’énergie, il commençait à peine à vivre et jugeait insensé de mener une existence végétative de cultivateur de champignons, sans jamais oser franchir le poste des cinq cents mètres. La volonté de s’enfuir de la station grandissait en lui jour après jour, à mesure qu’il comprenait quel sort lui réservait son père adoptif. La carrière de fabricant de thé conjuguée à celle de père de famille nombreuse révulsait Artyom au plus haut point. C’était sans doute cet attrait pour l’aventure, cette envie d’être happé par les courants d’air des tunnels, projeté vers l’inconnu, et de courir à la rencontre de son destin que Hunter avait senti chez lui lorsqu’il lui avait demandé de se rendre à Polis. »



Avis personnel

Ce livre m’a bouleversée autant par le style de l’auteur que par l’ambiance générale, les émotions portées par les mots. Glukhovsky décrit ce monde avec sang-froid comme le ferait un journaliste s’il devait décrire une scène de guerre. Les émotions transmises nous sautent pourtant à la gorge dès que l’auteur s’arrête sur un personnage précis de l’histoire. En détaillant le quotidien de ces survivants, l’auteur montre une déshumanisation progressive. Ceux-ci sont en effet soumis chaque « jour » à des scènes de violence parfois gratuites. Artyom n’est pas épargné.

J’ai apprécié de pouvoir trouver dans cette édition deux plans du métro fictif où se situe l’histoire. Bien que les noms des stations soient en russe, on se perd moins dans ce dédale de tunnels et on peut mieux entrer dans cet univers.



Bonus

Un entretien de Dmitry Glukhovsky interviewé par le site Fantasy.fr durant le festival Les Utopiales à Nantes en novembre 2010.

Lien : http://www.fantasy.fr/episodes/view/interview-de-dmitry-glukhovsky

Le filmage du jeu vidéo « Métro 2033 », inspiré de l’histoire de Dmitry Glukhovsky et sortit le 19 mars 2010 sur les plateformes XBOX 360 et PC. Le jeu vidéo est filmé par « Adwim », joueur et filmeur amateur.

Lien : http://www.dailymotion.com/playlist/x1hqsu_adwim_metro-2033/1#videoId=xg8q8f

 

Alice L., 2ème année Bib.-Méd.-Pat.

 

 


Repost 0
Published by Alice - dans science-fiction
commenter cet article
8 février 2012 3 08 /02 /février /2012 07:00

Murakami-Haruki-Autoportrait-de-l-auteur-en-coureur-de-fond.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

MURAKAMI Haruki
村上 春樹
Autoportrait de l’auteur en coureur de fond
Hashiru-koto ni tsuite kataru-toki ni boku no kataru-koto
走ることについて語るときに僕の語ること
traduction
d’Hélène Morita
Belfond, 2009,
10-18, 2009


 

 

 

 

 

 

 

 

Il n’est plus nécessaire de revenir sur la biographie de Murakami Haruki maintes fois reprise dans de précédents articles: auteur culte, mais reconnu davantage pour ses romans comme La ballade de l’impossible, Au sud de la frontière, Kafka sur le rivage et bien d’autres, que pour ce « journal, essai autobiographique, éloge de la course à pied » dans lequel il « se dévoile et nous livre une méditation lumineuse sur ce bipède en quête de vérité qu’est l’homme » (4e de couverture).



En 1982, ayant vendu son club de jazz pour se consacrer pleinement à l’écriture, Murakami a alors trente-trois ans et se met à la course à pied pour garder la forme. Finies les sorties, plus de cigarettes (deux paquets par jour !), mais une hygiène de vie saine et une astreinte à des horaires réguliers. Une année plus tard, il réussit un défi qu’il s’est lancé, celui de courir d’Athènes à Marathon (soit un marathon, c’est-à-dire 42,195 kilomètres), et aujourd’hui, après des dizaines de courses d’une telle distance et même plus, auxquelles il faut ajouter de nombreux triathlons (épreuve réunissant natation, vélo puis course à pied) et une liste non négligeable d’ouvrages reconnus à travers le monde, il décrit dans Autoportrait de l’auteur en coureur de fond l’influence que le sport a eue sur sa vie, et même plus, les conséquences positives d’une pratique régulière et en solitaire de la course à pied sur son écriture (dix kilomètres par jour pendant une heure, six jours sur sept, et toutes les semaines de l’année). Haruki Murakami a mis dix ans avant de faire se rencontrer ses deux passions, ce qui donne un mélange explosif lorsque le sport se confronte à la littérature.

Tel un carnet de route, le texte suit la progression de cet auteur, de ses débuts en tant qu’amateur à ses compétitions qui très vite deviennent annuelles. Confessions sur ses préparations quotidiennes, non seulement physiques mais aussi mentales, ses exploits comme ses échecs, rien n’est laissé de côté. C’est avec humilité qu’il nous détaille sa préparation durant quatre mois pour le marathon de New York en 2005 et nous fait voyager dans différents univers, de Tokyo à Boston en passant par Hawaï et Cambridge. Et c’est également au travers de ses paradisiaques terrains d’entraînement que Murakami nous propose un large éventail de ses souvenirs et ses pensées les plus profondes : le fantastique instant où il décida de devenir écrivain, ses plus grandes réussites et déceptions, ses blessures, sa passion pour la musique jazz et soul (qu’il écoute en courant), et l’expérience, après cinquante ans, d’avoir vu ses temps de course s’améliorer grâce à une volonté sans faille puis se détériorer au fil du temps. Mais tout détail sur sa vie privée est exclu.

Si vous êtes un fervent adorateur du triathlon, la ville japonaise où vit Murakami ne doit pas vous laisser indifférent puisqu’elle en organise régulièrement un, auquel l’écrivain a bien évidement participé. Coïncidence originale…

Avec cet ouvrage, nous sommes loin de ses romans et nouvelles habituels, et nous nous retrouvons ici face à son premier récit écrit à la première personne, une autobiographie cinglante, dans laquelle il nous communique les souffrances qu’il a endurées et maîtrisées du mieux possible. Ne jamais abandonner, ne jamais s’arrêter, ne jamais marcher. Même s’il participe à de nombreuses compétitions, il court pour atteindre les objectifs qu’il s’est fixés et non pour la compétition :

« Mon temps, le rang que j’obtiens, mon apparence, les critiques des autres, tout cela est secondaire. Pour un coureur comme moi, ce qui est vraiment important est d’atteindre le but que j’ai assigné à mes jambes. Je donne tout ce que j’ai, je supporte ce que je dois supporter, et j’obtiens ce qui compte pour moi. »

Un état d’esprit différent de celui de beaucoup d’autres sportifs de compétition qui recherchent non seulement le dépassement de soi mais surtout la confrontation à autrui. Peu importe. Ce qui compte est ce que l’on ressent en recevant les encouragements des spectateurs, et notamment au moment du sprint final, dernier effort avant la libération. Bien plus que le soutien du public, ce qui compte aussi est l’entraide entre les coureurs pendant les courses et les entraînements, que ce soient eux qui nous dépassent ou l’inverse. Car même si c’est un sport individuel, c’est aussi un sport d’échanges, muets mais d’autant plus percutants, où chacun apporte à l’autre, par un regard, un mot d’encouragement parfois, ou l’ignorance même, ce qui donne la force d’avancer encore et toujours, et d’aller au-delà de ce que l’on se pensait capable d’accomplir. C’est de cette force et de la leçon de vie qu’il en a tirée que Murakami s’inspire pour écrire :

 

« En ce qui me concerne, la plupart des techniques dont je me sers comme romancier proviennent de ce que j’ai appris en courant chaque matin. Tout naturellement, il s’agit de choses pratiques, physiques. Jusqu’où puis-je me pousser ? Jusqu’à quel point est-il bon de s’accorder du repos et à partir de quand ce repos devient-il trop important ? Jusqu’où une chose reste-t-elle pertinente et cohérente et à partir d’où devient-elle étriquée, bornée ? Je suis sûr que lorsque je suis devenu romancier, si je n’avais pas décidé de courir de longues distances, les livres que j’ai écrits auraient été extrêmement différents. »


« Bien entendu, je ne sais absolument pas combien de temps je poursuivrai réellement ce cycle d’actions infécond. Mais je m’y suis attelé avec opiniâtreté depuis si longtemps, et sans m’en lasser, que je crois bien que je continuerai aussi longtemps que je le pourrai. Les courses de fond m’ont éduqué, ont fait de moi ce que je suis aujourd’hui (en plus ou en moins, en mieux ou en pire). Aussi longtemps que possible, j’espère que nous continuerons à vivre côte à côte, ma compagne la course et moi. »



Ce livre ne fait pas partie des dizaines d’ouvrages déjà existants sur la course à pied et triathlon qui relatent les bienfaits d’une activité sportive régulière, l’hygiène de vie à adopter, les besoins alimentaires du sportif et autres. Ce n’est pas la vision de tous les sportifs que Murakami développe dans cet ouvrage, mais la sienne, son propre récit de vie, librement et simplement, sans tabou. Il n’a pas peur des mots, qui pourraient étonner voire choquer les lecteurs qui ne connaissent pas cet engouement extrême pour le sport et ne partagent la souffrance de l’auteur que durant quelques pages seulement, alors que lui l’a subie (mais bien évidement choisie) pendant des heures… Voilà pourquoi Haruki Murakami souhaite faire écrire sur sa tombe : « Écrivain (et coureur). Au moins, jusqu’au bout, il n’aura pas marché ».



C.M, 2e année bib.-méd.

 


 

MURAKAMI Haruki sur LITTEXPRESS



 Image 3-copie-1

 

 

 

 

Articles de Mélanie et Pierre-Yann sur Sommeil.

 

 

 

 

 

chroniques-loiseau-ressort-haruki-murakami-L-1

 

 

 Article d'E.M. sur Chroniques de l'oiseau à ressort.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

murakami-haruki-saules-aveugles.gif

 

 

 

Saules aveugles, femme endormie, article de Claire.

 

 

 

 

.

.

.



Les amants du spoutnik
,
 articles de  Julie et de Pauline.






L'éléphant s'évapore
: articles de Noémie et de Samantha







Le Passage de la nuit
:
articles d' Anaïs,  Anne-Sophie, Julia et Marlène, Chloé, E. M., Virginie.








Kafka sur le rivage
:
articles de Marion, Anthony, P.







La Course au mouton sauvage
: articles de Laura, J., et B.

 

 

 

 

 

Murakami Haruki Danse-danse-danse

 

 

Articles de Chloé et de Maureen sur Danse, danse, danse.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

Repost 0
7 février 2012 2 07 /02 /février /2012 09:00

 

gedge_amenhotep.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pauline GEDGE

Amenhotep l’élu des dieux

Titre original

The Twice Born

Traduction de Daniel Garcia

Pauline Gedge, 2007

Éditions France loisirs, 2009

 

 

 

 

 

 

 

L'auteur

 

http://www.paulinegedge.com/aboutpauline.htm

(Site en anglais, créé par l'auteur !)

 

 

 

Résumé du livre

 

Amenhotep l’élu des dieux est le premier tome d'une trilogie consacrée au personnage historique éponyme.

 

Huy, fils d'Hapou, est un enfant gâté et égocentrique issu d'une famille de paysans du delta du Nil. Grâce à l'aide de son riche oncle Ker, la famille peut l'envoyer étudier à l'école de scribes d'Heliopolis, dans le temple de Râ. Ce qui était une corvée pour le jeune enfant devient bientôt un vrai plaisir bien qu'il soit le seul enfant issu d'un milieu social modeste dans l'école. Mais son existence bascule le jour où Sennefer, cancre malveillant, le tue par accident. Sa mystérieuse résurrection attirera à Huy bien des tourments et des curiosités, sans compter son amour à sens unique pour Anoukis, la sœur de son meilleur ami.

 

 

 

L'œuvre

 

L'œuvre se construit de façon similaire à un journal autour du personnage de Huy, dont les peines comme les joies nous sont contées avec une grande minutie. Régulièrement, on trouve une page blanche et une ellipse qui semblent signifier le début d'un nouveau chapitre bien qu'il n'y ait aucun titre à ceux-ci. Le tout rythme les différentes étapes les plus importantes de la vie du jeune garçon comme un refrain, de même que les mois de Paophi, dans lequel se situe l'anniversaire de Huy, et d'Epiphi, signalant le début des moissons, la fin de la décrue et donc la période à laquelle les différents lieux peuvent être rejoints. C'est là que se déroulent beaucoup de moments importants. Ces périodes, tantôt d'immobilité, tantôt de nouveauté, font penser aux battements d'un cœur, celui de Huy qui est encore vivant. Après sa résurrection, le récit ralentit jusqu'à s'arrêter dans un lieu précis : celui où les dons de divination vont mener Huy et sa servante Ishat à une vie sédentaire et routinière.

 

L'histoire est racontée avec des mots simples, un ton enfantin, qui nous plongent dans la peau du jeune garçon. Grâce au style de l'auteur on arrive à comprendre le caractère et les réactions de Huy qui manquent parfois de logique. En même temps qu'il grandit, le vocabulaire utilisé évolue et nous permet de vraiment comprendre le changement de mentalité qui s'exerce au fil du récit. Cela démontre une certaine virtuosité dans la présentation de la psychologie du personnage qui rend l'histoire très réelle et vraisemblable.

 

Pourtant, l'auteur note en préface qu'il s'agit bien d'une fiction imaginée à partir des faits réels concernant la vie adulte d'Amenhotep, le futur nom donné à Huy fils d'Hapou. Cette précision nous renseigne sur l'avenir, certainement riche et incroyable, de celui qui n'était au départ qu'un enfant banal. Il est difficile de démêler l'invention dans cette œuvre car Pauline Gedge n'hésite pas à y inclure des éléments vrais d'Histoire égyptienne, tels que la formation des scribes et certaines cérémonies très pratiquées dans l'Antiquité ( exorcisme, par exemple) ou des croyances de l'époque (la cosmogonie d'Heliopolis, celle d'Hermopolis, le Paradis d'Osiris...).

 

L'un des intérêts de suivre Huy dans sa jeunesse est également celui d'apprendre en même temps que lui les « règles de vie ». C'est donc avec une fluidité très bien maîtrisée que les descriptions et explications sur les différents rites s'enchaînent et s'incorporent au récit. Il n'y a presque aucune note en bas de page, tout est détaillé en temps voulu.

 

 

 

Mon avis

 

Ce livre est captivant, tant par son fond que sa forme, surtout pour les passionnés d'Égypte ancienne. Il réunit selon moi tous les éléments pour que le lecteur puisse comprendre le vocabulaire parfois spécifique des croyances, outils, loisirs et travaux que l'on peut rencontrer, que l'on soit débutant ou très renseigné sur la vie quotidienne de l'époque. Il se lit très rapidement malgré sa taille assez importante (571 pages) et il m'a vraiment donné envie de passer au deuxième tome de la trilogie. L'histoire est composée d'action, d'amour, de mythologie, de suspense parfois, de fantastique, de moments drôles comme de moments tristes. C'est un morceau de vie très agréable à imaginer que je conseille vivement.

 

 

 

Océane B, 1ère année Éd-Lib, 2011/2012

 

 


Repost 0
6 février 2012 1 06 /02 /février /2012 07:00

 

Vigan-Heures-souterraines.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Delphine de VIGAN

Les Heures souterraines

JC Lattès, 2009

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Entre réalisme, tristesse, trouble, intensité et dérangement, nous plongeons dans l'univers de Delphine de Vigan. Dans son troisième roman, Les Heures souterraines, elle nous pénètre d'une réalité du monde affreusement authentique. Elle ne nous donne aucun espoir quant à la finalité de l'histoire. Si vous lisez ce livre, vous serez saisi d'un étrange malaise. Y a-t-il de l'espoir dans la vraie vie, un espoir de changer les choses, de faire évoluer les hommes ?

 

Qui ne se retrouverait pas dans le personnage emblématique de Thibault, cherchant désespérément à s'accrocher à notre sphère, ce médecin SOS, portant ses pas aux domiciles des patients, voit Paris sous toutes ses coutures. Il décortique Paris comme ses patients. Il a plongé ses mains au plus profond du ventre de la cité. Mais il est aussi en pleine rupture amoureuse. Il voulait tout voir et il a tout vu maintenant sans doute lui reste-t-il à vivre.

 

Qui n'a jamais été témoin de l'isolement d'une personne par la noirceur d'une autre ? Mathilde, cadre supérieure dans le marketing, victime de harcèlement moral, pour avoir, par le plus grand des malheurs, contré un jour les propos de son patron. De jour en jour, elle sombre un peu plus dans la solitude. Est-ce qu’on est responsable de ce qui nous arrive ? Croyez-vous qu’on est victime de quelque chose comme ça, parce qu’on est faible, parce qu’on le veut bien, parce que, même si cela paraît incompréhensible, on l’a choisi ? Croyez-vous que certaines personnes, sans le savoir, se désignent elles-mêmes comme des cibles ?

 

Qui ne s'est jamais trouvé dans un endroit bondé où les gens ne se saisissent pas, ne se regardent pas ? Une colonne de gens qui se croisent sans se voir. Dans ce roman, c'est l'illustre métro de Paris, que prendra Mathilde mais également Thibault. Un métro vide de sens. Belle image de ce que devient notre monde où la consommation règne au détriment de tout.

 

Vont-ils faire connaissance, pourquoi ne pas s'aider, se soutenir ? Ils s'entrecroisent, ne se découvrent pas, trop plongés dans leur propre tristesse, leur propre détresse. Nous aimerions les secouer, Mathilde, y a quelqu'un, là ! Pour toi, retourne-toi ! Le monde est beau, cherche à le découvrir, ne te laisse pas abattre. Thibault, l'amour est tout proche de toi, si proche.

 

Je me retrouve dans ce roman tellement sincère, tellement juste. En effet, on est tous à un moment donné dans cette situation d'extrême solitude, responsable de sa vie, parfois si lourde à porter. Delphine de Vigan nous montre la vie de tous les jours. Dans cette chronique intense, nous ne sommes pas dans un roman-feuilleton où la vie est rose, pas dans une vie inventée où la fin est joyeuse, pas dans une vie tranquille où l'enfance nous protège mais dans une vraie vie avec ses problèmes, sa complexité, ses mensonges. Une vie dure mais véritable. Une bougie privée d'oxygène. La fin ne sera pas celle qu'on aurait pu imaginer au fil du roman. La fin ne sera pas heureuse, les personnages seront toujours en proie à leurs soucis et leurs angoisses. On devine que Delphine de Vigan, dans ce récit, souligne et dénonce notre vie ; elle est au cœur de l'absurdité du monde, comme dans ses précédents romans. Elle saisit les moments de vie où tout se bouscule, chavire jusqu'à briser. Ces moments douloureux où la vie s'arrête pour quelques minutes effroyables, et où l'on se dit : c'est cela, être malheureux.

 

Somme toute, le bonheur ne naît-il pas du malheur ? Finalement pour être heureux ne faut-il pas être malheureux ? Lire le malheur, ne nous conduit-il pas à apercevoir notre propre bonheur ? Stendhal disait en tout cas : « Le bonheur ne se raconte pas ».

 

 

Chloé Cheynel, 1ère année Éd.-Lib. 

 

Delphine de VIGAN sur LITTEXPRESS

Delphine-de-Vigan-No-et-moi.gif

 

 

Article de Samantha sur No et moi.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Repost 0
5 février 2012 7 05 /02 /février /2012 18:00

Mardi 7 février

à 18h30
La revue Feuilleton  à la Machine à lire

FEUILLETON 

Ce trimestriel de 256 pages, dans le sillage des revues XXI et Usbek & Rica, propose des grands reportages étrangers traduits (issus de Vanity Fair, du New Yorker, etc.) et des nouvelles littéraires inédites. Le magazine est piloté par Adrien Bosc (fondateur et directeur de la publication) et Gérard Berréby (rédacteur en chef, par ailleurs directeur des éditions Allia) et est publié par les éditions du Sous-sol.

Table ronde autour de l'article « Cary in The Sky With Diamonds » avec Gérard Berréby, Camille Lavaud, illustratrice, et Annelyse Perrier, traductrice.

 

_____________________________________________________________________________________________

 

Mercredi 8 février

à 18h30
Rémi Checchetto à la Machine à lire

Remi-Chechetto-L-Homme-et-cetera.gifAutour de son livre L'Homme et cetera (éditions Espaces 34).

 

 

Depuis dix ans, Rémi Checchetto écrit en compagnie avec des metteurs en scène, des comédiens, des musiciens (Thierry Robin, Olivier Messager, Chris Martineau), des photographes (Patricia Arminjon, Vincent Monthiers), des danseurs (Anna Fayard), des plasticiens (Les Lucie Lom), des éditeurs (Script, Cuisine de l’immédiat)…

Parmi ses textes publiés : Un Terrain de vagues (éditions Réseau de conduite, 2000), Portes (Script éditions, 2003), P'tit déj' (éditions de l'attente/Cuisine de l'immédiat, 2003), Confiotes (éditions de l'Attente, 2005), Une Disparition et tout et tout (éditions de l'Attente, 2006), King du ring (éditions Espaces 34, 2010), Kong melencholia (éditions Espaces 34, 2011).

Rencontre co-organisée avec l'association Permanences de la Littérature et animée par Marie-Laure Picot.

 

_______________________________________________________________________________________________

 

 

Jeudi 9 février

à 18h30
Hommage à Sergio Guagliardi à la Machine à lire

sergio-Guagliardi-La-etc.jpg

Hommage joyeux à la mémoire de Sergio Guagliardi à l'occasion de la sortie de Là, etc. (éditions L'Harmattan).

Sergio nous a quittés en 2002. Écrivain et dramaturge, il a été le compagnon de route de nombreux metteurs en scène bordelais (entre autres Jean Pierre Nercam et Gilbert Tiberghien) mais aussi un membre actif du « Passant ordinaire ».

Là etc. propose plusieurs courts récits de rencontres entre l’auteur et ses grands maîtres (Beckett, Eschyle, La Fontaine, Dante, Diderot etc.).

 Organisée par la Compagnie Théâtre des Tafurs, la rencontre sera animée par tous ses amis.

 

_______________________________________________________________________________________________

 Vendredi 10 février 2012

à 13h

 Con viviaLitté rencontre Jeanne Benameur
 à l’IUT Bordeaux 3.

Jeanne-Benameur-Si-meme-les-arbres-meurent.gif

Auteure et directrice de collection, Jeanne Benameur viendra partager son expérience.
Lors de cette rencontre, animée par les étudiants, elle nous parlera de son œuvre, tant en littérature jeunesse qu’en littérature générale, et de son rôle dans l’édition.
C’est dans un esprit de convivialité que nous vous proposons un en-cas pour accompagner cet échange.
Ouvert à tous
Centre de ressources Montaigne
IUT Bordeaux3
Place Sainte-Croix, Bordeaux

 

 

 

Vendredi 10 février

à 20h

Jeanne Benameur

à la Machine à lire

 

 
Rencontre croisée avecc Philippe Lacadée. Jeanne Bénameur revient partager sa réflexion sur le rapport qu'entretiennent le corps et les mots dans son travail, depuis Les Demeurées (Gallimard Folio) jusqu'à Notre nom est une île, texte poétique paru aux éditions Bruno Doucey.

 

________________________________________________________________________________________________

 

et, du 3 au 19 février,
 5ème édition de Bord’images,

consacrée à la création numérique en bande dessinée

BORD-IMAGES.jpg

 

Auteurs exposés : Jérôme d’Aviau, Spig, Hervé Bourhis, Johanna Schipper, Cécil, Jean-Baptiste Andréaé, Mathieu Gallié, Jean-Denis Pendanx, Christophe Dabitch, Isabelle Merlet, Vincent Perriot, Laureline Mattiussi, Nicolas Dumontheuil, François Ayroles, Anne Baraou, Julien Mariolle, Christian Durieux, Phil Castaza, Jean-Luc Sala, Emmanuel Moynot, Sandrine Revel, Pierre-Yves Gabrion,
Blogueurs : Flo, Anne-Pérrine Couët, Imakuni, Marion Duclos.

Espace Saint-Rémi, 4 rue Jouannet, Bordeaux.
Entrée libre
du lundi au samedi : 11h/12h30 et 13h30/19h Le dimanche : 13h30/19h)

 


Repost 0
Published by littexpress - dans EVENEMENTS
commenter cet article
5 février 2012 7 05 /02 /février /2012 07:00

Festival d’Angoulême 2012

Philippe-Druillet-1.jpg

Que faire un samedi après-midi à Angoulême ? Pas grand-chose à vrai dire. Le festival de la bande dessinée battant son plein, les rues sont remplies, les chapiteaux bondés, les expositions à guichets fermés. Il ne reste pas grand choix.

Il y a bien cette conférence avec un auteur à l’auditorium du conservatoire. Mmmmh… pourquoi pas ? Après tout, le ciel noir de pluie n’annonce rien qui vaille. Et puis le molleton des fauteuils de la salle ne sera pas de trop après les heures debout, passées dans les stands et les files d’attente.

La salle est remplie. Autant de personnes désireuses de s’abriter, certainement, d’autant que la pluie s’est mise à tomber mêlée de grêle. Dans le son feutré de la salle, l’interview de l’homme assis sous les projecteurs commence.

Philippe Druillet (puisqu’il s’agit de lui) a commencé dans les années 60 en tant qu’apprenti photographe. Ces débuts sont plutôt difficiles comme il en témoigne en disant avoir été rejeté de partout. Néanmoins, son intérêt se porte très rapidement sur un domaine essentiel pour la suite: la bande dessinée.

Son premier livre, Le Mystère des abîmes, publié en 1966 lui permet d’exprimer sa fascination pour la science-fiction et de mettre en place le personnage récurrent de son œuvre, Lone Sloane.

Son travail trouvera un écho en la personne de René Goscinny qui l’engage au journal Pilote dont la parution sera, au tout début, en bichromie. Parallèlement, il produit des affiches et joue dans des films à petit budget tel Le Viol du vampire de Jean Rollin dont la teneur fantastique et passablement érotique n’est pas sans rappeler ses propres productions. L’année 1970 le voit réaliser Le Dieu Noir, premier épisode de la saga des Six Voyages de Lone Sloane.
Philippe-Druillet-2.jpg
Aux débuts dans les pages de Pilote succède l’aventure de Métal Hurlant. Période de tous les excès, il dessine énormément et dort peu. C’est aussi à ce moment-là qu’il fait préfacer ses œuvres par Goscinny ou George Lucas, grand amateur de bandes dessinées françaises. Ces années sont également marquées par les échanges avec Robert Crumb et sa bande, alter ego transatlantique du magazine parisien. Dans une sorte d’émulation artistique, ils créent telle une « école artistique de la Renaissance ».
Philippe-Druillet-3.jpg
L’artiste est constitué de strates diverses et variées, affirme-t-il. Ses compositions prennent ainsi leurs sources chez de nombreux autres créateurs qu’il admire. Escher pour ses constructions non-euclidiennes, Moebius qu’il a côtoyé, Bugatti pour les sculptures qu’il produit actuellement, Lovecraft pour son imaginaire débridé… Par ailleurs, c’est en illustrant ce dernier dans le Nécronomicon qu’il se trouvera déposédé de son travail sur cet ouvrage. Sa signature effacée, on fera passer ses illustrations pour l’œuvre d’un autre.

Il diversifie son œuvre dans des tableaux, des meubles, des vases, de la décoration d’appartement, des décors de tournage pour les Rois Maudits. Tel un Raphaël ou un Léonard de Vinci, il veut être un artiste complet. Grattant sous les couches successives de l’art, il en arrive à créer des peintures proches de la primitivité des mythes fondateurs de l’humanité. Cependant ses premières amours ne sont pas loin. Il adapte le Salammbô de Flaubert en découpant les cases et s’apprête à faire de même avec la Divine Comédie de Dante.

Au travers de toutes ces créations, cet infatigable dormeur éveillé semble vouloir faire surgir la bande dessinée dans la réalité, lui faire prendre corps afin qu’elle soit reconnue comme un art majeur. Les illustrations surnaturelles qui font irruption à l’écran pour accompagner ses paroles montrent ce désir de faire exploser les cadres, d’être plus que de simples dessins en deux dimensions.

Au sortir de la salle, il ne pleut plus. Seuls restent dans le ciel quelques nuages noirs qui s’attardent de même que les rêves que Philippe Druillet, le conteur, nous a laissés dans la tête.

 

 

Romain et Fabien, AS Bibliothèque



Repost 0
Published by Romain et Fabien - dans bande dessinée
commenter cet article
4 février 2012 6 04 /02 /février /2012 07:00

Scholastique Mukasonga, L'Iguifou

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Scholastique MUKASONGA

L’Iguifou, Nouvelles rwandaises

Gallimard

Collection Continents noirs, 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

Bibliographie de Scholastique Mukasonga


Iyenzi ou les Cafards,  Gallimard, 2006

La femme aux pieds nus, Gallimard, 2008

L’Iguifou, Nouvelles Rwandaises, Gallimard, 2010

 

 

 

L’Iguifou, Nouvelles rwandaises est un recueil de cinq nouvelles intitulées :

« L’Iguifou »

« La gloire de la vache »

« La peur »

« Le malheur d’être belle »

« Le deuil »

 

Ces nouvelles se situent dans le contexte historique de l’après-génocide rwandais perpétré en 1994, qui provoqua la disparition près de 800 000 Tutsis assassinés par les Hutus. L’originalité de ce recueil réside dans le fait qu’il ne traite pas du génocide lui-même, l’auteur ne l’ayant pas vécu mais y ayant perdu 37 membres de sa famille. Il aborde des thèmes de l’après-génocide lorsque les Tutsis, survivants en exil ou encore au Rwanda, ont dû réapprendre à vivre normalement, et ce, que ce soit aux côtés des Hutus, en deuil, ou encore en exil. L’auteur traite de thématiques fondamentales dans cette période difficile qui, si de nombreux ouvrages ont pour thème le génocide lui-même, n’ont que peu été utilisées et décrites.

 

L’iguifou en rwandais veut dire « la faim », c’est le thème central de la première nouvelle. L’auteur nous y raconte l’histoire des déplacés à Nyamata, devant vivre constamment avec la faim. L’écriture de l’auteur est sereine, alliant la poésie et l’humour, ce qui permet parfois de relativiser et de se détendre au milieu de la lecture, le sujet traité étant difficile à accepter, et pouvant mettre mal à l’aise. Cet ouvrage ne sonne pas comme une accusation, mais comme un simple témoignage, une description des faits pour que l’on n’oublie pas ce qui s’est passé. L’auteur ne montre aucune colère contre les Hutus, et ne les accuse pas, ni eux ni le monde occidental ni tous ceux qui furent impliqués dans ce massacre. Elle se contente de relater les faits, de décrire la vie telle qu’elle fut ensuite, la difficulté de vivre avec une telle histoire, et les marques qu’elle laissa sur les Tutsis. La seule accusation que peut contenir ce recueil se situe dans la nouvelle intitulée « Le deuil » :

 

« À la télé, à la radio, dans les journaux, on ne parlait pas de génocide. C’était comme si le mot était réservé. Trop grave pour l’Afrique. Oui, il y avait des massacres, comme il y en avait toujours en Afrique. »

 

Ici l’auteur lance ce qui semble être une accusation discrète, visant le monde occidental qui ne se préoccupa guère de leur sort. Le reste du recueil garde un ton calme, presque détaché qui en devient presque parfois plus dur à supporter, le contraste entre la douceur de l’écriture et les faits racontés pouvant être très déstabilisant. Le génocide n’est jamais clairement nommé, il reste quelque chose d’indicible, tournant toujours au-dessus de l’ouvrage mais jamais abordé de face. Le lecteur ne peut cependant pas l’oublier, il reste présent à l’esprit et derrière chacune des nouvelles de Scholastique Mukasonga. Le sentiment prédominant semble toujours être la douleur, parfois étouffée et sourde, parfois vive. Chaque nouvelle se termine sur une chute marquante, laissant une trace sur le lecteur qui doit parfois relever un instant la tête et réfléchir avant de poursuivre sa lecture.

 

La dernière nouvelle du recueil, « Le deuil », se termine de manière quelque peu abrupte, sur une phrase sonnant comme une constatation implacable. Dans cette nouvelle, le personnage principal retourne au Rwanda pour tenter de faire son deuil et retrouver ses morts. Il rencontre à cette occasion le gardien des Morts, gardant l’église de son village où furent massacrés tous les Tutsis qui s’y étaient réfugiés. À la fin de la nouvelle, celui-ci fera cette remarque :


« Maintenant, dit le gardien des Morts, de quoi aurais-tu peur ? »


Cette phrase clôt le recueil et possède une grande signification, bien qu’il soit possible de l’interpréter de deux manières différentes.

 

Elle peut être perçue comme un message d’espoir et de détermination, marquant la volonté de continuer à vivre malgré le génocide, en acceptant le passé. Elle montre que désormais, après une telle expérience, ils ont connu le pire. De quoi donc pourraient-ils avoir peur désormais ? Il reste la vie, malgré tout.

 

Cependant, elle peut aussi être interprétée, à l’inverse, comme un signe de désespoir et d’abandon, puisque l’on peut considérer que tant que l’on a peur de quelque chose, c’est qu’il reste le goût de vivre. Ne plus avoir peur de rien, ni même de la mort peut être perçu comme une capitulation.

 

L’auteur nous laisse donc sur cette phrase, libres de choisir l’interprétation qui nous conviendra. Personnellement, je préfère penser qu’elle diffuse un message d’espoir, et d’une certaine manière de rage à la fois. La rage de vivre malgré les horreurs connues. En terminant le livre, le lecteur peut avoir besoin de réfléchir un peu, comme ce fut mon cas, le temps d’intégrer les informations reçues durant la lecture.

 

Je conseille fortement cet ouvrage ; la façon dont l’auteur aborde le génocide a été pour moi inédite et j’ai ainsi pu découvrir des aspects auxquels je ne n’avais jamais pensé. Malgré la dureté du sujet, l’écriture est agréable à lire, l’humour et la poésie la rendant plus légère. Ce recueil ressemble à un témoignage pour les générations futures comme pour les gens d’aujourd’hui, pour que l’on n’oublie jamais les atrocités commises par la folie des hommes.

 

 

 

Sophie, 1ère année Bib.

 

 

 

Scholastique MUKASONGA sur LITTEXPRESS

 

scholastique Mukasonga La femme aux pieds nus

 

 

Article de Johana sur La Femme aux pieds nus.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lien

 

« Continents noirs » fête ses 10 ans.


  Avec bientôt soixante-dix titres et trente-cinq écrivains, la collection « Continents noirs » vous invite à découvrir une littérature africaine, afro-européenne, diasporique, la plus jeune littérature du monde, et ses auteurs.

 

 

 

 

 


Repost 0

Recherche

Archives