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3 février 2012 5 03 /02 /février /2012 07:00

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Sorj CHALANDON
Retour à Killybegs
Grasset, août 2011


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Ne te retourne pas Tyrone. Ne regarde plus rien. Referme ta vie sans bruit. La nuit. Ma rue. Mon quartier. Mes premières ivresses au loin. (…) L’odeur de Belfast, cet écoeurement délicieux de pluie, de terre, de charbon, de sombre, de malheur. Tout ce silence gagné sur le tapage des armes. Toute cette paix revenue. J’ai croisé mes pubs, mes traces, mes pas. J’ai poussé la grille du square où avait été érigé le mémorial au 2e bataillon de la brigade de Belfast. Le drapeau prenant le vent comme au mât d’un navire. Sur le marbre noir, la liste de nos martyrs ».
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Si l’histoire de l’indépendance irlandaise a laissé derrière elle quelques noms de héros (Michael Collins, Bobby Sands), Sorj Chalandon (prix Médicis et Albert Londres) préfère, lui, écrire sur les hommes qui en ont fait les heures sombres.

Ainsi, le personnage principal de Retour à Killybegs est ouvertement inspiré de Denis, ancien membre de l’IRA (Irish Republican Army), assassiné en 2006 pour avoir renseigné les services secrets anglais pendant près de 25 ans. Ce choix n’est pas un hasard puisque l’auteur a lui-même été un ami personnel du traître, rencontré à travers ses reportages en Irlande du Nord en tant que journaliste politique (Libé, Canard Enchainé).

 Retour à Killybegs est donc né d’une réelle déception amicale de l’auteur, qui tente à travers Tyrone de répondre à ses propres questions : comment et pourquoi un homme qui a consacré toute sa vie à la cause irlandaise finit-il par trahir son pays, ses proches et, par conséquent, lui-même ?

Si les raisons ne sont pas explicites, Sorj Chalandon a eu la bonne idée de laisser son personnage s’exprimer . Le roman s’apparente donc à un journal intime, un monologue intérieur où Tyrone Meehan se raconte lui-même : «  Un soir je me suis couché scout en culotte courte. Le lendemain au matin j’étais ce vieillard. Et entre les deux presque rien. Une poignée d’heures. Des odeurs de poudre, de merde, de tourbe de brouillard ».

C’est après une jeunesse héroïque, brisée par l’engagement, ainsi qu'une vie sacrifiée à l’IRA que survient le drame de sa vie. Cet accident transforme dès lors le combattant exemplaire en agent double, pour qui parler reste encore le meilleur moyen de sauver des vies : « mes mots ne tuaient personne, ne faisaient souffrir personne, n’envoyaient personne en prison ».

Le parti pris de Chalandon de laisser parler le traître amène peu à peu le lecteur à sympathiser avec lui.(malgré lui). Est-ce à dire qu’un traître sommeille en chacun de nous ? En tout cas, l’auteur réhabilite la figure mythique de Judas en lui rendant son humanité et sa fragilité à travers le regret et la peur : «  J’ai de la fièvre. Le jour tarde. J’attends toujours ce lambeau de clarté. J’ai froid de mon pays, mal de ma terre. »

L’écriture est nerveuse, les phrases sont courtes, à l’image de la brutalité et de la causticité du personnage. Tyrone raconte son histoire avec ses mots, nous fait entrer dans son intimité mais garde à ne  jamais tomber dans le pathétique. On peut penser à « l’écriture  blanche » (cf Blanchot) de Georges Perec dans W ou le souvenir d’enfance où celui-ci clame simplement qu’il n’a «  pas de souvenir d’enfance ».  Si cette neutralité peut être déconcertante, le lecteur pourra la voir plutôt comme une marque d’authenticité et de spontanéité de la part du narrateur.

J’avoue avoir été attirée par ce livre parce que j’aime l’arrière-plan de l’histoire (la Seconde Guerre mondiale, la partition de l’Irlande). J’avais quelques a priori avant de le commencer (un Français qui écrit sur l’Irlande ?). Pourtant, force est de constater que le lecteur n’est pas obligé d'être féru d’Histoire pour trouver à ce roman de l’intérêt. Car Retour à Killybegs traitre avant tout de la chute banale d’un homme ébranlé par la vie ; d’un homme fatigué de combattre la douleur de la  trahison. C’est un roman émouvant et touchant qui  établit un pont entre la fiction et réel, entre la petite et la grande Histoire.

Enfin, on appréciera ici que l’auteur n’ait pas adopté un point de vue trop manichéen sur l’Histoire : l’ IRA n’est pas seulement un groupe de méchants terroristes ni une bande de joyeux drilles utopiques ; les Black and Tans envoyés par Churchill ne sont pas que des bourreaux ni de vilains colons. Cette nuance est, je pense, originale puisqu’elle privilégie différents points de vue. Et, finalement, la guerre est vue par tous comme elle devrait l’être, c’est-à-dire (toute idéologie à part) comme un vaste gâchis de vies humaines.

 

 

Anne-Claire, A.S. Bib.-Méd. 2011-2012

 

 

 

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2 février 2012 4 02 /02 /février /2012 00:00

Daniel-Mirsky01.gif 

 

Daniel Mirsky est traducteur de l'allemand. Lecteur de littérature allemande pour Gallimard depuis 2004, il a entre autres traduit Joséphine et moi de Hans Magnus Enzensberger (Gallimard, 2010), Le Pays de mon père, de Wibke Bruhns, paru aux Arènes en 2009, Le Perdant radical : essai sur les hommes de la terreur, de Hans Magnus Enzensberger (Gallimard, 2006), Vérifications faites de Bernhard Schlink (Gallimard, 2007), et Mes prix littéraires de Thomas Bernhard, paru en 2010 chez Gallimard.


Ce dernier ouvrage est un recueil de textes du célèbre auteur autrichien sur les prix littéraires qu'il a reçus au cours de sa carrière. Sur un ton tour à tour drôle, cynique, tendre, sincère, l'auteur raconte son dégoût pour certains d'entre eux et la médiocrité des cérémonies. Aussi critique envers lui-même qu'envers les prix, il se montre honnêtement dans des situations inextricables... La traduction de ce recueil réalisée par Daniel Mirsky a été largement saluée !

Dans cette interview, Daniel Mirsky évoque non seulement son activité de traducteur de l'allemand, ses méthodes, ses goûts, son parcours mais aussi les nombreuses questions qui se rattachent à cette profession parfois dénigrée et souvent oubliée qu'est la traduction littéraire.

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Quel a été votre parcours ? Comment en êtes-vous venu à faire de la traduction ?

De langue maternelle allemande, j’ai grandi en France, avant de partir à Munich et d’y fréquenter le Lycée français. Après avoir obtenu en 1995 un bac L option franco-allemande, je reviens à Paris. Trois ans de prépa littéraire, puis admis en 1998 à l’ENS Fontenay St-Cloud (devenue en 2000 l’ENS LSH Lyon). Études d’allemand (licence, maîtrise, DEA) à Paris-III et Paris-IV. Reçu à l’agrégation d’allemand en 2003, puis trois ans d’enseignement de l’allemand (notamment thème et version) en tant qu’allocataire-moniteur à l’université Lyon-II.

À côté de mes études de langue (où la version faisait déjà partie de mes matières préférées), j’ai commencé relativement tôt à faire quelques traductions, pas seulement éditoriales, mais aussi techniques, commerciales, etc. Des petits boulots étudiants en somme.

En 2004, je deviens lecteur de littérature allemande pour la collection de littérature étrangère de Gallimard. Mon père y était déjà lecteur de littérature russe et hébraïque et m’a conseillé au directeur de la collection, qui justement cherchait quelqu’un pour lui faire des fiches de lecture sur des livres allemands. De fil en aiguille – mes fiches donnant semble-t-il satisfaction – je suis devenu lecteur régulier de littérature allemande pour Gallimard, une activité que je poursuis encore aujourd’hui. Au bout de deux ans, le directeur de la collection a songé à me confier ma première traduction. Il s’agissait d’un petit essai politique d’une cinquantaine de pages de Hans Magnus Enzensberger, un intellectuel assez connu en Allemagne. Depuis, les traductions se sont succédé, dans différents genres (essais, documents historiques, récits), pas seulement pour Gallimard d’ailleurs. À cela s’ajoutent des collaborations ponctuelles (traductions d’annexes, de documents, de parties d’ouvrages associant plusieurs traducteurs, etc.) dans des domaines divers (musicologie, histoire de l’art, etc.).

Je précise d’emblée que je ne suis pas traducteur à temps plein. Mon activité principale est celle d’agent contractuel dans un ministère, où l’une des mes missions relève toutefois également en partie de la traduction (j’élabore des revues de presse internationales). Je n’accepte de traductions littéraires que dans la mesure de Wibke-Bruhns-Le-pays-de-mon-pere.gifmes disponibilités, et depuis quelques années j’avoue même que je m’offre le luxe de choisir les textes que je traduis.



Selon vous, est-il nécessaire de ressentir de l’enthousiasme pour un texte pour en faire une bonne traduction ?

Non, un bon traducteur fera – s’il est consciencieux – une bonne traduction d’un texte même « antipathique ». Mais je vous accorde que c’est plus agréable et plus facile de mobiliser ses énergies quand on adhère au texte original. Comme je disais à l’instant, je m’autorise depuis quelques années le privilège de ne traduire que ce qui me plaît vraiment. De ce point de vue, Mes prix littéraires de Thomas Bernhard (Gallimard 2010) et Le pays de mon père (récit de Wibke Bruhns, paru aux Arènes en 2009) ont été des vrais coups de cœur, et j’ai pris un plaisir immense à les traduire.



Pensez-vous que l’on peut considérer le traducteur comme un écrivain ?

Non. Je pense même que certaines mauvaises traductions sont dues au fait que le traducteur se prend pour un écrivain à part entière, alors qu’il devrait se mettre au service de l’original. Certains traducteurs ont même semble-t-il la tentation « d’améliorer » le texte original, de « broder » autour, ce qui peut conduire à des dérives. Cela ne m’empêche pas d’être « cibliste » plutôt que « sourcier », mais on verra ça plus loin.



Que pensez-vous de la situation sociale et économique des traducteurs ? (manque de reconnaissance, salaire…)

Il est délicat pour moi de répondre à cette question, vu que je ne suis pas traducteur à temps plein. De plus, je ne suis pas un partisan farouche des revendications corporatistes, même si j’ai bien volontiers rejoint l’ ATLF (Association des traducteurs littéraires de France), qui fait un travail remarquable (éditant notamment une revue passionnante et organisant tous les ans à Arles d’excellentes « Assises de la traduction littéraire »).

Plus largement, j’estime (à titre tout à fait personnel) que la traduction littéraire est le plus beau métier du monde quand on l’exerce en complément d’autre chose, et un métier effroyable si l’on ne fait que ça. D’ailleurs, si l’on observe attentivement les traducteurs littéraires à temps plein, on remarque qu’ils sont souvent soit déprimés, soit fous. En même temps, ce n’est pas étonnant, car la traduction littéraire, quand on la prend à cœur, est une activité assez obsédante. Et inversement, quand on ne la prend pas à cœur, on risque de se transformer en machine à produire des feuillets, qui se déglingue au fil des ans…

Ces remarques très subjectives mises à part, je crois en effet (et cela explique peut-être aussi les phénomènes évoqués à l’instant…) que la condition matérielle des traducteurs est assez déplorable. Les droits d’auteur sont insignifiants (la plupart des traducteurs ne toucheront d’ailleurs jamais, même en cas de « carrière » bien remplie, de droits sur leur traduction au-delà de l’à-valoir déjà perçu) et la rémunération de base assez faible par rapport aux compétences requises.

Quant à la « reconnaissance sociale », elle est variable. Certains s’extasient certes, dans les cocktails mondains, devant un traducteur ayant traduit un auteur « connu », lui demandent même des dédicaces etc., mais globalement c’est quand même l’excès inverse : le travail du traducteur est souvent ignoré et méconnu. Exemple : L’ATLF se bat depuis un petit moment pour que la FNAC daigne, sur son site marchand, simplement mentionner le nom du traducteur, et à ma connaissance, c’est encore loin d’être le cas pour tous les ouvrages. Faites le test avec Mes prix littéraires… (sourire)



La traduction peut-elle s’enseigner ? Que pensez-vous de la traductologie ?

A-t-on besoin d’être musicologue pour bien jouer du piano ? Je ne pense pas, même si bien sûr un éclairage théorique de la traduction peut aider un traducteur dans son travail.  En revanche (pour filer un peu la métaphore), un peu de « solfège » et quelques « gammes » ne peuvent pas faire de mal : autrement dit, on devient traducteur en traduisant, et il faut s’entraîner beaucoup. Je n’ai lu que très peu de livres de traductologie « pure », et souvent les concepts qui y étaient développés et les exemples qui y étaient donnés ne m’ont pas éclairé davantage que les difficultés concrètes auxquelles j’avais déjà dû me frotter auparavant dans la pratique. En revanche, je garde un excellent souvenir de tous les cours de thème et de version que j’ai reçus et dispensés pendant plusieurs années, et qui ont été extrêmement formateurs.

Hans-Magnus-Enzensberger-Josephine-et-moi.gif
Selon vous, qu’est-ce qui est le plus important : la langue d’arrivée ou la langue de départ ? Êtes-vous cibliste ou sourciste ?

Si on la prend à la lettre, cette opposition a quelque chose d’absurde, puisque par définition on traduit toujours vers une langue cible, même si je comprends bien ce que ces deux appellations sont censées recouvrir. D’une certaine manière, il ne devrait y avoir que des « ciblistes » : la question est simplement comment obtenir la « fidélité » à l’original que prétendent défendre les uns et les autres. Pour moi il est évident que cette fidélité consiste à « transposer » dans la langue de destination l’effet produit par le texte original. C’est en quelque sorte une « fidélité » d’un niveau supérieur, et la seule qui vaille selon moi.



Y a-t-il des textes intraduisibles ?

Non. À moins d’être un inconditionnel de « l’incommunicabilité » chère à certains dramaturges ou cinéastes.  Je crois qu’il existe toujours une solution, une référence culturelle permettant de passer d’une langue à l’autre, d’effectuer la « transposition » que j’évoquais à l’instant.

Bernhard-Schlinl-Verifications-faites.gif

Quelles sont les plus grosses difficultés que vous avez rencontrées lors d’une traduction ?

Il y en a eu plusieurs, de nature différente, mais somme toute assez classiques : spécificités d’une sphère culturelle difficiles à rendre dans une autre langue, poèmes, jeux de mots… (Il y en a pas mal dans Le pays de mon père, j’ai passé beaucoup de temps dessus…).

Une autre difficulté, sur un tout autre plan, est parfois de savoir « lâcher » sa traduction lorsqu’elle est mûre. On a toujours l’idée qu’on peut améliorer certains passages, laisser reposer le texte quelques semaines pour ensuite le relire tranquillement et le remanier un peu. Et pourtant, malgré toutes ces précautions, il arrive toujours, après la publication du texte traduit, qu’on se rende compte (spontanément ou grâce aux remarques d’un lecteur attentif) qu’on aurait pu mieux faire, mieux résoudre certaines difficultés, etc. C’est un peu énervant par moments mais ça passe !!



Le traducteur est-il un passeur ?

Je ne commente pas l’actualité footballistique ! (rires)

Plus sérieusement, je suppose que vous faites allusion aux « transferts culturels » abondamment théorisés, à l’instar de la traductologie que vous évoquiez plus tôt. Sur un plan théorique, il ne me vient à l’esprit aucun commentaire pertinent. Sur un plan pratique, je pense naturellement – et je vous prie de m’excuser pour cette banalité – que le traducteur a en effet un grand rôle à jouer pour faciliter les rencontres entre différentes langues et différentes cultures et promouvoir ainsi le dialogue interculturel.

 

 

Hans-Magnus-Enzensberger-Le-perdant-radical.gif

 

« Tel est le paradoxe du traducteur que plus forte est sa prestation, plus invisible en est l’éclat. Seules ses ratures se voient, se relisent. » Pensez-vous également que l’on parle du traducteur uniquement lorsque sa traduction est dite « mauvaise » ?

Oui. Une bonne traduction ne se remarque pas. Dans l’idéal, on oublie qu’il s’agit d’un texte traduit.



Le travail préparatoire est-il primordial dans votre travail ? Selon vous, est-il nécessaire de connaître l’ensemble de l’œuvre d’un auteur ainsi que sa vie pour restituer sa voix ? Par exemple, concernant la traduction de Mes prix littéraires de Thomas Bernhard, comment avez-vous travaillé pour adopter le ton cynique de l’auteur (par rapport à la critique acerbe qu’il fait du monde littéraire et son insistance sur l’importance de l’argent que représentent ces prix) ?

Avant de traduire un tel texte, je commence en effet par lire plusieurs autres œuvres de l’auteur pour me plonger dans son univers et dans sa langue. Ce travail préparatoire a été particulièrement important pour Mes prix littéraires, dans la mesure où il existe un lien très fort avec d’autres œuvres comme Le neveu de Wittgenstein, écrit à peu près à la même époque. Il arrivait souvent que Bernhard utilise un même matériau pour plusieurs textes, travaillant de façon différente sur des anecdotes similaires. Bref, la connaissance du reste de l’œuvre et de certains aspects de la vie de l’auteur ne peut pas faire de mal, au contraire. Il est notamment important de savoir qui était réellement, dans la vie de Thomas Bernhard, son « Lebensmensch » (son « être vital », l’être le plus cher à son existence), puisqu’il apparaît à de nombreuses reprises dans son œuvre. On peut même considérer que Maîtres anciens est tout entier consacré à cet « être vital », Hedwig Stavianicek, qu’il appelait aussi sa « tante », et qui décéda en 1984. Je m’étends sur ce fait biographique car j’ai été assez étonné (et amusé aussi) par une émission de critique littéraire diffusée sur France Culture peu après la sortie de ma traduction, où l’un des critiques s’interrogeait sur l’existence réelle de cette « tante ». Or, le comique de certaines remises de prix ne s’exprime pleinement que lorsqu’on imagine Thomas Bernhard, bougon et provocateur, avec à ses côtés sa « tante » de 35 ans son aînée… Même si Bernhard retravaille évidemment les faits tels qu’ils se sont déroulés, c’est quand même important d’avoir quelques éléments de contexte !!

Pour répondre à la deuxième partie de votre question, je ne sais pas si l’on peut parler de ton « cynique ». En tout cas pas uniquement. Je pense qu’il ne vous a pas échappé que certains textes du recueil ont un ton beaucoup plus empathique, presque sentimental (de façon assez surprenante pour Bernhard, je vous l’accorde), comme celui où il rend hommage à l’un de ses professeurs (cf. « Le prix de littérature de la Chambre fédérale de commerce »). Et naturellement le côté enjoué de Bernhard dans ces textes ne vous aura pas échappé non plus, avec un comique pince-sans-rire et même un aspect « slapstick » qui m’a énormément amusé, en lisant puis en traduisant les textes ! (cf. « Le prix Julius-Campe » et « Le prix d’État autrichien de littérature »). Mais le plus important, au-delà du ton imprécatoire ou non de Bernhard dans ces textes, c’est de rendre la musicalité de sa langue, qui est une constante chez lui. J’ai beaucoup travaillé là-dessus, sur la question du rythme, de l’alternance de phrases très longues et beaucoup plus brèves. Il y a notamment cette manière typiquement bernhardienne de ressasser un même thème, mais sans le répéter à l’identique, en faisant évoluer les phrases par petites touches successives, dans un mouvement très musical. Cela n’a pas toujours été facile à traduire, notamment en raison des différences syntaxiques entre l’allemand et le français, mais j’ai fait de mon mieux pour que le texte français « coule » aussi bien que l’original.



Dans le cas de Thomas Bernhard justement, il était impossible de rencontrer l’auteur pour résoudre d’éventuelles difficultés. De manière générale, pensez-vous qu’il est important que l’auteur et le traducteur se rencontrent et échangent autour du texte à traduire ?

Oui. Surtout lorsque le texte présente des difficultés spécifiques. Je n’ai pas systématiquement, mais en tout cas régulièrement consulté les auteurs (lorsqu’ils étaient vivants bien sûr !) des textes que j’ai traduits. Souvent quelques envois de mails suffisent, mais parfois, en cas de questions plus pointues, un  vrai échange est nécessaire. À noter qu’inversement, certains auteurs attachent une grande importance à suivre le travail de leurs traducteurs respectifs et demandent même spontanément à les rencontrer, alors que d’autres se désintéressent de ces questions.


Propos recueillis par Marianne, Manon et Ayla, LP

 

 


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Published by Marianne, Manon et Ayla - dans traduction
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1 février 2012 3 01 /02 /février /2012 13:00

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Hervé TANQUERELLE

et Yann BENOIT
La Communauté
« entretiens, première partie »
Futuropolis, 2008




 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les auteurs

Hervé Tanquerelle
 www.futuropolis.fr/fiche_auteur.php?id_contrib=71108
et son beau père, Yann Benoît

 http://www.futuropolis.fr/fiche_auteur.php?id_contrib=73178



L'histoire

Hervé et Yann discutent sous forme d'interview ; Hervé a pour projet d'écrire l'histoire de la jeunesse de Yann et de la communauté à laquelle il a participé. Il raconte son expérience ; il est important de vous dire que c’est la vision de Yann qui est retranscrite ; peut être que les autres membres de la communauté n'adhéraient pas à cette communauté pour les mêmes raisons ou simplement avaient des idées différentes.

Nous sommes en 1968, dans les Trente Glorieuses, une période économique prospère ; trouver du travail est chose plus facile qu'aujourd'hui. Yann vient d'une famille bourgeoise et, loin de s'en féliciter, il veut à tout prix sortir de ce milieu. Petit, il jouait avec des enfants de toutes catégories sociales et c'est le jour où il participa à un repas de famille qu'il se rendit compte du malaise, car un de ses amis le servait, lui. Depuis ce repas, il a envie de rencontrer des gens différents et prend un malin plaisir à provoquer gentiment son entourage avec ses copains. Cependant, il n'ont pas pour but de changer les choses, ils se moquent seulement des codes établis.
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Puis mai 68 arrive et, avec les événements, la possibilité d'une autre perception du monde. Là, l'enjeu de stopper la société de consommation devient important pour le groupe puisque consommation = aliénation.

C'est alors qu'ils ont l'idée de créer une communauté, à la campagne évidemment. En 72, ils trouvent le lieu parfait : une ancienne minoterie avec un moulin et des habitations à retaper. Au début, ils sont une vingtaine, ils reconstruisent comme ils peuvent les bâtiments en n'oubliant pas l'atelier de sérigraphie puisque cette communauté s'est fondée autour du travail. De plus, ils ont tout de même un but politique : montrer l'exemple pour changer le modèle et ainsi petit à petit convaincre ceux qui les entourent, à commencer par  les voisins agriculteurs. Ils apprennent à cultiver un potager et commencent un petit élevage de poulets, lapins, et même un cochon...
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Quelques mots

Ces entretiens découlent directement de l'expérience vécue par Yann Benoît, mais comme il la raconte beaucoup plus tard, il adopte un point de vue critique et amusant sur ce qui s'est passé. Il tient à marquer le caractère différent de cette aventure par rapport aux communautés hippies qui se sont créées à la même époque.

Ce premier tome raconte la création de cette communauté jusqu'au jour des portes ouvertes en 74. Le deuxième tome raconte plutôt pourquoi ça n'a pas marché.

Le dessin de Tanquerelle rend l'histoire passionnante, il mélange les styles de dessin et multiplie les points de vue avec un jeu entre le vieux et le jeune Yann.
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Manon L. 2e année bib-méd.

 

 

 

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31 janvier 2012 2 31 /01 /janvier /2012 13:00

sans objet
théâtre visuel
conception, scénographie,
mise en scène aurélien bory

 

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soirée spéciale étudiants
jeudi 2 février / T.U. 9 €
représentation à 19h30
suivie d’un buffet proposé par le CROUS
concert de Frog Jam (www.myspace.com/thefrogjam)
+ d’infos et réservations
m.gaye@tnba.org / 05 56 33

 

 

 

Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine
direction dominique pitoiset
Place Renaudel - Square Jean-Vauthier / Bordeaux
Tram C / Arrêt Sainte Croix
www.tnba.org

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31 janvier 2012 2 31 /01 /janvier /2012 00:00

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Linda LÊ
À l’enfant que je n’aurai pas
Éditions NIL
Collection Les affranchis, 2011



 

 

 
« La procréation est un crime ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La collection « les Affranchis » demande aux auteurs d’écrire une lettre qu’ils n’ont jamais écrite, l’occasion pour les auteurs de mettre un point final à des histoires qu’ils ont laissées en suspens ou de tourner la page sur un moment douloureux de leur vie. Cette lettre de Linda Lê a obtenu le prix Renaudot poche en 2011.

À l’enfant que je n’aurai pas nous perd. C'est une lettre à la frontière entre fiction et réalité. L’auteur décrit point par point les raisons la poussant à ne pas désirer d’enfant. C’est au travers d’une écriture très saccadée, ponctuée de nombreuses virgules et constituée de phrases courtes et précises, et à l’aide d’un vocabulaire très riche que Linda Lê s’exprime et tente de s’expliquer sur les raisons de son refus de maternité. Cette lettre sans destinataire, finalement écrite pour un être imaginaire dépeint un sombre tableau de l’éducation et de la maternité.

 

De nombreux sauts dans le temps ponctuent le récit, le lecteur remonte ainsi dans le passé où il revit l’enfance de l’auteur souffrant de l’autorité excessive d’une mère tyrannique surnommée Big Mother ; elle semble revenir sur son enfance et les épreuves qu’elle a vécues et qui sont sûrement le point de départ des pathologies qui l’animent ; sont également évoqués le présent, où l’auteur fait le point sur ce qu’elle a réussi à surmonter et où elle écrit cette lettre qui témoigne de tout ce qui la tourmente, et enfin le futur, un futur qui n’arrivera pas puisque l’auteur s’y refuse, la naissance d’un enfant et tout ce que cela impliquerait, un refus de grandir, de vieillir et de n’avoir finalement servi à rien sur cette terre.



Un auteur torturé

L’auteur ne souhaite pas mettre au monde un enfant dans une société qu’elle juge si sombre et sans avenir. Dans cette lettre, elle raconte comment elle s’est opposée au désir de son compagnon, S., d’avoir un enfant. Elle a peur de ce que va devenir cet enfant. Elle se moque des futurs parents et des traditions avec un pessimisme exemplaire. Pourquoi s’émerveiller devant un dessin d’enfant ? Pourquoi s’étonner des gazouillements d’un bébé alors que cet enfant en réalité ne possède rien de spécial et qu’il est peut être destiné à devenir quelqu’un de mauvais. On ne peut pas savoir ce que va devenir notre enfant.

Linda Lê pose sans cesse des questions à cet enfant imaginaire et se demande s’il aurait été d’accord une fois adulte avec sa mère Big Mother ou avec son compagnon S. ; elle lui demande si lui aussi aurait été déçu d’elle. Elle attend des réponses qui ne viendront jamais. Linda Lê ne voit que des inconvénients à la grossesse et cette notion même lui répugne.

Si elle avait eu un enfant, il aurait forcément été un garçon ; la féminité la dégoûte ; c’est en fait l’image qu’elle a d’elle-même qui est très mauvaise, elle se voyait déjà, petite, comme quelqu’un d’ « aussi irrésistible qu’une guenon ».  Elle se voit comme un être asexué et s’est peu à peu construit une carapace solide.

Elle sait qu’elle a une sensibilité à fleur de peau et semble parfois se perdre elle-même dans son écriture, sa passion ; elle sacralise la littérature et voit les enfants comme un frein à son imagination, son travail la maintient en vie mais quelle vie ?… Elle est remplie d’angoisses qui, au fil du temps, ont fini par réellement la ronger et après avoir eu des hallucinations atroces où elle voyait partout autour d’elle des images lui rappelant la grossesse et la souffrance, elle a fait une tentative de suicide qui l’a menée dans un asile ou elle a pu enfin se reconstruire et retrouver la sérénité.

Cette lettre nous montre la descente aux enfers progressive de cet auteur qui n’a fait qu’une erreur, celle de ne pas vouloir rentrer dans le monde codé d’une société qui impose un modèle qu’elle ne veut pas suivre. C’est le refus d’un enfant imparfait que Linda Lê exprime mais si on creuse un peu on se rend compte que ce sont ses propres défauts qu’elle refuse de transmettre.



Portrait d’une enfance douloureuse

L’auteur a souffert d’une enfance sans affection, d’une mère tyrannique qui au lieu de l’encourager a semblé être systématiquement déçue par elle. Outre la violence psychologique que lui a imposée sa mère par de multiples privations et remontrances injustifiées, Linda se souvient de moments forts où sa mère lui pinçait la peau jusqu'à ce qu’elle saigne parce qu’elle avait échangé quelques mots d’amour avec un jeune homme plus âgé qu’elle.

Cette figure dominatrice, très présente dans cette lettre, semble avoir perturbé tout le futur de la jeune femme. Elle s’est construite en orbite autour de sa mère. À force d’infliger de sévères réprimandes à sa fille, Big Mother, comme elle est surnommée, a créé une jeune femme pleine de haine qui cherchait à s’émanciper à tout prix de sa mère et qui faisait tout son possible pour sortir du moule qu’elle lui imposait.

L’auteur en est venue à regretter sa naissance et sa mère lui a fait perdre toute confiance en elle. Le fait d’exposer au lecteur cette haine contre sa mère et la difficulté qu’elle a eue à s’émanciper d’une autorité étouffante, sans justifier forcément son refus catégorique de la féminité et de la maternité, permet de comprendre l’origine des angoisses de l’auteur et même si elle ne s’en sert pas pour justifier sa condition, le lecteur ne peut s’empêcher de penser que si cette petite fille brimée avait été élevée dans un environnement social plein d’amour et d’attention, elle aurait sûrement aujourd'hui un point de vue moins sombre sur la maternité et sur les relations entre parents et enfants. Il est très difficile pour l’auteur de se détacher de sa mère qui pourtant l’empoisonne.



Éléments de conclusion

L’auteur semble être au cœur d’un conflit intérieur ; tout le paradoxe de cette lettre se situe dans le fait qu’elle refuse catégoriquement cet enfant alors qu’elle le fait pourtant vivre au travers de ses mots. Elle nous révèle à la toute fin de son texte que cet enfant fait partie d’elle. On apprend qu’un instant de doute s’est insinué en elle et que cet enfant, elle l’a, à un moment, désiré. Aujourd’hui elle a décidé de ne pas lui donner vie mais elle sait qu’il est un être à part entière, vivant dans ses mots et dans son cœur, avec qui elle vit au quotidien. Un être informel couché sur du papier.

Cette lettre est un message fort pour toutes les femmes qui veulent sortir des clichés et qui ne voient pas la grossesse comme un accomplissement personnel. Un message qui, malgré tout le pessimisme et la noirceur qu’il contient, apporte au final un espoir et permet d’entrevoir la possibilité de vivre sereinement ce refus de la maternité.


Aurélie.S., 1ére année Bib

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30 janvier 2012 1 30 /01 /janvier /2012 07:00

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YUMI Kiiro
Library Wars : Love and War
d’après une œuvre
d’ARIKAWA Hiro (有川 浩)
Traduction du japonais
par Anne-Sophie THÉVENON
Édité pour la première fois au Japon
par Hakusensha en 2008
Première publication en français
aux éditions Glénat, 2010
Collection Shôjo



 

 

 

 

 

 

 

 

L’auteur du roman

Arikawa-Hiro.jpgArikawa Hiro est née le 9 juin 1972 dans la préfecture de Kochi au Japon. En 2003, elle a remportée malgré sa jeunesse le 10e grand Prix Dengeki.

En 2004 elle est en train d’écrire son troisième livre, Umi no Soko (海の底), lorsqu’elle prend connaissance de la Déclaration de la liberté des librairies (Toshokan no jiyû ni kansuru sengen (図書館の自由に関する宣言) écrite en 1954, que lui montre son mari alors qu’ils sont dans une bibliothèque. Cette déclaration est importante car elle interdit aux bibliothèques de communiquer les données personnelles de leurs usagers (par exemple la liste des livres qu’ils consultent) et laisse le choix aux bibliothèques des œuvres proposées, ce qui rend nulle la censure.

Ce texte va la laisser admirative par l’idéal de liberté d’expression qu’il dégage et lui donner la matière et l’idée d’une série de romans de poche : Library Wars ou Toshokan Sensō (図書館戦争) que l’on peut traduire par La guerre des bibliothèques en français. La série se découpe en quatre tomes. Le premier, Toshokan Sensou (図書館戦争, ou La guerre des bibliothèques en français), le deuxième Toshokan Nairan (図書館内乱, ou Troubles des bibliothèques en français), le troisième Toshokan Kiki (図書館危機, ou La crise des bibliothèques en français) et le dernier Toshokan Kakumei (図書館革命, ou La révolution des bibliothèques en français).

Le premier tome de la série a été traduit et publié en 2010 par Glénat en France et est encore en cours de publication à l’heure actuelle. Au Japon, l’œuvre a été vendue à presque 1,5 millions d’exemplaires et a reçu l’équivalent asiatique du Prix Hugo en 2008, le prix Seiun Award for a long fiction.

Le succès de la série fut tel qu’elle connu une adaptation en anime, réalisée par le prestigieux studio I.G. (Ghost in the Shell), comprenant 12 épisodes et un OAV qui ont été diffusés à partir d’avril 2008. De même, une adaptation manga est en cours au Japon et six tomes ont déjà été traduits et publiés en France depuis 2010 par Glénat. Le 7e tome sort d’ailleurs prochainement en février.



Le mangaka

kiiro yumiYumi Kiiro est une fan inconditionnelle de Library Wars qui serait née à Nagano. On sait peut de choses d’elle sinon qu’elle aurait été publiée dans le magazine Lala.

Les seules informations que l’on arrive à dénicher sur elle, sont celles qu’elle-même laisse dans les bonus du manga ainsi que dans les lettres publiées par Arikawa Hiro à chaque fin de tome de Library Wars et ce, qu’il s’agisse de la série roman ou manga. On sait ainsi qu’elle est passionnée par son métier et le cinéma depuis qu’elle est jeune.

Pour l’adaptation de Library Wars en manga, on apprend notamment à la fin du premier manga que c’est l’auteure Arikawa Hiro et son éditeur qui ont choisi Yumi Kiiro pour le faire. À ce sujet ? Arikawa Hiro explique que lorsqu’ils ont vu ses dessins avec son éditeur ça a tout de suite été le déclic, ils étaient sûrs d’avoir trouvé la bonne personne. L’auteure ajoute que Yumi Kiiro a su magnifiquement adapter le roman tout en apportant les modifications et ajouts nécessaires au manga. Elle-même s’est surprise à attendre la prochaine action comme si elle prenait connaissance pour la première fois de l’histoire. De même, Arikawa Hiro s’est déclarée surprise de voir à quel point Yumi Kiiro parvenait à prendre possession des personnages pour créer de nouvelles actions sans que cela choque.

Autre point important et déjà évoqué, les deux femmes partagent le même goût pour le cinéma et Arikawa Hiro avoue s’inspirer de la construction des « scènes cruciales » au cinéma pour son livre. Aussi, cette dernière était-elle heureuse de constater qu’il en était de même pour Yumi Kiiro qui décompose les vignettes comme des plans permettant un dynamisme des plus agréables à la lecture.

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Résumé

L’histoire se déroule dans un Japon futuriste sous une ère fictive, l’ère Seika. Dans ce Japon, le gouvernement a adopté une Loi d’Amélioration des Médias qui sous couvert de protéger la population des ouvrages susceptibles de troubler l’ordre, purge la culture japonaise. Dans ce sens, l’armée est chargée d’effectuer les censures et les autodafés des ouvrages licencieux.

Face à cela et dans le but de lutter pour la liberté d’expression, les bibliothèques s’organisent et créent d’après la Déclaration relative à la liberté des bibliothèques leurs propres unités armées pour assurer la défense des livres et de leurs lecteurs.

Iku Kasahara, jeune femme trop grande de 22 ans, est une recrue du corps de défense des bibliothèques en pleine instruction. Son rêve est de faire partie de la Force de Défense des bibliothèques, un groupe d’agent triés sur le volet, depuis que, lycéenne, elle fut sauvée par un membre de cette unité d’élite alors qu’elle tentait de protéger un livre de la censure dans une librairie. Mais l’entraînement conduit par son instructeur le lieutenant Dojo est particulièrement difficile et les deux ont du mal à s’entendre bien que du point de vue physique Iku soit la meilleure recrue femme de la promotion. Passionnée et d’un idéalisme confinant à la naïveté, elle ne cesse de se référer à l’homme qui l’a autrefois sauvée, ce « Prince » qui représente pour elle le modèle qu’elle veut atteindre. Mais dans cette lutte contre la censure, elle apprendra très vite que tout n’est pas blanc ou noir et que l’idéalisme et la bonne volonté ne font pas tout.



Analyse

Le style graphique

Contrairement aux autres Shōjo (mangas pour filles) j’ai trouvé que les personnages étaient dessinés avec des traits plutôt fins et sans cette exubérance, à la limite du kitsch, que l’on peut parfois trouver dans le shōjo et qui contribue à lui donner une image mièvre (personnages entourés de fleurs, d’étoiles ou de cœurs lorsqu’ils sont amoureux, cheveux qui volent dans le vent et qui donnent un certain style lors de passages clefs, etc.).
 
kiiro-yumi-library-wars-03.jpgDe plus, les sentiments des personnages passent souvent par l’expression du visage et des yeux ce qui est assez impressionnant et donne beaucoup de réalisme. De même, la mangaka parvient à dessiner tout aussi bien les personnages masculins et féminins ce qui, lorsque l’on sait que beaucoup de dessinateurs expliquent avoir parfois du mal à dessiner des personnages de sexe opposé, montre que Yumi Kiiro possède une grande maîtrise.

Il arrive souvent que dans le genre shōjo certains personnages masculins soient féminisés ou du moins que certains traits de leur virilité soient édulcorés pour qu’ils ressemblent à des éphèbes. Or ici, on trouve certains personnages hommes tout aussi musclés que dans des séries shōnen (mangas pour les garçons) comme Ken le survivant ce qui peut s’expliquer par le fait que la dessinatrice déclare aimer ce type de manga dans l’un de ses bonus.

Cela permet au manga de toucher un plus large public comprenant des lecteurs masculins qui auraient pu être rebutés par la profusion de « bons sentiments ». Bien sûr cela reste du shōjo, il y aura donc inévitablement une romance à la clef. Du moins le premier tome reste évasif sur le sujet et donne plus d’importance à l’intrigue et aux actions. Ces dernières sont par ailleurs extrêmement bien retranscrites dans le manga en particulier par le découpage des cases très proche des plans au cinéma. Cela donne du rythme et est particulièrement agréable à regarder.



Les thèmes

La liberté d’expression

« Déclaration relative à la liberté des bibliothèques :

1. Les bibliothèques ont le droit de collecter librement des documents.

2. Les bibliothèques ont le droit de proposer librement des documents.

3. Les bibliothèques protègent la confidentialité de leurs lecteurs.

4. Les bibliothèques s’opposent à toute forme de censure injustifiée.

Nous, bibliothécaires, unirons toutes nos forces pour défendre la liberté des bibliothèques chaque fois qu’elle sera violée. »

C’est par ce texte que débute le 1er tome de Library Wars nous plongeant ainsi directement dans le cœur du sujet : la bibliothèque et le rôle qu’elle joue dans la liberté d’expression.

Thèmes qui sont habituellement peu représentés dans le genre manga. Or, ici, on va s’intéresser au choix des livres mis à la disposition du public et aux moyens de défendre cet accès contre les censures quelle que soit leur forme.

Dans le manga, c’est à cause de la trop grande liberté d’expression prise par la presse dans sa manière de traiter la vie privée des citoyens que le Ministère de la Justice japonais a voté la Loi d’amélioration des médias. Lorsque l’on connaît les abus de certains titres de presse racoleurs, on peut se demander si cette fiction ne pourrait pas un jour faire place à la réalité dans un contexte de crise. L’œuvre sous ses aspects romancés et souvent humoristiques (caractéristique du manga pour jeunes), aborde donc une réelle question qui ne peut qu’amener à la réflexion.

En tant que bibliothécaires, serions-nous prêt à donner notre vie pour protéger le savoir ? « Là où on brûle les livres, on finit par brûler les hommes » disait l’écrivain allemand Heinrich Heine (1797 – 1856), prophétisant peut-être ce qui se passa dans son pays durant la Seconde Guerre mondiale. Alors que ferions-nous dans pareille situation ? Dans cette œuvre, les livres sont associés au savoir et le fait d’en jouir sans restriction à notre liberté. Serions-nous donc prêts à nous battre pour notre liberté comme nos ancêtres le firent en 1789 ?

Il est intéressant de constater qu’un manga puisse autant sensibiliser à ce type de questions. Qui sait s’il ne pourrait pas toucher des lecteurs de BD et les encourager à élargir leurs lectures aux autres livres ?



L’amour des livres en tant qu’objet et de la lecture en général

L’héroïne, Iku, personnifie cette idée. Elle a en effet un jour défié une rafle du Comité d’Amélioration des médias en tentant de cacher la suite du conte qu’elle attendait depuis dix ans sous sa veste. Prise en flagrant délit par un ASA (membre de ce comité), elle a préféré tenter de se faire accuser de vol afin de pouvoir être conduite au poste avec le livre et donc le sauver. Mais un bibliothécaire alors présent utilisa son « droit de préemption » à la collecte des ouvrages pour la sauver et lui permettre d’acheter son livre pour lequel elle était prête à se battre.

Ici, l’œuvre présente l’objet-livre comme sacré, comme quelque chose à protéger. Aujourd’hui, nous avons oublié que l’accès aux savoirs et aux livres n’a pas toujours été libre. Et comme souvent, lorsque c’est le cas, beaucoup ne prennent pas conscience de la chance que notre société a de pouvoir jouir d’institutions publiques offrant en libre accès ces connaissances, les bibliothèques. Library Wars est là pour nous le rappeler.

Mais, cela met aussi en question l’image que les bibliothèques veulent aujourd’hui se donner. Car à force de placer le livre et la bibliothèque qui y donne accès sur un piédestal et de les vénérer, ne risque-t-on une certaine forme d’élitisme ? Autrefois, on reprochait aux bibliothèques d’être des lieux fermés où les collections étaient gardées jalousement par un garde-chiourme, le bibliothécaire, et dont la meilleure représentation reste certainement la toile du peintre et poète allemand Carl Spitzweg (1808 – 1885), Le rat de bibliothèque (Der Bücherwurm). Or, n’est-ce-pas quelque part revenir en arrière que de représenter dans un manga (bien que fictif) la bibliothèque comme gardant jalousement le savoir de peur qu’il ne soit détruit ou abîmé ? Quelque part, cela peut faire peur de se rendre compte que les livres peuvent avoir plus d’importance qu’on ne le pense mais il ne faut pas avoir peur d’endommager les livres, cela fait partie de leur vie et mieux vaut les abîmer en les lisant plutôt que de les conserver jalousement sans jamais les lire.

Cependant, les personnages sont là pour nuancer le propos car par leurs actions et leur ouverture d’esprit ils rajeunissent cette idée et donnent au métier de bibliothécaire un visage idéaliste qui nous fait rêver.


En conclusion, c’est une œuvre pleine de bons sentiments et qui fait la part belle aux métiers du livre et à l’objet lui-même. On ne peut qu’espérer qu’il fera boule de neige et peut être rappellera à certains l’importance des bibliothèques. Sa forme en elle-même (le manga) peut contribuer à la démocratisation du roman. En effet, la série des mangas étant inachevée, il ne serait pas étonnant que les plus impatients se mettent aux romans afin de connaître la fin de l’histoire.
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Opinion personnelle

Personnellement, j’ai eu un réel coup de foudre en lisant le premier tome de la série. Peut-être est-ce parce que je me sens concernée par la protection des livres du fait de mes études en Métiers du livre. Mais le fait est que la manière dont sont décrits les agents des bibliothèques est tout à fait innovante.

Souvent, la profession de bibliothécaire souffre de préjugés. On s’imagine les bibliothécaires comme vieux, accordant une importance quasi maniaque au silence et élitistes. Or là, le bibliothécaire devient un héros au grand cœur capable d’exercer son métier tout en ayant les capacités des meilleurs soldats d’élite. Le ringard bibliothécaire devient justicier et le livre objet sacré à protéger quitte à y laisser la vie.

Et, si déjà cette idée est séduisante que dire des dessins plein de vie de Yumi Kiiro ? Le style est magnifique, les personnages sont dessinés avec finesse et la manière dont sont montrées leurs expressions est superbe. Un shōjo qui n’est donc pas qu’un simple « manga pour fille » dégoulinant de mièvrerie mais bien une série originale mêlant habilement politique et fiction, sérieux et humour sur un fond qu’on espère ne pas voir devenir prophétique. C’est une vraie déclaration d’amour au livre et à la liberté d’expression et je le recommande à tous.

Pour ma part j’attends avec impatience de lire le prochain tome et après avoir vu l’anime, il me tarde de pouvoir lire la série de romans dont est inspiré le manga. C’est donc une série que je conseille à tous et qui devrait plaire à un large public.

 

 

Perrine, 2e année Bib

 

 

Webographie


 http://www.babelio.com/auteur/Hiro-Arikawa/100334
 http://www.babelio.com/auteur/Kiiro-Yumi/100333
 http://fr.wikipedia.org/wiki/Toshokan_Sens%C5%8D
 http://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Rat_de_biblioth%C3%A8que
http://www.glenatmanga.com/library-wars-love-and-war-tome-1-9782723476270.htm
http://www.glenatmanga.com/library-wars-tome-1-9782723474337.htm

 

 

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29 janvier 2012 7 29 /01 /janvier /2012 07:00

Manara-Jodorowsky-Borgia.gif

 

 

 

 

Scénariste : Alejandro JODOROWSKY
Dessinateur : Milo MANARA
Traducteur : Jean-Michel BOSCHET
Borgia (série complète en quatre tomes)
Drugstore, collection adulte
Pour le premier tome :
Première édition en France : SEFAM, 2004
Première édition chez Glénat : décembre 2008
Edition intégrale,
tirage unique et limitée
avec ex-libris de Manara : novembre 2011
Pour les éditions des autres tomes,
voir http://www.drugstorebd.com/bd/borgia-integrale-luxe-tirage-unique-9782723485692.htm


 

 

 

Biographie de Jodorowsky

D'origine chilienne, Alejandro Jodorowsky est né en 1929. Il multiplie les activités dans des domaines variés : scénariste et acteur dans le cinéma, auteur de performances, romancier, poète et, ce qui nous intéresse plus particulièrement, scénariste de bande dessinée de renommée internationale.

Depuis les années 80, Jodorowsky travaille surtout comme scénariste de bande dessinée ; il est particulièrement connu pour être l’auteur de la série L'Incal, dont les premiers albums sont dessinés par son complice Mœbius. Associé au dessinateur Juan Gimenez, il produit La Caste des Méta-Barons, vaste saga se déroulant dans le même monde que L’Incal, où il donne libre cours à ses théories sur l’importance de la lignée, le rôle de la paternité et de l’union entre deux amants.

Une autre série, Les Technopères, en collaboration avec le dessinateur Zoran Janjetov (avec qui il a déjà collaboré sur la série Avant l'Incal), reprend et développe ses mythes personnels. Il scénarise également la série Juan Solo, sorte de thriller situé dans une ville corrompue d’Amérique du Sud, où un jeune homme entame un parcours initiatique à travers la violence et l’immoralité. Jodorowsky et Mœbius se retrouvent en 2000 pour réaliser Après l'Incal, qui reste inachevé avec un seul album intitulé Le Nouveau Rêve.

Finalement, c'est en 2008 que Jodorowsky crée la dernière partie du troisième arc de L'Incal, avec le premier tome de la série Final Incal dessinée par José Ladrönn.

Il a aussi collaboré avec François Boucq sur les séries Face de Lune et Bouncer ainsi qu’avec Arno, Covial et Marco Nizzoli sur deux séries – Les Aventures d'Alef-Thau et Le Monde d'Alef-Thau – dans lesquelles le personnage principal, né enfant-tronc, va acquérir au fur et à mesure des épisodes son intégrité physique et spirituelle.



Biographie de Manara

Milo Manara naît à Luson en Italie en 1945 dans une famille peu aisée. Dès 12 ans, il travaille, réalisant de petites peintures décoratives sur commande. Par la suite, il s'inscrit dans un lycée privé d'art et devient l'assistant d'un sculpteur espagnol à Vérone. Puis il s'inscrit à l'université d'architecture à Venise. Il découvre la bande dessinée tardivement à travers Barbarella notamment ; il est séduit par le fait qu'il s'agisse de séries et son faible coût qui rend ce medium abordable pour le plus grand nombre. Manara commence donc sa carrière de dessinateur de bande dessinée en 1968 avec des séries érotico-policières dont Genius, puis une série dont le protagoniste est une femme pirate, Jolanda.

En 1974, il réalise une adaptation du Décaméron de Boccace. En 1976, Le Singe est son premier récit ambitieux. À la même époque, il collabore à La Découverte du monde en bandes dessinées aux éditions Larousse. En 1978 sort L’Homme des neiges et, la même année, Les Aventures de Giuseppe Bergman.

En 1983, sa carrière prend une nouvelle direction avec Le Déclic qui le consacre en tant que maître de la bande dessinée érotique. En 1987, Hugo Pratt devient son scénariste pour Un été indien, expérience qu'ils rééditent sept ans plus tard avec El Gaucho.

Entre-temps, sur un scénario de Federico Fellini, il met en images Voyage à Tulum (1984), collaboration qui se poursuivra en 1992 avec Le Voyage de G. Mastorna.

Aujourd'hui, Milo Manara continue une production régulière d'histoires érotiques mais il participe également à des projets plus originaux, comme l'illustration de portfolios divers.



Sources

Pour ceux qui comprennent l'espagnol, voici le site officiel de Jodorowsky
 http://www.clubcultura.com/clubliteratura/clubescritores/jodorowsky/home.htm

Pour la biographie complète et une bibliographie incomplète
 http://fr.wikipedia.org/wiki/Alejandro_Jodorowsky

Pour une biographie sélective et la bibliographie également incomplète
 http://jodorow.free.fr/jodorowsky/frame.html

Pour la biographie des dessinateurs ayant travaillé avec Jodorowsky et leur bibliographie
 http://jodorow.free.fr/jodorowsky/Dessinateurs.html

Pour ceux qui comprennent l'italien, superbe site officiel de Manara avec biographie, bibliographie et une galerie d'illustrations sympathique
 http://www.comicon.it/MiloManarasite/fr/fumetti/

Pour une biographie en français :
 http://fr.wikipedia.org/wiki/Milo_Manara



Résumé de la série Borgia

Manara-Borgia_1.jpgLe premier tome retrace la déchéance du Pape Innocent VIII qui, au seuil de la mort, s'abreuve du sang de jeunes hommes et femmes du peuple dans le but illusoire d'atteindre l'immortalité et les intrigues qui conduisent Rodrigo Borgia à l'accession au Saint-Siège, sous le nom d'Alexandre VI, en 1492.

À peine arrivé au pouvoir, il doit déjà affronter, dans une Rome en pleine décadence, la colère du peuple encouragée par des voix virulentes, notamment celle d'un moine, Savonarole, qui s’élèvent contre ce pape aux mœurs plus que dissolues. Déjà des alliances politiques se profilent entre certaines villes italiennes et la France ou l’Espagne pour le renverser. Alexandre VI va devoir trouver le moyen de manipuler l’opinion et susciter des alliances d’intérêt en utilisant au mieux ses enfants, César, Juan et Lucrèce. Tous les moyens seront bons pour préserver son pouvoir.

Dans le troisième tome, les cieux semblent donner raison au moine florentin puisque la ville devient, une nouvelle fois, la proie de la peste. De plus, Charles VIII menace d’envahir la péninsule pour s’approprier le royaume de Naples et détrôner Rodrigo Borgia sur les conseils du cardinal Julien della Rovere qui vise sa succession. Mais le pape, ses conseillers et son sbire veillent et réussiront, à force de manœuvres, à déjouer ces complots.

Au cours du dernier tome, César Borgia se rend auprès de son père. Il va retrouver aux côtés de ce dernier son frère Juan qui revient d'Espagne. Alors que la famille est réunie, nous assistons à l'assassinat de Juan, empoisonné, et au report des espoirs du pape sur son fils aîné. Toutefois, rien ne pourra empêcher la déchéance de cette famille et son annihilation quasi complète.

Manara-borgia_2.jpg

Commentaires

Bien que l'intrigue soit fondée sur des faits historiques, Jodorowsky n'hésite pas à prendre ses distances par rapport à l'Histoire, choisissant d'accentuer la vie dissolue de la famille Borgia tout en conservant, notamment grâce au dessin extrêmement précis, réaliste et sensuel de Manara, une ambiance propre à transcrire cette époque de décadence, de luttes de pouvoir complexes et de violence.

Cette série n'est évidemment pas à mettre entre toutes les mains puisque nombreuses sont les scènes de débauche en tout genre : alcool, relations incestueuses (entre le père et la fille, la sœur et le frère, l'oncle et la nièce), orgies sexuelles, corruption et assassinats sont omniprésents. Ce qui dénote une critique sévère de la religion, mais plus largement aussi du pouvoir et de l'abus qui en est presque systématiquement fait. En outre, la conclusion de la quadrilogie peut donner raison à ceux qui chercheraient une portée morale à tout cet étalage de luxure et de violence, puisque la famille Borgia est déchue de ses fonctions, la majorité de ses membres sont assassinés ou morts et le dernier survivant, César, cache son visage défiguré par la vérole derrière un masque.

Manara, en raison de son expérience dans la bande dessinée érotique, était tout désigné pour réaliser cette série. À travers de larges cases où se déroulent des scènes carnavalesques d'orgie, emplies de détails plus croustillants les uns que les autres, on perçoit le plaisir éprouvé par Manara lors de leur réalisation ainsi que l'étendue de son talent. Le parti pris d'un rendu rétro des couleurs peut rebuter au départ mais sert finalement à la perfection l'ambiance à la fois faste et décadente de cette époque.
Manara-borgia_3.jpg

L.U., AS Éd.-Lib.



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28 janvier 2012 6 28 /01 /janvier /2012 07:00

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Matthias PICARD
 Jeanine
L’Association, mars 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Étudiant aux arts décoratifs de Strasbourg, Matthias Picard  se rend régulièrement chez sa voisine Jeanine, une prostituée de 64 ans. Cette dernière parle d’elle, de sa vie, qui se révèle être trépidante et bouleversante. Le jeune homme prend alors des notes, puis s’équipe d’un dictaphone pour recueillir la totalité de ce qui est conté par Jeanine. En 2009, Matthias Picard se voit offrir la possibilité de publier ce qu’il a recueilli de  ses entretiens sous forme de bande dessinée. Le feuilleton Jeanine paraît entre 2009 et 2010 au sein de la revue Lapin, éditée par la prestigieuse maison d’édition l’Association. Les épisodes de la série sont ensuite rassemblés, prolongés de quarante pages, afin de composer l’album Jeanine, qui  paraît en mars 2011 à  l’Association.

Au cours de la bande dessinée, la vieille dame raconte sa jeunesse en Algérie au sein d’une famille extrêmement pauvre, son don pour la natation, son séjour en prison, son militantisme à la tête de la délégation des prostituées de Strasbourg… Tout en représentant ces aventures, l’auteur se met en scène dans l’appartement de sa voisine, recueillant des bribes de son quotidien. Cela confère à l’ouvrage une double dimension, à la fois romanesque et emplie de simplicité. La bande dessinée Jeanine est ce qu’on appelle un « roman graphique » dans le sens où elle aborde un thème mature, celui de la prostitution, et s’approprie un genre qui n’est pas habituellement attribué à la bande dessinée mais à la littérature écrite : la biographie. Ce qui fait toute l’originalité et la qualité de cet album c’est qu’il donne à voir le processus de composition de l’œuvre, tout en dévoilant peu à peu la personnalité profonde de l’héroïne, Jeanine.



Justesse et authenticitéJeanine-1.png

L’album Jeanine est fortement ancré dans le réel : tout au long de l’album sont représentées les visites de l’étudiant chez Jeanine, les quelques questions qu’il lui pose, leurs rencontres fortuites au bas de l’immeuble… L’auteur se met donc lui-même en scène dans ce que l’on pourrait alors appeler une mise en abyme de la création : le processus de réalisation de l’œuvre est révélé au lecteur, ce qui a pour effet de créer un fort sentiment de proximité avec le personnage de Matthias Picard. En effet, l’étudiant se fait le passeur des propos de Jeanine : ses étonnements, interrogations, doutes sont partagés par le lecteur. En témoignent les expressions de fascination voire de tristesse représentées sur le visage de l’étudiant et qui sont aussi provoquées chez le lecteur.

Cette justesse dans la manière de représenter les personnages, leurs émotions, en collant au plus près de leurs personnalités réelles, donne au livre son caractère authentique, vrai.

Matthias Picard se détache des représentations qui sont faites habituellement de la prostitution, à savoir une insistance sur les conditions de vie difficiles ou une mise en avant de la dimension sexuelle propre au métier. Si certaines pages évoquent Jeanine-2.pngeffectivement ces réalités, c’est avant tout par souci de vérité. L’album est certes émouvant, mais il comporte aussi beaucoup d’humour dans sa façon de représenter Jeanine. Son langage, sa vision des choses, sa manière de raconter sont transcrits afin de correspondre le plus possible à la véritable personne. Cette authenticité se ressent à travers l’oralité du langage, sa spontanéité. La simplicité, le naturel avec lesquels Jeanine raconte des épisodes stupéfiants de sa vie sont à la fois désarmants et drôles, tout comme sa façon de mêler à ses récits extraordinaires des observations banales sur son quotidien.

Cette naïveté est aussi rendue au travers du trait spontané de l’auteur, qui dessine directement au feutre, sans chercher à reproduire des personnages à l’identique mais plutôt à les modeler de façon à ce qu’ils puissent rendre compte de de sa propre vision des choses.



Du personnage à la personne
Jeanine-3.jpg
L’album fourmille de ces récits extraordinaires, touchants, contés par Jeanine. Celle-ci apparaît comme une véritable héroïne de roman : elle a sauvé des vies à plusieurs reprises, s’est battue contre des policiers pour sauver son compagnon, a défendu la cause des prostituées au congrès de l’ONU… Pourtant, ce qui semble intéresser le plus l’auteur, au-delà de ces aventures, c’est Jeanine, non en tant que personnage mais comme personne humaine. Cet intérêt pour le quotidien de cette dame apparaît clairement dans l’album : alors que Jeanine met un terme à une visite de l’étudiant, celui-ci est représenté dans une case en train de noter d’un air satisfait les anecdotes banales dont lui fait part sa voisine en le raccompagnant à la porte.

Les pages retranscrivant les conversations d’ordre privé prennent de plus en plus de place : on fait la connaissance de Jean-Pierre, son colocataire et compagnon de vie, on la voit accomplir des gestes quotidiens comme donner à manger à son chien… Les souvenirs, au contraire, sont souvent condensés sur des pages qui comportent une majorité de texte, entrecoupé de petites illustrations. Ces planches diffèrent du reste de l’album, aménageant des sortes de pauses. Ce constant balancement entre entretiens et reconstitution des événements vécus par Jeanine donne à l’ensemble de l’œuvre un caractère composite, varié, rendant ainsi la lecture agréable.

Matthias Picard entre peu à peu dans l’intimité de sa voisine et met en scène le lien qui se crée entre les deux personnes. Cette complicité qui s’instaure se révèle à travers le dessin. On remarque que le trait évolue entre le début et la fin du livre : dans les premières pages, une importance est accordée aux détails du visage de Jeanine : ses rides, son maquillage sont mis en avant, évoquant les atours d’une prostituée. En revanche, à la fin du roman, le trait s’est simplifié, le visage est plus naturel, sans fard.

L’affection de l’étudiant pour sa voisine est transmise au lecteur qui s’attache, peu à peu, à cette vieille dame friande de courses hippiques et de jeux télévisés.
Jeanine-5.png


Un album à deux voix

En montrant Jeanine dans toute sa simplicité, en mettant l’accent sur son quotidien, Matthias Picard rend un véritable hommage à cette femme qui confie avoir longtemps caressé l’idée d’écrire un livre poignant sur sa vie. La grande majorité du texte de la bande dessinée est une retranscription du discours de Jeanine, à la première personne : ainsi, c’est elle qui transmet son histoire à travers ses propres mots. En outre, la vieille dame choisit ce qu’elle souhaite raconter de sa vie. Les questions que lui pose son interlocuteur sont rares, et souvent éludées. L’histoire se compose ainsi au gré des souvenirs de Jeanine, qui refont surface de manière arbitraire et se révèlent parfois incertains, ou exagérés. En effet, un doute s’installe à un moment donné quant à la véracité de ces récits lorsque le personnage de l’auteur fait des recherches sur internet qui se révèlent infructueuses.
Jeanine-6.png
Le caractère incertain du récit est totalement assumé par l’auteur, qui montre aussi que ses dessins dépendent de son imagination, correspondent à sa propre vision des choses, quitte à paraître parfois stéréotypés. La forme que prend l’œuvre dépend donc à la fois de la mémoire et de la volonté de Jeanine mais aussi de la manière dont l’auteur se représente ce qui lui est raconté. Il est évident que la transmission des entretiens entre Matthias Picard et sa voisine sous forme de bande dessinée se fait à travers le filtre du créateur, qui décide de représenter ou d’éluder tel ou tel détail. En témoigne cette représentation graphique qui est donnée des aléas de la vie amoureuse de Jeanine, à l’aide d’une double planche qui permet de résumer des faits et de les représenter sans insister sur leur caractère douloureux.

Jeanine est donc un album très personnel, au sein duquel deux rapports au monde se trouvent intimement liés. Les techniques propres à la bande dessinée, c'est-à-dire la composition de chaque image, mais aussi l’enchaînement entre les cases sont conviées afin de traduire la vision de l’auteur. Il en est ainsi par exemple lorsque Jeanine confie sa détresse, puis son recours à la prostitution pour exorciser sa haine des hommes. Dans cette planche, le personnage se fond peu à peu dans le décor noir, éclairé par quelques points blancs qui donnent aux images un caractère abstrait. Le fourmillement de ces points permet de transmettre un sentiment de désarroi, le lecteur se sent perdu dans ces cases qui s’enchaînent et se ressemblent. Finalement, le plan d’ensemble de la dernière case de la page révèle que les points blancs ne sont autres que des phares de voitures dans la nuit, ce qui appuie le discours de l’héroïne en représentant de manière symbolique le travail à la chaîne auquel elle s’est adonnée.

Le travail du dessin, tout en contrastes, exacerbe le côté personnel de l’album. En effet, on a l’impression de pouvoir accéder à la manière dont les images ont été réalisées car les traits au feutre,  les quadrillages au crayon, les aplats à l’encre de chine apparaissent de manière brute.
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Mon avis

J’ai eu la chance de rencontrer Matthias Picard à la librairie Mollat : il m’a dit avoir éprouvé des difficultés à dessiner seulement en noir et blanc, selon la consigne donnée par l’éditeur, ce qui l’a poussé à explorer de nouvelles techniques graphiques. La composition de l’album est à mon sens tout à fait réussie.

Matthias Picard m’a aussi confié avoir attaché beaucoup d’importance, au cours de la réalisation de la bande dessinée, à montrer la vie de Jeanine sous un jour qui ne soit ni scabreux ni pathétique. Le défi est réussi : l’album est remarquable par sa capacité à faire entrer le lecteur dans l’intimité d’un personnage en évitant l’écueil de l’intrusion, du voyeurisme. Cet accomplissement est dû selon moi à la délicatesse et à la profonde empathie avec lesquelles Matthias Picard dépeint sa voisine. La lecture de Jeanine m’a donné la sensation de connaître véritablement cette femme, et j’ai refermé l’album à contrecœur, avec la sensation que l’histoire n’était pas finie, que Jeanine avait encore beaucoup d’autres choses à raconter. Cette frustration m’a poussée à aller plus loin dans la lecture de la bande dessinée, d’où la réalisation de cette fiche de lecture.


Noémie, AS Bib.

 

 


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27 janvier 2012 5 27 /01 /janvier /2012 07:00

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Dennis BAJRAM
Universal War One, L’intégrale
 Quadrants, 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Biographie

 

Denis Bajram est né à Paris en 1970. Dès l’âge de 8 ans, il commence à dessiner des albums complets de bande dessinée. Plus âgé, il débute des études de sciences avant d’aboutir dans le domaine des Beaux-Arts puis des Arts Déco, où il étudie le graphisme et la scénographie. Remarqué dans un fanzine nommé Scarce, il travaille ensuite pour le magazine Goinfre en 1992 et en devient le rédacteur en chef un an avant de le quitter.

Sa première œuvre en deux tomes, Cryozone, est réalisée en collaboration avec le scénariste Thierry Cailleteau et paraît chez Delcourt en 1996, puis en 1998.

Denis Bajram s’installe par la suite à Angoulême, où il travaille à l’atelier Sanzot (aujourd'hui  Crocogoule) puis l’atelier Entropie (ateliers de bande dessinée).

 

C’est en 1998 que les éditions Soleil lui proposent de travailler sur une nouvelle série de science-fiction : Universal War One. La série paraît d’abord de façon épisodique dans le journal Lanfeust Mag avant d’être adaptée en bande dessinée. Pendant neuf ans, Denis Barjam se penchera sur cette série qui s’achèvera au sixième tome en 2006.

Il participe à la création de l’atelier Central Park à Paris, et commence le scénario d’une nouvelle série, Les Mémoires mortes, publiée aux Humanoïdes Associés.

Après Paris, c’est à Bruxelles qu’il s’installe, avec son épouse, Valérie Mangin, et ils fondent ensemble la structure éditoriale Quadrant Solaire en 2006, puis Quadrants en 2007.

Aujourd’hui, c’est en Normandie que Denis Barjam poursuit ses projets de bande dessinée, tout en s’adonnant à d’autres activités comme le développement de programmes informatiques, la musique, etc.



Universal War One

Les principaux personnages de l’escadrille Purgatory

L’escadrille Purgatory est une escadrille spéciale ; ses membres ont tous un point commun, celui d’être du « gibier de potence » : en attente d’être jugés par la cour martiale. Intégrer l’escadrille est pour eux une deuxième chance, une occasion unique de pouvoir se racheter de leurs erreurs passées.

 


Kalish

Kalish est un paria à la carrure imposante, ce qui détonne beaucoup avec son statut de scientifique surdoué. Il considère autrui comme inférieur, est agressif et incapable de se contrôler. Il a provoqué une bagarre et blessé gravement plusieurs personnes.

 

 

Mario

Mario est un couard. Il est incapable de prendre des décisions importantes et d’affronter le danger. Au cours d’une mission, alors qu’il commandait un convoi, il a paniqué devant l’approche d’un champ d’astéroïdes causant ainsi la perte de trois navettes.

 

 

Balti

Balti est le stéréotype d’un super héros vaniteux, machiste et hautain. Orgueilleux, il n’en fait qu’à sa tête. Voulant jouer les héros, il a tenté de secourir l’équipage d’une navette en difficulté, sans attendre les secours. Son initiative héroïque s’est achevée par un drame : il a percuté la navette de secours, ôtant tout espoir de secourir le vaisseau en difficulté et faisant trois blessés.

 

 

June

Elle est la fille de l’amiral de la flotte. Étouffée depuis toujours par son père, elle cherche à se défaire de son ombre en désobéissant. Elle a refusé d’obtempérer à des ordres de ses supérieurs qui visaient à réprimer par la violence une rébellion de mineurs civils.



Amina

Elle a été victime durant sa vie de plusieurs agressions sexuelles. Pour se venger, elle a littéralement émasculé au cuter l’un de ses agresseurs qui est depuis dans un coma profond.

 

 

Milorad

Milorad a vécu son enfance dans un orphelinat religieux dans lequel il était humilié et maltraité. Il a agressé sexuellement une infirmière.



Résumé

2098. La galaxie est réunie autour d’un gouvernement unique : La Fédération des Terres Unies. Bien qu’autoritaire, il permet d’unir les hommes et de faire régner l’ordre. Mais dans l’ombre, les Compagnies industrielles coloniales, association de grands groupes d’industriels et financiers, se développent. Ces partisans, envieux d’une économie ultra libérale où les grands groupes ne sont plus contraints par un rattachement étatique, créent en secret une armée et menacent la paix.

Dans l’espace, un mur sombre apparaît et masque une partie du système solaire. L’armée de la Fédération des Terres Unies (UEF) dépêche une flotte sur place pour étudier et tenter de comprendre le mystérieux phénomène. L’escadrille Purgatory est envoyée au plus près du mur pour l’observer. Des sondes traversent la masse sombre pour prendre des mesures mais aucune ne parvient à transmettre de données, la force gravitationnelle à l’intérieur du mur semble trop forte. Grâce à un ingénieux système de générateur antigravitationnel, Kalish, paria scientifique de l’escadrille, parvient à ouvrir un passage. Mais l’activité de l’escadrille, suite à des problèmes internes, est suspendue et menacée d’être dissoute car trop indisciplinée. Or il y a eu des récidives. Suite à une altercation et sur un coup de tête inconscient, Balti, autre membre de l’escadrille, traverse le mur avec son vaisseau sans autorisation et revient quelques minutes plus tard avec un modèle différent et mortellement blessé. Voulant comprendre les raisons de sa mort, l’escadrille décide de traverser le mur à son tour, malgré l’interdiction formelle.

Arrivée de l’autre côté, l’escadrille est attaquée et est obligée de battre en retraite. À leur retour, ils sont mis aux arrêts pour leur indiscipline, mais par un habile chantage, Kalish parvient à libérer ses camarades. Il est en effet le seul à comprendre le phénomène du mur, et accepte donc de transmettre son savoir aux autres scientifiques en échange de la liberté de ses amis. Le mur serait en réalité plutôt un cône dont la source proviendrait de l’extrémité la plus fine.
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Or une station des Compagnies Industrielles coloniales (C.I.C) a été localisée à cet endroit. Après que tous les vaisseaux se sont équipés de générateurs antigravitationnels permettant de franchir le mur, la flotte de l’UEF se décide à le traverser. Un combat est engagé, au cours duquel les ennemis, inconnus, disposent d’un avantage qui met rapidement la flotte en péril : l’espace6temps est contracté à l’intérieur ; plus on se rapproche de la source du cône, plus le temps s’accélère. Ainsi, le temps se déroule beaucoup moins vite pour les adversaires, qui ont tout l’occasion d’abattre les vaisseaux de l’UEF se déplaçant au ralenti. L’escadrille Purgatory contourne Saturne qui a été littéralement coupé en deux par le filament sombre à l’extrémité du cône et cherche à détruire au plus vite la source de ce dernier afin qu’il disparaisse et que le cours du temps se rétablisse. Ils parviennent à leur but mais Amina a été touchée au cours de la bataille et s’est écrasée sur une planète. L’explosion de la station et la destruction du mur produisent un effet inattendu : l’escadrille se retrouve propulsée dans le passé, face à la station qu’ils viennent de détruire. Ils s’arriment à elle pour l’explorer. Mario voit dans ce retour dans le temps une occasion de sauver Balti : il n’est pas encore tué et traverse le mur à ce moment, Mario part donc le récupérer avant qu’il ne meure une deuxième fois. Mais de retour à la station, un scientifique, resté seul, caché dans cette dernière, les empêche de repartir vers le reste de la flotte. Il travaillait avec une équipe sur une arme révolutionnaire : un laser dont le rayon serait une hyperconcentration du temps.

 

Mais tout ne s’est pas déroulé comme prévu lors des essais : le rayon est devenu un wormhole (sorte de petit trou noir), un cône à l’intérieur duquel le temps est concentré. L’homme refuse de laisser partir l’escadrille de peur de créer un paradoxe temporel et de perturber le cours du temps : si Balti ne meurt pas et repart avec eux, Mario ne traversera jamais le mur et c’est ainsi toute l’histoire qui se retrouve modifiée. Mais très vite, Kalish comprend que « le temps est indivisible, il est le corps même de l’univers ». Le paradoxe temporel n’existe pas, l’univers et le temps ne sont qu’un, il est impossible de les modifier. Ainsi la boucle se boucle, tous les éléments se rejoignent : Balti décide de mettre fin à ses jours pour redonner au temps son cours normal, il se blesse mortellement et ses blessures sont identiques à celles qu’il avait quand il est découvert mort par l’escadrille au début de l’histoire. Kalish le transporte dans une navette, elle même identique à celle qu’il a utilisée pour retraverser le mur au début de l’aventure…

L’escadrille finit par s’échapper et se dirige vers la Terre pour tenter de localiser l’emplacement d’une deuxième station wormhole et la détruire avant que les C.I.C, qui ont lancé un ultimatum aux Fédérations des Terres Unies, menaçant de détruire la Terre, ne s’exécutent. L’escadrille Purgatory découvre que la station C.I.C est cachée au sein d’une station terrienne, mais ne parvient pas à temps pour l’arrêter avant la fin de l’ultimatum : la planète Terre est détruite. L’activation du wormhole a propulsé l’escadrille en dehors de la galaxie, lorsqu’ils parviennent à revenir, grâce à Kalish qui a trouvé le moyen de voyager dans le temps, trente ans se sont écoulés et le monde vit sous la dictature des C.I.C. Furieux de la destruction de la planète mère, Mario se jette au cœur de la station et la détruit, ainsi que le wormhole. Les Purgatory se dirigent alors sur Mars colonisée, pour tenter de monter une rébellion contre un régime où les moindres agissements des citoyens sont contrôlés, surveillés, rendant tout soulèvement quasi impossible.

C’est pourtant à la tête d’une petite armée de rebelles que l’escadrille parvient à attaquer en même temps toutes les stations wormhole et le Palais, où réside le Président du conseil d’administration des C.I.C, l’homme à la tête de toute l’organisation. Cet homme, à la stupéfaction générale, n’est autre que Mario. Sa tentative désespéré pour anéantir la station ne l’a pas tué, mais l’a renvoyé dans le temps, 95 ans en arrière. Étant technicien, il a reconstitué un moteur gravitationnel, invention unique à l’époque, grâce à laquelle l’humanité a pu partir à la conquête de l’espace. Il devient donc rapidement un homme immensément riche et fonde son empire : Les C.I.C.

Le but ultime de cet homme est désormais de faire une déclaration universelle de guerre en lançant, sous les yeux de l’escadrille une version améliorée du wormhole, dont le rayon d’action du mur est visible depuis les autres galaxies. Mais ses plans ne se déroulent pas comme prévu : surgie du temps, une escouade de soldats très avancés technologiquement met fin au complot. Ces hommes viennent d’une civilisation appelée les enfants de Canaan, fondée par Kalish il y a trois siècles et dont le devoir était d’interrompre la guerre. C’est donc sur une planète isolée que partent les membres de l’escadrille, afin de créer cette civilisation parfaite et son récit fondateur : La Bible de Canaan.



L’analyse

 La psychologie des personnages.

Ce qui frappe dès les premières pages de cette bande dessinée, c’est la volonté de l’auteur de donner une psychologie particulière à chacun de ses personnages. Tous se comportent selon leurs défauts. Mais la particularité est que leurs vices sont complémentaires : associés aux défauts d’autres personnages, ils créent un équilibre. Au cours des missions, Balti et Mario travaillent ensemble alors qu’ils ont des personnalités contraires : Mario est peureux, Balti fonce sans réfléchir. Cette association de leurs caractères antagonistes devient une force : ils agissent mieux à deux.

Néanmoins, la personnalité de chaque personnage emprunte des chemins très convenus, ce qui brise la possibilité de surprendre le lecteur : leurs actions sont prévisibles.



Une épopée biblique

Au début de chaque chapitre, un extrait d’une Bible, « la Bible de Canaan », est cité. À mesure de l’avancée de l’histoire, ces citations prennent un sens. Au début elles concernent la création de l’univers par Dieu, l’exclusion du Paradis de l’Homme et son arrivée sur Terre, l’assassinat d’Abel par son frère Caïn, pris de jalousie. Puis l’arrivée du déluge, l’unification des hommes, la création de la tour de Babel…

Si cette Bible est fictive, elle s’inspire néanmoins beaucoup de la Genèse. De nombreux éléments de la bande dessinée rappellent un épisode biblique et c’est en réalité sur ces derniers que se construit toute l’architecture du récit. À la fin de la bande dessinée, on comprend que cette « Bible de Conaan » est rédigée par Kalish, qui est revenu dans le passé par le voyage dans le temps pour fonder sa civilisation. Il joue un rôle de prophète, il écrit l’histoire de l’humanité avant qu’elle ne se soit produite, car il l’a déjà vécue.

On retrouve ainsi l’épisode de la création de l’univers par Dieu, provenant de la Bible (Genèse un et deux), quand le lecteur découvre le monde dans lequel vivent les personnages au début de l’histoire.

Le péché (Genèse trois) est aussi présent, à travers les défauts de chaque personnage (orgueil, désobéissance, peur…) et la soif de connaissance de l’humanité qui souhaite s’élever toujours plus haut par la science, les technologies…

Caïn et Abel (Genèse 4) sont incarnés par le personnage de Balti. Ce dernier est une erreur de l’univers, un paradoxe, il est vivant alors qu’il devrait être mort. La lutte intérieure de ce personnage est représentée par l’assassinat d’Abel par Caïn : conscient de sa situation, il se tue. Balti cherche aussi à être reconnu des autres, tout comme Caïn cherche à être reconnu auprès de Dieu par son offrande dans la Bible.

Le déluge sur Terre (Genèse 6) est symbolisé par la destruction de la planète par les C.I.C et l’Arche de Noé (Genèse 7, 8 et 9) par l’escadrille qui s’échappe de la Terre à bord d’une navette.

La tour de Babel et l’unification des hommes (Genèse 11) est illustrée par l’empire des C.I.C contrôlant la galaxie par une dictature unique et dont l’objectif est de conquérir l’univers. Dans la Bible, la tour de Babel a ressemblé l’humanité en une seule faction et pour un objectif : conquérir les cieux et être à l’égal de Dieu.

Enfin, la bande dessinée reprend l’exil d’Abraham dans le pays de Canaan (Genèse 12) : Kalish (représentation d’Abraham) et le reste de l’escadrille partent fonder une civilisation sur une planète lointaine appelée Canaan, qui sera chargée d’arrêter les C.I.C.


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Canaan : une terre d’utopie

La planète sur laquelle se retrouve l’escadrille est loin de tout. Isolée par le temps, car les personnages sont revenus dans le passé, et l’espace, car située à l’écart du système solaire de la Terre.

Les habitants y vivent en parfaite entente, il n’y a aucun conflit : le voyage temporel permet de ne pas oublier les erreurs passées de l’Homme, la civilisation peut se construire en paix, en apprenant des leçons de celles-ci.

La technologie est utilisée de façon pacifiste, pour et non contre les hommes. Les individus sont représentés comme étant parfaits : beaux, musclés, sages…

On retrouve dans le portrait de cette civilisation beaucoup de points commun avec des œuvres utopiques et plus particulièrement celle de Thomas More (Utopia) : le lieu est éloigné, parfaitement protégé, les habitants vivent en totale harmonie et  chaque homme est égal aux autres…



L’empire C.I.C : Ultralibéralisme économique et dystopie à grande échelle

La dictature C.I.C est très inspirée des grands romans dystopiques comme 1984 de George Orwell ou Fahrenheit 451 de Ray Bradbury. On retrouve un univers où les libertés n’existent plus, où le pouvoir en place contrôle et surveille les moindres agissements et la pensée de ses citoyens. Dans Universal War One, sous prétexte de sécurité, les C.I.C ont instauré un système de base de données permettant de tracer les moindres faits et gestes des citoyens : la biométrie. Partout les citoyens doivent s’identifier, et sont donc surveillés. Plus qu’un moyen d’identification, la biométrie permet aussi les soins médicaux et sert de système bancaire, excellent moyen d’éradiquer toute tentative d’économie parallèle et donc d’activités contre le pouvoir en place.

Cette société dystopique est le résultat de l’ultralibéralisme économique. Elle reflète une peur dans notre monde d’aujourd’hui, celle de voir de grandes multinationales prendre peu à peu un pouvoir économique, politique et financier trop important, échappant ainsi peu à peu au contrôle des États et devenant plus puissantes et incontrôlables. Associer dystopie et libéralisme économique est peut-être une manière pour l’auteur de dénoncer les dérives possible de ce système.



Le voyage dans le temps, grand thème de la science-fiction

Le voyage dans le temps est un thème majeur dans Universal War One. Une réflexion est proposée sur ce phénomène, sur les conséquences de sa découverte par l’homme comme la finalité de son utilisation. Quand il comprend qu’il vient de trouver le moyen de voyager dans le temps, Kalish tente de se suicider, il n’assume pas sa découverte. Il a peur qu’elle soit utilisée à des fins meurtrières et qu’il soit à l’origine de nombreuses morts.

Mais c’est aussi à la perception du temps que s’intéresse Denis Bajram, aux conséquences du voyage dans le temps sur l’espace. Ainsi est évoquée la théorie du paradoxe temporel, selon laquelle chaque irruption dans le passé ou le futur peut modifier le cours de l’Histoire et dérégler l’univers. Mais cette théorie est rapidement écartée au profit d’une autre, selon laquelle l’univers et le temps ne sont qu’un seul et même corps, indivisible. Rien ne peut donc perturber l’harmonie de l’univers, pas même le voyage dans le temps.

Au cours du récit, les différentes théories scientifiques sont expliquées à l’aide de schémas, ce qui permet au lecteur de mieux comprendre les propos des personnages.



Mon avis

Universal War One est une bande dessinée intéressante qui nous entraîne progressivement dans un univers vaste et vertigineux où sont explorées des thématiques classiques de la science-fiction. Le récit est intelligemment construit, n’est pas superficiel et ne perd pas de sens au fur et à mesure que l’on avance dans l’histoire. Mais cette bande dessinée a aussi ses défauts : la profondeur consacrée à l’intrigue est inégale et les personnages prévisibles. L’auteur abuse de simplifications un peu excessives des théories scientifiques, qui lui permettent trop facilement de sortir ses personnages de certaines situations complexes. Cela manque parfois de crédibilité.


Bastien, 2e année Éd.-Lib.


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26 janvier 2012 4 26 /01 /janvier /2012 00:00

 le 15 décembre 2011 à 18h00
Daniel-Picouly-Nos-histoires-de-France.gifDaniel Picouly, Nos Histoires de France, Hoëbeke

 

Question. Lors d'une émission, l'auteur Daniel Pennac, avait lu quelques pages du premier roman d'unDaniel-Picouly-La-lumiere-des-fous.gif ami à lui, La Lumière Des Fous, et c'était le premier roman de Daniel Picouly. Cette émission avait eu un certain retentissement à l'époque, et c'est de là que tout est parti ?

Daniel PICOULY : Oui, en effet. La Lumière des fous est un livre très noir que je ne vous conseille pas si vous aimez Picouly gentil. C'était du temps où j'avais des choses à évacuer et j'ai écrit des romans en série noire ; après, j'ai écrit Le Champ de personne. C'est de ce livre-là que Daniel (Pennac, ndla) est venu parler à La Marche du siècle ; il a lu le fameux passage sur la dictée, et le lendemain matin en France à 11h00 il n'y avait plus un seul livre en rayon. Il m'est arrivé la plus belle promotion qui puisse arriver à un auteur, qui est la rupture de stock. Ça n'arrive qu'une fois dans sa vie et c'est assez extraordinaire.



C'était une anecdote un peu personnelle mais chaque fois que j'entends le nom de Daniel Picouly c'est à cet épisode que je pense. Après vous avez fait de la télévision avec Café Picouly, et aujourd'hui vous êtes sur France Ô.

Oui, je suis sur France Ô. Mais pour la télévision, on est venu me chercher. J'étais président du prix RFO du livre, et il y avait un prix littéraire alors qu'il n'existait aucune émission littéraire sur RFO. Alors on m'a dit : « tu n'as qu'à la faire ». Et j'ai commencé comme ça avec une émission qui s'appelait Tropismes, qui maintenant est présentée par Laure Adler et qui a une dizaine d'années. C'est Thierry Ardisson et Catherine Barma qui sont venus me chercher pour animer Café Picouly et moi, naïvement, je pensais que c'était parce qu'ils m'avaient vu dans Tropismes. Et pas du tout. Ils n'avaient,jamais vu cette émission. C'était parce que dans le « système télévision » j'étais classé « bon client ». c'est-à-dire que chaque émission a une courbe d'audience, qui est modifiée par le téléspectateur en zappant en fonction des invités. Et moi je faisais de l'audience dès que je passais à l'antenne.



Nous n'allons pas retracer tous vos livres ; on va, bien sûr, rappeler celui dont vous parliez à l'instant, Le Champ de Personne, le cinéma dans Imposture, et puis beaucoup de récompenses, le prix des lectrices de ELLE, justement, avec Le Champ de Personne, le prix Renaudot avec L'Enfant Léopard en 1999, le prix des romancières pour Le Coeur à la craie. Mais aujourd'hui on va parler d'un livre particulier. Parce que Daniel, quand on vous présente, on dit : romancier, auteur de BD aussi... Et alors comment vous est venu ce goût de la BD ? C'était la BD ou la roman d'abord ?

Moi, je suis d'abord un raconteur d'histoires. Je raconte des histoires depuis que je suis petit. J'ai vraiment commencé en littérature pour me débarrasser de mes soeurs ! C'est-à-dire que je suis le onzième d'une famille de treize. C'est d'ailleurs comme ça que je me suis forgé la parole : savoir s'imposer à table dans une famille nombreuse. Donc j'avais deux petites soeurs, dont je devais m'occuper en tant que grand frère. Ce qui est une punition absolue ! J'ai donc dû trouver une parade et c'est comme ça que j'ai appris très tôt une chose, c'est que les filles adorent les histoires. Encore aujourd'hui, on peut le constater dans la salle, ce sont les femmes qui lisent les romans. J'avais deux petites soeurs qui aimaient les histoires et donc je me suis dit : je vais leur raconter une histoire le matin et puis après elles me ficheront la paix. C'était une sorte de marché qui fonctionnait bien. Et puis un jour elles ont voulu que je leur raconte une ancienne au lieu d'une nouvelle comme d'habitude, sous peine de le dire à maman ! J'ai donc découvert en même temps la puissance des histoires : cela fabriquait de la liberté. Et puis ensuite je me suis mis à les écrire.



Vous avez dit : je m'étais promis de raconter des histoires à la façon de Grégoire de Tours et je m'appellerai Daniel de Villemomble ! Je signale que vous êtes né à Villemomble.

Oui parce que Grégoire de Tours c'est un gars formidable, parce qu'il écrit des histoires sur ce qu'il n'a jamais vu ! Et j'ai trouvé ça absolument extraordinaire ! Le support du réel est important mais il est presque subsidiaire. Ce qui est important c'est de pouvoir parvenir à transformer le monde en fable. Et ce qui est encore plus extraordinaire c'est que quand vous racontez l'histoire de votre vie ou autre, elle existe. Les histoires fabriquent de la vie. Nous connaissons tous quelqu'un dans notre entourage qui a toujours quelque chose à raconter parce qu'il lui est toujours arrivé un truc ! Et vous, vous culpabilisez parce qu'il ne vous arrive rien ! Il n'arrive rien de plus à cette personne que vous. La seule différence c'est qu'elle sait raconter une histoire. Elle fait d'un rien, une histoire.



Daniel, vous ne m'avez dit comment vous étiez arrivé à la BD ?

Vous savez, je ne suis pas issu d'un milieu avec une grande culture, il n'y avait pas de livres chez moi ! J'ai beaucoup grandi avec les magazines comme Paris Match ou Nous deux ! J'ai donc lu des romans-photos en pagaille ! Le roman-photo est basé sur le schéma narratif universel ! Et je vais vous l'expliquer parce que vous allez comprendre pourquoi j'écris des histoires et pourquoi elles ont ce schéma-là, et vous allez voir que tous vous avez cette culture-là ! Qu'est-ce qu'un roman-photo ? C'est un jeune homme beau et riche, qui aime une jeune fille belle mais pauvre, et sa mère veut lui faire épouser une jeune fille qui est riche mais laide ! Vous transposez cela, c'est le schéma des contes de fées : vous avez le prince, la princesse et entre les deux le dragon. C'est-à-dire la chose désirée, celui qui désire et l'obstacle. Avec ça vous écrivez 90% de la littérature mondiale.



Alors, dans ce livre vous réunissez le texte, et quasiment la BD. C'est un bouquin absolument incroyable je n'ai jamais vu ce type de livre. Car vous écrivez beaucoup sur l'Histoire de France, mais en plus il est richement illustré de tableaux, de gravures, de vignettes... On ne sait pas très bien si elles sont originales, ou si elles ont été dessinées spécialement pour le livre. Expliquez-nous comment vous avez réussi en partant des Gaulois jusqu'à la Libération de Paris (car c'est la période que couvre le livre) à réunir une iconographie pareille ?

Il y a 160 planches, qui sont originales. Des planches que l'on trouvait dans les écoles, qui étaient même fournies en dotation dans les écoles primaires jusque dans les années 1960. C'était le support pédagogique pour les cours d'Histoire. Elles ont nourri des générations d'élèves. Moi qui suis né en 1948, ma mère avait eu ces planches sous les yeux. Elle pouvait donc me faire réciter mes leçons. Il y avait une notion de partage. Et à travers ce livre, on retrouve ces images qui ont traversé les générations. Cela met en évidence l'importance de la permanence dans la transmission. Aujourd'hui cela n'existe plus. À une époque, on a considéré que la notion de héros était révolue et ces images étaient donc devenues obsolètes. Je ne suis absolument pas d'accord avec ça. Et beaucoup ont vu ce livre comme une nostalgie de l'enseignement de l'époque. Ce qui est faux. Tout enseignant peut tout à fait enseigner l'histoire à l'aide de ces planches tout en apportant un esprit critique. L'important est de savoir que ces personnages sur les images existent et que l'on puisse en discuter. Ces planches avaient surtout une image projective incroyable. Lorsqu'on a dix ans on ne regarde pas l'Histoire mais la petite histoire. L'important c'est ce que l'on voit dans l'image. L'enfant, il s'en fiche de la grande Histoire. Après, l'instituteur malin en venait au cours mais il avait d'abord intéressé l'enfant avec l'image, qui était alors disposé à entendre l'Histoire.



Question pratique : il est destiné à qui ce livre ? Parce que toutes les iconographies sont exactes, vos explications sont toujours exactes ou sont-elles totalement politiquement incorrectes ?

Suis-je un historien ? Non je ne suis pas un vrai historien. J'ai déjà écrit des romans historiques, et toute personne écrivant un roman historique a une menace qui plane au-dessus d'elle : c'est l'historien, et plus que l'historien c'est le spécialiste d'histoire et plus encore, l'amateur d'histoire. Il y a un gars qui a réglé définitivement le problème pour moi, il s'appelle Rambaud, vous le connaissez, il a écrit La Bataille, il a eu le prix Goncourt avec. Et quand j'ai voulu écrire L'Enfant léopard, mon premier roman historique, il m'a dit : « fais attention à un truc : l'anachronisme ». Ne voulant aucune histoire avec les historiens, j'ai donc décidé de fabriquer des anachronismes. Tout le corpus est absolument historique et dés que l'on est dans le romanesque je fais ce que je veux ! Pour ce livre j'ai pris la même position. J'ai dix ans et j'ai pris une position qui est biographique : j''étais un cancre à l'école. Et mon maître me punissait et m'envoyait au piquet devant les cartes d'Histoire.



Et c'est comme ça que commence le livre.

Oui. C'était le paradoxe de l'éducation nationale : plus j'étais puni plus j'apprenais...mais en Histoire ! J'ai donc eu le loisir de les voir de très près. Je me rappelle même l'odeur ! Et si vous ouvrez ce livre vous verrez qu'il a une odeur absolument extraordinaire. Et donc j'ai lu une quantité phénoménale de bouquins pour expliquer chaque planche, pour savoir ce qu'il se passait vraiment et ce que le gamin avait pu comprendre de travers. Ce qui est intéressant c'est que les gosses comprennent de travers. Et ce que j'ai voulu montrer aussi c'est que l'on peut avoir un rapport personnel avec l'Histoire. Par exemple, moi, j'aime les Daniel parce que je m'appelle Daniel. Et c'est ainsi pour tous vis-à-vis de l'Histoire.



Et donc vous le destinez à qui, ce livre, aux adultes ou aux enfants ?

Mais moi je ne destine rien ! Je constate simplement. Le fils d'une amie adore ce livre. Parce que c'est un peu comme une bande dessinée. Il découvre l'Histoire à travers de nouvelles images. Aujourd'hui, les jeunes sont saturés d'images, les mêmes images. Mais celles-là ils ne les connaissent pas. Et il y a plein de détails à en tirer : les costumes, les objets... Par exemple la planche où les aristocrates vont se promener à cheval et croisent des paysans qui baissent la tête à leur passage. Je me demandais pourquoi ils baissaient la tête. Et je savais qu'un jour ils les tueraient. J'étais petit mais je savais qu'un jour ils sortiraient les fourches. Ces planches contiennent plus d'apprentissage, de valeurs, pas simplement des apprentissages factuels, des dates... il y avait là-dedans la projection de nos propres inquiétudes, de nos angoisses, ou de nos rêves de gosses.



Pour vous, les Gaulois, c'était le début du camping, si l'on prend le premier chapitre ?

Tout le monde sait que les Gaulois, c'était le début du camping à la ferme ! La planche du village gaulois me rappelait mes vacances ave ma famille au camping. À l'époque c'était tout ce que nos moyens nous permettaient.



Alors, dans le même veine, vous racontez l'histoire de César mais le coude à la portière !

Mais oui, moi je ne suis pas content de l'image de César face à Vercingétorix qui dépose les armes à ses pieds. D'abord, une chose, c'est que son cheval est très beau ! Quand on est enfant, qu'est-ce que l'on voit en premier, c'est que Vercingétorix a un cheval somptueux. Et on voit César sur son trône, le coude à la portière ! À l'époque, c'étaient les gars qui conduisaient les voitures italiennes, le coude à la portière avec le klaxon trois tons. Moi, gamin, je vois ça : j'entends le klaxon ! Cette projection-là, c'est celle qu'un enfant fera ! C'est ce que tous les enseignants doivent faire. Moi, j'ai été vingt-cinq ans enseignant et il faut arriver à comprendre ce que les gosses ont dans la tête ! Si vous avez un enfant de dix ans devant vous, il peut très bien penser que César c'est un prétentieux, qui conduit son Alfa Roméo !



Comme François 1er qui est un crâneur !

Oui ! Vous connaissez tous l'épisode du Camp du Drap d'or ? Il avait voulu en mettre plein la vue à Henri VIII pour s'en faire un allié contre Charles Quint. Ça lui avait coûté une fortune pour rien. Henri VIII s'est senti humilié et a fait ami-ami avec Charles Quint. François 1er avait recommencé au Louvre à crâner devant Charles Quint. Résultat : Charles Quint s'est réconcilié avec Henri VIII. Mais c'est la réalité. Je n'invente pas, je transforme !



Bon, Jeanne d'Arc...

Jeanne d'Arc, c'est très particulier ! C'est là qu'intervient le fait que l'Histoire, on l'apprend en famille. Jeanne d'Arc, pour moi, quand j'étais petit, c'était Coco Chanel. Parce que pour ma mère, Jeanne d'Arc était l'image d'une femme libre, qui commandait aux gars, qui avait une coupe à la garçonne, et qui était une chef, qui ne se laissait pas faire, comme Coco Chanel. J'ai profondément été attristé par l'image de Jeanne d'Arc au bûcher. Cette pauvre Jeanne d'Arc qui a reconnu le dauphin et qui a été lâchement abandonnée aux Anglais. Aujourd'hui il y a beaucoup de débats autour de Jeanne d'Arc, comme quoi elle n'aurait pas été bergère ni illettrée... D'accord, parlons-en. Mais qu'importe, l'épopée de cette femme reste extraordinaire.



Puis on passe à la Renaissance, et aux châteaux de la Loire notamment. C'est ce qui ouvre le chapitre de la Renaissance. Alors selon son goût pour les châteaux, c'est soit : « on va faire les châteaux de la Loire », « on ve se faire les châteaux de la Loire », ou « on va se farcir les châteaux de la Loire » ! Cela vous a marqué !



Oui parce que j'avais une mère qui adorait visiter les églises et les châteaux ! Les châteaux de la Loire, c'était une terreur pour nous, les garçons ! Les filles adoraient ça ! C'est-à-dire qu'une année mon père choisissait les visites des vacances et l'année suivante c'était ma mère et ainsi de suite. Sauf qu'au final, c'était toujours ma mère qui choisissait tous les ans ! Mais c'est ce qui m'a ému, c'est que c'est la réalité. Par exemple je n'ai jamais vu ma mère sortir d'un château de la Loire sans dire d'une façon très pénétrée : « c'est beau mais ça doit être dur à chauffer ».



Et on avance ainsi dans l'Histoire de France... On arrive à la monarchie absolue, sous-titre du chapitre : « le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument ».

Oui mais ça c'est pas de moi c'est une citation. Mais ce livre a un soubassement sérieux. Par exemple la Révolution française est la période qui me fascine le plus. Petit, mes jouets préférés étaient les soldats Mokarex.



Vous en parlez d'ailleurs, des soldats Mokarex dans le livre.

Oui parce que ces jouets ont une incidence directe sur ma manière de raconter les histoires aujourd'hui. Et donc avec la Révolution française, vous pouvez aujourd'hui, je dis bien aujourd'hui, regarder les informations en voyant les révolutions arabes différemment. La Révolution française est l'archétype de la révolution. Il y a un pouvoir absolu avec généralement un tyran ou un roi, à savoir Louis XVI ; on s'en débarrasse, les gens se liguent à des révolutionnaires avec des idéaux somptueux et généreux. Première étape : on se débarrasse du pouvoir en place, Louis XVI est guillotiné. Deuxième étape : les révolutionnaires se battent entre eux, s'éliminent, c'est les Montagnards contre les Girondins. Robespierre contre Danton. Robespierre veut prendre le pouvoir mais on le guillotine. Troisième étape : déliquescence, lutte, danger à l'extérieur. Et il y a un gars qui récupère l'affaire et c'est Bonaparte. C'est l'Empire et on recommence. Et vous pouvez transposer ce schéma-là pour toutes les révolutions. Et l'intérêt de le connaître et de le décrypter, c'est qu'aujourd'hui vous pouvez regarder le monde réel et anticiper les événements. Ce qui me plaît dans l'Histoire, c'est que c'est une matière extrêmement subversive. Parce que si on dit que l'histoire ne repasse pas les plats, eh bien elle nous sert souvent un peu de surgelé.



Il y a un axe important dans votre livre dont vous parlez beaucoup, et c'est normal de la part d'un écrivain, j'imagine, mais vous aviez en plus un prof d'histoire formidable. Monsieur Brûlé a l'air d'être un personnage absolument extraordinaire. Vous dites par rapport à l'image de Clovis sur son pavois : « en histoire il n'y a pas que des héros il y a aussi des mots ». Et votre prof d'Histoire disait : « plus vous avez de mots, plus le monde sera grand ».

Oui c'est quelque chose que je dis très souvent. Je le disais à mes élèves. Je leur disais : « plus vous pouvez dire le monde finement, plus il est grand, plus il est beau ». De la même façon pour vos sentiments. Il n'y a rien de pire pour un jeune que d'être amoureux et de ne pas avoir les mots pour le dire. Et c'est d'autant plus douloureux de connaître quelqu'un qui en est capable. Alors que la pureté des sentiments de celui qui ne sait pas dire est peut-être plus profonde que celle de celui qui sait. Et c'est d'une violence irréductible. Et c'est pour ça que je prône la possession des mots, l'enrichissement de la langue pour être capable de restituer ce que l'on est, ce que l'on pense, ce que l'on ressent. C'est un très long travail. Et c'est aussi pour ça que j'aime la Révolution française ; c'était parce que l'on pouvait se tailler un destin avec les mots. Ce sont des orateurs.

 

Et je savais que mes parents n'allaient pas me léguer un château, mais des mots. Et ce qui est important c'est que moi, petit, « pavois » je ne savais pas ce que cela voulait dire mais je pressentais qu'il y avait quelque chose à savoir. C'est facile à comprendre avec une phrase que vous connaissez tous : « et la bobinette cherra ». On a mis combien de temps à savoir que c'était le verbe choir au futur ? On s'en fichait ! On écoutait, c'était beau, ça nous disait quelque chose à l'oreille et on pressentait qu'il y avait quelque chose à apprendre. Et comment on grandit ? C'est quand on pressent qu'il y a quelque chose à apprendre. On veut le rejoindre. Et c'est pour ça que j'ai toujours aimé la poétique des mots. Même quand j'écris des Lulu, il y a toujours ces mots que l'on ne comprend pas mais que l'enfant pressent. Il a le temps d'apprendre. Et puis il y a aussi ces mots que le professeur disait comme si on allait les comprendre. Alors on se trouvait un peu bêtes. Par exemple, quand on parle de Louis XIII et de ses mignons. Qui comprend ce que c'est à dix ans ? C'est très important d'utiliser ces mots et de s'extraire de la tyrannie du sens, de vouloir absolument tout comprendre. On a fait un progrès énorme quand on accepte de ne pas tout comprendre. La poétique est beaucoup plus importante. Il y a donc, bien sûr, une ode aux mots dans ce livre.



Alors, dans l'Histoire, il y a les mots mais il y a aussi les dates ! Par exemple : Charlemagne qui se fait couronner en 800 vous trouvez que c'est un bon axe de communication et vous écrivez 800 c'est le 1515 de Charlemagne.

Oui, parce qu'on s'en souvient ! Et je trouve que quand on veut devenir un héros ou un homme politique, faut penser aux dates ! Faut penser au gars qui va l'apprendre plus tard !



Quel est votre personnage préféré de l'Histoire ?

Mon personnage a toujours été, et je lui ai même consacré un roman, Marie-Antoinette. Pour des raisons qui sont très liées à mes dix ans, moi, j'étais amoureux de Marie-Antoinette ! J'avais découvert dans un magazine qu'elle avait un tour de poitrine de 106 centimètres ! J'ai sorti le mètre de couturière de ma mère, je l'ai déplié par terre, j'ai dit : « c'est strictement impossible ! ». Ça aussi c'est stupide mais cela m'avait sidéré quand j'étais gamin ! Et j'avais décidé d'être le fils caché de Marie-Antoinette ! À dix ans, ça ne pose aucun problème, la concordance des temps !

 

Et comme j'étais son fils caché il fallait que je trouve un père plausible. Donc un père en couleur ! Donc j'ai cherché et ce qui est aussi dans ce livre, il y a un axe important, c'est l'absence de la couleur dans l'histoire de France. C'est-à-dire l'absence de héros positif en couleur, dans lequel des gamins avec la tête que j'ai, auraient pu se projeter. Mais pas seulement dans l'histoire, même dans le roman. On aurait pu faire quelque chose sur Toussaint Louverture ou sur le Général Dumas. Mais il y avait un gars à qui je reprochais beaucoup, c'était Alexandre Dumas juDaniel-Picouly-La-nuit-de-Lampedusa.gifstement. Mais Alexandre Dumas l'auteur, le fils du général Dumas. Parce que ce type qui est quarteron, comme moi. Le mot quarteron d'ailleurs, c'est aussi un mot qui m'a mis en mouvement. Moi, je suis quarteron martiniquais. Quand j'ai vu que Dumas était quarteron, lui de Saint-Domingue, j'ai dit : comme moi. Et moi, plus tard, je serai écrivain comme lui. C'est aussi bête que ça ! Et puis pour un quarteron c'est l'auteur qui a eu le plus  de nègres de l'histoire de la littérature ! Et donc il y a ce quarteron qui écrit Les Trois Mousquetaires et il n’en fait pas un noir ! Je me suis dit : « mais pense un peu à tes petits camarades ! » S'il avait été noir, moi aussi à la récréation j'aurais pu so rtir mon épée pour me battre ! Mais je n'avais pas le droit à l'épée, moi, quand j'étais à la récré ! Moi, je pouvais être brésilien au football ! C'est tout ! C'est pour ça que moi j'ai des personnages noirs dans mes romans avec l'idée qu'il y a peut-être un petit gamin qui se projettera là-dedans.

Ce sont des histoires pour tout le monde mais il faut aussi laisser aux histoires leur force projective. Et donc l'Histoire de France manque de couleurs et pourtant il y en a des personnages ! Que ce soit Zamor de la Du Barry ou autre. C'est important pour moi et ce genre de chose peut conditionner mon écriture. Si j'ai écrit L'Enfant léopard, La Treizième Mort du Chevalier ou La Nuit de Lampedusa, c'est pour ça.



Une dernière question : le livre s'arrête à la libération de Paris. Pensez-vous que l'on pourra écrire un jour l'histoire de De Gaulle ou de Mitterrand de la même façon ?

Bien sûr ! Mais De Gaulle, il y a plein d'histoires ! Vive le Québec libre ! Moi je vous le fais !


D'ailleurs racontez-nous comment votre père a sauvé De Gaulle…

Mon père travaillait beaucoup. Faut dire qu'il y avait du monde à nourrir ! Et allez faire comprendre à un enfant de dix ans pourquoi son père s'en va. Eh bien, ma mère me racontait que lorsqu'il partait c'était pour aller sauver le général De Gaulle. C'était une histoire qu'elle nous racontait pour arriver à nous faire admettre que notre père devait partir. Et j'en parle beaucoup dans mes livres. Mais un enfant a besoin de se construire des raisons pour aimer le monde dans lequel il vit. Et les histoires m'ont permis d'expliquer toute chose inexplicable dans une vie d'enfant.



Pour terminer plus gravement, je voudrais que l'on parle de l'enseignement de l'Histoire aujourd'hui. Est-ce qu'il n'y a pas des pans entiers de notre Histoire qui disparaissent des livres ? Et comment vous, vous imagineriez l'enseignement de l'Histoire aujourd'hui ?

Le problème c'est que je n'ai pas encore été nommé ministre ! Ça va peut-être venir ! Comme je l'ai dit, l'Histoire est une matière subversive. Et ce qu'il se passe en ce moment dans l'éducation nationale c'est que l'Histoire est devenue l'enjeu de lobbies, de groupes de pression. Quand on parle d'une certaine manière d'une certaine époque, on a de fortes chances de voir tomber sur son dos des associations de défense, à juste titre parfois, et à moins juste titre d'autres fois, qui viennent défendre leur point de vue sur cette étape de l'Histoire. Parce que l'Histoire, et c'est ça qui fait qu'elle a cette beauté et en même temps ce côté vénéneux, est un roman, il appartient à celui qui l'écrit. Et il l'écrit à sa propre gloire. C'est tout à fait logique que l'auteur occulte des périodes où ses idées, sa pensée ou son courant philosophique n'a pas été à la hauteur, pour mettre plus en exergue des moments plus glorieux. Et on sait bien qu'il y a des périodes difficiles : la colonisation, l'Indochine.... Il y a tout un tas de sujets qui devraient être mis à la portée de tous mais qui sont des enjeux politique qui font que ça ne le sera pas. Alors qu'est-ce qu'on fait : une espèce d'histoire où l'on brasse où l'on s'élève pour voir d'en haut ce qui se passe plutôt que d'être au plus près et se confronter à la réalité du terrain. Et on a une Histoire de ce type-là. Mais comment peut-on faire rêver un enfant avec des images comme celle-là. Je ne suis ni révolté, ni pour, mais comme chaque fois que l'éducation nationale est en carence il se développe un enseignement. C'est incroyable le nombre de livres d'Histoire que l'on vend. Les secrets d'Histoire, ce qu'on nous a caché... Il y a donc un besoin mais qui est satisfait ailleurs. Moi je préfèrerais que l'on passionne les mômes de dix ans avec des choses simples. On est devenu un monde tellement intelligent que l'on a peur des choses simples. On a peur de la chronologie, des héros, des grandes dates... et à la place on donne une sorte de sophistication qui est hors de propos, hors d'âge, et surtout hors de passion. Comment se passionner pour ça ? Donc ce livre est bien sûr un acte militant, mais gentiment militant. Les gens lisent ce livre et prennent du plaisir. Ils regardent les images et ils prennent du plaisir. Cela doit vouloir dire quelque chose. Et ce n'est ni un livre réactionnaire ni un brûlot révolutionnaire, c'est un livre d'Histoire sur lequel on peut rêver et en même temps apprendre. Et c'est tout ce qui m'intéresse.



Merci, Daniel Picouly. Donc n'hésitez pas à acheter ce livre pour vous ou pour vos enfants. Lisez aussi le dernier roman de Picouly, La Nuit de Lampedusa et puis vous pouvez regarder l'émission Le Monde Vu par sur France Ô le dimanche à 18h45.


Marjorie Prunet, AS Éd.-Lib.

 

 

 


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Published by Marlorie - dans EVENEMENTS
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