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25 janvier 2012 3 25 /01 /janvier /2012 07:00

Patrick Honnoré est traducteur du japonais depuis une dizaine d’années. Il compte environ cent ouvrages traduits à son actif, toutes catégories confondues (BD, Manga, littérature adulte et jeunesse). Il travaille pour les éditions Picquier, Casterman, Hachette, Milan, Bayard, les éditions du Rocher, les éditions In 8, Cornelius, Delcourt ou Pika entre autres et vit pleinement de son métier aujourd’hui.
Yumeno-Kyusaku-Dogra-Magra.gif
Nous proposons ci-dessous une synthèse des propos recueillis plutôt qu’un verbatim de notre conservation.

 

 

 

Son parcours

Après une maîtrise de lettres modernes à Aix-en-Provence, Patrick Honnoré part pour Tokyo. Passionné par le Japon, il souhaite aussi apprendre une langue rare et demandée par les entreprises, notamment dans le monde du commerce qui l’intéresse. Après y avoir passé un certificat de capacité en langue japonaise puis un doctorat en sociologie comparée, il s’installe à Tokyo et travaille pour diverses entreprises, en tant qu’interprète et dans les relations internationales. Il y restera près de quinze ans, jusqu’en 2003. C’est peu avant cette date qu’il découvre Dogra Magra de Yumeno Kyūsaku, le premier titre de fiction qu’il lit en japonais. Séduit par le livre, il décide de le traduire, d’abord par plaisir, puis il se prend au jeu et, sur les recommandations de Corinne Quentin, traductrice et agent,il envoie les cent premières pages à divers éditeurs. Son envie de traduire devient une véritable envie de faire découvrir ce texte au plus grand nombre de lecteurs possibles. Philipe Picquier, séduit par le texte, accepte. La traduction dure cinq ans et Patrick Honnoré retourne en France en 2003, pour assister à la parution. Par chance, le gouvernement japonais lance à ce moment un programme d’aide à la traduction qui concerne une vingtaine de titres, dont Dogra Magra fait partie. Cette publication donne alors à la fois de la crédibilité au traducteur et de la visibilité au texte, à son éditeur et au programme. La carrière du traducteur est lancée et cette première traduction l’incite fortement à poursuivre et à se consacrer pleinement à ce métier. Pour asseoir sa crédibilité, il passe rapidement un DEA de littérature comparée à son retour en France, car ses diplômes japonais n’y sont pas reconnus.



Ses traductions

Patrick Honnoré travaille avec sa femme,japonaise, qui réalise souvent une première traduction des œuvres qu’il adapte ensuite au français, et à qui il demande conseil sur les nuances de la langue. Sa volonté de traduire a d’abord été celle de faire passer au public français un texte qu’il aimait, mais aussi de permettre à la littérature japonaise de sortir de ce qu’il nomme la « soupe » traditionnelle des stéréotypes du zen, de la musicalité des textes mise en avant par les traducteurs qui gomment souvent leur humour et leur profondeur. Il a pu constater cela à de nombreuses reprises, et cela l’a encouragé à proposer des traductions plus fidèles. Il s’y emploie donc pour tous les genres. Il ne traduit cependant pas la littérature japonaise ancienne, dont l’écriture est trop différente, autant par son fond que par sa forme et qu’il qualifie de « langue étrangère ». Il est souvent sollicité mais propose aussi deTaniguchi-Terre-de-reves.gifs textes japonais aux éditeurs, avec une volonté de trouver le bon texte, que l’auteur soit connu ou non, et pas  seulement un coup commercial. En effet, les bestsellers sont représentés par des agents et il ne s’y intéresse donc pas. La difficulté de proposer un texte se rencontre aussi pour les ouvrages de bande-dessinée et de manga, car les éditeurs français et japonais sont la plupart du temps en lien direct concernant ces publications.

Parmi les travaux qui  comptent le plus pour lui, ily a sa première traduction, Dogra Magra de Yumeno Kyūsaku (Picquier), qui a lancé sa carrière, dont il apprécie et recommande toujours autant la lecture, mais aussi Terre de rêves de Jiro Taniguchi (C asterman, 2005) et d’autres titres du même auteur, qui lui a permis d’être reconnu par un plus large public, grâce au nom prestigieux de l’auteur. La traduction de NonNonBā de Shigeru Mizuki (éditions Cornélius), prix du meilleur album au 34e Festival International de la Bande Dessinée d'Angoulême en 2007, tout comme ses traductions d’Osamu Tezuka et de Ushida Hyakken, des auteurs-phares au Japon ont eu le même effet-levier sur sa carrière. Aujourd’hui, son ambition est de proposer au lectorat français, au fil de ses traductions, de nouveaux auteurs japonais plus jeunes et contemporains et à l’écriture différente, pour sortir la littérature japonaise des clichés cités précédemment.
Shigeru-Mizuki-Nonnonba.gif


Le travail des textes

Pour traduire au mieux un texte, l’essentiel, selon Patrick Honnoré, n’est pas de coller aux mots, mais de les prendre dans leur ensemble, pour saisir au mieux ce que l’auteur a voulu faire passer et rendre en français le même rythme, la même émotion, positive ou négative. Il s’agit de trouver une égalité des termes, qui lui vient plutôt naturellement. Il ne s’enferme pas dans l’unité de la phrase mais analyse et retranscrit ce qu’il nomme « l’unité organique » du récit : sa signification et ce qu’il implique (ressenti, effets sur le lecteur, significations, etc.). La traduction se fait donc de sens à sens, et il se met à la place de l’auteur et du personnage pour cela.
koushun-takami-battle-royale.gif
Patrick Honnoré considère que le principal problème de la traduction de la langue japonaise repose sur un problème de transcription, « un problème de français ». C’est une langue complexe à traduire, il estime qu’elle ne correspond qu’à 70 % au français par sa structure, surtout à cause de la forte différence entre la ponctuation dans les deux langues. En japonais, la ponctuation fait partie du texte, elle doit aussi faire l’objet d’une traduction. La difficulté comme le défi pour le traducteur est donc d’y rester fidèle et de ne pas perdre le ressenti du texte et son rythme, très souvent perdu lors des traductions. La tournure des phrases, tout comme les images qu’elles apportent sont aussi des difficultés à surmonter, bien qu’elles soient moindres. C’est pour ces raisons,estime Patrick Honnoré, qu’il faut s’attacher au sens du récit en lui-même. Si l’éditeur juge une scène trop « dure » dans sa traduction (notamment en jeunesse), c’est que la traduction n’est pas acceptable ainsi. Elle ne retranscrit pas l’intention de l’auteur de faire passer une émotion, comme la peur d’un personnage par exemple, et doit être retravaillée. Pour Patrick Honnoré, enfin, l’intraduisible commence lorsqu’il ne maîtrise pas la langue, et qu’il ne peut comprendre les subtilités du texte. Ce n’est pas le cas pour le japonais courant, mais c’est la raison pour laquelle il ne traduit pas le japonais ancien ou d’autres langues. Le traducteur considère aussi que, dans le cadre de la littérature jeunesse, l’auteur comme l’éditeur ont déjà pris les précautions nécessaires pour que le texte corresponde au lectorat. Dans sa traduction de Battle Royale de Koushun Takami (Calmann-Lévy), il a conservé les effets rendus par le texte et sa brutalité car ils sont liés à l’intention de l’auteur de choquer. Il reste ainsi fidèle à sa méthode de traduction : ne jamais trahir l’auteur, et au contraire restituer parfaitement son œuvre et son style, quels que soient le genre, le sujet, ou le public visé.



Propos recueillis par Chloé, LP

Sa bibliographie complète sur le site de la librairie Dialogues :
 http://www.librairiedialogues.fr/personne/patrick-honnore/928976/




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24 janvier 2012 2 24 /01 /janvier /2012 07:00

Carson-McCullers-La-Ballade.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

Carson McCULLERS

La Ballade du café triste et autres nouvelles

Traduction

Jacques Tournier

Titre original

The Ballad of the sad cafe 

Stock, 1985

Le livre de poche

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La Ballade du café triste est une nouvelle de Carson McCullers dont le titre original est The Ballad Of The Sad Café. Elle a été publiée aux États-Unis en 1951 puis en France en 1974 chez Stock. Elle est incluse dans le recueil du même nom : La Ballade du café triste et autres nouvelles. C'est Jacques Tournier qui a traduit cette nouvelle en français et qui a d'ailleurs décrit son admiration pour l'auteur dans la préface du recueil.

 

 

 

Petit aperçu de la vie de l’auteur

 

Son vrai nom est Lula Carson Smith, elle est née en 1917 en Géorgie aux États-Unis dans une famille de la classe moyenne. Sa mère l'a appelée Carson parce qu'elle voulait un petit garçon qu'elle aurait appelé Caruso mais elle a eu une fille, elle l'a donc appelée Carson. C'est peut-être à cause de cela que Carson aura l'allure d'un garçon manqué durant sa jeunesse : « […] on dirait un garçon. Elle porte une chemise d'homme, à col ouvert et manches boutonnées. Au poignet, une grosse montre. » (la préface de La Ballade du café triste de J. Tournier).

 

Elle est passionnée par l'écriture et la musique depuis toute petite. Elle commence à écrire à l'âge de 16-17ans et elle suit des cours de création littéraire.

 

En 1937, elle a 20 ans lorsqu'elle épouse Reeves McCullers. Mais ce mariage ne durera pas car ils divorcent cinq ans plus tard. C'est après cette séparation qu'elle écrit La Ballade du café triste. Carson et Reeves se remettent ensemble mais leur relation se dégrade fortement tout comme la santé de Carson.

 

Elle décède en 1967 d'une hémorragie cérébrale à l'âge de 50 ans.

 

« L’écrivain de par la nature de sa profession est un rêveur et un rêveur conscient. Il doit imaginer, et l’imagination nécessite de l’humilité, de l’amour et un grand courage. »

 

Est-ce ainsi que l'on peut définir un écrivain comme Carson McCullers ?

 

Oui car c'est elle, une rêveuse, qui a imaginé une histoire dans la chaleur du sud des États-Unis avec des personnages plus étranges les uns que les autres.

 

 

 

La nouvelle

 

La scène se déroule dans une ville ennuyeuse du Sud des États-Unis sous une chaleur étouffante, palpable au fil des pages. L'ambiance est triste, voire glauque ; les maisons sont peintes à moitié.

 

Le lecteur découvre au fil des pages le personnage nommé Miss Amelia, une femme un peu masculine extrêmement énergique mais au passé trouble ; elle dirige d’une main de fer la plupart des activités de la ville, que ce soit son épicerie, une distillerie ou des plantations dans les champs. Elle possède un magasin au rez-de-chaussée de sa maison qu'elle va transformer en café à la suite de l’arrivée d’un étranger, le bossu Lymon Willis qui prétend être son cousin. Son café connaît un rapide succès après l'arrivée de ce nouveau personnage que l'on nomme cousin Lymon. Ensuite, il y a l'arrivée, ou plutôt le retour d'un autre personnage, l'ex-mari de Miss Amelia, Marvin Macy. Le narrateur va alors nous raconter l'histoire de Miss Amelia et de ce Marvin Macy, leur rencontre mais aussi leur mariage qui ne durera que dix jours. Marvin Macy peut être considéré comme un homme dangereux voire violent. Au fil de la lecture, le lecteur comprend que l'apparition de ce nouveau personnage bouleverse la situation. Suite à de nombreuses altercations au sein du couple, Miss Amelia en vient aux poings avec Marvin. L’issue de ce combat va complètement modifier son comportement et c'est là que se clôt la nouvelle.

 

 

 

Analyse

 

Il y a donc trois protagonistes dans cette nouvelle de Carson McCullers : Miss Amelia, son ex-mari Marvin Macy et un bossu nommé cousin Lymons.

 

Il y a aussi celles ou ceux qui sont aimés, celles ou ceux qui aiment et on peut dire que ce sont deux mondes complétement différents voire opposés. En effet ce n'est pas l'amour voire la passion qu'a Marvin pour Miss Amelia qui fera que la jeune femme lui répondra de la même manière. Certes, Miss Amelia n'est pas dénuée de charme mais il lui est insupportable d'être l'objet d'un amour dévorant, d'où la fin si rapide de son mariage. Marvin est un homme trop beau, peut-être trop imbu de lui-même. C'est d'ailleurs le rejet de Miss Amelia qui provoque chez lui une folle envie de vengeance. Il y a celui qui est aimé et celui-ci peut avoir n'importe quel visage et pour Amelia c'est celui, improbable, du bossu. Grâce à lui et avec lui, Miss Amelia transforme son établissement en café à succès en très peu de temps. On pourrait donc presque parler de triangle amoureux à travers ces trois personnages mais aussi à travers la temporalité.

 

Néanmoins, cette notion de temporalité n'est pas fortement présente ; en effet, au début, on nous signale seulement le temps qui passe à travers les années ou les saisons. Le temps de l'histoire n'est pas très rapide jusqu'à l'arrivée de Marvin Macy, où le temps s’accélère un peu mais cela reste secondaire.

 

Dans cette nouvelle, La Ballade du café triste, il y a aussi la voix du narrateur qui est assez présente et qui, parfois même, semble interpeller le lecteur : « Découvrez donc ces années à travers quelques images sans suite prises au hasard. ». Le narrateur semble prendre la parole au milieu du récit, ce changement de point de vue parfois brusque se répète alors plusieurs fois dans la nouvelle, ce qui peut montrer que l’auteur s'attache soit à un personnage, à un thème ou à un sujet particulier comme celui des relations par exemple.

 

On constate aussi que ce thème des relations est très présent dans cette nouvelle, il est souvent associé à celui de la solitude et de l'amour. Il y a l'amour non partagé entre Marvin Macy et Miss Amelia. Mais il y a aussi celui d’un certain isolement moral malgré la présence des personnages et les relations qu'ils entretiennent. En effet, on peut noter que même si le cousin Lymons est intégré par Miss Amélia, au départ les habitants de la ville ne semblent pas très accueillants vis-à-vis de ce nouveau venu. Cet isolement se fait d'autant plus sentir avec l'arrivée de Marvin Macy qui semble s’isoler. On pourrait d'ailleurs croire que c'est pour disparaître mais il semble qu'il soit d'autant plus présent dans le village. 

 

« Ma vie repose entièrement sur le travail et sur l'amour, et j'en remercie Dieu. Le travail n'a pas été toujours facile. L'amour non plus, dois-je ajouter. » disait Carson McCullers.

 

Pour moi cette phrase éclaire assez bien la nouvelle de Carson McCullers ; en effet, dans La Ballade du café triste, les relations entre les personnages occupent une place centrale, et c'est cela qui m'a le plus touchée dans ce livre. Car même avec un titre qui évoque la tristesse et la mélancolie on trouve un regard très intéressant sur les relations.

 

 

Pauline, 1ère année Bib. 

 

 

 

Carson McCULLERS sur LITTEXPRESS

 

 

Carson McCullers La Ballade

 

 

 

 

Article de Céline sur La Ballade du café triste

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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23 janvier 2012 1 23 /01 /janvier /2012 07:00

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Julio CORTÁZAR
Les armes secrètes
Titre original
Las armas secretas, 1951,
traduction
de Laure Guille-Bataillon.
Gallimard, 1973


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Julio Cortázar est un écrivain argentin né le 26 août 1914 à Ixelles et mort le 12 février 1984 à Paris. Il est auteur de romans et de nouvelles touchant souvent au fantastique et à l'imaginaire, bien que dans son recueuil de cinq nouvelles Les Armes secrètes, l'auteur fasse preuve d'un réalisme criant. C'est en partie la raison pour laquel cette œuvre échappe à l’analyse et a longtemps dérouté ses lecteurs. L'auteur, esthète, intellectuel pur étranger à tout militantisme, va consacrer sa vie à la révolution et à la défense de valeurs et d'idées.

Son ouvrage se divise en cinq nouvelles, avoisinant les quarante pages (excepté pour « l'Homme à l'affût », qui en compte plus de quatre-vingts) :

— « Lettres de Maman », une nouvelle bouleversante évoquant un échange de lettres entre une mère et son fils cadet, lequel s'est marié avec sa belle-soeur suite à la mort de son frère. Après un mutisme long de deux ans au sein de la famille à propos de ce sujet, tout s'engrène quand le héros se rend compte que sa mère s'enfonce peu à peu dans une réalité qu'elle s'est créée, où son fils n'est pas mort et où sa belle-fille vient toujours lui rendre visite.

— « Bons et loyaux services », sur un ton plus léger, évoque les déboires d'une pauvre femme de ménage devant garder les chiens d'une riche bourgeoise durant la soirée qu'organise celle-ci. Elle y fait de nombreuses rencontres hautes en couleur, avant de se faire entraîner dans un complot très compliqué organisé par une poignée d'amis de la haute sphère. Ici, Cortázar esquisse une critique de la bourgeoisie, jouant de clichés à la manière de Chabrol, le tout sous un air de Comédie humaine rudement bien menée.

— « Les fils de la vierge » commence dans la plus pure tradition du thriller, mettant en scène un photographe chevronné prenant en photo un jeune adolescent et une femme mûre qui se rencontrent sur les quais de la Seine. Le garçon s'enfuit en courant, la femme désire prendre la photo, ce que le héros refuse. Ce dernier part faire développer le cliché, et le fait agrandir sur tout un pan de mur de son appartement miteux. La nouvelle prend alors une tournure radicalement différente, se focalisant sur l'imaginaire du photographe qui se perd dans un labyrinthe de pensées terrifiantes. Le récit a inspiré le film Blow-Up, d'Antonioni.

- « L'homme à l'affût », sûrement le pilier de ce recueil ; est une nouvelle de plus de quatre-vingts pages, retraçant la fin de vie d'un musicien de jazz, dépendant à l'alcool, aux drogues et aux femmes. Un portrait sublime qui nous renvoie dans un vieux Paris des années 50, où l'on assiste à la déchéance humaine, au doute des protagonistes, à la prison intangible du vieux musicien, à ses rêves brisés, à la douleur. Sûrement la nouvelle la plus poignante, la plus aboutie ?

— « Les armes secrètes » reviennent à un style plus classique, prenant plus en compte les codes de la nouvelle. Les personnages sont plus effacés par rapport à la situation donnée, une histoire d'amour entre un homme et une femme qui cache un terrible secret, qui ne désire pas être touchée. La fin est troublante, dérangeante. L'auteur se laisse même le luxe d'offrir une fin que le lecteur a toute la liberté d'interpréter à sa façon.



Les histoires racontées sont toutes très différentes dans Les Armes secrètes. Cortázar passe par plusieurs genres de la littérature, ses inspirations semblent nombreuses. On sent inévitablement la plume de Borges planer au-dessus de cette oeuvre, non seulement à cause de la brièveté des récits, mais aussi de leur intensité et de leurs univers si singuliers. Cette intrusion de l'insolite dans la réalité est énoncée dans un style concis, sobre, par des dialogues simples et réalistes. Une histoire de tous les jours qui peut tourner au drame va faire basculer l'ordre du quotidien dans un univers d'angoisse. Les armes secrètes, un univers décalé. Un monde situé entre le fantastique et le réel ; le recueil aborde différents thèmes qui sont la mort, la maladie mentale, le dédoublement de personnalité…

Chaque récit est un moyen de s’évader. Un moment pour oublier le réel parfois trop difficile. Dans ce recueil, mélange de pataphysique et de magie verbale, l’auteur expose ses armes secrètes, ses moyens de défense face à l’insupportable réalité.


Estéban, 1ère année Éd.-lib.

 

 

Julio CORTAZAR sur LITTEXPRESS

 

Julio Cortazar Cronopes et fameux

 

 

 

 

 

 

 

Article de Simon sur Cronopes et fameux.

 

 

 

 

 

 

julio cortazar fin d'un jeu

 

 

 

 

 

Article de Kevin sur « Les Ménades » in Fin d'un jeu.

 

 

 

 

 

 

 


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22 janvier 2012 7 22 /01 /janvier /2012 18:00

vendredi 27 janvier 2012

à 18 heures

Regis-Jauffert-Claustria.gifRégis Jauffret, Claustria, éditions du Seuil

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22 janvier 2012 7 22 /01 /janvier /2012 07:00

Diane-Meur-Les-Villes-de-la-plaine.gif

Questions générales

Pouvez-vous vous présenter et nous rappeler votre formation ? Pourquoi avoir choisi la traduction ?
Diane-Meur.gif
Je suis née à Bruxelles en 1970, je suis arrivée à Paris en 1987 avec en tête un désir un peu naïf d’écrire, auquel j’ai renoncé pour faire une hypokhâgne, deux khâgnes puis l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm. J’ai terminé une maîtrise de lettres modernes à la Sorbonne et un DEA de sociologie de la littérature à l’École des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Inscrite en doctorat, je l’ai peu à peu abandonné pour devenir traductrice littéraire : ce travail très concret sur les textes me paraissait plus proche de l’écriture à laquelle j’avais renoncé. Par ailleurs, étant pluridisciplinaire de nature, je craignais de m’enfermer dans une spécialisation universitaire, alors que la traduction permet de rester en prise avec une grande diversité de domaines.

Quelques années plus tard, pourtant, je suis revenue à l’écriture (à ma propre surprise). Depuis la publication de mon premier roman en 2002, je suis donc à parts égales traductrice littéraire et romancière.
Hanns-Eisler.jpg


Quels sont vos domaines de spécialisation ainsi que les thèmes qui vous sont chers ?

J’ai d’abord traduit dans des domaines correspondant à ma formation : sciences humaines, histoire littéraire et histoire des idées (Erich Auerbach, Hanns Eisler), classiques (Heinrich Heine). Ensuite je suis passée à la littérature contemporaine avec Paul Nizon et Tariq Ali, mais j’essaie de revenir parfois à la traduction de textes théoriques, car j’aime beaucoup cette gymnastique intellectuelle qu’exige la traduction de concepts, d’idées. Quant aux thèmes qui me sont chers, ils sont si variés et disparates en apparence que leur énumération serait un peu inquiétante, je préfère donc m’en abstenir dans ce cadre limité.



Quel est votre rapport aux textes et langues traduites (pourquoi l’anglais et l’allemand) ?

L’anglais est avec le néerlandais la première langue vivante que j’ai apprise, et je continue à m’y sentir plus à l’aise, c’est un rapport, dirais-je, limpide et sans embûches. Je me suis initiée à l’allemand plus tard, par goût pour la littérature germanophone, notamment Heine et les écrivains austro-hongrois. J’ai à cette langue un rapport plus affectif, plus passionnel et aussi plus trouble, même si j’ai du mal à définir la nature de ce trouble. Cela reste cependant la langue que je traduis le plus…



Comment choisissez-vous les textes que vous traduisez, comment procédez-vous avec les éditeurs, faites-vous des propositions de textes ou est-ce que ce sont plutôt des commandes de textes qui émanent des éditeurs ?

Contrairement à ce que font d’autres collègues, je lis toujours intégralement un livre avant d’en accepter la traduction. Je veux être sûre qu’il va me plaire et m’intéresser jusqu’au bout. Le choix se fait donc en fonction de mes affinités, mais aussi de mes disponibilités, bien sûr. Celles-ci sont peu à peu limitées par le fait qu’on « suit » parfois un auteur sur plusieurs livres, ce qui empêche matériellement d’en traduire d’autres. A vrai dire, il est rare que je propose moi-même des textes aux éditeurs pour lesquels je travaille. Ce travail de prospection et de persuasion est passionnant et utile mais prend beaucoup de temps et, comme j’ai déjà un autre métier qui m’occupe beaucoup, je préfère laisser venir les commandes. Ce qui ne m’empêche pas, de temps à autre, de conseiller à un éditeur un livre étranger qui m’a plu, mais pas forcément dans l’idée de le traduire moi-même.
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Comment en êtes-vous venue à l’écriture, la traduction a-t-elle joué un rôle particulier et en joue-t-elle encore un ? Considérez-vous votre travail d’auteure dans un rapport de filiation avec certains textes traduits (notamment Les villes de la plaine et Le quintet de l’islam de Tariq Ali) ?

J’ai déjà partiellement répondu à cette question, je vais donc me contenter de compléter ma réponse : oui, je pense que la traduction est une merveilleuse école de style, une école d’écriture qui apprend à travailler de très près sur les mots, les phrases, les rythmes, les images. Mon écriture en reste très marquée et, au quotidien, le peaufinage d’une traduction et celui d’un texte à moi ne me paraissent pas des tâches très différentes. EnDiane-Meur-La-Vie-de-Mardochee.gif matière de filiations, je pense que c’est surtout Erich Auerbach qui a marqué mon imaginaire romanesque, avec sa vision longue de l’histoire humaine comme fleuve, sa façon d’appréhender les continuités et discontinuités, les résurgences, les préfigurations… De lui m’est venu aussi mon intérêt pour l’exégèse biblique et, indirectement, pour les rapports entre les trois religions du Livre. Cet intérêt apparaissait déjà dans mon premier roman « La Vie de Mardochée de Löwenfels », c’est ce qui incité Sabine Wespieser à me proposer de traduire Tariq Ali.



Comment définissez-vous votre statut de traductrice (tant d’un point de vue juridique que philosophique) ?

Mon principe fondamental est que je traduis un texte, et que je dois me régler sur l’autorité interne de ce texte. En d’autres termes, je suis une philologue dans l’âme, il me semble que j’ai un devoir de préservation et de loyauté par rapport au texte que je traduis, parfois en divergence avec l’éditeur, voire l’auteur lui-même (quand il veut intervenir dans le texte et introduire des coupes ou des variantes). C’est peut-être dû en partie au statut du traducteur littéraire en France : nous sommes considérés comme les auteurs de notre traduction, et rémunérés en droits d’auteur. Cela dit, il va de soi que la « philologue dans l’âme » doit bien souvent faire des compromis, mais j’essaie de ne jamais oublier mon principe fondamental.



Quelles sont les différences de statut entre celui d’auteur et celui de traducteur ?

Le traducteur est, bien sûr, beaucoup moins visible que l’auteur, il n’est pas rare que les lecteurs voire certains journalistes n’attachent aucune importance à son identité. C’est très injuste, d’autant que le traducteur porte, je crois, une responsabilité plus lourde que l’auteur : il peut faillir à sa tâche, se tromper, dénaturer involontairement un passage, alors que l’auteur, lui, n’est responsable que de ses idées. Mais des efforts sont faits auprès des éditeurs et de la presse, notamment par des associations comme l’ ATLF dont je suis membre, pour rendre le traducteur plus visible et améliorer son statut, y compris sur le plan des contrats, des tarifs et des délais.



Peut-on parler du traducteur comme un découvreur ou un passeur ? Quelle importance lui donner ?

Quelle importance ? Eh bien, par exemple, je ne connaîtrais rien de Tolstoï, Dostoïevski, Strindberg, Dante, Garcia Marquez, Borgès… s’ils n’avaient pas été traduits en français. Et ma vie en serait très différente. Ce que serait plus généralement le monde humain si aucun texte n’avait jamais été traduit, nous ne pouvons même pas l’imaginer ; ce serait un sujet de nouvelle pour Borgès, puisque je parlais de lui.



Selon vous, le traducteur doit-il disparaître derrière le texte ou avoir une lecture plus personnelle ?

En ce qui me concerne, j’essaie de m’effacer le plus possible derrière le texte, ce qui d’ailleurs demande énormément de maîtrise et de concentration : il faut arriver à devenir une sorte de « coquille vide » capable de se remplir des mots, de la voix, de la vision du monde, de la sensibilité d’autrui. Je ne me représente pas traduire autrement. Mais je conçois tout à fait qu’on ait une autre approche ; cela dépend aussi du type de textes que l’on traduit.



Questions techniques

Quelle différence existe-t-il entre le travail de traduction d’essai et celui de traduction littéraire ?

La différence principale est que dans le premier cas, on traduit du sens, dans le second, du « récit », en donnant à ce terme une acception très large. Bien sûr, les auteurs d’essai ont aussi un style qu’il s’agit de rendre, mais le souci premier est quand même de restituer l’idée de la façon la plus claire et la plus fluide possible. Dans la traduction de textes littéraires, il faut davantage épouser les images, la musique de l’original ; je me permets donc beaucoup moins de modifier l’ordre des mots ou la structure syntaxique des phrases.



Comment traduire la répétition dans un texte (sachant que la langue française admet difficilement la répétition) ?

Je crois qu’il faut être prudent et ne pas ramener trop vite les répétitions à du culturel, donc les gommer. Souvent, la répétition d’un mot, ou le jeu sur des mots d’une même famille, est ce qui donne sa cohérence au passage ; en supprimant la répétition, on lui fait perdre son épine dorsale. Il y a moyen d’insister sur les répétitions de façon à faire comprendre qu’elles sont volontaires et assumées. Quand je gomme une répétition, c’est donc vraiment en dernier recours, quand je suis sûre qu’elle ne recouvre rien de particulier.



Comment traduire les idiotismes ?

Tout dépendra du statut du texte. Dans un roman qui, disons, se situerait en Grande-Bretagne et jouerait beaucoup sur le contexte culturel, les idiotismes font un peu partie de la tonalité du texte et il sera savoureux de les conserver. En revanche, quand je traduis de l’anglais un roman de Tariq Ali situé dans le Proche-Orient médiéval et qu’il emploie un tour typiquement anglais, je vais l’adapter et chercher un idiotisme français équivalent. Le lecteur est pris dans un univers de fiction qui a sa cohérence interne, il ne s’agit pas de le faire sursauter en lui rappelant soudain que ce roman est traduit de l’anglais !



Doit-on être un universitaire pour traduire ?

J’espère que non, car je ne suis pas universitaire.



Pour l’anecdote

Avez-vous déjà traduit un texte que vous jugiez mauvais ?

À mes débuts, quand je travaillais pour des revues universitaires, il m’est arrivé de traduire des textes qui n’avaient pas encore été publiés dans l’original, et n’avaient pas été assez relus. C’est terrible car le travail est deux fois plus long : il faut d’abord élucider ce qu’a voulu dire l’auteur, ensuite le reformuler de manière plus heureuse ou plus claire, tout en se demandant toujours si l’on a bien compris, si l’on n’est pas passé à côté d’une idée complexe.

Mais cette question, en fait, est loin d’être anecdotique. La mauvaise qualité d’un texte peut être un vrai problème, surtout si l’éditeur ne lit pas la langue de départ et pense donc que c’est la traduction qui est mal faite. Un conseil aux jeunes traducteurs : toujours lire d’abord les textes qu’on vous propose à traduire et – si possible – ne pas accepter un texte que l’on trouve ennuyeux ou mauvais.



Avez-vous pris connaissance de la traduction du dernier Tariq Ali (La nuit du papillon d’or), qu’en est-il du travail de suivi et d’uniformisation des traductions ?
Diane-Meur-Paul-Nizon.gif
J’avais lu la version anglaise du roman, mais je n’étais pas disponible à ce moment-là pour le traduire. Tariq Ali m’en a un peu voulu sur le moment, mais sur le fond je ne pense pas que ce soit un problème : l’œuvre a beau être un quintet, chaque volume se situe dans un univers assez différent, les personnages ne sont pas les mêmes, et s’il y a de menus ajustements à faire pour uniformiser l’ensemble, c’est plutôt la tâche de l’éditeur ou de ses correcteurs. En revanche, j’ai rencontré des problèmes beaucoup plus épineux avec la traduction de Nizon, car ses journaux renvoyaient à des œuvres déjà traduites (par plusieurs traducteurs, qui plus est !), et il fallait veiller à conserver une certaine cohérence. Parfois même, les journaux contenaient des ébauches ou des versions antérieures de passages repris dans les romans, et dès lors, comment procéder ?



S’il n’en restait qu’un, privilégierez-vous l’écriture ou la traduction ?

Je ne sais que dire. La traduction reste mon métier, un métier que j’aime beaucoup. L’écriture, elle, compterait plutôt parmi mes raisons d’être. J’espère donc ne jamais être obligée de choisir entre les deux.


Propos recueillis par Alice Saintout et Célia Bascou, LP libraires

 

 

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 Diane Meur sur le site Sabine Wespieser

 


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Published by Alice et Célia - dans traduction
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21 janvier 2012 6 21 /01 /janvier /2012 07:00

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Régis JAUFFRET
Ce que c'est que l'amour
(textes extraits de Microfictions,
Gallimard, 2007)
Gallimard.
Folio 2€, 2009.

 

 

 

 

 

« Pour moi, la littérature non cruelle n’existe pas. La littérature est un espace de lucidité et de sincérité totales. »
Régis Jauffret.

 

 

 

Introduction.

Ce que c'est que l'amour de Régis Jauffret est un recueil de nouvelles puisées dans un ensemble plus important, Microfictions, pavé d'environ mille pages constituant selon Télérama « un bêtisier de la modernité ».

Une microfiction, selon Jauffret, « c’est une page et demie, pas plus, une petite histoire qui raconte beaucoup ».

En ce qui concerne cet auteur marseillais d'une cinquantaine d'années, on a souvent dit de lui qu'il était le « Bacon des cerveaux déguinglés », cette référence au peintre irlandais Francis Bacon, peintre de la violence et de la cruauté si l'on schématise, est plutôt pertinente et permet de comprendre que Jauffret est une sorte d'iconoclaste de la littérature des bons sentiments. J'en profite pour émettre une mise en garde et préciser que je ne centre pas mon étude sur la grossièreté des nouvelles.

Dans ses nouvelles, les narrateurs sont aussi personnages et portent un regard très lucide sur leurs situations c'est ce qui permet d'avoir une critique de notre société. Ainsi, Ce que c'est que l'amour n'échappe pas à la règle et aborde avec acuité et cruauté les relations amoureuses.



Ce que c'est que l'amour.

On peut s'attarder sur le titre qui se veut explicatif. On a presque l'impression d'être confronté à un essai. Dans notre cas cela serait un essai sur l'amour, sujet universel. Une attente se crée alors chez le lecteur qui se demande si ce petit folio ne contient pas des « vérités sur l'amour », en cela, je trouve que le titre choisi pour représenter le recueil est très vendeur.


Dans le genre de la nouvelle, l'unité d'intrigue est un élément essentiel puisque toute l'action se concentre en très peu de pages ; ici, il s'agit de l'effritement du lien qui unit deux personnes.

Presque tous les récits ont un début in medias res c'est-à-dire que l'on entre au milieu de l'action. Citons par exemple : « Nous somme mariés mais ce n'est pas une raison pour dire aux gens que je suis ta femme. »

Typographiquement, les trente-huit titres sont rangés par ordre alphabétique et dès que l'on change de récit, le sexe du narrateur change : femme/homme/couple. Cependant, à la fin de l'ouvrage il y a une rupture et la voix masculine écrase la voix féminine.



Le début des nouvelles et la tonalité

Chacune d'entre elles commencent par une phrase d'accroche qui nous permet de déterminer le sexe du narrateur ainsi que le sujet qui sera développé dans la nouvelle. Parmi les plus percutantes :

« Je ne couche avec toi que pour te faire plaisir » in « Ce que c'est que l'amour »

« Ma femme est une harpie. Je suis un monstre. » in « Des pagodes »

« Mon mari ne me trompe qu'une fois par semaine. » in « Peuple de connes cerveaux de glands. »


De tels débuts donnent le ton, il est plutôt malicieux, vicieux. Comme s'il y avait un certain plaisir à évoquer la destruction d'un couple ou les petits travers des hommes. Il faut dire que Jauffret déteste la mièvrerie, il préfère adopter une position lucide en ce qui concerne la vie au quotidien ; en ne se mentant pas à lui-même, il estime ne pas mentir à ses lecteurs.



Un point sur la ponctuation

Il n'y a aucune ponctuation pour mettre en valeur une émotion : pas de points d'exclamation ni de points d'interrogation. C'est un choix singulier surtout quand on aborde les conflits dans un couple ; l'auteur, par ce procédé d'annihilation des marqueurs, donne plus d'intensité au texte et laisse plus de liberté au lecteur, c'est un peu à nous de deviner où se trouve l'intensité du texte. Dans « Happy Birthday », une femme est en train d'expliquer à son mari calmement qu'elle le trompe :

«  ̶  La fidélité rampe comme une limace.

On dirait qu'elle trempe le lit des couples fatigués. Je te trompe par amour. Je veux que tes amis sachent à quel point tu es heureux de m'avoir pour femme. Ils connaissent les recoins de mon corps mieux que les pièces de notre maison. Chaque nuit, ils rêvent qu'ils sont à ta place, et qu'ils me serrent dans leurs bras comme si je leur appartenais.

̶ Tu te fous de moi.

̶ Mais oui. »

L'ensemble reste placide alors que l'on sent très bien une tension derrière l'intervention étouffée de l'homme.



Les narrateurs

Le narrateur c'est celui qui prend en charge le récit. Ici, les narrateurs sont autodiégétiques c'est-à-dire qu'ils racontent leur propre histoire. Par exemple dans « Des jeunes un peu timides », on trouve : «J'ai l'habitude de quitter mon mari en pleine nuit. Quand il dort. » p.45 ou encore : « Je suis professeur de lettres dans une école privée du centre de Paris. Les élèves sont très gais, ils rient beaucoup, et ils aiment la vie. Ils écoutent mes cours dans un silence absolu etc. » in « L'opiniâtre félicité des autres ».

 

 

 

L'obscénité / le vulgaire (ici vulgaire ne signifie pas ordinaire mais grossier)

« Caractère de ce qui offense la pudeur, les bienséances. Qui blesse la délicatesse par des représentations ou des manifestations grossières de la sexualité. »

L'auteur use de la vulgarité à outrance ainsi que de l'ironie afin de heurter son lecteur  ̶  mais le procédé s'essoufle vite et l'ironie n'est pas toujours un bon tremplin... Inutile d'entrer dans les détails, les mots parlent d'eux-mêmes :

« L'abondance et la puissance du jet de sperme ne doivent pas être traitées à la légère. Sachez qu'un mâle en bon état doit atteindre en éjaculant le centre d'une cible située à cinquante-trois centimètres du méat […] n'oubliez pas non plus qu'un éjaculat doit remplir une cuillère à soupe d'une contenance équivalente à celle que préconise Gérard Momais pour déguster le consommé glacé de truffes […] »

Ajoutons que l'écrivain lui-même glisse un clin d'oeil au lecteur en se traitant « d'écrivain fou et vulgaire comme l'amour ». Comme s'il justifiait son œuvre. Il a décidé de se montrer grossier parce que l'amour est grossier.



Portraits des hommes

Les hommes sont vus comme des êtres obsédés par leur sexualité et la plupart du temps Jauffret se plaît à maltraiter cette sexualité ; l'homme est souvent frustré et éconduit par la femme : « le sexe a toujours eu peu d'importance pour ma femme. Elle a fait coudre le sien. Elle espérait qu'il finirait pas se cicatriser et disparaître sans laisser de trace. »



Portraits des femmes

Les femmes sont sans scrupules, jalouses ou pétries de ressentiment. Elles passent aussi pour des objets : « Je me demandais vraiment pour qui il se prenait. Il se croyait propriétaire, comme si j'étais une chambre de bonne dont il se soit porté acquéreur en m'épousant. »



Un effet de contraste

Certes, j'ai mentionné la grossièreté, mais il reste quand même des passages plus sensibles.

La preuve en est avec « Lune basse » qui m'a permis d'observer « l'ossature » d'une des nouvelles — cette construction est presque systématique dans l'ensemble du recueil. En effet, il y a presque toujours :

            une mise en situation . ici : un couple qui est en train de se couche ;.

       ensuite, une intervention du narrateur-personnage qui énonce une phrase courte qui permet de donner le ton du texte. Ici, il s'agit d'un homme qui dit : « Je n'ai pas envie de t'aimer, pas ce soir. » ;

       une fois cette phrase d'accroche lancée, le texte se déroule et l'on entre dans les pensées du personnage : dans cette nouvelle on asssiste à une déclaration d'amour égoïste mais touchante.

1. Dans la première, le « je » du narrateur se confronte au « tu » (donc de l'être aimé)  : « je n'ai pas besoin de t'aimer pas ce soir. » Au point de créer un effacement du « je » .

Cet effacement devient presque paradoxal puisqu'il est dit au début : « j'ai besoin de t'oublier ». Le « je » devrait donc dominer. Or c'est l'être aimé qui devient écrasant par son omniprésence et ça se ressent par la multiplication des occurrences du pronom personnel « tu » .

2. Dans un second temps, le conflit qui paraît entre les deux êtres s'efface, la tendance s'inverse et le narrateur s'approprie l'être aimé en devenant l'autre. Cela se voit grammaticalement mais aussi par le sens des phrases : « je suis trop imprégné de toi » ; ou, encore plus parlant : « Avec les années, je suis devenu toi » = identification du « je » au « tu ».

 « Tu peux partir, je t'habiterai toujours je te vivrai comme une aventure ». En devenant l'autre en s'unissant à lui, une évasion est possible.

3. Dans un troisième temps, nous entrons dans une sorte de rêve éveillé du narrateur et plusieurs comparaisons s'enchaînent ; le personnage se noie peu à peu dans la femme aimée, il est comme absorbé par elle : « je mène ta vie, on dirait que je suis tombé en toi comme une goutte d'eau et, jamais personne ne me retrouvera. »

4. Le texte prend fin avec une intervention de l'autre personnage, la femme : « Je ne comprends rien à ce que tu dis. ». Sans doute par irritation, c'est l'une des raisons de l'emploi de l'impératif, elle interrompt le narrateur et brise son rêve : « arrête de parler, il y a déjà assez de bruit dans la rue. »

La chute de la nouvelle par son ironie provoque un sourire amer, il y a un jeu sur les mots :

 « Je voudrais te laisser tomber pour la nuit.

Va dormir au salon, ou éteins la lumière. »

Cela ressemble un peu à un dialogue de sourds. Les deux personnages se répondent sans en avoir l'air.

Comme le texte concerne un couple, il y a un échange avec l'autre qui est censé faire avancer le récit, mais dans cette nouvelle c'est un peu particulier parce que l'échange permet de clore la nouvelle : c'est la chute.

Finalement, le texte se construit sur l'incompréhension, la difficulté à communiquer au sein du couple et ce sujet est abordé par une écriture qui se veut à la fois douce et violente/froide. Nous sommes en quelque sorte heurtés avec douceur.



Mon avis

J'ai lu ce livre cet été de manière fragmentée. Au début je trouvais les traits d'humour de l'auteur plutôt sympathiques, il est vrai que c'est toujours drôle de pointer les niaiseries du quotidien d'un couple.

Je l'ai relu récemment et la sensation était différente, la vulgarité n'appelait plus le même sourire, elle a même laissé place à du dégoût, de la lassitude.

C'est très pragmatique, en très peu de mot, il y a beaucoup d'intensité. L'auteur nous présente une palette de l'amour en négatif si l'on veut, un amour à la fois possessif, égoiste, violent. Jauffret lui-même dit de son écriture qu'il s'agit d'une écriture sèche.

« L’amour, chez Jauffret, est violent. De même que son écriture, qu’il définit comme un « meurtre sans préméditation ». Ou pour le dire selon sa formule, c’est une écriture sèche. Si larmes il y a en le lisant, ce ne sont pas celles qui réconfortent l’âme comme un baume réparateur, comme une réaction cathartique, mais plutôt celles qui font mal et qui ont le goût salé et amer de la vérité. »  Mabooklist.wordpress.com

Libre à vous d'apprécier !

 

 

 

N.B. pour plus d'informations vous pouvez consulter les sites suivants :

< http://livres.fluctuat.net/regis-jauffret.html>

< http://mabooklist.wordpress.com/2010/10/17/regis-jauffret-quand-j%E2%80%99ecris-c%E2%80%99est-un-meurtre-sans-premeditation/>

< http://www.telerama.fr/livres/regis-jauffret-microfictions,16153.php>


Émilie, 1ère année Bib.

 

 

Régis JAUFFRET sur LITTEXPRESS

 

 

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Article d'Adrien sur Les Jeux de plage

 

 

 

 

 

 

 

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Articles d' Emmanuelle et de  Lucie sur Lacrimosa

 

 

 

 

 

 

Régis Jauffret Tibere et Marjorie

 

 

 

Article de Marjolaine sur Tibère et Marjorie

 

 

 

 

 

 

 

 


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20 janvier 2012 5 20 /01 /janvier /2012 07:00

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Olivier MARTINELLI.
La nuit ne dure pas
13e note,  2011


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce roman est fondé sur l'histoire, la création et le développement du groupe de rock bordelais qui existe vraiment, Kid Bombardos, composé de trois frères et de leur ami d'enfance. C'est un roman de fiction fondé sur des éléments réels, qui décrit le monde assez particulier des artistes, des musiciens et d'autant plus particulier qu'il s'agit de la vie des membres d'un groupe de rock. Cet ouvrage est divisé en trois grandes parties dans lesquelles la narration passe successivement de l'un à l'autre des trois frères. Les noms des musiciens ont été changés pour ne pas pousser la comparaison livre –­ réalité trop loin. Ce livre a été publié chez 13e note, éditeur naissant puisque cette maison a été créée en 2008 sous l'impulsion d’Éric Vieljeux qui souhaitait s'intéresser à tous les écrits concernant le milieu underground et le monde du rock'n'roll d'abord à travers la littérature américaine mais s'est rapidement ouvert au reste du monde.



L'auteur commence son récit à travers les yeux d'Arthur, l'aîné de la famille et bassiste du groupe. Arthur a été viré de chez ses parents après leur avoir fait vivre un enfer : il avait commencé par découcher assez régulièrement et il raconte qu'il a saccagé la maison familiale un jour de manque de drogue. En effet, on apprend dès les premières lignes de ce roman qu'il a des addictions à diverses drogues, on le voit lutter pour sortir la tête de l'eau. Heureusement, parmi ses addictions, il y a aussi la littérature – il tient une librairie – et surtout la musique. C'est d'ailleurs cette dernière qui va l'aider à vaincre ses démons. On suit sa rencontre avec Sophie, jeune étudiante en littérature qui va également le motiver, le pousser dans cette voie et finalement lui faire ressentir de nouveau le plaisir de vivre et d'être heureux.

La deuxième partie est racontée par le plus jeune de la bande mais non moins talentueux en tant que batteur, Seb. On suit ce personnage dans sa fugue à Paris, avec son lot de rencontres et notamment celle d'Alice, qui le fera devenir un homme. Les mots sont touchants, la narration ne sombre jamais dans la niaiserie, on ressent les événements véritablement comme les personnages eux-mêmes. Olivier Martinelli utilise un langage empreint de poésie, par exemple lorsqu'il évoque la première fois de Seb, il la décrit comme suit : « une douleur d'une douceur infinie m'a fait lâcher prise ». J'ai trouvé cette phrase d'une beauté incroyable lorsqu'elle est remise dans son contexte. L'auteur arrive à restituer les souffrances et les espoirs propres aux enfants qui grandissent. Il y a, dans cette partie consacrée au benjamin de la famille, une fragilité, une innocence alors que, lorsque Arthur était le narrateur, on était face à un personnage déchu, déçu de la vie et qui avait perdu les espoirs et illusions que son petit frère a gardés.

La dernière partie se focalise, elle, sur Dominic, le « leader » du groupe, auteur-compositeur des morceaux de Kid Bombardos. Elle commence mal, très mal même puisque le personnage nous montre à quel point il s'est enfoncé dans son désespoir, entre la rupture avec Charline, son incapacité à retrouver l'inspiration pour écrire des morceaux. Dominic en arrive à un point où il voudrait mourir. On le voit s'enfoncer, un peu plus à chaque instant, et sombrer dans la tristesse. Encore une fois, l'auteur ne tombe pas dans le pathos, il ne nous montre pas un cliché de l'adolescent dépressif mais au contraire un simple être humain torturé par la vie. Comme les deux autres parties du livre, celle-ci se termine sur une note d'espoir puisque non seulement Dominic retrouve l'inspiration pour composer mais c'est cette inspiration qui lui permettra de retrouver Charline.

De plus, tout le récit est truffé de références musicales et littéraires. La façon dont les différents narrateurs nous décrivent les titres nous donne profondément envie d'aller lire ou écouter. On est curieux de savoir ce qui les touche, ce qui leur donne la force d'avancer, ce qui les encourage à vivre malgré tout.

En fait, leur adolescence respective, pleine d’embûches, de douleurs et tribulations représente finalement ce que chacun d'entre nous pourrait ressentir, vivre à n'importe quel moment de la vie. C'est ce réalisme, cette façon de retranscrire les souffrances des personnages avec grâce et sans fioritures qui fait la beauté de ce roman.

 

 

M.D., Année spéciale édition-librairie

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19 janvier 2012 4 19 /01 /janvier /2012 07:00

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José Carlos SOMOZA
Clara et la pénombre
Titre original
Clara y la penumbra
  


Edition originale
éditorial Planeta SA
à Barcelone en 2001


 Traduit de l’espagnol
par Marianne Millon
Pour la traduction française
Actes Sud, 2003
Actes Sud-Babel, 2005
J’ai Lu, 2006


 

 

 


José Carlos Somoza est un auteur contemporain d’origine cubaine installé en Espagne qui a suivi des études de médecine et de psychiatrie. Après avoir exercé comme psychiatre, il se consacre à sa véritable passion, la littérature. Il est auteur de  nombreux romans ayant des sujets variés, comme la Grèce antique dans La Caverne des idées, Shakespeare dans son nouveau roman L’Appât ou alors la poésie dans La Dame n°13.

Dans Clara et la pénombre, Somoza choisit de parler de deux des sujets qui lui tiennent à cœur : tout d’abord l’art, et ensuite « les hommes ». Dès les premiers mots de la quatrième de couverture on découvre ce qui sera « notre monde » pour le reste du roman. L’action se déroule en Europe, pendant l’année 2006 ; le lecteur doit donc considérer l’histoire dans un  futur proche puisque le livre a été écrit en 2001. Comme les représentations picturales classiques ne sont plus prisées dans le monde de l’art, apparaît une nouvelle forme artistique, la représentation sur toiles humaines. Les toiles sont peintes puis exposées au regard de spectateurs pour être ensuite louées ou vendues pour une période définie à des amateurs d’art ou des collectionneurs. Bruno Van Tysch, le peintre à l’origine de cette nouvelle forme d’art, l’art hyperdramatique, est un personnage apprécié et reconnu pour son talent dans les plus grands cercles européens et propose de nombreuses collections. Il s’agit d’un courant artistique qui fait l’unanimité totale, ce qui n’est d’ailleurs pas le cas de notre art contemporain actuel.

La jeune héroïne de l’histoire, Clara Reyes, est «un modèle » qui pose au début de l’ouvrage dans une galerie espagnole où elle est Jeune fille à son miroir du peintre Alex Bassan. Elle se rend donc chaque matin à la galerie où elle revêt une sorte de combinaison poreuse imprégnée des couleurs préparées par le peintre qui se fixent ensuite à sa peau qui a été auparavant «apprêtée » pour pouvoir recevoir la peinture. Elle passe ensuite sa journée, dans la position souhaitée par l’artiste, nue, sans bouger ou alors animée selon des codes très précis indiqués par celui ou celle qui la « signera» pour cette œuvre originale. Un modèle travaille en tant qu’œuvre d’art, et gagne même beaucoup d’argent pour faire ce travail-là.

On est donc confronté à un monde de l’art où les jeunes adultes mais aussi les enfants sont utilisés comme œuvres d’art originales mais où l’on trouve aussi des personnes qui ne peuvent pas servir d’œuvres d’art et donc qui servent de décorations ou même d’objets. Dans les pièces des musées ou des fondations artistiques, les protagonistes sont servis sur des tables « construites » avec des adultes mis dans des positions au préalable réfléchies par des artistes qui ne les considèrent pas assez aptes à devenir « modèle » et donc « toile ». Les lampes, les cendriers, les chaises sont des humains soumis au bon vouloir des personnes qui les utilisent. Ils sont équipés de cache-oreilles ainsi que de lunettes noires pour ne rien capter des conversations.

Se côtoient donc deux mondes artistiques dans l’art  hyperdramatique : les œuvres qui, si elles sont de grands maîtres et font partie d’expositions ou de collections prisées dans le monde entier, bénéficient d’un traitement de faveur et sont considérées comme extrêmement précieuses. Mais, de l’autre côté, on trouve des décorations humaines, de simples objets à la disposition complète de leurs acheteurs. Somoza tend même à proposer une forme dérivée de l’art hyperdramatique mais aussi interdite par les institutions de ce mouvement, les « art-shocks » et « art taché » allant jusqu’à l’extrême, démantelant et torturant des corps pour « les besoins de l’Art ».

L’intrique du roman est fondée sur la disparition mystérieuse d’une des toiles les plus prisées, Défloration, pièce maîtresse de la collection Fleurs du maître Bruno Van Tysch. Tout au long de l’histoire, on suit l’enquête réalisée par le service de sécurité des œuvres d’art, en vivant l’intrigue au côté d’un ancien policier hollandais, Lothar Bosch. Ce dernier tente au nom de la fondation Van Tysch, et en collaboration avec sa patronne, Melle Wood, de comprendre les scènes de meurtres très violentes auxquelles ils sont confrontés mais surtout de trouver pourquoi  l’une des plus belles œuvres du patrimoine artistique mondial a été détruite. En effet, il s’agit essentiellement de protéger les pièces principales des collections du maître de l’hyperdramatisme, Bruno Van Tysch, alors que planent dans l’air des menaces de destruction. Les mises en scène des corps massacrés sont, en quelque sorte, l’expression d’une forme d’art ; ainsi les « toiles » ont vécu et sont mortes en tant qu’œuvres et une sorte de déshumanisation, un détachement, presque obligatoire s’impose aux yeux de ceux qui sont confrontés à ces scènes d’horreurs. Hache, couteau et même acide sont utilisés pour les meurtres de celui que l’on nomme « l’Artiste ».

Clara est choisie pour être peinte par celui qu’elle considère comme « le dieu de l’hyperdramatisme », Bruno Van Tysch, pour sa nouvelle exposition consacrée à Rembrandt. En plus de rendre hommage à l’artiste du XVIIe siècle, par des références aux tableaux du maître du clair-obscur, Van Tysch en propose des interprétations personnelles. Il choisit de présenter au monde ses nouvelles toiles lors d’un immense et spectaculaire vernissage à Amsterdam, ayant pour but d’exciter le voyeurisme des gens par la sacralisation totale de l’art. En effet, mais encore plus dans l’œuvre, l’art permet de révéler les perversions tout en les masquant de manière à contenter les spectateurs.

 

 Pour pouvoir devenir l’œuvre du maître, la jeune Clara doit d’abord effectuer un apprêt, qui consiste à une préparation en quatre phases : « cutanée, musculaire, viscérale et mentale ». Cet apprêt a pour but la correction des imperfections du corps (épilation totale des cils et des sourcils, coloration de la peau …). Après la phase d’apprêt, Clara est transportée, comme un objet, vers l’un des ateliers du maître où elle pose pour des essais réalisés par des disciples et des stagiaires qui tentent diverses positions, couleurs ou matières avec elle. Elle subit ensuite une phase de «tension» longue et humiliante, destinée à la préparer mentalement à devenir une œuvre originale de Van Tysch (elle doit attendre des heures au téléphone avant que quelqu’un réponde, elle subit des  intrusions nocturnes qui la terrifient…) Il existe donc une véritable relation entre l’artiste et son œuvre mais aussi entre l’artiste et le modèle qui deviendra l’œuvre.

Lors du vernissage de l’exposition Rembrandt, l’histoire de Clara et l’enquête de Wood et Bosch se rejoignent. On vit heure après heure, minute après minute avec Bosch, les événements qui se déroulent et s’explicitent au fur et à mesure aux yeux de tous jusqu’à l’apothéose du dénouement !

Le fait que Clara considère comme la chose la plus importante à ses yeux d’être peinte par Van Tysch, qu’elle soit prête à tout pour cela et à le laisser faire d’elle n’importe quoi nous montre l’état d’esprit dans lequel se trouvent les œuvres. En plus d’un véritable désir de s’exposer aux regards des spectateurs, on se rend compte que les jeunes œuvres sont en recherche de l’immortalité, de la reconnaissance universelle de leur importance en tant que toiles. Cependant elles ne sont considérées que comme des marchandises et le principe fondamental de Bruno Van Tysch, « l’art est de l’argent », explique bien le rapport de cette société à l’art. On est face à une société uniquement mercantile, où l’éthique est bannie et la question des œuvres réalisées avec des mineurs étouffée par les génies hyperdramatiques. Pour eux, la valeur des œuvres d’art est bien plus importante que celle des êtres humains : « Ce n’est pas une fille ! C’est une toile ! ». Pour les artistes, la toile est avant tout une marchandise qui génère des flux monétaires, pour le créateur de l’œuvre et pour ceux qui ont fondé leur travail sur cette nouvelle tendance. On voit en effet de nombreux  ateliers d’apprêt qui fleurissent dans le monde, mais aussi la mise en place d’un étroit réseau des gardiens d’œuvres d’art chargés de leur transport et de leur protection.

Somoza nous propose donc dans ce roman une véritable réflexion. Par la création de cet univers particulier, si proche mais encore relativement éloigné artistiquement, il nous amène à réfléchir aux limites d’une société où tout devient marchandise. Celui pour qui « le roman doit être farouche, ne pas avoir d’étiquette » signe ici d’une plume magistrale une histoire à couper le souffle, issue d’une imagination époustouflante, qui reste un objet inclassable. Entre l’ode à l’art et à la création artistique visible dans de très nombreuses références et le suspense haletant de l’enquête liée à la recherche de « l’artiste »,  il est difficile de revenir au monde réel après avoir dévoré le livre, et vécu, quelques heures auprès de ces personnages hauts en couleur. Quant au titre … cela vaut le coup d’attendre jusqu’aux dernières pages pour pouvoir enfin en découvrir le sens !


Chloé B., 1ère année édition-librairie

 


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18 janvier 2012 3 18 /01 /janvier /2012 07:00

le 9 décembre 2011

 

 

Marc Petit était présent à la librairie Mollat vendredi 9 décembre 2011, afin de parler de son roman Le Nain géant, paru pour la première fois chez Stock en 1993. Sa réédition par la maison bordelaise L’Arbre vengeur permet la découverte ou la redécouverte de ce roman, qui débute au cœur de Paris au XIXe siècle. À la mort de son père, gérant d’une fabrique de jouets mécaniques, Benjamin a pour tout héritage une mystérieuse invention, le « nain géant », dont il ne trouve nulle trace. Le personnage part donc à la recherche de cet objet, ou de cette créature, invitant ainsi le lecteur à un voyage à travers l’Europe. L’œuvre s’inscrit dans la partie romanesque du travail de Marc Petit, qui est aussi traducteur, essayiste, novelliste et poète. La conférence a été l’occasion pour l’auteur de faire part de sa conception de la littérature. 

 

 

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Le Nain géant ou l’imagination en liberté

Le récit est inspiré de l’histoire personnelle de Marc Petit qui retrouve, dans les archives familiales, un papier à en-tête de son trisaïeul Frédéric Petit orné de la mention « Frédéric Petit, fabricant de jouets de fantaisie, seul inventeur du nain géant, de la marotte parlante et du poussin coureur ». Cette découverte interroge Marc Petit sur ce que peut être cette impossibilité linguistique de « nain géant, », un oxymore qui offre le point de départ d’une investigation pour connaître l’identité de cet objet, ou de cette créature...

C’est cette enquête fictive que retrace le roman, dans un ouvrage qui se veut l’héritier du roman feuilleton du XIXe siècle. Marc Petit regrette sa situation d’écrivain confidentiel, apprécié par un petit nombre de personnes et coupé du grand public. L’adoption de ce genre populaire lui donne l’occasion de créer une œuvre qu’il souhaite accessible, compréhensible. Le Nain géant se constitue comme un roman de formation : le narrateur évolue au fil de l’œuvre, qui met aussi en scène une histoire d’amour et n’est pas dénuée d’humour, comme en témoignent les titres de chapitres, souvent loufoques.

C’est aussi la propension du Nain géant à tenir le lecteur en haleine qui le destine à une plus large audience : l’auteur provoque de nombreux effets d’attente, de suspense dont il se dit le premier étonné. Le travail d’écriture provoque l’amusement et l’émerveillement de Marc Petit lui-même, et est révélateur de la conception qu’il a du statut d’auteur. Selon lui, « on n’est auteur que jusqu’à un certain point », l’auteur est avant tout un « vecteur », qui travaille dans un état proche du somnambulisme, afin de faire remonter en lui quelque chose d’inconscient, qui serait « un inconscient à la fois cognitif, mais aussi inventif et fictionnant ». C’est ensuite au lecteur de s’emparer de « ce quelque chose qui vient de Dieu sait où » et de « faire l’autre moitié du chemin ».



Création et érudition

Marc Petit affirme ne pas écrire avec sa « raison raisonnante », l’essentiel du travail de réflexion s’effectuant en amont. Si l’écriture relève du désir et du plaisir de raconter, elle n’est néanmoins pas faite pour endormir le lecteur mais au contraire pour éveiller son attention. Le nain géant est ainsi riche en renversements, contradictions, destinés à perturber le lecteur. Ce roman est donc à la fois accessible et complexe, car riche en références et empreint de mysticisme.

Presque tous les livres de Marc Petit peuvent être considérés comme des « autobiographies fictives ». Ce concept se rapproche du genre de l’autofiction dans le sens où il s’agit d’écrire sur soi sans raconter sa propre vie. Le nain géant présente en effet deux parts constitutives de l’identité de l’auteur : ce dernier est à la fois le descendant d’une lignée d’artisans, ingénieurs et inventeurs parisiens, et de Juifs d’Europe de l’Est. Le roman se découpe en deux parties, qui représentent cette identité double, presque paradoxale, débutant à Paris et s’achevant à Prague dans un univers juif et kabbalistique.

L’écriture de Marc Petit trouve ses origines dans le mythe, le conte, mais aussi dans le réel, la science. Le Nain géant comporte à la fois une dimension scientifique, rationaliste, avec la présence des automates, purs produits techniques, mais il est aussi inspiré par la rêverie du Golem, et est donc fortement empreint de mysticisme. Marc Petit dit avoir tenté, à travers son œuvre, de réinventer le mythe du Golem, créature d’argile douée de vie qui apparaît dans la religion hébraïque. L’œuvre de Marc Petit est riche en références, littéraires et philosophiques car, selon l’auteur, « la pensée est romanesque », elle « fictionne le monde en permanence ».



La littérature comme « faculté de réanimer le monde »

Paru pour la première fois en 1993, Le Nain géant s’inscrit dans la mouvance de la « nouvelle fiction ». Créée dans les années 1990, la « nouvelle fiction »  n’est ni un groupe, ni une école, mais un rassemblement de créateurs qui se lisent, se rencontrent et partagent une conception commune de la littérature. Les auteurs, tels Jean-Luc Moreau, Georges-Olivier Châteaureynaud, Hubert Haddad, Frédérick Tristan et Marc Petit, prônent les valeurs de la fiction, de l’imaginaire, de la poésie. L’écrivain est vu comme un « prestidigitateur » qui a pour rôle de déstabiliser le lecteur, « jouer avec ses neurones » afin de dénoncer les fictions dont est parcouru le monde actuel, ce que l’on appelle aujourd’hui le « story-telling ». L’écriture permet de révéler au grand jour ce que Marc Petit nomme les « fictions mortes » qui nous entourent sans qu’on en ait conscience, en libérant la faculté d’inventer le monde. Écrire, pour Marc Petit, n’est pas l’aventure d’un écrivain solitaire mais l’exploration de tous les possibles, un mouvement de la pensée visant à raviver les sensibilités, faire bouger les esprits.

Dans le roman Le Nain géant, une grande place est accordée à la musicalité, au rythme des mots. On trouve dans l’œuvre divers registres, un chapitre est par exemple entièrement rédigé en argot. Pour Marc Petit, une traduction de son œuvre doit avant tout chercher à recréer la musique plus que l’exactitude des mots. L’auteur confie : « je n’aime pas tellement la littérature », « j’aime la magie de certaines œuvres littéraires ». Marc Petit attache une grande importance aux sensations, aux atmosphères dont sont empreintes les œuvres littéraires. Un romancier est, plus qu’un raconteur d’histoires, un poète qui rend compte de moments subreptices. C’est par cette poésie que la littérature peut atteindre son essence, qui est « cette faculté de raviver le désir, de réanimer le monde ».


Grâce à la littérature, cette « sombre blague absolument sinistre » qu’est la vie peut être rendue extraordinaire. Pour Marc Petit, l’écriture doit à la fois procurer au lecteur du plaisir et la sensation d’avoir appris quelque chose. Cette conception de la littérature résout le paradoxe du roman Le nain géant : l’œuvre est destinée à procurer à la fois un sentiment de délectation, d’où son caractère amusant, loufoque, mais aussi un enrichissement du lecteur, ce qui passe par une dépossession, une ouverture à l’autre qui peut se révéler extrêmement déroutante.


Noémie, AS Bib.

 

 

 

 

 


 

 


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17 janvier 2012 2 17 /01 /janvier /2012 07:00

France Inter le 28/12/2011,
émission présentée par François Busnel.

 

 

 

Jean-Jacques Sempé, le discret dessinateur humoristique, est l’invité de François Busnel à l’occasion de l’exposition  (gratuite) « Sempé, un peu de Paris et d’ailleurs », à l’Hôtel de ville de Paris du 21 octobre 2011 au 11 février 2012, et pour la sortie du livre Enfances, un album de dessins presque tous inédits, augmentés de la conversation du dessinateur avec Marc Lecarpentier.

Sempé, un homme rêveur, discret et qui par-dessus tout veut se libérer de « l’esprit de sérieux » ; une voix grave et lente, un dessin au trait fin et subtil.
 jean-jacques-sempe.jpg


Au cœur de son œuvre, les enfants

 Avec pudeur, sensibilité, Sempé nous livre son enfance grise à Bordeaux. Il évoque les fréquentes disputes entre ses parents, leurs dettes, leurs déménagements successifs, mais aussi le drame de la guerre et les femmes, tout autour de lui, qu’il voit pleurer. Il a appris très tard qu’il n’était pas  un enfant « naturel », de « filiation normale » et comprend alors, comme cela a été difficile pour M. Sempé, son père. Heureusement, Jean-Jacques Sempé est  « un homme qui sait entretenir la gaieté malgré l’inconsolable » et ne choisit de se souvenir que des moments agréables de son enfance. 

Les enfants sont au cœur de son œuvre avec le Petit Nicolas, bien sûr mais aussi tous ceux qu’il observe dans les rues de Paris ou d’ailleurs, et il en est touché. Sempé aime leur imaginer des vies, un quotidien car si le titre de l’album est « Enfances » au pluriel, c’est bien qu’il considère avoir vécu plusieurs enfances et veut croquer encore celles des enfants qu’il croise. Il aime la légèreté, l’insoumission de l’enfant  marchant dans la rue, souriant de ses secrets, qu’il aimerait connaître. En vain.

Sempé regrette l’évolution de ces dernières années : « les enfants ressemblent tous à de petits moniteurs d’éducation physique », « il n’y a plus de grâce » dans l’uniformisation des styles vestimentaires. On reconnaît ici la nostalgie du dessinateur, il avait vingt-cinq ans lorsqu’il dessinait le Petit Nicolas et ce qu’il dessinait alors était déjà d’une époque révolue.

 Jean-Jacques-sempe-enfances.jpg


Les États-Unis, sa fascination

Écouter la radio était alors une évasion dans les moments difficiles de sa jeunesse, il adorait la musique, les multiples pièces de théâtre qu’on pouvait, à l’époque, y entendre et surtout, il avait réussi, en « bidouillant », à capter en ondes courtes des radios américaines. Les États-Unis, le pays de son inspiration, reviennent plusieurs fois au cours de l’entretien. Il se rappelle comme la Libération a été une joie dans sa vie : « l’arrivée de la musique américaine et des cigarettes au goût de pain d’épice ». Aussi, ce sont les dessinateurs américains du journal New Yorker qui l’ont inspiré et lui ont donné le goût du dessin humoristique : ils osaient ! Nous savons que depuis 1979, Sempé réalise aussi des couvertures pour ce journal. Il a même osé se lancer dans l’écriture en appréciant les dessins du New Yorker et aime aujourd’hui la magie née du mélange texte / images.



L’observateur de la vie courante

Si les dessins de Sempé sont tant appréciés, c’est qu’il sait dessiner avec humour et frivolité le quotidien de nos villes. Il est amusant lorsqu’il fait remarquer au journaliste les femmes à vélo de plus en plus nombreuses à Paris, leur grâce surtout « lorsqu’elles portent des robes qui volent ».  Les musiciens reviennent souvent dans ses dessins, il leur voue une profonde admiration « parce qu’ils savent jouer d’un instrument ». Les chats, beaux, calmes et malins, les grandes villes, Paris, New York, sont dessinés à sa façon : « la vérité c’est l’ambiance, pas le réel, les apparences ». Depuis toujours, il observe les femmes et leur gestuelle comique. Sempé est un éternel rêveur, modeste, jamais devenu adulte. D’après lui, sa maison est remplie de dessins ratés et il sait qu’il doit, malgré lui, beaucoup réfléchir pour trouver une idée. Il aime rire de nos vies, il n’a jamais fréquenté de psychanalystes (« J’aurais peut-être dû, vous savez… », dit-il) mais aime cependant dessiner leurs consultations, pour lui « comiques et touchantes ». Le dessinateur est loin de l’actualité, trop éphémère, et s’intéresse à la vie, à nos vies, aux gens de tous les jours et c’est sans doute pour cela qu’il plaît tant.



Un entretien qui donne envie de se replonger dans les merveilleux dessins de Sempé.



Programmation musicale de l’émission : Alain Souchon « J’ai dix ans », Deep Purple « Child in time », Zoufris Maracas « Et ta mère ».
 Jean-Jacques-Sempe-echelle.jpg

Nadine, AS Éd.-Lib.

 

 


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