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27 décembre 2011 2 27 /12 /décembre /2011 07:00

Herbert-George-Wells-Un-reve-d-Amageddon.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Herbert George WELLS
Un rêve d’Armageddon
précédé de La Porte dans le mur.
Collection Folio 2€
Traduit de l’américain
par Henry-D. Davray  et B. Kozakiewicz. 
Textes extraits du recueil de nouvelles
 Le pays des aveugles (1904).
Gallimard, Folio.




 

 

 

 

 

hg-wells.jpgBiographie

Né le 21 septembre 1866, près de Londres, dernier enfant d’une famille modeste, Herbert George Wells est élevé dans le strict respect de la monarchie et de l’église anglicane. Pour gagner sa vie, dès l’âge de quatorze ans, il devient vendeur de tissus, puis apprenti pharmacien, mais se passionne pour la lecture. En 1883, il saisit l’opportunité de travailler comme élève-maître dans un lycée et obtient l’année suivante, une bourse pour étudier à la Normal School of Science de South Kensington à Londres. Il se lie d’amitié avec l’un de ses professeurs, Thomas Henry Huxley, célèbre physiologiste et ami de Darwin, qui lui fait découvrir les théories de l’évolution. À la même époque, il s’intéresse au socialisme anglais alors en plein renouveau. Ayant échoué à ses examens, il prépare sa licence de sciences par correspondance et donne des cours malgré de graves problèmes de santé. Après avoir collaboré à quelques revues et écrit des entretiens scientifiques destinés à des étudiants, Wells publie en 1895 La machine à explorer le temps, un roman d’anticipation qui lui vaut un grand succès. Il y met en scène un inventeur de génie qui est persuadé, que le temps est une quatrième dimension de même nature que la longueur, la largeur et la hauteur et construit une machine extraordinaire qui va lui permettre de se déplacer à travers les siècles. C’est ainsi qu’il parvient à atteindre l’an 80271...

Ce roman est suivi de L’Île du Docteur Moreau en 1896 : un naufragé arrive sur une île peuplée de créatures monstrueuses, mi-hommes, mi-bêtes, vivant sous la domination du Docteur Moreau et de son assistant, l’inquiétant Montgomery. Paraît ensuite l’Homme Invisible en 1897 et La Guerre des Mondes en 1938, roman de science-fiction racontant une invasion martienne, élaboré d’un point de vue presque documentaire sur la vie et les méthodes des envahisseurs.

Ces œuvres atypiques et emblématiques, apportent à H.G. Wells une célébrité mondiale. Au cours de ces années d’intense production littéraire, il écrit une soixantaine de nouvelles qui oscillent entre merveilleux, fantastique et science-fiction. Mais la Première Guerre mondiale ébranle la foi de Wells dans la perfectibilité de l’Homme ; « le romancier scientifique » laisse alors place à un « romancier social » qui dépeint la société anglaise et son organisation. Il prône la création d’un « État mondial socialiste ». Peu à peu son influence littéraire décroît mais l’auteur continue à écrire des articles très variés et, devenu chroniqueur à la BBC en 1929, il interviewe d’illustres personnalités politiques telles que Roosevelt, Lénine, Staline…

Pacifiste, il lutte contre le fascisme et meurt en 1946, après la Seconde Guerre mondiale, désabusé et profondément pessimiste.

Considéré comme un véritable prophète et précurseur par ses contemporains, H.G Wells s’est imposé comme le père de la science-fiction anglo-saxonne, mettant ses connaissances scientifiques au service de son imagination.

(Source principale : préface.)



L’œuvre

La Porte dans le mur

Cette nouvelle narrée à la première personne raconte les étranges confidences de Lionel Wallace concernant une étrange porte dans un mur et ses craintes par rapport à la mort. Tout commence lorsque le héros mourant rend visite à un homme, le narrateur, que l’on suppose être l’un de ses amis proches, pour lui rapporter sa découverte et lui faire partager ses angoisses liées à « son dernier voyage ». Le récit de Lionel sur la porte, qui est en réalité une métaphore de l’Au-delà, nous transporte ainsi que le narrateur dans un monde très étrange fait de mystère et de curieuses questions métaphysiques. Ce monde parallèle mêle à la fois le passé de Wallace, celui du narrateur, de l’onirisme, nos peurs et de curieuses hallucinations concernant la porte. Ce schéma complexe finit par perdre le lecteur qui se laisse bercer par les mots sans se poser de questions. Bienvenue dans l’univers de Herbert George Wells. Un monde où la fiction transcende souvent notre réalité.



Un rêve d’Armageddon

Dans un train, un homme raconte au narrateur des rêves qui l’ont hanté durant plusieurs nuits : durant ces étranges songes, l’homme passe de la peau d’un personnage à un autre comme des sentinelles nocturnes qui préfigurent à elles seules le futur de notre monde. L’avarice, le pouvoir, le sexe et surtout la guerre qui se tapissent vicieusement dans l’ombre pour surgir quelques années plus tard : nous sommes en 1904. Et c’est là que l’imaginaire de H.G Wells relève du génie : bien avant les deux guerres, la crise nucléaire et d’autres fléaux actuels qui assaillent notre société, Wells avait eu la conviction que la technologie causerait notre perte et déclencherait « l’Armageddon » sur Terre. En plus de dépeindre un monde incroyablement réaliste, l’auteur nous livre aussi une saisissante histoire d’amour ainsi qu’une vision scientifique et très documentée du fonctionnement des rêves.

En un mot, un livre tout aussi passionnant que son auteur, à découvrir d’urgence.


Valentin, 2e année Bib.-Méd.-Pat.

 


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Published by Valentin - dans Nouvelle
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26 décembre 2011 1 26 /12 /décembre /2011 07:00

Tawara-Machi-L-Anniversaire-de-la-salade.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

TAWARA Machi
俵 万智
L'anniversaire de la salade
Titre original
サラダ記念日
Sarada Kinenbi, 1987
traduit par Yves-Marie Allioux
Philippe Picquier, 2008

Picquier poche, 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

tawara-machi.jpgBiographie

TAWARA Machi est née à Ōsaka en 1962. Elle fait des études à Fukui et à l'Université Waseda où elle rencontre le dernier des grands poètes du tanka au Japon : YUKITSUNA Sasaki. En 1985, elle s'installe à Kanagawa et devient professeure de japonais dans un lycée, mais continue d’écrire de la poésie.

En 1987, elle publie son premier recueil de tankas, L'anniversaire de la salade. Cependant, elle ne se doutait sûrement pas du phénomène qu'allait provoquer son œuvre. Ce recueil a eu un grand succès, vendu à 2,8 millions d'exemplaires au Japon. A ce jour, L'anniversaire de la salade s'est vendu à plus de huit millions d'exemplaires dans le monde entier. En 1989, Tawara Machi a quitté son travail de professeur de japonais pour se consacrer à l'écriture. Elle écrit ses tankas en utilisant le japonais habituellement utilisé pour la prose et c’est ce qui la rend unique. Ajoutez-y un soupçon de désinvolture et de culture pop, et vous avez le style unique de Tawara Machi. En 1986, les critiques littéraires commencent à s’intéresser à ce nouveau genre et lui accordent le prix Kadokawa Tanka. Elle reçoit le prix de l'association des poètes japonais contemporains pour son recueil de tankas L'anniversaire de la salade en 1988, soit un an après sa publication.



Définition d'un tanka

Au même titre que le haïku dont il est l’ancêtre, le tanka tel que nous le pratiquons en Occident consiste en un emprunt à une forme d’expression poétique japonaise courte.

Le tanka trouve son origine dans le « waka » (forme traditionnelle de la poésie japonaise comprenant « choka » et « tanka ») dans le Japon du VIe siècle.Le tanka, pour sa part, correspond à une version abrégée du choka. Il se compose de cinq lignes de 5, 7, 5, 7, et 7 mores, soit un total de 31.

Il existe 3 manières différentes d’écrire un tanka :

Forme « Oriku » : cette forme correspond au tanka qui nous est parvenu.

Forme « Tsuketu » : poème composé à deux mains.

Forme « Renga » qui met à contribution plusieurs poètes différents, chacun apportant sa contribution tour à tour.



Bibliographie de l’auteur

L'anniversaire de la salade, Kawade Shobō Shinsha, 1987

La révolution du chocolat, Kawade Shobō Shinsha, 1997

Le nez de Winnie l'ourson, Bungei shunjū, 2005



Résumé de l’œuvre

Ce recueil contient exclusivement des tranches de vie de Tawara Machi ; en effet, cette dernière, dans son recueil, nous raconte des épisodes marquants de sa vie ; par exemple, dans le poème « Matin d'août » elle évoque sa rupture, des moments intimes avec ses parents, par exemple le moment où elle choisissait la cravate de son père ; elle cite également son nom ainsi que l'époque ou elle était professeure dans son poème « Le Lycée Hashimoto »... Tawara Machi, pour parler de ces moments-là, utilise la forme la plus traditionnelle de la poésie japonaise tout en abordant des sujets réellement contemporains ; de plus, en évoquant ces thèmes, elle emploie également des termes actuels. Malgré cela, elle arrive à conserver la mesure traditionnelle du tanka.



Quelques citations

« Vers la pluie qui s'est mise à tomber
je lève la tête et soudain dans cette posture
je réclame des lèvres. »
« Matin d'août »

 ««Born to run » Né pour courir...
Tu n'as pas de pays et je voudrais être
pour toi la mer. »
« Match de Base-Ball »

 « Que fais-tu ? Dis, en ce moment, à quoi penses-tu ?
Fait seulement de questions
l'amour est un cadavre »
«  Devenue vent »

 «Tandis que je surveille l'examen de mathématiques
une élève ne cesse de me regarder
de A jusqu'à Z »
« Le Lycée Hashimoto »

 « Plaisir de se disputer une même chose
concentré dans les rebonds
d'un ballon de rugby »
« L'anniversaire de la salade »



Pourquoi ai-je choisi ce livre ?

Tout d'abord, j'ai choisi ce livre parce que j’apprécie beaucoup la littérature asiatique ; de plus, lorsque j'ai pris le livre en main, le titre m'a réellement intriguée ; je me suis demandé de quoi pouvait bien traiter cet ouvrage ; la couverture est également très attrayante. Cependant je ne savais pas lorsque j'ai acheté ce livre qu'il s'agissait de poésie ; en effet, la couverture de cet ouvrage me l'a fait acheter sur un coup de cœur. C'est seulement au moment où j'ai ouvert le livre et que j'ai commencé à le lire que je me suis rendu compte de l'écriture particulière ; ce style d'écriture, bien qu'original, m'a permis d'aborder la poésie d'une autre façon que la poésie occidentale. De plus, une fois que j'ai eu commencé son recueil, j'ai trouvé tout à fait passionnante la manière dont elle parlait de ses propres expériences tout en arrivant à garder la forme traditionnelle du tanka. De ce fait, c'est un livre que je conseille grandement si comme moi vous avez envie d'avoir une nouvelle approche de la poésie ; c'est un livre qui plus est très facile à lire.



Lien pour lire un extrait du poème « L'anniversaire de la salade »

 http://guesswhoandwhere.typepad.fr/carnets_de_poesie/2008/06/tawara-machi---tankas-extraits-de-laniversaire-de-la-salade.html


Mylène R., 1ère année Bib.

 

 


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25 décembre 2011 7 25 /12 /décembre /2011 07:00

Antoine-Volodine-Des-anges-mineurs.gif







 

 

 

 

Antoine VOLODINE
Des anges mineurs
Seuil, Fictions & Cie, 1999
Seuil, Points, 2001








 

 

 

 

 

L'auteur

Antoine Volodine est un homme discret qui préfère que l'on parle de son œuvre plutôt que de sa personne. Né en 1950, il se voit publié depuis 1985 ; aux premiers temps, il paraît aux éditions Denoël, puis chez Minuit, Gallimard et finalement au Seuil. Il compte à présent une quinzaine de publications sous ce nom de plume, et une quinzaine d'autres sous des pseudonymes divers. Seuls trois sont connus de façon certaine : Elli Kronauer, Manuela Draeger et Lutz Bassmann. Il utilise tout particulièrement ce dernier pour ses romans jeunesse, parus à L'École des Loisirs.

Volodine est considéré comme le fondateur du post-exotisme, à savoir un « lieu d'expression et de réception [des] rêves et [des] avenirs inaccomplis du passé et du présent. [...] Un monde de défaites et de ruines, où la conscience et l'expérience intime de l'échec (des utopies, des révolutions […]) s'allient au désir des personnages et des narrateurs de dire, encore et malgré tout, ce qu'ils ont été, les combats qu'ils ont menés, les espoirs qu'ils ont nourris, les hommes et les femmes qu'ils ont aimés. Sans doute, ce monde peut déconcerter, dès lors qu'il prend les couleurs de l'étrange, cet étrange qui est […] la forme que prend le beau quand il n'y a plus d'espoir : de fait, on rencontre dans ces livres des personnages dont on se demande s'il sont humains ou non, morts ou vivants, des lieux et des temps imaginaires qui renvoient à des données pourtant reconnaissables, des écrits racontés, ou chuchotés, par des narrateurs qui ne sont jamais ni tout à fait les mêmes ni tout à fait des autres … », nous explique Sylvie Servoise dans le magazine Page.


Pour ceux qui souhaiteraient en savoir plus sur le post-exotisme, nous préconisons Le Post-exotisme en dix leçons, leçon onze, paru chez Gallimard en 1998, du même auteur.



Des anges mineurs

L'histoire commence probablement des siècles après une grave catastrophe, un incident nucléaire ou naturel, peu importe. Le fait est que ce monde, le nôtre probablement, a sombré dans un immense chaos. À chaque « narrat », c'est-à-dire histoire de quelques pages à peine, de nouveaux personnages apparaissent, et l'on suit leur histoire ainsi, sporadiquement, de façon parcellaire, telles des microfictions qui dépeignent ce monde déchu.

Will Scheidmann, le protagoniste principal, a été conçu par le biais de la magie noire, sombres incantations et autres psalmodies, puis couvé au sein d'une taie d'oreiller par des grands mères immortelles. Elles lui réservaient pour grand dessein de sauver la société égalitariste du capitalisme. Au lieu de s'assurer qu'il soit définitivement abandonné, la progéniture le rétablit, trahison douloureuse pour ces vieilles femmes. Réunies pour un tribunal exceptionnel, elles décident de lui infliger la peine de mort, leur fils sera fusillé. Allongées dans l'herbe, chacune arme son fusil, et … aucune ne tire. Pourquoi ? Will a pris la parole. Il narre avec brio des récits de vies, parcelles d'histoires d'individus qui auront croisé son chemin et celui de ses grands-mères, il redonne vie aux âmes et en invente d'autres au gré de sa fantaisie. Le temps passe, les aïeules l'écoutent. Elles viennent même à les réclamer, ces histoires que Volodine lui-même nomme des « narrats ». Docile et pragmatique, Will raconte, telle la Shéhérazade des Mille et une nuits, pour garder la vie sauve. Ce n'est pas tant qu'elle vaille la peine d'être vécue, ce serait plutôt dû à un instinct de survie persistant. À moins que certains préfèrent y voir une forme de tendresse inopinée, une volonté de se repentir envers ses créatrices en les distrayant de leur condition misérable et sans fin.

Peu à peu, le lecteur saisit le schéma narratif ; parmi les « narrats étranges » inventés par Will, en sont disséminés quelque-uns où il parle de lui, à différentes étapes de son existence, sans chronologie aucune. Le récit est constitué en tout de 49 narrats. Le 7e informe  de la position délicate de ce protagoniste : « il y avait un poteau qui servait à attacher Scheidmann, et contre lequel on lui avait promis qu'ils pourrait s'appuyer quand on exécuterait la sentence ». Au 18e une grand-mère se révolte contre les autres, et refuse finalement la mort de son fils :

 

« Qui fera à notre place le bilan de notre existence ? (…) Qui pourra faire revivre encore notre jeunesse, et ensuite les écroulements, les catastrophes, notre mise à l'écart à la maison de retraite ? … Et ensuite la résistance, le saccage de la maison de retraite, les appels à l'insurrection ? Qui saura dépeindre cela ? ».

 

Le 22e démontre leur inflexibilité, et pourtant elles se laissent aller à l'écouter, enchantées : « Vingt et un jours. / Et c'était aussi vingt et une histoires que Will Scheidmann avait imaginées et ruminées face à la mort, car en permanence ses grands-mères pointaient sur lui leurs carabines ». Le 25e relate la venue au monde, amère et douloureuse, du jeune homme : « Je suis né contre mon gré, vous m'avez confisqué mon inexistence, voilà ce que je vous reproche ». Au cours du 32e, l'on apprend que ce manège dure « depuis deux ans », les vieilles femmes ne savent plus vraiment ce qu'elles souhaitent faire du traître. « Ce Scheidmann n'est plus fusillable, disait-on souvent chez les aïeules. Il s'est transformé en un espèce d'accordéon à narrats. » Will a trouvé la parade : « il leur murmurait des récits qui les charmaient. À quoi bon s'acharner sur ce qui nous charme ? ».

Au 43e narrat, c'est une certaine Maria Clementi qui prend la parole : « j'ai rêvé cette nuit que je m'appelais Will Scheidmann, alors que je m'appelle Clementi ». Chaque année à la même date, cette femme se glisse dans la peau de Will le temps d'une nuit, le temps d'un rêve. C'est le dernier narrat à mentionner notre homme. On y apprend que depuis des centaines d'années le monde est immobile, rabougri et réduit à une presque inexistence persistante. Will semble éternellement voué à continuer ses narrats. À bout de souffle et du bout des lèvres, il constitue coûte que coûte des ébauches d'histoires. Les vieilles ne mouftent pas, elles aussi dans un état de délabrement avancé, réduites à rien ou presque rien. Enfin, le schéma narratif est décortiqué et mis en lumière sous un jour nouveau par Maria Clementi. Il semblerait que ce soit elle qui, par le biais d'un rêve, ait soufflé à Will le titre de notre livre, Des anges mineurs. Une belle chute, un ultime renversement de situation.



Un monde déchu, des personnages misérables et sans aucune issue.

Il est question au fil du récit de brumes radioactives et autres orages magnétiques, d'élevages de poules en cages dans des appartements délabrés, en haut de buildings quasi abandonnés. La situation est claire sans l'être, nous nous trouvons embarqués dans un monde postapocalyptique, un pays non défini. Ce monde est l'expression d'un futur désenchanté (qui nous attend, peut-être). Les hommes ne sont plus fertiles, la nature est détraquée. Tout espoir est évanoui depuis des décennies. « Même le feu n'émettait plus aucune lumière ».

« On touchait déjà à une époque de l'histoire humaine où non seulement l'espèce s'éteignait, mais où même la signification des mots était en passe de disparaître. » (narrat 47).

Ancré dans le pessimisme, sans horizon, Will tout comme les autres personnages souffre de l'absence d'un quelconque espoir. Manque de repères géographiques, troubles de l'identité, peu gâté par un corps douloureux construit de lambeaux de chiffons. Les thèmes et motifs que nous avons dégagés tournent tous autour du mal-être, de la souffrance psychologique.

Les personnages sont perdus et violentés par la réalité de leur monde, à tel point que leur identité même est incertaine, plus ou moins confondue avec celle des autres. Ils sont nombreux à ressentir le besoin de préciser de qui il est question quand ils parlent à la première personne du singulier. D'autres choisissent de jouer sur ces incertitudes, sur cette instabilité, pour provoquer un malaise voire un mal-être chez les autres, afin de tirer avantage de la situation :

« – Où sommes-nous ? demandais-je.
Sarah Kwong attendait que la question finisse de résonner, puis elle répondait :
À l'intérieur de mes rêves, Dondog, voilà où nous sommes.
Elle prononçait cela avec une dureté évidente, en me lançant un regard qui manquait de pédagogie, négateur, comme si mon existence n'avait plus la moindre importance, ou comme si ma réalité n'était qu'une hypothèse très sale.

(…) Et quand je dis mes rêves, je ne pense pas aux tiens, Dondog. Je pense aux miens, uniquement à ceux de Sarah Kwong. », (narrat 24).

Le corps lui-même exprime la décrépitude de cette vie morne, une immortelle morosité ; celui de Will est hideux et douloureux : « en dépit des démangeaisons qui m'accablaient atrocement, je ne remuais pas la masse de peau guenilleuse qui me recouvrait, et que l'attraction lunaire faisait croître » (narrat 22).

Les aïeules tentent de sauvegarder la race humaine ; devenues immortelles, elles caressent leurs chimères, leurs remords et nombreux regrets. Sans plus d'espoir, trahies, elles sont incapables de tuer le traître. Elles préfèrent les histoires d'un fils sournois et déloyal au silence. Ces personnages souffrent d'un mal-être chronique et incurable. Ils sont déboussolés. « Et toi, dit-il soudain, avec violence. De nous deux, tu es lequel ? », (narrat 26). Leur destin est sans intérêt aucun puisque sans possibilité d'évolution, de changement. Certains espèrent voir réapparaître l'être aimé, le frère disparu, l'ami, mais cela tient de la folie et du désespoir, le lecteur se doute que ces derniers ne reviendront pas. Ils n'ont pas d'issue, pas de but, sinon survivre.

Certains personnages reviennent de façon récurrente, tel un leitmotiv. On les voit passer, sporadiquement, d'un narrat à l'autre.  Sophie Gironde, Enzo… Ils sont cités, ils étaient l'être aimé, l'ami ou le frère. Peut-être est-ce un biais pour l'auteur afin d'immerger un peu plus le lecteur dans son monde brisé. Chaque narrat dépeint un fragment de destin, et l'on se fait ainsi une idée de leur terrain de vie. Si certains protagonistes sont ainsi cités, ici et là, sont connus des uns et des autres, alors ils ont existé. Telle est la magie de la fiction, le lecteur peut se prêter au jeu, accepter d'être crédule le temps d'une lecture, accepter d'y croire.

Les repères spatio-temporels sont étranges, il est toujours question d'heures très précises, de dates  exactes, mais sans que jamais soit mentionnée l'année. Le récit n'étant pas chronologique, le lecteur ne se repère en rien avec ces éléments. Cela rajoute peut-être au sentiment de confusion, le lecteur voudrait s'immerger dans ce monde, mais n'en connaît pas les codes, ne comprend pas le déroulement du temps. Ce manque de repères nous met dans une situation similaire à celle des protagonistes. Nous nous laissons trimballer, cahin-caha, par l'imagination inquiétante de Volodine. Plus ou moins graves, nous visitons ces ruines, nous rencontrous ces anges déchus, étonnés et curieux.


Joanie Soulié, 2A édition-librairie.

 

 

 

Antoine Volodine sur Littexpress




Articles de Julie et d'Antoine sur Songes de Mevlido.









article de Julien sur Bardo or not bardo










article d'Hortense sur Des anges mineurs







article de Delphine sur Dondog

 

 

 

 

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24 décembre 2011 6 24 /12 /décembre /2011 07:00

Kahtarina-Hagena-Le-gout-des-pepins-de-pommes.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Katharina HAGENA

Le Goût des pépins de pomme

Langue originale : allemand      

 Titre d’origine

Der Geschmack von Applekernen

Traducteur

Bernard Kreiss

Anne Carrière, 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Goût des pépins de pomme.

 

Lorsque Iris se rend a Bootshaven pour l'enterrement de sa grand-mère elle ne s'attend pas à hériter de la maison familiale. Il est de plus inconcevable pour elle de la garder ; elle n'y a pas mis les pieds depuis des années et vit à Fribourg où elle travaille comme bibliothécaire. Aussi décide-t-elle de ne s'y installer que quelques jours, le temps de régler la succession. Seulement, et c’est surtout pour cela qu’Iris ne souhaite pas la garder, cette maison est plus qu'une simple maison. Elle incarne le passé de la famille, ses souvenirs mais aussi ses drames, comme la mort accidentelle et terrible de Rosemarie, la cousine d’Iris, dont la famille porte encore le deuil. Pourtant, peu à peu, Iris se réapproprie les lieux ; elle parcout la maison aux pièces innombrables et l’immense jardin où le passé semble palpable. Juchée sur le vieux vélo de son grand-père, elle emprunte les chemins de son enfance et abandonne ses propres vêtements pour les vieilles robes de sa grand-mère et de ses tantes. Comme transportée dans un espace à part, un espace où se mêlent présent et passé, l’espace du souvenir, elle ne cesse de prolonger son séjour. Aussi, au fil des pages, alors que sa mémoire se réveille, Iris reconstitue peu à peu l'histoire des trois générations de femmes qui ont habité Bootshaven.

 

Mais pour savoir ce qu'il advient d'Iris elle-même, il faut attendre les ultimes pages. Ce n’est en effet qu'à la toute fin du roman, dans un épilogue qui nous transporte onze années plus tard, que l’on apprend quelle a été la décision d’Iris, partir ou rester, choisir l’oubli ou accepter ses souvenirs.

 

 

 

« La mémoire ne nous servirait à rien si elle fût rigoureusement fidèle » Paul Valéry


Oublier ou se souvenir. C’est là le cœur du roman de Katharina Hagena. Le goût des pépins de pomme c’est le goût du passé, le goût un peu amer des souvenirs. Les personnages ne cessent d’ailleurs de se débattre avec leur mémoire. Bertha, la grand-mère, l’a perdue depuis qu’elle est tombée du pommier, au point qu’elle ne discerne plus le passé du présent. Iris quant à elle refuse de se souvenir par crainte d’oublier. Pour elle, souvenir et oubli sont indissociables et cela l’obsède :

 

« Lire signifie collectionner, et collectionner signifie conserver, et conserver signifie se souvenir, et se souvenir signifie ne pas savoir exactement, et ne pas savoir exactement signifie avoir oublié, et oublier signifie tomber, et tomber doit être rayé du programme ».

 

Cependant elle est incapable d’oublier, on sent peser sur elle dès les premières lignes du roman le drame qui a bouleversé sa famille. Lorsqu’elle hérite de la maison, Iris est confrontée à la résurgence d’un passé douloureux, qu’elle avait préféré mettre de côté. La maison joue ainsi pour Iris le rôle de vecteur du souvenir. C'est un lieu propice au retour dans le temps, car tout y est resté intact et inchangé, elle est simplement recouverte de poussière, comme la mémoire des habitants qui l'ont fuie après la mort de Rosemarie. Même les horloges s'y sont arrêtées ce qui permet à la narratrice de s'isoler complètement dans le monde du souvenir. Le lien entre la maison et ses habitants et particulièrement fort, ils en sont comme imprégnés, ce qui stimule la mémoire. Iris dit d'ailleurs à propos de sa grand-mère :

 

« Au fil des décennies elle avait fini par faire totalement corps avec la maison, et si on l’avait autopsiée, sans doute eût-on pu reconstituer un plan de cheminement d’après les circonvolutions de son cerveau ou d’après le réseau de ses vaisseaux sanguins ».

 

Il y a également une profonde et étrange connexion entre les habitants et le jardin, un rapport physique et charnel – enfants, Anna et Bertha passent leur temps à cueillir et manger les pommes qui y poussent – mais aussi émotionnel ; ainsi, à la mort d'Anna, les groseilles rouges deviennent blanches et sont décrites comme « endeuillées ». De plus le jardin est aussi l'endroit où se sont produits les événements marquants pour la famille, dont la mort de Rosemarie. Ces lieux dégagent une telle force et une telle présence que, dès lors qu’Iris s’y installe, elle est assaillie par les souvenirs. La structure du roman témoigne d’ailleurs de ce processus de remémoration : elle se caractérise par une constante alternance entre le passé – le récit qu’Iris fait de ses souvenirs – et le présent – sa vie dans la maison.

 

 Ce n’est qu’à l’issue de cette reconstruction de la mémoire, qu’après avoir raconté son souvenir le plus douloureux qu’Iris parvient à se consacrer à son présent. Ce n'est qu'une fois qu'elle a accepté son passé, qu'elle s'en est libérée, qu'elle commence à s'occuper des lieux qu'elle habitait jusque là de manière passive ; ainsi elle entreprend de défricher le jardin – acte symbolique vu l'importance que revêt ce lieu.  En acceptant le passé et en le racontant, Iris recompose aussi l’histoire de sa famille, des trois générations de femmes qui ont vécu dans la maison. Elle lève ainsi le voile sur une histoire souvent dramatique, douloureuse et enfouie, ce qui lui permet de construire la sienne, que l’on découvre dans les dernières pages.

 

Il demeure toutefois dans le récit d’Iris des zones d’ombre et des questions qui restent sans réponse. Mais comme elle le dit elle-même, « L’oubli n’]est[ lui-même qu’une forme de souvenir, si l’on n’oubliait rien, on ne pourrait pas non plus se souvenir de quoi que ce soit. »

 

Malgré un style inégal et une fin un peu convenue à mon goût, Katherina Hagena tisse ici un roman bien construit, qui aborde avec finesse le thème du souvenir et de l’oubli. Elle évoque avec un certain talent ce qui a trait à l’intime et à la mémoire si bien que lorsqu’on referme le livre, on a le sentiment de quitter un endroit familier. C’est un roman assez dense qui balaie aussi d’autres thèmes comme celui de la famille, de la féminité ou encore du deuil. Il ne tient qu’à vous de les découvrir, si toutefois vous êtes curieux de savoir quel goût peuvent bien avoir les pépins de pomme…

 

 

Ludivine, AS Bib.

 

 


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23 décembre 2011 5 23 /12 /décembre /2011 07:00

Martin-Page-Comment-je-suis-devenu-stupide.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Martin PAGE

Comment je suis devenu stupide

Le Dilettante, 2000

J’ai lu, 2002

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Martin Page est un curieux auteur. Pas toujours facile de l’aborder à cause de son éternelle timidité (il le dit lui-même). Né en 1975 en banlieue parisienne, il vit actuellement à Paris, ville qu’il affectionne particulièrement et à propos de laquelle il écrit, notamment dans son dernier roman, La Disparition de Paris et sa renaissance en Afrique. Après avoir fait des premières années d’études dans différentes disciplines de sciences humaines, il publie son premier roman à 25 ans : Comment je suis devenu stupide, qui le fera connaître en France et à l’étranger. Martin Page, bien qu’auteur de quelques livres jeunesse, excelle dans l’écriture de romans courts faits d’absurdités et de portraits critiques de notre société actuelle. La meilleure façon de le comprendre est peut-être encore de lire  le blog intégré à  son site internet sur lequel il s’exprime librement chaque semaine.

 

 

 

  C’est l’histoire d’Antoine, un jeune homme de 25 ans, tellement intelligent qu’il en est malheureux. Oui : « L’intelligence rend malheureux, solitaire, pauvre, quand le déguisement de l’intelligence offre une immortalité de papier journal et l’admiration de ceux qui croient en ce qu’ils lisent. » Antoine a donc décidé de devenir stupide pour s’intégrer à la société. Et ce ne sera pas tâche facile. Il essaie d’abord de devenir alcoolique mais échoue lamentablement sur les plages du coma éthylique après avoir bu une malheureuse demi-bière. Face à ce premier échec, Antoine prend la résolution ultime de se suicider. Sur les conseils avisés d’une professionnelle du suicide manqué, il se rend à des cours de suicide. Là encore, il échoue : l’unique cours qu’il a suivi lui en ôte l’envie. La meilleure solution sera donc de s’intégrer pleinement à la société, à « l’opinion publique », en participant à tous les actes quotidiens de la société de consommation. Pour l’aider à commencer, Antoine se voit fournir par son médecin (un pédiatre) des pilules rouges d’Heurozac pour le rendre un peu moins conscient de sa vie et artificiellement plus heureux.

 

 

 

Réflexion sur le bonheur

 
 Lorsque Antoine explique sa dernière décision à ses quelques amis, sa réflexion entraîne le livre dans une dimension philosophique qui perdurera tout au long de l’histoire en posant la question du bonheur. En effet, Antoine pense que l’intelligence est une erreur de la nature ou une maladie et qu’une intelligence qui s’intéresse à tout, qui essaie de comprendre tout ce qui l’entoure, entraîne « le danger du cynisme, de l’aigreur et de l’infinie tristesse ». Cette intelligence empêcherait d’atteindre le bonheur puisqu’elle oblige à tout remettre en cause sans jamais pouvoir profiter de rien. À l’extrême, le bonheur se définirait alors comme une immersion totale de l’individu dans sa société sans jamais se poser de questions à propos de ses actes. Ces théories font donc réfléchir le lecteur au fur et à mesure de l’expérience du personnage.

 

 


Satire de la société de consommation


Puisque Antoine pense que le seul moyen d’être heureux est de s’intégrer à la société, la réflexion philosophique précédente va perdurer à propos des questions d’argent, de possessions matérielles et de reconnaissance professionnelle, amenant à une satire de la société de consommation. Le personnage trouve d’abord un emploi très bien payé (trader) pour commencer son intégration et en profite pour dépenser dans des achats futiles et très coûteux qu’il n’utilisera même pas toujours. Ensuite, Antoine réussit une très bonne opération financière et goûte à la reconnaissance : il remarque avec innocence que ses collègues les mieux placés se mettent à l’écouter simplement parce qu’il est devenu très riche. On se pose alors la question de la relation entre le bonheur et l’argent. Cette satire de la société de consommation se remarque derrière le regard sous Heurozac d’Antoine qui ne réussira pas totalement son intégration à cause de son dégoût du café (symbole du trader), de la non-utilisation d’appareils en tous genres et de ses principes inébranlables concernant les femmes par exemple.

 

 

 

Personnage autobiographique ?

 

Ayant rencontré Martin Page lors un salon du livre avant de lire Comment je suis devenu stupide, j’ai rapidement remarqué des liens entre l’auteur et le personnage d’Antoine : leur âge (25 ans), leur lieu d’habitation (Paris) ou encore leur timidité commune. En faisant quelques recherches, j’ai trouvé que l’histoire absurde d’Antoine pouvait s’être inspirée directement de la personnalité de Martin Page d’après les articles qu’il écrit sur son blog. Au-delà d’articles critiques sur différents aspects de notre société et d’articles sur sa vie d’auteur, il lui arrive d’exprimer ce qu’il ressent en tant qu’individu. C’est donc dans l’un de ceux-là que j’ai trouvé que Martin Page, tout comme son personnage, n’arrive pas à s’intégrer totalement à la société :

 

« Je n’ai pas ma place ici, m’y trouver est un accident, ce n’est pas mon monde. Il me reste à me l’inventer, ou à continuer à être un contrebandier. Être un contrebandier, c’est chouette, on survit, mais ça fatigue. On rêve parfois d’une île où accoster. Mais peut-être que ça sera partout pareil, et qu’être étranger, aux groupes, aux maisons, aux milieux, c’est ce que je suis, c’est mon identité. »

 

 


 Ce livre drôle et tout à fait divertissant cache donc derrière l’absurde et la satire une profonde réflexion. Toute la dérision (voire l’autodérision ?) est appuyée par un langage à la fois simple et très poétique. Un livre qui ne fait finalement pas devenir stupide.

 

 

Soizic, 2e année Éd.-Lib.

 

 

 

 

Martin PAGE sur LITTEXPRESS

Martin page la disparution de paris

 

 

Article de Valérie sur La Disparition de Paris et sa renaissance en Afrique.

 


 

 

 

 

 

martin page une parfaite journee parfaite

 

 

 

 

 

 Article de Yolaine sur Une parfaite journée parfaite

 

 

 

 

 

 

 

 


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22 décembre 2011 4 22 /12 /décembre /2011 07:00

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Étienne DAVODEAU
Les Ignorants
Éditeur : Claude Gendrot pour Futuropolis.
Conception et réalisation graphique :
Didier Gonord pour Futuropolis
Futuropolis, septembre 2011






Quelques mots sur Étienne Davodeau
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Étienne Davodeau est un grand dessinateur et scénariste de bd, connu pour des ouvrages comme La chute de vélo (prix des libraires de bande dessinée 2005) et les deux tomes de Lulu femme nue (prix « essentiel » festival Angoulême 2009). Il est né le 19 Octobre 1965 à Botz-en-Mauges en Maine et Loire (département que je vous conseille de visiter pour y avoir vécu 17 ans). Ce génie de la bd (non, je n’exagère pas), écrit des fictions mais aussi des portraits documentaires bien vivants sur la vie de gens réels. En confrontant le monde de la bd à d’autres mondes comme celui de la vigne, Étienne Davodeau prouve que la bande dessinée n’est pas un genre mineur de notre époque. Après avoir étudié les arts plastiques à Rennes, il a fondé le studio Psurde avec d’autres fadas de la bande dessinée. Il a donc fait de la BD un art sans frontières accessible à tous.



Quelques mots sur Richard Leroy
Davodeau-image-3-Richard-leroy.jpgRichard Leroy est un vigneron de bonne réputation mais c’est aussi le voisin et l’ami d’Étienne Davodeau. Ils habitent le même village de Rablay-sur-Layon, en Anjou. Il ne connaît rien à la bande dessinée tout comme Étienne Davodeau est étranger au monde viticole. Ensemble, ils vont comparer leur vécu et leur travail avec beaucoup de plaisir et de curiosité dans ce splendide documentaire en noir et blanc qu’est Les Ignorants.
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Quelques mots sur Les Ignorants
 image-4-les-ignorants.jpgLes Ignorants, c’est une initiation croisée de plus d’un an, rapprochant les êtres humains autour d’une bonne bouteille ou d’un bon livre. Étienne Davodeau a voulu montrer en 19 chapitres avec humour et réalisme, qu’il existe autant de façons de réaliser un livre qu’il en existe de produire un vin. Il est donc parti à l’aventure dans les vignes de Richard Leroy tandis que ce dernier fréquentait l’univers de la bande dessinée (atelier d’imprimerie, salon de la BD…).  La force de cet ouvrage, c’est qu’il est vivant. Étienne Davodeau s’est dessiné en train de dessiner, créant ainsi une mise en abyme intéressante qui met en scène la conception de l’ouvrage. L’absence de couleur est source de réalisme. Le noir et blanc marque l’aspect documentaire et témoignage de ce livre de 272 pages. En le lisant, vous faites un tour de France du vin et de la bd tout en rencontrant des professionnels. Comparez ces deux mondes riches de plaisir !  Bien sûr, cet ouvrage est à consommer sans modération ! 



Dix bonnes raisons de lire Les Ignorants
 image-6-Davodeau-bonnes-raisons-de-lire-cette-bd.jpg1. C’est une BD récente pleine de savoir, d’humour, de réalisme et de sincérité.

2. C’est un ouvrage structuré et organisé avec 19 chapitres, une petite introduction et une conclusion personnalisée par Étienne Davodeau.

3. Il faut découvrir le style Davodeau qui parvient à captiver les lecteurs de la première page à la dernière et ce quelle que soit la taille de l’ouvrage.

4. Les dessins sont tellement bien conçus que le lecteur se sent au cœur des paysages et en compagnie des personnages durant toute sa lecture. Lorsqu’on lit ou qu’on feuillette la bd, on est pris dans une sorte de bulle et aucun événement extérieur à notre lecture ne peut nous déranger (On pourrait lire Les Ignorants dans le tramway ou le bus).

5. Cette bd est une expérience initialement partagée entre deux hommes et actuellement partagée avec les lecteurs. Lorsqu’on arrive à la page 272 de ce chef-d’œuvre, on en retient quelque chose d’ineffable. On se sent plus instruit mais aussi plus mature et plus détendu. On s’évade momentanément de son quotidien et de la monotonie pour entrer dans l’univers de l’ouvrage.

6. Cet ouvrage nous donne une envie folle de lire et de boire.

7. C’est une bd qui fait voyager ! Découvrez la France sous un autre angle, sous l’angle Davodeau !

8. Une comparaison moderne et intéressante entre l’intégralité de la conception d’une bd et celle d’une bouteille de vin.

9. Le fait que le personnage de Davodeau dessine son travail quotidien permet en temps réel au lecteur de saisir comment l’ouvrage s’est réalisé. La bd s’écrit et se dessine sous nos yeux.

10. Comme l’indique le titre, nous sommes tous plus ou moins ignorants face à telle activité. C’est le cas pour les personnages comme pour les lecteurs. Les personnages étant des portraits d’individus réels, le lecteur s’identifie facilement à eux au cours du récit (en fonction de son expérience et de son savoir). L’expérience devient alors collective, comme le désirait Davodeau.

Si l’on devait donner une note aux Ignorants elle serait de vins sur vins !!!
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Pour en savoir plus
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La maison d’édition Futuropolis s’intéresse depuis 2005 aux bd ayant un regard sur le monde. Elle cherche des auteurs de bande dessinés qui « délaissent le confort de leur atelier pour devenir témoins de la condition humaine ».  Vous trouverez donc chez cette maison d’édition des ouvrages semblables à celui de Davodeau comme :

Les Meilleurs Ennemis de David B.
Pierre Goldman la vie d’un autre  de Emmanuel Moynot
Reportages de Joe Sacco

Site de l’éditeur : www.futuropolis.fr



Du même auteur

Aux éditions Futuropolis :     – Un homme est mort.
                                          Lulu femme nue (en 2 tomes)
                                          – Rupestres !

Aux éditions Dargaud :     – les Amis de Saltiel (3 volumes parus)
                                      – le Constat

Aux éditions Delcourt :     – Quelques jours avec un menteur (je vous le conseille)
                                      – Le réflexe de survie
                                      La gloire d’Albert
                                      – Max et Zoé (5 volumes)
                                      – Anticyclone
                                      – Rural !
                                      – Ceux qui t’aiment
                                      – La tour des miracles
                                      – Les mauvaises Gens


Aux éditions Dupuis, collection « Aire Libre » :   – Chute de Vélo

Aux éditions Dupuis : – Géronimo

Aux éditions les Rêveurs : – L’Atelier

Pour en savoir plus sur l’auteur :  www.etiennedavodeau.com



Pour finir cette fiche de lecture voici quelques liens internet intéressants pour les plus curieux : 

http://www.babelio.com/livres/Davodeau-Les-ignorants/295525

http://www.lexpress.fr/culture/livre/bd/les-ignorants-de-davodeau_1051391.html

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Victor Didier, Bib1A

 

 

 

 

 


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21 décembre 2011 3 21 /12 /décembre /2011 07:00

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Tennessee WILLIAMS
Sucre d’orge
Titre original : Hard Candy
Traduction de Bernard WILLERVAL
Robert Laffont
Pavillons poche, 2006
(1ère édition française en 1964)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

tennessee-williams.jpgThomas Lanier Williams, plus connu sous le nom de Tennessee (surnom qu’il doit à son accent du Sud), est un auteur américain né le 26 mars 1911 à Colombus (Mississipi), décédé le 23 février 1983 à New York. Plus largement connu comme dramaturge, avec bon nombre de ses pièces adaptées au cinéma, Tennessee Williams se révèle également comme romancier et nouvelliste de talent. C’est à la fois avec violence et passion, qu’il questionne les relations humaines. Son oeuvre se nourrit de sa propre expérience, de ses propres relations familiales, de sa vie.

Issu d’un milieu modeste, sa vie familiale n’est pas des plus sereines. En effet, il passe la plus grande partie de son enfance avec sa mère Edwina et sa soeur Rose, mais il entretient une relation conflictuelle avec son père, Cornelius Williams, qui lui préfère son jeune frère Dakin. Peu à peu, son père sombre dans l’alcool, le poker et les liaisons adultères…

Tennessee Williams trouve du réconfort auprès de ses grands-parents maternels et conserve tout au long de sa vie une grande admiration pour son grand-père, le révérend Walter Edwin Dakin, qu’il évoque longuement dans ses Mémoires d’un vieux crocodile (rédigés en 1972 et parus pour la première fois en France chez Robert Laffont en 1978).

En 1918, toute la famille déménage pour Saint Louis où son père travaille dans une fabrique de chaussures. C’est en 1919 qu’il découvre le plaisir de l’écriture lorsque sa mère lui offre une machine à écrire. Il est publié pour la première fois à l’âge de 17 ans, en 1928 dans Weird Tales. Pour payer ses études, Tennessee Williams enchaîne les petits boulots. Finalement en 1938, il obtient une licence à l’Université d'Iowa.

A l’entrée des États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale, Tennessee Williams est réformé à cause de son dossier psychiatrique, de son alcoolisme, de son homosexualité (qu’il n’assume qu’à l’âge de 28 ans) et de problèmes cardiaques et nerveux. Les problèmes psychiatriques sont récurrents tout au long de sa vie : en 1943, sa soeur Rose est diagnostiquée schizophrène et subit une lobotomie, sa mère est elle aussi internée dans les années 1950.

En 1943, il part pour Hollywood avec son agent littéraire, Audrey Wood, et propose La Ménagerie de verre (Glass Menagerie) à la Metro Goldwyn Mayer (MGM) qui refuse le scénario. Cette pièce connait alors un grand succès à Broadway en 1947. En 1951, Elia Kazan adapte au cinéma Un Tramway nommé désir pour lequel Tennessee Williams a reçu le prix Pulitzer en 1947. Il collabore de nouveau avec Elia Kazan en 1955 pour l’adaptation cinématographique de La Chatte sur un toit brûlant (Pulitzer 1955). Tennessee Williams devient dès lors l’auteur américain incontournable des années 1950 et 1960. Les pièces se succèdent et rencontrent un grand succès comme Baby Doll, La Descente d’Orphée, Soudain l’été dernier ou La Nuit de l’iguane1.

En 1963, Tennessee Williams est bouleversé par le décès de son compagnon depuis 14 ans, Frank Merlo, qui a su lui apporter une certaine stabilité. Il perd alors en popularité mais ne cesse d’écrire.



Sucre d’orge est un recueil composé de neuf nouvelles rédigées entre 1948 et 1954 :


– « Les Jeux de l’été »
– « Billy et Cora »
– « La Ressemblance entre une boîte à violon et un cercueil »
– « Sucre d’orge »
– « Rubio y Morena »
– « Le Matelas près du parc à tomates »
– « Un Evènement dans la vie de la veuve Holly »
– « La Vigne »
– « Les Mystères du Joy Rio »

Tennessee Williams nous offre ici un voyage à travers les «tats-Unis, de New-York à St Louis en passant par la frontière mexicaine, et met en scène une grande diversité de personnages. Il s’intéresse avant tout aux personnes exclues de la société, incomprises. Leur existence peut être décadente (alcoolisme, prostitution dans « Billy et Cora »…) ou marginale (vagabondage…). Il dépeint des rapports humains problématiques et troublés en désaccord avec la morale et la bienséance d’une Amérique puritaine et conservatrice.

Tout au long de ces nouvelles, Tennessee Williams fait référence à une multitude d’éléments autobiographiques et certaines thématiques reviennent de façon récurrente. L’alcoolisme de son père et l’adultère par exemple sont largement mis en scène dans la première de ces nouvelles, « Les Jeux de l’été », à travers le personnage de Brick Pollitt.

Ce thème de l’adultère est également repris dans « Rubio y Morena », avec l’écrivain Kamrowski, qui rencontre quelques problèmes relationnels avec les femmes avec lesquelles il ne se sent pas des plus à l’aise, et une prostituée, Amada, qu’il rencontre à la frontière du Mexique et avec qui il finit par entretenir une relation amoureuse. Kamrowski, ayant repris confiance en lui et dans ses rapports avec les femmes, ne cesse de tromper Amada qui, malade (douleur au ventre inexpliquée), finit par partir. Ce n’est qu’une fois Amada sur le point de mourir que l’écrivain réalise son erreur. Associé à la thématique de la maladie, l’amour paraît condamné… « Rubio y Morena » fait allusion à plusieurs éléments de la vie de l’auteur. Le personnage de Kamrowski et sa timidité envers les femmes évoque quelque part Tennessee Williams lui-même et sa propre timidité avec les hommes dans sa jeunesse et à l’université. Par ailleurs, la maladie d’Amada et ses douleurs au ventre peuvent faire référence à sa soeur Rose qui a souffert de telles douleurs inexpliquées pendant des années avant que ne soient diagnostiqués ses problèmes psychiatriques.

La question de l’amour tient une place importante dans ce recueil. On le retrouve tout d’abord dans la seconde nouvelle, « Billy et Cora », un gigolo et une prostituée qui se rencontrent dans un bar à New York et qui décident de partir pour la Floride. Ils entretiennent alors une relation ambiguë entre amour et amitié. Comme « Rubio y Morena », Billy (écrivain) et Cora n’ont personne d’autre. Ce sont des personnes aux mauvaises moeurs qui dérangent et qui n’ont plus de contact avec leur famille. Ils sont définitivement seuls et s’offrent tout le bonheur qu’ils peuvent.

L’amour revient également dans la nouvelle « La Ressemblance entre une boîte à violon et un cercueil ». Cette dernière est autobiographique. Tennessee Williams évoque la période où sa soeur est passée de l’enfance à l’adolescence et où lui a découvert sans vraiment le savoir ses premiers sentiments amoureux et le désir en observant un ami de sa soeur, Richard Miles. L’auteur met ici en scène avec beaucoup de poésie, la sensualité et sa fascination pour le corps avec une certaine culpabilité.

« Comment diable parvenais-je à m’expliquer, à l’époque, la fascination que son corps exerçait sur moi sans m’avouer, en même temps, que j’étais un véritable petit monstre de sensualité ? Ou bien était-ce antérieur à l’époque où je commençais d’associer le sensuel à l’impur, erreur qui devait me tourmenter pendant et après ma puberté ? »

Il met ici en avant cette idée d’interdit qui plane autour du corps mais aussi de l’homosexualité. Il se trouve alors dans un rapport très sensuel et évoque la beauté de Richard Miles avec une certaine fatalité : pour lui la beauté ne perdure pas, elle « se fan[e] par degrés, vulgairement, à une saison de décadence de la nature ». Dans l’oeuvre de Tennessee Williams, la beauté, comme l’amour, sont condamnés et donnent lieu à la mort… Comme Amada décède à la fin de la nouvelle, Richard Miles est mort jeune d’une pneumonie.

Dans « La Vigne », Tennessee Williams nous emmène de nouveau à New York, auprès de Rachel et Donald, des acteurs sur le déclin et un couple en perdition. L’idée du caractère éphémère de la beauté est encore présente dans cette nouvelle. Ce rapport très sensuel au corps est lui aussi présent avec la description des corps amoureux qui s’entrelacent comme des pieds de vigne.


L’auteur fait une fois encore référence à certains éléments de sa propre vie, les palpitations cardiaques de Donald, par exemple,  faisant allusion à ses propres problèmes cardiaques et nerveux.

Les deux nouvelles majeures de ce recueil, sont la nouvelle éponyme, « Sucre d’orge », et « Les Mystères du Joy Rio » qui le clôt. Elles ont toutes deux le même décor, le Joy Rio, un cinéma de seconde zone, et le même thème, celui de relations homosexuelles entre des hommes d’âge mûr et de jeunes éphèbes à l’abri des regards, dans les loges obscures du Joy Rio. « Sucre d’orge » est la deuxième version et met en scène Mr Krupper, un confiseur retraité de 70 ans qui a laissé son affaire à un cousin éloigné à qui il dérobe tous les jours des poignées de sucre d’orge dont il se remplit les poches. Ce pauvre Mr Krupper n’est pas bien beau et est rejeté et haï par le peu de famille qui lui reste. Il passe tous ses après-midis dans la salle obscure du Joy Rio. Le second personnage que Krupper rencontre cet après-midi là reste anonyme et est décrit comme « une beauté sombre », « une vision de rêve ». Ce jeune homme n’est qu’un vagabond et rappelle une période de la vie de Tennessee Williams où lui aussi n’avait plus d’argent et errait dans les rues. Les relations homosexuelles sont ici évoquées comme un péché qui ne peut être commis que dans l’ombre et qui a pour conséquence la mort (Mr Krupper décède d’une crise cardiaque suite à sa rencontre avec le bel inconnu qu'il a amadoué avec des sucres d’orge).

« Les Mystères du Joy Rio » sont plus une histoire d’initiation à l’homosexualité, avec Emiel Kroger, un vieil homme gras, et Pablo González, un jeune éphèbe de 17 ans. On retrouve ce thème de l’initiation à l’homosexualité dans Le Poulet tueur et la folle honteuse, mais cette fois-ci de façon plus libérée. Les rendez-vous clandestins du Joy Rio ont quelque chose de malsain mais montrent clairement les difficultés que rencontraient les homosexuels dans l’Amérique puritaine des années 1950. Tennessee Williams montre un côté très sombre et sordide de l’homosexualité à New York, avec des hommes d’âge mûr qui sont obligés de se cacher pour assouvir leurs désirs. N’oublions pas qu’il s’agit d’un sujet très délicat à traiter pour l’époque. Nous sommes en 1954 lorsque Tennessee Williams publie Sucre d’orge et l’homosexualité reste taboue. Elle est très loin d’être assumée et acceptée !

Sucre d’orge rassemble sans doute les nouvelles les plus pessimistes de Tennessee Williams. Les relations humaines et amoureuses sont ici troublées, parfois complexes, parfois violentes ou malsaines. Plus cynique, ce recueil et les histoires qu’il raconte sont aussi les plus dérangeants. Les personnages mis en scène sont marginaux et très souvent seuls, perdus dans leur existence décadente, mais n’en demeurent pas moins attachants. Ces nouvelles mettent par ailleurs en avant le poids considérable de la morale qui pèse sur les hommes dans cette Amérique des années 1950.

1 Une bibliographie plus complète est proposée en annexe.


Annaïck, AS Ed-Lib


Bibliographie de Tennessee Williams

Théâtre

La Ménagerie de verre (Glass Menagerie), 1945
Vingt sept remorques pleines de coton (27 Wagons Full of Cotton), 1946
Un tramway nommé désir (A Streetcar named Desired), 1947
Été et fumée (Summer and Smoke), 1948
La Rose tatouée (The Rose Tatoo), 1950
Camino real, 1953
Parle-moi comme la pluie et laisse-moi écouter (Talk To Me Like the Rain and Let me Listen), 1953
La Chatte sur un toit brûlant (Cat on a Hot Tin Roof), 1955
Baby Doll, 1956
La Descente d’Orphée (Orpheus Descending), 1957
Soudain l’été dernier (Suddenly Last Summer), 1958
Doux Oiseau de jeunesse (Sweet Bird of Youth), 1959
La Nuit de l’iguane (The Night of the Iguana), 1961
Le Visage du plaisir, 1961
Period of adjustment, 1962
Propriété interdite (This Property is Condemned), 1966
Boom ! (de The Milk Train doesn’t Stop Here Anymore), 1968
Vieux Carré
A Lonely Day for Crève Coeur
Clothes for a Summer Hotel

Romans
Le Printemps romain de Mrs Stone, 1950
Une femme nommée Moïse, 1975

Recueils de nouvelles
Le Boxeur manchot, nouvelles rédigées entre 1939 et 1948
Sucre d’orge (Hard Candy), nouvelles rédigées en 1948 et 1954
Le Poulet tueur et la folle honteuse
La Statue mutilée
Un sac de dame en perles

Poésie 
Le Belvédère d’été

Autobiographie 
Mémoires d’un vieux crocodile, 1972

 

 

 

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20 décembre 2011 2 20 /12 /décembre /2011 07:00

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Alessandro Baricco

Novecento : pianiste

Traduction de Françoise Brun

Gallimard

Folio, 1997

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Il l’était vraiment, le plus grand. Nous, on jouait de la musique, lui c’était autre chose. Lui, il jouait… quelque chose qui n’existait pas avant que lui ne se mette à le jouer, okay ?  »

 

 

 

Novecento : pianiste, un hommage vibrant à la musique.

 

 

Novecento : pianiste est un hymne à la musique. Un brin de lyrisme et de poésie, du théâtre et de l’humour, et beaucoup de plaisir. Plaisir à lire, plaisir à écouter, plaisir à voir. Car l’auteur le dit lui-même, son œuvre ne peut pas se classer dans un genre précis, elle oscille entre le conte et une pièce de théâtre, entre le plaisir muet et la lecture à haute voix.

 

Alessandro Baricco c’est l’auteur de Soie, de Océan Mer, de Châteaux de la colère. Ses livres, c’est l’unique plaisir de raconter une histoire. Ce ne sont pas des romans, ce ne sont pas des pièces, ce ne sont que des histoires que l’on savoure, où on se délecte des mots les plus simples. Alessandro Baricco, c’est une légende. Un écrivain qui compte, dont les critiques télévisuelles ont fait exploser les ventes des romans qu’il appréciait. Un écrivain qui organise des lectures publiques de ses histoires, et qui s’évapore avant de récolter des applaudissements. Dans ses livres, on perçoit l’immense tendresse, l’amour merveilleux qu’il voue à ses personnages. À la fatalité d’être humain avec une vie délimitée alors que le monde est infini.

 

Cette œuvre il l’a écrite pour deux amis : Gabriel Vacis, un metteur en scène, et Eugénio Allegri, un comédien. Ils l’ont jouée pour la première fois au Festival d’Asti de 1994. Alessandro Baricco a écrit une pièce de théâtre. Certes, il y a les didascalies, certaines plutôt longues, même. Mais, l’histoire s’apparente plus à un conte. Une histoire imaginaire qu’on se plaît à lire à haute voix, qui raconte la vie extraordinaire d’un marin qui ne quitta jamais l’Océan.

 

Il était une fois un bébé abandonné dans un bateau, The Virginian. Cet enfant, posé sur un piano, fut recueilli par un marin, Danny. Dans la couverture de l’enfant, il n’y a écrit que quelques mots « T.D Lemon ». Danny décide alors de donner à cet enfant un prénom : Danny T.D Lemon Novecento. Novecento car il lui fallait un grand final, un nom qui résume tout, un nom dont on se souvienne toujours. Novecento grandit dans le bateau, il n’a ni papier, ni véritable identité. Sur terre, c’est comme s’il n’existait pas. Mais sur la mer, tout le monde l’aime. À huit ans, il perdson père adoptif. Novecento disparaît, tout l’équipage est inquiet. Quelques jours plus tard, on le retrouve en train de jouer du piano. Merveilleusement. Une légende est née. Bien plus qu’un joueur talentueux, bien plus qu’un pianiste hors pair, c’est l’histoire d’un homme qui n’est jamais descendu sur terre. Sa vie, c’est son piano au rythme de l’Océan. C’est jouer des notes qui n’existent pas. Jouer à deux mains comme s’il en avait cinquante. Durant toute sa vie, Novecento sera le pianiste de l’orchestre du bateau. Et son histoire, elle nous est contée par son meilleur ami, le trompettiste Tim Tooney.

 

Le titre original est Novenceto : monologo, car la pièce est écrite pour un seul comédien. Un seul qui joue Tim Tooney puis se transforme en Novecento pour les dernières pages, les dernières paroles. L’action est simple : c’est la vie sur un bateau, la vie d’un pianiste un peu fou.  Il y a des voyageurs qui ne prennent ce bateau que pour entendre Novecento jouer. Il y a celui qu’on nomme « l’inventeur du jazz », Jerry Roll Morton, qui s’achète un billet juste pour provoquer en duel intense Novecento.  Et puis la fin, car il en faut bien une, qui nous laisse réfléchir sur des paroles à la fois belles, magiques et emplies de promesses. Mais ceci, je vous laisse le découvrir…

 

Novecento : pianiste est un hommage vibrant à la musique par plusieurs aspects. Tout dans cette œuvre reflète la magie d’une simple note. Les différentes couvertures du livre (la première de Mille et une nuits représente un piano, celle de Folio des doigts qui effleurent un clavier) nous interpelle et nous montre que ce que nous allons lire, ce que nous allons découvrir c’est une ode à la musique. La deuxième couverture, celle de Folio, est remplie de finesse et montre le caractère gracieux de la musique, des doigts longs qui galopent sur des touches blanches et noires dans un mouvement fin et beau. Ensuite, tout au long de la pièce, il y a des connotations, du vocabulaire technique, et dans les didascalies des instructions sur la musique. A tel moment, il faut quelque chose de lent, très lent puis ensuite des notes plus joyeuses et rythmées. Finalement, c’est comme si nous étions en train de lire une partition, avec des indications précises pour que les notes soient parfaites.

 

La musique revêt un caractère presque magique. Tim Tooney en fait l’expérience dès sa première rencontre avec Novecento, ce dernier joue, laissant le piano dériver au rythme des vagues :

 

« Et pendant qu’on voltigeait entre les tables, en frôlant les lampadaires et les fauteuils j’ai compris, à ce moment-là, que ce qu’on faisait, ce qu’on était en train de faire, c’était danser avec l’Océan, nous et lui, des danseurs fous, et parfaits, emportés dans une valse lente sur le parquet doré de la nuit. »

 

On s’envole dans un univers musical et fantastique à travers des métaphores lyriques. Tout peut être comparé mais ici c’est le piano, le clavier, les touches qui s’animent, qui changent de costume et qui défient tout, même Dieu.

 

« […] devant moi se déroule un clavier de millions de touches, [... ] / Des millions et des milliards de touches, qui ne finissent jamais, c'est la vérité vraie, qu'elles ne finissent jamais, et ce clavier-là, il est infini / Et si ce clavier est infini, alors / Sur ce clavier-là, il n'y a aucune musique que tu puisses jouer. Tu n'es pas assis sur le bon tabouret: ce piano-là, c'est Dieu qui y joue. »

 

À travers cette métaphore, Novecento explique qu’il est incapable de descendre du bateau, la terre est un « trop grand bateau pour lui ». Bien plus qu’un besoin, c’est une nécessité : il ne peut pas vivre autre part que sur l’Océan. De plus, il ne joue que lorsqu’il est en plein milieu de la mer, que la terre ne se voit plus à l’horizon. Tel Glenn Gloud, ce pianiste s’est confectionné sa propre chaise, à une taille qu’il juge parfaite et ne peut pas jouer sans elle. Ainsi, la musique semble rendre ses joueurs fous. Mais n’est-ce pas ce qui fait leur charme ?

 

La comparaison avec Glenn Gloud ne s’arrête pas là : Novecento est enfermé dans son bateau, Glenn dans ses studios d’enregistrement. Novecento a tout abandonné pour la musique. C’est elle qui domine tout, la folie se ressent ici : comment peut-on abandonner tous ses désirs pour n’en vivre qu’un seul, jouer du piano ?

 

« Moi qui n’avais pas été capable de descendre de ce bateau, pour me sauver moi-même, je suis descendu de ma vie. Marche après marche. Et chaque marche était un désir. À chaque pas, un désir auquel je disais adieu. […] J’ai désarmé le malheur. J’ai désenfilé ma vie de mes désirs. Si tu pouvais remonter ma route, tu les y trouverais, les uns après les autres, ensorcelés, immobiles, arrêtés là pour toujours, jalonnant le parcours de cet étrange voyage […]. »

 

Vivre sur un bateau, vivre avec son piano. Il n’existe rien d’autre pour Novecento, la vie sur terre il la voit à travers les histoires des passagers, à travers eux il visite Paris, il sait parler de n’importe quel monument, de l’odeur des rues, comme s’il y avait été. Il semble fou, il est un génie ; Glenn Gloud, lui, a quitté la scène définitivement, se consacrant à des enregistrements studio, solitaire et inconnu. Dans une biographie de Glenn Gloud, est écrit ceci : « […] sa vie s'est pliée en deux comme une lettre après qu'on l'a lue, s'est condamnée elle-même à la solitude comme on allait au désert, s'est abandonnée à l'extase. » Novecento est pareil : il est solitaire car personne ne peut le comprendre, personne ne peut savoir pourquoi il ne descendra jamais sur la terre ferme. La seule extase qu’il ressent c’est le bonheur d’un son, d’une note, d’une touche. Sa seule folie, c’est d’être fou de la musique.

 

 

Margaux, 1ère année Éd.-Lib.

 

 

 

Lire aussi l'article de Lola.

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19 décembre 2011 1 19 /12 /décembre /2011 07:00

Carlos Salem Aller simple

 

 

 

 

Carlos SALEM

Aller simple

Camino de ida

Traduit de l'espagnol

par Danielle Schramm

Actes Sud, Babel Noir, 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Notes biographiques : voir les autres fiches sur Carlos Salem ou le  site des éditions Actes Sud

 

 

 

 

 

 

 

Résumé

 

Octavio et Dorita, le tyran qui lui tient lieu de femme, sont en vacances au Maroc lorsque Dorita meurt subitement dans leur chambre d'hôtel. Libéré du poids de ses reproches mais inquiet à l'idée qu'on puisse le soupçonner de l'avoir tuée, il descend se calmer au bar de l'hôtel.

 

Là, il rencontre Soldati, un Argentin mi-homme d'affaires mi-révolutionnaire, qui l'entraîne dans une folle soirée dans les palaces de Marrakech. Après avoir dépouillé un espion bolivien de sa veste (et par la même occasion de son portefeuille et de son agenda électronique) les deux compères s'invitent dans un palace, puis dans un bordel luxueux. C'est là que pour la première fois Octavio se rend compte que depuis la mort de sa femme son pénis a grossi jusqu'à atteindre une taille relativement impressionnante, première étape de sa transformation en un homme nouveau.

 

De retour à l'hôtel pour récupérer le corps de sa femme, Octavio met le feu au bâtiment pendant que Soldati constate que le cadavre a disparu, et qu'ils sont poursuivi par l'espion bolivien (et ses acolytes très armés) qui aimeraient bien récupérer son agenda électronique top secret.

 

C'est le point de départ d'un aller sans retour, d'un voyage à travers tout le Maroc jusqu'à l'Espagne et finalement Madrid, pendant lequel Octavio va rencontrer des personnages tous plus loufoques et étonnants les uns que les autres, et se redécouvrir.

 

Un vieux hippy qui se trouve être Carlos Gardel (que l'on croyait mort depuis une cinquantaine d'années) et qui veut tuer Julio Iglesias pour avoir massacré ses tangos ; une belle jeune femme dont il tombe amoureux ; un nuage qui le suit pour qu'il n'oublie pas de retrouver le corps de sa femme ; un réalisateur qui tourne sans pellicule et sa troupe d'acteurs vieillissants ; un futur prix Nobel de littérature qui n'a jamais rien écrit ; une prostituée nommée comme son amour d'enfance et qu'il traite en princesse le temps d'une nuit madrilène. Tels sont les personnages qu'Octavio rencontre lors de son périple, sans oublier l'espion bolivien qui met un acharnement certain à retrouver son agenda électronique et à faire passer l'arme à gauche aux inconscients qui l'ont dépouillé.

 

 

 

Pourquoi lire Aller simple ?

 

Au fil du texte, on observe un homme qui s'est ignoré toute sa vie et qui se redécouvre, qui prend conscience que ce sont ses choix et pas la fatalité qui ont fait de lui un fonctionnaire minable marié à une femme qu'il exècre et qui le domine au point de l'écraser. C'est en faisant des choix qu'Octavio se reconstruit, se transforme. Son voyage n'est pas que géographique, il est aussi intérieur, et chaque kilomètre qu'il parcourt l'éloigne un peu plus de son ancienne personnalité.

 

 

 

L'extrait

 

« – Moi aussi, j'ai longtemps été triste. Ça ne m'a servi à rien. Longtemps après, j'ai découvert que tous les chemins qu'on prend sont sans retour...

 

– Jusqu'où ? demanda-t-il en caressant Jorge Luis qui ronronnait.

 

– C'est ce qui compte le moins, répondis-je. L'important c'est d'aller, de faire, de rire, de pleurer, de vivre. Ce sont des verbes, de l'action. Si tu te trompes, tant pis. Mais si tu ne décides pas par toi-même, la chance, bonne ou mauvaise, te sera toujours étrangère. Tu comprends ? On ne peut pas vivre en accusant toujours les autres de son malheur, parce qu'être malheureux, c'est aussi une choix, mais un choix de merde.

 

[...]

 

– Et quand est-ce que vous avez appris tout ça ?

 

– Il y a quelques jours. Mais je pense qu'au fond, je m'en suis toujours douté.

 

L'enfant caressa le chat, se releva et me regarda avec rancœur :

 

– Et pendant toutes ces années, tu m'as laissé souffrir comme un imbécile ? Tu es un sale type, Octavio !

 

Il m'envoya une giclée de sable dans la figure, ce qui fit que je ne pus voir la sienne. Mais c'était inutile. Quand mes yeux se décillèrent, il était déjà loin. Il se retourna et me cria :

 

– Ne nous raconte plus de bobards, tu n'a jamais bien joué du piano et Gracita en aimait un autre ! Minable ! »

 

Ce dialogue a lieu alors qu'Octavio arrive au bout de son voyage. Il est à Melilla, sur le point de partir pour Madrid et se retrouve sur la plage avec un pétard et son chat. C'est pour moi le moment le plus important du roman parce qu'il met en lumière sa responsabilité dans le fait d'avoir été misérable si longtemps, et du coup l'hypocrisie qu'il y a à sortir des phrases aussi vraies, les phrases d'un homme neuf, et en même temps à reconnaître qu'il a toujours su qu'il ne tenait qu'à lui de ne pas être un minable.

 

Les dernières paroles du petit garçon déconstruisent également le mythe d'un Octavio qui était promis à une grande carrière d'instrumentiste si son père avait pu lui acheter un piano, qui portait déjà dans son enfance les germes d'un homme exceptionnel qui se révèle aujourd'hui, une fois débarrassé de sa femme castratrice et de son habit de petit fonctionnaire. On nous laisse le choix de décider si ce nouvel Octavio est construit sur une escroquerie, rien n'est tranché, l'enfant aurait juste pu chercher une raison de plus d'en vouloir à celui qui a laissé mourir ses rêves pendant tant d'années.

 

 

Conclusion

 

Aller simple a beau être en permanence à la limite du grand n'importe quoi, on ne peut que se laisser captiver par le texte de Salem, la force qu'il dégage et les bulles de poésie qui le jalonnent. Le livre est improbable, truffé de références (le chat d'Octavio s'appelle Jorge Luis, comme Borges) et délicieusement prenant. Pas vraiment un polar, il en a pourtant l'efficacité tranchante, la brutalité de la langue, le réalisme des descriptions. Les amateurs de roman policier apprécieront, les autres aussi.

 

 

Lisa, 2e année Bib.-Méd.-Pat.

 

 

Carlos SALEM sur LITTEXPRESS

 

Carlos Salem Aller simple

 

 

 

 

Article de Justine sur Aller simple.

 

 

 

 

 

 

 

Carlos Salem Nager sans se mouiller

 

 

 

 

 

 Articles de Clémence et d'E. A. sur Nager sans se mouiller

 

 

 

 

 

 

 

Carlos Salem

Rencontre avec Carlos SALEM (1)

 

 

Rencontre avec Carlos Salem (suite).

 

 

 

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Published by littexpress - dans polar - thriller
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18 décembre 2011 7 18 /12 /décembre /2011 07:00

Librairie Mollat

2 décembre 2011

autour de son livre

Vice et Versailles

Alain-Baraton-Vice-et-Versailles.jpg

 

Quatrième de couverture


« Au palais des monarques, le drame est roi : assassinats, forfaits en tous genres, règlements de comptes, empoisonnements, attentats, disparitions, duels, vols et complots hantent le domaine. Versailles, c'est la grande boutique des horreurs. Attention toutefois, l'histoire, dans la demeure de Louis XIV, a le goût du classicisme et de la bonne mesure : pas de chiens écrasés en costume d'époque, mais des machinations machiavéliques et implacables comme des tragédies grecques, des meurtres, sanglants et atroces, mais qui ne laissent pas de taches, des mystères, épais comme le velours des tentures et qui n'ont jamais été élucidés. Le palais du Roi-Soleil a aussi une part d'ombre, méconnue : plongeons en frissonnant dans son éclatante obscurité. »

Jardinier en chef du Grand Trianon et du Grand Parc de Versailles depuis 35 ans, Alain Baraton était dans les salons Mollat le 02 décembre dernier pour présenter son livre Vice et Versailles. Le jardinier, qui est aussi chroniqueur sur France Inter, a d’emblée donné le ton de la conférence en déclarant vouloir parler des « méfaits de façon drolatique ». Et c’est en effet avec humour qu’Alain Baraton nous a dévoilé, pendant un peu moins d’une heure, la face obscure de ce qu’il appelle ( non sans affection) « le musée des horreurs ».



« Le diable était partout » ; voilà comment Baraton décrit ce qu’était Versailles avant qu’on y construise le château, et pour cause. Le jardinier nous livre un portrait peu amène de l’endroit, bien différent du site superbe qu’on connaît aujourd’hui, posant ainsi la première pierre d'un édifice de démythification.

 À l’époque, Versailles n’est qu’un « marais puant », assailli par les brigands car elle est la première ville entre Paris et la route de Bretagne, sur laquelle passent les marchands chargés de biens ou de monnaie. Le brigandage y est tel, raconte Alain Baraton, que le Parlement de Paris est obligé de lever une armée pour y mettre un terme.

Voilà déjà qui n’est guère engageant. Mais Alain Baraton renchérit, nous apprenant que « l’origine de Versailles commence  dans le sang ». En effet, le premier propriétaire de Versailles, Martial de Loménie, financier du roi est massacré avec toute sa famille durant la Saint Barthélémy, sur ordre de la reine, cela pour permettre à Gondi, son favori, de récupérer les terres que Loménie refusait de lui céder.

Plus tard, le terrain est racheté à Gondi par Louis XIII, qui y bâtit son pavillon de chasse appelé par ses contemporains « Le château de Cartes ». Comme il parle de Louis XIII, Alain Baraton en profite, avec le mordant qui lui est propre, pour « tacler » les historiens officiels (« quantité d’historiens me sautent dessus ») en affirmant que Louis XIV ne serait pas le fils de Louis XIII, mais celui de Mazarin. Un château sorti de la fange et un roi qui serait un bâtard, voilà déjà qui ternit le lustre du château.

Alain  Baraton poursuit sur sa lancée dévoilant la réalité sur la construction du château en s’attaquant une fois de plus à la version livrée par les historiens qui prétendent que le chantier n’aurait fait que peu de morts. « Une centaine seulement, une centaine ce n’est déjà pas mal », raille l’auteur. Aux chiffres donnés par les historiens, Baraton oppose les siens, terribles : 200 morts pour construire la pièce d’eau des Suisses et 2200 pour creuser le Canal de l’Eure. Le jardinier cite Madame de Sévigné qui décrit le « nombre prodigieux de morts », racontant que chaque matin, des charrettes emmenaient les ouvriers morts dans la nuit pour que leurs remplaçants ne les voient pas et ne sachent pas ce qui se passait sur le chantier. « Rien ne doit venir entacher le prestige du roi, explique Baraton, rien ne doit venir  mettre un terme à ce grand dessein que le roi veut pour la France ». Mais « Versailles est un château, Versailles est un jardin, Versailles est aussi un charnier », assène-t-il.

Le jardinier revient alors sur son impression, alors qu’en compagnie de sa famille il visite le site pour la première fois. Alors que le lieu suscite généralement l’émerveillement ou du moins l’admiration, Baraton raconte avoir été « horrifié lorsqu’il a découvert Versailles, horrifié des statues qui sont superbes mais ne représentent que la misère : un amant tenant sa compagne morte dans ses bras se plonge un couteau dans la poitrine, plus loin Lachoon et ses fils se font démembrer par une pieuvre, que dire de cette déesse grecque qui se fait mordre le sein par une vipère… ». « Et dans le château, spectacle identique » ajoute-t-il, citant notamment la Galerie des Batailles, qui représente des scènes particulièrement sanglantes, ou encore la Galerie des Glaces où Louis XIV est représenté piétinant un noir (promotion de l’esclavage) et une vieille femme (censée représenter les sorcières). Aussi, lorsqu’il l’a découverte, Versailles était-il pour lui « le musée des horreurs ».

Musées des horreurs dont Alain Baraton n’a pas fini de nous livrer les secrets. En effet, après en avoir décrit la genèse, il s’attache à nous révéler les événements terribles qui s’y sont produits et que l’Histoire aborde peu. Alain Baraton se dit d’ailleurs choqué de cette sorte de « déni » : « À Versailles, tout est beau tout est extraordinaire ; mais pas du tout » ; « il y a encore une part d’ombre, des choses qui font débat et desquelles on hésite à parler ». Bien qu’aimant profondément ce lieu où il travaille depuis plus de trente-cinq ans, l’auteur s’attache alors à nous livrer plusieurs faits qui tissent la part sombre de son histoire. Il y a, bien sûr, l’obscure période des poisons, durant laquelle les membres de la Cour redoutaient tant de se faire empoisonner qu’ils avaient leur propre vaisselle, nominative, et leurs propres valets, etc. Cette paranoïa est d’ailleurs à l’origine du verre à pied, inventé pour que les valets ne puissent pas glisser du poison tout en servant (Alain Baraton nous gratifie d’une démonstration ayant un verre à pied posé devant lui au moment de la conférence).  Mais pour montrer la cruauté de la Cour et contrecarrer la vision idyllique que beaucoup se font de Versailles, Baraton choisit de narrer des événements précis et en revient encore une fois aux anonymes qui ont bâti le château. Ainsi, un vieillard qui se plaint de la dureté des travaux sur le passage du roi se fait couper la langue et est envoyé aux galères. Quant aux superbes miroirs que l’on admire dans la galerie des glaces, ils ont causé la mort de tous ceux qui les ont fabriqués, car « les malheureux qui fabriquent les glaces respirent des vapeurs de mercure […] ; lorsque la galerie des glaces est inaugurée, plus aucun miroitier n’est vivant » ; « on ne voulait pas que le peuple sache qu’il y avait des morts derrière les miroirs », on voulait garder le secret, les miroitiers bénéficiaient pour cela de nombreux avantages : payés très chers, ils étaient aussi exemptés d’impôts. « Quand vous vous regardez dans la galerie des glaces dites vous bien que les gens qui ont construit les miroirs sont morts dans des conditions épouvantables », achève Baraton. Des faits « qui glacent le sang » comme il le dit lui-même.

A l’animateur de la conférence qui lui dit le trouver assez sévère au sujet de Versailles, ou plutôt « de la manière dont est conduite Versailles », Baraton donne la raison de son intransigeance. Il trouve « profondément injuste » que Versailles rende hommage aux mécènes qui ont aidé à sa restauration et à son entretien – par de nombreuses plaques bien en évidence dans l’entrée des visiteurs – mais qu’aucune n’honore la mémoire de ceux qui sont morts pour la construire, car « si Versailles est la demeure des rois elle n’a pas été construite par les rois, mais pour les rois et par des artisans, des ouvriers, et des manœuvres qui mériteraient d’avoir simplement et anonymement une plaque qui rappelle leur sacrifice ».



C’est donc semble-t-il dans un souci de justice, de vérité que Alain Baraton dévoile dans son Livre Vice et Versailles la face obscure de ce lieu qu’il aime tant, et c’est peut être avant tout parce qu’il aime ce lieu qu’il peut le faire. Les vérités qu’il livre peuvent être déplaisantes car il est vrai qu’elles entachent un mythe et que comme le dit Baraton avec un certain humour « Versailles est un symbole pour les Français », symbole auquel « il ne faut pas toucher ». J’ai moi-même un attachement particulier pour le château de Versailles, je m’étais rendue à cette conférence surtout en quête d’anecdotes historiques (le sous titre un peu « racoleur » n’y était sans doute pas étranger), j’en suis ressortie pensive. On peut trouver que Baraton exagère, mais il vrai que lorsqu’on parcourt le château, on n’a guère à l’esprit la part de souffrance qui a contribué à sa construction.  Il apparaît en tout cas que Versailles et son histoire ont deux visages, comme les miroirs de  la galerie des glaces cachent une vérité glaçante derrière leur magnificence. Cette ambivalence, cette idée de visage caché et d’inversion est d’ailleurs bien rendue par le titre choisi par Baraton. Aussi pour réellement nous approprier ce lieu, ce symbole éminent de notre histoire dans toute son entièreté sans doute, faut-il que nous connaissions et acceptions sa part d’ombre…


Ludivine, AS Bib.

 

 

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Published by ludivine - dans EVENEMENTS
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