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10 septembre 2011 6 10 /09 /septembre /2011 07:00

 Christian-Oster-Rouler.gif



La Machine à lire vous propose de rencontrer Christian Oster autour de son dernier roman, Rouler, paru aux éditions de l’Olivier.


Jeudi 15 septembre
18 h 30


« J’ai pris le volant un jour d’été, à treize heures trente. »


« On ne sait pas grand-chose des raisons qui poussent le narrateur à quitter Paris et à rouler en direction de Marseille, ville qui s’est imposée à lui comme un mot plus que comme une destination. Le seul besoin de fuir ? Ce serait trop simple. N’a-t-il pas plutôt l’intuition que c’est justement en s’en remettant au hasard que la vie peut enfin apporter du neuf ? »


« La géographie n’a jamais été mon fort », apprendrons-nous plus loin. Avec ce road novel d’un genre très particulier, Christian Oster signe l’un de ses plus beaux romans.


La rencontre sera animée par Vincent Lafaille.

 

La Machine à Lire
8, place du Parlement

Bordeaux

Tram ligne C

arrêt Place de la Bourse

 


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9 septembre 2011 5 09 /09 /septembre /2011 07:00

Le-livre-sans-nom.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ANONYME
Le Livre sans nom
 

Traduit de l'anglais

par Diniz Galhos

éditions Sonatine, 2010

Livre de poche, 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les origines du livre

Le Livre sans nom est un livre publié en 2010 par les éditions Sonatine, à l'origine paru sur Internet durant l'année 2007. L'auteur est resté anonyme même aujourd'hui et, au fur et à mesure du succès de sa trilogie (Livre sans nom, Œil de la lune et Cimetière du Diable), a gagné le surnom de « Bourbon Kid » (le nom de son « héros »). Il a expliqué récemment les origines de l'œuvre dans une interview par e-mail. Au début, aucun éditeur ne voulait le publier, à cause de sa volonté de rester anonyme et du genre de l'histoire qui ne correspondait à aucun autre, d'où sa diffusion sur Internet, sur le site  lulu.com. Le livre a ensuite été vendu en ligne et par le bouche-à-oreille publié en anglais sous le titre de Book with no name par Michael O'Mara Books Ltd et finalement en France en 2010.

Dans une interview, Bourbon Kid lève le voile sur de nombreux mystères. Le refus d'un pseudonyme, tout simplement pour coller à l'histoire qui parle d'un livre sans nom à l'auteur anonyme, créant ainsi un effet d'abyme. Il avoue aussi être un grand cinéphile, révélation peu étonnante car le livre est truffé de références populaires, que ce soit dans les discours des personnages ou leur attitude.



Le livre

Histoire

L'histoire se déroule à Santa Mondega, une ville d'Amérique du Sud complètement coupée du reste du monde ; à l'instar de  Sin City, c'est la ville de tout les péchés, la mafia locale y est impitoyable, ses habitants sont tous des criminels, c'est le lieu de rendez-vous de tout les plus grands chasseurs de primes et tueurs du monde et certaines rumeurs parleraient même de créatures démoniaques.

Un peu à la façon de Pulp Fiction, le récit conte l'histoire d'une multitude de personnages dont les destins vont se croiser ,voire se « heurter » car comme l’indique « The Booklist » sur le quatrième de couverture : « Plus on avance dans le livre et plus une angoisse nous étreint : y aura-t-il assez de survivants dans l'histoire pour qu'on ait le plaisir de lire une suite ? ». On fait donc la connaissance de Sanchez, le barman bourru, de Bourbon Kid, le sérial killer à la réputation démoniaque, Kyle et Peto les moines karatékas, Jefe le chasseur de prime mexicain, El Santino, le parrain local, Dante et Kacy, le couple de voyous, Miles Jensen, le policier du paranormal et bien d'autres comme un sosie d'Elvis Presley tueur à gages.

C'est dans ce bouillon de personnages qu'apparaît l'intrigue, l'enquête concernant le Bourbon Kid et une pierre précieuse à la valeur inestimable, « l'Œil de la Lune » que tout le monde veut s'approprier car elle aurait en plus des pouvoirs magiques. Pendant ce temps une jeune femme se réveille de cinq ans de coma et découvre que le Bourbon Kid a essayé de la tuer.



Analyse

La publication du livre se heurtait au problème du style ; en effet, en lisant le premier chapitre, on jurerait avoir affaire à un western ; tous les éléments du genre sont réunis : le Tapioca est un bar miteux tenu par Sanchez, un barman patibulaire ; il n'y a pas beaucoup de règles dans ce bar, à part l'obligation de fumer et d'être armé. Un étranger fait son entrée et attire l'attention de Ringo, une raclure mal rasée, qui menace tout de suite l'étranger avec son revolver. L'étranger nullement intimidé commande un bourbon, le boit... et, d'après ce qu'on apprend quelques chapitres plus loin, massacre tout le monde dans une rage quasi schizophrène. Ce n'est que l'apparition d'une voiture et de Miles Jensen, inspecteur dans le paranormal, qui nous replace dans le roman policier du XXIe siècle pour enfin finir dans le roman fantastique avec sa fournée de vampires, épouvantails, légendes religieuses comme le Graal, la Sainte Croix et plusieurs immortels.

La force du livre est de relier tous ces éléments entre eux. A priori, on se demande comment tous les personnages peuvent cohabiter dans une histoire cohérente. Réponse : il suffit que cette histoire parte dans tous les sens. Cependant, même si elle est tirée par les cheveux, on ne peut pas s'empêcher de lire la suite. Chaque chapitre ou presque se termine par ce qu'on pourrait appeler dans la fiction un cliffhanger, (littéralement « suspendu à une falaise ») une situation où le héros est sans le savoir confronté à un grand danger : « c'est à ce moment-là que quelqu'un fracassa la porte et se rua dans sa direction » ou bien une phrase annonçant que l'action va bientôt arriver comme « Ce qui se passa cette nuit restera gravé à jamais dans l'histoire de Santa Mondega ». Le livre finit d'ailleurs sur une touche d' « à suivre... » avec les paroles du Bourbon Kid. Il m'est même arrivé à la lecture des premières lignes d'un chapitre d'être accroché et de ne pas pouvoir reposer le livre.

Le style d'écriture de Bourbon Kid est très accrocheur car il utilise  un langage très familier.

Despérado, The Ring, Pulp Fiction, Kill Bill, Indiana Jones, True Romance, Star Wars, Buffy contre les vampires, Terminator, les codes des films de western, des films de karaté, autant de références culturelles que s'approprie « Bourbon Kid » pour farcir son livre. Il ne se veut pas sérieux mais complètement décalé, parodique. Le Livre sans nom tourne en dérision ses références mais en même temps leur rend hommage ; l'un des plus grands plaisirs pour le lecteur est ainsi de s'amuser à retrouver et reconnaître ses références. « Vous désespérez de trouver un équivalent littéraire aux films de Quentin Tarantino, de John Carpenter, de Robert Rodriguez ? Lisez le Livre sans nom. À vos risques et périls. », lit-on au dos du livre. En effet, on peut comparer le livre aux œuvres de ces réalisateurs car tout est très exagéré, les personnages sortent une cigarette et l'attrapent au vol avec leurs lèvres, les armes sortent de leur holster pour n'importe quelle occasion et les cadavres sont cloués au plafond ou coincés dans le ventilateur.

« Juste au-dessus de la mare de sang se trouvait un ventilateur.[...] Il tournait très lentement en partie parce qu'il n'allait jamais bien vite, mais aussi parce que, en l'occurrence, le cadavre de Rodéo Rex y avait été attaché » (chapitre 47).

En conclusion, c'est un livre sur lequel (comme l'espérait l'auteur) je me suis jeté aveuglément et que je prends toujours plaisir à relire, la fin réussit le pari d'être encore plus déroutante que le reste du livre et j'attends avec impatience la parution du troisième volet en France.


Alexis, 1ère année Bib.-Méd. 2010-2011

 

 

 

 

 

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8 septembre 2011 4 08 /09 /septembre /2011 07:00

Ueda Akinari Contes de pluie et de lune







UEDA AKINARI
上田秋成
Contes de pluie et de lune
雨月物語

traduit, présenté et annoté

par René Sieffert
Éditions Gallimard

L'Imaginaire, 2009

Collection Connaissance de l’orient, 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

akinari.jpgL’auteur

« Conteur délicat et savant philologue, moraliste misanthrope et pessimiste, critique mordant mais lucide jusque dans ses haines, homme de lettres dont la passion de l'écrit fut l'unique raison de vivre, Ueda Akinari est, sans conteste, la figure la plus attachante et l'écrivain le plus authentique de la littérature japonaise du XVIIIe siècle. » René Sieffert, traducteur de l’ouvrage

 

 

Akinari est né en 1734 dans le quartier des plaisirs d’Ōsaka (大阪市) d’une courtisane et d’un père inconnu. Sa mère l’abandonne alors qu’il est âgé de quatre ans ; il est alors recueilli par un riche marchand qui l’éduque de manière à ce qu’il devienne son héritier. Par chance, il eut une éducation et une enfance insouciante et volage, digne d’un jeune bourgeois. Mais en grandissant, il s’ennuie de toute cette oisiveté et préfère se plonger dans les grands livres classiques japonais et chinois, tout en écrivant des haikai (genre de poèmes courts qui apparaît au IXe siècle et qui atteint son apogée au XVIIe, très à la mode chez les gens aisés).

En 1766, il fait la rencontre du philologue Katō Umaki qui devint son maître et son ami, et qui eut une influence considérable sur son œuvre.

Il étudie les poèmes archaïques, notamment  l’anthologie intitulée Man.yō-shū (万葉集), l’Ise-monogatari (伊勢物語, les célèbres Contes d’Ise), ainsi que le Genji-monogatari, (源氏物語, le fameux Dit du genji, qui l’a beaucoup marqué). Ces diverses influences de la littérature traditionnelle orientale lui inspirent un nouveau style d’écriture et lui permettent d’écrire (ou du moins, d’ébaucher) en 1768 les Contes de pluie et de lune, recueil qui ne paraîtra qu’en 1776.

Toutefois, cette destinée toute tracée d’écrivain-poète est bouleversée par le décès de son père adoptif en 1761 ; Akinari doit reprendre, sans enthousiasme, les affaires de ce dernier jusqu’à ce que, dix ans plus tard, un incendie ravage le commerce prospère de tissus et d’huile et qu’Akinari se retrouve ruiné. Il exerce alors en tant que médecin pendant quatorze ans et garde pour divertissement personnel ses travaux littéraires.

En 1793, il décide de se remettre à la littérature, et part s’établir à Kyōto (京都市). Les dernières années de sa vie seront très rudes : il perdra sa femme, sera constamment en manque d’argent, perdra un œil et se découragera (en jetant certains de ses manuscrits) mais continuera d’écrire jusqu’à sa mort en juillet 1809.

Ueda Akinari a inventé un genre romanesque nouveau le yomihon (読本), c’est-à-dire « livre de lecture », au style très fluide qui préfigure les grands écrivains japonais du XXe.

Ueda-Akinari-Ugetsu-Monogatari.jpg

Le recueil

L’ouvrage d’Akinari intitulé en japonais Ugetsu Monogatari (雨月物語) peut être traduit comme le « Dit de pluie et de lune ».

Le monogatari (物語) donc le « dit », se définit comme un conte ou un dit, souvent d’origine populaire. Par ugetsu (雨月), signifiant « pluie et lune », Akinari fait allusion à un temps très particulier dans la culture japonaise : quand la pluie cesse et que le calme revient, à l’instant où la lune se couvre d’une brume, naît une ambiance idéale pour les apparitions de spectres ou de démons. Mais précisons que dans cet ouvrage, et plus généralement dans les légendes orientales, les spectres ne sont pas forcément mauvais, bien au contraire ; ils apparaissent souvent pour raconter leur histoire, l’exorciser avant de disparaître brutalement.

Les neuf nouvelles recueillies dans cet ouvrage parlent toutes de spectres prenant l’allure de personnes humaines :

  • le fantôme d’un empereur mort en exil désireux d’expliquer son envie de vengeance ;
  • le fantôme d’un homme tellement fidèle en amitié qu’empêché de se rendre à un rendez-vous avec son frère symbolique, il se suicide pour le rejoindre ;
  • le fantôme d’une pauvre femme qui attendait le retour de son époux parti en ville pour faire fortune ;
  • l’âme d’un moine transférée dans le corps d’un poisson ;
  • des fantômes en train de discuter de littérature qui invitent un moine-poète à leur banquet ;
  • le démon d’une femme jalouse qui pourchassait son mari infidèle et sa concubine ;
  • un serpent caché sous la forme d’une femme séduisante pour conquérir un jeune homme ;
  • le démon d’un abbé qui mangea le cadavre de son bien-aimé ;
  • l’esprit de l’or.




« Shiramine »

Dans ce conte, on sent la formation philologique d'Akunari.

C’est une nouvelle très difficile pour un Occidental puisqu’elle fait allusion à de nombreux événements historiques comme les batailles entre clans pendant le XIIe siècle. Notamment entre les Taira et les Minamoto.

Un moine effectue un pèlerinage à travers les provinces du Japon. Le soir tombé, il s’endort près de la tombe d’un empereur mort en exil appelé Sutoku. Celui-ci est enterré dans le mausolée de Shiramine. Suivant la légende japonaise, cet empereur maudit avait tenté de renverser son frère du pouvoir après avoir été évincé du trône par son propre père ; ayant échoué, il fut contraint à l’exil. Mort loin de tous, il se transforma en démon des montagnes. Le moine, après avoir été effrayé par cette apparition, entame avec l’empereur déchu une conversation autour du fonctionnement du pouvoir impérial ; le conte oppose la vision emplie de rage du prince, à celle du moine, pleine de sagesse.

Il se réveille au petit matin.



« Le rendez-vous aux chrysanthèmes »

Ce conte est considéré au Japon comme le chef-d’œuvre d’Akinari, empli de poésie, faisant l’éloge du dévouement et de la loyauté, principes issus des codes d’honneur des samouraïs. L’histoire est particulièrement belle ; il s’agit d’ailleurs d’une transposition quasi littérale d’un poème chinois du XVIe siècle.

Hasabe Samon, un intellectuel, rend visite à un ami hébergeant un guerrier très souffrant. Samon veut le soigner et devient très proche du soldat puisqu’il lui rend visite tous les jours pour discuter de sujets divers. Des liens fraternels se tissent et le guerrier guérit peu à peu. Quand il est totalement remis et doit donc repartir, ils échangent tous les deux un serment de fraternité, se donnant rendez-vous l’année suivante à une date bien précise chez Samon.

« Mon frère, gardez-vous de manquer ce jour-là. J’aurai préparé un rameau de chrysanthème avec du sake léger, et je vous attendrai. » (p. 46).

L’année suivante, le jour dit, le guerrier n’est pas à l’heure ; la mère du triste Samon le console avec une phrase pleine de beauté et de douceur :

 

« Si l’automne n’est pas dans le cœur de l’homme, la splendeur des couleurs du chrysanthème ne dure-t-elle que ce jour ? Pourvu qu’il revienne sincère, le ciel eût-il tourné aux bourrasques de l’hiver, qu’aurais-tu à lui reprocher ? » (p. 47).

Nous apprenons à la fin du récit, qu’Akana est retenu enfermé par un certain Tsunehisa à cause d’un conflit ; il s’est donc tué pour être présent au rendez-vous.



« La maison dans les roseaux »

Katsushirō abandonne sa femme dévouée Miyagi pendant quelque temps pour aller faire fortune à Kyōto en vendant des soieries. Il décide de rentrer chez lui à la fin de l’automne mais il apprend qu’une guerre a éclaté dans son village d’origine et ne peut rejoindre sa femme à cause des barrages. Il décide néanmoins de forcer les barrières mais se fait agresser et dépouiller. À moitié mort, il est recueilli par un homme du nom de Kodama Kihei (Kodama 木霊, littéralement « esprit de l’arbre ») ; son attente dure sept ans. Quand il revient enfin chez lui, sa femme l’attend toujours, les retrouvailles sont très émouvantes et notre héros s’endort paisiblement.

Mais le lendemain sa femme a disparu ; elle n’était en fait que le fantôme de la morte. Un vieillard voisin lui explique : « Nul doute que l’esprit de votre sage épouse ne soit revenu pour vous faire entendre son mal d’amour » (p. 68).

Cette histoire est reprise par le cinéaste Kenji Mizoguchi dans son film Les contes de la lune vague après la pluie, qui réinterpréte deux nouvelles du recueil d’Akinari. La seconde est la suivante :



« L’impure passion d’un serpent »

Cette nouvelle évoque le pouvoir d’une femme-serpent, personnage issu d’une vieille légende chinoise : un serpent blanc se changeant en femme pour séduire un jeune homme. Ici, le jeune homme est un intellectuel en conflit avec sa famille, Toyoo, qui tombe tout de suite sous le charme lors de cette rencontre fortuite.

C’est le conte le plus long du recueil, il y a de nombreux retournements de situation. Le jeune homme tombe amoureux mais se rend compte avec horreur que c’est une femme-serpent (apparence d’une femme mais esprit maléfique), il la fuit avant qu’elle le retrouve et lui prouve qu’elle n’est pas une âme malfaisante. Il s’abandonne à nouveau à l’amour, mais sa joie est de courte durée puisqu’un vieux moine lui révèle la véritable identité de cette femme et comment tuer le serpent qui contrôle son enveloppe charnelle.



Le film Les contes de la lune vague après la pluie
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Dans le film, l’histoire est différente ; Genjuro est un potier qui vit dans un petit village de campagne nommé Ōmi.

Sans le sou, il décide de partir vendre sa production dans une grande ville, laissant sa femme et son fils. Quand Genjuro revient à Omi, il a gagné beaucoup d'argent. Mais il souhaite augmenter ses profits et repart pour la ville. C’est au marché, alors qu’il vend sa poterie, qu’il tombe amoureux de dame Wakasa. Il passe beaucoup de temps avec elle dans sa vaste demeure goûtant aux joies des amours nouvelles, oubliant sa famille qui l’attend. Mais le bonheur est de courte durée puisqu’un prêtre avertit Genjuro que la femme qu'il aime n’est autre qu’un fantôme et que son âme est manipulée par des esprits malfaisants ; il arrive à se sortir des griffes de Wakasa et rentre à son village après avoir laissé durant plusieurs années sa femme et son enfant dans la plus grande misère… La fin du film reprend la triste conclusion de la nouvelle « La maison dans les roseaux ».



« Carpes telles qu’en songe… »

C’est une nouvelle plus légère ; il n’est pas question de spectres morts de chagrin, désireux de vengeance ou fidèles au point de se suicider. L’histoire inculque le respect de la nature et des animaux.

Elle relate l’aventure du moine Kōgi qui,

« concentrant son esprit sur une peinture, (…) s’était laissé à s’assoupir, et voilà qu’en songe, il pénétrait dans l’onde et s’ébattait en compagnie des poissons, grands et petits. Sitôt revenu à lui, il les peignit tels qu’il les avait vus, fixa la peinture au mur et s’exclama "Carpes telles qu’en songe !" ».

Quelques jours plus tard, il tombe malade et est rapidement considéré comme mort. Pendant ce coma, le moine s’est métamorphosé en poisson, il se fait pêcher par un paroissien nommé Banshi puis couper en rondelles par le cuisinier. C’est à ce moment que le moine reprend vie. Akinari en conclut philosophiquement qu’il ne faut pas s’attaquer à un disciple de Bouddha.



« Buppōsō »

Ce titre fait référence à un oiseau qui niche dans les lieux les plus purs du Japon. Ce nom, Buppōsō (仏法僧,) réunit en japonais les mots « Bouddha », « loi », « moine ». Ainsi, le moine Muzen qui passe la nuit à prier devant le mausolée de Kōbō-daishi entend l’oiseau avant qu’un cortège ne débarque ; celui du prince Hidetsugu mort en 1595, dans un suicide collectif. Le moine, terrifié, est néanmoins invité par les spectres à festoyer et à parler de poésie, celui-ci ayant déclamé avant leur apparition un haikai de sa composition qui n’a pas échappé aux oreilles des fantômes.

Ce conte est, comme celui des carpes, très court et très simple. Le personnage principal se réveille à l’aube. Est-ce un rêve ou la réalité ? Redescendant en ville avec son disciple, pensant être totalement fous , ils se « soignent par les potions et les seringues » (p. 93).



Nous terminerons par un conte très intense à la limite de l’effrayant :

« Le chaudron de Kibitsu »

Ce conte est très étonnant pour un auteur du XVIIIe ; suspens et frissons s’y mêlent. Le sujet est cependant très simple puisqu’il parle de la jalousie d’une femme, Isora, dévouée à son mari Shōtarō qui la quitte pour une courtisane nommée Sode. Isora meurt de chagrin et devient un être démoniaque qui tue d’abord la courtisane (elle tombe malade et meurt) puis jette un maléfice à son mari infidèle. Chaque soir, son esprit rôde devant la maison de Shōtarō en poussant des cris terrifiants mais il ne peut entrer puisque Shōtarō a mis des talismans sur les portes. Prévenu par un sorcier, il doit attendre qaurante-deux jours avant de sortir de sa maison pour ne pas être tué. Mais évidemment, le quarante et unième jour au soir, il s’aventure hors de chez lui pensant que le maléfice est terminé… (p. 107).



Notre conclusion

Akinari emprunte beaucoup d’éléments aux textes classiques japonais et chinois qu’il a étudiés avec Katō Umaki. En Orient, l’utilisation d’éléments issus des grands classiques n’est pas considérée comme du plagiat mais comme une preuve de culture et de bon goût. C’est pour cela qu’il joue avec les codes littéraires soit en transposant littéralement les textes chinois, soit en adaptant des détails proprement japonais et en effaçant toute référence chinoise.

Il implique ses personnages dans des situations universelles : d’amour passionnel, de trahison (dans « Le chaudron de Kibitsu ») face à la fidélité dans « le rendez-vous aux chrysanthèmes ». Son point de vue est à la fois cynique, sur les péchés des êtres humains, mais également plein d’espoir, face aux qualités dont ils font parfois preuve. Le personnage récurrent dans ce recueil est le poète en pèlerinage sur les chemins de la délivrance :

  • à travers l’image du moine qui a su se libérer de la vie matérielle pour voyager au gré de sa fantaisie dans « Shiramine », ou « Buppōsō »,
  • mais également la figure du jeune homme, issu de la petite bourgeoisie, qui cherche à fuir sa famille, comme Shōtaro dans « Le chaudron de Kibitsu » ou Katsushirô dans « La maison dans les roseaux ».


Chaque conte a une atmosphère propre, une problématique différente mais il y a toujours une apparition surnaturelle, entre rêve et réalité, car, finalement, le doute reste entier pour certains contes. Bien souvent, le personnage principal se réveille après l’apparition. On retrouve cette tradition dans beaucoup de livres japonais et notamment dans un conte de Tanizaki Junichirō intitulé Le coupeur de roseaux, dans lequel un homme raconte son histoire et disparaît aussi furtivement qu’il est apparu, le personnage principal ne sachant s’il doit mettre cette vision sur le compte de l’alcool ou si l’esprit de son interlocuteur a, pendant quelques heures, repris vie pour exorciser son passé.

Ueda Akinari a mis des dizaines d’années pour écrire Les contes de pluie et de lune, ouvrage considéré comme un chef-d’œuvre de la littérature japonaise du XVIIIe. La poésie se mêlant au surnaturel rend les contes captivants ; le lecteur se laisse aisément imprégner de cette philosophie orientale et ancestrale.


Célia, AS éd.-lib. 2010-2011

 

 

EDA Akinari sur LITTEXPRESS


Ueda Akinari Contes de pluie et de lune-copie-1

 

 

 

 

 Articles de Marina et de Laureline sur Contes de pluie et de lune.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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7 septembre 2011 3 07 /09 /septembre /2011 07:00

Mathias-Enard-Parle-leur-de-batailles.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mathias ÉNARD
Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants
Actes Sud, 2010







 

 

 

 

 

 

 

Mathias Énard sur le site de son éditeur Actes Sud

« Né en 1972, Mathias Énard a étudié le persan et l’arabe et fait de longs séjours au Moyen-Orient. Il vit à Barcelone. Il a publié quatre romans chez Actes Sud : La Perfection du tir (2003, prix des Cinq continents de la francophonie ; Babel n° 903), Remonter l’Orénoque (2005), Zone (2008, prix Décembre 2008 et Livre Inter 2009) et Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (parution août 2010). »

 

Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants retrace un épisode historique et néanmoins méconnu de la vie de Michel-Ange. En 1506, l’artiste florentin, alors jeune et à l’orée d’une brillante carrière, est venu à Constantinople, suite à l’invitation du sultan Bayazid qui lui a commandé un pont enjambant la Corne d’Or afin de réunir les deux rives de la capitale de l’empire ottoman.

Le titre étonne à première vue. Il fait référence à une citation de Rudyard Kipling placée en épigraphe : « Puisque ce sont des enfants, parle-leur de batailles et de rois, de chevaux, de diables, d’éléphants et d’anges, mais n’omets pas de leur parler d’amour et de choses semblables. » Mathias Énard suit ce conseil et nous parle de batailles livrées par Michel-Ange, de rois tout-puissants contre lesquels il tente de s’affirmer, d’un éléphant qu’il dessine, mais aussi de passions contrariées.

L’œuvre est sous-titrée « roman », ce qui met en évidence la part d’invention qui a procédé à son écriture. Si une note en fin de volume nous apprend que le roman s’inscrit dans un cadre historique, comme l’attestent une biographie de Michel-Ange et quelques archives, elle se conclut sur la remarque qu’on a une connaissance toute partielle de l’événement réel. Ce mystère laisse toute latitude à l’imagination et par là même à la création d’une œuvre de fiction.

Le récit fait entendre plusieurs voix. À celle du narrateur qui décrit les faits tel un observateur commentant sobrement sans imposer d’explication et encore moins de jugement, s’ajoute celle d’un être dont l’identité reste longtemps inconnue et dont on devine que les monologues s’adressent à Michel-Ange, et enfin celle du sculpteur lui-même, qui écrit tantôt à son frère Buonarrato, tantôt à Sangallo, architecte du pape à qui il fait croire qu’il est à Florence, comme il le fait croire à tous les personnages influents d’Italie. En effet, le pieux Michel-Ange craint les foudres du pape guerrier Jules II s’il apprend sa présence parmi les « impies » musulmans.

Il est aussi orgueilleux et conscient de son génie. C’est pourquoi il a fui ce même Jules II qui l’oblige à s’humilier pour vivre des commandes qu’il lui soumet. Il découvre chez le grand vizir, qui exécute les volontés du Grand Turc, la même ambivalence entre désir de recourir à ses services et volonté de l’asservir. La générosité orientale qui l’avait attiré en terre ottomane s’avère être un mirage. Sous la Renaissance, l’Europe chrétienne et l’empire ottoman, souvent en guerre, semblent pourtant s’opposer radicalement, mais les puissants sont tous les mêmes. S’ils admirent les artistes pour la beauté qu’ils apportent à un monde rugueux, ceux-ci n’en demeurent pas moins sous leurs ordres et soumis à leur bon plaisir.

Ainsi, Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants raconte en même temps le désenchantement du novice face à des commanditaires exigeants, eux-mêmes sous la menace d’ambitieux comploteurs, et la découverte d’une civilisation inconnue, d’abord tout à fait étrangère à l’homme de la Renaissance, mais dont les charmes orientaux le séduisent de plus en plus. Alors que le manque d’inspiration et l’incompréhension devant cet ailleurs empêchent Michel-Ange de créer le pont entre Occident et Orient, alors que l’ennui et la méfiance le taraudent, l’immersion dans la ville, que symbolisent son rapprochement avec un jeune poète amoureux de lui, puis sa rencontre avec une danseuse andalouse qui l’envoûte, lui permet de libérer la puissance créatrice et visionnaire nécessaire à l’ébauche du pont.

Ce portrait de l’artiste au travail se mêle à plusieurs réflexions, portant sur la place de l’art dans un monde régi par la politique, sur les conflits de civilisation, sur les tourments des hommes aveuglés par leurs passions. Il est porté par la fluidité d’une écriture au fort pouvoir d’évocation qui nous emporte dans ce court roman dont la légèreté initiale se teinte progressivement de noirceur, jusqu’à un dénouement inattendu que l’on se gardera bien de dévoiler.


Julie, A.S. Bib. 2010-2011

 

 

 

 

 


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6 septembre 2011 2 06 /09 /septembre /2011 07:00

Ikezawa-Natsuki-Des-os-de-corail-des-yeux-de-perle.jpg

IKEZAWA Natsuki
池澤 夏樹
Des os de corail, des yeux de perle
骨は珊瑚、眼は真珠
Titres originaux des trois nouvelles
B ō ken
Hone wa sango me wa shinju
Kita e no tabi
Récits traduits du japonais
par Véronique Brindeau
et Corinne Quentin
Éditions Philippe Picquier, 1997
Picquier Poche, 2004

 

 

 

« Par cinq brasses sous les eaux
Ton père étendu sommeille.
De ses os naît le corail,
De ses yeux naissent les perles.
Rien chez lui de périssable
Que le flot marin de change
En tel ou tel faste étrange.
Et les nymphes océanes
Sonnent son glas d’heure en heure. »

Chanson d’Ariel dans La Tempête,
Œuvres complètes de Shakespeare,
Gallimard, La Pléiade, volume 2.





Ikezawa-Natsuki.jpgQuelques éléments biographiques

– Né en 1945 à Hokkaido.

– Études scientifiques, intérêt pour la philosophie et la littérature : traduction de Kurt Vonnegut, Kerouac, Brautignan.

– Mère poétesse et père (Fukunaga Takehiko) écrivain considérable puisque traducteur de Baudelaire.

– Grand voyageur, qui a vécu trois ans en Grèce, à Fontainebleau, etc.



Présentation des trois nouvelles

« Des os de corail, des yeux de perle »

Le narrateur est mort. Au départ on assiste à la cérémonie traditionnelle qui consiste à recueillir les os et les cendres du mort à l’aide de baguettes. C’est sa femme qui le fait, aidée de quelques proches. Le mort nous raconte qu’il était malade et qu’il avait accepté sereinement sa fin à venir. Il avait donc donné à sa femme des instructions très précises pour disposer de ses restes après l’incinération.

Il parle à sa femme et se souvient en même temps des moments passés avec elle. Finalement une fois qu’elle a fait son deuil, elle va faire ce que son mari lui avait demandé : elle va pilonner les restes pour qu’il ne reste plus que de la poudre, puis les répandre dans la mer à Okinawa.



« Espérance »

Une sœur écrit à son frère, il est en mer et ne reviendra pas avant un moment : sa femme Tomoko et son fils ont quitté l’île où ils habitent tous et ne sont pas revenus. Sa femme vient de la ville, Tokyo, et tout le monde a d’abord été étonné qu’elle vienne s’enterrer sur l’île pour se marier avec lui. Mais elle s’est très bien adaptée et la sœur avait l’impression que leurs relations étaient bonnes.

Ce qui a déclenché leur départ, c’est le petit qui est tombé malade. Au début, personne ne s’inquiète mais la fièvre augmente et le bébé ne veut pas se nourrir. L’île est à ce moment-là isolée des autres alentour car la mer est déchaînée, et le seul médecin est absent depuis plusieurs jours. Tomoko qui a été pharmacienne estime que son fils doit être amené à l’hôpital sur l’île principale à l’aide de l’hélicoptère. Ils partent donc. C’est là qu’on perd leur trace : Tomoko n’est pas descendue à l’hôtel dont elle avait donné le nom, et sa belle famille restée sur l’île n’arrive pas à retrouver sa trace.

La lettre se termine par un souhait de la sœur : elle espère que Tomoko et l’enfant ont rejoint son frère sur son bateau et qu’ils reviendront tous bientôt.



« Voyage vers le nord »

Aux États-Unis, après une catastrophe biologique qui a sûrement tué tous les êtres humains, un homme sort de son abri antinucléaire dans lequel il est enfermé depuis un an. Il sait qu’au moment où il sort il va être lui aussi contaminé, mais à quoi bon continuer de vivre seul dans son abri, pense-t-il. Il a décidé de partir au Canada, voir de la neige, et y fêter Noël. On assiste alors à tous ses préparatifs. C’était son but, et il l’atteint. À présent il peut attendre la mort.



Les thèmes que l’on retrouve dans ces trois nouvelles sont : la solitude, l’isolement par rapport au reste du monde (isolement volontaire).

La narration est toujours très calme, très pondérée, répondant au cliché sur les Japonais que nous avons en Occident : les Japonais sont très pudiques, ils ne montrent pas leurs émotions. Ainsi, dans Espérance, la sœur explique d’abord dans sa lettre qu’elle espère que son frère va bien la recevoir (en fonction des endroits par où son bateau passe), avant de lui annoncer la disparition de Tomoko.

« Maman va bien.
Papa aussi va bien.
Minae et  Yukihiko aussi se portent bien. La famille de Hidehiko semble aller bien aussi.
Moi aussi je vais bien.
Bon, il faut quand même que je passe au sujet principal de cette lettre. […]
Ta femme [Tomoko] et Kyota ont disparu. »

Il n’y a pas de voyeurisme malsain, l’évocation de la mort ne devient pas morbide.

« Sur un canapé derrière la caisse, les yeux clos, elle est confortablement allongée de côté. Un fil relie la chaîne stéréo posée auprès d’elle au casque sur ses oreilles. Ainsi que la télévision l’avait annoncé, par un étrange effet du virus, le corps, figé en une blancheur de cire, ne porte presque aucune trace de décomposition. Jusqu’à l’expression du visage qui demeure encore visible, sans angoisse, sans épouvante, comme si les derniers instants avaient été reçus dans la paix. En avait-il été de même pour tous ? » (Dans « Voyage vers le nord », l’homme a découvert une jeune femme dans un magasin où il prenait des objets pour faire son voyage)

L’enfermement premier finit par s’ouvrir sur le monde : les cendres du mort dispersées dans la mer, la femme qui s’enfuit de l’île isolée, l’homme qui sort de son abri antiatomique. Chacun malgré le chemin qui lui est tout tracé, prend sa  « destinée » en main. Finalement c’est à la fin du récit que le voyage commence vraiment.

« Moi qui m’en vais me dispersant dans les eaux de l’océan, emporté par les courants, j’entame bel et bien ma traversée. Où suis-je, et sous quelle forme ? Je n’en ai plus aucune conscience. Maintenant, ma personne a totalement disparu.

D’une dernière voix, je m’adresse à toi. Je te dis : merci. » (Dernières phrases dans « Des os de corail, des yeux de perle »)

De petits textes courts, pleins de poésie et de rêverie.


Maureen, AS édition-librairie 2010-2011

 

 


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5 septembre 2011 1 05 /09 /septembre /2011 07:00

Entretiens

avec

NODA Kensuke

et

Ilan NGUYÊN

 

 

 

 

Les rencontres avec MM. Noda et de M. Nguyen ayant été fortuites, leur interview fut improvisée et leurs réponses remises en forme a posteriori. En voici la synthèse :



NODA Kensuke, passeur de BD au pays du manga
Guibert-la-guerre-d-Alan-Kokusho.jpg
Bibliographie

Recherche
– Traduction de Thierry Groensteen, Système de la Bande Dessinée (Manga no shisutemu: Koma wa naze monogatari ni naru ka?), Tokyo 2009 ;
– Pascal Lefèvre & Xavier Hebert, « Mise en scene and framing in manga. Analysis of the various narrative devices of Hasegawa, Tezuka, Chiba, Kojima, Takahashi and Suenobu » in EUREKA, June 2008 ;
– « Koma wa 'nani o' watteiru no ka? Hon'yakusha no nôto » ('What' do panels actually break ? Some notes by a translator), ibid.
 
BD 

Traduction d'Emmanuel Guibert, La guerre d'Alan,  éditions Kokusho,  Bande dessinée collection , décembre 2010.



Entretien

Quel a été votre parcours ?

Étudiant, déjà passionné de mangas, il a découvert les comics américains à l'occasion d'une visite dans une galerie d'art de Kyoto. C'est pour lui une expérience tout à fait nouvelle qui le pousse à s'intéresser de plus près aux autres formes de « comics »1  dans le monde, dont, de fait, la BD franco-belge. Son séjour en France est l'occasion d'approfondir ses connaissances dans ce domaine. Aujourd'hui, il est chercheur en « comics » et traducteur de b.d.francobelge.



Emmanuel-Guibert-La-guerre-d-Alan-monovolume.jpgComment avez-vous été impliqué dans ce nouveau projet de traduction de BD franco-belge ?

Le milieu des connaisseurs de BD est très réduit au Japon. C'est donc un ami qui a présenté M. Noda aux éditeurs de Kokusho pour cette toute nouvelle collection, spécialisée dans la bande dessinée franco-belge.



Pourquoi avoir choisi La Guerre d'Alan d'Emmanuel Guibert ?

La maison d'édition a laissé ses traducteurs libres de choisir le titre qu'ils voulaient. Pour sa part, M. Noda a choisi cette BD d'Emmanuel Guibert car le traitement de la narration ressemble à ce que les Japonais connaissent avec le manga, dans le sens où l'auteur s'intéresse plus aux sentiments et sensations qu'à l'action.

Emmanuel-Guibert-La-guerre-d-Alan-pl.jpg

Quelles sont les spécificités de la traduction de BD ?

La traduction de BD pose les mêmes problèmes que la traduction de textes uniquement narratifs, avec quelques difficultés en plus toutefois : le traducteur doit adapter son texte à l'espace de la bulle, et il lui est impossible de retoucher l'image. La “ trahison ” est donc inévitable. Le traducteur doit veiller cependant à respecter l'image qui sert de support et veiller à la cohérence avec les cases suivantes. Car l'image est elle-même porteuse de sens, voire de plusieurs sens : elle est polysémique par essence. C'est le texte qui va alors ancrer sa signification. Le traducteur doit donc être à la fois le plus proche possible du texte et de l'image.

La principale différence entre la BD et le manga tient au style de la narration. La BD privilégie l'action, le manga s s'attarde sur les sentiments des personnages. Les contraintes éditoriales de chacun des deux genres concourent à cette différence. En effet, en Europe, dans l’édition traditionnelle, l'histoire – ou l'épisode – doit tenir sur 48 planches. Le récit est donc concentré et va à l'essentiel (donc, l'action qui fait avancer le récit). Au contraire, au Japon, les mangas paraissent d'abord par chapitres dans des revues hebdomadaires ou mensuelles2. Il n'y a donc pas de découpage en album avec une trame narrative intégrale, mais une succession – a priori – à l'infini. Un épisode peut s'étaler sur plusieurs chapitres. Le dessinateur a donc plus de place pour développer l'histoire et peut s'attarder sur les émotions et les sentiments des personnages.



Avez-vous d'autres traductions de BD en cours ?

Il n'y a pas d'autre traduction prévue pour le moment : l'éditeur attend de voir si les Japonais achètent les ouvrages de la collection avant de décider de la poursuivre ou non. Il semblerait que les résultats soient satisfaisants pour le moment.



Quelle est la place de la BD au pays du manga ?

Le marché japonais est très largement dominé par le manga. La culture manga est implantée de telle manière (production intensive et culture de l'éphémère) qu'il est difficile pour les autres formes de « comics » de se faire une place. Il y avait déjà eu des tentatives d'importation de « comics » dans les années 60, mais elles n'ont eu que peu de succès. À côté des trois grosses maisons d'édition (Sueisha, Kodansha, Shogakukan) d'autres maisons d'édition, des indépendantes, proposent des titres étrangers, comme Kokusho, avec la collection «  bande dessinée collection ».

Au Japon, les « comics » n'ont pas le même statut que le manga. Mis à part les albums jeunesses classiques (Tintin, Astérix) rangés avec les livres pour enfants, la BD adulte est plutôt mise dans la catégorie des « beaux-livres ». Par nature, les « comics » sont grands et volumineux (puisque plusieurs albums d'une même série sont édités en un seul volume). En outre, ils bénéficient d'une publication plus prestigieuse, sur un papier de meilleure qualité. Tout cela explique le prix plus élevé d'un comics par rapport aux mangas3.

Même si la production est assez confidentielle, les dessinateurs français intéressent le Japon. Ainsi, Moebius et Emmanuel Guibert ont déjà été invités plusieurs fois au Japon et ont exposé leurs oeuvres.

 

 


Entretien avec Ilan NGUYÊN
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Quel a été votre parcours ?

Son intérêt pour le Japon a commencé avec la BD et le manga. Il a fait des études de Japonais à l'INALCO et est parti au Japon en voyage d'étude pour approfondir sa connaissance de la langue. Il profite de ce séjour pour faire des rencontres, notamment aux studios Ghibli. Depuis 2003, il fait de fréquents aller-retours entre la France et le Japon où il s'est établi. Il travaille en free-lance : traducteur-interprète, critique, coordinateur pour l'invitation d'artistes japonais dans des manifestations culturelles francophones, et chercheur spécialisé en cinéma d'animation.



Quelles sont les conditions de travail d'un traducteur de manga ?

La culture manga a commencé à se développer de manière désordonnée : il n'y a qu'à voir la qualité des dessins animés diffusés dans l'émission du Club Dorothée !

Le statut de traducteur de manga est très mal reconnu, car beaucoup sont prêts à travailler dans n'importe quelles conditions pourvu qu'ils traduisent du manga. Au début du phénomène manga, ils n'avaient même pas de contrat de travail. Aujourd'hui, les traducteurs peinent à faire valoir leurs droits : payés au forfait, ils ne touchent aucun pourcentage sur la vente. En général, les traducteurs doivent réaliser plusieurs albums par mois, dans l'espoir de se voir un jour proposer une série digne d'intérêt et/ou qui leur permettra de vivre confortablement (Naruto, par exemple).



Quel est le statut du manga au Japon ?

Il existe une réelle fracture entre les pratiques des jeunes et la pensée universitaire pour qui le manga n'est qu'une sous-culture. Quelques intellectuels ont commencé cependant à s'y intéresser, ce qui a permis le début d'une véritable réflexion sur ce phénomène et la mise sur pied d'un plan de conservation et de valorisation de ce patrimoine, à travers la bibliothèque du manga et des subcultures et la création d'une catégorie «  manga » pour le prix artistique «  Arts médiatiques ».

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Quelles sont les spécificités de la traduction du manga ?

Le plus difficile à traduire, ce sont les onomatopées : la langue japonaise en est riche, bien plus que le français : même le silence a un bruit ! Pour le traduire, cela nécessite d'explorer de nouvelles voies dans notre langue.

L'image aide la traduction, dans le sens où elle soutient le texte et lui donne sens. Quand ce dernier laisse place à plusieurs interprétations, la lecture de l'image permet d'en choisir une.

Les différences de mise en page entre la France et le Japon peuvent compliquer la tâche du traducteur. Par exemple, le changement de sens de lecture occasionne des retouches d'images4 plus ou moins heureuses et qui peuvent poser des problèmes de cohérence quand on passe d'une case à l'autre. Ça ne fait que peu de temps que les éditeurs français et japonais surveillent l'adaptation. Généralement, pour éviter tout problème l'éditeur ou l'auteur japonais demande qu'on conserve le sens de lecture original.

De même, le traducteur doit s'adapter à la taille et à l'orientation des bulles. La langue japonaise étant plus concise, quand on passe en français, le texte grossit en général de 30%. En outre, le japonais s'écrit verticalement ; les bulles sont donc orientées dans ce sens. Certains auteurs, comme Jirô Taniguchi, cherchent à pallier ce problème en amont, en inscrivant leur texte dans des bulles rondes et de grande taille. M. Nguyen reçoit les planches avec les bulles effacées et doit faire en sorte de ne pas retoucher l'image, conformément aux voeux de l'auteur spécifiés dans le contrat.
Taniguchi-Blanco.jpg


Avec quel(s) auteur(s) avez-vous l'habitude de travailler ?

M. Nguyen travaille souvent avec  Jirô Taniguchi, qu'il accompagne lors de ses visites en France en tant que « médiateur » et interprète. C'est à sa demande qu'il a traduit en Français la suite des aventures du chien Blanco.

Bien plus qu'un mangaka, c'est un véritable auteur à part entière. Il est très influencé par les autres cultures, et cela ressort dans son travail : son trait fin et précis ressemble beaucoup à ce qui se fait dans la BD franco-belge. Par ailleurs, il a dessiné un manga, Sky Hawk, dont l'action et le récit empruntent les codes du Western, et sa collaboration avec Moebius a donné naissance à Icare.

 

 

Notes 

 

1. Le mot est ici employé au sens générique, pour désigner toutes les formes de bandes dessinées, quelques soient leur origine géographique.

2.   Un épisode correspond environ à 10 planches dans un hebdomadaire et 40 à 50 dans un mensuel.

3.   Un magazine de prépublication de plusieurs centaines de pages revient à 1500 Yen, une BD coûte 2625 Yen.

4.   Ce travail est réservé à des graphistes.

 


 

Entretien réalisé et transcrit par Lise et Émeline, L.P. Bibliothécaires.

 

 

 


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4 septembre 2011 7 04 /09 /septembre /2011 07:00

La traduction, pas qu'une question de langues !
Les mots, les images, les sons.
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Pour ce travail autour de la traduction, je me suis intéressée à une forme de traduction différente de celle à laquelle on pense en premier lieu dans l'univers des livres, la traduction d'une langue à une autre. Je vais donc aborder la question de la traduction de la musique par les images, le dessin. Cette thématique des images et des sons m'est venue en travaillant pour la collection BDMusic (aux éditions du même nom). Le concept de cette collection est de réunir dans un même ouvrage un compositeur (ou un chanteur, un musicien) et un illustrateur. La musique figure sur deux CD (une sélection est effectuée par un spécialiste dans l'œuvre de l'artiste concerné) et l'illustrateur dispose de 21 planches pour transcrire, selon sa propre sensibilité, la vie est l'œuvre de cet artiste.

J'ai eu l'occasion de rencontrer l'un des auteurs de cette collection, José Corréa, lors d'un salon de la bande-dessinée. Il est l'illustrateur de quatre artistes dans cette collection : Georges Brassens, Léo Ferré, Jacques Brel et Erik Satie. Il est également l'auteur d'ouvrages illustrés sur Arthur Rimbaud et Céline. Il réside en Dordogne et vit depuis longtemps de son activité de peintre et d'illustrateur.

Le sujet de cette interview lui a été présenté lors du salon où je l'ai rencontré mais les réponses aux questions me sont parvenues ensuite par mails.
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Entretien

brassens.jpgD'où te vient l'envie de traduire de la musique dans tes dessins ?

Deux choses : La première,  en illustrant la Musique, j’ai la sensation de composer. La seconde, l’illustrateur donne formes et couleurs à de l’impalpable.

C'est une autre façon de faire vivre la musique et notamment avec les ouvrages de la collection bdmusic c'est parfois l'occasion d'initier à la musique des personnes qui à la base sont attirées par le dessin. Un double partage de mes passions.



Selon toi pourquoi/comment le dessin peut-il traduire la musique ?

C'est une question de complicité entre l’image et le son. Bien que l’un n’ait nul besoin de l’autre. Ils peuvent se rejoindre sur certains points qu'il faut exploiter. Il y a aussi une part de perception personnelle. Et la connaissance de la vie du musicien, de son œuvre dans son ensemble est aussi un support important pour l'illustration.
brel_couv.jpg


Quelle est pour toi la plus grande difficulté dans cette traduction ?

La plus grande difficulté, même lorsque que l’on connaît bien le musicien, c’est ne pas trahir. Chaque illustrateur est en plein arbitraire. Il choisit un angle qui passe forcément par sa perception de l’œuvre et sa propre sensibilité.



Penses-tu qu'à l'inverse un dessin peut être traduit en musique ?

Tout peut être mis en musique, la poésie, la peinture, la nature, l’humain, etc.


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As-tu des techniques, des couleurs de prédilection qui reviennent particulièrement quand il s'agit de musique ?

J’ai  tenté, à peu près, toutes les techniques mais celle où je me sens le plus à l’aise est l’aquarelle rehaussée de crayons de couleur. Quant à « ma » couleur, j’ai constaté que le bleu était très présent. Bien que j’essaie d’être au plus près de ce que je ressens à travers l’œuvre du musicien.



Penses-tu que l'on puisse faire un rapprochement avec l'exercice de traduction littéraire entre deux langues ?

Là aussi, ne pas trahir. Un traducteur comme un illustrateur peut accaparer l'œuvre de l’autre. Un traducteur peut, lui aussi, donner plusieurs lectures d’un même texte.

 

 

 

 

 

Propos recueillis par Muriel, Licence pro libraire 2010-2011.

 

 

Lien

 

Site personnel de José Corréa :

http://correajose.free.fr/index.htm

 

 

 

 


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3 septembre 2011 6 03 /09 /septembre /2011 07:00

Ilija-Trojanov-Le-collectionneur-de-mondes-1.gif

Professeur et traductrice d’allemand, Dominique Venard a permis aux lecteurs de poésie de découvrir, en français, les poèmes de  Rose Ausländer au travers de deux recueils, Kreisen / Cercles et Blinder Summer / L’été aveugle, tous deux aux éditions  Æncrages & Co. Cette poétesse d’origine juive allemande et élevée dans la culture hassidique (mouvement juif du XVIIIe siècle d’Europe centrale) est née en 1901 et décédée en 1988. « Mon verbe est né du désespoir », dit-elle un jour. Sa poésie est décrite par Dominique Venard comme « une poésie de résistance. À l’exil. À l’honneur de la Shoah. À l’oubli. À la désespérance. Au silence et à l’“indicible”. À la mort dans tous ses états. Avec une force d’espérance envers et contre tout qui lui confère une énergie et une lumière extraordinaires. »

Cette traductrice a aussi travaillé sur des ouvrages d’Ilija Trojanow : Le Collectionneur de mondes et Un voyage mystique, aux éditions Buchet Chastel. Ilija Trojanow, né en Bulgarie en 1965, a grandi au Kenya ainsi qu’en Inde. Il visite aussi la Tanzanie où il suivra les pas de Sir Richard Francis Burton. De ce périple naîtra une oeuvre : Le Collectionneur de mondes… Son second roman s’inspire de son expérience en Inde et en Arabie Saoudite et surtout des pèlerinages de la Maha Kumbha Mela et du Hajj qui regroupent soixante-quinze millions de personnes.

Ainsi, Dominique Venard a traduit des ouvrages différents et offre une riche palette de couleurs, de sensations et de découvertes aux lecteurs.



Entretien

Tout d’abord, pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?

J'ai 41 ans, je suis mariée (à un Allemand) et mère de quatre enfants, j'ai fait des études de Lettres Modernes et de Langue et Littérature allemandes, passé l'agrégation d'allemand mais jamais enseigné (à part l'année de stage), et fait un DESS de traduction littéraire à Strasbourg. J'ai vécu 7 ans en Allemagne, à Cologne puis à Halle/S.



Comment définiriez-vous votre travail ?

La question est difficile !


Ilija-Trojanov-Un-voyage-mystique.gif
Pourriez-vous nous préciser votre domaine de spécialisation ? Ou vos domaines ?

La traduction dite « littéraire », qui comprend romans, récits, nouvelles, poèmes, etc., mais aussi textes de catalogues pour des musées.



Votre métier est-il celui de traductrice ou en complète t-il un autre ?

Je suis professeur d'allemand de formation, mais je n'ai fait que l'année de stage. Je suis actuellement encore en disponibilité et n'exclus pas de reprendre un jour l'enseignement lorsque mes enfants seront plus grands. Pour l'instant, je ne suis que traductrice.



Quelle(s) langue(s) traduisez-vous ou maîtrisez-vous ?

Je traduis exclusivement de l'allemand vers le français (même s'il m'est arrivé une ou deux fois de traduire de très courts textes du français vers l'allemand, mais je ne me sentais pas à l'aise). Je maîtrise assez bien l'anglais, mais pas assez pour traduire, surtout de la littérature.



Comment les avez-vous apprises ?

J'ai appris l'allemand d'abord à l'école, à partir de la quatrième, puis j'ai fait un premier séjour d'un an en Allemagne après le bac avant d'entamer des études de Littérature et Civilisation allemandes, entrecoupées de séjours en Allemagne. J'ai ensuite vécu plusieurs années en Allemagne.

Quant au français, je l'ai peu à peu enrichi par des lectures assidues diverses.



Quelle formation avez-vous suivie ?

Une licence de Lettres Modernes à Rouen, des études de Langue et Civilisation allemandes jusqu'au DEA à Rouen puis Strasbourg, une agrégation d'allemand et, plusieurs années après, un DESS de traduction littéraire à Strasbourg.



Le métier que vous exercez maintenant est-il celui vous envisagiez de faire en début de formation ? Si non, quels sont les événements qui ont mené à ce changement ?

Oui et non. J'ai très tôt commencé à traduire, mais je crois que je n'ai pas pensé tout de suite pouvoir en faire mon métier. Et puis, j'étais partie sur la voie de l'enseignement. Le grand déclic, ça a été en licence à Strasbourg : j'ai fait la connaissance d'une traductrice; elle avait une traduction à faire, mais pour des raisons personnelles, elle ne se sentait pas de la faire seule, et elle m'a demandé si j'étais prête à l'aider. C'est comme ça, à « quatre mains », que j'ai traduit mon premier livre. On a continué à travailler ensemble, elle est devenue mon « maître » en traduction, et je continue quand c'est possible à lui soumettre mes traductions !

Le deuxième déclic, ça a été l'année du DESS, où je me suis vu confier la traduction d'un recueil de poèmes pour une petite maison d'édition alors située dans les Vosges.

Rose-Auslander-Kreisen.gif

Depuis combien de temps exercez-vous ce métier ?

Euh... On va dater de ce premier recueil, alors depuis 2002.



En étant traductrice indépendante, vous travaillez sûrement chez vous. Pouvez-vous nous citer les différents avantages et inconvénients de cette situation ?

Les avantages : rythmes de travail souples qu'on peut adapter en fonction des impératifs (enfants, lessives, rendez-vous divers...), pas de bisbilles et de parlotes interminables avec les collègues, atmosphère chaleureuse...

Les inconvénients: risque de se faire « bouffer » par les « impératifs » cités auparavant, pas de rigolades et d'échanges constructifs avec les collègues, atmosphère trop chaleureuse (on va se faire un thé, grignoter une pomme...).



Comment est-ce que vous vous organisez pour votre travail ? Nuits blanches pendant les deux jours qui précèdent la date butoir ou bien temps de travail régulier chaque jour ?

Au maximum, travail régulier. Pas de nuits blanches. Du travail le soir, oui, parfois, parce que c'est un moment au calme et qu'une fois « rentré dedans », on arrive à oublier la fatigue. Pour l'instant (je croise les doigts), j'ai eu la chance d'avoir des délais suffisamment confortables pour m'éviter la grande panique de la date butoir – la chance aussi d'être je crois relativement rapide. Ce n'est pas tant la peur de ne pas avoir fini à temps qui ronge, mais plutôt qu'on a du mal à « lâcher le bébé », en se disant qu'on pourrait faire encore mieux avec un peu plus de temps – ce qui n'est pas toujours vrai !



Combien de temps passez-vous en moyenne sur une traduction ? Quelle a été votre traduction la plus courte et combien de temps vous a-t-elle pris ? Idem pour la plus longue.

Je suis bien incapable de répondre précisément à cette question ! Il n'y a pas de moyenne – ou plutôt si, bien sûr, mais elle ne dit rien, ne correspond à rien. Tout dépend du texte. C'est sans doute aussi pour cela qu'on est payé au feuillet et pas au temps passé.

Je traduis plus vite les textes de catalogues que les poèmes, mais c'est aussi parce que l'attente (de l'éditeur, du lecteur...) n'est pas la même – et pourtant, ce sont eux qui me sont payés le plus cher !

Il peut me falloir des jours pour traduire un seul petit poème, une heure pour traduire plusieurs pages d'un roman, mais plusieurs pour un seul paragraphe du même roman !

En plus, je passe plusieurs fois sur les textes – une première traduction de débroussaillage, rapide et approximative, parfois intéressante pour quelques trouvailles instinctives, et puis après je reprends le texte une deuxième, une troisième, une..., je ne sais pas combien de fois ! Alors, dire combien de temps je passe sur un texte... je ne sais pas, vraiment !



Comment est rémunérée une traduction (nombre de mots, de pages, langues de travail…) ?

Je suis rémunérée au poème pour la poésie, au feuillet pour la prose (correspondant à 1500 caractères, espaces compris). La rémunération variera en traduction littéraire selon la langue de départ, selon la célébrité du traducteur, selon la nature du texte, selon le patron... Le syndicat des traducteurs littéraires (ATLF) donne des fourchettes sur son site, si vous voulez avoir des précisions...

Pour ma part: 20 € le poème, 20,50 € le feuillet pour les romans, jusqu'à 40 € le feuillet pour les catalogues (pour des musées que je pense « friqués » du Luxembourg !)



Quels sont les outils que vous utilisez pour traduire ?

Pour les dictionnaires: en premier, le Robert, en deuxième, le Wahrig (allemand-allemand), en troisième, Léo sur internet (allemand-français); et puis « Du mot à l'idée », sorte de dictionnaire de synonymes intelligent (dictionnaire analogique), et les encyclopédies, dont Wikipédia. Ensuite, tout. Beaucoup de lectures parallèles, des livres français de la même époque, du même style, des poèmes en veux-tu en voilà, des guides de tourisme, des monographies... Tout peut enrichir une traduction, on peut trouver de l'aide dans n'importe quoi. Et je parlais des lectures, mais ça peut être dans des visites de musée, des discussions, des conférences... Tout.

C'est un des aspects que j'aime dans ce métier, c'est qu'il faut être curieux de tout, avoir une culture la plus vaste et variée possible, ne rien négliger, ne rien snober. Tout peut être utile et servir un jour !

Et puis il faut aussi savoir se détacher du texte, aller se balader, faire un tour de vélo, lever le nez et laisser le texte « travailler », comme une pâte. On le reprend après et tout d'un coup (pas toujours mais parfois !) tout s'éclaire, on peut aussi avoir des éclairs pendant la nuit...

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Choisissez-vous les ouvrages à traduire ?

Oui et non. Pour Æncrages, c'est moi qui choisis les poèmes, mais le projet de traduire Rose Ausländer m'a été « imposé ».

Pour Buchet-Chastel, c'est moi qui avais commencé à chercher un éditeur pour le « Collectionneur », et je les ai contactés en apprenant qu'ils avaient acheté les droits.

Sinon, pour le moment, je ne trouve pas le temps de proposer des ouvrages à des éditeurs. En revanche, si un éditeur me proposait quelque chose, je ne refuserais pas, quel que soit le texte (sauf incompatibilité grave !) puisque je ne suis pas encore dans la position du traducteur qui peut refuser.



Vous avez travaillé deux recueils de textes de Rose Ausländer : Kreisen / Cercles et Blinder Summer / L’été aveugle. Aimeriez-vous en traduire d’autres, comme Der Regenbogen (L'Arc-en-ciel) qui n’a pas encore été traduit en français ?

Oui. Je trouverais intéressant de continuer à faire connaître cette poétesse.



Faut-il connaître le monde de l’auteur que l’on traduit ?

Oui. Il faut connaître le contexte culturel et socio-historique et s'en imprégner. Pour Rose Ausländer en particulier, si on ne se plonge pas un minimum dans la culture juive hassidique très particulière d'Europe de l'est, sur le contexte de l'extermination des Juifs et sur la situation linguistique et culturelle très particulière de la Bucovine, il est évident qu'on passe à côté de plein de choses dans ses poèmes. Et dans ce cas particulier, il est important aussi de connaître son parcours personnel, ce qui n'est pas toujours le cas. Par exemple, pour traduire les ouvrages d'Ilija Trojanow, peu importe finalement de savoir qu'il est d'origine bulgare et qu'il a vécu en Afrique de l'est. Ses livres se suffisent à eux-mêmes.



Une traduction devient-elle plus simple une fois que vous avez déjà traduit plusieurs livres du même auteur ?

Pas vraiment, il y a un plaisir à retrouver une écriture familière, comme de revoir un être familier, on s'amuse de retrouver des manières de tourner les phrases, des idiosyncrasies... Ce qui est plus facile, c'est qu'on retrouve une voix qu'on connaît, cette voix qui vous porte quand vous traduisez, on l'entend tout de suite, elle est là dès les premières lignes.

Mais sinon, chaque texte est différent, et la vigilance doit toujours être la même, il faut faire attention à ne pas se laisser emporter.



Faut-il maîtriser la culture d’un pays pour mieux définir l’auteur et ainsi bien traduire ?

Je ne sais pas s'il faut connaître la culture du pays pour mieux définir l'auteur, mais c’est surtout sur un plan linguistique.



Avez-vous un style qui se définit au travers de vos traductions ?

Certainement, mais je n'en suis pas vraiment consciente. Je pense par contre qu'un lecteur attentif pourrait reconnaître ma « patte », ce qui d'ailleurs n'est pas forcément un compliment.



Exigez-vous que votre nom apparaisse sur les couvertures ?

Je n'ai pas à l'exiger parce que c'est aujourd'hui une obligation toujours stipulée dans les contrats. Il va de soi que si ce n'était pas le cas, je l'exigerais, moins pour satisfaire mon ego que par honnêteté.

Tout d'un coup, je m'aperçois que je vous ai peut-être mal comprise et que la question était peut-être de savoir si j'exigeais qu'il figure en première de couverture : ça, non, je laisse libre choix à l'éditeur de ne le mentionner qu'à l'intérieur du livre.



Quels sont la reconnaissance et le statut du traducteur aujourd’hui en France ?

Je crois qu'il y a eu beaucoup de progrès de faits dans les dernières décennies et que le travail du traducteur est bien mieux considéré aujourd'hui. Cela se traduit par des « détails »: la mention du nom justement, la rémunération... Néanmoins, le traducteur continue à être quelqu'un qui œuvre dans l'ombre de l'auteur, mais personnellement, cela me paraît normal et même plutôt sain. On est au service d'un texte et de son auteur. Certains se plaignent qu'on n'évoque le travail de traducteur que lorsqu'il est mauvais pour s'en plaindre, mais je trouve qu'il est quand même de plus en plus souvent évoqué aussi en positif, et puis, si on n'en parle pas, c'est bon signe !


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Vous avez traduit des ouvrages publiés aux éditions Buchet-Chastel et Æncrages & Co. Ces deux éditeurs vous ont sollicitée par quels moyens ?

Pour Æncrages, c'est un formidable concours de circonstances qui nous a fait nous rencontrer. J'étais en DESS de traduction littéraire à Strasbourg et nous devions effectuer un stage. Je n'avais toujours pas trouvé où le faire. Une « collègue » bisontine traînait au Salon du Livre et a entendu Roland Chopard se plaindre d'un projet qui avait été rejeté par le CNL pour cause de mauvaise qualité de la traduction. Elle a pensé à moi et m'a recommandée auprès de lui. J'ai donc proposé une nouvelle traduction de certains poèmes... et voilà.

Pour Buchet-Chastel, la chose était différente. J'avais repéré le « Weltensammler » (Le collectionneur de mondes) et l'avais proposé à divers éditeurs français en vain. Quelques mois plus tard, j'ai recontacté l'éditeur allemand pour savoir si les droits étaient toujours disponibles et il m'a informée qu'ils venaient de les vendre à Buchet-Chastel. J'ai donc rapidement contacté Marc Parent qui m'a demandé de traduire un chapitre... et voilà.



Avez-vous reçu d’autres demandes ?

L'été dernier, les éditions Maren Sell m'ont contactée sur recommandation de Buchet-Chastel (tous deux font partie du groupe Libella) pour le prochain roman de Pascal Mercier. Nous avons été deux traductrices à proposer une traduction d'un chapitre, mais malheureusement, l'autre m'a été préférée !



Avez-vous sollicité des éditeurs, des auteurs ?

J'ai sollicité des éditeurs après mon DESS, leur soumettant des projets: un texte de présentation et un extrait de traduction, mais sans succès. C'est beaucoup de travail. Je pense maintenant que le bouche à oreille et le « réseau » est beaucoup plus efficace, mais pour cela, c'est mieux sans doute d'être à Paris !



Quelles sont vos méthodes de travail avant de traduire ?

Rien « avant » de traduire, tout « pendant ». Au fur et à mesure, je m'immerge dans le texte ou dans les poèmes, et je me nourris de lectures parallèles.



La fiction est elle plus facile à traduire que la poésie ? Ou inversement ?

C'est différent. La poésie passe pour plus difficile, mais parfois, davantage de contraintes réduisent le champ des possibles et rendent au contraire le travail plus facile. Par contre, il y a des poèmes sur lesquels on bloque totalement, ce qui n'arrive jamais dans un roman, où on trouve toujours à s'en sortir par un biais quelconque. Pour Rose Ausländer, j'ai eu la chance inouïe de pouvoir choisir les poèmes que je faisais figurer dans le recueil, j'en ai donc éliminé certains que je n'arrivais tout simplement pas à traduire. D’autres m'ont donné beaucoup de fil à retordre et je ne suis toujours pas contente du résultat, mais ils devaient figurer parce que trop « célèbres ».



 « Re-susciter (comme le dit si bien Jacques Ancet) ces poèmes, telle a été mon ambition. » Ressusciter un texte par la traduction et susciter une envie chez le lecteur… Avez-vous réussi le challenge, selon vous ?

Ce n'est pas à moi de le dire ! J'ai eu des échos positifs d'amateurs de poésie, et cela m'a fait plaisir !



Lors des traductions pour Æncrages & Co, aviez-vous des liens avec les artistes (Marfa Indoukaeva et DaDaO) qui illustrent ces ouvrages ?

Dans le cas « Cercles », les œuvres de Marfa étaient pour ainsi dire là avant moi, puisque j'arrivais devant un projet à reprendre. Je les ai tellement aimées qu'elles font vraiment partie de ce qui m'a motivée à reprendre ce projet. Elles s'accordaient tellement bien aux poèmes!

Pour « Été aveugle », c'était différent. J'ai proposé DaDaO, une amie de Brissac dont je connais la curiosité et dont j'apprécie énormément le travail, qui me paraissait là aussi faire un écho intéressant aux poèmes de Rose Ausländer. Elle n'avait encore jamais illustré d'ouvrage. Elle a tout de suite accepté.

 

Avez-vous quelque chose à ajouter ?

Pour traduire, c'est bien sûr important de très bien connaître la langue de départ (langue-source), pour ne pas se tromper (un contre-sens, c'est toujours un peu gênant !!), mais la traduction, c'est surtout un travail sur la langue-cible, le français en l'occurrence. Il faut aimer le français, aimer ses variantes, ses nuances, aimer jouer avec, chercher la petite bête partout, titiller jusqu'à trouver le fameux « équivalent » recherché.

Quand on traduit, si on ne veut pas trahir (la fameuse formule « traduttore, traditore »), on est constamment sur le fil : quelle liberté est-ce qu'on s'accorde au milieu de toutes les contraintes, le but étant d'arriver à réécrire un texte qui fait sur le lecteur le même effet que le texte original ?

Est-ce qu'on veut effacer le fait que ce soit une traduction (c'est surtout le cas pour les textes essentiellement informatifs, mais certains le préconisent aussi pour la traduction de romans), faire comme si le texte avait été écrit en français, ou est-ce qu'on veut laisser transparaître quelque chose du caractère étranger du texte, et si oui, quoi ? Garder les noms en langue originale par exemple ou franciser (est-ce que Helene doit devenir Hélène, est-ce que Herr Mayer doit devenir Monsieur Fontaine...) ?

Qu'un texte soit difficile à lire ne le rend pas obligatoirement difficile à traduire. Le plus difficile à traduire, ce sont les textes mal écrits. Plus un texte est bien écrit, et plus il « porte » le traducteur, jusqu'à ce qu'on ait l'impression de l'entendre, comme si on avait l'auteur derrière l'oreille qui vous lisait le texte en français. Quand un texte en revanche est mal pensé, mal écrit, il échappe au traducteur, il se délite, c'est une horreur. Plus on le dépiaute et plus il vous échappe, et on n'y comprend plus rien et quand on ne comprend pas, on ne peut pas traduire – on ne peut plus que faire semblant, donner un semblant de sens... essayer de cacher la misère pour que surtout, le lecteur en reste pas accroché à cette phrase qui en veut rien dire.

Ce qui est difficile, c'est d'arriver à avoir un regard critique sur sa propre traduction pour pouvoir l'améliorer. Arriver à la lire comme la lirait un nouveau lecteur. On est tellement dedans, on la connaît tellement presque par cœur, qu'on a du mal à voir ce qui accroche, ce qui gêne. Ce qui aide, c'est de la faire lire à quelqu'un d'autre, ou de la lire à quelqu'un, ou de se la lire à voix haute. C'est vraiment difficile de se détacher, prendre de la distance.



« Certains poèmes ont une tonalité métaphysique voire biblique, d’autres ont quelque chose d’enfantin, d’autres encore expriment la révolte […] Les traduire, c’est respecter ces différentes tonalités. Dans plusieurs poèmes, Rose Ausländer joue sur la polysémie : les traduire, c’est donc aussi choisir, des choix qui sont douloureux lorsqu’ils amputent le poème d’un possible. Mais parce que le sens des poèmes n’est pas uniquement dans la signification des mots, mais aussi dans leur musique et leur organisation, les traduire, c’est surtout, tout en restant au plus près des mots, accepter de trahir parfois l’exactitude purement lexicale pour être mieux fidèle à la signifiance profonde, produit des assonances, du rythme des vers, de leur longueur, des ruptures… bref : de l’organisation globale du poème. » Dominique Venard, Prologue de Kreisen / Cercles


Propos recueillis par Élisabeth, L.P. Libraire.



Liens

http://fr.wikipedia.org/wiki/Rose_Ausl%C3%A4nder

http://www.aencrages.com/

ATLF : http://www.atlf.org/

 

 

 

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2 septembre 2011 5 02 /09 /septembre /2011 07:00

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Hubert AQUIN
Prochain épisode

éd. Cercle du livre de France, 1965

éd. Bibliothèque Québécoise, 1996

éd. Leméac, 1992

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Prochain épisode est un roman écrit par Hubert Aquin et publié en 1965. Hubert Aquin, né au Québec en 1929, milite, dès le début des années 60, en faveur de l’indépendance du Québec  en s’engageant dans la clandestinité et les actions terroristes. Il est alors rapidement arrêté et placé durant quatre mois dans un hôpital psychiatrique : séjour qui donnera naissance à son premier roman, Prochain épisode. Ces quelques éléments biographiques nous éclairent considérablement sur l’identité du narrateur de notre roman, qui comme nous allons le voir, mène un combat politique en tous points similaires à celui d’Hubert Aquin.

Il ne s’agira pas pour nous de nous livrer au dévoilement de tous les rebondissements de ce roman d’espionnage si particulier, mais bien plutôt de dégager ici les principaux motifs de cette oeuvre afin de susciter chez les lecteurs de cette fiche le désir de découvrir l’ensemble de l’oeuvre de Hubert Aquin, à peu près complètement oubliée des programmes de littérature en France.

Le narrateur initial (que nous appelerons l’écrivain), enfermé dans un hôpital psychiatrique, prend le parti d’écrire un roman. Il cède alors la parole à son personnage principal, mais nous allons voir plus loin que l’écrivain et ce personnage tendent à devenir une seule et même personne. Toujours est-il que le lecteur se trouve immédiatement plongé rapidement dans un roman d’espionnage avec toutes ses composantes traditionnelles, comme en témoigne le bref résumé suivant du début de l’intrigue. Un héros narrateur et détective nous confie l’objet de sa mission : retrouver un banquier suisse, du nom de H. de Heutz, qui se fait passer pour un universitaire spécialiste de Scipion l’Africain et qui serait avant tout un agent de la CIA chargé d’éliminer les indépendantistes québécois, organisation à laquelle appartient le narrateur. À peine le narrateur a-t-il retrouvé H. de Heutz à Genève qu’il est lui-même victime d’une agression : « Je reçus un coup sec dans les reins... » Si bien qu’il se retrouve en fait prisonnier de l’homme qu’il recherche, H. de Heutz, son ennemi. En se faisant passer pour un simple père de famille en proie au suicide, le narrateur parvient à masquer son identité ainsi que le véritable objet de son entreprise. Il réussit finalement à désarmer Heutz et à en faire son prisonnier. Le narrateur ne cache d’ailleurs pas son habileté à se sortir de cette situation délicate : « Mon imagination et ma supériorité m’avaient tiré d’une situation fâcheuse. » Le roman se poursuit au fil de courses-poursuites sur les routes méandreuses des montagnes helvétiques et fait bon usage de tous les ressorts du roman d’espionnage. Pourtant, le lecteur, au fur et à mesure de sa lecture, ne peut s’empêcher de s’interroger sur la dimension véritablement héroïque du narrateur. En effet, à côté de certaines réussites, il commet un certain nombre d’erreurs grossières qui tendent progressivement à en faire l’archétype de l’anti-héros : ainsi, il vient sans précaution rechercher sa voiture à l’endroit où il l’avait laissée alors même que les complices de Heutz sont à sa poursuite et ont toutes les raisons du monde de l’attendre là. Un peu plus tard dans le récit, il prend conscience que H. de Heutz, en le laissant s’échapper, lui avait en fait tendu un piège : « Oui, j’en ai la certitude : il a triché insensiblement pour me laisser le temps d’entrer dans la peau du vainqueur... » À tel point qu’il en vient à se dire au milieu du roman : « Cela ne fait aucun doute : je me suis fait avoir d’un bout à l’autre. » Peu à peu, le lecteur prend conscience de l’instabilité psychologique de celui qui est censé être le héros d’un roman d’espionnage. Instabilité qui fait d’ailleurs écho à la schizophrénie qui caractérise le narrateur-héros. En effet, celui qui se présente initialement comme l’écrivain d’un roman d’espionnage en devient insensiblement le personnage principal, à tel point d’ailleurs que le lecteur se trouve confronté à des niveaux d’énonciation qui se confondent.

Il faut tout d’abord insister sur le fait que le lecteur assiste au roman en train de s’écrire :  en effet, l’écrivain emprisonné dans un hôpital psychiatrique, se met en tête d’écrire un roman, ébauchant dès lors une réflexion sur la création littéraire : « Au fond, un seul problème  me préoccupe vraiment, c’est le suivant : de quelle façon dois-je m’y prendre pour écrire un roman d’espionnage ? » Il choisit pour ainsi dire sous nos yeux le lieu (la Suisse), les personnages,  l’intrigue... Cette phase de gestation s’illustre par une grande angoisse à laquelle s’ajoutent la réminiscence des faits qui ont provoqué son arrestation ainsi que le souvenir radieux d’une histoire d’amour qui s’est mal terminée. C’est dans ce contexte de désespoir qu’il se tourne avec violence vers l’écriture vue comme ultime recours. Ce roman ne va dès lors pas cesser d’aborder la question de la difficulté à écrire, mais aussi de l’impossibilité d’allier sa propre personnalité d’écrivain, ses expériences personnelles avec la fiction. En filigrane se pose la question de la finalité de l’écriture : est-ce que ce que l’on écrit va nous « aider », nous permettre d’accéder à une certaine forme de bonheur ?

L’écrivain ne répond jamais de façon catégorique à cette question. Il est évident que pour lui, l’écriture présente une dimension esthétique : « Je peux me consacrer à écrire page sur page de mots abolis, agencés sans cesse selon des harmonies qu’il est toujours agréable d’expérimenter...  [...] Rien n’empêche le déprimé politique de conférer une coloration esthétique à cette sécrétion verbeuse...» L’écriture devient ainsi un moment de bonheur, un bonheur bref, mais intense. Cela tient aussi au fait que l'écriture lui permet de s'adresser à un destinataire précis, plus précisément à celle qu’il aime et dont nous ne connaîtrons jamais que la première lettre : K. « Écrire est un grand amour. Écrire, c’est t’écrire ».

Mais le bonheur procuré par l’écriture tient également au fait qu’elle est synonyme de pouvoir pour celui qui tient la plume. Alors que les écrivains cherchent en général à rendre réelle la fiction en ôtant tout élément qui nuirait à l’illusion de réalité, notre écrivain nous dévoile le pouvoir qui est le sien : celui de décider de ce qu’il advient aux personnages : « Et j’envoie mon chargé de pouvoir en Volvo dans le col des Mosses, je l’aide à se rendre... ». Mais au sein du caractère schizophrénique du narrateur, cet étrange pouvoir se mue littéralement en servage : « Je n’écris pas, je suis écrit », « Ce qui attend H. de Heutz dans ce bois romantique qui entour le Château de Coppet me sera bientôt communiqué quand ma main, engagée dans un processus d’accélération de l’histoire, se lancera sur des mots qui me précèdent. » Ce sentiment de dépossession de son propre pouvoir d’écrivain ne cesse de se renforcer au fur et à mesure que l’histoire s’écrit  : « Je perçois mon livre à venir comme prédit et marqué d’avance ». À tel point que dans les dernières pages du roman, la fiction semble avoir pris le dessus sur la volonté de l'écrivain : « J’ai confiance aveuglément, même si je ne connais rien du chapitre suivant, sinon qu’il m’attend et m’emportera dans un tourbillon. » Mais que l’on écrive soi-même, dans un processus conscient de création ou bien que l’on « soit écrit », c’est-à-dire que l’on soit soumis à la fatalité de la fiction, la dimension profondément vaine de l’écriture ne cesse de s’affirmer à tel point que le narrateur admet : « Je n’ai plus rien à gagner en continuant d’écrire, pourtant je continue quand même, j’écris à perte. Mais je mens, car depuis quelques minutes je sais bien que je gagne quelque chose à ce jeu, je gagne du temps. »

Le temps occupe en effet un rôle central dans ce roman d’espionnage qui a lieu, rappelons-le en Suisse, pays des montres par excellence, non seulement parce que temps de la narration et temps du récit tendent à se confondre (en effet le début du huitième chapitre débute ainsi par une notation temporelle « Lendemain » qui relève du journal de l’écrivain de roman que l’on a identifié au début et non du héros à la poursuite de H. de Heutz), mais aussi parce que l’intrigue de la course poursuite s’inscrit dès le départ sous le signe du temps.  Ainsi, lorsqu’elle présente la mission au narrateur, K. affirme : « Dans les 24 heures, il faut régler ce problème ». Dès lors, le narrateur va être littéralement obnubilé par la nécessité de faire tomber son adversaire au plus vite et ne va cesser de s'impatienter : « Ma montre s’est arrêtée à 3h15. Je suis sûr pourtant qu’il est beaucoup plus tard ». De plus, il doit, à l’issue de ces fameuses vingt-quatre heures, retrouver K. pour lui rendre compte de la réussite ou de l’échec de sa mission. Autrement dit, en ce délai de temps très bref, tout se joue pour le narrateur : sa réussite professionnelle, mais aussi son histoire d’amour avec K.  Cette relation ambiguë avec le temps trouve son point d’orgue dans l’achat d’une montre par le narrateur : « Ces vieilles montres de poche m’ont toujours fasciné [...] J’en ai regardé plusieurs, histoire de passer le temps. [...] j’avais vraiment envie de posséder une montre de poche pour mesurer le temps perdu. » Outre la dimension paradoxale de ce personnage qui observe les montres pour passer le temps, notons le versant tragique de cet achat : il s’agit de « mesurer le temps perdu ». L’on sent que le héros du roman d’espionnage, tout comme l’écrivain qui s’était mis en tête d’écrire un roman sous nos yeux sont dans la même situation d’échec face au temps. Ils mènent tous les deux une course contre la montre, l’un pour chercher à comprendre pourquoi il se retrouve dans un hôpital psychatrique en train d’écrire un roman, l’autre pour abattre H. de Heutz et accéder ainsi à un sentiment de quiétude.

La question de l’identité traverse tout ce roman notamment en raison du fait que les ressemblances entre l’écrivain Hubert Aquin et l’écrivain, personnage de roman, sont très nombreuses. Tous deux sont isolés dans un hôpital psychiatrique suite à leur engagement dans une lutte armée en faveur d’un Québec libre, tous deux ont fait l’expérience d’une relation amoureuse qui s’est mal terminée, mais de nombreux autres points communs sillonnent l’ensemble du roman. Ce qui vient enrichir cette ressemblance auteur/narrateur, somme toute relativement commune dans la littérature, est sans doute l’arrivée du héros du roman policier qui prend lui aussi les traits de l’écrivain de roman d’espionnage, soit parce que le lecteur ne parvient plus au bout d’un moment à distinguer qui se cache derrière le « je », soit parce que la psychologie de ce personnage colle de plus en plus à celle de son créateur. Mais les difficultés que semblent éprouver les personnages de ce roman à se circonscrire et à affirmer leur identité ne s’arrêtent pas là. En effet, au moment où le héros souhaite se rendre dans la demeure de H. de Heutz, il s’exclame : « C’est tout juste si je ne me mets pas dans sa peau ». Ces doutes sur sa propre identité font écho à sa quête inititale : démasquer son ennemi et découvrir sa véritable identité  : « Mais l’homme que j’attends est-il bien l’agent ennemi que je dois faire disparaître froidement ? » Ces doutes incessants sur l’identité sont si nombreux qu’ils confinent à la folie et nous renvoient irrémédiablement vers le contexte d’écriture de ce roman d’espionnage.

En effet, le fait que l’écrivain de roman d’espionnage ait été enfermé dans un hôpital psychiatrique symbolise à notre avis plusieurs échecs : d’abord l’échec politique de l’écrivain, arrêté pour avoir mené la lutte armée au service de la cause québécoise : « On ne m’avait pas dit qu’en devenant patriote, je serais jeté ainsi dans la détresse et qu’à force de vouloir la liberté, je me retrouverais enfermé. » Cet échec se confond d’ailleurs avec la  perte de l’être aimé par le narrateur. En effet, l’histoire d’espionnage débute sur une nuit d’amour entre le narrateur et K. qui travaille avec lui. Mais la relation s’avère tumultueuse et se révèle en fait être un véritable drame amoureux : « Je sais que j’ai perdu la femme que j’aime [...] J’ai vécu pour la rencontrer et je meurs inutilement d’amour. » C’est alors que ces deux premiers échecs se rejoignent car l’écrivain assimile clairement la femme aimée au Québec. Ainsi, lorsqu’il se remémore la fête nationale du Québec, le narrateur précise : « Tout un peuple réuni semblait fêter la descente irrésistible du sang dans nos veines. Tu étais belle mon amour ». Mais l’échec est également psychologique puisque se retrouver dans un hôpital psychiatrique témoigne d’une instabilité comportementale qui signifie un rejet par la société : « Encastré dans les murs de l’Institut et muni d’un dossier de terroriste à phases maniaco-spectrales, je cède au vertige d’écrire mes mémoires... »

En brouillant tous les repères fixes traditionnels autour de ses personnages, Hubert Aquin met en scène les relations qui peuvent exister entre la fiction et la réalité. Ainsi, tout se passe comme si le héros avait conscience qu’il était un personnage de fiction : « En fait j’avais le trac. Avant d’entrer en scène, j’étais soudain la proie d’une agitation incontrôlable ». Cette dimension dramaturgique de la réalité est accentuée par le fait que le récit donne des éléments précis « Sa (ce livre) signification véritable ne peut être dissociée de la date de sa composition, ni des événements qui se sont déroulés dans un laps de temps donné entre mon pays natal et mon exil, entre un 26 juillet et un 24 juin. » qui se recoupent avec la vie d’Hubert Aquin.

 

Dans ce roman qui n'en finit pas de donner le vertige par la multiplication des rebondissements qu'il propose et la porosité entre les différents niveaux de fiction, Hubert Aquin exprime sa défiance vis-à-vis de l'écriture, mais plus largement de la communication : « C’est la rupture implacable et l’impossibilité de communiquer autrement que sous forme de coups de feu. » Seule la violence peut soulager un tant soit peu la difficulté de l’écrivain à vivre dans un monde inadapté au langage. La lutte armée se veut une forme de violence parmi tant d'autres et K. reconnaît la dimension vitale du combat violent : « Tu as raison. Il n’y a pas de retraite dorée pour nous, ni même de vie paisible, tant que ce sera impossible de vivre normalement dans notre pays. »  Mais l’enfermement du narrateur témoigne de la vanité de l’action violente. Une seule solution pour aller au-delà de la détention : le suicide, « En fait je réduirais encore le prix pour me couper avec un morceau de vitre : et j’en aurais fini avec la dépression révolutionnaire ! »


Alexis, A.S. Bib.

 

 

 


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1 septembre 2011 4 01 /09 /septembre /2011 07:00

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YOSHIMURA Akira
Naufrages
Traduit du japonais
 par Rose-Marie Makino-Fayolle
Actes Sud, 1999

Babel, 2004




 

 

 

 

 

 

 

Biographie

 

Voir la  fiche de lecture d’Éric sur Jeune fille suppliciée sur une étagère;


Yoshimura a écrit Naufrages en 1962 ; il n'est traduit en français qu’en 2004. Le public français n’accède donc à l’œuvre de Yoshimura qu’assez tardivement.

Naufrages est un roman intemporel qui se déroule dans un village de pêcheurs d’un Japon primitif. Totalement enclavé entre la mer et la montagne, le village est bâti sur un terrain de cultures en terrasses où la terre n’est pas fertile. C’est donc un lieu reculé, isolé du monde extérieur, où les villageois vivent en autarcie.

La communauté villageoise est très pauvre et les seuls moyens de subsistance sont la pêche, de maigres récoltes et le commerce du sel et du poisson pratiqué avec le village voisin. Pour survivre, les hommes les plus solides ainsi que les jeunes femmes vont se « louer » dans les hameaux des alentours en échange de céréales. Et en raison de l’absence de la plupart des chefs de famille, ne demeurent sur place que les vieillards, les femmes et des enfants.

Le lecteur est plongé dans un univers âpre où les êtres essaient de survivre à la faim. C’est également un territoire marqué par la mort. C’est d’ailleurs par une cérémonie funéraire, l’incinération d’un enfant que débute le récit. Une fois ce cadre posé, on suit l’histoire d’ Isaku, petit garçon âgé de neuf ans, chargé de veiller sur sa famille après le départ de son père parti six mois plus tôt se louer dans un autre village pour une durée de trois ans. Isaku se retrouve donc chef de la famille malgré son jeune âge. On le voit grandir au fil des saisons puis entrer dans l’âge adulte. Son seul but est de devenir bon pêcheur comme son père.

On découvre dès le début du récit que les villageois ont recours à une cérémonie   automnale particulière, « l’invitation au bateau », pour éloigner la famine : Elle consiste à prier les dieux pour que les bateaux viennent s’échouer sur les rochers afin de récupérer toute la cargaison. Isaku découvre le stratagème lorsqu’il devient chargé de la cuisson du sel. Les habitants se livrent en effet pendant l’automne et l’hiver à ce qu'ils nomment la « cuisson du sel », activité qui consiste à faire brûler du sel dans une marmite sur la plage afin d’attirer les bateaux sur les rochers en dupant les équipages par la lueur des feux. L’expédient permet de faire vivre le village. On découvre ainsi qu'au fil des siècles les habitants du village ont pris coutume de se faire naufrageurs par le biais de ce rite ancestral.



Un des thèmes principaux est l’importance de la nature et des saisons qui rythment la vie des villageois tout comme aux époques médiévale et moderne en Europe. La plus grande partie du roman est comme un récit ethnologique avec ses nombreuses descriptions sur les coutumes et  les conditions  de vie. Yoshimura développe de longues descriptions de la nature qui introduisent chaque nouvelle saison. Ainsi l’apparition des pruniers en fleurs indique le début du printemps. La vie est rythmée par les quatre saisons qui s’organisent autour des repas, du travail et du repos. Le lecteur est plongé dans cette temporalité cyclique. Il suit la vie du village pendant deux ans et demi. Le récit commence vers le début de l’automne et se termine au début du printemps. Le temps circulaire est animé par les cérémonies et le culte des ancêtres dont l’auteur donne à voir la permanence au travers de ses descriptions très précises : les saisons passent et les rites sont  immuables.

Ce roman est un récit sur la condition de vie des  pécheurs qui vivent au fil des pêches saisonnières qui débutent au printemps et finissent en automne.



Le récit est aussi marqué par des mariages, des décès, des suicides et les départs qui s’inscrivent dans cette temporalité. La mort s’insère également dans ce cycle car les âmes partent vers le large pour ensuite revenir dans le ventre des femmes. La mort d’un être cher qui fait partie de leur quotidien attriste les villageois mais ceux-ci l’acceptent par ce biais. Toute la première partie du roman  est en conséquence plutôt austère. Les villageois obsédés par la faim sont moroses et se parlent peu. L’angoisse des individus confrontés au dilemme de mourir de faim ou de se vendre au village voisin est palpable tout au long de l’histoire.

Cette vie cyclique engendre l’attente qui est aussi très présente. Attente du retour d’un être cher – pour Isaku et sa mère –, attente du père ou des bateaux, source de survie et d’abondance matérielle ou encore des saisons plus chaudes.

Le récit lent n'est pourtant pas ennuyeux car le lecteur devient progressivement familier de cet univers. Il partage l'angoisse des hivers misérables, tempérée par l'espoir de ces naufrages tellement indispensables. Le lecteur peut alors se projeter dans la personne d’Isaku et attendre avec la même fébrilité l’arrivée d’un bateau potentiel et le retour du père.



Naufrages est le récit initiatique de l’apprentissage de la vie par Isaku, et de son passage à l’état d’adulte. Au début du récit, c’est un garçon chétif, petit et peu dégourdi, battu par sa mère. Même s’il est contraint de devenir chef de sa famille, elle le considère comme un enfant.  Devenir un bon pêcheur pour subvenir aux besoins de sa famille n’est pas son seul but, cela signifie aussi pour lui devenir un homme, à l’image de son père. Plongé dans le monde des adultes, Isaku doit pêcher et assister à de nombreuses cérémonies. Mais il va se confronter à son premier échec, la mort de sa petite sœur, Teru. Isaku n’a pas su tenir sa promesse, celle de prendre soin de la vie de son frère et de ses deux sœurs. Étreint par la peine et l’angoisse, il se construit en se projetant l’image qu’il veut donner de lui au moment du retour de son père. Il ne veut pas le décevoir et veut devenir comme lui. Isaku accepte toutes les privations, l’obligation de travailler et d’obéir à sa mère sans remise en question ni rébellion.

 Chargé du rite ancestral, Isaku va assister à l’arrivée d’un bateau, providentiel car il n'en était pas venu depuis longtemps. Cela se produit au début de l’hiver de la seconde année. Isaku devient naufrageur à son tour. Cet événement apporte de la joie à tout le village car le bateau recèle une riche cargaison de sacs de riz, de thé, du saké et bien d’autres mets mettant les villageois à l’abri de l’angoisse de la faim pendant quelques années. Ces derniers communiquent de nouveau entre eux et se regroupent pour boire du saké.

Isaku sort de sa naïveté après cet événement et demande à sa mère ce que sont  devenus les matelots. Elle lui explique que les tuer est une obligation pour  survivre. Ce sont les ancêtres qui ont décidé de tuer. On observe ici que dans sa naïveté, Isaku ose interroger et manifeste une prise de conscience de la cruauté et de l'immoralité d’un acte qui paraît naturel à tout le monde. Mais Isaku accepte en définitive ce massacre légitimé par les ancêtres et la tradition sans culpabilité. Il ne peut en effet juger cette pratique immorale, car la survie de son village  prime sur le reste. Il n’y a ni bien ni mal et la piraterie constitue une récolte comme une autre. Membre de la communauté, l’individu doit se plier à la loi du village.

Isaku émerge de son ignorance pour affronter son destin et en accepte l’enfermement. Il devient moins naïf. Il comprend alors que la mort de sa sœur n’était pas de sa faute mais que telle était la destinée. Son cheminement met un terme à sa fascination pour son père et va lui permettre de s’affirmer. Isaku va ainsi prendre progressivement de l’importance dans le village, assurer son rôle tant bien que mal,  comprendre  l’importance du culte des ancêtres et veiller à son tour à  ce que la tradition se perpétue en restant au village.

 « La visite des bateaux, en évitant aux villageois de mourir de faim, était l’événement le plus heureux qui pouvait arriver, au même titre qu’une campagne de pêche exceptionnelle ou une bonne récolte de champignons ou autres végétaux dans la montagne, mais ailleurs, pour les gens des autres villages, c’est un crime passible des châtiments les plus extrêmes. Sans ces naufrages, le village aurait disparu depuis longtemps, laissant place à une côte inhospitalière semée de rochers. Les naufrages avaient permis à leurs ancêtres de survivre sur cette terre, et les villageois se devaient de perpétuer la tradition. Ils croyaient que l’âme des défunts partait loin dans la mer, et qu’après un certain temps, comme elle n’avait aucun autre endroit où aller, elle revenait s’installer dans le ventre d’une femme enceinte. Isaku était bien décidé à quitter le village le moins possible quand il serait marié, et à perpétuer la tradition afin que les âmes ne soient pas désorientées. »

Isaku a de l’extérieur et des villages voisins une perception plutôt noire dans laquelle on décèle la peur de l’autre. Le monde extérieur est synonyme de trouble et menacerait en quelque sorte le village de disparition. Car l'autre matérialise  l'angoisse d’être découvert : Isaku sait bien que les actes commis par sa communauté sont passibles des châtiments les plus extrêmes.

 Le village voisin est aussi décrit comme souillé par différents vices ; ses habitants exploitent les villageois de la communauté lorsqu’ils partent se vendre. Certains ne reviennent d’ailleurs jamais de ces travaux forcés. Dans leurs visions, ce n’est pas du travail mais une vente. Une vente de leur force de travail qui est aussi la force vitale de la communauté.

À la fin, sa mère charge Isaku d’apprendre la pêche à son frère. Elle lui fait alors confiance, Isaku  prend alors le rôle du père.

 

 Mais lors du dernier hiver, l’arrivée du bateau rouge sur le rivage va radicalement perturber le cycle du village. On découvre un radeau sans cargaison dans lequel gisent des hommes morts couvert de pustules, habillés en kimonos rouges. Les villageois s’interrogent d’abord sur ce radeau. Mais un ancien dit connaître le mal de ces personnes. Selon lui, ils ont attrapé la maladie des fleurs, la petite vérole, une maladie sexuellement transmissible faisant naître des boutons sur tout le corps. Le chef du village l’écoute puis décide de récupérer les kimonos rouges pour les offrir aux petites filles du village. Mais quelques jours plus tard seulement, sa famille ainsi que la moitié des habitants du village attrape une violente fièvre accompagnée de boutons qui apparaissent sur les corps. C’est le début d’une épidémie de variole qui frappe la communauté. Se souvenant de cette maladie, un des anciens se suicide car il se sent responsable de l’épidémie. La petite sœur d’Isaku meurt comme la moitié des villageois.

C’est l’ignorance des anciens qui est à l’origine de l’épidémie. Fermés au monde extérieur, les villageois ne pouvaient qu’être pris au piège. Leur tradition du naufrage rend d’une certaine manière aux villageois inaptes à modifier leurs habitudes et à renoncer à prendre la cargaison. La loi des ancêtres est la plus forte. Ainsi l’arrivée de ce bateau et de son mal est l’image d’une certaine fatalité, elle est ressentie comme une malédiction, un châtiment de leurs pratiques.

On entre ici à la fois dans le moment de rupture du régime linéaire du conte avec l'élément perturbateur de l'arrivé d'un bateau porteur de mort, et dans un moment où se confrontent tradition et modernité. Yoshimura dévoile la face cachée, pourtant immanente de la beauté bucolique de ce mode de vie traditionnel. Cette communauté ignore la réflexion et a une foi totale dans ses traditions ancestrales, dont l'initiation d'Isaku est le reflet. Et cet aveuglement lui interdit l’accès aux bénéfices de la modernité. Car la modernité implique l'utilisation du génie humain pour échapper à la fatalité et aux aléas de la nature, alors que la vie de la communauté est une accommodation extrême, souple mais périlleuse à ces mêmes aléas.

D'ailleurs, malgré l'épidémie et l'erreur des anciens, les schèmes des sociétés traditionnelles sont reproduits car ce sont les anciens qui continuent à exercer l’autorité. A la fin de l’ouvrage, un des doyens qui a récupéré le pouvoir du chef demande à tous ceux qui sont tombés malades mais ont survécu de partir dans la montagne pour ne plus jamais revenir par peur de la contamination. Il condamne en quelque sorte à mort ces individus porteurs d'une expérience singulière, qui pourraient créer une scission au sein du groupe.

On retrouve ainsi la dialectique tradition-modernité dans ce choix motivé par l’ignorance de la maladie. Le lecteur n’ignore pas que ceux qui survivent à la petite vérole sont immunisés. Sa mère et son frère obligés de s’exiler, Isaku se retrouve seul. Par respect de la tradition, les individus se soumettent, obéissent à la décision du chef du village et partent en exil pour mourir. On est dans une société où l’individu n’existe pas et dans laquelle chacun se plie à la tradition. Nulle  remise en question n’est possible. On assiste donc à une limite des sociétés de ce type, à une sorte d’absurdité où la survie du village prime sur l’abandon du quart de sa population.

Le paradoxe repose sur le fait que les garants de la sécurité du groupe et du caractère immuable des choses sont à l’origine de sa destruction. L’arrivée du bateau rouge confronte Isaku et le lecteur à l’échec d’un système en même temps qu’au refus de sa remise en question.

Pourtant l'idée germe chez Isaku. Après le départ de sa famille, Il assiste à l’arrivée de son père en haut de la montagne depuis le bateau sur lequel il se trouve. Il a un moment d’hésitation. Doit-il renoncer à sa vie et se laisser porter vers le large pour ne plus revenir, éviter une confrontation avec à son père, et échapper au cycle des ancêtres ?. Cette tentation doit aussi beaucoup à la culpabilité liée à la destruction de sa famille. Pourtant Isaku décide de retourner sur la plage et de perpétuer la tradition. Il choisit d'affronter son destin. Il revient  pour affronter son père en adulte.

 
Dans la dynamique du conte, malgré la mise en péril du village, on retourne à l’état initial. La vie va reprendre son cours de façon immuable.



M. D., A.S. Bibliothèques

 


 

YOSHIMURA Akira sur LITTEXPRESS

 

Yoshimura voyage vers les étoiles

 

 

 

 

 

 

Article de Julie sur    Voyage vers les étoiles.

 

 

 

 

 

 

    YOSHIMURA LE CONVOI DE L EAU

 

 

 

 

Articles d'Elise et de Rachida sur Le Convoi de l'eau.

 

 

 

 

 

 

yoshimura-jeune-fille-suppliciee-sur-une-etagere.gif

 

 

 

 

Articles d'Eric et de Mélanie sur La Jeune Fille suppliciée sur une étagère.

 

 

 

 

 

 

 


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