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31 août 2011 3 31 /08 /août /2011 07:00

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Todd STRASSER
La Vague
Titre original : The Wave
Random House, 1981
Traduit de l'anglais (États-Unis)
par Aude Carlier
éditions Jean-Claude Gawsewitch, 2008
Pocket, 2010

 

 

 

 

 

L’auteur

« Mondialement connu pour son best-seller La Vague, paru en 1981, Todd Strasser raconte dans cet ouvrage l'histoire vraie d'un professeur d'histoire qui cherche de manière radicale à faire comprendre les mécanismes du nazisme à ses élèves. » Lre la suite sur   http://www.evene.fr/celebre/biographie/todd-strasser-37056.php

 

Le roman

« Cela commence par un jeu et finit en dictature » (première de couverture)

 Lycée Gordon, États-Unis, 1969.

Tout commence dans la classe d’Histoire du lycée. Ben Ross, le professeur, projette à ses élèves un documentaire sur les camps de concentration et d’extermination de la Seconde Guerre mondiale. Les réactions sont alors différentes : choc, questionnement ou indifférence de ceux qui dormaient au lieu de suivre le film… Certains parmi les plus attentifs, comme Laurie Saunders (rédactrice en chef du journal de l’établissement, le Gordon Grapevine), s’attardent après le cours afin de pouvoir poser des questions à leur professeur. « […] Pourquoi personne n’a essayé de les arrêter ? » « Comment pourrait-on massacrer dix millions de gens sans que personne s’en aperçoive ? » « Comment les Allemands ont-ils pu laisser les nazis assassiner des gens presque sous leurs yeux pour ensuite affirmer qu’ils n’en savaient rien ? Comment ont-ils pu faire une chose pareille ? Comment ont-ils même pu dire une chose pareille ? » « Ma seule réponse, c’est que les nazis étaient extrêmement bien organisés et redoutés de tous. L’attitude du reste de la population reste un mystère… Pourquoi n’avoir rien fait pour les arrêter ? Pourquoi affirmer ne pas être au courant ? Nous n’en savons rien. ». Tandis que tous les élèves présents s’indignent, et affirment avec véhémence que jamais ils n’auraient laissé de telles choses se dérouler, Ben se questionne fortement sur le fait qu’il ne puisse pas répondre à la plupart de leurs interrogations. À partir de cette constatation, il décide d’effectuer une petite expérience avec eux, afin de comprendre les agissements observés durant la période nazie. Pour Ben, cette expérience se veut bien plus didactique qu’une simple « explication académique », car « la réponse ne figure dans aucun livre. Peut-être que les élèves doivent la trouver par eux-mêmes. » La première heure du projet, Ben la prépare comme s’il « bachot[ait] pour passer [son] diplôme de dictateur » suivant les termes humoristiques (bien que malheureusement prémonitoire) de sa femme Christy (professeur de chant et de musique dans le même lycée).

Durant ce fameux cours, il annonce le premier slogan du mouvement qu’il fait naître : « La Force par la Discipline ». Il ordonne une posture droite, mettant en disposition pour être attentif et concentré, qu’il indique en prenant comme exemple le souffre-douleur de la classe, Robert Billings (pour le faire participer et lui redonner de l’estime de soi). Il instaure également trois règles : « Premièrement, tout le monde doit apporter ses propres affaires pour prendre des notes. Deuxièmement, lorsque vous poserez ou répondrez à une question, vous devez vous lever et vous placer à côté de votre table. Et troisièmement, vous commencerez vos questions ou réponses par " Monsieur Ross ". » S’ensuit une série de questions/réponses courtes et de plus en plus spontanées, qui stimule et motive les élèves. Cette première journée d’expérience se solde par quelques éléments intéressants pour la suite : Laurie, qui sera la chef de file de la « résistance », fait face à sa première incompréhension : au moment où c’est son tour de répondre, elle oublie la consigne du « Monsieur Ross », et ce dernier réagit violemment en « frappant son bureau avec une règle », laissant la jeune fille inquiète de savoir ce qu’elle a bien pu faire de mal. Son petit ami, David, voit quant à lui l’utilisation de la discipline enseignée par Ross comme une possibilité d’améliorer les performances de son équipe de football. Quant à Christy Ross, elle fait la remarque suivante (toujours sur le ton de l’humour, pour le moment) : « Ben, je crois que tu viens de créer des monstres. C’est possible, répondit-il en riant » quand il lui raconte l’émulation provoquée durant ce cours particulier. Ces différentes attitudes font entrevoir les prises de position futures de chacun des protagonistes.

Le lendemain, la classe lui fait continuer l’expérience presque malgré lui, car il avait l’intention de reprendre normalement son cours. « Pris au jeu », il annonce une seconde devise « La Force par la Communauté ». Et afin de sceller ce nouveau groupe, il lui donne un nom, La Vague, un logo ainsi qu’un salut de reconnaissance. Cet ensemble d’éléments leur procure un sentiment d’unité et de pouvoir, à l’instar d’un « régiment ».  Pendant ce temps, la mère de Laurie s’inquiète de cette vague qui semble noyer la capacité de réflexion chez sa fille ; et Ben Ross se rend compte que « c’est incroyable de voir à quel point, ils [l’] apprécient davantage quand [il] prend les décisions à leur place. »

Le troisième jour, Ben (continuant à jouer son rôle de leader, car c’est ce qu’il est devenu !) distribue des cartes de membres, dont certaines sont marquées d’une croix rouge. Celles-ci donnent le statut de « moniteur », c’est-à-dire de dénonciateur (des membres non obéissants) afin de faire régner l’« autorégulation » au sein du groupe. Le professeur d’Histoire note également le dernier slogan de la Vague : « La Force par l’Action », les incitant à ne jamais avoir « peur d’agir pour défendre ce en quoi vous croyez ». Laurie commence à prendre peur de l’évolution de la vague, notamment à cause des saluts effectués et des slogans scandés à l’unisson par ses camarades ; ainsi que l’absence totale de remise en cause des propos avancés par M. Ross. Elle souhaite alors s’en éloigner petit à petit, si bien qu’elle finit par perdre son petit ami, David, et sa meilleure amie, Amy, qui restent fervents défenseurs du mouvement. En effet, elle a tenté de les prévenir que le groupe n’avait pas que des actions positives : si la vague est un groupe uni, elle rejette violement les personnes qui ne souhaitent pas l’intégrer ou qui émettent des réserves vis-à-vis d’elle. Laurie en possède la preuve par une lettre anonyme adressée au journal, décrivant comment un jeune a été intimidé pour rejoindre le groupe ; et par l’expérience du rejet, quand lors d’un match auquel elle veut assister, elle se retrouve interdite de gradin puisqu’elle refuse de faire le salut officiel. Cette « résistance », elle va la rendre publique en publiant un numéro spécial du Gordon Grapevine sur « La Vague ». On peut penser que c’est cette résistance qui amène la fin du mouvement perturbant le Lycée Gordon. En effet, la parution du journal énerve les membres du mouvement, qui voient sa rédactrice en chef comme une véritable menace à éliminer. David, en tant qu’ex-petit ami, est alors désigné comme le plus susceptible de la faire changer d’opinion. Or, leur discussion devient houleuse et David la pousse soudain à terre. Prenant conscience de ce qu’il était prêt à faire à la fille qu’il aime toujours, au nom de la Vague, il prend peur. Ensemble, ils décident d’aller voir Ben Ross, afin de le supplier de mettre un terme au groupe. Le professeur accepte, et met fin à son « expérience » le lendemain de façon particulièrement théâtrale, pour que les jeunes lycéens puissent en tirer eux-mêmes la « leçon ».

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L’expérience

La « Troisième vague ».

C’est sous ce nom que l’expérience du professeur d’Histoire, Ron Jones, fut connue. Elle eut lieu durant une semaine d’avril 1967 au lycée de Cubberley, à Palo Alto en Californie. Le professeur ne pouvant expliquer l’inaction des populations face au génocide perpétré par les nazis, décida d’une mise en situation. L’idéologie du mouvement reposait sur la force de la discipline, et la destruction de la démocratie, car celle-ci a pour centre l’individu et non la communauté.

Les sources datant de l’époque des faits sont rares : deux articles succincts dans le Cubberley Catamount (le journal du lycée) des 7 et 21 avril 1967 ; et un ouvrage publié par le professeur Jones lui-même en 1972. Dans ce livre, il offre une chronologie du déroulement de l’expérience, la voici :

Lundi : Ron Jones commence la journée par une « allocution sur la discipline » (sa nécessité pour certaines catégories de personnes comme les athlètes, etc. ; son bénéfice : la réussite) ; puis donne l’indication d’une position facilitant « la concentration et la volonté » ; et termine par des instructions pour répondre à ses questions (se lever et dire « Monsieur Jones » suivi de la réponse énoncée de façon claire et brève). Ces instructions sont mises en pratique lors d’une série de questions/réponses s’enchaînant de façon rapide, ce qui semble stimuler et motiver les participants.

Mardi : Le professeur inscrit deux devises au tableau : « La force par la discipline, la force par la communauté », et exalte la notion de communauté (une « communauté tournée vers l’accomplissement d’un but commun »). Pour que ses élèves prennent conscience de la force d’une communauté, il leur fait scander les deux devises jusqu’à une parfaite « coordination ». Il finit le cours par l’apprentissage d’un salut de reconnaissance entre membres.

Mercredi : Le mouvement attire les élèves d’autres classes, qui viennent participer à son cours. M. Jones distribue des cartes de membres, dont trois possèdent une croix rouge. Celles-ci donnent un statut particulier à leur propriétaire, ils sont les responsables des dénonciations (pour tous membres n’appliquant pas les préceptes, ou critiquant le mouvement). L’égalité instaurée entre les membres donne confiance aux « élèves les moins sûrs d’eux » et les fait participer. Alors que la règle des réponses courtes et spontanées semble leur ôter toute réflexion et argumentation. Le professeur demande à développer les « recrutements », c’est ainsi qu’il s’aperçoit que des intimidations y sont souvent associées. Un élève lui propose même de devenir son garde du corps, ce qu’il laisse faire.

Jeudi : L’expérience commence à échapper au professeur. La vie de l’établissement se trouve perturbée, puisque les élèves délaissent leurs propres cours pour assister à ceux de M. Jones. De plus, « une " police secrète " s’organise sur la délation et la peur ». Inquiet, le professeur décide de mettre fin à l’expérience. Il annonce qu’il s’agit en fait d’un projet national, et que le lendemain le leader national s’adressera à eux.

Vendredi : Les élèves ont d’eux-mêmes organisé une grande réunion. Des amis de l’enseignant sont déguisés en journalistes et en photographes pour servir de témoins. Les portes de la salle sont fermées et gardées par des élèves. Ron Jones leur fait faire le salut et scander les devises (qui sont devenues des slogans). Il fait enfin allumer les téléviseurs devant les lycéens obéissants. Or, seule la « neige » répond à leur attention. Aucun « leader national »… Ils prennent enfin conscience de la supercherie. Le professeur leur confirme comment, et dans quelle mesure, ils ont été manipulés ; et termine l’expérience par un dernier parallèle entre ce qu’ils viennent de vivre et ce que la population de la population nazie avait vécue.

Cette expérience est très étudiée, lors de recherches par les psychologues sur la « malléabilité d’esprit », notamment chez les adolescents.

(source : http://fr.wikipedia.org/wiki/La_Troisi%C3%A8me_Vague)

La « Troisième Vague » fut tout d’abord adaptée en téléfilm aux États-Unis, en 1981. C’est cette fiction que Todd Strasser va à son tour transformer en roman (intégrant l’expérience de Jones), la même année. Pour enfin devenir un film, en 2008, sous la direction de Dennis Gansel.

 

Avis

Simple fiction ou manuel d’histoire ?

(sur la quatrième de couverture, Philippe Vallet, de France Info, nous informe que « ce best-seller […] est devenu un manuel d’histoire en Allemagne »)

Au final, ça n’a pas beaucoup d’importance ! Ce qui est majeur, dans la lecture de ce livre, c’est qu’il fait réfléchir. Si parfois, il peut sembler un peu étrange que les actions relatées s’enchaînent aussi rapidement et simplement, il reste que cette expérience pose la question du « recommencement » des événements dans l’Histoire, et cela malgré les « leçons » apparemment tirées du Passé. En effet, jusqu’à ce que des événements violents se produisent, les personnages ne se rendent absolument pas compte qu’ils agissent de façon totalitaire (en imposant le mouvement aux autres élèves notamment, allant jusqu’à les intimider et les menacer s’ils ne rejoignent pas la « Vague »). De plus, « l’effet de groupe » qui se développe au début, sous couvert d’égalité, de démocratie, entre ses membres se transforme très vite en unité, en cohésion, pour une puissance d’action (défense des membres les plus faibles par le groupe, dans lequel ces derniers trouvent enfin une place ; organisation ultra rapide d’événements comme des réunions…) ; il « contamine » élèves, professeurs (en particulier, le leader, M.Ross, qui se prend totalement au jeu) et même le directeur de l’établissement qui laisse se dérouler « l’expérience ».

Face à cette vague déferlant sur la population des lycéens de Gordon, une résistance se met en place autour des représentants de l’intelligentsia du lycée, à savoir ses journalistes ! Ce qui n’est absolument pas innocent, les gens de la presse étant le symbole de la vérité révélée au monde.

Si tous ces éléments tendent vers une lecture plutôt didactique de l’ouvrage, d’autres nous rappellent qu’il s’agit bien d’un roman : en effet, si la situation se retourne et que l’expérience peut prendre fin, c’est parce qu’un des couples de personnages prend véritablement conscience de la gravité de la situation grâce à : l’amour !

Pour conclure, je pense que la véritable ambition de ce livre est de faire réfléchir son lecteur pour qu’il se pose cette question : et moi, à la place des personnages, qu’aurais-je fait ? ou plutôt, qu’aurais-je voulu faire ?! et comment aurais-je véritablement agi ?!



Le film

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« Vous croyez qu’une nouvelle dictature n’est pas possible ? »

[Bande annonce :  http://youtu.be/xBwj28sflL4]

 Dennis Gansel, le réalisateur du film, transpose l’histoire dans l’Allemagne contemporaine, lui offrant ainsi plus de poids symbolique à cause de l’Histoire de ce pays. Contrairement au roman, le débat ne s’ouvre pas après le visionnage d’un documentaire, mais à partir du sujet de la semaine thématique choisi par la classe : l’Autocratie1. Débutant par la définition du terme, la discussion dévie rapidement sur l’exemple du régime nazi. Les jeunes lycéens allemands se montrent moins choqués que leurs homologues américains des années 1960, puisqu’ils proviennent d’une génération particulièrement informée sur les atrocités commises durant la Seconde Guerre mondiale. C’est pour cette raison qu’ils se croient d’autant plus à l’abri d’une récidive de l’Histoire. Pourtant, comme dans le roman, élèves et professeur se prennent au « jeu » de l’expérience, jusqu’à un état complètement hors de contrôle ; en effet, la vague finit par déferler hors des murs du lycée pour se propager dans la ville. De plus, cette version de l’histoire n’offre pas de « happy end » à l’américaine, la « leçon » y est fatalement apprise…

Ce film a été « double lauréat des Prix du Film Allemand avec : le Prix de Bronze dans la catégorie Meilleur film et du Prix d’Or décerné à Frederik Lau (Meilleur Second Rôle pour son interprétation de Tim). Le film a également été nommé au Festival du Film de Sundance (Grand Prix du Jury). » (source : wikipédia)

1 Autocratie : étymologiquement, autocratie signifie « qui tire son pouvoir (cratie) de lui-même (auto) ». L'autocratie est donc un pouvoir [attribué à un individu ou à un groupe] qui n'a d'autre justification et légitimité que lui-même. (source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Autocratie)

 
Aurore L., AS. Bib.

 

 

 


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29 août 2011 1 29 /08 /août /2011 07:00

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Atiq RAHIMI
Maudit soit Dostoïevski
P.O.L, 2011





 

 

 

 

 

 

photo1.jpgL’auteur

« Prix Goncourt 2008 pour  Syngué sabour. Pierre de patience, Atiq Rahimi est né à Kaboul en 1962. Après avoir vécu la guerre d'Afghanistan de 1979 à 1984, ce fils d'intellectuels a obtenu l'asile politique en France où il a étudié l'audiovisuel à la Sorbonne et obtenu la double nationalité. Titulaire d'un doctorat, il adapte lui-même son premier roman, Terre et cendres, prix du Regard vers l'avenir au festival de Cannes en 2004. Si ses deux autres ouvrages ont été écrits en persan, c'est directement en français qu'il a rédigé Syngué sabour et ce nouveau roman, son cinquième livre. » (Présentation de l’éditeur)



Résumé

« À Kaboul, dans les années 1990, au plus fort de la guerre civile qui a succédé à l'occupation soviétique, Rassoul, 27 ans, vient d'[assassiner] nana Alia, une usurière qui exploitait sa bien-aimée, Souphia. Le jeune homme ne peut s'empêcher de se comparer à Raskolnikov, le héros de Crime et châtiment de Dostoïevski, dont il a découvert l'œuvre en URSS, à Leningrad, où son père l'avait envoyé étudier de 1986 à 1989, contre sa volonté. Raskolnikov avait lui aussi tué une vieille femme, emporté l'argent et les bijoux qu'elle recelait avant d'être rongé par les remords, de sombrer dans un abîme de culpabilité et de finir au bagne. Mais que pèse le crime de Rassoul face aux explosions quotidiennes, à ces combats fratricides qui ensanglantent l'Afghanistan ? Son châtiment sera-t-il seulement de perdre la parole, puis l'espoir d'être à la hauteur de son "héros" Raskolnikov ?... » (L’Express.fr)



Un roman de la culpabilité

La culpabilité d’un homme : Rassoul.

Le roman d’Atiq Rahimi peut se comprendre comme le récit de la culpabilité. Cette culpabilité s’entend à plusieurs niveaux. En effet, l’auteur nous décrit tout d’abord la culpabilité d’un personnage, Rassoul, hanté par Dostoïevski. Le récit se construit comme un parcours initiatique atypique. Il s’agit pour Rassoul de racheter son crime. Peu après avoir commis son crime, notre personnage est frappé de mutisme :

« Mais il éprouve une étrange sensation de vide dans sa gorge. Aucun son n’en sort. Il tousse. Une toux vide. Sèche. Sans bruit. Sans matière. Il respire profondément, et tousse de nouveau. Encore, rien. Inquiet, il tente d’émettre un cri, un seul, n’importe. Et toujours rien n’émane, sauf un souffle étouffé, risible » (p.32).

Symbole de culpabilité ou premier châtiment infligé au criminel, ce mutisme ne prépare que mieux la future verbalisation de l’aveu. En effet, l’aveu est matérialisé par l’écrit à travers le cahier de Souphia. Rassoul, veut avouer ce crime à la femme qu’il aime. L’aveu écrit s’avère beaucoup plus douloureux à formaliser que sa version orale face aux instances judiciaires :

« Voyons, tu n’es même pas capable de dire la plus magnifique phrase de ton héros Raskolnikov, alors que tu ne cesses de feindre son audace. Quel misérable ! » (p.181).

La culpabilité de plus en plus palpable le conduit à se rendre à la justice. Mais, seul Rassoul semble souffrir de ce sentiment en témoigne la scène  de l’aveu de Rassoul aux pouvoirs publics :

« Tuer une maquerelle n’est pas un crime dans notre sacro-sainte justice. Donc vous…tu dois souffrir d’autre chose. (…) Résumons : tu te tourmentes, tu te sens anéanti, parce que tu n’arrives pas à comprendre pourquoi il y a tant de mystères autour de ton crime ? C’est bien cela ?

(…)

– Oui, c’est ça, je suis victime de mon propre crime. Et le pire dans cette histoire, c’est que mon crime non seulement est banal et vain, mais qu’il n’existe même pas. Personne n’en parle. Le cadavre a mystérieusement disparu. Tout le monde croit que nana Alia est partie en province, emportant avec elle ses bijoux et sa fortune. Est-ce que dans toutes vos archives juridiques vous avez déjà rencontré un cas aussi absurde ? » (p.229).

Il ajoute quelques instants après : « C’est pour cette raison que je suis venu me livrer à la justice. Je veux donner un sens à mon crime » (p.231).

L’histoire peut ainsi se résumer comme le récit d’un homme qui veut être jugé mais que personne ne veut juger. Rassoul porte en lui toute la culpabilité et la responsabilité d’un peuple pour qui tuer est devenu un acte banal que tout homme a pu commettre :

 « – Pas de remords, d’accord. Tu en as conscience. Regarde autour de toi : qui ne tue pas ? Combien de criminels sont arrivés comme toi à ce niveau de conscience ? Aucun.

– Justement, c’est ma conscience qui me rend coupable. » (p.232).

L’aveu habituellement salvateur n’a pas l’effet escomptée et ne constitue au final que le point de départ à une série de déconvenues. Dès lors, un déplacement de l’objet de l’accusation s’opère. Ainsi, le crime de Rassoul n’est pas d’avoir tué une femme mais plutôt d’être, selon les juges, communiste. De ce fait, un faux procès s’instruit :

« "Tu mens ! Espèce de communiste impie !" Les grains de chapelet cessent glisser, sa voix, avec une rage noire, appelle les gardes : "Eloignez ce porc ! Enferme-le dans un cachot isolé ! Demain vous lui noircissez la figure avant de le châtier en public : vous lui coupez la main droite pour le vol ; puis vous le pendez ! (…)" » (p.246).

Cette accusation  naît d’une méconnaissance et d’un malentendu au sujet des écrivains russes.

Une assimilation s’effectue entre le goût pour la littérature russe et l’appartenance au communisme. Par ailleurs, la portée métaphysique de l’œuvre de Dostoïevski est mal perçue et sa réflexion sur l’existence ou non de Dieu est considérée comme un blasphème :

« – (…) « Est-ce que » vous connaissez Dostoïevski ?

– Non. Il est russe ?

– Oui, un écrivain russe, mais pas communiste. Peu importe. Il disait que si Dieu n’existait pas…

Tobah na’ouzobellah ! Qu’Allah te protège de cette aberration ! Chasse cette pensée satanique !

– Oui, qu’Allah me pardonne ! Ce Russe disait que – Tobah na’ouzobellah – si Dieu n’existait pas…l’homme serait capable de tout ! » (…) » (p. 231).

 

 

 

De l’absence de responsabilité d’un peuple à une catharsis personnelle.

Le récit de Rassoul est, en réalité, celui d’un acte manqué, réalisé par un meurtrier non-coupable aux yeux des hommes. Le roman d’Atiq Rahimi amorce une réflexion sur la justice des hommes et la  justice divine. La religion musulmane  où le péché originel n’existe pas a enlevé le sentiment de culpabilité. Ainsi que le note Atiq Rahimi, le mode de vie de la société afghane semble reposer sur ce vers de poème « Tout finit par passer ».

Il s’agit avant tout de se préserver de l’autre car c’est là que le mal se trouve. À travers le procès de Rassoul, l’auteur fait le procès de tous les criminels de guerre. Le roman s’accompagne ainsi d’une réflexion métaphysique, introduite par l’exemple de Dostoïevski :

« (…) la pensée de Dostoïevski dépassait la psychologie de l’homme pour atteindre à la métaphysique…Ce livre [Crime et Châtiment] est à lire en Afghanistan, un pays autrefois mystique, qui a perdu le sentiment de responsabilité. Rassoul est convaincu que si on l’enseignait ici il n’y aurait pas autant de crimes ! » (p.63).

À travers son personnage, l’auteur fait le récit de sa propre culpabilité. En effet, tout ce qu’il écrit, il le fait pour son frère communiste, mort alors qu’Atiq Rahimi était en exil. Ainsi, les  hésitations du narrateur sont à la fois celles de l’auteur au moment du processus de création mais également celles de l’homme confronté à un drame familial. Ecrire la culpabilité devient donc une véritable catharsis et un moyen de surmonter son deuil.

 

 

 

Une esthétique du décalage : ironie et humour.

Un pastiche.

Maudit soit Dostoïevski est une réécriture de Crime et Châtiment. Le roman d’Atiq Rahimi relève du pastiche dès l’incipit. La scène d’ouverture introduit une esthétique du décalage. En effet, A. Rahimi transpose la scène du meurtre de Crime et Châtiment en y insérant une tonalité entre humour et pathos : « À peine  Rassoul a-t-il levé la hache pour l’abattre sur la tête de la vieille dame que l’histoire de Crime et Châtiment lui traverse l’esprit. Elle le foudroie » (p.11). C’est par ces phrases que le récit s’ouvre. En quelques mots, tout est dit : la situation est posée, la tonalité donnée. L’atrocité du geste symbolisée par la hache est d’emblée atténuée par la touche humoristique introduite par la référence à Dostoïevski – idée qui paraît pour le moins incongrue en de telles circonstances. La passion de Rassoul pour Dostoïevski est rappelée à plusieurs reprises non sans une pointe d’humour et d’ironie. Ainsi lorsqu’ un homme interroge Rassoul sur ses études en Russie. À la question « qu’est-ce que tu étudiais », ce dernier répond : « (…) lire ce maudit Dostoïevski » (p.59). D’autre part, Razmodin, le cousin de Rassoul, lui fait également remarquer et non sans humour pour le lecteur : « Dostoïevski ! Dostoïevski ! Tu te mets toujours dans la merde avec ton Dostoïevski ! Comment veux-tu qu’ils connaissent Dostoïevski ? » (p. 72).



Une succession d’actes manqués.

Rassoul devient tout à la fois l’incarnation d’un héros et d’un anti-héros : héros en ce qu’il tient à racheter son forfait mais anti-héros puisqu’il ne parvient pas à accomplir sa destinée. Sa vie semble une succession d’actes manqués à commencer par le crime lui-même. En effet, il  fait preuve de maladresse dans l’accomplissement même de son geste : sa victime expire après plusieurs coups. Au moment de l’aveu de son crime aux autorités, aucune preuve de son crime n’est relevée : le corps a tout simplement disparu. Personne ne semble disposé à entendre son aveu : « Sa voix désespérée s’éraille : "J’ai tué quelqu’un." Aucun des deux ne prête attention à son mea culpa. Ils n’ont peut-être pas entendu. Alors un peu plus fort : "J’ai tué quelqu’un", qu’ils entendent. Les deux se retournent vers lui, mais très vite et sans dire un mot, ils reprennent leur recherche » (p 225).

Rassoul songe un temps au suicide  pour racheter son crime. Là encore, il n’y parvient pas :

« Il ne se suicidera pas, il ne peut pas. Le suicide ne demande qu’une chose : le geste et rien d’autre. Pas de pensées, pas de mots, pas de remords, pas de regrets, pas d’’espoirs, pas de désespoir… » (p. 177).

 À l’image de son héros, Raskolnikov, il pense à commettre un second crime, celui du gardien qui a chassé Souphia d’un mausolée car c’est une prostituée : « Tu vas donc, Rassoul,  commettre encore un meurtre sans aucune conséquence. Encore un coup raté » (p.198). Au fil du récit, l’effet comique se créé par l’accumulation d’actes manqués répétés.

 

 

 

« Alors bouge, Rassoul, bouge ! »

« Alors bouge, Rassoul, bouge ! » apparaît comme un leitmotiv dans la bouche de Rassoul. Cette phrase exprimerait la volonté de Rassoul de sortir de sa torpeur  et de son mutisme. Néanmoins, elle vient dans le même temps cristalliser l’impuissance et l’immobilisme de Rassoul. Cette phrase se rappelle à lui à chaque acte manqué ou sur le point d’être manqué. Ce leitmotiv résume à lui seul l’état d’âme et la situation paradoxale dans lesquels se trouve Rassoul.



Le style et la composition du récit

Une composition complexe et foisonnante.

A. Rahimi joue ici avec les codes du roman russe : rebondissements, multiplication des personnages, réflexion métaphysique. La composition du roman d’Atiq Rahimi est complexe. En effet, le roman se construit autour de divers récits qui viennent s’enchâsser les uns dans les autres auxquels s’ajoute la multiplicité des voix – celles de Rassoul ou du narrateur, par exemple –.

Par ailleurs, le procédé de la mise en abyme permet l’incursion de récits dans le récit. Nous constatons que plusieurs contes, souvent d’inspiration orientale s’insèrent dans le roman. Rassoul se souvient ainsi d’une histoire que son père aimait raconter :

« Cette étrange histoire, que Rassoul a baptisée Nayestan – Le Champ des roseaux –, hante son esprit. Elle vit en lui, silencieusement, religieusement. Son père aussi la racontait en boucle, n’importe où, n’importe quand, à n’importe qui. Et à chaque fois, il demandait à Rassoul de lui remémorer les détails qu’il oubliait. En réalité, c’était pour le prendre à témoin de la véracité de cette incroyable aventure. Mais Rassoul évitait de jouer le jeu. (...) » (p.169).

L’auteur recourt à un procédé similaire dans les pages suivantes. En effet, certains développements prennent véritablement les contours du conte :

« Avec un sourire accueillant, elle m’a souhaité la bienvenue dans la vallée des Mots perdus. Elle m’a demandé où j’allais, d’où je venais. Une fois que je lui ai tout raconté, elle a hoché la tête, m’a proposé un dernier verre de "lime de pierre", et a hélé un vieux pour qu’il m’accompagne jusqu’au village voisin. Le vieux m’a donné  une lampe-tempête, et on s’est mis en route (…) » (p.203).

 Ce  village par lequel est passé Rassoul est gouverné par une femme. Le récit de l’histoire de la femme, chef du village,  vient alors s’enchâsser : « Cette femme, chef du village, était la descendante d’un grand sage parmi les sages, qui vivat dans un royaume lointain, à une époque lointaine. (…) » (p. 204). Dans cet extrait, nous notons les éléments caractéristiques de la situation spatio-temporelle du conte, aux contours volontairement flous et hors du temps. Cet effacement des frontières participe à la confusion entre réel et rêve, omniprésente dans le récit.



Esthétique de la brièveté et poésie

Tout en revendiquant l’héritage russe, A. Rahimi parvient à transposer l’histoire de Crime et Châtiment dans un style qui lui est propre. Les phrases marquées par la brièveté ne donnent que plus de force au récit. Par ailleurs,  l’auteur  insuffle à son récit un verbe poétique qui trouve ses sources dans la littérature afghane. Le style d’A. Rahimi  penche du côté de la fable et de la poésie, entre Orient et Occident. De brèves descriptions ponctuent le récit :

« Le soleil se faufile à travers les branches et les feuilles de l’arbre à vœux, parsemant de taches le corps du gardien, les pieds, les jambes, les cheveux de Rassoul, et le Colt qui tremble dans ses mains… » (p.198).

Le style et la ponctuation sont deux éléments essentiels pour A. Rahimi. En effet, l’auteur effectue un travail considérable sur la langue. Il s’inspire notamment de la musique ou encore de la poésie persane pour insuffler à ses phrases le rythme et la tonalité justes. Il n’hésite pas à insérer des poèmes au cœur même du roman :

« Nous ne sommes pas aptes à parler,
Si nous pouvions seulement écouter !
Il faut tout dire !
Et écouter tout !
Mais
Nos oreilles sont scellées,
Nos lèvres sont scellées,
Nos cœurs sont scellés. » (p. 287-288).

Les poèmes choisis confèrent au récit une tonalité lyrique tout en ajoutant bien souvent une portée métaphysique au discours. Ainsi, le poème cité ci-dessus évoque le paradoxe de toute une société qui se détache de toute responsabilité et qui s’enferme dans un profond mutisme.

Atiq Rahimi mêle habilement style dépouillé et onirisme, influences orientales et occidentales.



Pour aller plus loin :

Terre et cendres, P.O.L, 2000
Syngué Sabour, Pierre de patience, P.O.L., 2008. (Prix Goncourt).



Quelques vidéos :

Atiq Rahimi évoque son ouvrage Maudit soit Dostoïevski (entretien réalisé par Rue 89, en trois parties):
 http://www.dailymotion.com/video/xhfgxi_atiq-rahimi-transpose-dostoievski-en-afghanistan-1-3_creation
 http://www.dailymotion.com/video/xhfhdr_atiq-rahimi-transpose-dostoievski-en-afghanistan-2-3_creation
 http://www.dailymotion.com/video/xhfhwc_atiq-rahimi-transpose-dostoievski-en-afghanistan-3-3_creation

Atiq Rahimi à l'Escale du livre:
 http://www.youtube.com/watch?v=qg6_EhlUFwg


Marine, A.S. Bibliothèques.

 

 

Atiq RAHIMI sur LITTEXPRESS

 

Atiq Rahimi Syngue sabour

 

 

 

 

Article de Cyndie sur Syngué sabour

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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27 août 2011 6 27 /08 /août /2011 07:00

Philip-Roth-Indignation.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Philip ROTH
Indignation
traduit de l'américain
par Marie Claire Pasquier
Gallimard,

Coll. Du monde entier, 2010




 

 

 

 

 

 

 

 

Philip-Roth.jpgIndignation, qui s'inscrit dans la veine des romans courts d'apprentissage, est le 29e roman de Philip Roth. Cité par le célèbre critique Harold Bloom parmi les quatre principaux auteurs américains vivants, aux côtés de Cormac MacCarthy, Don DeLillo et Thomas Pynchon, il est, avec ces deux derniers, l'un des principaux représentants du courant postmoderne.

Entre autres récompenses, telles que le National Book Award, le National Book Critics Circle Award ou le prix Pulitzer,  Le Complot contre l'Amérique a été sacré meilleur livre de l'année par la New York Times Book Review. Le PEN Nabokov Award 2006 et le PEN Saul Bellow Award 2007 ont récompensé le romancier pour l'ensemble de son oeuvre.



Guerre-de-Coree.JPGNous sommes en 1951, deuxième année de la guerre de Corée. Marcus Mesner, jeune homme de dix-neuf ans d'origine juive, sérieux et travailleur, poursuit ses études de droit au Winesburg College, faculté lambda de l'Ohio. Il a quitté la faculté de Newark, sa ville natale où habitent ses parents, dans le but d'échapper à la domination de son père, boucher de profession et depuis peu en proie à une peur paranoïaque au sujet de son fils, due à un trop-plein d'amour et de fierté paternelle. Il va alors tenter sa chance dans une Amérique encore inconnue mais comprendra vite que, bien qu'il ait échappé à la tyrannie de son père, il ne pourra pas échapper à une autre forme de tyrannie : celle des conventions. L'amour qu'il va nourrir pour Olivia, la reine de la fellation 1951, ainsi que sa perpétuelle indignation vont le conduire à sa perte.

« Oui, le bon vieux défi américain, ''Allez vous faire foutre'', et c'en fut fait du fils de boucher, mort trois mois avant son vingtième anniversaire – Marcus Messner, 1932 -1952 –, le seul de sa promotion à avoir eu la malchance de se faire tuer pendant la guerre de Corée, qui se termina par la signature d'un armistice le 27 juillet 1953, onze mois pleins avant que Marcus, s'il avait été capable d'encaisser les heures d'office et de fermer sa grande gueule, reçoive son diplôme consacrant la fin de ses études à l'université de Winesburg – très probablement comme major de sa promotion –, ce qui aurait repoussé à plus tard la découverte de ce que son père, sans instruction, avait tâché de lui inculquer depuis le début : à savoir la façon terrible, incompréhensible dont nos décisions les plus banales, fortuites, voire comiques, ont les conséquences les plus totalement disproportionnées.»

En fait, toute l'ironie et la morale, l'importance de la chance et la force du destin contenues dans ce roman sont résumées dans cette citation, extraite de la page 193. Roth insiste tout particulièrement sur l'importance du destin dans le cours de la vie puisque ce ne sont en fait qu'une succession de choix, en apparence plutôt anodins qui ont conduit son héros à sa perte. Ainsi, page 55, on apprend que le héros est mort et qu'il nous parle d'outre-tombe, d'un au-delà vide et solitaire imaginé par Philip Roth.

« Et même mort, comme je le suis, depuis combien de temps je ne saurais le dire, j'essaie de reconstruire les moeurs qui régnaient sur ce campus et de récapituler les efforts tâtonnants pour y échapper qui engendrèrent la série de mésaventures dont la conclusion fut ma mort à l'âge de dix-neuf ans. »

Cette voix d'outre-tombe très vite révélée s'avère être une sorte d'uchronie par laquelle Roth décrit les événements s’ils s'étaient déroulés autrement. Le reste du roman ne sera qu'une sorte de compte à rebours.

Dans Indignation, l'ambiguïté du personnage de Marcus est frappante. Il est conformiste mais désireux de rompre avec son milieu. C’est à la fois un garçon simple, gentil et travailleur, ayant pour seul désir de réussir ses études, mais également un révolutionnaire en devenir et, qui plus est, un révolutionnaire en avance sur son temps. Roth insiste sur ce point à la fin du roman en faisant remarquer, par une note historique, que Marcus n'avait en quelque sorte qu'anticipé sur les événements à venir.

« En 1971, les bouleversements sociaux, les transformations et les mouvements de protestation des tumultueuses années 1960 finirent par atteindre l'université de Winesburg, si réactionnaire et apolitique qu'elle fût. »

Roth profite également de ce véritable parcours initiatique pour décrire la classe moyenne juive à travers une description précise de l'emploi de boucher casher qu'occupe le père de Marcus. Mais par l’évocation de cet univers, l'auteur semble également établir un parallèle entre la boucherie de Mr Mesner et la « boucherie » que fut la guerre de Corée. Bien qu'elle ne se situe qu'en arrière-plan, Roth insiste beaucoup sur cette guerre, comme pour avertir le lecteur qu'elle va jouer un rôle non négligeable dans l'histoire de Marcus.

Bien que Philip Roth ait intitulé son roman Indignation au singulier, Marcus Mesner aura exprimé un certain nombre d'indignations. En effet, au cours de sa courte jeunesse, le jeune homme se sera indigné face à l'autorité de son père, face à ses camarades de chambre, en réaction soit à un chahut incessant, soit à des insultes envers la fille qu'il aime, face à un proviseur trop soupçonneux, face au chantage affectif de sa mère, face aux pratiques de beuveries de ses camarades, puis enfin et surtout, face aux conventions d'une université de l'Amérique de années 50 en refusant d'assister à l'office religieux. En voulant échapper à la tyrannie familiale, le jeune Mesner se retrouvera confronté à une nouvelle forme de tyrannie, celle des conventions morales, religieuses, communautaires et sociétales.

Ces nombreuses indignations sont également l'occasion, pour Roth, d'aborder et d'approfondir un certain nombre de thèmes qui lui sont familiers. À travers Indignation, il nous livre une description de la société des États-Unis de la seconde moitié du XXe siècle, celle d'avant la révolution sexuelle, et de ses jeunes pour qui la sexualité est une énergie vitale. Il nous décrit aussi le passage à l'université, véritable rite pour les étudiants américains, transformant ainsi son ouvrage en roman d'initiation. Roth décrit le milieu familial juif, peut être celui dans lequel il a grandi, ainsi que les relations filiales difficiles qui peuvent y naître, comme dans toute autre famille. Enfin, Roth dénonce les tabous religieux de cette époque et l'hypocrisie puritaine américaine et nous livre ainsi une sorte d'histoire moderne des USA.

On retrouve dans Indignation de nombreux éléments autobiographiques chers à Philip Roth, à savoir l'éducation, l'identité et l'intégration, récurrents dans nombre de ses oeuvres. À l'instar de Marcus Mesner, Roth est d'origine juive et né à Newark, New Jersey. Indignation est l'occasion pour Philip Roth de parler de ses fantasmes à travers ceux de son personnage. On comprend aisément que l'auteur est ancré dans son roman, que c'est un moyen de parler de son vécu, de ce dont il a été témoin, de ce qui l'a touché ou le touche, de ce qui l'a frustré. Ce n'est pas un roman autobiographique mais par cette présence dans son histoire, l'auteur en fait un roman de la nécessité.


Manon, 1ère année Éd.-Lib.

 

 

Philip ROTH sur LITTEXPRESS

 

PhilipRoth-PortnoyEtSonComplexe

 

 

 

 

 

 Articles d'Adrien et de Pauline sur Portnoy et son complexe.


 

 

 

 

 

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Fiches de  Caroline et de  Sandrine sur Le Complot contre l'Amérique

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25 août 2011 4 25 /08 /août /2011 07:00

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Frank MILLER
Sin City
Tome 1, « Marv »

traduction de Lorraine Darrow

éditions Rackham, 1994

 

 

 

 

 

 

 

«  Le 1er tome, le plus violent, le plus beau graphiquement, et le plus riche en rebondissements. »

 

 

Frank Miller en quelques mots…

Né le 27 juin 1957, ce dessinateur de bande dessinée commence sa carrière chez des éditeurs comme Gold Key, DC comics puis Marvel comics. Il devient rapidement un scénariste important et marque la production comics des années 80. Il crée le personnage d’Électre, redéfinit celui de Daredevil à sa manière, comme ceux d’autres superhéros.

Son œuvre la plus connue est The Dark Knight returns.

Cependant, le genre superhéros cesse de lui plaire et le dessin lui manque ; il « ne veut plus seulement imaginer l’action ». Selon lui, l’édition a changé, d’autres maisons de comics sont apparues, Marvel et DC ne se partagent désormais plus le marché. De plus, il est déçu car il ne pourra jamais posséder ses créations ; elles appartiennent à la maison dont il faisait partie. Il décide alors de créer un comics « aux allures de roman policier », Ronin, qui n’obtient pas le succès escompté, puis aboutira à Sin City en 1994. Il s’inspirera des œuvres de Hammett, Chandler, Cain et Spillane.

Alors que la couleur bat son plein, Frank Miller choisit de faire un comics entièrement en noir et blanc, où il y aura du sexe, de la violence et du sang.  Cela permet de remettre au goût du jour le comics en noir et blanc, qui était alors relégué dans les bacs de soldes.

Sa série Sin City sera  adaptée en 2005 au cinéma par Robert Rodriguez, avec la participation de Quentin Tarantino. Le succès étant au rendez-vous, d’autres œuvres de lui seront ensuite adaptées comme 300, par exemple.

 

Résumé

Sin City constitue une série de sept tomes, axés chacun sur un personnage. Celui dont je vais vous parler retrace le parcours de Marv, un ancien repris de justice qui se trouve au mauvais endroit, au mauvais moment. Venant de passer la nuit avec une inconnue, il la retrouve au petit matin morte à côté de lui. Il a tout juste le temps de se rendre compte de ce qui se passe, entend des policiers qui montent l'escalier de son appartement. Pressentant un complot, il s’enfuit à coups de pied et de poing et part se réfugier chez son contrôleur judiciaire et amie, Lucille.
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Furieux, et épris de la belle blonde avec qui il a passé la nuit, il décide désormais de retrouver l’assassin de cette inconnue dont il ne connaît que le nom : Goldie. Le récit retrace son enquête, menant à la résolution du mystère. On découvre petit à petit les différentes facettes de Marv dont on ne connaît initialement que peu de choses.

Il va vite s’apercevoir que c’est un complot qui le dépasse, tramé dans la haute sphère de Sin City. Le grand cardinal, qui tient à lui seul la ville, aurait laissé son petit protégé cannibale tuer des prostituées pour s’en faire un garde-manger. Goldie était l’une d’elles. Un peu trop curieuse, elle s’est vite rendu compte de ce qui se passait. Se sentant menacée, elle a cherché protection auprès de l’homme le plus costaud qu’elle ait pu trouver. Cependant cela n’a pas suffi. Elle a été assassinée et Marv désigné comme le parfait bouc émissaire, pour cacher les bavures de Kévin, le mangeur de femmes. Avant de mourir sur la chaise électrique à la fin du tome, il réussira néanmoins à venger Goldie, aidé de sa sœur jumelle Wendy, en torturant à mort Kévin et le grand Cardinal.

 

Sin City ?

Même si chaque tome nous fait découvrir un nouveau visage de Sin City, on retrouve les différents personnages des tomes qui se croisent et s’entrecroisent. C’est comme si la vie des personnages se déroulait en même temps, dans la même ville, simplement à des endroits différents. Par exemple, on retrouve Marv en train de se battre au milieu d’un bar dans un autre tome de la série alors qu’il est pourtant décédé à la fin du tome 1.

Qu’est-ce que Sin City ? C’est la ville de tous les péchés. Personnifiée, elle est le personnage central de cette série. C’est elle qui est le lien, le fil conducteur entre les tomes, les personnages et les histoires racontées. C’est comme si l’auteur avait pris une loupe et scruté la vie de diverses personnes dans cette ville, chacune à son tour.

Cette ville n’est que violence. Les décors représentent des quartiers louches et glauques, avec des gratte-ciel, des bars, des entrepôts. C’est comme si on se sentait enfermé, oppressé sans cesse, entouré par des murs de briques qui nous étouffent tout comme Marv.

 « Ainsi, j’ai construit une ville où les hommes sont forts, les femmes sont belles et où les voitures ont vraiment l’air sympa. »

 

Et les personnages ?

Marv
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Ambigu, ce personnage peut être considéré comme un antihéros.  Il est violent, bagarreur, mais se bat toujours pour une cause précise. Une complicité va se créer avec nous, lecteurs, qui allons nous retrouver de son côté. Même s’il tue, torture, on se prend au jeu, on a envie que Goldie soit vengée.

On ne sait que peu de choses de lui. Rejeté par la société, ce marginal n’a pas d’attaches, peu d’amis. Proche des femmes, il se pose en protecteur, mais n’a jamais connu d’aventures, de vraies histoires. Il va être prêt à mourir pour venger Goldie parce que c’est la seule qui ait bien voulu de lui. Grande carrure, imposant et défiguré, Marv suscite la peur. On dirait un peu un Frankenstein revisité en monstre gentil et innocent … mais pas tant que ça.

Ce personnage très solitaire parle peu. Des textes sont fréquemment disposés dans la marge lorsque l’auteur veut traduire ses pensées, tout ce qui se passe dans sa tête.

Aveuglé par son désir de vengeance, il va même finir par en mourir. Il aime l’adrénaline que lui apporte le combat, il joue avec ses victimes et y prend un plaisir malsain. La quête qu’il mène lui apporte une certaine sérénité dans le sens où il dit comprendre enfin pourquoi il vit. Il n’avait pas goût à la vie, ce n’était qu’un enfer, mais à présent, il sait le pourquoi de sa présence sur terre. Cela peut expliquer qu’il y mette tout son cœur et qu’il n’y ait plus aucune limite, règle ou loi qui puisse l’arrêter.

Pourtant, malgré son aspect brutal, insensible, invulnérable, il nous apparaît fragile lorsqu’on le découvre seul face à lui-même ; comme tout être humain, il lui arrive aussi d’avoir peur. Dans une scène, il est seul dans la salle de bain et se regarde dans un miroir, il se rend compte que cette quête insensée va l’amener à une mort certaine. C’est le seul moment de tout le livre où l’on verra transparaître ses sentiments.

 

Goldie
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Même si elle meurt dès les premières pages, elle est omniprésente dans le récit. Sa présence plane du début à la fin, ce qui met un certain poids sur le lecteur. On ressent comme une sorte de pression qui pèse sur Marv jusqu’à ce qu’elle soit vengée. On suit Marv, mais il parle constamment de Goldie, il se rappelle sans cesse sa présence, son parfum, il lui arrive même de poser des questions comme s’il l’interrogeait pour qu’elle l’aide à comprendre ce qui lui est arrivé. On peut aussi l’interpréter comme une piqûre de rappel qui lui rappellerait son but et justifierait toute cette brutalité que montre Marv, signifiant que tout ce sang qui coule est versé pour une « juste » cause.

 

Wendy

Elle est la sœur jumelle de Goldie, on peut ainsi la voir comme son double. Ce personnage nous permet d’en apprendre davantage sur elle. C’est comme si elle montrait à Marv comment était Goldie dans la vie avant de mourir. Elle a, elle aussi, envie de venger sa sœur et va donc aider Marv dans son enquête.

 

Lucille

C’est le contrôleur judiciaire de Marv mais surtout une de ses amies. Marv lui inspire à la fois crainte et compassion. Elle est attachée à lui mais il lui fait peur. Cela nous permet d’appréhender la relation de Marv avec les autres, et notamment les femmes. On voit qu’il cherche à la protéger et la préserver. Pourtant, même si c’est son amie, elle n’hésitera pas à se précipiter en voyant approcher des policiers, et à dénoncer Marv, en croyant qu’ils seront sauvés.

 

Kévin

Il s’agit du tueur psychopathe. Cannibale, il dit que manger des femmes lui permet de communiquer avec Dieu. Cela pourra expliquer pourquoi le cardinal le protège. Ce personnage est intéressant dans le sens où il pousse Marv dans ses retranchements. Marv va le torturer d’une manière des plus atroces et crues. Il a enfin trouvé un adversaire à sa hauteur. Kévin sera le seul à réussir à le piéger car il est encore plus discret que lui.

 

Cardinal Roark

Il illustre le stéréotype de l’homme de pouvoir perverti et corrompu. Il ne fait qu’accentuer l’opinion négative que l’on a de la ville de Sin City. La police n’est plus au service de la justice, mais de la volonté d’un seul homme qui bafoue les valeurs morales.

 

Des thèmes récurrents

La solitude

Marv en est le personnage caractéristique. Rejeté par la société, c’est un marginal, seul et incompris. Même s’il aime les femmes, une distance persiste avec elles. Il les idéalise, se pose en protecteur, mais il n’y a aucun élément qui les rapproche. Il reste seul. On ne connaît rien de sa famille, à part sa mère, qui a perdu la vue. Elle fait juste une brève apparition, ne passe chez lui qu’en coup de vent. On peut supposer qu’ils ne sont pas très proches.

 

La violence
Frank-Miller-Sin-City-coup.jpg
Elle est omniprésente dans le comics. Pour Marv, c’est le moyen d’affirmer sa place dans la société. Dans cette ville de corruption où la mort est partout, Marv tue sans remords. Cela lui permet de se protéger dans cette ville dangereuse et de se donner une contenance. C’est quand il est en chasse ou quand il tue qu’il se sent vraiment bien, il aime cette adrénaline. On le voit notamment avec la torture de Kévin lorsque Marv découpe ses membres avant de le regarder se faire dévorer par son chien.

Il y a aussi une violence symbolique et psychologique. Les propos dans le comics sont souvent crus, accompagnant les scènes violentes ; le lecteur doit s’accrocher devant ces atrocités.

 

La mort

Elle jalonne toute l’œuvre car elle est présente au quotidien à Sin City. Elle jalonne le parcours de Marv pour venger Goldie. Les personnes meurent de manière sanglante, atroce, souvent après souffrance ou torture. Sinon elle peut être inattendue comme avec Lucille qui se précipite vers les policiers en espérant être sauvée, mais se fait cribler de balles.

Cependant, cette mort peut aussi être vue comme une sorte d’échappatoire. C’est comme si c’était le seul moyen de se soustraire à l’enfer de cette ville. Marv ne cesse de répéter qu’il va y rester mais qu’il s’en moque. Son but est de venger Goldie, il ira jusqu’au bout même s’il doit y laisser la peau. Il n’a pas peur de la mort. À la fin du tome, lorsqu’il va être exécuté sur la chaise électrique, il n’est même pas effrayé. Il a accepté le fait qu’il allait mourir. Il a joué son rôle, il peut partir sans regret. Il sauvera la face jusqu’au bout.

 

Le double

On voit deux visages de Marv. Tout d’abord, la façon dont on le voit dans la société, c'est-à-dire comme un marginal, un tueur violent au lourd passé, assoiffé de vengeance. Mais aussi un être sensible, malade, solitaire, face à un monde qui le rejette.

On peut retrouver ce thème du double avec le duo Goldie-Wendy. Marv se perd à confondre les deux.

 

La femme séductrice

On voit l’importance du sexe et de la passion amoureuse, caractéristiques du genre policier. Les femmes chasseresses et dangereuses, les prostituées ssint des personnages omniprésents. Elles sont vêtues très légèrement, de manière très sexy, et exercent une attraction sur les hommes. Elles ont besoin d’un protecteur dans une ville si insécuritaire.

 

La chute

On assiste à la descente aux enfers de Marv, pris dans un engrenage infernal de manipulation et de corruption.

 

L’obscurité

Toute l’histoire se passe dans le noir, Marv ne sort que la nuit. C’est comme s’il avait peur de la lumière du jour sui révélerait son visage défiguré et décharné. Cette obscurité fait toute l’ambiance de cette ville. D’où l’importance non négligeable du noir et blanc qui instaure une atmosphère pesante. Elle permet de jouer sur l’émotion, de l’amplifier. Frank Miller est influencé par le travail d’auteurs italiens et sud-américains comme Hugo Pratt, Breccia ou Sergio Toppi qui utilisent ce procédé.
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En conclusion

Ce comics est destiné à un lectorat très spécifique, assez restreint au départ : surtout des amateurs de comics de super héros qui connaissent déjà Frank Miller. Mais il séduira aussi tout les amateurs de romans noir, car il offre beaucoup d’action et de violence, ce qui permettra d’élargir le lectorat. Âmes sensibles s’abstenir…



Élodie Lapierre, 1ère année Édition-Librairie

 

 

 


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Published by Elodie - dans bande dessinée
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23 août 2011 2 23 /08 /août /2011 07:00

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Jean-Philippe TOUSSAINT
La vérité sur Marie
Éditions de Minuit
Prix Décembre 2009



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La vérité sur Marie— prix décembre 2009 — est le dernier opus de la trilogie de Jean-Philippe Toussaint. Je ne peux pas vous parler de ce dernier roman sans vous faire un petit résumé des précédents. Ces trois romans nous font le récit d’une séparation impossible. Dans Faire l’amour, nous découvrons pour la première fois cette femme, Marie, et le narrateur. À Tokyo, il vit sa dernière nuit avec Marie. C’est le récit d’une rupture voulue de part et d’autre avec violence et détermination. Ils se séparent après sept ans ; le début du roman est déjà la fin mais elle a besoin de lui. Il reste le temps de son exposition. Mais ils ne repartiront pas ensemble.

 

« C'est l'histoire d'une rupture amoureuse, une nuit, à Tokyo. C'est la nuit où nous avons fait l'amour ensemble pour la dernière fois. Mais combien de fois avons-nous fait l'amour ensemble pour la dernière fois ? Je ne sais pas, souvent. .... »

 

Le second roman,  Fuir, prix Médicis 2005, porte bien son titre ; le narrateur fuit Marie à travers Pékin. Paradoxe, son évasion vers la Chine est le résultat d’une demande de Marie. Déposer une lettre en son nom. Il veut visiter la Chine, oublier cette rupture. Mais un coup de téléphone va les rapprocher. Le père de Marie est mort. La fuite reprend mais cette fois vers Marie, sur l’île d’Elbe.

Ce dernier roman nous offre la fin de cette histoire : deux personnes qui s’aiment mais qui ne peuvent être ensemble. C’est l’impossibilité de leur union que Jean-Philippe Toussaint tisse tout au long de ce roman. La vérité sur Marie n’est pas « à proprement parler la suite mais un prolongement » (quatrième de couverture) de ces deux textes. Aux premières pages du livre, ils ne sont pas ensemble ; lui est avec une femme et elle avec un homme. Ce nouvel amant nommé Jean-Christophe de G. fait une crise cardiaque chez elle. Elle appelle le narrateur avant même de songer à prévenir les pompiers. Les personnages secondaires n’ont aucune importance ; tout se passe entre lui et Marie. D’ailleurs Jean-Christophe de G se nomme en réalité Jean-Baptiste de Ganay. Dans ce roman, rien n’a d’importance, tout tourne autour de Marie et nous allons suivre leur rupture, ce sont comme deux aimants qui s’attirent et se repoussent.

Le narrateur s’invente la vie de Marie lorsqu’elle n’est pas avec lui.

« J’avais sous les yeux une image saisissante de mon absence. C’était comme si je prenais soudain conscience visuellement que, depuis quelques jours, j’avais disparu de la vie de Marie, et que je me rendais compte qu’elle continuait à vivre quand je n’étais pas là, qu’elle vivait en mon absence et d’autant plus intensément sans doute que je pensais à elle sans arrêt. »

Il nous raconte une histoire, puis soudain prend part à l’action pour enfin disparaître et laisser place aux rêves et aux fantasmes. Apprend-on la vérité sur Marie ? Non, nous percevons simplement quelques éléments de sa personnalité : capricieuse, étourdie, insouciante mais vivante et drôle. Nous la découvrons toujours de nuit dans des scènes apocalyptiques qui nous semblent irréelles. La première nuit, son amant fait une crise cardiaque, elle ne le comprend pas tout de suite et lorsqu’il s ‘effondre à ses pieds, tout devient chaotique. Elle ne pense pas à ouvrir la porte aux pompiers, elle ne leur allume pas la lumière et ne sait pas répondre à leurs questions. Les premiers soins donnés à son amant sont minutieusement racontés. Nous sommes face à une Marie étourdie, dépassée et en colère. La fuite d’un pur sang déchainé sur le tarmac d’un aéroport nous laisse entrevoir subtilement un parallèle entre l’animal et Marie. Elle est impétueuse, indomptable, mais fragile. L’incendie sur l’île d’Elbe renvoie à la dimension fugace, chaude et dévastatrice de cette femme. Elle peut tout détruire sur son passage : son couple mais aussi celui de Jean-Christophe de G qui est marié. Une succession de nuits incandescentes rapproche ces deux êtres qui ne cessent de se blesser au corps et à l’âme.

L’écriture de Toussaint est précise, violente et même glaciale, quelquefois. Les gestes d’amours sont crus, beaux et simples. Ces descriptions sont celles d’un peintre qui tour à tour donne des coups de pinceau pour nous éclairer, elles relèvent d’un art visuel. De longues phrases poétiques livrent l’épopée de ce personnage qui court après l’insaisissable Marie. Une Marie dont nous n’apprenons rien de plus que dans les précédents opus, juste que cette vérité oscille entre les fantasmes du narrateur et la réalité. La vérité n’est autre que l’amour qu’il lui porte.


Cynthia, 2e année Éd.-Lib.

 

 

Jean-Philippe TOUSSAINT sur LITTEXPRESS

 

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articles d'Eva et de Louise sur La Télévision

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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article de Soazig sur l'Appareil-photo

 

 

 

 

 

 

 

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 l'article d'Amandine sur Fuir

 

 

 

 

 

 


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21 août 2011 7 21 /08 /août /2011 07:07

Leon-Tolstoi-La-guerre-et-la-paix.gif






 

 

 

 

 

Léon TOLSTOÏ
La Guerre et la Paix
Titre Original
Voina i Mir, 1999
traduit du russe
par Bernard Kreise
éd. du Seuil,
Coll. Points, 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cette édition se présente en un volume de 1243 pages,et sept parties de 26 chapitres en moyenne.

L'auteur a repris le récit sept fois au total. Le début du roman fut d'abord publié dans le Russkij Vestnik, un journal, en 1865 et en 1866, puis il parut en six volumes en 1868-1869. D'autres versions se succédèrent, jusqu'à celle de 1873, qui est présentée ci-dessous. C'est une version plus courte, les réflexions philosophiques ont été condensées et l'action resserrée. Les nombreux passages en français dans le texte original sont signalés, et les noms des personnages conservés en russe, contrairement aux précédentes versions.


Les personnages principaux sont

  • Prince Andréï Bolkonsky
  • Princesse Liza Bolkonskaïa (épouse d' Andréï)
  • Princesse Maria Bolkonskaïa (sœur d' Andréï)
  • Prince Bolkonsky (le père d' Andréï)
  • Prince Nikolaï Bolkonsky (le fils d' Andréï)
  • Mlle Bourienne (dame de compagnie française de Maria)
  • Comte Pierre Bézoukhov
  • Princesse Hélène Vassilevna Kouraguina (devient Princesse Bézoukhova rapidement)
  • Prince Anatole Kouraguine (frère d'Hélène)
  • Prince Vassili Kouraguine (père d'Hélène et intendant de Pierre)
  • Comtesse Natacha Rostova (ou Natalia)
  • Comte Nikolaï Rostov (frère de Natacha)
  • Sonia Rostova (cousine adoptée par la famille Rostov)
  • Comte Rostov (le père de Natacha)
  • Comtesse Rostova (la mère de Natacha)
  • Comte Pétia Rostov (frère de Natacha)
  • Prince Boris Droubetskoï
  • Dolokhov
  • Dénissov
  • Général Koutouzov
  • Napoléon 1er
  • Anna Pavolvna




Le roman commence en juillet 1805 et se termine en 1813 ; le récit s'étend donc sur sept ans, avec de longues ellipses, en alternance avec des arrêts descriptifs sur des moments importants.

La complexité de l'histoire fait qu’il est difficile d'en faire un résumé ; c'est pourquoi, il est plus intéressant de parler de ce qui ressort en général de l'œuvre. Le récit tourne principalement autour de deux sujets : la guerre entre la Russie et la France d'une part, et les histoires d'amour entre les différents protagonistes d'autre part : entre Andréï et Natacha, entre Pierre et Natacha, entre Sonia et Nikolaï, entre Nikolaï et Maria, etc.

Cependant, le premier sujet l'emporte sur le second quant à la place qui lui est accordée dans la narration. Les batailles sont décrites et expliquées avec précision, notamment pour les plus connues, Austerlitz et Borodino. Les traditions de l'armée, la hiérarchie et les différents corps de l'armée sont présentés, en particulier pour les cosaques. Tout cela participe à en faire un livre d’histoire, en quelque sorte. Les idéaux des hommes avant la combat, la peur paralysante pendant, et les désillusions après la guerre pour ceux qui avaient rêvé de gloire structurent le récit.

Le roman traite également de la société de Saint-Pétersbourg et de Moscou, particulièrement la Cour, mais aussi les serfs, le clergé et les sociétés secrètes telle la franc-maçonnerie. Au fil du récit, on découvre les salons mondains, les relations très codées entre les nobles, les bals et autres réceptions. À ces occasions, le français est la langue de référence, aussi bien pour parler que pour penser. On découvre également les relations entre nobles et serfs qui ne reçoivent aucune éducation ; l'idée d'affranchissement est introduite avec le personnage de Pierre Bézoukhov.

Les personnages sont traités en profondeur, et on assiste à leur évolution psychologique. Évolution due à la maturation, aux aléas de leurs vies et à la guerre. Ils perdent progressivement leur tendance à la superficialité ou à la vanité, et prennent conscience de la fragilité du bonheur causée par les malheurs de la guerre.

Léon Tolstoï s'écarte parfois de la fiction pour insérer plusieurs paragraphes dans lesquels il énonce et développe ses propres réflexions philosophiques, entre autres à propos du rapport de l'homme au pouvoir, du libre arbitre, de la volonté, etc. :

« [...] Le roi est l'esclave de l'histoire, d'un événement cataclysmique, et il possède moins de libre arbitre que les autres hommes. Plus il a de pouvoir, plus il est lié aux autres hommes, et moins il a de libre arbitre. Il y a des actions nécessaires qui concernent la vie instinctive de l'homme ; il y a des actions contingentes, quoi qu'en pensent les physiologistes et quelle que soit l'exactitude de la recherche dans le domaine des nerfs. Un argument irréfutable contre eux est le fait que je peux maintenant lever le bras et je peux ne pas le lever. Je peux continuer d'écrire ou m'arrêter. C'est indéniable. Mais puis-je savoir ce que je dirai en étant au milieu de la mer, puis-je savoir ce que je ferai en étant à la guerre, puis-je savoir lors d'un conflit avec autrui, dans une action où, d'une manière générale, l'objet de mon action n'est pas moi même, puis-je savoir ce que je ferai alors ? [...] »

Ou encore :

« [...] Existe-t-il un seul vice, un seul mauvais côté de la nature humaine qui ne soit pas adapté aux conditions de la vie militaire ? Pour quelle raison la condition de militaire est-elle donc respectée ? Parce qu'elle représente le pouvoir suprême. Et le pouvoir a ses flatteurs.[...] »

C'est une œuvre profondément philosophique et morale ; même si le roman expose une vision assez déterministe sur la guerre et les choix des hommes, il reste optimiste ; en effet, après les épreuves et les mésaventures que connaissent les personnages, ces derniers mettent de côté leurs remords et leurs tourments pour repartir du bon pied.

Le texte est très agréable à lire, l'écriture est fluide, entrecoupée de dialogues, le vocabulaire recherché et le point de vue est celui d'un narrateur omniscient. Les descriptions sont nombreuses mais ne découragent pas pour autant le lecteur, au contraire, sauf peut-être en ce qui concerne les récits de batailles : allergiques à la stratégie militaire, s'abstenir !

S’il faut définir les grandes caractéristiques de cette œuvre : roman très long, description de la guerre et de la société, réflexions sur l'Homme, la religion, le pouvoir. C'est un récit profondément social et revendicateur, qui invite à plus d'égalité, à un retour à l'essentiel, à l'éducation et à l'affranchissement des serfs.
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Le roman a été adapté de multiples fois au cinéma et pour le petit écran. La plus connue est War and Peace de King Vidor avec Henry Fonda et Audrey Hepburn, en 1956 , qui condense extrêmement le récit et peut décevoir à cause de l'interprétation peu crédible d’Audrey Hepburn. En revanche, le petit écran a proposé en 2007 une adaptation intéressante de l'œuvre, intitulée Guerre et Paix, en quatre épisodes, et coproduite par sept pays européens, réalisée par Robert Dornhelm, avec Clémence Poésy et Alessio Boni. Malgré une prise de liberté avec des changements dans le récit et une importance moindre accordée aux combats, le téléfilm reste très fidèle au ton et à la finalité du roman. Pour voir le générique, aller à cette adresse :

 http://www.youtube.com/watch?v=idEoomo6Abw


 

 

Biographie rapide de l'auteur

Léon Nikolaïevitch Tolstoï est né en 1828 au sein d'une famille appartenant à la noblesse russe. Il devient rapidement orphelin et son éducation est donc assurée par sa tante. Il découvre la littérature française et prend goût à l'œuvre de Jean-Jacques Rousseau. Il entre dans l'armée pendant un moment puis rencontre Tourgueniev. Il écrit son autobiographie en trois volumes puis se lance dans l'écriture des Cosaques et de La Guerre et la Paix, début d'une longue liste de romans, nouvelles, essais, et pièces de théâtre. Par la suite il se penche sur les grands philosophes et se convertit au christianisme. Il décède en 1910 dans la solitude, des suites d'une pneumonie attrapée après avoir choisi l'errance. Il décide de reverser tous ses droits d'auteur au peuple russe dans la misère.

Pour une biographie plus complète consulter Wikipedia.



Bibliographie

Romans et récits

  • Enfance, adolescence,jeunesse,1852-1855
  • Récits de Sébastopol, 1855
  • Les Cosaques, 1863
  • La Guerre et la Paix, 1864-1873
  • Anna Karénine, 1873-1877
  • La Mort d'Ivan Illitch, 1886
  • La Sonate à Kreutzer, 1889
  • Mikhaïl, 1893
  • Une Paysanne russe
  • Résurrection, 1899
  • Hadji Mourat, 1904


Nouvelles

  • La Matinée du seigneur
  • La Tempête de neige
  • Lucerne
  • Un musicien déchu
  • Le Cheval
  • Maître et Serviteur
  • Le Réveillon du jeune tsar
  • Ainsi meurt l'amour
  • Histoire d'Ivan le petit sot
  • Le Diable
  • Le Père Serge
  • Le Faux Coupon


Théâtre

  • La Puissance des ténèbres
  • Les Fruits de la civilisation
  • Le Cadavre vivant
  • Et la lumière dans les ténèbres



Divers

Souvenirs et Récits
Journaux et carnets, vol.1 (1847-1889)
Journaux et carnets, vol.2 (1890-1904)
Journaux et carnets, vol.3 (1905-1910)
Lettres, vol.1&2 (1828-1879 1880-1910)
Guy de Maupassant
Pourquoi les hommes usent-ils de stupéfiants ?
Qu'est-ce que l'art ?
Confession

Pour une bibliographie plus complète, consulter Wikipedia.


Catherine, 1ère année Bib.-Méd.

 

 

 


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19 août 2011 5 19 /08 /août /2011 07:00

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Bastien VIVÈS
Polina
Casterman

Collection KSTR, 2011


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bastien Vivès est né le 11 février 1984. Ce jeune auteur s’est fait remarquer sous le label KSTR avec notamment le Goût de Chlore pour lequel il a reçu en 2009 le prix Essentiel révélation d’Angoulême et dernièrement avec Amitiétroite.

Diplômé de l’école des Gobelins (section animation), après trois années de graphisme à l'ESAG Penninghen, Bastien Vivès réalise ses premiers pas dans un atelier de bande dessinée qu’il cofonde à Paris. Sous le pseudonyme Bastien Chanmax, il publie sur le net Poungi, « le manchot rappeur amateur de gros seins ». Il est alors découvert par le label jeunes de Casterman. KSTR, publie ainsi Elle(s), début 2007, puis Hollywood Jan avec Mickaël Sanlaville début 2008. Parallèlement, paraissent la Boucherie chez Vraoum et Juju Mimi Féfé Chacha, un scénario d’Alexis de Raphelis chez Ankama. Dessinateur en pleine évolution graphique, Bastien Vivès fait assurément partie de la relève de la bande dessinée.

Si l’on s’interroge sur les origines de la vocation de Bastien Vivès, un tout jeune auteur de vingt-quatre ans qui compte déjà trois albums à son actif et qui s’apprête à en publier deux autres dans les prochains mois, il ne faut pas chercher loin : son père, Jean-Marie Vivès, est peintre- illustrateur, photographe, auteur de matte paintings (décors de cinéma dessinés et intégrés au film) qui a travaillé par exemple avec Jean-Pierre Jeunet sur La cité des enfants perdus, ou avec Jean-Marie Poiré sur Les Visiteurs… Sa mère, quant à elle, travaille comme comptable pour Passe-Murailles, une société qui réalise des décors de cinéma. Enfant, tous les mercredis, le jeune Bastien se promène au milieu des dinosaures conçus pour la Cité des Sciences ou des décors du film Molière. Une enfance vécue dans le rêve concret de ses parents en quelque sorte.

 

« Vu le contexte, explique Bastien Vivès, j’ai toujours eu des images de qualité entre les mains. On avait bien sûr nos dessins animés, ceux de Disney et Don Bluth, mais notre culture principale, c’était le cinéma et la peinture. Tous les voyages que l’on faisait, que ce soit aux États-Unis ou en Europe, c’était pour des expositions dans les musées : Vermeer, Bacon… On y allait principalement pour ça. J’ai donc baigné dans le milieu artistique. »

 

Polina

Haute comme trois pommes et demie, Polina Oulinov intègre une académie de danse classique en Russie. Au bout de quelques années, la jeune fille est repérée par le professeur Bojinski, maître de ballet abrupt qui fait souvent pleurer ses élèves…

Après avoir montré son habileté à traduire le mouvement sur papier (notamment dans Le Goût du chlore, ou Pour l’Empire avec Merwan Chabane), Bastien Vivès en fait l’un des principaux sujets de son nouvel album. En s’inspirant de la danseuse Polina Semionova pour son nouveau récit, Bastien Vivès  parvient à merveille à capter dans Polina l’énergie, la grâce, l’effort et la douleur exigés par la danse classique. En usant du gris et du noir, il réussit à nous émouvoir. Ce minimalisme permet de mettre en avant des regards, des attitudes, et de pousser les contrastes au maximum en utilisant des masses de noir et de gris. Les détails des décors sont peu représentés, mais nous pouvons remarquer que l’énergie artistique de Bastien Vivès se porte beaucoup plus sur les attitudes, les émotions, les relations qu’entretiennent les personnages.

Il représente la danse dans toute sa complexité et sa légèreté grâce au parcours d’une danseuse étoile de ses six ans à ses vingt-six ans, au sommet de sa carrière.

Dans ce roman graphique, il s’essaie à quelque chose de nouveau : un récit de longue haleine dans un univers qui ne lui est pas forcément familier. Polina est un être vrai, sensible, qui ne cherche pas la facilité mais tente de savoir pourquoi et pour qui elle danse, pourquoi cet acharnement et ces souffrances. Une artiste d’exception dont la relation avec son professeur et mentor, qui sert de fil conducteur, se révèle délicate, tant elle est déchirée entre son désir de le suivre et celui de suivre son propre chemin. Cette relation est marquée par le besoin de transmission et de partage des connaissances d’un maître vers son élève. Le ballet graphique proposé par l’auteur semble d’ailleurs faire écho aux paroles éclairées du professeur Bojinski : « Les gens ne doivent rien voir d’autre que l’émotion que vous devez faire passer. Retenez bien ça, Polina. Si vous ne leur montrez pas la grâce et la légèreté, ils ne verront que l’effort et la difficulté. »

Le pilier de cet album est cette relation. La page de couverture l’illustre. Le lien qu’entretient Polina avec son  professeur Bojinski est profond, incassable.

Polina est prise entre deux feux : soit rester auprès de son maître et progresser à ses côtés, soit découvrir d’autres horizons et partager la danse avec ses proches. Malgré son second choix, le lien qui les unit leur permettra de se retrouver tout au long du récit. C’est un professeur exigeant, froid qui souhaite amener sa jeune danseuse au sommet de sa performance. Il lui transmet des préceptes qu’elle ne comprend pas au début mais qui lui permettront d’apprendre et de comprendre par elle même : « La danse est un art, il ne s'apprend pas. Il faut l'avoir dans le sang. Ensuite, il faut travailler. Et avec moi, vous allez travailler tous les jours et croyez-moi, il va falloir vous accrocher. »

 

Durant une vingtaine d’années, Polina fait des rencontres enrichissantes et déchirantes. Elle s’éprend de son partenaire de danse, avec qui elle imagine être un jour  au centre des projecteurs et des planches. Si le monde de la danse est mis en avant, ce sont surtout les difficultés à devenir une danseuse étoile renommée qui priment sur le bonheur que cet art procure. Bastien Vivès s’inscrit dans cette vision, il le dévoile avec une extrême légèreté et sensibilité. Nous nous trouvons au cœur des émotions de Polina, de ses pensées et de ses envies. La dureté de la danse est reflétée par les blessures physiques et mentales que subit la jeune danseuse.  Polina, c’est à la fois un roman graphique passionnant pour les amateurs de danse classique, mais également une véritable aventure humaine où s’entrelacent les soubresauts, les désaccords, les rencontres, les amitiés rompues et les pas de danse et de vie.

 
Pauline, A.S. Bib.-Méd.

 

Liens

 

Bande annonce Polina :  http://www.youtube.com/watch?v=18KKt0jlV8E&feature=related

http://bastienvives.blogspot.com/

 

 


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17 août 2011 3 17 /08 /août /2011 07:00

ogawa tristes revanches





OGAWA Yoko
(小川洋子)
Tristes Revanches
Titre original
Kamokuna shigai, Midarana Tomurai
(寡黙な死骸みだらな弔い)
Nouvelles traduites du japonais
par Rose- Marie Makino-Fayolle
Éditeur original
Jitsugyo no Nihon Sha
(株式会社実業之日本社), 1998
Pour la traduction française
Actes Sud, 2004
collection Babel, 2008




 

 

 

 


Avec Tristes Revanches, Yoko Ogawa nous livre un recueil de onze nouvelles à la frontière du temps, du rêve, du fantastique et de l'anormal. Les nouvelles racontent l'existence de personnages pour le moins ordinaire jusqu'à l'intrusion subtile d'un élément étrange, parfois même fantastique. Toutes évoquent la solitude qui s'abat tel un fléau ; elles mettent effectivement en scène les formes multiples de l'abandon, de la promesse non tenue à l'oubli coupable.

Pour plus d'informations sur l'auteure, nous vous renvoyons à une autre fiche de lecture consacrée également à Tristes Revanches : http://littexpress.over-blog.net/article-ogawa-yoko-tristes-revanches-65573715.html

Dans chacune de ces nouvelles, un personnage, un objet ou un détail parfois infime évoque la nouvelle précédente ou annonce la suivante ; les nouvelles sont donc « interconnectées ». Ces interconnexions dessinent la trame du livre, les nouvelles ne peuvent donc pas être dissociées et analysées de manière individuelle puisqu'elles forment un tout.

Pour faire ressortir au mieux ces interconnexions, nous nous livrerons au résumé de chacune des nouvelles, un résumé qui peut paraître étonnant car des détails incongrus viennent s'y greffer ; rien de plus normal, ces détails ne sont rien d'autre que ces fameuses interconnexions ! De plus, dans un souci de clarté, toutes les interconnexions seront listées à la suite des résumés, et reprises nouvelle par nouvelle.



Nouvelle 1 : « Un après-midi à la pâtisserie »

Une femme, qui n'est autre que la narratrice, entre dans une pâtisserie pour acheter deux fraisiers à la crème pour son fils ; c'est son anniversaire, il a six ans. « Il aura toujours six ans. Il est mort » (p.11) douze ans plus tôt asphyxié à l'intérieur d'un réfrigérateur cassé mis en rebut dans une décharge. Dans l'arrière-boutique de la pâtisserie, une jeune fille est en pleurs au téléphone.



Nouvelle 2 : « Jus de fruit »

Le narrateur se fait inviter par une camarade de classe qu'il connaît peu à déjeuner avec un homme qu'elle rencontre pour la première fois : son père. C'est une enfant illégitime ; sa mère, mourante, lui a dit de s'en remettre à cet homme. Un silence pesant règne durant le dîner. Sur le chemin du retour, ils croisent l'ancienne poste devenue entrepôt à kiwis et s'y infiltrent. La jeune fille croque goulument les kiwis, le jus se répand sur elle ; le narrateur, lui, attend « que sa crise de tristesse soit passée. Le jus qui débordait de ses lèvres coulait de ses joues comme des larmes » (p. 41). Ils ne se sont pas reparlés depuis. A la mort de sa mère, elle est entrée dans une école de cuisine et a fait de la pâtisserie occidentale sa spécialité. Le narrateur, ayant appris la mort du père de son ancienne camarade en feuilletant un journal, s'est décidé à l'appeler à la pâtisserie où elle travaille. Elle, elle est en pleurs au téléphone : « elle libérait ses larmes qui auraient dû couler ce jour-là à la poste » (p. 42).



Nouvelle 3 : « La vielle femme J. »

La narratrice qui est écrivain vit dans un appartement au sommet d'une petite colline (dont les flancs sont recouverts de kiwis !). La propriétaire est une certaine madame J., une vieille veuve de plus de quatre-vingts ans qui a fait du jardin de la cour de l'immeuble son potager. Madame J. prend l'habitude de souvent rendre visite à la narratrice et, à chaque fois, elle lui offre des légumes. Un jour, elle récolte de carottes en forme de main. « Elle avait ses cinq doigts. Le pouce était le plus épais, le majeur le plus long. Elle était potelée comme celle d'un bébé » (p.51). La presse s'accapare de l'histoire, un journaliste tire le portrait de Madame J accompagnée de la narratrice et de ses carottes en forme de main, carottes qui donnent l'impression à la narratrice d'être « encore tièdes » et de dégoutter de sang (p. 57). Quelques jours plus tard, des inspecteurs remuent le potager et y découvrent un corps en voie de décomposition ; le mari de Madame J. ; du sang recouvre la chemise de nuit de Madame J. et les deux mains du défunt restent introuvables !



Nouvelle 4 : « L'esprit du sommeil »

Le narrateur se trouve immobilisé dans un train ; au-dehors, la neige recouvre le paysage. Il se rend aux funérailles de celle qui n'a été sa mère qu'entre l'âge de « 10 et 12 ans » (p. 62). Elle a été sa seule vraie mère. Il se rappelle de la fois où par un tel jour de neige, il a été au zoo avec elle. Elle était écrivain ; au divorce de ses parents, il a rassemblé tous ses livres ; elle a d'ailleurs obtenu un prix de débutant pour un de ses récits, l'histoire d'une vieille femme qui récolte des carottes en forme de main... Selon sa petite amie, sa « mère » souffrait de troubles psychologiques, elle pensait qu'on l'avait plagiée ou que l'on cherchait à voler son manuscrit.

Dans le train, sous la direction de leur accompagnateur, une trentaine d'enfants entonnent « L'esprit du sommeil » de Brahms. A la fin de la nouvelle, le narrateur reçoit un colis avec les anciennes affaires de sa mère, il y découvre un article de journal illustré d'une photo.



Nouvelle 5 : « Blouses blanches »

Deux secrétaires, dont la narratrice, sont occupées à trier les blouses des médecins tout en discutant. L'une d'elle est la maîtresse d'un maître de conférences du service de chirurgie des voies respiratoires. Il devait venir la voir la veille au soir mais il est arrivé avec plusieurs heures de retard, prétextant que son train avait été immobilisé plusieurs heures à cause de la neige. Elle se dit fatiguée de ses excuses qu'elle ne se donne même plus la peine de croire, fatiguée de l'attendre indéfiniment et sans espoir : « C'est pour ça que je l'ai fait », « c'est pour ça que je l'ai tué » (p. 89). La narratrice, elle, impassible suite à l'aveu de sa collègue, reste absorbée par son travail, elle déplie une autre blouse.

 

« C'était la blouse blanche du maître de conférences. Je l'ai secouée. De la poche est tombée la langue. Celle qui avançait sans arrêt des prétextes. Elle fut suivie des lèvres, des amygdales, des cordes vocales. Elles étaient encore tièdes et souples ».



Nouvelle 6 : « Faufilage d'un coeur »

La narratrice, une maroquinière, est une femme seule avec pour seule compagnie un hamster. Un jour, une chanteuse lui demande de fabriquer un sac pour y mettre son coeur qui est à l'extérieur de son corps depuis sa naissance. La narratrice, fascinée par l'organe, s'attelle à la difficile tâche et se consacre tout entière à la fabrication du sac. Entre temps, son hamster oublié meurt ; elle jette le corps dans une « boutique à hamburgers ». Malheureusement, la cliente annule sa commande, elle va se faire opérer prochainement par le professeur Y. La pauvre maroquinière n'en «  a rien à faire de cette histoire. L'important, c'est le sac pour mettre le coeur. C'est tout » (p 116).

Nous la retrouvons dans l'ascenseur de l'hôpital, un ciseau à la main, les portes s'ouvrent, la nouvelle s'arrête.



Nouvelle 7 : «  Bienvenue au Musée des Supplices »

Une apprentie coiffeuse (la narratrice de cette nouvelle) est interrogée par un inspecteur. Dans l'appartement au-dessus de chez elle, un homme a été tué, c'est un maître de conférences, il a reçu de nombreux coups de couteau à la gorge. Elle apprend aussi le meurtre d'une personne hospitalisée ayant eu lieu le même jour, la poitrine évidée aux ciseaux.

L'inspecteur parti, elle continue les préparatifs du dîner (en dessert, une pâtisserie à la fraise bien sûr) en attendant son ami. Excitée d'être témoin de l'enquête, elle raconte son histoire à son petit ami, enfin arrivé, qui finit par partir aussitôt, exaspéré. Désormais seule et totalement désemparée, elle sort se promener et se retrouve devant une maison en pierres, c'est le Musée des Supplices. Comme elle a « l'impression que ces mots conv[iennent] parfaitement à [s]on état d'esprit » (p135), elle y pénètre. C'est un musée dédié aux instruments de torture, un vieille homme portant un noeud papillon lui fait office de guide. À chaque énumération de supplices, elle s'imagine torturant son amant. Elle décide donc de revenir souvent.



Nouvelle 8 : « L'homme qui vendait des corsets »

Le jeune narrateur, un étudiant, rend visite à son oncle. Un oncle qui a été successivement vendeur de corsets puis conservateur de musée avant d'être licencié. Il a effectivement été accusé d'abus sur mineures et notamment d'avoir eu une relation avec une jeune apprentie coiffeuse. Le musée était autrefois la demeure de soeurs jumelles dont la passion était de récolter des objets de torture à travers le monde. L'oncle, lui, était l'intendant de la maison et son travail le plus important était de s'occuper d'un tigre de Bengale. Maintenant, il vit seul dans un véritable capharnaüm, entouré de tous les objets présentés dans l'ancien musée. Avant que son neveu ne parte, il lui offre un manteau, dehors il neige. Le manteau en fourrure de tigre tombe en lambeaux.



Nouvelle 9 : « Les derniers instants du tigre du Bengale »

La narratrice est immobilisée en voiture sur un pont ; il y a eu un accident, un camion s'est renversé et des milliers de tomates jonchent la route (p.165). Elle se rend chez la maîtresse de son mari, le professeur Y, bien décidée à l'affronter enfin. Elle se perd en route et tombe sur une belle maison en pierre ; dans la cour, un vieil homme est à genoux auprès d'un tigre mourant. Elle leur tient compagnie jusqu'aux derniers instants de vie du tigre.



Nouvelle 10 : « Les tomates et la pleine lune »

Un journaliste (le narrateur) réside quelques jours dans un hôtel sur lequel il doit rédiger un article pour la presse féminine. Dans sa chambre, il trouve une inconnue qu'il croisera de nombreuses fois durant son séjour, toujours accompagnée de son labrador et d'un petit paquet qu'elle tient fermement. Si elle s'obstine à le suivre et à lui tenir compagnie, c'est parce qu'il ressemble à l'homme qui lui a sauvé la vie il y a trente ans de cela alors qu'elle était perdue par un jour de neige avec un enfant de dix ans. Dans le paquet, il y a un manuscrit, dit-elle. Elle ne s'en sépare jamais, elle a peur qu'on le lui vole, d'ailleurs elle s'est déjà fait voler un roman. Elle montre un de ses écrits au narrateur, il s'agit d'Un après-midi à la pâtisserie. Elle disparaît aussi soudainement qu'elle est apparue, en abandonnant son paquet. Le narrateur le trouve, l'ouvre et en sort une ramette de papier. Tout est blanc.



Nouvelle 11 : « Herbes vénéneuses »

La narratrice, d'un certain âge, veuve d'un homme fortuné, finance les études musicales d'un jeune homme ; en contrepartie, il vient la voir chaque samedi pour lui offrir un peu de compagnie et lui lire des histoires (entre autres l'histoire de madame J !). Ce qu'elle aime par-dessus tout, c'est entendre le son de sa voix, cela éveille son désir. Un samedi, il lui demande de décaler leur rendez-vous habituel, car c'est l'anniversaire de son amie ; elle ne veut pas, prétextant que c'est aussi son anniversaire. Il vient malgré tout. C'était la dernière fois. De nouveau seule, décontenancée, elle se promène dans les bois et tombe, au beau milieu de la nature, sur un entrepôt de réfrigérateurs. Elle en ouvre un et y découvre un corps. Elle y voit son cadavre : « Mon cadavre. Dans cet endroit sombre et étroit, j'avais mangé des herbes vénéneuses, et j'étais morte à l'abri des regards » (p. 245).


La boucle est bouclée !

 

 

Petit récapitulatif des interconnexions

 

 

Nouvelle 1 : « Un après-midi à la pâtisserie »

  • Fraisier à la crème (nouvelles 2 et 7).

 

  • Femme qui découvre le cadavre du petit garçon, semblant « plus morte que vive » = narratrice de la dernière nouvelle.




Nouvelle 2 : « Jus de fruit » 

 

  • Petite fille = apprentie pâtissière de la nouvelle 1. Scène du coup de fil.
  • .Le dessert n'est autre qu'un gâteau à la fraise couvert d'une épaisse couche de chantilly ! (nouvelles 1 et 7).
  • Les kiwis et le bureau de poste abandonné (nouvelle 3).




Nouvelle 3 : « La vieille femme J. »

  • Femme écrivain = mère adoptive (nouvelle 4) + l'inconnue (nouvelle 10)
  • Les kiwis et le bureau de poste abandonné (nouvelle 2).

 


Nouvelle 4 : « L' Esprit du sommeil »

  • Mère adoptive du narrateur = écrivain (nouvelle 2) + l'inconnue (nouvelle 10)
  •  Récit de la vieille femme J aux carottes en forme de main + article de journal accompagné de la photo (nouvelle 2).
  • Le chant choral « L'Esprit du Sommeil » de Brahms (nouvelle 11).



Nouvelle 5 : « Blouses blanches »

  • Maître de conférences = narrateur de la nouvelle 4 + chirurgien de la chanteuse à la malformation cardiaque (nouvelle 6) + mari de la narratrice (nouvelle 9).
  • Appartement 508 = appartement de la maîtresse, lieu du crime, immeuble de la nouvelle 7.




Nouvelle 6 : « Faufilage d'un coeur »

  • Hamster mort jeté dans la poubelle d'une « boutique à hamburgers » (nouvelle 7).
  • Professeur Y = chirurgien de la danseuse (nouvelles 4 et 9).




Nouvelle 7 : « Bienvenue au musée des Supplices »

  • Le hamster mort, recouvert de ketchup, dans la poubelle (nouvelle 6).
  • L'apprentie coiffeuse (nouvelles 8 et 9).
  • Dessert du dîner : une pâtisserie à la fraise ! (nouvelles 1 et 2).
  • L'homme au noeud papillon (nouvelles 8 et 9).
  • Le Musée des Supplices (nouvelles 8 et 9).
  • Le corset (nouvelle 8).




Nouvelle 8 : « L'homme qui vendait des corsets»

  • Oncle du narrateur = guide du Musée des Supplices (nouvelles 7 et 9).
  • Le corset (nouvelle 7).
  • Le tigre du Bengale (nouvelle 9).




Nouvelle 9 : « Les derniers instants du tigre du Bengale »

  • Femme du professeur Y.
  • Appartement 508 (nouvelles 5 et 7).
  • L'apprentie coiffeuse (nouvelles 7 et 8).
  • Le Musée des Supplices, le vieil homme et le tigre du Bengale (nouvelles 7 et 8).
  • Les tomates répandues sur la route (nouvelle 10).




Nouvelle 10 : « Les tomates et la pleine lune »

  • L'inconnue offre au cuisinier de l'hôtel des tomates ramassées sur le bord de la route (nouvelle 9).
  • L'inconnue = femme écrivain (nouvelles 3 et 4).
  • Visite au zoo (nouvelle 3).
  • Roman de l'inconnue : Un après-midi à la pâtisserie.




Nouvelle 11 : « Herbes vénéneuses »

  • Chant choral « L'Esprit de sommeil » de Brahms (nouvelle 4). Rencontre le jeune homme à un cocktail sur cette chanson.
  • Découverte du cadavre du petit garçon (nouvelle 1).
  • La narratrice = femme annonçant la macabre découverte, celle qui avait l'air «  plus morte que vive ».



Dans ce recueil, personnages et objets glissent d'une nouvelle à l'autre. Un personnage, qui était narrateur d'une nouvelle, devient personnage secondaire dans la nouvelle suivante ou se voit simplement cité. Cela nous rappelle le film choral, comme Paris – réalisé par Cédric Klapisch avec entre autres Romain Duris, Juliette Binoche, Fabrice Luchini...– où l'on découvre les liens qui unissent les personnages les uns aux autres au fur et à mesure du film. Ici, les personnages sont en perpétuel mouvement et voyagent de nouvelle en nouvelle, rien n'est figé, ce qui donne au recueil une vivacité certaine.

D'autre part, les interconnexions rendent la lecture haletante et tendent même à accélérer le rythme de lecture ; le lecteur passe d'une nouvelle à l'autre, impatient de découvrir ce qui la relie à la précédente ou à une autre. La lecture est loin d'être passive car le lecteur joue, en quelque sorte, avec le récit.

Malgré une narration faite à la première personne, les personnages sont frappés d'anonymat, nous ne connaissons pas leur nom ; au mieux, les personnages sont désignés par une lettre comme le « professeur Y » ou « madame J », et parfois, nous ne découvrons leur sexe que passées plusieurs lignes de lecture. Une identité mal définie et qui est, la plupart du temps, seulement associée à un métier ; apprentie pâtissière, coiffeuse, écrivain, journaliste... Cette interrogation sur l'identité n'est pas uniquement soulevée par le lecteur ; dans la dixième nouvelle « Les tomates et la pleine lune », l'inconnue est chagrinée de ne rien connaître de son sauveur.

« Je lui ai demandé son nom pour pouvoir le remercier, mais il n'a pas voulu me le dire. Ni sa profession, ni son adresse, ni même où il allait et dans quel but » (p. 217).

Ou encore dans la quatrième nouvelle, « L'esprit du sommeil », où le narrateur, secoué par le divorce de ses parents, est plus ébranlé encore lorsqu'il se rend compte qu'il ne se souvient plus du véritable prénom de celle qu'il considère comme sa mère. Heureusement, il retrouve la chaîne qu'elle avait l'habitude de porter, son prénom est gravé derrière ; soulagé, il le remet en place mais le lecteur, lui, ne connaît toujours pas le prénom.

Un « je » anonyme, une identité mal définie, le lecteur peut ainsi se fondre dans la peau de n'importe quel personnage.

Yoko Ogawa pose son regard sur une société des plus étranges et surtout très solitaire. Les personnages sont bien seuls et se montrent parfaitement incapables de se lier réellement aux autres, la plupart d'entre eux, d'ailleurs, s'enferment dans des comportement irraisonnés.

En choisissant de ne pas leur donner d'identité propre, Ogawa bascule ses personnages dans le commun, l'ordinaire. Des vies anonymes défilent sous nos yeux, d'autres s'éteignent, c'est l'histoire de la vie. Mais parce qu'ils sont anonymes, les personnages semblent plus seuls encore, ils sont véritablement isolés, tenus à distance.

La maroquinière de la nouvelle « Faufilage d'un coeur » vit seule depuis longtemps, tellement longtemps que son rythme de vie est toujours le même ; elle ajoute : « Quoi que je fasse, c'est pour moi toute seule » (p. 93). Elle souffre d'un manque de chaleur humaine, de tendresse, de réconfort et trouve un substitut dans un animal domestique, le hamster, son seul compagnon durant trois ans. L'animal pour seuel famille, c'est aussi le cas du vieil homme au noeud papillon : « Mon oncle n'avait plus que ce tigre comme famille » (p. 167) ; la mort du tigre est touchante et belle, nous assistons aux adieux de deux êtres qui s'aiment.

Notons que la solitude n'est pas un choix, elle résulte d'un rejet. Dans la nouvelle « Les derniers instants du tigre du Bengale » la narratrice se remémore un à un les moments où elle a été rejetée jusqu'alors :

« Ainsi je comprenais que mon mari n'était pas le seul, que tout un tas de gens m'avaient tourné le dos jusqu'à présent » (p. 188).

Gagnés par la solitude, les personnages sombrent dans une tristesse infinie. Des larmes s'égrènent au fil des nouvelles, nostalgie et tristesse imprègnent le recueil ; ainsi, un vieil homme seul au milieu des détritus peine à contenir ses larmes à la vue de son neveu enfin venu lui rendre visite, une jeune pâtissière pleure la mort de sa mère après vingt années de retenue... Des personnages profondément affectés, qui portent en eux le mal de vivre et terriblement impuissants face à la morosité de leur vie parcourent le recueil.

Une pointe d'optimisme, d'espoir en la vie apparaît pourtant avec la narratrice des « derniers instants du tigre du Bengale » qui prend conscience qu'elle a assisté à de précieux instants, la disparition d'un être chéri et aimé. Pour la première fois de sa vie, elle s'est enfin sentie utile, elle repart avec un regard neuf sur la vie.



Intéressons nous désormais, l'espace de quelques instants, à l'écriture d'Ogawa.

Dans la nouvelle « Les tomates et la pleine lune », le journaliste lit un court roman de cette femme étrange qui croise si souvent son chemin, il s'agit d' « Un après-midi dans la pâtisserie » ; il en fait une brève critique, qui n'est autre que la critique d'Ogawa sur sa propre prose.

« Le style n'avait rien de particulier. Il n'y avait pas de personnages sortant de l'ordinaire, ni de scènes entièrement nouvelles. Simplement, sous les mots de cette histoire passait un courant froid dans lequel je plongeais sans arrêt mon coeur pour le rafraîchir » (p. 222).



Avec Ogawa, les frontières du temps sont totalement abolies. Les vies passent et reviennent, tout se mélange, le passé et le présent. C'est peut être là, l'une des caractéristique de son écriture ; dans son roman Parfum de glace, elle navigue effectivement entre les souvenirs d'un lointain passé et le présent, semant parfois la confusion chez le lecteur qui se perd au milieu de ses changements soudains de temporalité.

Yogo Ogawa est désarmante, avec une écriture des plus sobres ; elle nous décrit une réalité brutale, sanguinolente, mains tranchées et coeurs arrachés jonchent son recueil. Elle emporte le lecteur dans un univers sombre, trouble, glauque même. De nombreuses nouvelles sont marquées par le motif du démembrement : une maîtresse jalouse de la femme de son amant tue ce dernier avant de lui découper la langue, les lèvres et les amygdales ; le guide du Musée des Supplices est plus que passionné par les instruments de torture dont il a la garde ; sous le potager anormalement fertile d'une vieille dame, la police découvre le cadavre d'un homme auquel on a coupé les mains...Une atmosphère morbide rendue par cette présence constante de la mort. L'auteure semble vouloir nous faire accepter la présence de la mort, et ce dès la première nouvelle dans laquelle la narratrice nous fait part de son travail de deuil (elle collecte dans les journaux des articles ayant pour sujet les enfants morts dans des circonstances cruelles ou encore elle tente de vivre ce qu'il a vécu en vidant son réfrigérateur et en y prenant place). La mort, si soudaine, souvent incomprise – nous nous référons aux réflexions de l'apprentie coiffeuse p. 121 -122 : « Pourquoi tout le monde mourait-il ainsi soudainement ? Alors que la veille encore ils étaient vivants. » – fait partie intégrante de la vie.

Ogawa a l'art de cultiver le malaise. La sexualité, la sensualité sont aussi présentes dans ce recueil ; les personnages ont une vie charnelle, ne serait-ce que dans leur esprit. Ainsi, la maroquinière, à la vue de la chanteuse dénudée, est prise de pulsions ; elle aimerait sucer son coeur comme un mamelon et ajoute « Mon désir était trop grand, si bien que je n'arrivais pas à poser les yeux dessus » (p 104). Le lecteur, lui, n'en éprouve que du dégoût.



Avec Ogawa et ses Tristes Revanches, les évènements les plus extraordinaires arrivent, les personnages les plus éloignés se croisent. C'est indéniable, l'écrivain japonaise sait donner corps aux lieux, aux êtres, et le lecteur accepte avec une étonnante facilité cette présence de l' « a-normal » dans le monde commun, il se laisse emporter par Ogawa, qui le plonge dans les profondeurs de l'âme humaine, et ce jusqu'à l'émerveillement voire même l'écoeurement. Un livre à découvrir au plus vite !


Marie C. A.S. Bib.-Méd.

 

 

 

OGAWA Yoko sur LITTEXPRESS

 

Ogawa Yoko Cristallisation secrete

 

 

 

Article de Lola sur Cristallisation secrète.

 

 

 

 

 

 


 

ogawa tristes revanches

 

 

 

Article d'Alice sur Tristes revanches

 

 

 

 

 


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Article de Maëla sur L'Annulaire.

 

 

 

 

 

 

Yoko Ogawa, Amours en marge 1

 

 

 

Article de Sara sur Amours en marge

 

 

 

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article de Clémence sur La Petite Pièce hexagonale

 



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article de Kadija sur Une parfaite chambre de malade,

 

 

 

 

 

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Articles de  E.B.,  Delphine Marie,  Maylis sur Les Paupières

 

 

 

 

 

 

 

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Article de G. sur La Bénédiction inattendue.

 

 

 

 

 

 

 

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Articles de Marie, d'Axelle, de Laura sur Le Musée du silence.

 

 

 

 

 

 

 

 

OGAWA La Grossesse

 

 

 

Article de  Sandrine sur La Grossesse

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

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15 août 2011 1 15 /08 /août /2011 07:00

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Ian RANKIN
Une dernière chance pour Rebus
titre original : Resurrection Men
trad. de l'anglais
par Freddy Michalski

Éditions du Masque, 2006

LGF/Livre de poche, 2008



 

 

 

 

 

 

 

 

Un homme entre deux âges, divorcé, avec une fille qu'il ne voit que de temps en temps. Physiquement, il plaît. Pourtant il n'a rien d'exceptionnel, il est même probablement légèrement bedonnant, dégarni. Ce qui ne l'empêche pas d'entretenir des relations épisodiques avec des femmes (probablement jolies).

Il aime la bonne musique, est plus ou moins sérieusement porté sur la bouteille.

Inspecteur de police, il pourrait être situé bien plus haut dans la hiérarchie s'il ne rencontrait pas quelques difficulté dans ses relations avec ses supérieurs. Son intuition le mène parfois hors des sentiers battus, dans des endroits où la frontière entre légalité et illégalité se floute, au point que son sens moral perd parfois le nord. Au final, il a toujours raison, même s'il lui arrive de s'égarer en route.

Il n'a rien du superhéros, ce n'est pas un homme parfait. Il est abîmé par la vie, hanté par ses erreurs.

Il porte le nom de John Rebus sous la plume de Ian Rankin, Harry Bosch chez Michael Connelly, Kurt Wallander pour Henning Mankell. Trois lieux bien distincts : Edimbourg, Los Angeles, Ystad (en Suède), mais on pourrait sans problème en trouver d'autres, sous d'autres noms, chez d'autres auteurs. Ceux qui lisent des romans policiers régulièrement ont déjà rencontré plus d'une fois un homme répondant à peu près à cette description, à coup sûr. C'est un homme de papier, le stéréotype internationalisé de l'inspecteur de police fatigué.

Si on se concentre sur trois auteurs, et leurs trois (anti)héros, on peut pousser l'analyse plus loin.

Prenons donc John Rebus, qui œuvrait chez Ian Rankin, Kurt Wallander chez Henning Mankell et Harry Bosch (qui est le seul encore en service), chez Michael Connelly.

Nés tous les trois dans au début des années 1950, on les rencontre pour la première fois alors qu'ils ont déjà passé la quarantaine. On est en face d'hommes qui ont déjà un passé, un vécu plus ou moins difficile (la guerre du Vietnam pour Bosch par exemple). Cela leur confère une profondeur psychologique d'emblée, parce que leurs actes sont également conditionnés par leur passé, qu'ils laissent deviner des failles qui donnent une épaisseur au personnage.

Divorcés, on peut trouver étrange qu'ils aient tous une fille, fille qu'ils ne voient que peu. Trois auteurs, à trois endroits du globe, qui donnent à leurs trois personnages une même famille : une ex-femme qui a refait sa vie et une fille qu'ils ne croisent que de temps en temps. On peut supposer que les trois auteurs, au-delà de sources d'inspirations communes, ont tous trois compris qu'une fille donne à ces hommes une humanité qui leur est parfois refusée par leur métier. Cela donne également l'opportunité d'explorer plus avant leur vie de famille, leurs failles, l'échec de leur vie de famille.

On peut noter que le divorce est chose courante chez les enquêteurs de roman policier. Comme si pour être un bon limier, il fallait forcément délaisser femme et enfant(s). C'est un classique du genre : l'homme est bon flic mais incapable de séparer vie personnelle et vie professionnelle. Il continue à penser à l'affaire en cours une fois rentré et sa femme, en mal d'attentions, finit par le quitter.

Ce sont des hommes très seuls, qui ne comptent pas d'amis intimes, seulement des coéquipiers, des mentors, des collègues. Mais pas d'amitié durable qui distrairait le lecteur de la caractéristique principale du personnage : c'est un policier. Même s'il a une histoire, une famille, il ne faut jamais perdre de vu qu'en toutes circonstances c'est un policier.

Il faut cependant reconnaître qu'on perdrait beaucoup en tension dramatique si une fois sa journée de travail terminée l'inspecteur Rebus avait la vie de Monsieur Toutlemonde. Non, il faut un homme hanté, qui continue à tourner et retourner les éléments de l'affaire même une fois rentré chez lui, jusqu'à ce qu'au moment où il ne s'y attend plus l'étincelle de vérité surgisse, l'intuition qui le mènera vers le coupable.

Car ce sont tous les trois des hommes qui fonctionnent à l'instinct. Ici, pas de relevé d'indices fastidieux à la Sherlock Holmes, pas de déductions logiques à la manière d'un Hercule Poirot. On suit leurs errances entre chaque nouvel élément, la progression de l'intrigue n'est pas linéaire. On avance par à-coups ; après des jours de surplace, un nouvel élément (l'intervention d'un personnage, une erreur du coupable, une intuition du héros à ses heures les plus sombres) fait faire un bond à l'affaire.

On peut dire que ces trois hommes pris en exemple ne sont que des déclinaisons locales d'un modèle mondial. On pourrait comparer les auteurs à des peintres qui auraient représenté la même scène, mais chacun à sa façon, avec sa propre vision, avec une culture différente, une histoire personnelle propre. On devine donc des traits communs, mais chacun a ses spécificités, qui le rendent unique.

 

 

L. F., 1ère année Bib.-Méd.-Pat.

 

 

 


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13 août 2011 6 13 /08 /août /2011 07:00

Stephen-King-La-Ligne-verte.gif



 

 

 

 

 

Stephen KING
La Ligne verte
traduit de l’américain
par Philippe Rouard
J’ai lu Librio, 1996

(en 6 vol.)

J'ai lu en 1 vol., 1999

Coffret, 2000

rééd. 6 vol. 2001

LGF Livre de poche, 2008








 

 

 

 

 

 

 

stephen-king.jpgBiographie

Stephen King est né le 12 septembre 1947 à Portland, dans le Maine (États-Unis). Sa mère l’élève seule après que son père les a abandonnés dans une situation financière difficile. Très jeune encore, l’auteur assiste à un événement traumatisant : la mort d’un de ses amis, heurté par un train sur une voie ferrée. Beaucoup disent que c’est cet accident qui lui a inspiré ses œuvres sombres, théorie qu’il a toujours contredite.

Sa grand-mère avait une manière particulière de lire un livre : commencer par la fin pour éviter de lire ce qui sépare l’introduction de la conclusion. Stephen King se servira de cette méthode pour écrire ses livres, et s’assurer que personne ne puisse faire de même avec ses œuvres, ce qui lui a inspiré cette écriture particulière.


Il publie une nouvelle pour la première fois dans un magazine : In a Half-World of terror en 1966. De 1966 à 1971, il va à l’université du Maine à Onoro, où il rencontre sa future femme, Tabitha Spruce, qu’il épousera le 2 janvier 1971 et avec qui il aura trois enfants. Entre temps, il continue d’écrire sous le pseudonyme de Richard Bachman (les standards de l’édition n’autorisant un écrivain à publier qu’un seul livre par an) et achève ses études pour commencer à travailler. Sa situation sera précaire pendant quelque temps, mais elle s’améliore en 1974, lorsqu’il publie Carrie. À cette époque,  il était souvent sous l’emprise de l’alcool ou des drogues. Mais il prend conscience de son état dans les années 80 et s’en sort avec l’aide de sa famille (et des Alcooliques Anonymes).



L’œuvre
 
Publication

La plupart des romans de Stephen King relèvent du fantastique ou de l’horreur (La Tour Sombre, Carrie, Shining, Christine…) et La Ligne verte n’échappe pas à la règle. Cette œuvre a été publiée sous forme de roman-feuilleton en six parties, comme le souhaitait l’écrivain, qui  préfère ce mode de publication. En effet,cela permet au lecteur de ne pas succomber à son envie de commencer par la fin d’un livre, et donc de préserver le suspense jusqu’au bout. Quand l’œuvre a été réunie en un seul volume, ces parties sont devenues des chapitres numérotés, ce qui a permis de structurer l’histoire. En France, les éditions J’ai lu se sont chargées de la publication en 1996 (6 volumes réédités à partir de 2001), puis un seul volume en 1999 ; réédition en livre de poche (un seul volume) en 2006 .



Résumé

L’action se déroule dans l’établissement pénitenciaire Cold Mountain, quand Paul Edgecombe y était gardien-chef au bloc E (celui des condamnés à mort), dans les années 30. Jusqu’à l’arrivée du nouveau gardien, Percy Wetmore, un certain équilibre régnait entre les geôliers (Dean Stanton, Brutus Howell, Harry Terwilliger) et les détenus. Mais l’arrivée de « ce petit coq prétentieux » instaure une atmosphère de haine et d’injustice :

 

« Les détenus le haïssaient, les gardiens le haïssaient – tout le monde le haïssait, hormis lui-même, ses relations politiques et peut-être (c’est moins sûr) sa propre mère. Ce type était comme de l’arsenic saupoudré sur un gâteau d’anniversaire et, dès le début, j’avais senti qu’il appelait le désastre comme un piquet de fer attire la foudre ».

 

Le jeune homme s’appuie sur ses relations (une tante qui est la femme du gouverneur de l’État de Louisiane) pour s’assurer l'immunité contre la colère de ses supérieurs qu’il nargue sans cesse.

« Notre travail dans le couloir de la mort, c’était de veiller à ce qu’il y ait le moins de barouf possible, et le barouf, ç’aurait pu être le second prénom de Percy Wetmore. Travailler avec lui, c’était comme essayer de désamorcer une bombe avec quelqu’un qui jouerait des cymbales à quelques centimètres de vos oreilles. Bref, agaçant. »

Le récit commence en automne 1932 quand débarque au bloc un Noir d’une taille colossale, John Caffey (sous les cris de Percy : « Place au mort ! »), trouvé au beau milieu de la forêt, pleurant et hurlant tandis qu’il serrait contre lui les cadavres des deux jumelles Detterick, qu’on l'a accusé d’avoir violées et tuées. Il rejoint d’autres détenus : Arlen Bitterbuck (surnommé le « Chef » à cause de ses origines indiennes), le « Président » et Delacroix. Ce dernier est un Français qui s’est attiré l’amitié de Mister Jingles, une souris extrêmement intelligente à qui il apprend à faire des tours :

 

« Quand Delacroix a tendu son bras gauche, elle lui a grimpé sur la tête en s’aidant de ce qu’il restait de cheveux au Français. Puis elle est redescendue de l’autre côté, chatouillant de sa queue le cou d’un Delacroix gloussant de délice, et a trottiné le long du bras jusqu’au poignet ; là, elle a fait demi-tour et a remonté jusque sur l’épaule gauche, où elle s’est assise gentiment. ».

 

L’animal semble tellement intelligent qu’il semble parfois que ce soit lui qui ait adopté le Français : « Delacroix jurait qu’il avait dressé cette souris, qui avait fait ses premiers pas parmi nous sous le nom de Steamboat Willie, mais je pense sincèrement que c’était elle qui avait dressé Delacroix. ». Mais Percy Wetmore, qui a une dent contre le Français à cause d’un simple accident (il a effleuré sa braguette alors qu’il était en train de trébucher, déséquilibré par le gardien), semble s’être juré de faire de sa vie un enfer et passe son temps à le brutaliser.

Entre temps, le directeur de la prison, Hal Moores, qui est très ami avec Paul Edgecombe, découvre que sa femme Melinda a une tumeur au cerveau et n’a plus que quelques mois à vivre. Désespéré, il en fait part au gardien-chef, tandis qu’un nouveau « pensionnaire » arrive : William Wharton, surnommé Billy the Kid. « Ce type se fout de tout », dit le rapport de Curtis Anderson, le sous-directeur et, en effet, dès son arrivée, il manque de peu de tuer Dean sous le regard stupéfait de Percy. Tout le temps de son incarcération, il se moque des gardiens, leur crache dessus et, surtout, ridiculise Percy. Celui-ci, inconscient du danger, était passé trop près de sa cellule, et le jeune homme en a profité pour l’agripper et le serrer contre les barreaux, lui causant la plus grande peur de sa vie et lui faisant mouiller son pantalon :

 

« Je crois que Percy — qui avait matraqué Delacroix parce que le malheureux avait involontairement effleuré sa braguette — savait parfaitement ce qui le menaçait. Je me demande même s’il aurait résisté, si nous avions laissé à l’autre le loisir de faire ce qu’il voulait. ».

 

Furieux et honteux, après s’être libéré, il fait jurer aux quelques témoins (Paul, Harry et Dean) de ne rien dire à personne, mais il ne peut passer outre aux moqueries de Delacroix. Pour se venger, il demande à être aux commandes lors de la prochaine exécution ; en contrepartie, il réclamera sa mutation à l’hôpital psychiatrique Briar Ridge. Edgecombe, désirant plus que tout se débarrasser de ce gêneur, accepte immédiatement. Or, le prochain à passer à la chaise électrique n’est autre que le Français…

Percy, lors de l’exécution, « oublie » de mouiller l’éponge (qui est posée sous la calotte pour que la décharge électrique aille directement au cerveau et tue le plus rapidement possible). Sous les yeux horrifiés de l’équipe de gardiens et des spectateurs civils venus assister à l’application de la justice, le corps du condamné se met soudain à prendre feu :

 

« La cagoule se consumait et on pouvait tous voir le visage de Delacroix. Enfin, ce qu’il en restait. Il était devenu plus noir que celui de John Caffey. Ses yeux, qui n’étaient plus que deux globes informes de gelée blanche, avaient jailli de leurs orbites et pendaient sur ses joues. Il n’avait plus de cils et ses sourcils ont soudain flambé devant moi. De la fumée sortait du col ouvert de sa chemise qui, l’instant d’après, prenait feu. Et pendant ce temps, le bourdonnement de l’électricité continuait, emplissant ma tête, vibrant en elle. Ce doit être le genre de bruit que les fous entendent, ça ou quelque chose qui y ressemble. »

Caffey, lui, a ressenti toute la douleur de Delacroix depuis sa cellule. En effet, le détenu est doté de pouvoirs surprenants et son arrivée a provoqué d’étranges phénomènes dans le camp. Le narrateur avait une infection urinaire affreusement douloureuse que le détenu a soignée d’une façon miraculeuse :

 

« Au même instant, j’ai ressenti une secousse dans le bide mais sans éprouver la moindre douleur […]. Pendant un moment, cependant, tout ce qui m’entourait fut affecté d’une étrange distorsion. Je pouvais voir chaque pore du visage de John Caffey, le lacis de veinules violettes dans ces yeux hantés, une fine cicatrice sur son menton […]. Et puis ça s’est arrêté. Je ne souffrais plus. Le feu et la douleur lancinante avaient déserté le bas de mon ventre, la fièvre n’était plus qu’un souvenir. »

 

Quelques secondes après l’avoir guéri, Caffey se met à tousser et crache brusquement une nuée de petits insectes noirs qui disparaissent dans l’atmosphère (ce qu’Edgecombe interprète comme le mal que le colosse a retiré de son corps). De la même manière, il soigne Mister Jingles, que Percy avait écrasé tandis qu’il courait dans le couloir à la poursuite d’une bobine de fil colorée lancée par Delacroix.

Surpris d’un tel pouvoir, Edgecombe se demande pourquoi et comment un homme tel que Caffey a pu tuer deux petites filles. Le géant ne pouvant seulement lui répondre qu’une mystérieuse phrase : « J’ai pas pu faire autrement, patron. J’ai essayé, mais c’était trop tard. », il décide d’enquêter. Il rend visite à la famille des deux petites filles, puis au journaliste qui a fait la une avec l’histoire de leur meurtre, mais aucun des deux ne veut disculper le coupable, et tous affirment qu’il est bel et bien un meurtrier, voire un violeur.

Comme il lui est impossible de prouver son innocence et sachant qu’il dispose d’un don extraordinaire, Paul Edgecombe décide au moins de lui permettre de guérir la femme d’Hal Moores. Avec l’aide de ses camarades (excepté Percy, qu’ils ont enfermé dans la cellule de contention pour qu’il ne sache rien de l’expédition et en punition de ce qu’il avait fait à Delacroix), il permet à Caffey de s’évader et le guide jusqu’à la maison des Moores. Sous les yeux éberlués d’Hal et des gardiens, il aspire le mal qui avait élu domicile en Melinda :

 

« Et puis il s’est rapproché davantage et ses lèvres douces et épaisses ont pressé celles de Melly, les forçant à s’ouvrir. […] Un léger sifflement a empli la pièce, tandis qu’il aspirait l’air des poumons de Melinda. Le bruit n’a duré qu’une seconde ou deux et, soudain, le plancher a bougé sous nos pieds et la maison entière a frémi. […] John Caffey s’est enfin écarté de Melinda, dont le visage avait changé : il s’était lissé. Le côté droit de sa bouche ne pendait plus. Ses yeux avaient retrouvé leur dessin naturel. Elle semblait avoir rajeuni de dix ans. »

Mais cette fois, le colosse ne recrache pas d’insectes noirs et continue à tousser. Edgecombe est obligé de le ramener affaibli à la prison (s’il le libérait et le relâchait dans la nature, comme l’a souligné Brutus, il se ferait remarquer immédiatement et attraper car il est trop reconnaissable). De retour à Cold Mountain et une fois John revenu dans sa cellule, il attrape Percy à travers les barreaux de sa cellule et recrache en lui tout le mal de Mme Moores afin de faire de lui sa marionnette : « Avant même qu’on réalise ce qui se passait, Percy a dégainé, s’est approché des barreaux de la cellule de Wharton et a vidé les six coups de son barillet sur le dormeur. »

Car le véritable meurtrier des jumelles Detterick était en réalité William Wharton, et Caffey a décidé d’appliquer sa justice. Peu de temps après, Edgecombe se voit obligé de le passer sur la chaise électrique. C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase et il démissionne, tout comme ses camarades.

Plusieurs décennies plus tard, le protagoniste vit dans une maison de retraite, Georgia Pines, et a fini d’écrire son histoire. Il la présente à Elaine, une de ses amies, à qui il montre également Mister Jingles, caché dans une remise. La souris, âgée d’environ 80 ans, est encore vivante et Paul émet la théorie que c’est le don de John Caffey qui lui a permis d’atteindre cette longévité exceptionnelle. Il comprend maintenant que si ce don a donné à un rongeur la possibilité de vivre aussi longtemps, lui vivra sans doute encore de nombreuses années avant de pouvoir enfin s’éteindre. Il est, en quelque sorte, condamné à vivre alors que tous ses proches sont morts et qu’il attend de pouvoir les rejoindre.



Narration

Au niveau de la narration, l'œuvre n’est pas linéaire. Paul Edgecombe relate les faits au travers de ses écrits en 1996, alors qu’il est âgé de 104 ans et vit dans une maison de retraite (« J’avais quarante ans l’année où John a été exécuté. Je suis né en 1892. J’ai donc cent quatre ans, si mon compte est bon. »). Ainsi, la narration est à la première personne et ponctuée de retours en arrière et d’ellipses. On avance au fil des souvenirs du protagoniste (qui sont parfois un peu désordonnés : il y a sans cesse des allusions à William Wharton, Édouard Delacroix et John Caffey avant même qu’ils n’arrivent dans le bloc). De plus, l’auteur emploie un langage assez vulgaire (« vider le bocal », « comment va la tuyauterie ? ») et a parfois un humour décalé : « Au procès, les jurés sont revenus au bout de trois quarts d’heure de délibération, juste le temps d’un petit casse-croûte. Je me demande s’ils avaient faim. ».

Cette œuvre offre une dénonciation du racisme en mettant en scène un Noir innocent aux pouvoirs incroyables Il y a aussi une réflexion sur la peine de mort et une remise en question de la justice, qui ne se montre pas toujours équitable, et est souvent corrompue (les relations politiques de Percy qui lui permettent de garder son travail, l’accusation injuste retenue contre Caffey parce qu’il est Noir…). En effet, on peut remarquer que le détenu qui méritait le plus de passer à la chaise électrique (à savoir, William Wharton) est mort en dormant, sans se rendre compte de rien, tandis que c’est John Caffey un homme innocent, qui passe sur la ligne. De plus, la mort de Delacroix est un fait absolument monstrueux qui ne pourrait s’appliquer au pire des hommes. Cette œuvre pousse donc à s’interroger. La justice est-elle équitable ? Les préjugés ne la rendent-ils pas défaillante ? La peine de mort est-elle nécessaire pour rendre justice ? On peut également noter le choix du nom d’Édouard Delacroix, qui fait référence au peintre français romantique du XIXe siècle dont le tableau le plus célèbre est La Liberté guidant le peuple.

 

 

 

Le film



La-ligne-verte-affiche.jpg
 
mister-jingles.jpgLe livre a été adapté au cinéma en 1999 par Franc Darabont, avec Tom Hanks dans le rôle de Paul Edgecombe et Mickael Clarke Duncan dans celui de John Caffey. C’est le plus grand succès commercial d’une adaptation d’une œuvre de Stephen King. D’une manière générale, le film respecte l’œuvre, malgré quelques écarts (on ne voit pas beaucoup Edgecombe âgé de 104 ans dans sa maison de retraite, alors qu’il apparaît six fois dans la version papier, au début de chaque partie, et le film commence avec la découverte de Caffey avec les deux cadavres dans les bras alors que, dans le livre, ce passage arrive après son arrivée à Cold Mountain). Il est également beaucoup moins cru que l’œuvre, notamment lors des condamnations à mort (et en particulier celle de Delacroix).



Mon avis

La Ligne verte est un livre captivant. L’atmosphère sombre et mystérieuse de l’œuvre engloutit le lecteur immédiatement, même si l’histoire tarde un peu à se mettre en place. Le style de Stephen King est particulier et se démarque de celui des autres auteurs, ce qui rend ses écrits uniques, car il n’hésite pas à entrer dans les détails et est assez cru dans sa façon de s’exprimer.



Clémence de Ginestet, 1ère année Bib.-Méd., 2011

 

 

 


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Published by Clémence - dans polar - thriller
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