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21 mai 2011 6 21 /05 /mai /2011 07:00

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Jenny DOWNHAM
Je veux vivre
titre original Before I Die
traduit de l'anglais
par Aleth Paluel-Marmont
Plon Jeunesse, 2008

Pocket, 2011



 

 

 

 

 

 

Jenny-Downham.JPGBiographie de l'auteur

Jenny Downham est née en 1964. C'est un écrivain britannique et une ancienne actrice, qui a notamment joué dans des hôpitaux. Elle a publié un livre à ce jour : Je veux vivre, en 2007. Elle vit aujourd'hui à Londres avec ses deux fils.

Jenny Downham était sur la liste des candidats sélectionnés pour le prix « Guardian Award » en 2007, le « Lancashire Children's Book of the Year » en 2008. Elle était nominée pour le « Carnegie Medal » en 2008 et le « Booktrust Teenage Prize ». Elle a gagné le « Branford Boase Award » en 2008.



L'histoire

« Tessa vient d'avoir seize ans et se sait condamnée. Dans quelques semaines, elle mourra d'une leucémie. Partagée entre la révolte et l'angoisse, l'injustice et les aspirations propres à son âge, Tessa décide de tout connaître de la vie avant de mourir, y compris les transgressions, la célébrité...

Aidée de sa meilleure amie, de ses parents qui acceptent tout, Tessa se lance alors dans une course contre la montre, contre la mort, pour vivre ! » Quatrième de couverture.

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C'est ce que nous annonce la quatrième de couverture. En réalité, il n'est pas dit aussi clairement dès le début que Tessa est mourante. Le lecteur sait d'abord qu'elle est malade et que cela l'affaiblit. Petit à petit, il comprend que c'est plus grave et qu'elle a peu de temps à vivre. Cela est énoncé clairement au chapitre 9 : elle a une leucémie et il n'y a plus grand-chose à faire pour elle. Le docteur lui conseille donc de faire tout ce qu'elle veut maintenant.

Ainsi, Tessa, qui est malade depuis quatre ans, établit une liste de choses à faire. Cette « liste est sa seule façon de survivre » (page 104). Elle est aidée par sa meilleure amie Zoey Walker et sa famille. Celle-ci se compose de sa mère et de son père séparés depuis qu'elle a 12 ans, et de son petit frère de 11 ans, Cal. Son voisin Adam, rencontré un peu plus tard dans l'histoire va aussi l'aider dans sa liste.

La liste commence avec le numéro 1 qui est le sexe. Tessa n'a jamais eu de relation ; elle donc veut l'expérimenter. Zoey et elle vont en boîte et trouvent deux garçons, Jake et Scott, avec qui elles passent respectivement la nuit ensemble. Par la suite, Zoey continue à voir Scott et à sortir avec lui.

Le numéro 2 est dire oui à tout : elle accepte ce que lui demande son frère (jouer avec lui, faire les magasins...), elle achète tout ce qu'on lui propose, fait ce que lui dit Zoey. Elle saute aussi dans la rivière ce qui la rend malade.

La drogue est le numéro 3. Adam procure à Tessa et Zoey des champignons hallucinogènes qui rendent Tessa très confiante ; elle se prend pour une aventurière.

La relation entre Adam et Tessa est houleuse, surtout au début, cette dernière étant attirée par lui mais ne voulant pas de pitié de sa part.

Le numéro 4 c'est transgresser la loi. Elle volera dans un magasin. Tessa est accompagnée par Zoey. Elles rencontrent deux anciennes camarades de classe (Tessa a quitté l'école en cinquième). Elles sont mises très mal à l'aise par Tessa qui dit qu'elle est en train de dresser la liste des invités à son enterrement. En même temps ces deux filles préviennent Zoey que Scott avec qui elle sort toujours, est un homme volage et qu’il a souvent plusieurs copines à la fois. Cette révélation que Zoey veut vérifier la fait pleurer alors que Tessa ne l'avait jamais vue aussi bouleversée. Tessa qui avait volé se fait emmener par les vigiles et doit tout rendre.

Apprendre à conduire est le numéro 5. Tessa a surtout appris toute seule et elle part avec Zoey au bord de la mer ; elles passent la nuit dans un hôtel où elle allait autrefois avec sa famille. Zoey révèle qu'elle est enceinte de Scott. Il est au courant et la déteste. Les deux filles avaient raison à son propos : il a d'autres copines. Zoey ne sait pas si elle avortera ou non.

Numéro 6 : devenir célèbre. Son père l'emmène dans un studio et elle passe à la radio. Ce n'est pas une réussite.

Le numéro 7 consisterait à rapprocher ses parents pour qu'ils revivent ensemble. Ce numéro de la liste se réalise sans que Tessa ait beaucoup à faire. Cela la rend heureuse ainsi que son frère. Zoey a annoncé à ses parents qu'elle était enceinte et a décidé de garder le bébé. Ils lui ont dit qu'ils la détestaient.

Le numéro 8 est tomber amoureuse. Tessa aime Adam et c'est réciproque. Peu de temps après qu'ils aient couché ensemble, Tessa doit aller à l'hôpital pour une transfusion. En revenant elle voit son nom écrit partout dans la ville. C'est Adam qui est derrière cela : il a pleinement réalisé le numéro 6 de sa liste.

Tessa se rend compte qu'elle veut faire encore plus de choses, augmenter sa liste. À la Saint-Valentin elle apprend qu'elle a franchi une nouvelle étape dans la maladie : elle est très vite anémiée, a du mal à respirer et a mal partout.

Le numéro 9 de sa liste est l'emménagement d'Adam chez elle. Au départ, ses parents refusent. Puis Adam finit par habiter avec elle car le temps qui lui reste est faible. En même temps Zoey va bientôt déménager et vivre dans son propre appartement.

Le numéro 10 est voir le bébé de Zoey, Lauren Tessa Walker, naître. Il reste environ huit semaines avant que le bébé naisse mais Tessa attrape une infection et elle doit rester à l'hôpital. Le docteur lui annonce qu'elle a franchi une nouvelle étape : elle serait chanceuse de tenir jusqu'à huit semaines. Les transfusions de sang ne font presque plus effet et au bout de 10 jours, Tessa rentre chez elle. L'infirmière lui explique ce qu'il va se passer : elle ne va plus beaucoup manger, elle va dormir souvent. Au bout de quelques jours, elle alternera entre des moments de conscience et d'inconscience. A ce moment-là, elle ne parlera plus même si elle sentira la présence de personnes et qu'elles les entendra. Puis elle « s'endormira pour toujours » (page 339). Tessa écrit des instructions sous forme de lettres à son père, sa mère, son frère, Zoey, Adam. Cela ressemble à un testament même si souvent elle leur demande d'être heureux sans elle, de continuer à vivre et à avancer. Elle ajoute aussi beaucoup de choses à sa liste comme simplement serrer son frère dans ses bras.

À partir du chapitre 40, le rythme du texte s'accélère et devient décousu. Les pensées de Tessa dérivent, elle raconte des choses sans rapports. Les paragraphes sont courts. Il y a des phrases où la ponctuation n'est pas respectée comme « il y a un moment que je voulais dire ça » (page 370) ou « j'ai passé ma vie à mourir » (page 379). Cela donne l'impression qu'il manque quelque chose. Ce genre de phrases, la forme du texte dans ces derniers chapitres montrent aussi l'état d'esprit de Tessa qui divague et alterne conscience et inconscience. On suit aussi les étapes : quand elle ne peut plus bouger, puis parler. Sur la fin elle se dit qu'elle doit « les laisser tous partir » (page 390). Le texte s’achève sur les phrases :

« Moments.


S'enchaînant tous vers celui-là. »

C'est ainsi que l'on comprend que Tessa s'est endormie pour toujours. L'auteur annonce la mort de Tessa de manière poétique et comme si c'était un moment très attendu. En même temps cela signifie la fin de la souffrance pour Tessa.



Au cours de l'histoire, Tessa est très dérangeante pour les autres dans ses propos. Par exemple lorsqu'une nouvelle infirmière vient pour la prise de sang, elle lui demande si elle croit en Dieu, au Paradis. L'infirmière répond que l'idée est « plaisante » ce à quoi Tessa réplique « Quand on est mort, on est mort. » (page 133). Cela se voit aussi lors de sa rencontre avec ses anciennes camarades de classe. Elle agit de même avec ses proches, surtout son père qui nourrit toujours l'espoir de trouver un traitement qui puisse la sauver. Elle est très cynique à propos d'elle-même et de sa mort prochaine. De plus, son caractère fait qu'elle est dure à vivre pour ses amis ou sa famille.

La liste de Tessa rend sa vie très intense mais aussi hétéroclite : elle commet des actions sans rapports, entraîne les gens à sa suite comme un tourbillon.

Tessa énonce beaucoup de chiffres, essentiellement les jours restants, jusqu'à Noël, Pâques, la naissance du bébé... Ils ont une grande importance pour elle.



Mon avis

C'est un livre très prenant et émouvant. On s'attache au personnage principal qui étant mourant vit intensément. Lorsque Tessa meurt à la fin, même si on savait depuis le début que cela allait arriver, on ne peut s'empêcher d'être ému. Il y avait toujours l'espoir qu'elle guérisse bien que le récit annonce le contraire.


Marine G., 1ère année Bib.-Méd.- Pat.

 

 

 


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Published by Marine - dans jeunesse
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20 mai 2011 5 20 /05 /mai /2011 07:00

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Robert MERLE
La mort est mon métier
Gallimard, 1962.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Robert Merle (1908-2004)

Il naît en Algérie car son père y est officier. Il est titulaire d’une licence de philosophie et d’un doctorat de lettres, agrégé d’anglais, auteur d’une thèse sur Oscar Wilde, et pratique l’enseignement en lycée (Bordeaux puis Neuilly). En 1939, il est mobilisé et fait prisonnier pendant trois ans. A la suite de cela, il écrit Week-end à Zuydcoote où il retrace la retraite de Dunkerque. En 1949, il remporte le prix Goncourt pour ce livre.

Parmi ses œuvres, on trouve des romans d’anticipation (Malevil par exemple, en 1972, raconte l’histoire d’une communauté retranchée dans un château après une guerre atomique), et des récits-reportages (ou historiques), mais aussi des pièces de théâtre, des essais critiques, des traductions de classiques anglais… En 1970 ,il publie Derrière la vitre, où il s’inspire de son expérience dans l’enseignement.

Robert Merle devient célèbre avec sa saga Fortune de France commencée en 1977 dont le treizième volume Le Glaive et les amours reçoit le prix Jean Giono en 2003.



Bibliographie

1949 : Week-end à Zuydcoote (prix Goncourt). (adaptation cinématographique d’Henri Verneuil en 1964).
1952 : La mort est mon métier (adaptation cinématographique : Aus Einem deutschen Leben de Theodor Kotulla en 1977). Cette œuvre est inspirée de la biographie de Rudolf Höß, commandant du camp de concentration d’Auschwitz.
1962 : L’île (prix de la Fraternité).
1970 : Derrière la vitre.
1972 : Malevil (adaptation cinématographique de Christian de Chalonge en 1981).
1974 : Les hommes protégés.
1976 : Madrapour.
1986 : Le jour ne se lève pas pour nous (un récit-reportage).
1987 : L’Idole.
1989 : Le propre de l’Homme.

 

 

L’œuvre

Je dois avouer que, même passionnée d’histoire, je n’aime pas vraiment la période des deux guerres, beaucoup trop sanglante, où le carnage passait avant l’honneur comme au temps des rois. Vous l’aurez compris, La mort est mon métier est une œuvre qui retrace la vie d’un Allemand qui participe aux deux guerres (14-18 et 39-45). L’auteur nous laisse entrevoir plusieurs périodes de la vie du héros pour qu’on comprenne ses actions dans l’avenir et son indifférence. En effet, Rudolf Lang est un homme insensible qui obéit aux ordres, sans vraiment réfléchir, même si cela doit nuire, à lui-même ou aux autres. Extrêmement patriote, il agit avec une froideur sans nom et n’a pas un seul instant l’impression de mal faire ; pour lui, seul compte le devoir.

L’histoire rappelle celle d’Himmler, ce « bras droit », pour faire simple, d’Hitler, qui, lors de son procès, avait révélé qu’il n’accomplissait que son devoir. On lui donnait des ordres administratifs, il les exécutait ; tant pis si des êtres humains se trouvaient dans les wagons pour être envoyés à la mort. On se retrouve ainsi dans un contexte historique.

Vers la fin du livre, on donne à Rudolf Lang la gestion du camp d’Auschwitz et il doit trouver le meilleur moyen d’exterminer un maximum de personnes, sans laisser trop de traces et dans des délais très brefs. Le texte étant à la première personne, on assiste à ses monologues intérieurs et à ses réflexions. Il réfléchit à tout cela avec un calme inouï comme si la mort de milliers de gens n’était pas en cause ; voici un exemple :

« En en prévoyant 32 pour l’ensemble des quatre grands établissements que je devais construire, je pouvais arriver à un rendement global de 8000 corps par 24 heures, chiffre qui n’était inférieur que de 2000 unités au « rendement de pointe » prévu par le Reichsführer.  […] En creusant davantage cette idée, je vis qu’il fallait, comme dans une usine, mettre en place une chaîne continue qui conduirait les personnes à traiter du vestiaire à la chambre à gaz, et de la chambre à gaz aux fours, dans un minimum de temps. Comme la chambre à gaz était souterraine, et que la chambre des fours devait être située à l’étage supérieur, je conclus que le transport des corps, de celle-là à celle-ci, n’était concevable que par des moyens mécaniques. On imaginait mal, en effet, les hommes du Sonderkommando [commando spécial] traînant plusieurs centaines de corps par un escalier […]. La perte de temps serait énorme. […] Je décidai d’y ménager […] quatre puissants ascenseurs, chacun d’une contenance de 25 corps environ. Je calculai que de cette façon, il faudrait seulement 20 voyages pour évacuer les 2.000 corps de la chambre à gaz. »

Il est si froid, si distant avec la douleur humaine que cela déroute. Pourtant à la fin on a beaucoup de mal à lui en vouloir car, et ce durant tout le long, l’auteur lui a construit une « excuse ».

 

Nous voyons ainsi sept périodes de la vie du héros : 1913, 1916, 1918, 1922, 1929, 1934, 1945. Le caractère du personnage central est expliqué par son éducation avec un père qui, nous pouvons le dire, était fou. Le héros lui-même n’est pas totalement sain d’esprit. Il est touché par des crises pendant lesquelles il hallucine. Mais ces dernières se calment ou s’arrêtent quand il trouve une vie où chaque minute est programmée, où tout est carré, droit… comme la vie d’un militaire.

Très jeune, il entre dans le parti d’Hitler, et voici sa réaction quand il le découvre et que les hommes crient « Heil Hitler ! » : « J’éprouvai un profond sentiment de paix. J’avais trouvé ma route. Elle s’étendait devant moi, droite et claire. Le devoir, à chaque minute de ma vie, m’attendait. »

C’est à partir de cette époque qu’il se met à détester le peuple juif. Mais ce n’est pas de la haine humaine, elle reste elle aussi indifférente. Il ne prend pas un malin plaisir à tuer les « juifs », il ne fait que ce qu’on lui demande. Le führer veut un rendement efficace, il fait tout pour le lui donner. Les êtres humains ne sont rien pour lui, il n’arrive même pas à aimer une femme et n’aime pas les choses de l’amour.

Alors qu’il part en guerre, il est le seul à vouloir continuer le combat malgré le danger. On lui a donné un ordre et il le suit, même si beaucoup le supplient d’arrêter et de partir en arrière.

Un peu plus tard, un ami lui fait lire un journal et voici sa réaction à la suite de la lecture (outre le fait qu’il entre dans le Parti, et ce en 1922) :

« Je détaillais presque distraitement la physionomie du juif, et tout d’un coup, ce fut comme un choc d’une violence inouïe : Je la reconnus. Je reconnus ces yeux bulbeux, ce long nez crochu, ces joues molles, ces traits haïs et repoussants. Je les avais assez souvent contemplés, jadis, sur la gravure que Père avait fixée à la porte des cabinets [il y avait gravé une tête de diable, ce qui effrayait le petit à chaque fois qu’il allait aux toilettes]. […] Je compris tout : C’était lui. L’instinct de mon enfance ne m’avait pas trompé [sauf qu’à l’époque il comparait ce diable aux Français.] J’avais eu raison de haïr. Ma seule erreur avait été de croire, sur la foi des prêtres, que c’était un fantôme invisible, et qu’on ne pouvait le vaincre que par des prières, des jérémiades ou par l’impôt du culte. Mais je le comprenais maintenant, il était bien réel, bien vivant, on le croisait dans la rue. Le diable, ce n’était pas le diable. C’était le juif. »

On ressent de la colère mais c’est le seul moment où il nous dévoile des sentiments. Par la suite, il n’agit pas par colère, mais par devoir et obéissance aveugle.

 

Toute la magie de l’auteur se situe dans le fait qu’il arrive à tout faire pour que les relations humaines entre le héros et les autres ne soient qu’indifférence totale (la clé de ce roman. On peut dire que la fin est une chute). En résumé, on peut en conclure qu’il se moque de tout, même des autres. Ils n’existent pas vraiment, même quand ses amis meurent : il ne ressent rien (même pas pour sa mère).

C’est un livre très psychologique. Durant toute la lecture nous sommes comme le héros, un peu détaché. Ayant commencé cette fiche avant la fin du livre j’avais même noté : « Roman qui ne touche pas vraiment, le personnage est détaché et nous aussi. On devient comme lui, on oublie qu’il parle d’humains, on ne voit que les « unités » dont il parle tout le temps. Lecture qui peut se faire par tous ». Mais à la fin, quand il se met à douter, toute l’horreur du livre nous revient en bloc et nous marque. Lui si fort, si sûr de lui doute. Les dernières lignes sont comme une énorme gifle car on se rend compte de notre propre détachement.

(Pour l’histoire, le résumé de la quatrième de couverture est assez complet. Il retrace chaque période, de l’enfance jusqu’au procès.) 

 
Marion, 2e année Bib.-Méd.Pat.

 

 

 


 

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19 mai 2011 4 19 /05 /mai /2011 07:00

Bernard-Hoepffner-1.jpg
Présentation du traducteur en homme

Né en 1946 à Strasbourg, Bernard Hœpffner fut rapidement confronté à l'altérité culturelle et linguistique en Europe. Il passa son enfance en Allemagne, partit vivre en Angleterre à 18 ans puis vécut par la suite en France et aux Canaries, avant de faire le choix, toujours actuel, de s'établir aux Pays-Bas.

Inutile de s’intéresser à ses études, il n’en a pas fait, ayant commencé à travailler après le bac : « En fait, mon père était prêt à me payer des études, j'ai fait un an d'architecture et au bout d'un an on a compris que ce n'était pas la peine d'insister. C'était dépenser du fric pour rien, et alors je suis parti en Angleterre. ».

Après avoir pratiqué des métiers aussi variés que  restaurateur d'objets d'Extrême-Orient  et agriculteur,  bien qu'écrivant et traduisant depuis longtemps, il ne fait le choix de se consacrer à la traduction de la langue anglo-saxonne qu'en 1988.


Son premier texte en tant que traducteur « officiel » sera pour Christian Bourgois : The Beautiful Room is Empty (La Tendresse sous la peau), d’Edmund White. Dès lors, Bernard Hœpffner va opérer un travail important de dénicheur et traducteur d'œuvres anglo-saxonnes, du roman à la poésie, en passant par la nouvelle et l'essai, afin d'apporter une plus-value culturelle au paysage littéraire de langue française. Opérant à la fois sur des textes contemporains et classiques, l'auteur-traducteur est un chercheur de trésors que la difficulté formelle, contextuelle et temporelle n'arrête pas. Ainsi, des retraductions de Mark Twain (Tom Sawyer, Huckleberry Finn) ou de Joyce (Ulysse), des traductions de Robert Burton (Anatomie de la mélancolie) ou Thomas Browne (Pseudodoxia Epidemica), ou encore des auteurs contemporains tels que Martin Amis (La Maison des Rencontres), Gilbert Sorrentino (Petit casino), Toby Olson (La boîte blonde), Robert Coover (Ville fantôme) vont participer à construire sa personnalité de traducteur, et particulièrement de traducteur-passeur.

Bernard Hœpffner est considéré aujourd'hui, avec entre autres, Brice Matthieussent et Claro, comme un des plus importants traducteurs français de langue anglo-saxonne.
 

  Robert Burton Anatomie de la melancolie-copie-1

Comment en êtes vous venu à la traduction ? Vous avez été agriculteur, je crois...

J'ai été agriculteur, oui, et restaurateur d'objets d'Extrême-Orient. Je suis venu vivre en France en 1980. J’ai commencé la traduction suite à une demande de ma compagne d’alors ; il y avait un livre d’un auteur anglais que j'aimais bien mais elle ne lisait pas du tout cette langue, elle m’a donc demandé de le lui traduire. Je l'ai fait, elle l'a lu, l'a corrigé – il y avait trois fautes d'orthographe par ligne – ; on l’a retravaillé ensemble et à la fin elle m’a dit de l’envoyer à un éditeur. Je ne m'étais pas rendu compte à l'époque, mais elle voulait faire de moi un traducteur. Je n'avais aucune idée de ce que ça pouvait être. J'ai eu des lettres d'insultes d'éditeurs, en particulier de Christian Bourgois qui trouvait le livre « daté, con, et inintéressant... ». Cependant, ils ont trouvé ça plutôt pas mal traduit, et m’ont proposé un livre. J'ai dit oui, ils m'ont envoyé un livre, que je n'aimais pas spécialement – je lui ai dit que j'adorais – et il m'a alors proposé de le faire. Finalement je ne suis pas un mauvais traducteur.

Jusqu'à ce que l'on se sépare, je collaborais avec ma femme, elle relisait toutes mes traductions. Elle relisait à haute voix toutes mes traductions et je suivais sur le livre anglais pour vérifier qu'il n'y ait pas d'erreurs. Elle a lu les 2200 pages d'Anatomie de la mélancolie, à haute voix... je la payais pour ça, je lui versais un pourcentage de mes traductions. C’est quelque chose que j’ai perdu. Aujourd'hui je lis l'anglais et le français en même temps, c'est moins drôle.



Quelles langues parlez-vous ?

Je parle l’anglais, l’espagnol, l’allemand, un peu le russe et un petit peu le hollandais. J’ai vécu dans tous ces pays, c’est un peu pour  cela que je connais ces langues, et puis c’est par goût des langues aussi. Le russe, je le lis, avec un peu de travail. Dans un film que j’ai vu, Traduire, de Nurith Aviv, sur les traducteurs, on parlait plus de dix langues différentes et je me suis rendu compte que je les comprenais toutes sans sous-titre. C’était étonnant.



On a pu voir que vous avez beaucoup voyagé…

Oui c’est vrai. J’ai vécu dix ans en Allemagne quand j’étais petit, j’ai passé mon secondaire en France et puis je suis parti en Angleterre où j’ai pris la nationalité anglaise. Ensuite, j’ai été vivre aux îles Canaries quelques années avant de revenir en France. Si je connais le russe c’est parce que j’aime la littérature russe, j’y suis allé deux trois fois mais je n’y ai jamais vécu, malheureusement.



Vous n’avez jamais traduit d’auteurs russes ?

Si, j’en ai traduit, mais ça n’a pas été publié en livre. Je me contente de traduire de l’anglais au français et vice versa. J’ai un peu traduit de l’allemand mais j’ai fait ça pour le plaisir : j’ai traduit un peu Mandelstam, Zamiatine mais c’était pour des revues, pour mon plaisir.



Vous n’êtes pas intéressé par la traduction de romans russes ?

Non, cela représente trop de travail, il faut que je gagne ma vie.



N’est-ce pas mieux payé de traduire des langues dites « difficiles » ?

La différence est infime par rapport au travail supplémentaire. Quand je traduis du russe, il faut que je me fasse relire, il faut que je demande à un Russe de comparer, de voir si je ne fais pas de faux sens, car sans cela je ferais plein d’erreurs. Et puis, il faut connaître la culture d’un pays pour bien traduire. Je ne vis plus en Angleterre mais je me tiens au courant, c’est ma langue. Quand je rencontre des Russes, j’ai du mal à leur parler, maintenant, cela fait trop longtemps que je n’ai pas parlé cette langue. On ne traduit que les langues qu’on connaît bien. Le russe, je ne le connais que de façon littéraire, pas comme il est parlé au quotidien. Les faux sens sont immédiats. Il faut connaître la culture, toutes les références dont on parle tout le temps. Si on est obligé de passer son temps sur Google à vérifier que tel gâteau est vraiment fait avec de la farine de blé et pas de la farine de maïs… cela prend trop de temps alors on ne le fait que pour de la poésie ou des petits textes.

Il y a un roman que je voulais traduire, le premier de Vladimir Sorokine, que j’avais découvert en Russie et qui n’avait pas encore été traduit en France. C’est vrai que j’étais très fier de l’avoir découvert, j’avais envie de le traduire mais d’autres personnes l’on traduit, ce qui est bien mieux, d’ailleurs. Pour moi, tout ça, c’est un jeu, la traduction est un jeu de mélange, d’ambiguïté, d’identité flottante, de nationalité flottante.

J’ai à peu près fini d’écrire un livre qui va s’appeler Portrait d’un traducteur en escroc. Dans ce sens-là, au sens noble du terme, je me considère comme un escroc. Je ne suis pas traducteur, je fais des traductions et il se trouve que les éditeurs en sont contents.



Est-ce que vous vivez de la traduction ?

Oui, je ne fais que ça. On est obligé d’en faire énormément, j’ai tout le temps cinq ou six livres en cours, que je suis en train de traduire, à différentes étapes. Bon an mal an, pour des livres de taille semblable à celui-là,  il faut plus ou moins que j’en traduise six par an pour en vivre.  Cela correspond à traduire 2500 à 3000 feuillets par an. Autrement dit, cela prend tout mon temps. En ce moment, depuis janvier, je suis occupé et j’ai du travail jusqu’à mi-mars. Je me mets au travail à six heures du matin jusqu’à dix heures du soir. Et c’est tous les jours. Je travaille tous les jours une dizaine d’heures, mais ce n’est pas du travail, c’est du plaisir.



Ce plaisir est peut-être dû au fait que, justement, ces traductions vous les choisissez ?

Oui, mais il y a un mélange : la moitié des traductions que je fais sont des choix que je propose aux éditeurs, l’autre moitié, ce sont des éditeurs qui me connaissent bien, avec qui je travaille depuis longtemps et qui me proposent des livres susceptibles de m’intéresser. Il y a deux ou trois mois, quelqu’un travaillant aux éditions Robert Laffont m’a appelé en me demandant si traduire un Dickens m’intéresserait. Bien sûr que ça m’intéresse ! On en a discuté, elle m’a envoyé le livre, je l’ai lu et j’ai accepté.



Est-ce un luxe de pouvoir choisir vos traductions ?

Oui, c’est un luxe. Il m’a fallu un peu moins de cinq ans pour en arriver là. Ça fait maintenant une quinzaine d’années que je ne traduis que ce que je veux. Avant ça, c’était difficile parce qu’un traducteur est obligé d’aimer ce qu’il traduit. Quand un éditeur vous envoie un livre, vous allez répondre que vous l’aimez, ce livre, du moins si vous avez besoin de travailler. Lui, il ne va pas accepter de vous donner un livre si vous dites que c’est mauvais. Donc vous allez finir par l’aimer. C’est comme un acteur : il n’y a rien de pire que d’aller voir un acteur à la fin d’une pièce et de lui dire : « La pièce que tu joues est nulle ». Vous ne pouvez pas le lui dire, parce que même s’il le sait, il s’est convaincu que la pièce était bien pour pouvoir la jouer. Sans cela, ça n’a aucun intérêt pour personne. J’ai quand même traduit pas mal de livres qui ne sont pas mes livres préférés, et ça m’arrive encore maintenant de temps en temps. Par exemple, en ce moment, je suis en train de traduire un livre de sociologie-ethnologie néo-marxiste, un sujet auquel je ne connais rien, où l’auteur écrit mal, comme beaucoup de sociologues-ethnographes marxistes. Il y a des moments où il y a des fautes de grammaire, où il met trois sujets mais le verbe est au singulier, où il met un sujet singulier et le verbe au pluriel, on ne sait pas ce qu’il veut dire. Je fais ça parce que ce sont des amis, parce que politiquement ça m’intéresse, et pour plein d’autres raisons.  Pourtant je me rends compte que je n’aurais pas dû le choisir.



Vous retouchez la langue dans ces cas-là ?

Non, je ne retouche jamais la langue de l’auteur. Je  corrige ses grosses erreurs de grammaire. À part peut être trois spécialistes de la sociologie-ethnologie néo-marxiste, personne n’arriverait à le comprendre. Je fais aussi des livres comme ça parce que  j’ai besoin d’argent. Il y a eu une époque, il y a trois ans, où j’ai eu énormément besoin d’argent, j’ai accepté de traduire des livres que je n’aurais pas acceptés normalement. Ce ne sont pas mes meilleures traductions : lorsqu’on n’aime pas un texte le résultat n’est pas d’aussi bonne qualité que si on l’a apprécié.



C’est Jaccottet qui disait qu’il faut une accointance particulière avec l’auteur…

Théoriquement, mais c’est un idéal. Jaccottet, il vit à Grignan (Drôme) dans son petit coin. Je le connais, on habite à 30 km l’un de l’autre. Avoir une accointance particulière avec l’auteur, c’est du luxe, cela arrive de temps en temps avec certains auteurs.



Communiquez-vous avec les auteurs que vous traduisez ?

Je communique presque toujours s’ils sont vivants, mais je traduis pas mal d’auteurs morts. Je communique avec eux s’ils acceptent, il y en a beaucoup qui sont des amis. Il y a une série d’auteurs américains que j’ai traduits parce qu’ils étaient des amis, ou qui sont devenus des amis par la suite. Ils font partie de la même école aux États-Unis, ce sont des écrivains comme Coover, Sorrentino ou encore Toby Olson. Il y en a avec qui je ne communique pas, comme Martin Amis qui m’a montré très rapidement qu’il n’en avait pas envie.



Et cela ne vous déçoit pas ?

Pas plus que cela : l’avant-dernier livre que j’ai traduit de lui, il n’a pas vraiment répondu à mes questions donc dans le dernier il y a trois fautes et elles y sont restées.



J’ai pu lire que vous aviez le regret de ne pas avoir pu échanger avec Sorrentino…

Tout à fait, Sorrentino c’est l’auteur que j’ai le plus traduit, j’ai dû traduire six ou sept livres de lui. Je vais arriver à tout terminer, on s’est écrit pendant vingt ans et chaque fois que j’allais aux Etats-Unis, j’essayais de le voir et ça ne marchait jamais. Peu de temps avant sa mort il était revenu à New York et on s’était téléphoné ; justement, j’allais à New York en janvier, je lui avais proposé qu’on se voie, ce à quoi il m’avait répondu : « Mais oui, Bernard, on fixe un endroit mais ils annoncent une tempête de neige, faites attention ». Une fois arrivé à New York, j’ai appelé pour confirmer, il a annulé trouvant que c’était trop risqué. C’est vrai qu’il y a eu une tempête de neige ce soir-là, mais bon, j’étais encore à New York pour quatre jours. J’en ai parlé à son fils après, il m’a confirmé qu’il n’avait pas envie de me voir, il n’osait pas le dire.


Il y a quelques années, j’étais invité pour un colloque de trois jours autour d’auteurs que j’avais traduits. C’était la gloire, j’étais vraiment très fier, donc on a invité tous les auteurs vivants importants que j’avais traduits, qui étaient tous des amis, dont Sorrentino. C’est Coover qui avait organisé ça, et il m’a dit : « Je viens de recevoir un mail de Sorrentino, demain c’est le jour de son déménagement, il part à Brooklyn ». On en a rigolé. Voilà c’est un auteur que je n’ai jamais pu voir, et c’est bien dans un sens.



Comment l’avez-vous découvert, Sorrentino ?

C’est très simple, en 1979, je n’étais pas encore traducteur, j’étais dans un aéroport et je cherchais un bouquin. Il y avait un tourniquet Picador, ces éditions américano-anglaises où on trouvait les « grands ». On trouvait par exemple Le baron perché (Italo Calvino), Perec, Cent ans de solitude (García Márquez), etc. Tous les grands auteurs de chaque pays. Donc il y avait de grandes chances que je trouve de bons livres. Et puis je suis tombé sur Mulligan Stew , je l’ai acheté, je n’avais jamais lu un Sorrentino. Ensuite je suis passé chez Village Voice et il y avait un livre qui ressemblait à la collection blanche de Gallimard, c’était encore un Sorrentino. Celui-ci s’appelait Splendide Hotel. Je crois que le soir même j’ai commencé à le traduire. J’ai découvert toute son œuvre après. Quand j’aime un auteur, je lis tout. Je me suis mis à insister auprès de tous les éditeurs pour pouvoir le traduire.

Gilbert Sorrentino Petit Casino 1

Vous avez mis du temps à trouver un éditeur ?

Très longtemps. Au début j’ai seulement réussi à le publier en revue. Alors que Mulligan Stew a été un best seller aux États-Unis, il y a eu six éditions, il a dû se vendre à 40 000 exemplaires, personne ne l’avait traduit en français, personne ne le connaissait. C’est connu entre guillemets, c’est comme Ulysse, c’est connu mais ce n’est pas lu. Et donc il a fallu très longtemps, il a fallu que Brice Matthieussent me dise qu’il voulait faire Red le Démon de Sorrentino. Et puis tout doucement j’y suis allé, un jour j’ai eu un coup de téléphone d’Actes Sud parce que Marie-Catherine Vacher avait acheté, sous les conseils de Don DeLillo,  Petit Casino de Sorrentino. Elle a fait des recherches et puis elle s’est rendu compte qu’il fallait passer par moi. Je dis ça avec humour, mais c’est vrai que Sorrentino en français, il faut passer par moi ; si on ne passe pas par moi, j’arrive avec une kalachnikov et je démolis tout (rires). Ça arrivera peut être un jour, je ne pourrai pas tout traduire ou quelqu’un d’autre va le traduire mais c’est comme avec Mark Twain. Il y a des chasses gardées et c’est énervant quand quelqu’un entre dedans.



Vous disiez tout à l’heure qu’il était important de connaître la culture d’un pays pour traduire mais dans Petit Casino c’est vraiment très précis ; n’avez-vous pas eu besoin de vous renseigner ?

Sorrentino c’est spécifique, c’est Brooklyn, 1935-1960. C’est son enfance, il  fait revivre le langage qu’il a connu quand il était enfant mais ce n’est pas juste cela. Il y a aussi tout le côté métafictionnel qui donne du jeu, qui fait passer dans d’autres dimensions, avec des citations, comme dans Salmigondis. Ce n’est pas difficile puisque par définition si Gilbert Sorrentino Salmigondisvous pouvez lire un livre vous pouvez le traduire. Le traducteur c’est le lecteur au quatrième degré, on est quand même le meilleur lecteur d’un livre, on le lit cinq à six fois, on lit jusqu’à ses virgules. C’est sûr, il y a le problème des choses que l’on ne connaît pas. Les États-Unis, j’y suis allé pour la première fois en 1982. Je n’ai pas été baigné dans cette culture. Maintenant l’outil extraordinaire c’est le web, par contre cela ne fonctionne pas avec les cercles vicieux comme si souvent avec Sorrentino ou Martin Amis : il y a une seule réponse, c’est le livre que vous êtes en train de traduire ! Après il y a les questions que je peux poser à l’auteur. Sorrentino était très spécial au sens où quand je lui posais des questions, surtout pour Mulligan Stew, la moitié de ses réponses étaient : « personal reference », c’est tout. C'est-à-dire : « Allez vous faire voir, je ne vais pas vous le dire ». Je me souviens d’un jour où j’ai découvert qu’il parlait de quelqu’un qui avait fait la guerre de Corée et qui avait perdu la moitié d’un poumon. Je lui ai écrit pour vérifier s’il s’agissait bien de son vieux copain Selby, qui a été en Corée et a perdu la moitié d’un poumon. Il me l’a confirmé en me sommant de ne rien dire. Ces découvertes sont un des grands plaisirs de la traduction !

Les bons livres pour simplifier, ce sont les livres qu’on a envie de relire, c'est-à-dire que vous avez terminé un livre et vous avez envie de le reprendre. Et chez Sorrentino c’est ça, comme chez Nabokov, Coover, Don Quichotte ou Tristram Shandy. A la deuxième lecture, vous remarquez quelque chose que vous n’aviez pas remarqué à la première ; que l’auteur lui-même n’avait peut être pas remarqué, ni même pensé. En même temps, c’est le gros problème du traducteur : les livres qui sont à plusieurs niveaux. On ne peut pas tout mettre. Non seulement vous ne saurez pas tout mais même si c’était le cas, vous ne pouvez pas tout mettre, vous n’allez pas faire de la paraphrase ou faire un livre deux fois plus gros. Par exemple, pour Mulligan Stew, j’ai écrit à Sorrentino parce qu’il y avait un des chapitres du livre où il avait placé 54 jeux avec des cartes. À un moment, il parle du casino, puis du poker, etc. Un peu comme les jeux d’enfants où il faut voir la girafe cachée dans le dessin, et il fait ça tout le temps. Donc je lui ai écrit pour savoir si cela posait un problème que je n’aie pu en mettre que 48, alors que le nombre de cartes dans un paquet est de 54. Et il a eu cette réponse : « Mais non Bernard ce n’est pas grave, de toute façon personne ne s’en aperçoit, et puis je me demande ce que vous avez fait du chapitre précédent où j’ai mis 38 équipes de base-ball. » Je ne m’en étais pas rendu compte ! Je l’avais traduit mais je ne m’en étais pas rendu compte. Et même si je m’en étais rendu compte, que vouliez-vous que je fasse ? Je ne vais pas mettre des équipes de foot, c’est impossible et puis ça n’a rien à voir, on ne peut pas mettre 38 équipes de foot dans un texte en faisant croire que ce sont des équipes de base-ball. Lorsqu’il m’a dit cela, je sentais que ça l’amusait. Et les textes sont pleins de ces choses-là. Quand on a une conférence avec Coover, il me dit : « Tiens tu n’as pas remarqué ça ! Si tu prends les lettres à l’envers ça fait un autre mot » !



C’est La Folie de l’or de Sorrentino qui est tout en phrases interrogatives ; comment vous y êtes-vous pris pour le traduire ?

Ça a posé beaucoup de problèmes. En anglais il y a les « question tags », c'est-à-dire « Isn’t it ? » ou « Don’t you ? » etc. On peut dire trois fois en français « N’est-ce pas ? » mais au bout d’un moment, c’est un peu lourd, ce n’est pas une façon de parler en français et donc il faut trouver d’autres systèmes. Mais c’est un grand plaisir, c’est pour ça que j’aime traduire ces livres. Parce qu’un livre qui n’a pas ces problèmes-là, je ne sais pas le traduire. Cela m’arrive quelquefois, par exemple j’ai traduist un Dermot Bolger qui s’appelait Toute la famille sur la jetée du Paradis, une saga familiale en Irlande et je me suis ennuyé.



Parce qu’il y avait un seul niveau de lecture ?

Non, j’exagère un peu, mais c’était un peu écrit au kilomètre. Ce que j’aime, c’est traduire un auteur comme Coover ou Sorrentino où je sais que chaque virgule est voulue. Le traditionnel discours des éditeurs disant qu’en français on ne peut pas répéter, sous-entendu qu’en anglais on peut répéter parce que c’est une langue merdique contrairement au français, c’est n’importe quoi. Je suis désolé mais dans le livre de Martin Amis, que je suis en train de traduire, il y a « dit-il » à chaque dialogue. Immédiatement, on a voulu m’en faire enlever la moitié. J’ai refusé parce que c’est Martin Amis. D’une part en anglais on n’a pas plus le droit de répéter qu’en français, c’est un truc complètement faux – je le sais puisque je suis à moitié anglais et à moitié français – et puis Martin Amis, c’est un écrivain ; s’il l’écrit c’est qu’il le veut. Même s’il s’est trompé, il l’a écrit. Donc s’il ne veut pas le changer on ne le change pas.
   

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Vous allez bientôt tenir un atelier de traduction à Sarajevo (anglais / serbo-croate). En quoi consiste-t-il ?

Il porte sur « comment traduire les dialectes ». J'ai pris quelques exemples avec Jim, l'Afro-Américain dans Huckleberry Finn et la discussion à la fin dudit roman. C'est très intéressant par rapport au serbo-croate parce qu'à présent ce sont trois langues différentes et la question de l'interprétation du dialecte se pose d'autant plus quand on a des mots en serbe, en croate et en bosniaque. Je ne connais pas le serbo-croate, j’ai fait l’atelier avec ma compagne, dont c’est la langue.

   

Avez-vous tenu compte de cela lorsque vous l'avez traduit, justement ?

Oui. C'est comme lorsque je fais un atelier sur Mark Twain – je vais en faire un à Bruxelles dans deux semaines – on passe cinq heures sur six lignes. En cinq heures, habituellement, je ne fais pas six lignes, j'en fais plus... je n'ai pas le temps de réfléchir à tout ça. C'est une autre facette de la traduction  sur laquelle on réfléchit beaucoup, Claro et moi : on travaille très très vite, en premier jet, c'est-à-dire que je fais 15, 20 voire 25 feuillets dans la journée et après je retravaille énormément sur les deuxième, troisième, quatrième lectures. Ainsi, on n'a pas le temps de réfléchir. On n'est pas du tout dans un travail universitaire... apprendre le texte, etc. Moi je prends le texte, je le lis, je réfléchis un peu et je me lance.
       


Votre traduction de Mark Twain a été très encensée, il y a eu énormément d’articles, ce qui a pu faire de l’ombre à la traduction des éditions L’œil d’or…

De toute façon, je pense que même si la leur était sortie avant, il y aurait eu le même engouement : la diffusion n'est pas comparable. L'œil d'or se diffuse et se distribue lui-même, donc je pense qu'il aurait envoyé 15 exemplaires aux critiques. Avec Volumen et Tristram, on a quand même eu droit pendant trois semaines à cinq pages dans Le Monde 2, le magazine, photos en pleine page.

J'ai traduit deux cents livres jusqu'à présent et ce sont les seuls livres qui m'aient rapporté des droits après mon à-valoir : Tom Sawyer, et un tout petit peu plus pour Huckleberry Finn – il était plus gros, il y avait un plus gros à-valoir – et maintenant j’espère toucher un peu d’argent tous les ans pour ces deux livres. C'est une première.



Il n'est pas toujours facile de faire exister un livre traduit...

Les critiques vivent beaucoup dans leur petit monde... C'est très triste, avec certains livres que je traduis, il n'y a aucun article, il n'y a rien qui va dire au lecteur que ce livre existe. Je n'ai pas besoin qu'on me fasse quatre pages dans le Nouvel Observateur, ce que je veux c'est que les lecteurs que Sorrentino peut intéresser sachent que le livre existe. J'ai besoin d'un entrefilet dans Libé, dans Le Monde, c'est tout. Je n'ai pas besoin d'un article.

Quand j'ai traduit William Goyen, qui est un des grands écrivains américains, il n’y a pas eu un article, rien. Rien. C'était chez Joëlle Losfeld, elle était atterrée, il n'y a pas eu un article, il n'y a pas eu une personne qui en a parlé. C'est pareil pour de nombreux livres. Le roman de Toby Olson, que j'ai traduit chez Passage du Nord-Ouest (La boîte blonde), rien ! Il y a eu un article sur le site de Chronic’art. C'est tout. C'est triste, ça. C'est-à-dire que la presse française ne fait pas vraiment son travail....



On retrouve souvent les mêmes choses présentées, les « grosses sorties » dans la presse mais il y a des exceptions dans des journaux dits « exigeants », comme la Quinzaine Littéraire, ou alors des entrefilets dans Le Magazine littéraire, dans Le Monde...

C'est un peu ce qu'on disait, le fait que Claro, Brice (Matthieussent) et moi sommes un peu plus médiatisés. C'est vrai que maintenant, un livre traduit par Bernard Hœpffner, les gens font un peu plus attention. Ils se rendent compte, non seulement que je suis sans doute un bon traducteur, mais que mes choix sont particuliers, que ce n'est pas n'importe quoi. Si je traduis Mark Twain, ce n'est pas comme ça, juste parce qu'un éditeur m'a dit : « Allez, on va traduire Mark Twain ». C'est parce que j'ai envie de traduire Mark Twain et que je vais y mettre toute mon énergie, que ce soit pour la présentation – Pour Huckleberry Finn je suis allé présenter le livre à Nancy, à Strasbourg, etc. – ce qui financièrement n’est pas intéressant. Mais il y a une passion, et là les gens s'en rendent compte. Les critiques ne se rendent pas compte qu'il y a une passion derrière le livre, ils s'en fichent... Ils préfèrent présenter leurs copains.



Dans une interview vous disiez vouloir sortir Tom Sawyer du « ghetto de l'enfance ». Pensez-vous avoir réussi ?

On en a beaucoup discuté avec les représentants par rapport aux grandes librairies telles que la FNAC. On le met où ? Chez les enfants ? Chez les adultes ? C'est extrêmement important. Je me souviens, il y a très longtemps, une de mes premières traductions, c'est un livre extraordinaire de John Maynard Keynes, l'économiste anglais, qui s'appelle Melchior : Un ennemi vaincu, qui n'est pas du tout un texte d'économie – comme la plupart de ceux de l'auteur – mais un texte sur le traité de Versailles, en 1919, et sur son amitié homosexuelle avec son équivalent juif-allemand. Tout petit texte chez Climats. On en a vendu trois cents exemplaires parce qu'il a été mis en économie par la FNAC.

Pour Mark Twain, si on avait voulu qu'il soit chez les enfants et chez les adultes, il aurait fallu deux couvertures différentes, deux ISBN. Pour la FNAC c'est une destination, jamais deux. La FNAC, Leclerc... Quand le livre s'est vendu à plus de dix mille exemplaires, ça veut dire Leclerc et pas seulement Le comptoir des mots. Reste que le livre doit être placé au bon endroit.



Vous parliez de traductions timides et obsolètes pour les précédentes de Mark Twain...

Ce qui est normal.


James Joyce Ulysse

    ...alors on se demandait si vous n'aviez pas peur que vos traductions deviennent elles aussi obsolètes ?

Elles vont devenir obsolètes. Toute traduction devient obsolète, c'est un grand désespoir des traducteurs, à part quelques exceptions qui sont très connues : C'est Gérard de Nerval traduisant Faust, Baudelaire traduisant Poe. Ces traductions ont une aura presque supérieure à celle de l'original. Mais une traduction qui est meilleure que l'original est mauvaise, et par définition la traduction sera toujours « inférieure » à l'original. C'est un paradoxe impossible à résoudre.

On en a beaucoup parlé autour de la traduction d'Ulysse (Joyce), et les gens nous demandaient pourquoi nous retraduisions Ulysse alors que la traduction de Morel est extraordinaire. J'ai dit « attendez, ça fait 70 ans, ça a vieilli. », l'argot, surtout, vieillit très très vite, il y a des parties qui ne sont pas compréhensibles et on connaît mieux Joyce aujourd'hui qu'il y a 70 ans. Quand on l'a publié on était tous d'accord : on attend avec impatience qu’Ulysse soit dans le domaine public et que quelqu'un d'autre le traduise. Ce n'est pas une histoire de gros sous, parce qu'aujourd'hui ça n'a pas d'importance. Notre argent vient des à-valoir, il ne vient pas des droits. Pour Ulysse, je n'ai pas touché de droits au-dessus de mon à-valoir, et j'ai calculé, il faut qu'on arrive à 350 000 exemplaires vendus... j'ai le temps.  Même, par exemple, L'histoire de l'amour de Nicole Krauss, que j'ai traduit, s'est vendu à 50 000 exemplaires. Je n'ai pas encore touché un sou au-dessus de mon à-valoir. Pour autant, je touche déjà des droits sur Huckleberry Finn alors qu'on en a vendu 10 000...

Mes traductions deviennent obsolètes, toutes. Ezra Pound disait « Chaque génération doit retraduire ses classiques ». Moi j'ai envie de traduire Robinson Crusoé, ça n'a rien à voir avec l'édition, j'ai envie de me mesurer à ça. Pas de me mesurer aux anciennes traductions. Je me suis mesuré aux anciennes traductions pour Twain, je ne les ai pas lues, j'ai juste feuilleté, je me suis rendu compte que ça n'avait rien à voir avec ce que je voulais et devais faire. Mais toutes les traductions anciennes sont obsolètes, c'est normal. Avec des exceptions : La traduction de Robinson Crusoé en 1820 par Petrus Borel est parfaite. Je n'ai presque pas osé le dire à Tristram quand ils m'ont proposé le texte. Elle est parfaite, on dirait qu'elle est écrite aujourd'hui. Je veux quand même le traduire. Ça demande que le traducteur ait une importance éditoriale, ce que j'ai, ce que Claro a, qui est directeur de collection au Cherche-Midi (Lot 49), parce qu'il a de l'importance, la même que Brice Matthieussent, que Markowicz, pour des raisons X ou Y. On leur demande ce qu'ils ont envie de faire.



Comment expliquez-vous qu'une traduction devienne obsolète aussi rapidement alors que l'œuvre originale, elle, est intemporelle ?

C'est le grand paradoxe de la traduction, le fait que l'œuvre originale ne semble pas vieillir : on relit Ulysse aujourd'hui, il est tout aussi moderne et vivant qu'il l'était en 1930. La traduction, elle, a vieilli. Cela est aussi dû au fait qu'on sacralise l'original, l'original avec un grand « O » et que la traduction reste du « petit boulot ». Mais le traducteur est écrivain, l'auteur est auteur. Le traducteur est artisan, l'auteur est artiste. On ne peut pas dire qu'on fait de la restauration, on ne peut pas restaurer une œuvre qui est parfaite, au contraire, on la tire vers le bas. Brodsky, le poète russe, dit qu’ « une œuvre n'existe que si elle est traduite », plus elle est traduite, plus elle existe. Shakespeare n'est pas représenté seulement par ses écrits anglais, c'est l'ensemble de ses écrits anglais et de toutes ses traductions à travers le monde.



Il y a là un rapport au nomadisme, non ?

C'est une espèce d'asymptote vers un texte qui serait « le » texte. Il y a une image que j'utilise souvent qui est celle du faux en peinture, le faux n'est visible que lorsqu'il y a prise de recul, c'est-à-dire lorsqu'on se retrouve en dehors du contexte dans lequel il a été créé, lorsqu'on peut mettre en perspective le tableau, avec les connaissances nouvelles qu'on a de l'auteur, de sa vie, etc. La traduction c'est  pareil : elle vieillit parce que je donne une image de Mark Twain qui est celle d'aujourd'hui, qui est la mienne, la vôtre, mais dans vingt ans on aura une autre image de l'auteur. Pour le moment on dit de Mark Twain, par exemple, qu'il est raciste, ce qui est absolument faux. Ainsi, on enlève le mot nigger pour le remplacer par esclave, dans une édition américaine. Dans vingt ans on aura peut-être compris que ce n'est pas vrai. Le traducteur ne traduira plus de la même façon.



Votre traduction n'est donc pas plus « véritable », mais est pertinente dans le contexte actuel ?

Aujourd'hui, c'est ma lecture de Twain, voilà.



Envisageriez-vous le métier de traducteur si vous n'aviez pas le choix du livre à traduire, si on vous l’imposait ?

Ça, on y pense souvent, j'y pense beaucoup... et si le CNL disparaissait ? Je pense que sur les deux cents livres que j'ai traduits, il y en a quatre-vingts pour lesquels l'éditeur a été subventionné. Si ça n'existait pas, je serai obligé de traduire du tout venant, je ne pourrais pas faire les choix que je fais maintenant.

Une session du CNL va avoir lieu – ce n'est pas une subvention pour moi, mais une aide à la traduction pour l'éditeur – et j'ai trois livres qui sont présentés. A l'heure actuelle, si je ne peux traduire ce que j'ai envie de traduire au moins 80 % du temps, j'arrête. Je ne vais pas me mettre à traduire de la chick-lit, des Harlequins, ou le dernier best-seller de Tom Clancy, ou je ne sais pas quoi. Je ne peux pas.


Après, je ne sais pas, au pied du mur, si j'avais besoin d'argent, peut-être dirais-je oui. Et ça veut dire plein de choses, comme baisser mes prix. Ça m'embêterait de travailler, au lieu de 23, à 20 euros du feuillet, parce que c'est un best-seller. J'aurais du mal... Pour répondre clairement à votre question, non ! (rires)



Claro disait qu'il ne prenait pas obligatoirement le temps de lire totalement ce qu'il traduisait, cherchant avant tout à décoder les mécanismes de l'œuvre…

Quelquefois, je change de méthode. Par exemple, le Dickens que je vais traduire, j'ai lu les cinq premiers chapitres, et ensuite je lis un chapitre sur deux. Un livre que j'ai choisi au départ, comme les Sorrentino par exemple, je les ai lus car c'est un choix.  Les nouvelles de Davenport, sur lesquelles j'ai travaillé, la dernière je ne l'avais pas lue, exprès. Quand je traduis, j'ai une espèce d'énergie parce que j'ai envie de savoir comment ça finit, on s'oblige alors à un travail de retour sur le début, qui doit être influencé par la fin. Il y a alors un grand intérêt à ne pas avoir lu le texte en entier. On ne sait parfois pas comment faire, c'est selon la méthode de chacun.

Robinson Crusoé, si je le fais, c'est un texte que j'ai lu cinq, six, sept fois et la dernière fois il y a peut-être dix ans. Je ne vais pas le relire. Parce que je veux garder ce qui est la part de l'auteur, la part de création. L'auteur ne sait pas où il va, et il en va de même pour nous. Si nous savions trop où aller, nous finirions par faire un calque. Ce qui est intéressant dans un livre, c'est l'énergie de la création. Ça on le perd en traduction si on veut être sûr de soi tout le temps. Ainsi, l'erreur du traducteur débutant va être de passer son temps dans le dictionnaire, à rechercher tout, à tout savoir. Il y a des possibilités de faux sens mais c'est là qu'interviennent les deuxième, troisième lectures.

Lorsque je traduisais L'Anatomie de la mélancolie (Robert Burton), 2200 pages d'un texte de la Renaissance, j'ai passé six ans dessus, et j'avais parfois l'impression que je pouvais fermer le livre de Burton, que j'étais Burton. Je ne l'ouvrais que pour vérifier que ce que j'écrivais était réellement la traduction de ce qu'il avait écrit lui. C'est un paradoxe. Avec Twain aussi. J'ai lu quinze fois son livre dans ma vie. Mais c'est faux, c'est ça l'escroquerie, ce n’est pas vrai, je ne suis pas Mark Twain, je ne peux pas l'écrire, ce livre, mais il y a un moment où, pour bien traduire il faut se « bourrer le mou », et se prendre pour l’écrivain, ne pas se douter de ce que va être la phrase suivante.



Il semblerait que vous décortiquez le mécanisme du livre pour en arriver à ce stade de traduction « spontanée », vous percevez l'imbrication secrète du texte. Cette mise à nu, vous la cherchez ou elle vient à vous d'elle-même ?

Je pense que ça devient un mécanisme. Je crois important, encore une fois, d'échapper à un travail trop universitaire. Mes techniques et celles de Claro sont souvent attaquées dans le milieu des traducteurs. Quand je donne des conférences, quand j'en discute, je me fais attaquer sur mon travail du premier jet, ou encore lorsque j'ose dire que je n'ai pas lu le livre.

Je ne peux pas décortiquer un texte. Même en lecture, je ne fais pas une étude. Un livre de 300 pages, je le commence un soir et je le finis avant de m'endormir. Je n'ai pas une lecture analytique d'un texte. Pour moi, le texte est une chose vivante, c'est comme si j'avais un joli oiseau devant moi, je ne vais pas le disséquer, je le regarde voler. Le texte, il est là, vivant.

Beaucoup de traducteurs tuent ce côté vivant, le résultat est une traduction sans erreurs mais froide, désincarnée. Un bon exemple, à une époque, c'était Garnier-Flammarion : la traduction de Evgueni Onéguine, c'est une plaie tellement c'est mauvais. Mais c'est en bilingue, vous pouvez apprendre le russe à partir du français. Quand j'ai traduit des poèmes pour La Pléiade, L'anthologie de poésie anglaise, j'ai traduit des poètes de la Renaissance, ou du XVIIIe, comme Swift et Pope. Par la suite, nous avons eu une discussion avec l'éditeur et il m'a demandé de diminuer ma liberté lors de mes traductions car les textes seraient en bilingue. Il m'a dit : « les gens qui vont lire ça vont en partie apprendre l'anglais, d'autres vont en profiter pour vérifier si la traduction est fidèle, donc on ne peut pas se permettre trop de liberté. » J'ai donc dû changer ma traduction et la rapprocher du texte d'origine. Je suis contre le bilingue en poésie, le résultat étant que l'on fait du ping-pong.



La traduction en poésie, c'est aussi, peut-être, le mélange d'une représentation formelle et d'une sensation de fond où le ressenti final ne passe pas obligatoirement par le copier-coller.

Voilà. Le grand plaisir du traducteur, Georges Arthur Goldsmith l’a très bien dit – traducteur de l'allemand et écrivain –, c'est le moment où on est entre deux langues. On connaît parfaitement le texte, on connaît parfaitement la langue d'arrivée, et pourtant il y a un moment où on est confronté à l'impossibilité, il y a un moment où on « tombe entres les langues ».  On se retrouve dans un trou noir, c'est une sorte de miniorgasme qui dure une fraction de seconde, et on prend son pied. On a l'impression de ne plus être dans les langues, et pour ça il faut se laisser aller à l'énergie, se laisser aller... Ca n'existe pas vraiment, physiologiquement parlant, mais c'est pourtant ce qu'on recherche.

J'ai la chance d'être parfaitement bilingue, je traduis du français vers l'anglais et inversement, et je cherche le moment où je surfe, je glisse sur le texte et je me perds, je deviens une espèce de « machine », je ne réfléchis plus, ça se fait tout seul. On glisse sous le texte, on est Nabokov.



Cela devient fusionnel ?

Oui, fusionnel, mais tout en enlevant le côté mystique. C'est du travail, c'est parce que j'ai traduit deux cents livres que je peux dire ça.

Si j'aime bien les ateliers de traduction, c'est aussi parce qu'ils obligent les élèves, des novices, à me dire « Mais pourquoi ça ? » et je me rends compte que j'avais tort. J'ai pris des plis, ce n'est plus le mot que je traduis, c'est la phrase, et je me dis alors qu'il faudrait réfléchir un peu, revenir un peu en arrière. J'aime ces ateliers de traduction où les élèves me montrent que j'ai peut-être fait de grosses âneries : « C'est pas du tout ça ! ». C'est bien de travailler dans les deux sens.

Beaucoup de traducteurs oublient le plaisir qu'ils peuvent prendre à traduire. Quand j'entends parler de traduction, c'est rarement de plaisir que j'entends parler. J'entends parler de métier mal payé, de manque de reconnaissance, de difficultés...



Nous avons pu voir que vous aviez écrit un livre et qui a tout l’air de porter sur votre métier : Portrait du traducteur en escroc. Est-ce un essai, un roman ?

Oui, c'est un roman. C'est l'histoire d'un traducteur qui n'est pas moi, même s’il y a bien entendu une petite part de moi, qui meurt au début du livre. Ainsi, ce sont quelques articles qu'il a écrits, des articles que j'ai écrits et qui ont été retravaillés et quelques autres textes qui sont des textes d'autres personnes qu'il a connues et qui essayent de cerner ce personnage et de savoir qui il est. C'est un livre où il y a plus de questions que de réponses, c'est un roman, mais ce n'est pas un roman. C'est un recueil d'essais aussi, la moitié du livre sont des essais, des essais sur la littérature, sur la traduction, il y a une partie humoristique, et une autre sur des questions posées aux auteurs.

Toute ma vie j'ai fait de nombreux métiers, j'ai été un restaurateur d'objets d'Extrême-Orient à Londres, assez connu. Je n'ai jamais fait une heure d'études de restauration, j'ai fait ça sur le tas en disant aux gens que je savais le faire, et j'étais bien obligé de savoir le faire. J'ai restauré des choses extraordinaires, des laques de Coromandel, des choses comme ça alors que je n'avais aucune formation au départ pour le faire, mais ça les antiquaires ne le savaient pas. Ensuite j'ai été agriculteur, pendant quatre ans, j'ai fait des figues sèches et du fromage de chèvre, alors que je n'avais jamais fait ça. Et maintenant, je suis traducteur. Il y a une fois où j'ai fait une traduction et l'éditeur m'a dit : « Bernard, tu ne sais plus traduire. » C'était un livre de Marc Twain, et pendant six mois j'ai cru que je ne m'en sortirais pas. J'ai cru qu'il avait raison, et que peut-être il était le premier à s'être rendu compte de la réalité : je ne savais pas traduire.

C'est un peu ce que je disais sur le surf, je surfe aussi sur une image que je me donne, qui est là et qui est suffisante à faire voir ce qu'il y a derrière l'image. Je dis que je suis traducteur, je l'explique bien, j'ai tous les tenants et aboutissants, mais si par exemple vous tentiez de creuser derrière le rôle, alors  vous pourriez  peut-être me « démolir ».



C'est ça, alors, un traducteur escroc ?

Oui, c'est un peu ce qu'il y a au fond de tout ça. Je m'aperçois que les lecteurs et les éditeurs l'apprécient, mais moi je ne me sens pas traducteur. C'est le hasard, je n'ai jamais fait d'études de littérature. Tout le monde pense que je suis un professeur d'université...

Je l'ai dit dans un texte très court. J'avais traduit une pastiche de Martin Amis qui est sorti il y a deux, trois mois. Il y avait Brice Matthieussent qui traduisait aussi, c'était toute une série de pastiches, chacun traduit par un traducteur différent. L'éditrice nous avait dit : « vous me faites un CV qu'on mettra à la fin, pas la peine de faire un CV sérieux » et donc j'ai écrit un CV en disant : « oui, je suis  traducteur, j'ai traduit beaucoup de livres mais des livres difficiles pour que personne ne se rende compte qu'ils ne sont pas bien traduits. » Il y a un peu de ça, personne n'a été vérifier dans Ulysse, si j'avais vraiment fait le travail. Sorrentino, ce n'est pas facile de se rendre compte si je sais vraiment écrire. En même temps, ça marche.


Robert Coover Les aventures de Lucky Pierre
Ainsi, la gymnastique linguistique que vous opérez depuis de nombreuses années sur des textes un peu complexes...

Il n'y a que ça que j'aime. Il faut qu'il y ait des jeux de mots, etc. Dans l'antépénultième Coover que j'ai traduit (Les aventures de Lucky Pierre), il y a de nombreux mots qui se lisent dans les deux sens, des palindromes, c'est impossible à traduire. Il faut pourtant les traduire en français, mais on ne va pas pouvoir y mettre le sens qui lui a été donné originellement, car ça ne fonctionne plus. C’est ça que j'aime. Les gens qui s'intéressent à la traduction me demandent souvent : « Ça doit être difficile, quand il y a des jeux de mots, etc. » Non. Quand il y a des jeux de mots c'est le moment le plus jouissif parce qu’on crée, on fait autre chose que reproduire simplement ce qu'a fait un auteur. Ce qui est plus difficile c'est de traduire des mots comme  « table »  et « blue », où on se rend compte en traduisant par « table » et par « bleu » qu'on fait un faux sens. C'est ça le plus difficile.



Justement, certains auteurs, comme Jonathan Coe, limitent les jeux de mots pour faciliter la traduction. Que pensez-vous du fait d'écrire en prévision de la traduction ?
Robert Coover Noir
C'est une question passionnante. Les livres d'Umberto Eco, ses romans, on appelait ça des « livres nescafé », c'est à dire que ce sont des livres qui sont très très faciles à traduire, dans toutes les langues. Vous prenez le texte, trois cuillerées d'Umberto Eco, vous le mettez dans de l'eau anglaise, et ça devient un texte anglais. Dans de l'eau scandinave, ça devient du suédois, dans du brésilien, etc.

Il y a des auteurs qui pensent au traducteur. Il y a un texte que Davenport a écrit en prévision de ma traduction par exemple, mais sans se restreindre pour autant, justement ! Sorrentino, dans ses références personnelles, je dois y être quelque part. Depuis le temps, il brasse tellement de choses... Même moi je ne me rends pas compte de tout. Coover est allé plus loin. J'ai traduit Noir, un an avant sa sortie aux États-Unis. Coover et moi avions décidé que le livre s'appellerait Noir aussi aux États-Unis, et il serait publié comme un livre de Bernard Hœpffner traduit par Robert Coover, alors qu'en français c'est un livre de Robert Coover traduit par Bernard Hœpffner. Son agent n'était pas d'accord. On voulait faire pareil avec Roubaud (Jacques), que j'ai traduit en anglais, c'est à dire le publier d'abord aux États-Unis et faire tout un jeu... c'est l'Oulipo. Je n'aime pas les trucs trop carrés.

Pour revenir sur l'exemple du mot « table », il n'a pas les mêmes références en anglais qu'en français. Ainsi, quand je traduis « table » par « table », je n'ai pas la même image en français qu'en anglais pour ce même mot.



Umberto Eco, pour revenir à lui, se trouve mal traduit. Pourtant, vous trouvez que c'est facile à traduire, ce qui paraît paradoxal.

Toutes les traductions sont immédiatement attaquables. Je vais prendre n'importe quelle traduction, la meilleure, et je vais pouvoir dire : « Regardez, c'est débile ce qu'il a fait là... » Tous les choix sont discutables, et l'auteur, parce qu'il pense être supérieur à tout ça, ne va pas s'en priver. Il sait mieux que son traducteur... mais ce n'est pas vrai.

Les traducteurs doivent faire des choix. À partir du moment où l'auteur publie un livre, le texte ne lui appartient plus, et le traducteur s'en empare. Il ne peut pas râler. Il existe des mauvaises traductions, mais l'auteur ne peut pas en juger, il n'a pas le droit. Il devrait plutôt être content qu'on le traduise. On lui permet d'exister dans d'autres langues.



Michel Tournier pensait que traduire permettait d'avoir un regard critique sur sa propre langue, et de créer son style. Qu'en pensez-vous ?

Un regard critique, oui. Parce qu'on voit la langue de l'étranger, surtout moi qui suis entre les deux, ça je suis d'accord. Se créer un style... Le traducteur ne doit pas se créer un style. Oui, je suis influencé par ce que j'ai traduit, ça se fait comme ça. C'est comme lire, on lit pour se créer un style. Mais au final, un traducteur ne se crée pas un style, il traduit. D'abord pour gagner sa vie, et quand il a le choix, pour se faire plaisir. Je traduis Dickens, Burton, Shakespeare, dont les styles sont tellement différents. Quand je traduis plusieurs livres en parallèle, peut-être qu'un peu de l'un va vers l'autre, mais ça s'arrête là. Mon style à moi est fait de tous ces gens, mais c'est inconscient. Et heureusement.



Il y a quelque chose que vous voudriez ajouter ?

Il me tient à cœur de dire que je suis un artisan.  La traduction, c'est le travail de ses mains, c'est un travail physique. Pour moi, restaurer un objet, être agriculteur ou faire de la traduction, ça se rejoint quelque part.



Propos recueillis par Marion Philippeau et Ludovic Deplanque le 22 février 2011 à Paris.

 

 

Liens

 

Site de Bernard Hoepffner : http://wvorg.free.fr/hoepffner/index.html

 

« Découvrir Sorrentino », entretien avec son traducteur Bernand Hoepffner sur Fric-frac club.

 

Fiche de lecture de Cyrielle sur  Petit Casino.

 

 

 

 

 


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18 mai 2011 3 18 /05 /mai /2011 07:00

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David SMALL
Sutures
Delcourt
Collection Contrebande.
janvier 2010



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

small-image_2.jpgSutures est un roman graphique qui raconte l'histoire de l'auteur, David Small. L'histoire débute quand David a sux ans. C'est un garçon chétif qui vit à Détroit avec sa famille. Cette famille qui n'a rien d'idéal a pour seule religion le silence.

« Maman avait sa petite toux... Deux ou trois fois, un sanglot étouffé, hors de vue... ou le claquement des portes de placards de la cuisine. C'était son langage. Rien que le déplacement de sa fourchette de deux centimètres à droite annonçait un dîner sous le signe de la terreur. Ses replis sur soi furieux et muets pouvaient durer des jours, voire des semaines d'affilée... Comme elle ne disait jamais ce qu'elle avait sur le cœur, on ne savait jamais de quoi il retournait. Du moins pas nous, les deux garçons. Papa, de retour du travail, descendait au sous-sol et cognait sur un punching-ball. C'était son langage à lui. Mon frère, Ted, tapait sur son tambour. Et moi aussi, j'avais trouvé un moyen de m'exprimer sans les mots... Tomber malade. C'était ça, mon langage. »

Sa mère semble toujours en colère, le regard noir, elle ne montre aucune marque d'affection pour son fils. Au contraire, elle fait preuve d'une violence psychologique terrifiant ; toujours un bon mot, sifflé entre ses lèvres pincées, pour rabaisser l'enfant. Le père, absent donc, ne fait jamais opposition à son autoritaire de femme. En radiologue convaincu, il administre à son fils bébé des doses conséquentes de rayons X, cédant à la frénésie médicale des années 1950. Quand David a 12 ans, on lui découvre une grosseur dans la gorge. Cette boule, simple kyste au yeux de tout le monde, va s'avérer être un bien réel cancer, diagnostiqué avec trois ans de retard. Bien sûr, on ne dit rien au principal intéressé. David découvre par hasard le secret et met ses parents devant l'évidence. Ces derniers, complétement emprisonnés dans leurs certitudes, restent campés sur leur position et ne voient pas où est le problème bien que l'opération ait coûté au garçon une corde vocale et lui impose un silence total. Il n'est plus seulement victime du silence, il en devient le principal acteur.small image 3

« De retour à la maison, rien n'avait changé ! Papa jamais là, sauf de temps en temps pour l'un des petits repas secs et brûlés de maman. Bien sûr, mon silence n'était plus une question de choix. Après le dîner venaient les bruits de maman dans la cuisine, qui prenait soin de la vaisselle...de mon frère cognant sur sa batterie au sous-sol...et le crissement des pneus de papa qui viraient dans l'avenue Pinehurts. Pendant 15 jours, je n'ai fait que dormir et regarder la télé. Puis, comme je reprenais doucement des forces, un soir, j'ai décidé de changer tout seul mon bandage dans le cou...et j'ai vu...pour la première fois...ce qu'ils avaient fait. Des rails de sutures formant une croûte, mon jeune cou lisse lacéré et recousu par un lacet comme une botte sanglante. Ça ne peut pas être moi. Eh si mon ami, c'est bien toi »

L'ado se rebelle un peu et fait quelques fugues du pensionnat où on l'a envoyé. Ce comportement bien innocent paraît inadmissible et incompréhensible aux yeux de ses parents et lui fait gagner des séances chez le psy même si sa mère considère cela comme une pure perte de temps et surtout d'argent, parce qu'on n’aime pas trop gaspiller chez les Small, sauf si c'est pour en mettre plein la vue aux voisins. Ce psy va l'aider à reprendre sa vie en main et à lui faire admettre l'évidence : sa mère ne l'aime pas, point. David quitte rapidement la maison familiale. Il retrouve petit à petit la voix et trouve sa voie, le dessin, qu'il trouve pratique pour exprimer ses sentiments et draguer les filles.

À la fin du livre, on retrouve l'auteur quand il a 30 ans. Il retourne à Détroit au moment où sa mère va mourir. Dans sa voiture il hurle pendant tout le trajet, s'échauffant la voix pour pouvoir l'affronter une dernière fois. Évidemment, il arrivera complétement aphone et ne pourra rien dire, laissant sa mère mourir comme elle avait vécu, dans le silence.
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David Small, bien qu'il raconte la quête désespérée d'amour d'un petit garçon, n'a pas fait un livre autobiographique accusateur. L'auteur pose un regard d'adulte sur son histoire, il cherche à comprendre l'horreur de son enfance. En ne cherchant pas à régler ses comptes il réussit un récit subtil et émouvant malgré la représentation constante de la tension psychologique dans laquelle il a vécu. Le récit est très subjectif, l'auteur se borne à évoquer ses émotions de l'instant. Adolescent, il surprend sa mère avec une autre femme. Cet événement pourrait expliquer en partie le comportement de sa mère, extériorisant sur sa famille la pression morale d'un tel secret. Pourtant, à l'époque, le jeune garçon ne fait pas de lien, pour lui c'est encore une chose sur laquelle sa mère lui a menti.
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David Small est connu aux États-Unis pour ses illustrations jeunesse. Dans ses livres pour enfants, il utilise un style coloré et fantaisiste complétement à l'opposé du style graphique qu'il emploie ici. S'il a choisi le roman graphique pour raconter son histoire c'est que ce médium était pour lui le meilleur moyen de faire partager cette enfance silencieuse. Ce silence qui l'a d'ailleurs contraint à développer un sens aigu de l'observation, véritable apprentissage du langage corporel.

L'auteur dessine uniquement avec de l'encre, qu'il utilise en aplats avec plus ou moins de contraste. Il créé ainsi un dessin évocateur où les ambiances et les émotions sont définies avec précision. Cette technique provoque également une certaine immédiateté du dessin ; le message est délivré tel quel, sans embellissement mais sans forcer le trait non plus. David Small pensait que la couleur serait venue perturber le message et détourner le lecteur de la narration. Il utilise d'ailleurs une narration souvent économe.
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Il y a une écriture recherchée et nécessaire mais le récit est parfois construit avec une succession de planches sans paroles où s'enchaînent les cases muettes. L'auteur joue avec la taille des cases pour accentuer l'impact émotionnel des situations. On retrouve deux types de traitements principaux avec lesquels il arrive à mettre en scène et en forme ses émotions. Il met en place une succession de petites cases dans lesquelles il représente à peu près la même chose mais sous des angles différents. Il recentre ensuite son dessin pour focaliser l'attention sur un détail (souvent les yeux). D'une autre manière, après avoir utilisé une narration plutôt classique, il insère une image en pleine page, le texte et le dessin semblent surgir d'un coup, illustrant ainsi parfaitement le choc émotionnel qu'il a dû ressentir.
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Les symboles et les métaphores sont très présentes dans le livre. L'auteur fait de nombreuses références à son univers enfantin, véritable porte de sortie et issue de secours à l'ambiance étouffante du foyer. Sa principale référence est Alice au pays des merveilles de Lewis Caroll. Le personnage d'Alice le fascinait. Quand il était petit, il se nouait un torchon sur la tête pour essayer de lui ressembler parce qu'il pensait que c'était la longue chevelure blonde qui rendait la jeune fille exceptionnelle. Il sortait de sa maison avec son torchon, hurlant et courant dans le quartier, faisant peur aux bonnes mères de familles qui le croyaient fou.

Le seul élément vraiment surréaliste du livre qui casse la réalité du récit est la représentation de son psy en Lapin blanc. Pour l'auteur, le Lapin blanc est le gardien de l'inconscient d'Alice. Qui de mieux pour représenter l'analyste, grâce à qui on peut entrer dans le monde de son propre inconscient.

Cet imaginaire plutôt joyeux et rassurant se transforme peu à peu en un univers plus sombre, révélateur des blocages mentaux de l'auteur à l'adolescence. Il parsème le récit des ses propres rêves que l'on sait fidèles puisque, s'il ne tenait pas de journal intime, il écrivait consciencieusement ses rêves dans un carnet. Ces rêves révèlent, de manière très symbolique, son état psychologique. Il faisait un rêve récurrent dans lequel il entrait dans une église. Sa progression dans le bâtiment était bloquée par une minuscule porte (encore une référence à Alice !). Quand il réussissait enfin à s'extirper de la porte il découvrait une nef en ruine. Un autre rêve met en scène une petite chauve-souris, grelottante sous la pluie, appelant désespérément sa maman. Soudain, contre un mur, un parapluie ! La chauve-souris le prend pour sa mère, l'agrippe et l'ouvre aussitôt. Le parapluie est complétement foutu, il n'a plus de toile, seules subsistent les baleines fatiguées et il ne sert donc à rien. Malgré la dureté du symbole, l'auteur ne rompt pas totalement avec le monde de l'enfance puisqu'il utilise un style un peu cartoon.


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David Small termine son histoire avec un livre qu'il a fait quelques années avant la réalisation de celui-ci. Il est le seul habitant d'une immense maison et ne sort jamais. Le seul contact avec l'extérieur passe par la petite voiture télécommandée qu'il dirige depuis une fenêtre. Malheureusement, la voiture tombe dans un bassin :

« Il n'y avait qu'une chose à faire : je devais quitter la sécurité de ma maison. Je devais sortir. Puis, en entendant un bruit, je me retournais et regardais pour la première fois par dessus le mur du jardin. Quelle était cette veille bâtisse ? Qui était cette silhouette qui balayait le chemin menant de ma maison jusqu'à cet autre endroit ? Soudain, je compris que le bâtiment était celui dans lequel grand-mère avait était enfermée. Le vieil asile de fous de l'état. La silhouette était ma mère, balayant le chemin, m'ouvrant le passage pour que je le suive... Je ne l'ai pas pris... ».

Avec ce rêve on sort un peu de la stricte autobiographie de son enfance mais il conclut autant le livre que son histoire avec sa mère.



Lucie, A.S édition

 

 

 


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17 mai 2011 2 17 /05 /mai /2011 07:00

Lemony-Sticket-Les-desastreuses-aventures-des-orphelins-Ba.gif

 

 

 

 

 

 
Lemony SNICKET
Les Désastreuses Aventures

des Orphelins Baudelaire
Tome 1 : Tout commence mal…
Titre original :
A Series of Unfortunate Events, The Bad Beginning
Traduit de l'anglais (Etats-Unis)
par Rose-Marie Vassalo.
Illustrations de Brett Helquist
Éditions Nathan Jeunesse
2002 pour la traduction française
Éditions HarperCollins,
1999 pour la version orginale.

 

 

 

 

 

 

 

Chers lecteurs,


Je regrette fort de devoir le dire, mais la fiche de lecture que voici ne contient rien de plaisant. En effet, elle va traiter du premier tome de la série Les Désastreuses Aventures des Orphelins Baudelaire, écrite par l’infortuné Lemony Snicket. Si j’étais à votre place, je cliquerais immédiatement sur l’icône « page précédente »,  ou alors j’irais plutôt lire la fiche de lecture consacrée au merveilleux livre Le Petit Lutin Rose, écrit par Monty Kensicle. Si malgré cet avertissement vous persistez dans votre pensée, soit, mais sachez qu’il n’est jamais trop tard pour arrêter cette funeste lecture et rejoindre le monde merveilleux du Petit Lutin Rose et de ses amis enchantés.

Les Désastreuses Aventures des Orphelins Baudelaire, A Series of Unfortunate Events en version originale, est une série de treize romans pour la jeunesse écrite par Lemony Snicket et illustrée par Brett Helquist.

Je vais ici vous présenter le premier volume de cette effroyable série.

« Si vous aimez les histoires qui finissent bien, vous feriez beaucoup mieux de choisir un autre livre. Car non seulement celui-ci finit mal, mais encore il commence mal, et tout y va mal d’un bout à l’autre, ou peu s’en faut. »

Et ce n’est pas moi qui le dis, c’est l’auteur désespéré de cette saga, Lemony Snicket. Violette, Klaus et Prunille Baudelaire sont trois « enfants charmants […] intelligents, pleins de ressources et loin d’être laids. » Mais ils ont le malheur d’être accablés d’une malchance inimaginable, et tout ce qui leur arrive dans la vie est placé sous le signe de la guigne, de la déveine ou de l’infortune. Durant les 13 tomes qui composent cette désastreuse série, leurs aventures ne sont qu’une interminable suite de malheurs.

Alors, vous avez toujours envie de lire cette fiche ? Il est encore temps de rebrousser chemin vous savez.

Bien. Je vais donc répondre à vos questions. Mais ce sera à vos risques et périls, je vous aurai prévenus.



Qui est l’auteur ?

Lemony-Sticket-image1.jpgL’auteur de cette série effroyable n’est autre que Lemony Snicket. Qui est-il ? C’est une très bonne question. Pour tout vous dire, il est presque impossible de le rencontrer ou même de recueillir quelques informations sur lui. Il fuit sans cesse un groupe de personnes mal intentionnées, ce qui le force à se cacher et à demeurer anonyme. C’est une personne d’un âge déterminé, de sexe masculin, qui a pour devoir de relater les funestes tribulations du trio Baudelaire. Les rares photographies que nous avons de lui le montrent de dos, dans des lieux non identifiables. D’après « Le Petit Pointilleux », un journal assez renommé ou critiqué selon les points de vue, il serait grand et aurait les yeux marron. Mais qui sait, il ne faut pas croire tout ce qu’on lit. Si vous arrivez à le trouver et à le rencontrer, vérifiez par vous-même, vous êtes après tout, chers lecteurs, la meilleure source d’information.

Bravant mille périls, j'ai réussi à vous trouver une de très rares photographies existantes de Mr Snicket, que vous pouvez apercevoir ci-contre.
 



Qui sont les pauvres héros ?

Les pauvres héros, qui n’ont de héros que le nom, de ces tristes événements sont les trois enfants Baudelaire. Ce sont des enfants à peu près comme les autres, aimables, gentils, doux, qui aiment tendrement leurs parents.

Prunille, ou Sunny en anglais, est la plus petite. Sa passion dans la vie ? Mordre. Surtout les choses très dures.  Elle possède « quatre dents, aussi tranchantes que celles d’un castor ». Elle a l’âge où les enfants ne savent parler que par cris, borborygmes et autres gargouillements. Seuls Violette et Klaus sont capables de la comprendre. Par exemple, si elle se met à répéter avec insistance «  Gaack ! Gaack ! Gaack ! » sur les bords de la plage Malamer, cela signifie sûrement : « Vous avez vu la drôle de forme qui vient de sortir du brouillard ? .  Heureusement, le narrateur nous traduit chacun de ses gazouillis.

Son frère, Klaus, est le cadet de la famille. Il adore lire, et retient d’ailleurs tout ce qu’il lit, même si sa culture a quelques limites, notamment en matière de mécanique, domaine de prédilection de sa sœur, Violette. Il est quelqu’un de très méthodique, méticuleux, intelligent, possédant une très grande mémoire. Il déteste par-dessus tout qu’un adulte lui donne la définition d’un mot qu’il connaît déjà.

Sa sœur, Violette, est l’ainée du trio, comme vous avez dû le deviner. Quiconque la connaît un minimum, sait qu’elle est une inventrice hors pair, et que dès qu’elle noue ces longs cheveux à l’aide d’un ruban, c’est qu’elle est en train de réfléchir à une nouvelle invention. Au début du premier tome par exemple, elle cherche à créer un « robot récupérateur de cailloux après ricochets sur la mer. »
 
 Et qui est le méchant ? (Mot signifiant ici « Personne machiavélique cherchant  tout prix à faire du tort aux enfants tout en s’enrichissant. ») Comme dans chaque histoire, et en particulier dans cette série, qui je le rappelle, est une insupportable suite de malheurs tous plus épouvantables les uns que les autres, il y a un méchant. Quelqu’un qui veut faire le mal, qui aime mettre des bâtons dans les roues des gens et qui passe son temps à élaborer des plans tous plus machiavéliques les uns que les autres, plans que le ou les héros seront obligés de déjouer. Le méchant de notre histoire est le comte Olaf. Voici la description qu’en fait notre infortuné narrateur :

« Il était très grand, très maigre, et son costume gris rat était tout maculé de taches sombres. Son menton n’était pas rasé et, au lieu de deux sourcils comme le commun des mortels, il n’en avait qu’un, très long, sur toute la largeur de son front. Ses yeux étonnamment luisants lui donnaient l’air à la fois furieux et affamé. »

Triste personnage en somme. Et sinistre par-dessus cela. Bien sûr, comme tout méchant, il a un sombre dessein. Mais pour le comprendre, il me faut vous expliquer le début de cette malheureuse histoire. Si vous avez trésisté au lot de malheurs contenus dans cette fiche jusque-là, vous pouvez toujours cliquer sur « page précédente », il est encore temps.



Malgré tout, j’aimerais bien connaître l’histoire de ce livre, même si je suis conscient que c’est à mes risques et périls…

Violette, Klaus et Prunille étaient des enfants très heureux, jusqu’à un certain matin. Ce jour-là, un banquier quelque peu inutile, Mr Poe, vient les chercher sur la plage de Malamer et leur annonce sans préambule que leurs parents sont décédés lors d’un horrible incendie qui a ravagé le manoir familial. Néanmoins, il leur a trouvé un tuteur, un « cousin éloigné » des orphelins, un « petit-neveu d’un arrière-grand-oncle de [leur] arrière-arrière-grand-mère, ou arrière-arrière-grand-oncle d’un petit-neveu de [leur] arrière-arrière-grand-père. » qui n’est autre que le sinistre Comte Olaf. Ce n’est pas leur parent le plus proche généalogiquement comme vous pouvez vous en rendre compte, mais c’est le plus proche rapidement. Or, les enfants Baudelaire sont à la tête d’une immense fortune, que le comte convoite. Il va alors tout mettre en œuvre pour faire main basse dessus, et accessoirement faire disparaître nos trois héros. Je continuerais bien le résumé de l’histoire, mais je n’en ai pas la force, excusez-moi. Vous pouvez très bien imaginer que les enfants parviennent à contrecarrer les plans de l’odieux Olaf, et qu’ils vivront heureux. Vous pouvez également aller chez votre libraire ou votre bibliothécaire, et le supplier de vous fournir cet horrible récit.



Mais, comment un livre aussi horrible peut-il avoir autant de succès ?

Ma foi, cette série est vraiment singulière. Lemony Snicket est un narrateur très pessimiste, et fait régulièrement preuve d’humour noir. Il fait également souvent référence à la littérature, ou à la culture en général.

La plus grande particularité de roman et même de cette série est son style narratif. Lemony Snicket est quelqu’un de très pessimiste, et intervient régulièrement dans son récit. Il cherche toujours à dissuader son lecteur de lire son roman, que ce soit dans ses résumés ou dans son récit. Dès que l’histoire commence à devenir trop tragique, il rappelle à son lecteur qu’il est encore temps de changer de lecture, et au contraire, quand l’histoire semble devenir joyeuse, il lui conseille d’arrêter là sa lecture, et d’imaginer la suite des aventures des orphelins, où tout se passerait bien. Lemony Snicket intervient également en servant de traducteur pour Prunille, ou bien en donnant la définition d’un mot qu’il estime compliqué. Il y a donc une réelle interaction avec le lecteur, ce qui rend le roman plus intéressant.

De plus, le lecteur trouve à la fin de chaque volume une lettre de Lemony Snicket pour son éditeur. Il y fournit des informations sur son prochain livre ainsi que des informations sur la procédure à effectuer pour retrouver son manuscrit. On peut remarquer qu’au fil du temps, ces missives sont écrites sur des supports de plus en plus insolites, et sont de plus en plus difficiles à déchiffrer. Dans la même optique, la dernière illustration du roman fournit également un indice sur l’intrigue du tome suivant, tandis que l’illustration de la couverture fournit quand à elle des indications sur l’histoire du tome présent.

Orphelins Baudelaire movieLes romans sont également entourés de petites anecdotes assez mystérieuses. Par exemple, la série comporte treize tomes, de treize chapitres chacun. D’après certains fans, plusieurs chapitres comporteraient même treize pages chacun. Or, tout le monde sait que le nombre treize est censé porter malheur… D’ailleurs, le treizième tome de la saga est sorti un vendredi 13 aux États-Unis.

Il paraîtrait également que l’auteur véritable de ces romans ne serait pas Lemony Snicket, mais Daniel Handler, un écrivain américain qui se ferait passer pour l’assistant de Lemony Snicket. Il aurait même écrit la préface de l’autobiographie interdite de Snicket. Mais bien sûr, tout cela n’est que rumeur. Si toutefois vous souhaitez vous souhaitez vous documenter sur ce triste individu, n’hésitez pas à vous rendre sur sa page Wikipédia.

Chers lecteurs, si vous souhaitez continuer à sLemony Sticket Autobiographieuivre les douloureuses aventures de nos pauvres héros, sachez qu’une adaptation cinématographique des 3 premiers tomes est sortis au cinéma, avec Jude Law dans le rôle de Lemony Snicket,  Jim Carrey dans le rôle du Comte Olaf, Liam Aiken dans celui de Klaus, Emily Browning dans celui de Violette et Shelby et Kara Hoffman dans celui de Prunille.

Et si vous n’avez pas eu votre compte de malheur, sachez également qu’une autobiographie de Lemony Snicket est sortie en 2006 sous le titre Lemony Snicket : L’autobiographie non autorisée. (Lemony Snicket : The Unauthorized Autobiography en version originale). On y découvre de nombreux détails sur les intrigues et les malheurs des orphelins. Le lecteur est une fois de plus impliqué dans l’histoire, car on y trouve de nombreuses énigmes, codes secrets…
 
 

Voilà, je pense que cette douloureuse fiche de lecture s’arrête ici. Si vous l’avez lue jusqu’au bout, félicitations, je pense que vous pourrez peut-être résister aux désastreuses aventures de Violette, Klaus et Prunille. Peut-être.

Si vous souhaitez d’autres informations sur Les Désastreuses Aventures des Orphelins Baudelaire et que vous vous sentez le courage de les lire, voici une liste de liens qui pourraient vous intéresser. Ou peut-être pas.
 
 
Et n’oubliez pas, « The World is Quiet Here. »,  autrement dit, « Ici, le monde est paisible ».
 
 
 
En espérant que cette fiche ne tombera pas dans de mauvaises mains,

 

 

Clémence G., 1ère Année Bib/Med/Pat

Liens


La page Wikipédia de la série :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Les_D%C3%A9sastreuses_Aventures_des_orphelins_Baudelaire


Le site officiel de Lemony Snicket : http://www.lemonysnicket.com/index.html


L’autobiographie de Daniel Handler : http://fr.wikipedia.org/wiki/Daniel_Handler


Le site officiel de l’éditeur français : http://www.nathan.fr/orphelinsbaudelaire/index.html


Le site officiel de l’éditeur anglais : http://www.unfortunateevents.com/

 

 

 

 

 

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16 mai 2011 1 16 /05 /mai /2011 07:00

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Olivier ADAM
Le coeur régulier
Éditions de l'Olivier, 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Quand je suis allée voir les falaises, le jour de mon arrivée, j'ai presque été déçue. Le ciel était gris et la mer calme, d'une teinte d'huître sableuse. Les roches se brisaient à l'équerre, nues et ternes, fracturées en maints endroits, concassées à d'autres. Tout n'était que verticalité anguleuse, arêtes coupantes. Un endroit dur, sec, désertique. Chaque année, des dizaines de désespérés y affluaient pour mourir, cette manie remontait à si loin que personne n'était plus en mesure de la dater. Il suffisait de contempler les lieux pour se faire une idée de leur état mental, de la dureté de leur douleur, du tranchant glacé du néant qui les rongeait. Plus de larmes. Plus de colère. Plus le moindre sentiment. Tout n'était qu'aridité, puits sans fond, ténèbres. Est-ce que Nathant en était là? Et ce couple? Hier au dîner ils semblaient si opaques. Deux blocs d'une pâleur nacrée, d'une froideur de métal. « Cette fois il n'aura pas réussi à les en empêcher », m'a glissé Hiromi au petit déjeuner. Elle avait l'air fascinée. Elle m'a scrutée longuement, m'a observée avaler mes oeufs brouillés. On aurait dit qu'elle cherchait à savoir si moi aussi j'étais venue pour ça. Si elle m'avait posé la question, je crois que je n'aurais pas su lui répondre. » (p.19).

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Au premier abord, Sarah mène une vie parfaite : une belle maison en banlieue parisienne, deux beaux adolescents à l'avenir prometteur, et un mari d'une perfection exemplaire. La vie dont tout le monde rêve, sauf que Sarah a le sentiment d'en avoir perdu le mode d'emploi. Le jour où Nathan, son « presque jumeau », meurt étrangement dans un accident de voiture, elle ressent le premier choc qui la sort peu à peu de sa léthargie. Le réveil prend alors la forme d'une lente dégringolade, au cours de laquelle Sarah avance, recule, s'égare. Rongée par la solitude, le remords et l'incompréhension, elle décide de s'envoler pour le Japon, pays dont Nathan était revenu mystérieusement transformé. La voici donc partie sur les traces de son frère, et en particulier sur celles d'un homme, Natsume Dombori, flic à la retraite reconverti dans le sauvetage de suicidaires. Au cours de ce voyage à la frontière du réalisme et de l'onirisme, Sarah découvre et se redécouvre, titube parmi ses souvenirs et tente de trouver des réponses, sans être tout à fait certaine de ses questions.

Plus qu'un énième roman explorant le thème du deuil, ce livre emporte le lecteur dans une valse au rythme lent et régulier, dont la principale danseuse ne cesse pourtant d'évoluer à contretemps. Nonobstant, il ne délivre aucune ligne de conduite à tenir ni remède à la douleur de la perte, mais explore les possibles. À travers une prose fortement descriptive et poétique, l'auteur évoque la quête identitaire, multiplie les questionnements et débats intérieurs en allant chercher au plus profond des sensations. Les paysages, aussi bien extérieurs qu'intimes, s'entremêlent et se contredisent sans cesse au fil des souvenirs et du périple de Sarah. Le va-et-vient incessant au sein d'une chronologie éparpillée imite parfaitement ici les mouvements complexes du coeur de la protagoniste, dans sa destruction passive et pourtant violente comme dans sa reconstitution. Une exploration surprenante, exotique tout en demeurant toujours extrêmement familière.

 

 

Lucile, A.S. Éd.-Lib.

 

 

 

Olivier ADAM sur LITTEXPRESS

 

« Le facebook d'Olivier Adam », par Patrice.

 

 

 

 


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15 mai 2011 7 15 /05 /mai /2011 07:00

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David EDDINGS
Le pion blanc des présages
(La Belgariade)
traduction de
Dominique Haas
Pocket
coll. « Science-Fiction »
1990 (tome 1)



 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’auteur

Né le 7 juillet 1931 non loin de Seattle, David Eddings est un auteur américain qui écrit principalement en collaboration avec sa femme, Leigh Eddings. Il a longtemps enchaîné plusieurs petits boulots malgré un doctorat de littérature anglaise : commercial, professeur de lycée, vendeur dans une supérette… Ses écrits ne se vendant pas très bien, il est prêt à renoncer lorsqu’il se procure un exemplaire du Seigneur des anneaux de Tolkien. Immédiatement fasciné, il suit le parcours de cet auteur avant de créer son propre univers de fantasy, dessine la carte de sa première trilogie, La Belgariade, et en publie le premier tome en 1982.

Pour des raisons éditoriales, chaque tome ne devait faire plus de 200 pages ; incapable de répondre à cet impératif et de se contenter des 600 pages pour son récit, David Eddings décide de transformer sa trilogie en une saga de cinq volumes. Le succès est immédiat, et La Belgariade va s’étoffer, jusqu’à devenir ce que l’on appelle la saga de La Grande Guerre des Dieux, la plus grande œuvre d’Eddings. Celle-ci rassemble 15 volumes, en quatre parties distinctes :

Les préquelles
        – Belgarath le Sorcier : les Années noires (Belgarath the Sorcerer), 1995
        – Belgarath le Sorcier : les Années d’espoir, 1995
        – Polgara la Sorcière : le Temps des souffrances (Polgara the Sorceress), 1997
        – Polgara la Sorcière : les Années d’enfance, 1997

La Belgariade (The Belgariad)
        – Le Pion blanc des présages (Pawn of Prophecy), 1982
        – La Reine des sortilèges (Queen of Sorcery), 1982
        – Le Gambit du magicien (Magician's Gambit), 1983
        – La Tour des maléfices (Castle of Wizardry), 1984
        – La fin de partie de l’enchanteur (Enchanters' end Game), 1984

La Mallorée (The Malloreon) :
        – Les Gardiens du Ponant (Guardians of the West), 1987
        – Le Roi des Murgos (King of the Murgos), 1988
        – Le Démon majeur de Karanda (Demon Lord of Karanda), 1988
        – La Sorcière de Darshiva (Sorceress of Darshiva), 1989
        – La Sibylle de Kell (The Seeress of Kell), 1991

Le Codex de Riva (The Rivan Codex), 1998, rassemble toutes les notes et les brouillons de l’auteur lors de la rédaction de cette saga.

Il est à savoir que l’ordre de lecture ne suit pas l’ordre chronologique du récit et qu’il est conseillé de lire les quatre volumes des préquelles après La Belgariade et La Mallorée, puisqu’ils dévoilent quelques-uns des éléments de l’intrigue.

Par la suite, David Eddings écrira deux autres sagas, La Tétralogie des rêveurs en 1992 et La Pierre sacrée perdue en 2003, ainsi que plusieurs romans indépendants. De nos jours, il est considéré comme l’un des auteurs incontournables de la fantasy. Il décède en juin 2009, deux ans après sa femme.


La Belgariade

À 17 ans, Garion a toujours vécu une vie paisible à la ferme avec sa tante Pol, partagé entre ses bêtises d’adolescence, le travail aux champs et la visite du vieux conteur qu’il appelle affectueusement « Sire Loup ». Comme tous les garçons de son âge, il pensait finir sa vie ainsi, marié à son amie d’enfance, et rêvait des aventures extraordinaires que l’on raconte au coin du feu… Jusqu’au jour où un marchand étranger débarque à la ferme un soir de fête.

Garion se trouve alors obligé de s’enfuir avec sa tante Pol et le conteur, pour retrouver deux hommes étranges dans une forêt. Vient alors le temps des révélations : Sire Loup, le vagabond éternellement en haillons, se trouve être Belgarath, le Sorcier Immortel, Premier disciple du dieu Aldur, et père de la sorcière Polgara… tante Pol. Quant à lui, il n’est pas un simple orphelin, fils d’un tailleur de pierre, mais le dernier descendant de la lignée des Rois de Riva, que l’on croyait disparu depuis plus de 1300 ans… et soumis à une Destinée. Il doit partir à la recherche de l’Orbe, pierre dotée d’un immense pouvoir et menace d’une guerre entre les Dieux, et regagner son royaume.

Contre son gré, le jeune homme va devoir voyager à travers tout le continent en compagnie de personnages tous plus farfelus les uns que les autres (un guerrier taillé comme un ours, un prince maître du vol et du mensonge, une princesse haute comme trois pommes mais au tempérament bien trempé, un cavalier taciturne, un archer un peu louffoque…). Et tous semblent avoir un rôle dans la Prophétie…

Un résumé classique, pour un scénario devenu classique. David Eddings, faisant partie des premiers auteurs de fantasy, nous livre ici une épopée aux ingrédients traditionnels : un jeune héros débordant de courage et de bonne volonté, en pleine auto-formation, un mentor aux pouvoirs immenses, un Destin tout tracé, quelques monstres à massacrer et bien entendu un trône à reconquérir après des siècles…

Cependant, Garion n’est pas – à mon humble avis – le personnage le plus intéressant. En y réfléchissant, il s’agit d’un jeune garçon qui suit les directives de la Prophétie, même s’il se plaint de manière assez régulière (sa phrase préférée ? « Pourquoi moi ? »), et il apparaît sympathique aux yeux du lecteur sans plus. Un héros classique. Je trouve au contraire les personnages secondaires extrêmement travaillés, et il est quasiment impossible de s’y perdre malgré leur grand nombre. Chacun possède son propre caractère et son propre vécu, ses propres réactions face à une situation donnée (on peut aussi bien trouver un guerrier des plus traditionnels à côté d’une sorcière des plus féministes et qui mène toute l’équipe à la baguette, sans mauvais jeu de mots). L’humour dont fait preuve David Eddings à chaque page renforce leur personnalité et permet d’autant plus de les identifier aisément, en plus de rendre la lecture très facile.

Somme toute, et pour moi, une saga agréable qui permet de découvrir sans trop de difficultés l’univers de la fantasy.


[La Mallorée raconte la suite des aventures de Garion et de ses compagnons avec l’enlèvement de son fils ; les préquelles, écrites elles à la première personne, décrivent la vie de Belgarath et de Polgara avant le début de La Belgariade]

 

 

Lory, 2e année Bib.-Méd.

 

David EDDINGS sur LITTEXPRESS

 

eddings la redemption d'althalus

 

 

 

Article de Laureline sur La Rédemption d'Althalus de David et Leigh Eddings

 

 

 

 

 

 

 

 

David Eddings La Belgariade 1

 

 

 

 

 Article de Laureline sur La Belgariade.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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14 mai 2011 6 14 /05 /mai /2011 07:00

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Ariane FORNIA

Dernière morsure

Robert Laffont, 2007
Le Livre de poche, 2009

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ariane-Fornia.gifAriane Fornia, de son vrai nom Alexandra Besson, jeune écrivain, écrit dès l’âge de 14 ans son premier livre intitulé Dieu est une femme en 2004. L’année suivante, elle publie un roman avec sa mère, Sylvie Brunel, La Déliaison. Le rythme d’un livre par an n’est pas tenu puisque ce n’est qu’en 2007 que sort Dernière morsure aux éditions Robert Laffont, recueil de chroniques sur l’adolescent.

On peut distinguer deux parties dans ce livre. En effet, l’une sous forme d’abécédaire, de répertoire nous présente l’adolescent en général en commençant par le look, les opinions politiques, l’addiction aux écrans, à la nicotine, le souci des hormones, les relations parents-enfants. Puis la seconde partie qui concerne un petit peu plus l’auteur et ses préoccupations d’adolescente comme par exemple l’orientation, les soi-disant rites de passage à l’adolescence (musique, soirées alcoolisées, période de contestation contre la société entre autres) ou, plus personnellement, sa relation avec sa mère qui peut être conflictuelle lorsqu’elles abordent ensemble le sujet de la sexualité. Elle nous raconte la promotion de son tout premier livre, salons du livre, séances photos, ce qui pour elle n’est pas évident à 14 ans. Les dernières chroniques de son roman sont plus personnelles, on commence tout juste à découvrir l’auteur, son adulation pour l’Allemagne. En effet, elle apprécie ce pays, elle est même prête à renier la France qu’elle critique au passage, « la nullité incommensurable de notre beau pays en matière de linguistique », elle apprécie particulièrement la culture allemande ainsi que la mentalité des habitants.

L’auteur rend hommage  à la période de l’adolescence qui est synonyme d’insouciance. Elle regrette son passage à la vie adulte car elle a mis fin à « sa liberté absolue », « au temps béni où le mot conséquence n’existe pas ». Elle a tout simplement peur de la vie, de l’avenir, d’être maman, des responsabilités, elle pense à la mort. D’après elle, c’est un futur terrorisant qui l’attend car son choix d’orientation peut détruire toutes les possibilités d’avenir qui s’offrent à elle. Elle souhaite tout simplement conserver son esprit d’adolescente, elle a peur d’être oubliée : « Tout coule, tout fuit sans avoir laissé la moindre trace de sa brève existence, sans rien pour le figer » ; c’est pour cela qu’elle écrit « Je dois engager ce combat contre moi-même, ma mort et ma mémoire, pour en pas être juste un hologramme ».
Pour conclure, ce recueil m’a laissée totalement indifférente. Elle présente l’adolescent avec des stéréotypes, avec un soi-disant mode d’emploi à l’usage des parents pour décoder cette « peuplade étrange » comme elle dit. J’espérais quelque chose d’un peu plus personnel, un bilan de son adolescence.

 


Johana, 2e année Bib.-Méd.

 

 

 

 

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13 mai 2011 5 13 /05 /mai /2011 07:00

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Catherine DUFOUR
Blanche Neige et les lance-missiles
Nestiveqnen, 2001
Prix Merlin 2002
Livre de Poche, 2008

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Du haut de ses sept ans pleins d'innocence, Catherine Dufour se sentait l'âme poétesse. Puis elle apprit que tous les poètes finissaient trafiquants d'armes, décida de balancer ses feuillets, et se mit à l'écriture de nouvelles, genre moins risqué pour la santé mentale (ce n'est pas Maupassant qui dira le contraire). Les nouvelles devinrent plus grandes que prévu parfois, et elle découvrit avec moult cris d'enthousiasme Terry Pratchett : une histoire d'amour était née. Et voici comment l'on pourrait expliquer – en passant à l'évidence par un raccourci des plus grossiers qui n'évoque même pas l'influence des Monty Pythons dans la rédaction de cette oeuvre géniale –  la genèse du cycle de fantasy burlesque qui à ce jour reste objectivement (ou presque) le plus réussi qui soit. Car oui, Quand les dieux buvaient est un peu (mais seulement un peu) comme la pomme qui s'écrase sur le faciès de Newton et provoque un des grands bouleversements de notre compréhension du monde, en cela qu'il bouscule toutes les idées sur les littératures de l'imaginaire et au passage toutes les caractéristiques de ce genre (et ce, allons-y gaiement : d'une main de maître). Enfin, pour comprendre cette grande phrase, mieux vaut sans doute passer à l'étape « résumé du livre » ou, en l'occurrence, du premier tome du cycle terriblement bien nommé Blanche Neige et les lance-missiles.

Comme on l'aura compris, le maître mot ici est parodie, et ça vaut pour les deux parties du tome 1.  Dans la première intitulée « Les grands alcooliques divins », on suit les tribulations d'une multitude de personnages, élément suffisamment important pour être remarqué puisqu'en dictionnaire fantasy on trouve à la section « un seul personnage » le synonyme « intérêt limité ». Ainsi, on peut sans problème en faire mourir quelques-uns en route : il y a légion de remplaçants. D'ailleurs, la mort d'elfes, mages, nains et onions en tout genre est un peu un des thèmes récurrents du cycle, tout comme l'aptitude décuplée des fées à toujours foirer leurs missions mais ça c'est une autre histoire.

Ces personnages évoluent dans un espace qui s'étend sur plusieurs étages, et passent la majeure partie de leur temps à se mettre sur la tronche et à essayer de dominer (et si ça ne marche pas, d'exterminer) les autres, parce que c'est bien plus rigolo d'avoir des larbins à disposition pour faire tout le boulot.

– A l'étage du milieu, on trouve la crêpe terrestre. Les hommes y vivent en compagnie, et bien souvent malgré eux, d'un tas de créatures issues du Sub-Éther, soit tout un ramassis d'êtres suintant la magie par tous les poils. Elfes noirs, nymphes et sirènes, nains racistes et gragons qui crament deux-trois villages entre la sieste et le repas, peuvent parfois être dérangeants pour les humains mais en général  s'entendent plutôt bien. Sauf quand l'un d'entre eux décide d'emporter un ou deux villageois pour un pique-nique, ou qu'il viole une ou deux pucelles en route. Mais de manière générale, il n'y a pas trop de débordements.

– Au-dessus, c'est Son royaume, Purgatoire compris. Anges illuminés et béats, archanges qui tuent l'ennui en foutant en l'air (mais sans faire exprès, attention !) le destin de bon nombre d'innocents ayant eu le malheur de croiser leur vol, le tout sous les ordres de Sa volonté, bien que personne ne connaisse vraiment le but.

– Au-dessous... Facile à deviner. Sales et diaboliques, les démons ont en triple ce qui manque aux anges, et laissent d'ordinaire dans leur sillage une odeur de soufre et pléthore de morts stupides.
   
Et puis il y a Blanche-Neige, devenue impératrice autoproclamée d'Oberstrum après qu'elle a transformé sa belle-mère en diverses décorations bien pratiques, qui hait la magie et s'est promis de régner un jour sur la crêpe terrestre comme une vraie méchante (mais elle a une excuse, c'est la faute à sa généalogie).
   
Et puis il y a Peau d'Âne et Aurore de Bois Dormant, qui sont bien décidées à mettre une raclée à la prochaine fée marraine qui leur présente une cabane en bois comme nouveau départ dans la vie.
   
Et puis il y a Charles-Hubert, le mage au chapeau pointu qui est en fait le prince de Cendrillon, mais qui se retrouve privé de sa douce à cause d'une erreur de destinataire de pomme empoisonnée, et devient éleveur de gragons avant de partir à la recherche de sa princesse endormie dans un cercueil quelque part. Ou pas.

Et puis il y a Bille Guette, le méchant machiavéliquement démoniaque, ou inversement. Un mort qui n'a pas vécu une enfance facile. D'autant qu'il est mort à quinze ans et demi. Et qu'il avait des parents un peu trop religieux. D'où sa haine pour toute forme de religion et pour tout ce qui est Éthéré. D'où sa création du Purgatif soit le nouveau nectar préféré des Dieux, qui décident alors que l'alcoolisme est un bon remède à l'ennui et laissent à qui voudra le soin de s'occuper du monde. Et d'où sa tentative aboutie de détruire la vie sur la crêpe terrestre, pour en reconstruire une meilleure et purifiée. Forcément.

En clair, « un bon paquet d'emmerdres » à venir, et un beau pied-de-nez à tous les classiques de notre éducation. Le tout (car oui, au final, ça forme un tout) restant une excellente histoire bourrée de digressions à rallonges, de jeux de mots proprement scandaleux, de néologismes et anachronismes plus que délectables, et d'emprunts divers détournés et retournés dans tous les sens, et ce dans tous les sens du terme bien sûr.
   
Pour ce qui est de la seconde partie, « L'ivresse des providers », Catherine Dufour nous embarque dans un autre temps, un autre lieu : un peu notre monde et notre époque, mais plutôt dans le genre parallèle au nôtre. Dans ce monde, plus de contes, plus de Dieu ni démons, mais des non-vivants à foison. Les spectres ont un nouveau problème à régler en plus d'être morts : échapper à l'Ankou, faucheuse peu sympathique. Pour éviter de se retrouver découpés en tranches spectrales (peu pratique même pour vivre sa mort), les non-vivants se réfugient dans le web, mais doivent faire face aux hordes de Pacman qui sont, tout comme l'Ankou, à la solde de...Will Door (le retour). Eh oui, l'ignoble n'en avait pas fini dans le tome précédent, et là encore concocte une recette pour rien moins que l'Apocalypse. Donc, il vaut mieux avoir une fée ou deux sous la main pour organiser la rébellion, et accessoirement Cid (de son vrai nom Calmebloc Icibachudun Désastrobscur, mais Cid, ça va plus vite) a dégoté une conceptrice de jeux de rôles, Mismas, pour la seconder et pour retrouver les autres fées survivantes. D'où le départ pour le bois de Boulogne.
   
S'ensuit une aventure tenant résolument plus de la science-fiction pour le côté cybernétique, mais toujours aussi savoureusement frappadingue, où l'on picole allègrement, crée des sites de champs de Caulerpa pour se reposer entre deux poursuites par Pacmans de garde, et rencontre entre autres Arthur Rimbaud et le Père Noël. Un mélange qui tient à la fois de la fantasy commerciale détournée à nouveau, du folklore breton, et du cyberpunk parfois. Du grand art qui prouve que le clivage des genres peut être fort sympathique, surtout quand on en fait sauter les gonds.



Lucile, A.S. Éd.-Lib.

 

 

 

 


 


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12 mai 2011 4 12 /05 /mai /2011 07:00

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Jacques ABEILLE
Les Jardins statuaires
Joelle Losfeld, 2004
réédité en 2010 chez  Attila




 

 

 

 

 

 

 

 

L'auteur

Jacques Abeille est né en 1942. Il devient orphelin dès 1944 et est recueilli par un oncle haut fonctionnaire. Il s'installe à Bordeaux en 1959 après de multiples voyages. Il suit des études de psychologie, philosophie et littérature. Il devient finalement professeur agrégé d'arts plastiques. Il est séduit par le courant surréaliste et intervient dans la revue La Brèche. Il devient membre du groupe surréaliste bordelais Parapluycha. En dehors de son activité d'écriture, il pratique également la peinture. Ses romans sont difficilement classables. Le Cycle des contrées, dont le présent roman fait partie, est son œuvre la plus connue.



Les Jardins statuaires

« Si on brise la statue, on ne trouvera rien ; elle est si pleine qu'elle n'a pas d'intérieur ».

Les Jardins statuaires nous content le récit d'un voyageur qui, au gré de ses pérégrinations, arrive dans la contrée des jardins statuaires. Il s'agit d'un étrange pays, sans ville, sans gouvernement, où les voyageurs sont fort rares. Tout le territoire est divisé en domaines clos qui se consacrent à une seule activité : la culture des statues. En effet dans ce pays les statues ne sont pas sculptées mais cultivées. Elles jaillissent de la terre, d'abord semblables à de petits champignons, puis prennennt petit à petit une forme unique que les jardiniers ne font qu'affiner en les taillant précautionneusement jusqu'à leur maturité.

Le voyageur découve au fil de ses visites dans différents domaines les particularité et les étranges coutumes de ce pays, tout entier consacré à la culture de ses statues. On lui enseigne le long déroulement de la maturité d'une statue, les dangers et les maladies qui peuvent les frapper à l'instar d'une plante. Il découvre les rites de passage à l'âge adulte des adolescents qui se fait à travers l'étude des livres d'ancêtres écrits lorsque qu'une statue apparaît prenant les traits d'un jardinier du domaine, événement rarissime. On lui explique les coutumes régissant les mariages des jardiniers et la stricte séparation des hommes et des femmes, celles-ci ne pouvant être vues que par les autres femmes du domaine ou leur époux. Fasciné par son exploration de cette contrée le voyageur plonge au cœur du pays et de ses traditions, jusqu'à en découvrir l'envers du décor, la cruauté sous-jacente de certaines coutumes et les défauts de ce monde en apparence harmonieux. Son voyage l'amène à rencontrer une femme dont il fera sa compagne et il arrivera aux confins des jardins et même au-delà, dans les steppes où résident les sauvages nomades.

En effet, le voyageur est d'abord charmé par la sérénité, l'hospitalité et l'amabilité des jardiniers, qui l'accueillent à bras ouverts. Il est rapidement séduit par cette vie consacrée à une existence simple, presque monacale, où chaque chose suit son cours dans une parfaite harmonie. Toutefois, avec l'aide de l'aubergiste chez qui il réside et que semblent animer de profonds tourments, il découvre peu à peu l'envers du décor des jardins statuaires. Il apprend ainsi le sort peu enviable réservé aux femmes ne trouvant pas d'époux, l'isolement royal de chacun des domaines, fatal lorsqu'un domaine dépérit par manque d'enfant ou parce que les statues sont devenues malades et que leur croissance échappe à tout contrôle.

Il finira par partir dans les steppes à la poursuite de la légende d'un jardinier renégat devenu chef des nomades. Ainsi, de simple voyageur et observateur, le héros deviendra malgré lui un déclencheur d'événements, de nouveautés dans un monde clos et figé.
Jacques-Abeille-Les-Jardins-statuaires-2.gif

Jacques Abeille nous livre avec ce roman un conte singulier à plus d'un titre. Tout d'abord par le sujet même de l'histoire que l'on pourrait qualifier de fantastique. Néanmoins ce terme me semble impropre et réducteur pour qualifier ce roman. Plutôt que du fantastique ce texte tient du surréalisme à mon sens. L'élément fantastique n'ayant pas valeur d'extraordinaire ou de surnaturel au sein même du roman. La narration prend la forme d'un récit de voyage. La narrateur raconte son expérience des jardins statuaires.

L'auteur a un style très particulier. Ses tournures sont très recherchées, le texte et les dialogues sont construits en longues phrases, complexes et écrites dans un langage soigné, presque archaïque. Cela crée l'impression d'un texte écrit au XIXe siècle ou à une époque antérieure. Le texte étant écrit à la première personne, il comporte de longs passages introspectifs où le narrateur livre ses impressions et ses observations sur le monde étrange qui l'entoure. Une autre particularité singulière et l'absence absolue de nom propre. En effet les personnages ne sont jamais nommés par leur nom (à une exception notable, la femme qui deviendra la compagne du narrateur), seulement par leur fonction ou par une description sommaire : « le doyen », « le guide », « l'aubergiste », « l'homme blond ». Il en va de même pour les lieux. Cela renforce le côté onirique et initiatique de l'ouvrage. Car s’il est présenté comme un récit de voyage, ce texte est également un roman initiatique, le narrateur passant du statut de simple observateur à celui d’acteur de ce monde au travers de plusieurs épreuves pour finir par en être le destructeur ou du moins celui par qui vient le bouleversement de l'équilibre apparemment inébranlable des jardins statuaires.


Jérémy, 2e année Éd.-Lib.

 

 


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