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11 mai 2011 3 11 /05 /mai /2011 07:00

Alan-Bennett-La-mise-a-nu-des-epoux-Ransome.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Alan Bennett
La mise à nu des époux Ransome
  traduction de

Pierre Ménard

Denoël, 1999

Coll. Denoël et d'ailleurs, 2010 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Comment réagiriez-vous si, un soir en rentrant chez vous, vous n’y retrouviez que les murs ?

C’est ce qui arrive aux époux Ransome, un couple anglais bourgeois sans enfant. Bouleversés par ce vol, ils se demandent qui emporterait TOUT du sol au plafond : le four et le plat en train de cuire à l’intérieur, le papier toilette, les lits, les armoires, le téléphone et même les plinthes avec les prises.

Qui ? Mais surtout pourquoi ? Alors que la police cherche les coupables, les époux échafaudent des théories : Plaisanterie ? Méchanceté ? Ce cambriolage très particulier remet en perspective leurs habitudes, incarnées par leur mobilier qui leur servait finalement autrefois de repère.

Et si repartir de rien permettait de commencer une nouvelle vie ?

Alors que M. Ransome se réfugie dans son travail routinier, Mrs Ransome tente de reconstruire sa vie en remeublant son intérieur. Elle doit pour cela se confronter au monde réel qu'elle découvre. Mais cette rencontre avec des personnes complètement hors de son quotidien machinal et étriqué lui apporte peu à peu de nouvelles distractions : elle va faire ses courses chez le vendeur pakistanais du coin chez qui elle n’était encore jamais entrée, découvre les talk-shows télévisés et suit la presse people britannique. Elle ose mettre de côté les protocoles et achète même un micro-ondes, une des nombreuses innovations toujours refusées par son mari – toujours sûr de lui et de ses décisions  arbitraires.

Écrit avec légèreté, ce livre dénonce l'égocentrisme des couples aux vies bien établies et sages, en montrant avec humour combien un événement peut modifier le quotidien, et créer une révolution dans les conventions. Mrs Ransome incarne tout à fait la petite bourgeoise soumise et pétrie de convenances qui se découvre soudain une nouvelle vie plus simple et plus amusante, à l'insu de son mari  qui n'en voit pas l’intérêt.

Alan Bennett offre ici une preuve de son humour décalé et de son imagination qu’il mettra de nouveau en œuvre dans La reine des lectrices (Denoël, 2009), autre chef-d’œuvre d’inventivité. La fluidité du texte, la qualité de l’écriture et les multiples rebondissements plus incongrus les uns que les autres font de cet ouvrage une lecture amusante, tout en étant une vraie critique des petites habitudes et diverses manies de la vie de couple , sans jamais tomber dans la farce ridicule. Une vraie découverte.


Chloé Verdon, 2e année Éd.-Lib.




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10 mai 2011 2 10 /05 /mai /2011 07:00

Du 26 Mars au 8 avril 2011, la petite ville girondine de Saint-Médard-en-Jalles a vibré au rythme des Imaginaires pour sa seconde édition. Toute l’équipe de la médiathèque s’est pliée en quatre pour concocter aux usagers comme au tout-venant un programme d’animations prompt à ravir les grands comme les petits, sur le principe "créer, participer et partager" !

J’ai attisé votre curiosité pour l’année prochaine ? Bien ! Voici donc tout d’abord ce qu’il y avait au programme des réjouissances :

 image_n-1.jpg

En guise de prélude, l'auteur pour enfants Clothilde Perrin ( http://www.clotildeperrin.net/) a été invitée pour une séance de vente-dédicace de ses ouvrages le 22 mars.

Également pour annoncer les festivités, quoi de plus logique en ce début de printemps que de faire peau neuve dans les rayonnages de la médiathèque ?


C’est pour cela qu’a été organisé le 26 mars le Bibliosouk©, soit la vente d’ouvrages dont la médiathèque souhaite se délester, et ce pour la modique somme toute ronde de 1 euro ! Le succès a encore été au rendez-vous cette année avec environ 2300 ouvrages qui ont pu ainsi retrouver une seconde jeunesse dans un nouveau foyer…

 



S’en sont suivies les deux semaines suivantes diverses animations telles que :
 

 

     Le lancement des ateliers CultureWok. Mais qu'est-ce donc que CultureWok ? Me direz-vous...


   image n°2


C'est un tout nouvel outil de recherche dite « sensitive » développé par l’association Le Wok en travaux. Toute personne inscrite sur le site (http://www.culturewok.com/) peut écrire une fiche descriptive sur un livre, un CD ou un DVD de son choix, et la nouveauté réside dans le mode de recherche de ces articles. Au lieu des sacro-saints « titre » « auteur » et « sujet », c’est par critère de genre couplé à des critères plus « sensitifs » tels que « drôle », « émouvant », « sombre » ou « violent » que la recherche se fera, chaque critère pouvant être pondéré selon une échelle de valeur allant de 1 à 5. La médiathèque a son propre Wok, qui contient les contributions des seuls bibliothécaires de la médiathèque, pour l’instant.

La vente-dédicace des ouvrages de Martine Perrin, auteure jeunesse dont l’univers basé sur l’utilisation des formes et des couleurs a servi de base aux groupes ayant participé à l’exposition Mélimédia.

     Un café littéraire sur la littérature sentimentale et coquine qui a donné lieu à une restitution des coups de cœur des participants.

     Le jeu des Cases Doigts : Une revisite du jeu de l’Oie en version plus…littéraire et créative pour les joueurs de 7 à 77 ans !

     La restitution des ateliers d’écriture menés avec l’écrivain Patrice Caumon, Prose et petites histoires.

     Des ciné-collation pour les petits.

     La restitution publique des lettres écrites dans le cadre du concours Ma plus belle lettre d’amour.

     Un spectacle pour enfants ? Les contes à chambouler.

     À la rencontre de l’art : un diaporama commenté sur un artiste, une époque ou un mouvement. Pour les Imaginaires a été abordé le thème du corps et de la sensualité dans l’art.

Mais, tout comme le projet, vous aimerez ce film parce que vous êtes dedans (http://mediabloga.carredesjalles.org/gondry/gondry.htm) mené pour la première édition, un autre projet d’envergure constitue le fil rouge de la manifestation. Cette année c’est l’exposition Mélimédia qui a rempli ce rôle avec brio.

Six groupes de Saint-Médardais (écoliers, collégiens, lycéens, adultes) ont planché durant des mois avec les animateurs de la Cyber-base pour créer les six modules présentés lors de l'exposition, tous basés sur l'univers de l'auteur jeunesse Martine Perrin. Comme des images valent mieux que des mots, en voici une petite visite en images :

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Cette pieuvre créée par les membres de l'association Gestes et expressions recèle bien des secrets ! En effet, si vous cliquez sur trois de ses tentacules, cela activera aléatoirement deux jeux et un documentaire, tous en rapport avec l'écologie... De quoi se divertir intelligemment n'est-ce pas ?

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Vous aussi, incarnez un des personnages créés par les enfants usagers de la médiathèque, sans avoir besoin d'être bardé de capteurs et autres combinaisons inconfortables : grâce au logiciel Animata, il vous suffit de vous poster devant la caméra Kinect (créée par Microsoft pour la Xbox 360 à l'origine) pour instantanément faire épouser aux vôtres les gestes du personnage de votre choix !

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Associez décors et personnages sur un écran tactile pour reconstruire vous-même votre conte de fées, dont tous les éléments graphiques ont été conçus par les pensionnaires du foyer de vie pour adultes handicapés Marc Boeuf. Un peu de féerie dans notre monde si ordinaire !

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Les écoliers de Cérillan ont revisité les contes étiologiques (commençant toujours par "Pourquoi... ?) à leur façon et les ont animés par la technique "image par image". Il vous suffit de passer un des codes à barres disponibles et d’écouter leurs histoires...

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Vivez vous aussi l’expérience de réalité augmentée proposée par un autre groupe d’écoliers de l’école de Cérillan. En filmant un dessin sur le livre de contes qu’ils ont réalisé, ce dernier apparaîtra instantanément en trois dimensions sur un écran.

 photo_6.jpg
Des membres du centre d’animation Saint-Pierre de Bordeaux ont quant à eux imaginé un jeu consistant à restituer à chaque animal sa moitié de corps sur l’écran, en soufflant sur un des flashcodes (oui, les petits dessins du mobile !) qui sera lu par une caméra et le fera apparaître comme montré sur la photo.


Surveillez si cette exposition très « 2.0 » passe près de chez vous dans un avenir proche, car elle pourrait bien devenir itinérante… Ne la manquez pas !

Pour clôturer cette manifestation dans la joie et la bonne humeur, et en musique s’il vous plaît, le groupe Guy Mollet et les Mimolettes ont offert au public une prestation entre chanson, conte et comédie, dans le style décalé qui les caractérise si bien !

Je vous dis donc à l’année prochaine, avec une nouvelle thématique qui sera la musique ! De quoi imaginer encore…et encore…et encore…


Marie, L.P. Bibliothécaires

 

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Published by Marie - dans EVENEMENTS
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9 mai 2011 1 09 /05 /mai /2011 07:00

Mo Yan Le Pays de l'alcool

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mo Yan
Le pays de l'alcool
Titre original : Jiuguo
Traduit du chinois
par Noël et Liliane Dutrait
éd. du Seuil, 2000.

coll. Points, 2004

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À propos de Mo Yan et de son œuvre, Le pays de l'alcool.

Né en 1956, Mo Yan, de son vrai nom Guan Moye, est un écrivain chinois « moderne » devenu incontournable. Le choix de son pseudonyme qui signifie « ne pas parler » résonne selon l'auteur comme « un avertissement ». En effet, durant la Révolution culturelle, la parole peut suffire à vous faire condamner. Mo  Yan est un auteur complexe, qui développe une réflexion sur son art. Pour lui, le roman

« est un mode d'expression capital. Il est comme un canal qui sert de déversoir à [ses] sentiments intimes, [ses] amours et [ses] haines. Grâce à lui, [il] gagne un certain confort »1.

Les œuvres de Mo Yan sont plutôt rejetées par la critique chinoise qui voit en lui un auteur dénonciateur d'une société victime de la corruption, du mensonge, de la surconsommation ainsi que de traditions parfois archaïques (cf: Beaux seins, belles fesses). En Chine, peu d'éditeurs osent publier Mo Yan. La tradition éditoriale chinoise veut qu'un auteur publie en premier lieu dans une revue et en second lieu chez un éditeur. Écrit en 1989, Le pays de l'alcool choque. Son roman est refusé par toutes les revues chinoises ; Mo Yan dut abandonner son projet de publication. Puis, au cours de l' année 1993, les Éditions d'art et de littérature de Hunan acceptèrent de tirer son ouvrage à neuf mille exemplaires. Étrange production dans la bibliographie de Mo Yan, le Pays de l'alcool est le roman dont il est le plus satisfait à l’exception « du dernier chapitre »1.

En mauvaise santé, Mo Yan commence à écrire Le Pays de l'alcool en juillet 1989. CHINE, 1989 : les manifestations de Tian'anmen qui débutent le 15 avril de cette année, l’aggravation de la  crise sociale et politique, la corruption  des cadres... La  Chine est en débâcle. Mo Yan est un homme en colère face à cette corruption qu'il dénonce comme « totale : du haut en bas de l'échelle sociale. [...] », comme un « état psychologique généralisé où chacun tente de se procurer de l'argent par des procédés irréguliers »1. Il exorcise sa colère dans le Pays de l'alcool par le biais de la métaphore cannibale.

Fervent lecteur de Kafka, Faulkner et Gabriel Garcia Marquez, Mo Yan est un auteur qui se qualifie d'indépendant. Qualifié de moderniste, d'écrivain d'avant-garde, Mo Yan pense qu'être un vrai écrivain signifie se détacher de toutes ses écoles. Mo Yan cherche à se dégager de ses influences. En effet, par rapport à Gabriel Garcia Marquez, maître du réalisme magique, il affirme que

 

« de nombreuses histoires de la tradition orale de [son] pays étaient tout aussi pittoresques que les siennes – et peut-être encore plus merveilleuses. |Il] aurai[t] pris la même voie dans l'écriture, même  [s’il] n'avai[t] pas lu Marquez »2.

 

Mo Yan crée son propre style qu’il appelle « le réalisme cruel » où l'onirisme se mêle au dégoût, à la violence organique.



Un roman aux intrigues arborescentes

Le pays de l'alcool est un roman composite, à la structure originale. Il présente un récit fictif dont le héros est l'inspecteur Ding Gou'er, un échange de lettres entre Mo Yan et Li Yidou, un disciple qui fait parvenir à l'auteur huit nouvelles et le dernier chapitre. Cette structure perd le lecteur entre quatre registres différents : le réel, le semi-réel, le fictif et le semi-fictif.

Le pays de l'alcool commence par l'arrivée en camion de Ding Gou'er à la mine de charbon de Luoshan, située à Jiuguo qui signifie « pays de l'alcool ». La première scène du chapitre installe une atmosphère étouffante, où une « odeur de graisse, un peu écoeurante » (p.11) se fait sentir. Ding Gou'er, célèbre inspecteur divorcé et opulent, se rend à Jiuguo suite à la réception d'une lettre anonyme au parquet suprême dénonçant un drame terrible dans la ville de Jiuguo : la consommation de petits bébés par les hauts cadres chinois lors de banquets.

Dès ce premier chapitre se mêlent l'oppression, l'érotisme incarné par le chauffeur du camion, une femme brutale et sensuelle, le mensonge , l'alcool, la tentation et le mystère. Le chapitre termine par une parole de la conductrice : « Hé, l'espion, tu sais pourquoi la route qui mène à la mine est en si mauvais état ? »  (p.15). Cette route conduit du réel à l'imaginaire de la ville de Jiuguo où l'enquête commence.

Le principal suspect de son affaire est Jin Gangzuan, le directeur adjoint du département de la propagande. Seulement, un problème  de taille se présente à l'inspecteur. Pour que les habitants et les cadres lui permettent de rencontrer Jin Gangzuan, il doit boire de l'alcool selon leur tradition. Jiuguo, le pays de l'alcool, est une ville reconnue pour la recherche scientifique sur les vins et les spiritueux. A partir de ce moment, Ding Gou'er ne dessoulera plus. Il se prépare à vivre un périple loufoque avec des rencontres inquiétantes comme un nain directeur d'un maison close, un monstre recouvert d'écailles,un vétéran dormant dans un cimetière, avec des situations comme les scènes d'amour avec la conductrice, l'errance solitaire dans la rue au décor expressionniste... À travers imaginaire et de hallucinations, nous voyons au fil du roman, l'inspecteur courir à sa perte. Le lecteur est perdu entre le flot de métaphores, de poésie et une scatologie parfois écœurante.



 Quelques pistes d'analyse

Le roman dans le roman : une volonté de dérouter le lecteur ?

La partie épistolaire du roman, en italique, semble guider le lecteur vers une certaine réalité. Mo Yan et Li Yidou décrivent leur conception de la littérature dans les commentaires sur les nouvelles de Li Yidou, habitant de Jiuguo qui écrit sur sa ville. Mais dans certaines de ces nouvelles, li Yidou intègre des éléments appartenant normalement à la fiction. Par exemple, dans la nouvelle « Alcool », le personnage principal est Jin Gangzuan. Les nouvelles reprennent certaines thématiques de la fiction : l'alcoolisme, le sexe, les enfants-esclaves perçus comme produits de consommation...

Le dernier chapitre est à nouveau au cœur d'un jeu de miroir entre fiction et réalité car Mo Yan intègre son personnage dans l'histoire fictive ( typographiquement en caractères gras) pour réussir là où l'inspecteur a échoué. La ténuité de la limite entre la fiction et la réalité laisse le choix au lecteur de décider ce qui est fictif ou réel.

Nous pouvons expliquer cette ténuité permanente dans le roman par la conception du roman énoncée par Mo Yan. Selon lui le roman est par essence autobiographique car « on y trouve de nombreux faits réels mais aussi beaucoup d'éléments qui viennent de l'inconscient. Ce qui revient à poser la question : est-ce le roman qui me décrit ou moi qui écris le roman ? »3.



Sexe, complot politique et bébés braisés.

Le thème du cannibalisme est ici percutant. Par un procédé subtil, Mo Yan en fait une métaphore de la société chinoise, une société goulue qui mange ses propres hommes par la manipulation et l'oppression. Les hauts cadres du roman qui « dévorent à grandes bouchées  la cervelle du bébé braisé en sauce rouge » sont métaphoriquement les hauts dirigeants de la société chinoise qui « dévorent » la jeunesse, l'espoir. Ding Gou'er peut faire figure de résistant, luttant contre le pouvoir, mais qui finit noyé dans des latrines : serait-ce un message pessimiste de Mo Yan ? Toute lutte contre le pouvoir en place en Chine serait-elle vaine ?

Mo Yan se joue de nous, des frontières entre le réel et le fictif. Mais au fond, le lecteur n'es-il pas lui-même une métaphore du ressenti des Chinois à ce moment-là de l'histoire ? Perdu, manipulé par une société de propagande et de mensonge. Le lecteur est « corrompu » par l'auteur qui se joue de notre esprit comme la société chinoise corrompue par une vision capitaliste et malhonnête de la vie.



Les métaphores et le cynisme au service du réalisme cruel.

Le réalisme « cruel » de Mo Yan est tangible. L'ironie et le cynisme sont omniprésents dans le roman. Subtilement, il s'autocritique par le biais de Li Yidou qui souhaite publier ses nouvelles, Mo yan  lui objecte que son récit ressemble à des « tripes d'âne », allusion aux mauvaises critiques de ses romans. Mo Yan ironise même sur sa propre personne dans le dernier chapitre,  se décrivant ainsi : « obèse, cheveu rare, petits yeux et bouche de travers ».

Le pays de l'alcool est un roman onirique où Mo Yan fait appel aux croyances magiques de son pays. Le voleur recouvert d'écailles peut évoquer le Qilin, une bête mythique recouverte d'écailles qui symbolise le haut dignitaire ; serait-ce un hasard si Mo Yan associe l'idée de vol à celle de supériorité ? Quand Ding Gou'er a trop bu, sa conscience fuit son corps en s'envolant sous la forme d'un papillon, symbole de l'amour et du bonheur conjugal. Serait-ce une manière de dénoncer l'alcoolisme en Chine ? Ce roman est parsemé de symboles forts qui semblent au service de la satire.



Conclusion

Le Pays de l'alcool est donc une dénonciation sociale et politique de la Chine sous une forme romanesque complexe. L'écriture de Mo Yan est tout en contrastes. Les chimères, les monstres, les démons et l'onirisme de certaines scènes s'opposent au dégoût et à l'écœurement provoqués par un réel organique, scatologique. Isabelle Rabut , critique littéraire, voit dans ce contraste parfois agressif un épuisement de la littérature sensible au profit de la littérature « de la nausée », une disparition de l'émotion, la décomposition de la littérature.

J'aime la littérature chinoise pour cette recherche « moderniste » de la forme que j'avais déjà connue  avec Qiu Xiaolong. Ce roman est riche de sens et d'interprétations possibles. Il s'agit d'une lecture complexe, longue parfois périlleuse (scatologie parfois répulsive) qui donne à réfléchir sur l'état social et politique de la Chine.
 

Clara P., 2e année Bib.-Méd.

 

1 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/perch_1021-9013_2000_num_58_1_2489 : les  citations viennent de l'interview de Mo Yan par son traducteur français, Noël Dutrait.
2 Écrire au présent : débats littéraires franco-chinois, Annie Curien.
3 extrait de l'interview de Mo Yan par Noël Dutrait.

 

 

 

MO Yan sur LITTEXPRESS

 

mo yan les treize pas-copie-1

 

 

 

 

Article d'Anaïs et de Manon sur Les Treize Pas.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Article de Sophie sur Beaux seins, belles fesses

 

 

 

 

 

 

 

 


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8 mai 2011 7 08 /05 /mai /2011 07:00

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NAGAÏ Kafū
La Sumida
Titre original
Sumidagawa
traduit du japonais
par Pierre Faure
Gallimard / Unesco
Connaissance de l'Orient, 1975




 

 

 

 

 

 

 

 

NagaiKafu.jpgL'auteur

Nagaï Kafū, de son vrai nom Nagaï Sokichi, est né à Tōkyō le 3 décembre 1879 (an 12 de l'ère Meiji). Il vient d'une famille aisée avec un père haut fonctionnaire, de bonne origine. Ce dernier est très strict et attaché aux principes autoritaires de la morale confucéenne. Sa mère est au contraire douce et effacée, indulgente. C'est elle qui lui apprend la beauté des arts dont le kabuki (théâtre japonais).

Le père de Nagaï Kafū est « du côté de la nouveauté sans libération » tandis que l'auteur est du côté de « l'ancienneté sans contraintes ». Cela entraîne des conflits et une rébellion de la part de Nagaï envers son père.

Il manifeste aussi peu d'enthousiasme pour l'école qui a des principes stricts, et il est brutalisé par ses camarades. Il est plutôt attiré par la poésie chinoise, aime aller dans la Ville Basse, dans les quartiers comme celui des geisha de Yanibashi ou celui des plaisirs de Yoshiwara. Il aime aussi flâner le long de la Sumida (rivière qui traverse Tōkyō). Ce sont ces années d'enfance et d'adolescence qui vont se retrouver dans ses romans.

Le pseudonyme Kafū signifie « le vent sur les lotus » et vient du nom d'une infirmière, O-Hasu (« Lotus »), dont il était amoureux. Il a aussi un autre pseudonyme, Kafū Shoshi.

Nagaï Kafū découvre Zola et le naturalisme français qui vont l'influencer ainsi que toute sa génération. Il est l'un des précurseurs du naturalisme dans la littérature japonaise. Le naturalisme français est une technique d'appréhension du monde tandis qu'au Japon le naturalisme est un instrument de libération individuelle et de justification philosophique et morale de l'écrivain.

L'auteur va aux États-Unis de 1903 à 1907 où il étudie à l'université du Michigan, travaille au Consulat du Japon à New York puis est employé de banque. Il part ensuite pour la France. Il travaille alors huit mois à Lyon dans une banque puis passe deux mois à Paris pour son propre plaisir.

Il rentre en 1908 au Japon.

L'éthique de Nagaï Kafū repose sur un double fondement, découvert ou confirmé en France : l'indépendance de l'individu et la force de la tradition. En décembre 1909, La Sumida est publiée. Une partie a d'ailleurs été censurée cette année. L'écrivain devient ensuite un « auteur de divertissement » dont la matière est le monde du plaisir.

En 1911, il accepte la chaire de littérature française de l'Université de Keiyô à Tôkyô, qu'il quitte en 1916. À la suite de cela, Nagaï Kafū s'éloigne de plus en plus de la société.

Le 30 avril 1959, il meurt à l'âge de 81 ans (année 34 de Showa).


Hiroshige.jpgBerges de la Sumida, Hiroshige

 

 

L'œuvre

Histoire

Les personnages principaux


Shōfūan Ragetsu, habite Ko-Ume (nom entier : Ko-Ume Kawara-machi). C'est un homme de presque 60 ans. Il a été renié par son père à cause de son mode de vie : libertinage, maître de haïkaï (ancien nom du haïku, poème de trois vers, respectivement en 5, 7, 5 mores) et donc est un artiste.

O-Taki, femme de Ragetsu. C’est une ancienne courtisane d'une maison de plaisir.

O-Toyo, sœur cadette de Ragetsu. Elle vit dans le quartier d'Imado. C'est un maître de Tokiwazu qui est un « poème dramatique en forme de récitatif […], l'une des formes de la musique de scène chantée (jôruri) du théâtre kabuki » (note 3 page 31).

Chōkichi, fils de O-Toyo. Il a 17 ans et va encore à l'école. Il éprouve des sentiments pour O-Ito.

 O-Ito, amie d'enfance de Chōkichi. Elle a 15 ans et va devenir geisha à Yoshi-chō.

Le point de vue change entre Ragetsu (chapitres 1-9-10), O-Toyo (chapitre 8) et Chōkichi (chapitres 2 à 7 et 9).



Résumé

(Fin de l'été) O-Ito part pour devenir geisha. Elle rencontre la veille Chōkichi qui ne veut pas être séparé d'elle et qui est triste, mélancolique. Le lendemain, il ne va pas en cours et part flâner au bord du fleuve, fait des détours dans les rues.

Chōkichi est doué pour la musique mais sa mère lui interdit d'en faire.

(Hiver) Plus Chōkichi grandit, moins il se sent heureux.

(Janvier) Chōkichi tombe malade. Lorsqu'il est guéri, il sort et assiste à une pièce de théâtre qui met en scène l'histoire de Izayoï et Seishin (tentative de double suicide du couple). Cela lui donne envie de devenir acteur. De plus, le thème du double suicide le fascine et il aimerait faire pareil.

(Avril) O-Toyo est fatiguée, lasse d'élever son fils seule. Elle a appris que son fils ne désire plus aller à l'école et qu'il souhaite être acteur, ce qui est totalement différent des projets qu'elle avait pour lui. Elle va donc voir Ragetsu pour qu'il fasse changer son neveu d'avis. Il accepte et mène à bien sa mission même s'il n'en est pas très fier. Chōkichi est désespéré car il comptait sur son oncle pour se lancer dans le théâtre.

(Début été) Des inondations ont lieu et Chôkichi tombe malade (grippe compliquée d'une fièvre typhoïde) car il est resté trop longtemps dehors dans l'eau. Il est amené à l'hôpital.

Ragetsu se retrouve seul dans la maison et il découvre dans la chambre de Chōkichi une lettre dans laquelle il raconte son ressentiment par rapport à sa séparation avec O-Ito, le fait qu'il ne puisse pas devenir acteur. Il voudrait se suicider mais n'en a pas le courage. Sa solution est donc de se rendre malade et d'en mourir.

Ragetsu est accablé de remords après cette découverte et il prie pour que son neveu s'en sorte.



Analyse

L'histoire évolue selon les saisons, entraînant parfois des ellipses entre les chapitres.

On remarque un lien entre l'auteur et le personnage de Chōkichi : le père de Nagaï Kafû voulait qu'il fasse de grandes études (tout comme O-Toyo) alors que lui voulait être auteur et aimait flâner.

Il y a une séparation entre deux mondes :

le monde des arts auquel aspire Chōkichi. Pour lui, le théâtre est une consolation, un moyen d'oublier O-Ito. C'est sa voie de salut et son unique raison d'être. C'est aussi le monde de Ragetsu et de O-Toyo (à contre-cœur, pour elle).

le monde du travail, dans les bureaux : ce que veut O-Toyo pour son fils.


L'histoire raconte donc les rêves, les désillusions, les libertés et désirs entravés de Chōkichi. Il est déchiré intérieurement ce qui conduit au « drame ». Il y a un parallèle entre O-Ito et Izayoï, et Chōkichi et Seishin par rapport au double suicide.

Au fil du texte, plusieurs descriptions de la Sumida sont faites selon le point de vue du personnage :

– Ragetsu décrit brièvement, est un peu mélancolique (page 35)

– O-Toyo est saisie par la vue de la Sumida mais la trouve trop « éclatante pour ses yeux fatigués » (page 94)

– Chōkichi éprouve de la tristesse.

« De la surface du fleuve qui brille d'un triste éclat cendré monte une vapeur qui presse vers son déclin cette journée d'hiver et estompe sous un voile brumeux la digue de la rive opposée. Entre les voiles des chalands, d'innombrables mouettes croisent leur vol. Les flots qui coulent avec rapidité paraissent à Chōkichi d'une tristesse inexplicable. Sur la digue d'en face, une lumière s'allume, puis une autre. Les arbres dénudés, le parapet de pierre desséché, les tuiles sales des toits et les autres objets qu'embrasse le regard présentent aux yeux des teintes froides et fanées [...] » (p. 85).

La description de la Sumida reflète ce qu'en pensait l'auteur : « La Sumida, c'était la réalité du spectacle de dévastation ». Il se souvient du passé, et trouve que c'était alors plus beau.

Le roman La Sumida est un mélange entre « la réalité des paysages dévastés » et « les sentiments intenses et douloureux » qu'il ressentait. C'est l'expression de la désolation par rapport à l'ère Meiji.

De plus l'auteur considère que, pour certains passages, la description est plus importante que les personnages.



Avis

Il émane beaucoup de regrets, de tristesse et de mélancolie du roman mais c'est très poétique.

L'action est peu importante, il y a beaucoup de descriptions de quartiers, du fleuve sans que cela soit ennuyeux ou rébarbatif. Elles sont très intéressantes car elles permettent d'imaginer le contexte et de découvrir la vie à cette époque.

Le livre est aussi très facile à lire.


Marine, 1ère année Bib.-Méd.

 


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7 mai 2011 6 07 /05 /mai /2011 07:00

  Murakami-Haruki-Les-amants-du-spoutnik.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

MURAKAMI Haruki
Les amants du Spoutnik
traduit du japonais
par Corinne Atlan
Belfond, 2003
10 /18, 2004




 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Murakami Haruki

Né à Kobe le 12 janvier 1949, Haruki Murakami est aujourd’hui un écrivain japonais de renom. Après avoir fait des études de théâtre, il ouvre un club de jazz à Tokyo. Cette aventure va être importante pour lui et notamment dans l’écriture de ses romans puisque la musique est un thème que l’on y retrouve régulièrement. Après la fermeture de ce club, Haruki ira vivre en Grèce puis en Italie, deux pays et une Europe qui le marqueront également et que l’on retrouvera aussi très souvent dans ses romans. Traducteur d’auteurs américains comme Raymond Carver, il rencontrera son premier succès avec Écoute le chant du vent. Il est aujourd’hui professeur de littérature japonaise à Princeton University.

Ses écrits sont particulièrement marqués par des thèmes récurrents comme celui de la musique, par la présence du monde occidental, mais surtout par une dimension très fantastique et l’importance des sentiments humains.



Présentation des personnages

Sumire est le personnage principal. Elle a environ 22 ans et a arrêté ses études pour se consacrer pleinement à l’écriture d’un livre. En effet, la littérature est pour elle tout ce qu’il y a de plus important : « À travers l’écriture je renouvelle quotidiennement l’affirmation de mon existence », dit-elle pour exprimer son amour des lettres. Sumire est quelqu’un de rêveur et qui n’a pas réellement les pieds sur terre. Elle se pose beaucoup de questions existentielles et ne parvient jamais à être claire avec elle-même. Elle se décrit d’ailleurs comme quelqu’un sans aucune compétence et incapable d’exercer un travail concret. Mais le plus important chez Sumire est sûrement le fait qu’elle n’arrive pas à ressentir de désir, ni sexuel, ni amoureux. Mais c’est alors qu’elle va faire la rencontre de Miu…

K est le narrateur anonyme, professeur dans une école primaire et meilleur ami de Sumire. Avant de la rencontrer, K était très seul, mais elle lui a permis de s’extérioriser pleinement et ils ont aujourd’hui une relation amicale très forte. K est par exemple le seul à pouvoir lire les écrits de Sumire. Il est lui aussi un personnage assez énigmatique car il multiplie les relations d’une nuit, et a en plus une liaison depuis quelques temp avec la mère d’un de ses élèves. Mais surtout, K est éperdument amoureux de Sumire…

Miu est une femme d’affaires de 39 ans environ. Elle a repris l’entreprise de son père et pratique l’import/export de vin entre le Japon et l’Europe. Quand elle était jeune, Miu a vécu une expérience traumatisante, et, aujourd’hui mariée, elle n’accepte aucune relation sexuelle. Étant plus jeune, Miu, en vacances en Suisse, va rencontrer Ferdinando, un homme avec lequel elle ne se sent pas à l’aise. Un soir où elle fait un tour de grande roue dans une fête foraine elle aperçoit l’appartement dans lequel elle loge. Enfermée dans la grande roue car la fête a fermé, elle va passer la nuit à regarder son appartement et se voir en train de faire l’amour avec Ferdinando.



Résumé de l’histoire

Sumire va faire la rencontre de Miu lors d’un mariage et tout de suite en tomber éperdument amoureuse d’elle. Par amour, elle va accepter de devenir sa secrétaire, délaissant ainsi ses travaux d’écriture, se consacrant pleinement à son travail et laissant également de côté son ami K. Miu va alors proposer à Sumire de l’accompagner en voyage d’affaires en Europe. Après la France et l’Italie, elles se rendront en Grèce pour des vacances. K n’a plus de nouvelles de Sumire depuis son départ pour l’Europe. Mais il reçoit un jour un coup de téléphone alarmant : son amie a disparu. K va alors rejoindre Miu pour l’aider à chercher Sumire. C’est la première fois qu’il la rencontre, et lui aussi va être attiré par sa beauté mystérieuse. C’est là que l’on va pouvoir distinguer une espèce de « triangle amoureux » entre les trois personnes. Miu lui explique les vacances qu’elles étaient en train de passer et les circonstances tout aussi mystérieuses dans lesquelles Sumire a disparu. Elles étaient sur l’île la plus petite de Grèce, où tout le monde se connaît. Sumire n’a pas pu disparaître si vite, sans que personne l’ait vue, et pourtant…



Analyse

Dans ce roman, le lecteur peut aisément repérer quatre thèmes récurrents :

La nature. Quand il parle des sentiments des gens, Haruki Murakami fait sans cesse référence à la nature. Tout est souvent comparé à la tempête : « Une violente passion s’abattait sur Sumire, comme une tornade sur une vaste plaine », écrit-il pour évoquer l’amour de Sumire envers Miu. Il souligne également la force que la nature exerce sur les gens, par exemple lorsqu’il explique que K est « sous l’emprise de la lune, de la force d’attraction et du bruissement du monde. » Le thème de la nature donne un côté très poétique à l’écriture d’Haruki Murakami et ne fait que renforcer l’aspect réaliste-magique du roman.

Le voyage. Le thème du voyage est évoqué dés le début du livre quand Sumire et Miu parlent de littérature. Miu évoque le mouvement « spoutnik » au lieu de parler du mouvement « Beatnik », et lorsque l’on se renseigne on apprend que Spoutnik signifie « compagnons de voyage » en Russe.  C’est là que le thème est lancé, et il sera récurrent tout au long de l’ouvrage avec principalement le voyage de Miu et Sumire en Europe.

La quête. Il y a d’abord la quête de l’amour et du désir chez tous les personnages et en particulier chez Sumire, désespérément amoureuse de Miu. On retrouve également la quête de soi chez Sumire et K. Mais le thème de la quête se retrouve principalement dans la recherche de Sumire qui se transforme véritablement en enquête policière.

Mais le thème le plus important est sans doute celui du désir, étroitement lié au thème de la solitude : En étant ensemble, les personnages sont seuls, car aucun ne s’extériorise. Dés le départ Sumire explique qu’elle n’arrive pas à ressentir de désir sexuel ou amoureux, jusqu’à sa rencontre avec Miu. De là, les personnages vont se retrouver victimes d’un « triangle amoureux » qui les enfermera plus profondément dans leur solitude.



L’écriture d’Haruki Murakami

Il s’agit d’une écriture ancrée dans le réalisme magique. Tant de choses restent inexpliquées, que le roman tourne presque au fantastique. Mais l’écriture de Murakami est sourtout très douce et poétique, ce qui rend le roman très agréable à lire.


Pauline Ganteille, 2e année Éd.-Lib.

 

 

MURAKAMI Haruki sur LITTEXPRESS

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Article de Mélanie sur Sommeil.

 

 

 

 

 

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 Article d'E.M. sur Chroniques de l'oiseau à ressort.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Saules aveugles, femme endormie, article de Claire.

 

 

 

 

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Les amants du spoutnik
, article de Julie






L'éléphant s'évapore
: articles de Noémie et de Samantha







Le Passage de la nuit
:
articles d' Anaïs,  Anne-Sophie, Marlène, Chloé, E. M., Virginie.








Kafka sur le rivage
:
articles de Marion, Anthony, P.







La Course au mouton sauvage
: articles de Laura, J., et B.

 

 

 

 

 

Murakami Haruki Danse-danse-danse

 

 

Article de Chloé sur Danse, danse, danse.

 

 

 

 

 

 

 

 

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6 mai 2011 5 06 /05 /mai /2011 07:00

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Abé Kōbō
La Femme des Sables

Traduction de

Georges Bonneau

et Tadahiro Oku
Stock, La Cosmopolite, 2002

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Ici une biographie succincte de l’auteur Abé Kôbô (Wikipédia).

 
Résumé

Un instituteur décide un beau jour de prendre congé de son travail et de son foyer pour fuir son quotidien et s’adonner à sa grande passion : l’entomologie. Au milieu des dunes, à la recherche d’une nouvelle espèce d’insecte, les membres d’un petit village isolé acceptent de lui offrir le gîte et le conduisent chez une femme (veuve) qui habite au fond d’un gigantesque trou, entouré de falaises de sables. Le lendemain, au moment de repartir, l’homme s’aperçoit que l’échelle par laquelle on l’avait fait descendre a disparu. Il se retrouve alors pris au piège, seul en compagnie de son hôtesse. L’homme arrivera t-il à sortir ? Par quels moyens ? Question qui servira de fil conducteur et de véritable colonne vertébrale tout au long du récit. 

 

Kōbō met ici son histoire au service de toute une symbolique. Le lecteur, à travers le personnage principal, va ainsi se heurter à de nombreuses questions existentielles. Grande réflexion sur la place de l’Homme dans l’univers, de son destin, et des chemins possibles à emprunter… autant de questions mises sur la table par l’auteur et qui donnent au récit une portée universelle. Impression d’autant plus palpable qu’aucun nom de lieu ni aucun nom de personnage ne nous sont donnés (excepté p.123 où l’on apprend que l’homme s’appelle en réalité Nikki Jumpei). Les contours et les identités sont floues : « l’homme », « la femme », « l’autre », « les villageois ». Des désignations qui viennent renforcer le côté onirique du roman. En aucun cas le Japon n’est évoqué explicitement. On aurait plutôt tendance à penser à un conte, où le vrai personnage central serait le sable. Un personnage omniprésent, envahissant, et qui va jouer un rôle symbolique majeur.

 

Il serait fastidieux et rébarbatif d’expliquer en détail l’histoire. Le phénomène du huis-clos impose une tension dans le récit difficilement transcriptible. Attachons-nous plutôt au message qu’a voulu faire passer l’auteur.

L’itinéraire d’un homme, ou plutôt devrait-on dire des Hommes. En effet, le protagoniste de La Femme des sables passe par tous les états de la vie, de la condition humaine (espoir, désespoir, colère, acceptation, folie, solitude, espérance, amour…) et nous rappelle à chaque instant l’universalité du message. Un travail sur soi quotidien, une quête existentielle (comment ne peut-on pas penser ici à l’existentialisme de Sartre…). Autre référence majeure pour Kōbō, la pensée d’Albert Camus et son Mythe de Sisyphe (1938). Accepter l’absurdité de la vie, en être conscient et vivre avec. Se fixer un but et s’y tenir, telles sont les conditions pour espérer le bonheur. Le personnage du roman est donc aux prises avec lui-même, seul face à ses contradictions. Le sable agissant comme une véritable contrainte, et puis plus tard dans le récit, comme un allié.

Kōbō joue habilement avec les extrêmes, tiraillant son personnage (mais aussi le lecteur), d’un bout à l’autre de l’échelle émotionnelle. De cette façon, il dresse une sorte de tableau de l’humanité qui n’a d’autre but que de faire réfléchir le lecteur sur sa propre condition. En somme, ce roman revêt un caractère quasi métaphysique.

 

Inutile néanmoins de s’étendre plus sur la portée philosophique du récit. Finissons par ce paragraphe p. 314-315 qui résume à lui seul l’ouvrage :

« Je n’avais pas compris…et puis comprendre quoi ? Oh non, de quelque façon que l’on s’y prenne, ce n’est pas la force de l’intelligence qui fait tourner la vie humaine… Cette existence-ci, cette existence-là, l’évidence, c’est qu’il y a beaucoup de manières d’exister… et qu’il arrive parfois que l’autre versant, celui qui fait face au côté où l’on se trouve, vous apparaisse un tant soit peu plus désirable… À vivre ma vie comme je la vis, de me demander ce qu’il en adviendra est bien pour moi en vérité, la chose la plus insupportable au monde ! Et quant à savoir ce qu’est au juste la nature de mon existence, ça, c’est une impossibilité de condition : aucun moyen d’en rien saisir… Mais quand même, si sur ce chemin-là, il se trouve quelque côté plus clair où l’esprit aperçoive de quoi le distraire, si peu que ce puisse être… eh bien, j’ai beau ne pas savoir pourquoi, je finis par me persuader que c’est encore là la meilleure direction… ».

À noter : La femme des sables a été adapté au cinéma en 1964 par le réalisateur et ami de l'écrivain, Hiroshi Teshigahara, avec une bande originale signée par l'excellent Toru Takemitsu.


Florian, A.S. Bib.-Méd.

 

 

Abé Kōbō sur LITTEXPRESS

 

Abe Kobo Cahier Kangourou


 

 

Article de Mélanie sur Cahier Kangourou.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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5 mai 2011 4 05 /05 /mai /2011 07:07

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Dashiell HAMMETT
Meurtres à Chinatown
Titre original :
Dead Yellow Women
Date de parution originale : 1925
Présente édition : 2003
Présentation, traduction et notes
par Natalie Beunat.
Pocket, Langues pour Tous


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation

Meurtres à Chinatown (anciennement appelé Crime en jaune, et de son titre original Dead Yellow Women) est une longue nouvelle (85 pages) écrite à la première personne. Elle paraît dans Black Mask en novembre 1925. On y trouve déjà tout ce qui fera le succès des cinq romans à venir de Dashiell Hammett. Toutes les recettes sont là et se développent, germent pour atteindre leur apogée quelques années plus tard dans La Moisson rouge et Le Faucon maltais, notamment.

Nous allons observer plus en détails deux aspects fondamentaux de l'oeuvre de Hammett en nous basant sur cette nouvelle : l'image nouvelle du détective – le Vengeur masqué – et le cadre urbain du roman hard-boiled, initié par Hammett.



L'histoire

Le récit commence avec la rencontre entre le héros et sa future cliente, Lillian Shan, dans les bureaux de la Continental, l'agence de détectives privés pour laquelle il travaille à San Francisco.

Alors que Mlle Shan tentait de rentrer chez elle avec sa femme de chambre, de retour d'un voyage à New York, un jeune Chinois lui avait bloqué la porte puis les avait toutes deux ligotées et enfermées dans un placard. Deux heures plus tard, alors qu'elle parvient à se détacher, Lillian Shan découvre que sa servante, Wang Ma, et sa cuisinière, Wan Lan, sont mortes et que ses deux domestiques – Hoo Lun et Yin Hung – ont disparu. Insatisfaite du travail de la police locale, elle se tourne vers la Continental pour faire avancer l'enquête plus rapidement.

Dès lors, notre héros met en place plusieurs réseaux d'informateurs pour en apprendre plus. Il demande à son ami Cipriano de se promener du côté de Chinatown pour découvrir ce qui s'y trame et embauche Dick Foley, as de la filature.

Il entend rapidement parler de deux hommes : Chang Li Ching et Nick Conyers, a.k.a le Whistler.

La première présentation de Chang Li Ching laisse planer un certain mystère sur sa véritable activité dans Chinatown :


«  – Peut-être vous pourriez aller là-bas en vous rendant à la maison de Chang Li Ching dans la rue d'à côté – Spofford Alley.

– Ah bon ? Et qui est ce Chang Li Ching ?

– Je ne sais pas mais c'est là qu'il vit. Personne le voit, mais tous les bridés, y disent que c'est un grand homme.

– Ah bon ? Et sa maison est dans Spofford Alley ?

– Oui, monsieur, une maison avec une porte rouge et des marches rouges. C'est facile à trouver, mais vaut mieux pas trop plaisanter avec Chang Li Ching. »


En ce qui concerne le Whistler, on apprend qu'il a passé une bonne partie de son adolescence et de son jeune âge adulte à monter des coups à travers les Etats-Unis. Il est aujourd'hui le propriétaire du très « select » hôtel Irvington. C'est lui que doit filer Dick Foley.

Le héros rend une première visite à Chang Li Ching, au cours de laquelle il est reçu de manière très courtoise, et se fait sauver la vie par les hommes du Chinois alors qu'il allait se faire abattre. Afin de retrouver les deux domestiques, dont on suspecte la complicité, on décide d'organiser un faux recrutement de majordomes non loin de chez Lillian Shan. Ce stratagème s'avère payant, Yin Hung s'y présente et est arrêté.

Un peu plus tard dans la soirée, alors qu'il se rend chez Mlle Shan, le détective se trouve face au shériff adjoint, qui possède un mandat d'arrêt pour meurtres au nom de Lillian Shan. C'est à ce moment qu'on aperçoit John Garthorne, petit ami de Lily, qui panique ; à tel point que dès que l'Op se dirige vers lui, il lui avoue une partie jusqu'alors méconnue de l'histoire : en manque d'argent, John Garthorne accepte de travailler dans la contrebande d'alcool pour le Whistler. Sa mission est de devenir ami avec une certaine Lillian Shan, dont il faudrait utiliser la maison pour stocker l'alcool importé. C'est ce que fait John. Un jour, alors que Lillian part pendant plusieurs jours, il prévient le Whistler que la maison sera libre. Malheureusement, elle rentre plus tôt que prévu et interrompt la transaction. Elle est donc ligotée avec sa servante.

Le lendemain, il interroge beaucoup plus brutalement Lillian Shan et découvre qu'elle avait en fait passé un marché avec Chang Li Ching pour le stockage d'alcools, tous deux faisant partie du mouvement anti-Japonais (voir plus bas). On découvre cependant qu'elle s'est fait rouler parce que le Whistler fait passer des armes en Chine, mais en ramène secrètement des coolies et de l'opium. Avec toutes ces informations, il suffit à notre détective de se retrouver en présence à la fois de Chang Li Ching et du Whistler pour les monter l'un contre l'autre. C'est ce qui arrive quelques heures plus tard. Il pousse alors Ching à faire lui-même abattre le Whistler et certains de ses hommes.

Le récit se clôt sur l'enfermement à perpétuité, deux jours plus tard, de la plupart des Chinois impliqués dans l'histoire.

 Dashiell-Hammett-Dead-Yellow-Woman.jpg

Le Continental Op

Avec Dashiell Hammett apparaît une nouvelle image du détective.

Il n'est pas désigné par son nom et reste toujours « le Continental Op ». A ce propos, Dashiell Hammett déclare lui-même dans une lettre adressée au rédacteur en chef de Black Mask :

 

« Je ne suis pas sûr qu'il mérite un nom. Il représente plus ou moins un certain type, celui du détective privé qui réussit généralement ses enquêtes. Ce n'est ni la tête de bois en chapeau melon et les ripatons écartés d'une certaine école de fiction, ni le génie infaillible et omniscient de l'autre. »

Tzvetan Todorov, dans sa Typologie du roman policier, explique que la distinction fondamentale entre le roman policier classique et celui créé par Hammett réside dans la vulnérabilité du héros : « On ne peut pas imaginer Hercule Poirot ou Philo Vance (S. S. Van Dine) menacés d'un danger, attaqués, blessés, et, à plus forte raison, tués. » On remarque également que « le succès du détective est éphémère » (B. Ardusse, Le Monde, 1994). Son rôle n'est pas de préserver la paix et de garantir la sécurité du quartier dans lequel il opère.

A la fin du récit, le Continental Op se retire de Chinatown considérant que sa mission est terminée, à juste titre puisque les meurtriers de Wang Ma et Wang Lan ont été arrêtés. Cependant, il conclut le roman par ces mots :

« Ça ne me gêne nullement de reconnaître que j'ai cessé de manger dans les restaurants chinois, et […] si jamais je suis obligé d'aller à nouveau traîner du côté de Chinatown, le plus tard sera le mieux. »

En terminant le récit ainsi, le narrateur admet non seulement qu'il laisse le quartier dans un état d'insécurité aussi élevé qu'avant son « intervention », mais également qu'il craint la mafia chinoise à laquelle il a été confrontée. Impossible d'imaginer Conan Doyle boucler un récit sur une telle déclaration.

Le seul objectif du Continental Op est de remplir la mission qui lui est confiée, sans tenir compte de règles morales externes. Dans Meurtres à Chinatown, le Continental Op n'hésite pas à utiliser Chang Li Ching pour obtenir des informations. Il collabore d'ailleurs avec lui et le pousse à tuer lui-même le Whistler au moyen d'une photo truquée.

Il est ici doublement « amoral » : il utilise une photo truquée, un montage laissant entendre que le Whistler a sévi dans l'armée japonaise, et il collabore avec Chang Li Ching pour obtenir la mort du Whistler. N'imaginons pas pour autant que c'est un mercenaire sans foi ni loi. Dans les notes de cette édition Pocket Bilingue, Natalie Beunat déclare :

« Au-delà de la figure archétypale du héros détective sans état d'âme, efficace, souvent violent et entièrement dévoué à son travail, émerge avec Dead Yellow Women un nouvel aspect du personnage. C'est celui de l'enquêteur compassionnel. […] Cette évolution du héros dans la fiction hard-boiled est à porter au crédit de Dashiell Hammett qui a en quelque sorte transcendé le genre qu'il avait créé. »

En effet, au cours d'une de ses visites chez Chang Li Ching, à Spofford Alley, il observe une agitation le long du mur, derrière un rideau. Il y découvre une petite fille : « elle ne mesurait pas plus d'un mètre trente – un objet décoratif pour une étagère ». Cette rencontre nous permet de rencontrer le héros sous un nouvel angle, plus émotif :

«  – ' Tu veux que je t'emmène hors d'ici ? '

Elle hocha la tête en signe d'affirmation, et sur son visage, à hauteur de mon menton, sa bouche comme une fleur rouge esquissa un sourire qui fit passer tous les autres sourires dont je pouvais me souvenir pour vulgaires. »



Le langage du Continental Op

Le Continental Op maîtrise parfaitement l'argot des villes et de leurs bas-fonds. Dans ses enquêtes, l'intimidation verbale est une arme essentielle. Les années que Hammett a passées à la Pinkerton lui permettent de reproduire ce jargon avec une authenticité admirable ; cela a fortement contribué à la crédibilité de ses récits et, par conséquent, à son succès.

Natalie Beunat toujours, dans son ouvrage Dashiell Hammett, parcours d'une oeuvre, déclare :

« Dans le roman policier classique, la vérité s'élabore à partir de témoignages recueillis çà et là par un enquêteur dont l'habilité et la ruse sont d'ordre verbal. La confession du criminel qui clôt généralement ce type de récit n'est que le résultat de patients interrogatoires, véritables filets dans lesquels le coupable vient, en toute logique, se perdre. Dans le roman hard-boiled, le langage du héros reflète la violence de son univers. » (p.55)

Dans Meurtres à Chinatown, Hammett profite du fait que le récit soit écrit à la première personne et raconté du point de vue du héros pour reproduire ce langage à l'intérieur de ses pensées et nous transmettre ainsi l'intégralité du récit par ce biais. La simple description d'un personnage est émaillée d'expressions violentes et masculines. De cette façon, l'aspect brut et violent de l'atmosphère du récit s'impose au lecteur en permanence. Mais ces réflexions sont souvent dotées d'ironie :

« La porte fut ouverte par un autre Chinois. Mais celui-ci n'avait rien à voir avec vos nabots cantonais. C'était un homme immense, le genre lutteur cannibale – avec un cou de taureau, des épaules comme des montagnes, des bras de gorille, une peau comme du cuir. Le dieu qui l'avait créé avait eu quantité de matière à sa disposition et n'avait pas lésiné. »

Dans ses échanges avec les autres personnages, il n'hésite pas à imposer un style directif par lequel il se désigne comme celui qui décide :

« – Emmenez Hsiu Hsiu dans la pièce du dessus, et faites en sorte qu'elle se tienne tranquille, même si vous devez l'étrangler. Je dois parler à Mademoiselle Shan. »

Cependant, on constante dans Meurtres à Chinatown, que ce n'est pas une règle absolue à laquelle le Continental Op obéit sans réfléchir. La particularité de Chang Li Ching est qu'il s'adresse au détective dans un langage très « vaudevillesque » comme le décrit le héros. Pour répondre à ces longues tirades, il sait s'adapter à son interlocuteur et adopter son mode d'échange :

«  – Si la Terreur des Infâmes veut bien honorer l'un de mes méprisables sièges en reposant dessus sa divine personne, je peux lui certifier que ce siège sera brûlé par la suite, de manière à ce qu'aucun être de médiocre condition ne s'en serve. Ou le Prince des pourfendeurs-de-voleurs me permettra-t-il d'envoyer un serviteur à son palais pour y chercher un fauteuil digne de lui ?

[…]

–  C'est seulement parce que la crainte du puissant Chang Li Ching me rend lâche que j'ose m'asseoir. »

Là encore on remarque l'ironie dans les dialogues. Ces deux personnages communiqueront comme cela tout au long du récit, ce qui crée une relation assez mystérieuse dans laquelle on ne peut jamais clairement distinguer une menace d'un compliment.

 Dashiell Hammett Crime en jaune

La Jungle urbaine

Bertrand Ardusse déclare, dans Le Monde, en 1994, à l'occasion du centenaire de la naissance de Dashiell Hammett :

« Pour le détective hard-boiled, le crime n'est plus ce phénomène isolé, produit d'un esprit égaré ; il fait partie intégrante d'une société où la violence et la corruption sont devenues instruments de pouvoir. Face à ce monde, le succès du détective est éphémère. »

Les descriptions des différents quartiers de San Francisco sont d'une très grande précision, ce qui appuie une fois de plus la crédibilité du récit qui se passe, d'après le narrateur, dans des rues fréquentées par tous. La fille de Dashiell Hammet, Jo, déclare dans son livre Album de famille que Dead Yellow Women est sa nouvelle préférée, « non pas tant pour son intérêt d'un point de vue stylistique, mais parce qu'elle a capté avec ironie l'atmosphère de Chinatown ».

Dans Meurtres à Chinatown, on s'intéresse, logiquement, au quartier chinois de San Francisco. Hammett consacre les premières pages du chapitre IV à décrire brièvement le quartier et les rencontres qui peuvent s'y produire. Il commence par décrire le grand Chinatown, connu, puis s'en éloigne et nous amène vers des rues plus obscures :

« Si vous quittez les artères principales et les attractions touristiques, et que vous commencez à traîner dans les allées et les recoins sombres, et que rien ne vous arrive, il y a des chances pour que vous y trouviez des choses intéressantes – quoique certaines pourraient vous déplaire. »

Natalie Beunat déclare : « Chinatown est présenté comme un dédale architectural, avec d'un côté l'image exotique du ghetto intégré au centre ville, et de l'autre la vision menaçante de ses sociétés secrètes. »

On retrouve plutôt cette « vision menaçante » de Chinatown dans le récit. On imaginerait presque une ville post-apocalyptique. Peu de gens circulent dans ces ruelles et des hommes armés surveillent les bâtiments dans lesquels le Continental Op tente d'entrer. Le terme de « société secrète » est d'ailleurs bien choisi pour le cas de Meurtres à Chinatown, puisque l'intrigue est fondée sur un phénomène historique très précis, qui est celui du mouvement anti-Japonais.



Le contexte historique

Le mouvement anti-Japonais est au centre de cette longue nouvelle. C'est lui qui régit et provoque les relations entre plusieurs personnages essentiels à l'histoire : Chang Li Ching, le Whistler et Lillian Shan. Dans l'édition Pocket, en note, le mouvement anti-Japonais est présenté de cette façon :

« Depuis la fin du XIXe siècle, le Japon avait été un pays fortement expansionniste : victoire militaire en 1894 pour le contrôle de Formose – Taïwan –, attaque de la flotte russe à Port-Arthur en 1904 en vue d'annexer la Mandchourie. Le Japon sortit victorieux de la guerre russo-japonaise et la Chine en resta humiliée. Tout cela exacerba le nationalisme chinois. Le soulèvement du 10 octbre 1911 renversa la dynastie mandchoue, vieille de 250 ans. Les insurgés proclamèrent la République et Sun Yat-Sen en fut le président durant quelques mois. »

Sun Yat-Sen repart en exil suite à l'échec de la révolution de 1911 et devient « le père de la République » dans l'esprit des Chinois, pour lesquels il continue à être une inspiration après sa mort en 1925.

Chang Li Ching est en fait l'un des dirigeants du mouvement anti-Japonais en Chine. Depuis la mort de Sun Yat-Sen, les Japonais ont renforcé leur domination face à l'absence de leader charismatique du côté chinois. Chang Li Ching et ses hommes cherchent à perpétuer l'oeuvre de Sun Yat-Sen.

« Leur propre gouvernement est contre eux, aussi leur urgence est d'armer assez de patriotes pour résister à l'agression japonaise le temps venu. [Voilà à quoi sert la maison de Lillian Shan]. Des fusils et des munitions sont chargés sur des bateaux là-bas et convoyés vers des navires qui se tiennent au large. Cet homme que vous appelez le Whistler est le propriétaire des navires qui transportent ces armes en Chine. »



L'auteur
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Dashiell Hammett (1894 – 1961) est un écrivain américain. Il est considéré comme le père fondateur du roman noir américain et est reconnu par Hemingway ou Chandler comme une influence majeure. Il travaille six ans à la Pinkerton avant de se lancer dans l'écriture de nouvelles, de romans et de scénarios à Hollywood.

A l'occasion du centenaire de sa naissance, Jean-Pierre Delox déclare :

« Il y a cent ans, le 27 mai 1894, naissait Dashiell Hammett qui allait non seulement briser le carcan et les règles de la littérature policière traditionnelle, inventer un nouveau genre, le roman noir américain, […] créer une nouvelle écriture et un nouveau langage mieux adaptés à la violence thématique et au réalisme du propos […], mais encore bouleverser les lettres américaines et la littérature occidentale par son dépouillement formel et la force de son propos contestataire. »

 

 

Loïk, 1ère année Éd.-Lib.

 

Dashiell Hammett sur Littexpress

 

HAMMETT moisson rouge couv

 

 

 

 

 

 Article de Thomas sur Moisson rouge.

 

 

 

 

 

 

 

 

Dashiell Hammett Le Faucon de Malte

 

 

 

 

 

 

Article de Chloé sur Le Faucon de Malte.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Article de Lucie sur La Clé de verre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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4 mai 2011 3 04 /05 /mai /2011 07:00

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AKUTAGAWA Ryūnosuke
Rashōmon et autres contes
(1915, 1918, 1921, 1916)
Traduit en français en 1965
par Arimasa Mori
Gallimard , Folio 2 €, 2003






 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’auteur

Né en 1893 à Tokyo, Ryūnosuke Akutagawa a été élevé par son oncle et non par ses parents. Ces derniers n’avaient pas les moyens financiers et humains, sa mère étant considérée comme folle. Akutagawa est donc le nom de cet oncle.

Le jeune homme était cultivé et étudiait les lettres occidentales et chinoises. Il a écrit principalement des contes et des récits brefs qui ont été publiés dans la revue littéraire Idées Nouvelles. En 1921 paraît la troisième nouvelle de ce recueil, Dans le fourré. Ce récit est le plus connu au Japon. Il a été, par ailleurs, adapté au cinéma en 1950 par Akira Kurosawa sous le titre de Rashōmon. Ce film a reçu deux grands prix : le Lion d’Or en 1951 et l’Oscar d’honneur du meilleur film étranger en 1952.


 Enfin, c’est bien en 1921 qu’Akutagawa connaît une grande popularité.

Tout au long de sa vie, il a eu de multiples maladies  du cœur, de l’estomac, des intestins… Il était très faible physiquement mais il a écrit, en 35 ans, plus de 140 titres. En 1935, il se suicida en ingérant du cyanure et laissa deux mots à sa femme et à son ami : « vague inquiétude ». Plusieurs hypothèses ont été émises sur ces mots, vous pourrez trouver une version dans la préface de l’ouvrage.

A la suite de son décès, son ami de longue date, Kikuchi Kan, créa un prix littéraire en son honneur. Ce prix porte le nom Akutagawa. C’est aujourd’hui un prix très réputé au Japon, récompensant des récits brefs, des nouvelles et des contes. Il est décerné deux fois par an.

Le style de l’auteur est particulier, il est très poétique tout en étant violent.

Je pense que Jacques Dars le définit bien dans la préface :


« […] l'émotion engendrée, de nature purement esthétique, vise à être intense et pure ; dans la forme, rien n’est laissé au hasard, chaque détail est pertinent, chaque phrase porte. Une langue aussi souple que riche et efficace permet à l'auteur de s'adapter en virtuose à toutes les situations, de prendre pour décor et de ressusciter toutes les époques, et cet artisanat d'une habileté et d'une minutie quasiment maladive devient un art suprême, parfait. L'ambition permanente d'Akutagawa fut de susciter chez le lecteur, à petit bruit et par une démarche calculée et réfléchie ménageant des paliers psychologiques savamment ourdis, un frémissement, une émotion inattendue, d'intensité croissante, culminant dans une sorte de brutal bouleversement esthétique. Le secret de cette alchimie et de sa réussite reste, cela va sans dire, réfractaire à toute analyse, et c'est ici qu'entrent en jeu la personnalité complexe et le monde intérieur tourmenté de l'auteur. »

 

 


Je vais essayer de décrire chacun des contes en une phrase…

   Rashômon (1915)


 Rashōmon signifie « la porte de château » en japonais. Rashō ou Rajō désigne l’enceinte externe du château.

Le voleur est le premier volé.


•   Figures infernales (1918)

Folie des grandeurs à en souffrir jusqu’à la mort.


   Dans le fourré (1921)

Sept témoignages, des suspects, une sorcière, un meurtre, une victime ; qui dit la vérité ?


•   Gruau d’ignames (1916)

Goi voulait être rassasié par le goût de ce délicieux plat, cette bouillie de riz avec des morceaux d’ignames et du jus de cannelle ; il l’a été mais avec ses autres sens.



Adèle POISAY, 2e année Bibliothèques-Médiathèques-Patrimoine

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3 mai 2011 2 03 /05 /mai /2011 07:00

Alfred-Doblin-Berlin-Alexanderplatz.jpg 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Alfred DÖBLIN
Berlin Alexanderplatz
traduit de l’allemand
par  Zoya Motchane
Gallimard
Collection Du monde entier, 1981
Nouvelle traduction
par Olivier Le Lay
Gallimard
Collection Du monde entier, 2009
 Folio, 2010


 

 

 

 

 

 

Dates

 
1928. Alfred  Döblin est élu membre de l’Académie des arts de Prusse section littérature. Il initie la rédaction de Berlin Alexanderplatz, son livre le plus célèbre, le plus reconnu.


1929. La candidature de Döblin est présentée au Prix Nobel qui sera décerné cependant à l’un de ses contemporains Thomas Mann. La même année, il publie en octobre dans le Fischerverlag  Berlin Alexanderplatz.


1931. Berlin Alexanderplatz est adapté au cinéma par Piel Jutzi avec Hienrich George dans le rôle de Franz Biberkopf.


1979- Berlin Alexanderplatz est adapté en une série télévisée de 14 épisodes par Rainer Warner Fassbinder.
 http://www.berlinalexanderplatz.carlottafilms.com/


Pour plus de renseignements

 
 http://www.alfred-doblin.com/biographie/alfred-doblin-biographie-allemagne-avant-le-nazisme/

 Actualité
Alfred-Doblin-Les-trois-bonds-de-Wang-Lun.jpg
Alfred Doblin est de nos jours encore un auteur malheureusement trop méconnu et mésestimé, le Monde lui rend en conséquence un hommage sur son blog

 
 http://passouline.blog.lemonde.fr/2009/05/27/retour-en-majeste-dalfred-doblin/

Pour information, la maison d’édition Agone a publié cette année (2011) un ouvrage inédit (en français) de Döblin : Les  Trois bonds de Wang Lun.

 

 

 

 

Résumé

Franz Biberkopf sort de prison où il a purgé une peine de 4 ans pour le meurtre de sa femme Ida, il se fait le serment de devenir un homme honnête.

Dès sa libération, il tombe dans l’alcoolisme. Il éprouve de l’aversion contre le monde. Après quelques mésaventures, Franz a un différend avec l’un de ses compagnons, Luders ; il quitte tout puis reparaît et s’entiche d’un nouvel ami : Reinhold. Ce dernier l’entraîne dans un cambriolage. Franz s’aperçoit qu’il participe à cet acte odieux au beau milieu du vol : il pensait en effet qu’il se rendait à un entrepôt pour fournir leur commerce en fruits. Voulant partir et respecter ainsi sa promesse de rester « honnête », il décide de tout quitter. Reinhold ivre de rage le jette sous les roues d’une voiture. Pour Franz c’est un nouveau coup du sort : il perd un bras.

Un jour, un lendemain de gueule de bois, il retourne voir Reinhold. Il parvient à se faire à nouveau admettre dans le groupe. Il fait des coups . Parallèlement, il tombe amoureux d’une jeune fille Emilie qu’il nommera Mieze. Celle-ci se prostitue pour ramener de l’argent au foyer, il devient donc « un maquereau ».


Cependant la triste réalité reprend ses droits : Reinhold assassine Mieze lorsqu’elle se refuse à lui. Eva porte l’enfant de Franz. Franz est alors recherché par les autorités pour le meurtre de Mieze. Malgré le danger de se faire réincarcérer qui pèse sur lui, sa décision est prise ; il veut se venger de Reinhold et, en conséquence, le cherche en vain. Il erre dans les rues de Berlin écumant tous les bistros de la ville où pourrait se trouver Reinhold ou tout du moins des individus capables de lui indiquer où ils l’ont vu la dernière fois. Ainsi, dans un bar, alors que la police procède à une rafle avec contrôle d’identité des individus présents, Franz tire sur un policier pour s’échapper mais est tout de même attrapé.

Franz est envoyé dans un asile. Pour prouver sa volonté, étant déterminé à enfin quitter ce monde, il se laisse mourir. On assiste à sa lente agonie. Mais bientôt il se ressaisit, il sort de l’asile Buch (étant jugé « irresponsable » mentalement du crime du policier). Il voit Eva, Eva qui porte un enfant de lui, chose qu’il ne sait pas. Pourtant,  « il lui est arrivé aussi quelque chose, quelque chose qui le concerne », on suppose une perte de l’enfant (fausse couche ? accident ? ). Eva lui cache tout sur ce petit être qui était blotti dans son corps, elle veut le protéger pour qu’enfin il puisse être en paix. Cette omission étrangement lui est probablement salvatrice : Franz ignorant de ce nouveau drame peut enfin prendre un nouveau départ.

 

 


Ancrage autobographique

La vie de Döblin aura un grand impact, une grande influence sur son œuvre ; on peut dire sans trop se tromper qu’il y a un véritable ancrage « autobiographique » dans ses livres, ne serait-ce que parce que le lieu et l’époque dans lesquels le roman Berlin Alexanderplatz se déroule sont ceux dans lesquels a vécu Alfred Doblin

Pourquoi ce titre ?


La trame de Berlin Alexanderplatz se déploie dans Berlin, ville où Franz vit. Alexanderplatz, place où il reviendra toujours, est en quelque sorte son unique point de repère, « l’Alex, mais le principal elle est là ».
   
 

 

 

Dimension historique et politique
·

Contexte historique réel

 L’histoire a lieu dans les années 20 durant la République de Weimar (1919-1933), démocratie parlementaire que connut l’Allemagne.


Cette époque est caractérisée par :

 

- un climat de violence qui secoue tout le pays


- instabilité politique


- un Etat très endetté; Dans l’œuvre, on relèvera des signes précurseurs de la crise de 1929, car en effet, ne l’oublions pas, la crise économique américaine de 1929 a également touché de plein fouet l’économie européenne et surtout les finances allemandes dès 1930. Elle engendre de nombreuses faillites et une progression du chômage spectaculaire.


- mécontentement populaire croissant. Devant l’incapacité des gouvernements à résoudre la crise, les électeurs se tournent vers des partis extrémistes comme le PC (Parti Communiste) et le Parti national socialiste, soit Hitler.



Dénonciation des prémices idéologiques du nazisme perceptibles dès les années 20

Pourquoi ? Cette prise de position est particulièrement explicable par le fait qu’Alfred Döblin était lui-même personnellement visé, concerné par la genèse de cette idéologie des plus inhumaines : le nazisme. En effet, en premier lieu, nous pourrions évoquer ce simple fait qu’il était juif. Cependant à cela il nous faut ajouter la dimension politique de cet auteur en rappelant à tous qu’entre 1919 et 1927, il s’est rapproché des partis les plus « anti-nazi » en Allemagne. Il a éprouvé de la sympathie pour le USPD jusqu’en 1921 puis le SPD (Parti social démocrate) sans toutefois s’inscrire dans ces partis. Le SPD qui fut le seul parti dont les députés (du moins ceux ayant pu accéder au Parlement, certains députés étaient déjà en fuite ou en prison) ont voté contre l’attribution des pleins pouvoirs à Hitler en 1933 lorsqu’il devint chancelier. En outre, mais ceci il ne le sait pas encore au moment où il rédige Berlin Alexanderplatz, Alfred Döblin se verra obliger de fuir l’Allemagne en 1933, trouvant refuge en France où il se fera naturaliser en 1936.

 

 

 

Comment ? Pour dénoncer les prémices idéologiques du nazisme, il a fait le choix d’illustrer la pensée, l’orientation politique de certains individus des classes populaires par l’exemple du héros. Franz Biberkopf, au tout début du récit, devient völkisch.
 

 

Mouvement völkisch : mouvement allemand, courant intellectuel et politique apparu lors de la Révolution conservatrice à la fin du XIXe siècle en Allemagne avec pour base idéologique le racisme, l’antisémitisme et le nationalisme extrémiste. Ainsi Hitler dans Mein Kampf déclare que « le parti national-socialiste des travailleurs allemands tire les caractères essentiels d’une conception völkisch de l’univers ».

Il vend des  journaux völkisch (on devine que c’est la lecture de ceux-ci qui le conduit à adopter ce point de vue). Pour prouver son appartenance à ce parti, il porte le brassard avec la croix gammée.

 

 

 

La crise économique conjuguée à l’instabilité politique (atmosphère de conflits et de tensions, exemple : 1924 putsch raté d’Hitler pour s’emparer du pouvoir) instaure un climat de désordre et d’anarchie en Allemagne. La nation est encore fragile car blessée et humiliée par la défaite subie en 1918. Ce désordre est d’ailleurs à mettre en parallèle avec celui des pensées du protagoniste. Franz se fait alors porteur de la propagande völkisch, fondée sur l’idée de retour à l’ordre, d’instauration d’un cadre politique sûr et stable. Comme l’avoue lui-même Franz, s’il a rejoint ce parti, c’est pour qu’il y ait de l’ordre dans le pays. C’est ainsi que Franz déclare quand on l’accuse d’être fasciste : « et il faut qu’on ait la paix, pour pouvoir travailler et vivre. Ouvriers d’usine et commerçants et tous comme on est, et pour qu’il y ait de l’ordre, sans ça justement on peut pas travailler.», p. 127.

Alfred Döblin va aussi faire allusion à d’autres mouvements politiques par le biais de Franz, probablement par souci de dépeindre de la façon la plus réaliste et exhaustive possible l’univers politique à cette époque et plus globalement l‘ambiance générale qui régnait en Allemagne durant les années 1920. Ce dernier s’intéressera à la théorie marxiste et communiste (p. 370) puis finira par délaisser la politique.

 

 

Dénonciation de l’atrocité des guerres

 
Comment ? L’un des moyens dont use Alfred Döblin pour dénoncer l’atrocité des guerres est l’association qu’il fait de la guerre avec la mort : la guerre, lorsqu’elle est évoquée, est associée irrémédiablement à la présence de la Mort (p. 598-599). De plus, le héros Franz Biberkopf a lui-même vécu l’expérience de la guerre et il en sort détruit.

 

Cette œuvre présente donc une dimension politique et historique incontestable ; il semble toutefois inévitable lorsqu’on l’étudie d’évoquer la modernité  de ce texte.

 

 

 

Modernité

Rejet du roman traditionnel / Absurdité du travail d’écrivain /  il se moque du romanesque

Il va par exemple décomposer une phrase en mettant en évidence le rôle de la ponctuation, en soulignant la forme plutôt que le contenu : cette phrase est avant tout un alignement de mots entrecoupés, de signes de ponctuation qui rassemblent les groupes de mots selon leur fonction et leur logique. La ponctuation structure la phrase en même temps qu’elle lui confère un sens. Exemple : « mais elle ne bougeait pas, virgule, ne ramenait pas la couverture sur elle, point. »


De même, il se moque des hyperboles d’écrivains : alors qu‘une publicité déclame : « dans cette comédie […] un sens des plus profonds », il s’esclaffe protestant :  « Pourquoi des plus profonds et non profond ? Des plus profonds serait-il plus profond que profond ? ». Il met ainsi en relief l’absurdité de ces propos, le ridicule de ses hyperboles propres aux romanciers si exagérées qu’elles en deviennent comiques.


Il s’attaque aussi à la parodie du conte médiéval  p 104-105-106. Celle-ci est d’autant plus drôle qu’elle permet d’alterner le niveau de langage familier (même vulgaire, grossier des personnages) avec le niveau de langage soutenu pour un conte médiéval. (p. 105). L’ironie provoque alors un sourire surprenant mais bien venu chez le lecteur  : « au bistrot, elle s’effondra séance tenante sur la région de son corps qu’elle tenait pour le cœur mais qui, sous la chemise de laine était plus précisément son os sternal et le lobe supérieur du poumon gauche.» (p. 106). Le simulacre d’une scène sentimentale, amoureuse est cassé par l’exposition de la réalité crue des choses ; le langage scientifique et même pour être plus précis organique, employé par l’auteur, dépouille de tout romantisme la scène. L’usage d’un langage scientifique s’explique là encore par la vie de Döblin. En 1900, il se lance dans des études de médecine pour se spécialiser en neurochirurgie en 1904.

 

 

 

Rapport au temps

Le Temps signe de la Fatalité/ La distorsion du temps : une vision non linéaire du temps.

 
Le temps est abordé d’une double manière, d’une part sous l’angle de la fuite du temps : Franz est un pantin dans l’horloge universelle, le temps s’écoule à son rythme et le mène irrémédiablement à sa fin. Franz n’est que de passage dans cette sphère temporelle qui continuera sans lui et il semble qu’il ne puisse rien faire pour retenir le temps et changer ce qui semble être son destin ; néanmoins il parviendra à maîtriser le temps lorsqu’il décidera de ne pas mourir (voir mon analyse de la Fatalité).


Donc, alors qu’on pourrait croire que le temps se présente comme suivant une ligne droite, Franz étant conduit inéluctablement à sa mort, certains éléments semblent se dresser contre cette hypothèse. La vie de Franz s’inscrit dans un temps fragmenté. On  remarquera des ellipses dans l’œuvre, une partie de sa vie est passée sous silence, entre le moment où il décide de tout quitter à la suite de l’embrouille avec Lüders et le moment où on le retrouve enivré au fin fond d’un immeuble à l’autre bout de la ville.


Une des originalités de ce livre est cette vision donnée par l’auteur de personnes inconnues, d’individus rencontrés dans la ville. Avec lui, au détour d’une rue, on rencontre un personnage, qui n’aura pas un grand intérêt dans l’œuvre car il ne réapparaîtra pas mais Alfred Döblin décide de nous transporter dans son passé ou dans son futur avec des analepses ou prolepses inattendues et ainsi de nous faire part d’un pan de sa vie comme si l’on voyait les images des plus importantes étapes de sa vie, passées et ou futures, défiler devant nous. Ce procédé stimule notre imagination, il paraît d’ailleurs plutôt cinématographique. Dans le film allemand Cours Lola Cours réalisé par Tom Tykwer, on assiste exactement aux mêmes scènes ; le même procédé y est repris et exploité. L’auteur porte un regard extérieur sur leur vie, exposant les faits, laissant libre choix au lecteur de les interpréter à sa guise. Je pense qu’il suggère que chaque individu est une personne singulière, chaque parcours de vie unique et surtout qu'un seul détail, un seul acte, un seul choix peut modifier tout le reste. Il n’appartient qu’à nous de nous créer la vie que nous désirons mais pour cela il faut savoir faire les bons choix (à relier avec mon analyse de la Fatalité dans l’œuvre).

 

 

 

 Une temporalité liée à l’espace urbain


D’autre part,  le temps a un rythme qui lui est propre mais son rythme dans le roman est effréné, frénétique. On peut penser que la temporalité dans l’œuvre est liée à l’espace urbain.  Il fait référence à la ville en perpétuel mouvement alors qu’en parallèle on assiste à des rebondissements constants dans l’œuvre. La ville est comme une fourmilière : « dehors tout remuait ». Le héros est ballotté de place en place, on fait avec lui une visite de la ville et surtout de ses bas-fonds.

Évocation (récurrente) des multiples transports en commun

Importance des sonorités dans l’œuvre. Les sons occupent une place primordiale dans l’ouvrage, les sonorités de tout ordre se mêlent pour retranscrire la cacophonie urbaine, la cacophonie de la vie :

 

  • les bruits de la ville en eux-mêmes (le tumulte sonore urbain : les bruits de pas et surtout le choc des talons sur les pavés, les sons liés aux transports en commun…),
  •  les chants de comptoir qui évoquent le bar et l’ambiance alcoolisée des classes populaires (cf « une chanson à notre table tourne tourne, roum badaboum boum, une chanson à notre table tourne. Trois fois trois font 9, nous picolons comme des bœufs, 9 et 1 font 10, on s’en jette encore 1 »),
  • les chants de guerre (par exemple : la bataille du Rhin, cf  la guerre à laquelle il a participé : il intégrait la garde du Rhin).

 

 

 

Technique d’écriture, style


Le style d’écriture est vertigineux, il mêle et confond les discours avec virtuosité  (extraits de grandes œuvres de la littérature allemande, langage publicitaire, différents lexiques techniques, chansons de cabaret, la Bible, langage populaire) (voir p. 10). Pourtant tout ceci donne un tout cohérent, l’œuvre suit une même idée.

Or cette ligne directrice est celle d’un engagement personnel de l’auteur qui veut analyser la société de son temps, la critiquer (Dimension historique et politique, Dimension sociologique) à travers un personnage, dont la profondeur psychologique s’étoffe de plus en plus au fil des pages (Dimension psychologique), pour enfin nous laisser sur un message d’espoir. Ce message d’espoir est tout de même douloureux car il suggère que nous sommes responsables de nos actes et qu’il faut en assumer les conséquences. L’auteur nous incite à agir, à faire des choix, à nous révolter, à défendre ce à quoi nous croyons.

 

 

 

Dimension sociologique

Dénonciation des sordides conditions de vie en prison, en asile mais surtout des conséquences que la prison, l’asile peut avoir sur le détenu.


Conditions de vie en prison


 L’automatisme des faits et gestes des détenus, le fait que la vie soit réglée comme sur le rythme d’un métronome lorsque l’on est dans un établissement pénitentiaire, sont les principaux travers de l’univers carcéral qui sont ici dénoncés. Ainsi, en prison, le mot d’ordre est le respect d’un emploi du temps bien défini où lenteur et répétitions sont les maîtres mots ; au contraire, en ville, tout part en vrille. La rapidité, le désordre et l'adaptation aux situations toujours nouvelles sont les mots d’ordre.  Alfred Döblin dévoile le fossé qui se creuse entre le monde carcéral et la société : le monde carcéral, où il faut se méfier de tous, « rester dans son coin » pour survivre et se préserver (se préserver d’atteintes physiques ou de chamboulements moraux, de  valeurs),  et la société, où il faut commercer, interagir, créer des liens avec autrui pour s’intégrer et ainsi survivre.

Conséquences


- Difficultés pour se réinsérer dans la société : d’ordre social et psychologique. L’individu est totalement désorienté. L’exemple de Franz est particulièrement significatif. Lorsqu’il sort de prison, il se sent totalement perdu : « le libéré  resta seul » . Il redécouvre la complexité du monde urbain (toutes ces voies de trams, toutes ces rues et ruelles qui se rejoignent,  bifurquent…). Il réapprend  également à faire attention à ce qui l’entoure, évocation des cinq sens. L’ouïe reprend ses droits mais maladroitement, il n’entend que ce que je nomme le tumulte sonore urbain,  ne décelant dans celui-ci aucune logique, aucun sens. La vue (« les murs rouges étaient visibles entre les arbres, il pleuvait des feuilles colorées », p. 29) rétablit les couleurs, en opposition avec le gris de la prison. Il s’exprimera de manière élémentaire, comme un animal sorti de sa cage (coupé de liens humains en prison, il n’a plus de retenue, il a perdu cette réserve qui fait apparaître l’homme comme un être de culture, civilisés) : il gémit (« gémir,  un chameau malade peut l’ faire », p. 33) et il pleure (« pleurnicher, ça ne coûte rien même une souris malade peut l’faire », p. 33). Il se recroqueville dans un coin, se cache.


À l’animal apeuré succède la bête sanguinaire ; de façon plus bestiale, il va faire l’amour, violer la sœur de sa femme et pour lui cet acte est comme une délivrance car, impuissant à la sortie de prison, au sens figuré et littéral, ce geste lui apparaît comme le signe de sa reprise en main, le signe aussi paradoxalement qu’il est à nouveau humain. Déphasé et anéanti tout à la fois, il a du mal à retrouver une place dans la société d’où le nombre incroyable de petits boulots qu’il occupera, d’où toutes les interrogations qu’il se pose (sur les homosexuels, la politique, les femmes).

 

 

Analyse de la classe populaire de l’époque


L’analyse de la classe populaire se fait par le biais de Franz qui est un personnage « perméable », très influençable, naïf, crédule. Comme une éponge, il absorbe tout, comme une antenne qui capte tous les sons, les idées qui l’entourent. Il n’arrive pas à faire du tri, il est réceptif à tout ce qu’il entend. Il est par conséquent la victime, et le diffuseur, des préjugés de la classe populaire car il assimile les pensées de ceux qu’il côtoie, ici des membres de la classe populaire.

Marques de son appartenance à la classe populaire
 

 

La langue. Le style oral particulièrement visible dans l‘œuvre avec

  • élision de mots ex ‘coute (au lieu d’écoute)
  • niveau de langage familier voire grossier (exemple: espinguin)
  •   expressions exemple: nee
  • ponctuation forte (beaucoup de points d’exclamation…)   signe d’une prise de parole à un fort niveau sonore, d’un emportement naturel
  •  phrases non structurées (parfois pas de sujet)
  • un grand nombre de répétitions


les activités, le mode de vie

  • fréquentation des bars
  • petits appartements
  • petits boulots


opinions

  • préoccupation constante de gagner de l’argent : « de l’argent, gagner de l’argent, c’est d’argent que l’homme a besoin », p. 343,
  • préjugés. Exemple : tendance à l’homophobie.

 


Il emploie l’argot des classes populaires qui passe par l‘étiquetage, via des termes péjoratifs, des minorités que l’on marginalise : «les seringuions » , les « pédés » ; ainsi, inconsciemment, il participe à la stigmatisation des gens à part, différents, alors qu’il en souffre lui même, avec son langage, hérité de son milieu social : « La chose et les p’tits bonshommes étaient vraiment par trop bizarres, tous ces pédés d’un seul coup et lui en plein milieu, il fallait qu’il sorte vite et il rigola jusqu’à l’Alexanderplatz », p. 101.

 
Alors qu’il se retrouve dans une réunion d’homosexuels mettant en évidence le problème de la discrimination qu‘ils subissent quotidiennement, il a une réaction primaire d’autodéfense face à l’inconnu. Devant la différence il se sent gêné et intimidé, car lui qui se croyait «normal» est ici le seul à être hétérosexuel ; il est donc d’une certaine manière marginalisé, exclu. Il se sent menacé par le groupe, oppressé par cette différence ; ainsi il rit aussi par automatisme, c’est un rire de protection car c’est l’attitude qui lui semble la plus appropriée dans cette situation, celle qui semble le plus convenir d’après lui car ce serait le comportement adopté par le plus grand nombre, par les individus  « normaux » soit les hétérosexuels de la société; par souci de conformité aux normes sociales en place. D’autant plus qu’il a peur d’en devenir un car il a été impuissant un moment après être sorti de la prison et en perdant cette preuve de sa virilité, il s’est senti encore plus exclu de la société, lui qui déjà va se sentir stigmatisé du fait de son passage, de son séjour en taule. Cependant, il rit pour mieux cacher le fait qu’il est tout de même touché par ce qu’ils vivent, ainsi il éprouve de la compassion pour les homosexuels : « il veut lui dire comme c’est dur pour ces gars-là », (p. 101) car à l’époque « des personnes du même sexe n‘avaient pas le droit d’aller dans la rue non plus que dans les cabinets d‘aisance, et si on les pinçait, il leur en coûtait 30 marks.» (p. 101).
                                                   
 
Franz est un individu qui n’a pas reçu une instruction supérieure. La dimension sociologique de l’œuvre mise en évidence, on peut s’attarder sur l’aspect indubitablement le plus intéressant de ce chef-d’œuvre, la profondeur psychologique du personnage de Franz.

 

 

 

Dimension psychologique

 Un personnage dénué de sens critique, très influençable , perméable

Franz a une pensée volatile, très décousue. Le désordre règne dans ses pensées (associations d’idées incongrues également). On assiste au tourbillon de ses pensées, tout se brouille dans sa tête. Il absorbe aussi bien les paroles que les sons, le livre est le témoin de toutes ses perceptions. Le sens de l’ouïe est ainsi mis à l’honneur. Il est le véritable objet d’une crise identitaire. Il ne sait pas qui il est ni qui il veut être, il oscille entre le désir de devenir honnête et le désir de s’en sortir plus facilement.
 
Un personnage très dérangé
L’auteur s’est probablement inspiré des cas qu’il a rencontrés au cours de sa carrière de médecin, notamment durant son stage dans un hôpital psychiatrique à Ratisbonne en 1906. Le personnage est très dérangé, il est sujet à un traumatisme profond, une triple plaie qui le saigne tout au long de l’ouvrage. Il est mutilé par les désastres de la guerre à laquelle il a participé et de la prison qu’il a subie (quatre ans pour avoir tué sa femme). Ainsi il est hanté par ces expériences et est soumis à des pulsions bestiales d’une violence inouïe issue de son service durant la guerre. Par exemple, des ordres militaires lui reviennent à l’esprit, « Attention, péril en la demeure, dégagez, chargez, feu, feu, feu ». Saisi d’un accès de rage, il va, après avoir entendu cette phrase qui lui est venue à l’esprit, empoigner une chaise dans un bistrot pour frapper des hommes qui le traitent de fasciste.
Des réminiscences de toutes sortes affleurent, émergent dans son esprit. Par exemple, il fait des rêves mystiques, de la Bible et surtout du passage où Adam et Eve commettent le premier péché et sont ainsi chassés du Jardin d’Eden, ce qui renvoie au meurtre de sa femme. Enfin, ultime traumatisme, il perd sa main. Par la suite, il revit le moment de son accident : « il gisait sous l’auto […] », p. 518.

Un personnage troublé, dénué de toute empathie

Pour les femmes. Les femmes n’ont aucune valeur à ses yeux, ce sont des femmes-objets, des « mazettes ». Pour Franz, il y eut d’abord Eva qu’il prit pour femme, Eva qui le soignera et le soutiendra lorsqu’il perdra son bras car elle l’aime encore puis Ida et bien d’autres avec qui il eut des relations.

Sans remords pour les crimes qu’il a perpétrés. À aucun moment, il n’éprouve ou tout du moins n’exprime de regrets pour ses actes. Il souffre de tous les coups du sort qui lui tombent dessus mais il ne se remet pas en cause ; pour lui, il a purgé sa peine, il a payé sa dette à la société. Il « pleure sur lui-même ». À la fin, il reconnaît enfin sa culpabilité (après avoir vu en délire tous les individus à qui il a fait du mal) : « je suis coupable, je ne suis pas un homme, je suis une bête, je suis un monstre » p. 597. Il se repent enfin.

 

 

Fatalité

Allusions à des épisodes bibliques qui confèrent un ton solennel au récit (p. 512).
 

 

Franz est tiraillé entre

 

  • le bien symbolisé par Job; Job est un homme intègre et droit, serviteur de Dieu, un juste qui à cause d’un défi que Satan lance à l’Eternel se voit dépossédé de toutes ses richesses et de tous ceux qui font son bonheur : tous ses fils et filles sont tués. Dieu va même jusqu’à livrer sa santé à Satan sous condition que celui-ci ne lui ôte pas la vie pour ainsi prouver à Satan que Job est bien un fidèle serviteur, moral même dans la douleur. Cette mise à l’épreuve de sa foi par Satan avec la permission de Dieu est des plus atroces. Satan va même jusqu’à provoquer un ulcère purulent, « depuis la plante des pieds jusqu’au sommet du crâne », à Job. Cependant, sa foi en Dieu demeure inébranlable. Ainsi Job est à rapprocher de Franz. Tout comme lui, il subit les coups du sort mais, même dans la souffrance la plus atroce, Job reste loyal, il continue à être dans le Bien. Il sera ainsi récompensé par Dieu. (La Bible, Mise à l’épreuve de Job,  1-2).
  • et le mal symbolisé par Babylone. Babylone est la ville où fut érigée la tour de Babel, symbole de l’orgueil humain, de l’hubris. Cette fierté qui pourrait être rapprochée de l’amour-propre de Franz. Babylone est le symbole de la société mercantile, «elle tient une coupe d’or », décadente, déshumanisée, symbole du pouvoir qui s’oppose à Dieu. Dite La Grande prostituée, « la grande Babylone, la mère des prostituées et des abominations du monde », Babylone représente ici la société dans laquelle vit Franz, Franz n’est qu’une marionnette de cette gigantesque pièce de théâtre. Babylone est cette ville et tous ses vices qui menacent de pervertir Franz. Cette société abat ceux qui sont les plus vertueux, transforme toutes vertus en vices : « La femme est ivre du sang des saints ».  Elle est peuplée des «rois de la terre qui se sont livrés à l’immoralité avec elle et les habitants de la terre se sont enivrés du vin et de son immoralité ». Ici l’exemple de Franz est éloquent, Franz désirait être honnête mais par l’action de la société, l’ambiance générale, il n’a pas pu tenir sa parole.(Livre de l’Apocalypse, chapitre 17).


Franz se sent victime comme Job d’injustices, il est écartelé entre cette volonté de devenir honnête et cette société qui semble lui susurrer que le seul moyen pour survivre c‘est de tomber dans le domaine de l’illicite.

 

 

 

Cruauté

La cruauté est révélée à travers la phrase « plus de bras il repoussera pas »  comme une comptine, un conte macabre. Un chapitre tout entier est même consacré à la douleur : « Ici nous dépeindrons ce qu’est la douleur » (p. 596).

Des phrases sont répétées, des sentences assénées. La déchéance, les coups du sort. À chaque fois que le personnage s’enfonce un peu plus, qu’il va commettre un acte répréhensible, violent ou prendre une mauvaise décision, l’auteur  réécrit les mêmes phrases : « Mouvement aux abattoirs :… cochons,… bœufs, …veaux,… moutons », il évoque les abattoirs pour élaborer un parallèle avec la condition de Franz. Franz est un animal et c’est la société, cet agrégat d’humains tous plus impurs et pervertis les uns que les autres qui l’abat.

  La Mort

« Je suis un homme libre ou rien. » suivi immédiatement de : « C’est un faucheur, il s’appelle la Mort », p. 326. Il n’est pas libre. La mort le guette, on le sait. La fatalité surplombe tout. Il n’a pas en sa possession la capacité de choisir, sa vie est déjà toute tracée, sa mort toute proche. La répétition de « C’est un faucheur, il s’appelle la Mort, il tient sa force du Dieu tout puissant», p. 465, annonce qu’un événement sanglant se profile à l’horizon, p. 475. C’est alors que Reinhold tue Mieze la petite amie de Franz. « C’est un faucheur. » p. 501. « C’est un faucheur, il s ‘appelle la mort. » p. 518. Franz vient juste de retrouver ses esprits, mais la sentence se réitère : « C’est un faucheur, il s’appelle la mort » (p. 600) ; un drame va survenir.

 

 

Registre tragique


Un personnage en proie à un conflit interne, un personnage manipulé
Franz est le personnage tragique par excellence, tourmenté par ses sentiments contradictoires, entre sa promesse et ses pulsions, il est inéluctablement conduit à un dénouement malheureux. Ici la société et Dieu semblent être ceux qui tirent les ficelles. On remarque un fossé entre la volonté initiale de Franz et la réalité vécue.

 

Un personnage qui inspire effroi et pitié (pathétique)
La métaphore perpétuelle d’un animal lui est accolée, illustrant cette idée. Paradoxe : Franz est tantôt comparé à un chien ou à un cochon — il suscite alors pitié, compassion et endosse le rôle de la victime — , tantôt comparé à un cobra — il suscite alors de l’effroi et endosse le rôle du bourreau. Évocation constante de la mort, de la souffrance, du destin (« les dés sont jetés pour lui » p. 529).

Mais cette fatalité est abolie à la fin, il lui tord le cou.


On distingue deux étapes dans le dénouement du récit :

Une lente agonie. L’auteur décrit la Mort comme chantant une lente chanson (cf. la lente agonie de Franz) mais en bégayant (clin d’œil ironique et terrible à Reinhold car Reinhold était bègu ; pour Franz il semble que Reinhold fut la principale cause de sa mort et de sa déchéance) et « quand elle a chanté un vers, elle répète le premier et recommence tout encore » (cf; le caractère cyclique de la vie, le caractère inéluctable de la mort) et « elle chante comme la scie passe » (cf. douleur atroce de la mort).

Le réveil. Mais en fait il s’en sort, après son illumination, une fois qu’il reconnait sa culpabilité et prend un nouveau départ. Il règle une fois pour toutes son histoire avec Reinhold : Franz participe au procès et contribue à l’inculpation de Reinhold. Il trouve un vrai travail, travail stable de concierge qui marque son retour dans la société. Une morale est énoncée par l’auteur : « Aussi je ne crierai plus comme avant : le destin, le destin. Pas la peine de le vénérer comme tel, il faut le regarder en face, l’empoigner et le détruire. » Nous sommes les propres acteurs de notre vie, à nous d’en décider la teneur et d’agir en conséquence.

« Catharsis inversée »


Le concept de « catharsis inversée » est invoqué par Rainer Werner Fassbinder dans la postface de l’ouvrage de 2009. En étant le témoin de scènes horribles, le spectateur s’identifie à ceux qui accomplissent ces actes ignobles et c’est comme si c’était lui-même qui les commettait. Il n’est alors plus en position de réitérer ces erreurs, d’autant plus qu’il aperçoit les châtiments funestes dont les héros tragiques sont les objets. Théoriquement, ce serait donc Franz le comédien, l’acteur tragique et nous les lecteurs, le spectateur purgé de ses passions. La catharsis est ici inversée car Franz qui est censé remplir le rôle du héros tragique devient à son tour le spectateur de sa propre vie au moment où il est à l’article de la mort. Il voit défiler devant ses yeux toutes les ignominies dont il a été l’instigateur, l’acteur, et ceci fait, il est purgé de ses passions. Il sait qu’il ne reproduira plus ces erreurs. Il ressent de l’effroi pour lui-même, se désignant comme un « monstre », et de la pitié pour ceux qu’il a détruits ainsi que pour sa propre personne car il ne veut plus mourir. Ainsi, c’est le moment où il est face à la mort qui lui permet de prendre un nouveau départ. Pour être plus juste d’ailleurs, c’est surtout l’instant où il est en face à face avec lui-même qui marque la rupture avec sa vie d’avant. Franz Biberkopf est un homme nouveau.

 


Explication du dénouement par le début du récit

 Au commencement, il y eut un conte, un apologue. En effet, dès qu’il sort de prison, Franz va rencontrer deux juifs dont le roux. Ce dernier lui narre un conte, morale de l’histoire : « Il faut savoir voir le monde et puis marcher vers lui » Cependant quelques pages après cette intelligente observation, l’auteur pose ce qui semble caractériser la situation de Franz : l’impossibilité d’avancer, d’évoluer positivement : « Il s’agit de décider, il faut prendre un chemin et tu n’en connais aucun, Franz ». Le propos de l’auteur est ici le signe de la destruction d’une vie par l’emprisonnement, la case prison, en même temps que la marque de la fatalité. Franz dès le début n’a pas en sa possession les moyens de s’en sortir. D’ailleurs notons que cette leçon de vie lui est soufflée par un juif, est-ce une coïncidence ? Ceci personne ne peut y répondre avec certitude mais il semble ainsi que l’auteur lui-même juif à l’époque (car il se convertira au protestantisme un peu plus tard) veuille véhiculer un message en conséquence : le juif revêt ici le rôle du prophète, comme s’il était le porteur de la parole de Dieu.

Après avoir perdu son bras. L’usage de ses jambes est malhabile : « maintenant tu ne trottes plus bien d’aplomb sur tes deux jambes » (p. 322) ;  il manque de chuter, symbole de sa déchéance. Cette information qui nous est donnée par l’auteur nous renvoie au conte philosophique du juif au début du récit : « c’est que l’essentiel chez les hommes ce sont ses yeux et ses pieds », p. 37. Ses pieds, ses jambes dans cette phrase sont le symbole du physique, de la puissance mais aussi du recul qu’il peut avoir sur lui-même, du sens des réalités.


À homme nouveau, yeux nouveaux. Les yeux sont ici le symbole de la vision que l’homme porte sur le monde. Ainsi, avec son corps mutilé, Franz porte un nouveau regard sur ce qui l’entoure, un regard plus amer, désenchanté et il décide de rejeter le serment qu’il avait fait d’être honnête, le monde n’est qu’une pourriture et ceux qui s’en sortent, ce sont ceux qui volent, second  symbole de sa déchéance.

Fin du récit. De nouveau, référence au conte philosophique du juif à l’avant-dernier chapitre : « Ô ma patrie ne t’inquiète pas, j’ai les yeux bien ouverts et ne tomberai pas », (p. 602).  Franz est régénéré, il porte un regard plus vif et optimiste sur le monde, il a les pieds sur terre, a retrouvé toutes ses forces et est déterminé à avancer. Il semble donc sur le bon chemin pour recommencer une vie nouvelle.

La fin et le début du récit se font écho, c’est le signe de la cohérence de l’œuvre.

 

 

 

Particularités de l'œuvre

Jeu de l’auteur avec le lecteur. On note beaucoup d’interventions de l’auteur qui s’adresse directement au lecteur ou qui porte un jugement sur les personnages.

Cynisme de l’auteur. Le roman est aussi empreint d’un humour noir, beaucoup d’ironie plane sur cette œuvre pourtant des plus sombres.

 

 

Citations

 
« Un cri gronde comme le tonnerre, comme cliquetis d’armes et flots de la mer ».

« Cœur ardent ne connaît jamais le repos, cherche toujours l’élan nouveau .»

 
Lucie, 1ère année édition-librairie

 

 

 

Lire également l'article de Morgane.

 

 

 

 

 

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2 mai 2011 1 02 /05 /mai /2011 07:00

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Abe Kōbō
Cahier Kangourou

traduit du japonais

par René de Ceccaty

et Ryōji Nakamura

Gallimard, 1995

L'Imaginaire, 2003







 

 

 

Résumé

Le narrateur, dont on ne connaît rien, pas même le nom, se réveille un matin et constate tout en prenant son petit-déjeuner que les poils de ses jambes sont tombés. A leur place pousse de la luzerne, depuis les chevilles jusqu’aux genoux. Très inquiet, il se rend dans une clinique dermatologique. Là-bas on l’alite, et il finit par s’endormir. A son réveil, le médecin lui prescrit une cure thermale, et le renvoie hors de la clinique. C’est tout naturellement que le narrateur s’en va parcourir la ville à bord de son lit d’hôpital, qui paraît obéir à ses pensées. Il va donc cahin-caha par les rues de cette ville dont on ne sait rien, provoquant la surprise et la gêne des passants. Un peu plus tard, le lit décide qu’il ne veut plus avancer et s’arrête sur un « stationnement gênant ». Fourrière, agents municipaux inquisiteurs, et bientôt notre héros toujours à bord de son lit est remorqué jusqu’à l’entrée d’une galerie souterraine : c’est l’entrée d’un monde onirique dans lequel va se perdre le narrateur, un monde qui ne lui épargnera rien, pas même un passage par les enfers.

Vous l’avez compris, ce livre est assez délirant. Les péripéties s’enchaînent, et tout au long du récit, le narrateur tente de comprendre ce qui lui arrive, d’appréhender les événements de la manière la plus rationnelle possible, et bien sûr de soigner ses jambes végétales, sans vraiment remettre en question la réalité de ce qui l’entoure.


 
Des thèmes sombres : la mort et la maladie

Ce sont les principaux sujets traités dans le roman. On peut rappeler à propos de ce thème de la maladie, qu’Abe Kōbō était diplômé de médecine (mais n’a jamais exercé), et qu’il a écrit Cahier Kangourou à la fin de sa vie (en 91, soit deux ans avant sa mort) alors qu’il était déjà gravement malade.

 

 

  • Le rapport difficile aux soignants : les médecins et infirmières paraissent imprévisibles, lunatiques et parfois désinvoltes vis-à-vis du narrateur et de sa souffrance. Le malade dépend directement d’eux, et doit rester extrêmement attentif à ne pas vexer infirmières et médecins s’il veut bénéficier de soins. L’hôpital est vu comme un endroit hostile où règne l’arbitraire, voire une prison. Lors du passage du narrateur par l’hôpital, on peut constater que s’est développée sinon une solidarité du moins une débrouille entre les patients, faite de petites combines évoquant le milieu carcéral (d’ailleurs un des patients est réellement un détenu, spécialiste des évasions) ;
  •  la question de l’euthanasie : ce thème est traité sur un mode particulièrement ironique, d’abord avec un personnage grotesque, Hammer Killer et son Comité pour la Fondation d’un Club de l’Euthanasie, puis avec l’épisode de l’hôpital : les patients se cotisent pour payer l’euthanasie d’un malade qui les gêne. Ils tirent à la courte paille celui qui devra faire ingérer au malade la substance létale et pour finir console le désigné avec des gâteaux fourrés à la crème ;
  • la maladie : celle du narrateur est perçue comme une honte par son côté monstrueux, propre à déclencher l’agressivité des passants. Tout au long du récit il tente de cacher ses jambes. Directement liée à ce thème, la question de l’abandon du patient (le narrateur est livré à lui-même) ;
  •  la mort : le livre tout entier peut-être compris comme le délire d’un malade, le récit de ses visions et de ses sensations quelques heures avant de mourir. Ce thème de la mort environnant notre narrateur traverse tout le roman : Le héros se rend en enfer, où il rencontre sa mère morte entre autres cadavres. Pour le passage du narrateur par les limbes, Abe Kôbô réécrit une légende du XIVe – XVe siècle, provenant du folklore  bouddhiste japonais : les enfants morts sont envoyés dans des limbes où ils doivent prier pour leur salut (car ils ne sont pas innocents malgré leur jeunesse, ils ont au moins un tort, celui d’avoir par leur mort causé de la peine à leurs parents). Abe Kōbō dépeint des limbes résolument modernes : écoles, distributeurs de friandises, escalators… La position du narrateur est résumée à la fin du livre, alors qu’il dialogue avec un autre patient, un jeune étudiant naïf :


[L’étudiant ] « – Pourquoi un homme vit-il ?

[Le narrateur] – Il vit parce qu’il vit. Il n’y a pas de but particulier.

– Ce n’est pas possible. Il doit y avoir un sens.

– On a pas besoin d’un sens pour continuer à cotiser son assurance-vie. On vit parce qu’on a pas envie de mourir. […] Il me semble qu’on est en enfer bien avant la mort. »

 

 

 

 L’humour

Il est assez remarquable de constater que plus les thèmes traités sont sombres, plus l’humour est présent. Humour noir évidemment, mais humour tout de même. On retrouve des éléments comiques dans

 

 

  • les péripéties : Cahier Kangourou est une suite ininterrompue d’événements absurdes qui prêtent à sourire. On a par exemple une scène à suspense digne des films d’action les plus pathétiques où le narrateur est poursuivi par des seiches particulièrement féroces, qui tentent de s’accoupler aux dépens de notre héros ; 
  • le traitement des personnages : beaucoup de personnages sont sinon grotesques (Hammer Killer l’Américain déjanté) du moins assez étranges : le médecin de la clinique dermatologique envoie sa femme chez un marchand de légumes pour s’assurer que ce qui pousse sur les jambe du narrateur est bien une sorte de radis. Après avoir examiné les jambes du narrateur, il vomit car il se trouve qu’il a mangé pour son petit-déjeuner ces mêmes pousses de radis ;
  • l’attitude faussement naïve du narrateur : il tente de raisonner et de comprendre en toutes circonstances. Il s’attache à des détails futiles, particulièrement quand il tente de comprendre le fonctionnement de son lit.Abe Kōbō utilise l’humour pour traiter des thèmes graves.

 

 

Est-ce afin de d’alléger une ambiance qui aurait pu être rapidement pesante si l’on fait la somme des thèmes abordés ? Cette utilisation de l’humour est apparemment une exception dans l’œuvre d’Abe Kōbō. D’ailleurs cette apparente légèreté et l’aspect délirant du récit font que Cahier Kangourou passe pour être une œuvre mineure dans la production de l’auteur, l’aspect philosophique étant moins flagrant que dans d’autres de ses romans.

 

 

 
L’irréel et le rêve

Le récit tout entier se déroule à la manière d’un rêve, puisque des événements incompréhensibles et illogiques s’enchaînent. Malgré un déroulement chronologique, les repères du lecteur sont brouillés. Il n’est pas évident de déterminer quand l’histoire bascule dans l’imaginaire : dès le début (car on peut penser que la maladie du narrateur est déjà en elle-même suffisamment étrange pour qualifier le début de l’histoire de délire. D’ailleurs l’histoire commence au réveil du narrateur, situation courante dans les récits oniriques : le narrateur croit se réveiller mais…), ou un peu plus tard alors que le narrateur s’endort à la clinique ? Cette hypothèse est appuyée par le fait que, ponctuellement dans le récit, le narrateur semble prendre conscience qu’il est toujours à l’hôpital.

Il semble donc il y avoir plusieurs niveaux de profondeur dans le rêve du narrateur. D’ailleurs lui-même paraît en avoir conscience et doute de sa perception :  « À quelle réalité donner la victoire ? »

Quelques caractéristiques se rapportant à l’onirisme dans Cahier Kangourou :

On ne sait rien du narrateur ni de son passé. Le héros n’est à aucun moment nommé, ce qui participe au mystère. Cahier Kangourou est un récit embarqué, on assiste aux événements depuis l’esprit du narrateur, qui raconte ses mésaventures à la première personne du singulier. Récit de toute manière subjectif, puisqu’on on n’a pas un point de vue omniscient qui nous permettrait de distinguer le vrai du faux, mais seulement les sensations et les réflexions du personnage principal.

Le narrateur est presque tout au long du récit dans son lit, lit qui bien qu’il soit capable de se déplacer n’en reste pas moins le lieu privilégié du rêve.

Certaines figures semblent obséder le narrateur. Des personnages apparaissent sous différents aspects plusieurs fois dans le récit, notamment la fille « aux yeux tombants », tour à tour infirmière, fillette et démonet.        

Les pensées du narrateur influent sur les événements à venir. Certains personnages ou évènements sont créés par son esprit. Par exemple il évoque un livre qu’il a lu des années auparavant, et se retrouve peu après à évoluer dans le décor de ce même livre.

Le monde fantasmé est un miroir grotesque de la réalité : on retrouve des arrêtés municipaux en plein enfer : horaires pour accéder aux bassins d’eau sulfureuse, règlements stricts pour les porteurs de maladies vénériennes…

    

 La transtextualité dans Cahier Kangourou


La notion de transtextualité développée par Gérard Genette (Palimpsestes) examine les rapports qu’un texte entretient avec d’autres textes, présents directement ou de manière allusive.  On peut lier Cahier Kangourou à beaucoup de classiques de la littérature onirique. Parmi eux :

 

 

  • La Métamorphose de Kafka, avec le thème de la transformation physique (constatée au réveil, un matin comme un autre), de l’irruption de l’étrangeté dans un monde réglé, de la monstruosité et de l’exclusion qu’elle entraîne.
  • Les Aventures d’Alice au pays des merveilles, de Lewis Carroll : notamment quand le héros de Cahier Kangourou s’engouffre dans le tunnel qui va le mener vers les limbes et autres lieux étranges : à bord de son lit il s’enfonce dans la galerie, et perd complètement la notion du temps. « Le rythme régulier de la jointure des rails avait un effet soporifique qui ressemblait à une sorte de nostalgie. Dans un trou, je rêvais de tomber dans un trou plus profond encore. » Comme dans Alice on assiste à une chute dans un long tunnel ou un trou sans fin qui débouche sur un autre monde.
  • La Divine Comédie de Dante, avec le thème de la visite des enfers par un vivant. De nombreux personnages le signalent au héros d’Abe Kōbō : dans ces territoires, « un vivant c’est rare ». On peut noter également la présence d’un adjuvant (une infirmière remplace Virgile), d’un fleuve infernal…


 

Un titre insolite

Pour le comprendre, il nous faut revenir en arrière : le narrateur travaille dans une entreprise de conception d’articles de bureau. Un jour, une boîte à idées est installée, et chaque employé se voit contraint de proposer un nouveau produit chaque mois. Par jeu ou par paresse, le narrateur glisse dans la boîte un papier contenant ces deux seuls mots : cahier kangourou. Simple association d’idées, le narrateur n’ayant en réalité aucun projet en tête. Malheureusement pour lui, son chef le convoque et lui demande de développer le concept, ce qui provoque chez le narrateur un stress intense. Notre héros se remémore cette anecdote dans une tentative d’expliquer sa maladie, selon lui résultante de la tension nerveuse provoquée par ce « cahier kangourou ». Les marsupiaux ressurgissent à plusieurs reprises dans le récit, mais l’idée du cahier kangourou (qui serait en fait muni d’une poche contenant une poche contenant une poche… ) est plus largement exploitée à travers le thème du trou, du tunnel menant à un autre monde, et à celui de l’enlisement de plus en plus profond dans l’imaginaire.


 
Fin

Le narrateur se retrouve entraîné dans une gare déserte où il retrouve la petite fille aux yeux tombants. Fasciné par la gamine, il se laisse enfermer dans une grande boîte en carton…

 

 

« La boîte n’était pas faite d’un simple carton. Elle était d’une dureté et d’une résistance digne d’un plastique renforcé.

Sur le devant, elle était munie d’un judas. C’était une entaille de la dimension d’une ouverture de boîte aux lettres.

Je regardai à travers. Je me voyais moi-même de dos. Mais ce moi regardait lui aussi de l’autre côté à travers le judas.

Il semblait épouvantablement terrifié.

Je rivalisais de terreur avec lui.

J’avais peur. »

 

 

Le roman semble se terminer sur ces mots. Pourtant deux pages plus loin on trouve ce court texte :

 

 

  (Extrait de presse)

 Un corps a été découvert dans l’enceinte d’une gare abandonnée. Ses mollets étaient lacérés de multiples coups de rasoir. A première vue, on pourrait supposer qu’il s’agit d’un suicide advenu au terme de multiples tentatives successives. Mais la cause du décès n’est pas claire. Les enquêteurs envisagent aussi bien l’hypothèse du crime que celle de l’accident. Ils espèrent pouvoir identifier rapidement la victime.

 

 

 
La fin est donc très mystérieuse, on ne sait ce qui s’est réellement passé. A la lecture de l’extrait de presse, on peut bien sûr estimer que c’est le narrateur la victime. Mais alors cela valide les événements qui se sont écoulés, et infirme l’hypothèse du délire d’un narrateur mourant (car alors d’où provient la coupure de presse ?). On peut également penser, si l’on repense au tout début du récit, que tout a été entièrement imaginé par le narrateur, inspiré par cette coupure de presse, puisque le roman s’ouvre sur un homme dans son lit qui prend le petit-déjeuner et lit le journal.

 

 

 

En conclusion on a donc plusieurs niveaux de rêve dans Cahier Kangourou, et très peu d’indices sont livrés au lecteur pour l’aider à interpréter le roman. Chaque lecteur est donc libre de privilégier une seule hypothèse ou bien de garder à l’esprit toutes les interprétations à la fois. Il est également possible de lire Cahier Kangourou en faisant le choix de ne rien interpréter, en se laissant entraîner dans le songe du narrateur.


Mélanie, A.S. Bib.-Méd.

 

 

 


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