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1 mai 2011 7 01 /05 /mai /2011 10:00

Murakami-Haruki-Danse-danse-danse.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

MURAKAMI Haruki
Danse, danse, danse

traduit par Corinne Atlan 

Seuil,1998

Points, 2004

réédition Cadre vert, 2009

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 « Je rêve souvent de l’hôtel du Dauphin. Dans mon rêve je fais partie de l’hôtel. Le bâtiment, déformé, s’allonge interminablement, en une sorte de prolongation de mon être. On dirait un immense pont surmonté d’un toit. Et ce pont qui m’englobe s’étend de la préhistoire aux confins de l’univers. Il y a aussi quelqu’un qui pleure dans mon rêve. Quelque part, quelqu’un verse des larmes pour moi. Je perçois nettement les battements de cœur et la douce chaleur de cet hôtel dont je ne suis qu’une infime partie. Je rêve… »

200px-Haruki_murakami_a_wild_sheep_chase_.jpgDanse, danse, danse est la suite de La course au mouton sauvage (2002, Seuil). Le lecteur y retrouve le narrateur, un journaliste trentenaire sans attaches, désabusé et à la dérive. Dès les premières lignes du texte, le lecteur entre dans l’univers de Murakami, qui mélange réel et fantastique. Quatre ans après l’avoir quitté dans le tome précédent, le narrateur rêve de l’hôtel du Dauphin, et y est attiré presque malgré lui. Cette pulsion magique est renforcée par la présence dans son fantasme du fameux homme-mouton, un personnage très mystérieux qui semble venu de l’au-delà pour le guider. Le narrateur essaie tout d’abord de démêler le rêve de la réalité, en analysant des faits bizarres, incompréhensibles, et ses hallucinations.

Cependant la pulsion est plus forte et il se rend à l’Hôtel du Dauphin, à Sapporo sur l’île d’Hokkaido au nord du Japon. C’est un établissement miteux, où il a autrefois passé la nuit avec une de ses conquêtes — dont il ne connaissait pas le nom mais qu’il appelait Kiki, une call-girl de luxe aux merveilleuses oreilles. Elle avait disparu dans La course au mouton sauvage et le narrateur entend son appel au secours dans un de ses rêves. Sur place, il découvre que L'Hôtel du Dauphin est devenu un immense palace, financé par la spéculation immobilière, la corruption et la mafia japonaise (yakusa), et que seul le nom n’a pas été modifié.

Il y tombe amoureux de Yumioshi, la jeune réceptionniste, avec qui il revient du monde des ténèbres, le 15e étage de l’hôtel, un lien vers l’au-delà qui se révèle paranormal et vraiment inquiétant. Perdu, le narrateur ne sait plus ce qu’il fait, se pose des questions sur lui-même et c’est alors, à cet étage, qu’il revoit l’homme-mouton dont le rôle consiste à « relier les choses ». Le fantastique arrive ainsi au bon moment, et les événements s’enchaînent ensuite pour le narrateur qui s’est lancé dans une introspection totale, au point de fantasmer sa vie. Perdu, l’homme-mouton lui servira de mentor, mais est-ce vraiment pour son bien ?

« Ayant épuisé le rêve, c'est la réalité qui l'attend au bout du chemin. » Lire

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Extrait

Le discours de l’homme-mouton

« Tu as besoin de moi parce que tu es en pleine confusion. Tu ne sais plus ce que tu cherches. Tu as perdu de vue ce que tu cherchais, tu t’es perdu de vue toi-même […] » « Qu’est-ce je dois faire, alors ? […] » « Danser, répondit l’homme-mouton. Continuer à danser tant que tu entendras la musique […] Ne te demande pas pourquoi. Il ne faut pas penser à la signification des choses. Il n’y en a aucune au départ. Si on commence à y réfléchir, les jambes s’arrêtent. Tous tes liens disparaîtront. Pour toujours. Et tu ne pourras plus vivre que dans ce monde-ci, de ce côté. Tu seras aspiré par le monde d’ici. C’est pour ça qu’il ne faut pas t’arrêter. Même si tout te paraît stupide, insensé, ne t’en soucie pas. Tu dois continuer à danser en marquant les pas. Et dénouer peu à peu toutes ces choses durcies en toi … ».



Mon point de vue

L’écriture très romanesque déployée par Murakami Haruki dans La course au mouton sauvage se retrouve parfaitement dans ce second tome. Le narrateur s’embarque ou est embarqué (le lecteur ne sait pas et pourrait dire « comme d’habitude ») dans des situations improbables et rencontre des personnages fantastiques comme cet homme-mouton par exemple Le mélange entre romanesque et fantastique fascine, il sait accrocher et tenir en haleine le lecteur, qui veut en savoir plus tout en ne comprenant jamais trop bien ce qui se passe. Les événements s’enchaînent parfois sans rapport, et le mystère reste présent grâce au côté extraordinaire de l’intrigue. Toute rationalisation se révèle impossible, car les seules explications données aux événements fantastiques le sont encore plus.


Le cadre spatio-temporel de l’histoire est très accessible parce que contemporain, ce qui rend le texte très proche de la tradition du roman occidental. L’auteur convoque Faulkner, Kafka, David Bowie, Mickael Jackson, Les Beach Boys, et multiplie les références à l’occident. Murakami possède une écriture claire, sans superflu malgré beaucoup de détails et avec ce qu’il faut de surnaturel pour surprendre efficacement le lecteur. L’absurdité du quotidien du narrateur devient celle du lecteur, faisant de l’enquête initiale une danse fantastique, fantasmagorique et enivrante.


Chloé Verdon, 2e année Éd.-Lib.

 

 

MURAKAMI Haruki sur LITTEXPRESS

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Article de Mélanie sur Sommeil.

 

 

 

 

 

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 Article d'E.M. sur Chroniques de l'oiseau à ressort.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Saules aveugles, femme endormie, article de Claire.

 

 

 

 

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Les amants du spoutnik
, article de Julie






L'éléphant s'évapore
: articles de Noémie et de Samantha







Le Passage de la nuit
:
articles d' Anaïs,  Anne-Sophie, Marlène, Chloé, E. M., Virginie.








Kafka sur le rivage
:
articles de Marion, Anthony, P.







La Course au mouton sauvage
: articles de Laura, J., et B.

 

 

 

 

 

 


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30 avril 2011 6 30 /04 /avril /2011 07:00

Jean-Claude-Izzo-Chourmo.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jean-Claude IZZO
Chourmo
Gallimard, 1996
Folio, 2001

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jean-Claude Izzo, écrivain marseillais d’origine italienne, est l’auteur de La trilogie Fabio Montale qui a marqué l’histoire du roman policier français dans les années 1990. Sa carrière d’écrivain fut dense mais de courte durée puisqu’il est décédé en l’an 2000. Chourmo est le deuxième tome de sa célèbre trilogie marseillaise publié en 1996 et qui sera le plus long roman de l’auteur.

 

Chourmo

Dans ce deuxième tome de la trilogie Fabio Montale, on retrouve la ville de Marseille qui fait office de décor et quelques uns des personnages du premier tome Total Khéops, notamment les proches de Fabio Montale. En revanche, il n’y pas de véritable enquête policière menée par le héros puisqu’il démissionne à la fin du premier tome.

 

Résumé

Fabio reçoit la visite de sa cousine Gélou, inquiète de la disparition de son fils Guitou, parti rejoindre sa petite amie Naïma à Marseille. En commençant les recherches chez Naïma, Fabio devient témoin du meurtre de son ancien ami Serge, éducateur dans les banlieues. Il se retrouve alors au contact de ses anciens collègues policiers et en profitera pour glaner des informations et être aidé tout au long de son enquête privée. Apprenant la mort de Guitou dans le journal, il commence deux enquêtes parallèles pour comprendre le meurtre de Guitou et de son ami Serge. De fil en aiguille, il s’enfonce dans le milieu de la mafia et de l’islamisme pour y découvrir un lien entre ces deux meurtres. Une fois les coupables du premier meurtre découverts, Fabio n’a plus qu’une idée en tête : venger la mort injuste du fils de sa cousine.

 

Un roman noir classique

Fabio est un enquêteur qui, comme beaucoup de héros de polars, aime l’alcool, les femmes qu’il ne sait pas garder et la solitude. Ayant démissionné, il enquête comme un privé au milieu de la violence des armes à feu notamment. C’est plus qu’un roman policier, l’auteur utilisant son héros pour dénoncer tous les problèmes sociaux qui touchent Marseille comme il le fait déjà dans  Total Khéops.

 

Explication du titre

Le terme chourmo, en provençal, désigne à l’origine les rameurs des galères propres au port de Marseille. Le sens du mot galère ayant dévié, le chourmo désigne aujourd’hui l’esprit des jeunes de Marseille qui veulent s’entraider pour s’en sortir : « L’essentiel [du chourmo], c’était que les gens se rencontrent. Se   ‘mêlent’, comme on dit à Marseille. Des affaires des autres, et vice versa. Il y avait un esprit chourmo. On n’était plus d’un quartier, d’une cité. On était chourmo. Dans la même galère, à ramer ! Pour s’en sortir. Ensemble. » Chourmo est donc un titre pertinent car le roman tourne beaucoup autour des jeunes de Marseille, qu’ils soient des beaux quartiers ou de la banlieue, qui ont tous leurs problèmes : drogue, prison, islamisme, racisme, mafia…

 

Thèmes récurrents

La misère sociale est tout particulièrement présente dans Chourmo avec les banlieues des quartiers nord où Fabio rencontre des familles immigrées qui font face à la déception du chômage et où les jeunes s’en sortent comme ils peuvent : à l’école ou dans le sport pour les plus chanceux, dans la drogue, la délinquance ou l’islamisme pour les autres. Auteur engagé, Jean-Claude Izzo ne supporte pas, comme son personnage, l’injustice et l’inégalité. Et il le fait savoir dans ce deuxième tome comme dans toute la trilogie. Mais par-dessus tout, il ne supporte pas le racisme et donne ce trait de caractère à son personnage :

« La seule chose que je ne pouvais tolérer, c’était le racisme. J’avais vécu mon enfance dans cette souffrance de mon père. De ne pas avoir été considéré comme un être humain, mais comme un chien. Un chien des quais. Et ce n’était qu’un Italien ! »

Le racisme est très présent dans ce tome et, que ce soit de la part de sa propre cousine italienne ou d’un gitan, il vise toujours les arabes. Mais le comble est atteint quand il apprend qu’un jeune arabe islamiste est partisan du front national. Enfin, la mafia est le dernier thème de prédilection de l’auteur. Dans ce tome le lien avec la mafia est indirect puisqu’il s’agit d’un homme qui, pour s’enrichir au plus vite, conclut des arrangements avec la mafia. Cet homme n’est donc pas directement un mafieux, un homme dangereux. Mais bien évidemment, avec la Camorra napolitaine, lorsque des accords même économiques ne sont pas respectés, cela finit dans un bain de sang.

 

Le passé du héros

Dans ce deuxième volet, Fabio Montale ressasse énormément son passé. Notamment en se retrouvant à nouveau face à la mort de ses proches comme il l’a vécu avec Manu, Ugo et Leila dans Total Khéops. Il se souvient également de sa jeunesse avec le retour de se cousine Gélou qu’il aimait étant adolescent. Il se remémore ses bons souvenirs avec elle ainsi que sa période de délinquance avec Ugo et Manu. Il se retrouve à faire face à son passé et ses regrets mais ses souvenirs ressemblent plutôt à de la nostalgie et restent positifs dans ce tome. Ici, son passé tient une place importante et lui permet de comprendre les jeunes d’aujourd’hui. Il a d’ailleurs une grande capacité de compréhension en sachant que ces jeunes font face à « trop de merde dans ce monde ».

 

La ville

Marseille est présente dans ce tome comme dans toute la trilogie. Au fil de son enquête, Fabio traverse de nombreux lieux et places précises qui le ramènent à son passé et qu’il connaît suffisamment bien pour lui permettre de se sortir du danger. La ville est vraiment la trame de fond et l’histoire ne pourrait exister sans. C’est d’ailleurs un roman avec des caractéristiques qui n’autorisent aucun autre lieu. La présence de la mafia, les banlieues aux immigrés venus de tous pays, la mer et les massifs, la cuisine provençale… Marseille devient alors comme un personnage de l’histoire. Sa réalité est précisée dans les notes de l’auteur au début de chaque tome, particulièrement dans Chourmo : « Cela dit, Marseille, elle, est bien réelle. »


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La trilogie Fabio Montale

Après  Total Khéops et Chourmo, Solea complètera la trilogie en 1998.

Éléments autobiographiques

Dans cette trilogie, Jean-Claude Izzo donne certaines de ses caractéristiques personnelles à son personnage. En effet, tout comme son créateur, Fabio Montale est d’origine italienne, a toujours vécu à Marseille et apprécie la bonne cuisine, le whisky et le jazz. Ils se passionnent aussi tous deux pour la poésie : l’auteur n’hésite pas, à travers son personnage, à citer des poètes qui lui tiennent à cœur (Rimbaud, Louis Brauquier, Saint John Perse). Son écriture peut paraître simple, avec un vocabulaire issu du provençal et du langage de banlieue, mais ses phrases courtes sont plutôt le reflet de la poésie qu’Izzo apprécie et a lui-même beaucoup écrite. On peut même penser que ses phrases sonnent comme des proverbes. La solitude est un autre point commun qui unit l’auteur, divorcé, et le personnage qui n’arrive pas à garder de femmes près de lui. Mais cette solitude ne s’arrête pas à la présence des femmes, c’est une solitude intérieure, plus profonde, dont l’auteur a besoin pour écrire et que le personnage a l’impression de vivre en permanence.

 

Construction de la trilogie

Chaque tome de La trilogie Fabio Montale est construit sur le même modèle qui consiste en notes, prologues, chapitres et épilogues. Dans les notes de l’auteur présentes au début de chaque tome, Jean-Claude Izzo aime à rappeler que ce tome est un roman, une histoire inventée. Mais on trouve un ancrage réaliste dans son œuvre puisqu’il s’inspire de faits réels relatés dans les médias et qui l’ont marqué. Il dédie même Chourmo  « À la mémoire d’Ibrahim Ali, abattu le 24 février 1995 dans les quartiers nord de Marseille, par des colleurs d’affiches du Front national. » Débutant par un prologue, les trois tomes livrent le point de vue du personnage qui est tué ou menacé, alors que le reste des romans est écrit à la première personne sous les yeux de Fabio Montale. Ces prologues nous donnent donc l’impression de savoir quelque chose de plus que le héros mais finalement ce n’est pas vraiment le cas. Ces personnages permettent aussi d’obtenir un nouveau regard sur la ville de Marseille mais qui n’est jamais très éloigné de celui de Fabio puisque chacun de ses personnages est attaché à cette ville, malgré les dangers qu’elle représente. La suite des romans est divisée en chapitres dont les titres commencent tous par « où » à l’image de proverbes, de leçons voire d’avertissements. Par exemple, dans Chourmo : « Où quand on parle, on en dit toujours trop ». Enfin, les épilogues donnent un aperçu de ce que va devenir Fabio par la suite. Pour Solea, tome final de la trilogie, on ne trouve pas cet épilogue car le dernier chapitre se conclut sur la mort du personnage.

 

Évolution de Fabio Montale

Le personnage principal vit comme une descente aux enfers au fur et à mesure de la trilogie. Dans Total Khéops, c’est un policier qui conserve encore l’espoir d’aider les jeunes de banlieue notamment. Il n’a perdu que peu de proches : ses anciens amis Ugo et Manu ainsi que Leïla. Mais ces premiers décès commencent à le torturer, il a beaucoup de regrets et finit par démissionner, n’ayant plus confiance en la police et ses manières trop radicales. Dans Chourmo, Fabio perd trois autres proches qui faisaient là aussi plutôt partie de son passé. Il voit de plus en plus le mauvais côté du monde, ce qu’il appelle « la merde ». Il est choqué de voir que le racisme est omniprésent chez n’importe qui, même chez ses proches.

Il voit également la violence qui règne dans la ville et qui le dégoûte de plus en plus, alors qu’on pourrait penser qu’il est habitué à voir tant d’atrocités. On ressent quand même une proximité, une compréhension des jeunes et voir la jeunesse pourrait lui rendre un peu l’espoir. Mais finalement le héros est même prêt à tuer pour venger une injustice, ce qui est une étape importante dans sa vie. Enfin, dans Solea, Fabio Montale dit dès la première phrase : « La vie puait la mort. » Une expression qui se retrouve tout au long de ce dernier tome. Ici, plus aucun doute, même s’il trouve encore du plaisir dans les petites choses de la vie, il n’a plus de grands espoirs. Du début à la fin, il perd progressivement les personnes qui lui sont les chères puisqu’il se retrouve cette fois-ci directement lié à la Mafia, la vraie Mafia sur laquelle son amie journaliste a enquêté. Son but sera de protéger les survivants mais seul un couple de vieux amis, qu’il considère comme ses parents, restera en vie et lui-même mourra. Cette fin est assez pertinente car le roman se veut ancré dans la réalité et il est en effet très difficile d’échapper à la Mafia. De plus, on comprend que le personnage principal attendait cette mort comme une délivrance, il la demande même dans un dernier délire pendant qu’il agonise.

 

La trilogie Fabio Montale est un incontournable parmi les romans noirs français. Elle offre une vision très juste de la ville de Marseille dans les années 1990 et son côté social peut être élargi à la France entière. Les enquêtes permettent d’entrer au cœur de la ville, au sein de l’action, mais ne sont pas tellement primordiales. En effet, on peut être déçu de la facilité de résolution de ces enquêtes où tous les éléments, à première vue bien distincts, finissent par se relier tous ensemble.
 

Soizic, 1ère année Éd.-Lib.

 

 


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29 avril 2011 5 29 /04 /avril /2011 07:00

Jean Claude Izzo Total Kheops









 

 

 

Jean-Claude IZZO
Total Khéops
Gallimard, Série noire, 1995
Folio Policier 2001





 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Total Khéops est le premier livre de la Trilogie marseillaise, publié en 1995. Il a reçu un très bon accueil parmi les lecteurs de romans policiers, à Marseille bien sûr mais également dans la France entière. Il a ainsi reçu l'année de sa publication un prix, le Trophée 813. L'auteur, Jean-Claude Izzo (1945-2000) est marseillais. Son père est un immigré italien et sa mère, née rue des Pistoles à Marseille, est fille d'immigré espagnol. Cette rue est très importante dans Total Khéops car c'est l'une des rues où le personnage principal errait avec ses amis étant enfant. Elle est nommée dès la deuxième phrase du livre. Izzo travailla dans beaucoup de domaines. Il a tour à tour été libraire, bibliothécaire, journaliste. Il a aussi été actif dans la vie politique de Marseille. Outre la Trilogie marseillaise, il publia des poèmes (Poèmes à haute voix, 1970) et d'autres romans, dont le dernier datant de 1999 se nomme Le soleil des mourants et a également pour thème Marseille.


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L'intrigue du livre se déroule donc à Marseille. Fabio Montale, policier de banlieue et fils d'immigrés italiens, voit ses deux amis d'enfance se faire tuer. Le premier, Manu, s'est fait assassiner pour une raison inconnue. Le deuxième, Ugo, revenu à Marseille pour venger son ami se fait tuer par la police, après avoir abattu l'homme qu'il pense responsable du meurtre de son ami. Peu après, une jeune femme maghrébine amie de Fabio se fait violer et assassiner. Fabio va donc mener son enquête.

Donc dans le livre, on cherche les réponses à trois questions :

Pourquoi a-t-on tué Manu ?

Qui sont les meurtriers de Leïla ?

Dans quel intérêt a-t-on fait croire à Ugo que Batisti, ancien de la mafia marseillaise, avait tué Manu alors qu'il n'est pas le vrai meurtrier ?

Le livre est divisé en quinze chapitres, plus un prologue et un épilogue. Dans le prologue, le texte est à la troisième personne : on suit Ugo revenant à Marseille vingt ans après pour venger Manu, et on assiste à sa mort. Dans les autres chapitres et l'épilogue, on est dans la tête du personnage principal Fabio Montale, le policier. Le texte est à la première personne.

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L'Estaque

 

 

Les personnages

Le personnage principal est Fabio Montale. Il est né au Panier (2e arrondissement de Marseille) mais il n'y a pas grandi, et il vit actuellement à l'Estaque. Il doit avoir environ 45 ans. On sait de lui qu'il aime profondément Marseille, sa région et ses paysages, tout comme l'auteur. Il aime marcher dans les collines, et il apprécie surtout le silence. Ainsi, il aime aussi pêcher car sa barque est son lieu de refuge où il n' emmène personne. C'est un lieu où il peut être seul, dans le calme, et où il peut réfléchir. Dans le récit, il va au bord de la mer ou bien pêcher à chaque fois que la tristesse le gagne.

Il parle peu, il aime que les personnes avec qui il discute aillent droit au but. Il déteste les tièdes, les mous.

C'est un policier de banlieue. Il a conscience qu'il n'a aucune chance de monter socialement, sa carrière est au point mort. Il n'était pas destiné à ce métier. Lorsqu'il avait 20 ans, il braquait les petits magasins avec Manu et Ugo pour avoir de l'argent rapidement. Mais un soir où ils braquent une pharmacie, le coup de feu part, et le pharmacien s'écroule. Fabio est rongé par le remords, et jure que si l'homme s'en sort, il se fera curé, et que s'il ne s'en sort pas, il se fera flic.

Or « le type n'était ni mort ni vivant, mais paralysé à vie. » Il s'engagea donc pendant trois ans dans la Coloniale (infanterie de marine), et devint finalement policier.

Il ne se sent appartenir à aucun groupe ou clan de Marseille. Il a juste le sentiment d'être au service de la justice.

Il a un problème avec les femmes, ou surtout avec les sentiments.. Il les séduit, mais n'arrive pas à avoir une relation de longue durée avec elle, car il a un caractère fort et leur trouve toujours un défaut. Il a quatre femmes importantes dans sa vie, dans « son jeu »: Leila, Lole, Marie-Lou et Babette. 

« Quatre dames. Babette pour l'amitié trouvée. Leila comme un rendez-vous manqué. Marie-Lou par une parole donnée. Lole perdue et attendue. Trèfle, pique, carreau, coeur. »


Leila est une jeune femme maghrébine. Elle a environ vingt ans, peut-être un peu plus. Elle est brillante, elle fait des études de lettres. Bien qu'elle soit plus jeune que Fabio, elle l'aime et trouve que c'est un homme bien et bon. Fabio, bien qu'il soit attiré par elle, la considérera toujours comme une amie et n'entamera jamais de relation amoureuse avec elle, bien qu'il le regrette maintenant. Leila se fera violer et assassiner. Fabio et l'un de ses collèques mèneront l'enquête.

Lole est une femme qu'il a rencontrée avec ses deux amis lorsqu'ils étaient enfants. C'est cette femme qui est le point névralgique de la relation entre Fabio, Manu et Ugo car ils l'ont aimé tous les trois.Ils la surnommaient Lole la Gitane. Manu a vécu avec elle jusqu'à ce qu'ils meurent. De son côté, Fabio aimerait la retrouver, prendre un nouveau départ avec elle.

Marie-Lou est une prostituée que Fabio allait voir de temps à autre pour ses services, mais elle est devenue plus qu'une simple prostituée. Une amitié s'est crée entre eux, et même plus car elle aime Fabio. Cependant, Fabio ne franchira pas le pas, sûrement à cause du souvenir de Lole.

Babette est une journaliste indépendante qui a rencontré Fabio il y a 25 ans. Ils ont eu des relations sexuelles par périodes, mais sont maintenant de simples amis.

Fabio dit de Marie-Lou, Honorine et Babette qu'il est « dommage qu'à elles trois, elles ne fassent pas une femme unique. »

 


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Le panier


     
Le lieu

Marseille prend une place très importante dans le livre. On peut avoir l'impression que l'intrigue policière dans Total Khéops est juste un prétexte pour parler de la ville de Marseille et de ses habitants, et leur rendre hommage.

Le quartier d'origine de Fabio se nomme Le Panier et se trouve près du vieimage_5_pistoles.jpgux port, dans le deuxième arrondissement de Marseille. Les rues de ce quartier lui sont familières, comme la rue des Pistoles, la rue du Petit Puits, la rue Baussenque ou la rue de la Charité. C'est un quartier populaire. Les rues sont étroites, les façades colorées rappellent l'Italie, pays d'origine de Fabio et de Izzo.

Ugo, l'un des amis de Fabio, décrit son quartier comme « le quartier des marins, des putes. Le chancre de la ville. Le grand lupanar. »

On sent un grand amour de l'auteur pour Marseille et pour la campagne aux alentours. Le personnage principal aime cette ville. Il connaît tous les dédales de la ville, évoque avec une très grande précision les lieux, les rues. On sait exactement où l'on se trouve à chaque moment.

Marseille est considérée comme une ville où il faut se battre pour survivre et comme une terre d'exil. On sent un profond engagement de la part de l'auteur pour les immigrés et leurs enfants, qu'ils soient maghrébins, italiens, noirs, gitans, espagnols, juifs, etc. Izzo est un auteur engagé, où il aborde donc le problème du racisme, de l'immigration, et de la politique de la ville envers ces personnes.

 
Le problème des mafias

Un des thèmes omniprésents dans le livre est celui des mafias. On peut en distinguer deux principales.

On a tout d'abord Le Milieu, synonyme de la mafia marseillaise, qui est affaiblie au moment où se passe l'histoire.

C'est plutôt la Camorra napolitaine qui a maintenant la main sur Marseille. La ville est une grande plaque tournante concernant le trafic d'héroïne et de cocaïne. Fabio en tant que policier essaie de lutter contre ces trafics. Quelque quatorze milliards de $ sont en jeu chaque année avec ce trafic. Deux clans de cette même mafia se disputent Marseille et l'argent : la Nouvelle camorra, et la Nouvelle Famille.

Fabio va se retrouver en plein milieu de cette bataille, de ces règlements de comptes entre ces deux clans, plus la police qui se rajoute à cela. D'où le titre du livre, Total Khéops, qui signifie bordel généralisé. On assiste à une lutte de pouvoir entre la mafia et la police. Dans cet univers, l'argent est roi. Beaucoup meurent, mais ce n'est qu'un détail.

Ce roman policier n'est pas plus flatteur pour la police que pour la mafia. Izzo donne ici un aperçu de la vie dure et sans merci pour les gens des quartiers populaires, pour les immigrés, pour les gens voulant rester intègres.

C'est un roman qui sonne juste, et qui rend aussi un hommage à la ville de Marseille. L’évocation des paysages, de la gastronomie méditerranéenne, les rencontres avec des personnages simples et authentiques comme la vieille voisine de Fabio, Honorine, adoucit la réalité, la dureté de la vie envers, entre autres, Fabio, qui voit mourir autour de lui beaucoup de gens qu'il aimait.


A.G., Éd.-Lib.1

 


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28 avril 2011 4 28 /04 /avril /2011 07:00

Thomas-Kelly-Rackets.gif



 

 

 

 

 

 

 

Thomas KELLY
Rackets
traduit par
Danièle et Pierre Bondil
Rivages/Noir, 2001       

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans ce livre que l’on peut rattacher au polar américain, l’intrigue porte essentiellement sur les élections qui vont avoir lieu afin de désigner le nouveau maire de New York. On est tout de suite plongé dans l’ambiance tendue du monde politique où il y a beaucoup de concurrence. Les élections opposent Mike, qui représente le monde des ouvriers, et O’Keefe,  qui représente le syndicat des camionneurs, exploite les travailleurs et qui a de lourdes affaires avec la mafia étant donné que l’histoire se passe dans un monde de forte corruption économique (par conséquent, on peut supposer que le titre de l’œuvre, « Rackets », fait clairement référence à la corruption omniprésente et également à la violence). Le fils de Mike, Jimmy, participe à la campagne électorale de son père.

Lors d’une réunion où la présence des médias est importante, Jimmy ne peut s’empêcher de frapper l’opposant politique de son père et perd son travail à cause de cette altercation. Ce changement de situation va complètement modifier le quotidien de Jimmy qui va alors reprendre le travail sur les chantiers parmi les ouvriers, pour la plupart d’origine irlandaise, tout comme lui. Ils sont appelés les « Irlandais de la ville de New York ». Les autres personnages principaux sont Liam, le meilleur ami de Jimmy, qui travaille également dans le bâtiment et réintègre Jimmy à son ancien poste, et Tara, l’ancienne petite amie de Jimmy qui va le redevenir au fur et à mesure de l’histoire et qui est policière. L’altercation très médiatisée de Jimmy marque un tournant dans l’histoire et lance le début d’une lutte acharnée entre les deux partis pour accéder au pouvoir à tout prix, même par des moyens illégaux (corruption, meurtre, trafic d’armes illégales, agressions…) ; l’atmosphère est dure et oppressante. Pour cette raison, on peut considérer ce récit comme un roman noir  L’intrigue est bien présente, et le suspense également car certains personnages vont être soumis à un chantage menaçant leur vie ou leur carrière professionnelle, par exemple.  Le père de Jimmy, Mike, trouvera la mort pour avoir défendu ses idéaux politiques, et Jimmy prendra sa place de candidat au poste de maire, pour rétablir l’honneur perdu de son père, achevé par la mafia. La vie des personnages est sans cesse en jeu et tient le lecteur en haleine jusqu’à la fin. Une menace plane tout au long du livre car nous savons que les personnages ne peuvent jamais être en sécurité et vivent constamment dans la peur de se faire tuer par l’adversaire.

 Les thèmes abordés sont très divers et font donc la principale richesse du livre de Thomas Kelly.

Premièrement, la culture irlandaise est fortement illustrée ici ainsi que le mode de vie des immigrés irlandais. À un moment, est évoquée la grande famine qui a eu lieu en Irlande. Il y a également des scènes récurrentes de retrouvailles entre amis dans les bars fréquentés par les Irlandais. Presque à chaque début de chapitre, les personnages sont au bar, ou en train de consommer de l’alcool à leur domicile. «  Ils firent un tour chez Johnny Mac pour vider un verre », p. 310. « Il se rendit tout droit au bar avec la ferme intention de boire suffisamment de whiskey pour y noyer un buffle », p. 346. « Tara termina son service et déclina l’invitation à aller boire un verre avec eux »,  p. 351. « Il s’assit et dégusta deux bières coup sur coup comme s’il s’agissait des dernières qu’il était possible de se procurer en ville, savourant chaque gorgée », p. 432.

On retrouve également les traditions de la culture irlandaise avec l’évocation de la Saint Patrick, qui est un jour tout spécialement détaillé dans le livre, puis l’importance de la religion, p. 227 : « Elle avait prévu de se rendre à l’Église du Bon Pasteur afin d’y allumer plusieurs cierges ». L’église apparaît ici comme un lieu de détente. En même temps, la religion est remise en cause à la page 427 : « S’il y a un Dieu et qu’il n’a rien fait pour empêcher pareille horreur d’arriver, à quoi sert-il ? ». On peut songer que l’opinion de Thomas Kelly apparaît ici à travers la réplique du personnage de Jimmy.

Outre la culture irlandaise, l’auteur insiste aussi beaucoup sur le côté américain de l’œuvre et met en avant les différents journaux lus par les Américains. Dans chaque chapitre, il est donc au moins une fois question d’un journal, élément qui paraît banal. Ainsi, le Post, le News, le Times, le Daily News apparaissent régulièrement au cours de la lecture. Nous pouvons supposer que si l’auteur a fait le choix de faire apparaître régulièrement ces titres, c’est pour souligner l’importance de l’information dans le domaine politique mais aussi dans la culture américaine. L’auteur a énormément recours à des références historiques concernant les États-Unis, en particulier la politique puisqu’il fait référence aux mandats du président Nixon ou de Carter. Le livre prend alors une dimension très instructive.

De plus, plusieurs passages du livre se déroulent dans la circulation new-yorkaise et l’auteur fait une description très détaillée de la ville et de ses environs géographiques : la question de l’urbanisme est bien là. Le lecteur est spectateur de l’agitation de la ville, de son architecture. Ce qui est original, c’est que nous découvrons la ville du point de vue des différents personnages pendant qu’ils sont au volant dans New York. Par conséquent, la description devient divertissante, contrairement aux descriptions longues et traditionnelles de certains romans.

« Il marqua l’arrêt à l’angle de la 57e Rue et de la Huitième Avenue. Un homme monté sur patins à roulettes passa devant lui, vêtu seulement d’un short moulant avec des rayures de tigre. Deux femmes âgées, peinant sous l’effort, tiraient des carrioles à l’ancienne chargées d’articles d’épicerie. Le feu changea et il fonça vers le West Side Highway, dépassant des immeubles réhabilités sous forme d’appartement exigus à loyer élevé. »

Parmi les endroits décrits, on relève Inwood, Long Island, Staten Island, Broadway, Manhattan, Washington Heights…

Les thèmes de la pauvreté, du chômage et de l’argent sont largement traités. Le but ultime des personnages est en réalité d’accéder à la richesse « Et de l’argent. De l’argent encore et toujours. », p. 276. De plus, l'épigraphe, « Chaque homme a son prix ; le vôtre, c’est combien ? », installe cette thématique.

On trouvera le thème du deuil avec la mort du père de Jimmy, le thème de l’amitié puisque les personnages se fréquentent depuis leur enfance dans la ville d’Inwood.

Le thème de la vengeance est traité à la page 391 :

« Il était hanté par un sentiment d’impatience nerveuse, l’impression lancinante qu’il lui fallait venger son père, qu’il fallait d’une manière ou d’une autre faire payer Keefe pour la mort de son père. »

Le thème du melting-pot américain est aussi intéressant et dévoile une population contrastée où les  Italiens sont surnommés « mafiosos » ou « pseudo-ritals », les Dominicains « nègres » ou « métèques » et les Hispaniques « latinos ». Thomas Kelly a choisi d’accentuer les différences d’origines entre les individus en faisant une description des gens dans le métro essentiellement.

Thomas Kelly possède une écriture fluide, agréable à lire, même lorsqu’il aborde le sujet complexe des syndicats. Il y a beaucoup de descriptions psychologiques dont on ne se lasse pas. Le seul inconvénient est que l’œuvre est tout de même répétitive. Par contre, elle a l’avantage de dresser un portrait complet de la ville de New York et son organisation à cette époque, avec à chaque fois, différents points de vue selon les personnages. Nous sommes complices des événements et témoins des moindres intentions des personnages.



Camille, 1ère année BIB

 

 

Thomas KELLY sur LITTEXPRESS


 

kelly batisseurs empire

 

 

 

 

article de Marie-Cécile  et Charlotte  sur Les Bâtisseurs de l'Empire

 

 

 

 

 

 

 


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  fiches de Manon et de Steffi  sur Le Ventre de New York

 

 

 

 

 

 

 

 


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27 avril 2011 3 27 /04 /avril /2011 13:00

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UEDA Akinari
Contes de pluie et de lune
Traduction de René Sieffert
Connaissance de l’Orient
Gallimard/Unesco


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Petit mot sur l’édition

« Connaissance de l’Orient » est une collection de Gallimard consacrée, comme son nom l’indique, aux textes de l’Orient, dont une des sous-séries est consacrée au Japon. Ce recueil se trouve aussi dans la collection « L’imaginaire » du même éditeur qui propose des rééditions de textes oubliés, marginaux, expérimentaux ou passés de mode après un succès antérieur.



UEDA AKinari (1734-1809)

Akinari se fait adopter par un marchand qui lui donnera le nom de famille Ueda. Le jeune Akinari attrape la variole à 4 ans, il survit mais avec des séquelles dont plusieurs doigts paralysés ce fait douter qu’il puisse un jour tenir un pinceau. On peut dire que l’écriture a été le but de sa vie même si celle-ci ne lui a pas permis de terminer sa vie dans la prospérité.

Akinari appartient au siècle d’Edo (1750-1850). Il débute en 1776 en publiant deux recueils du genre des « récits du monde flottant » qui rappellent le caractère éphémère des choses. Cette tendance artistique se retrouve dans l’Ukiyo-e qui sera source de nombreuses estampes et de haikus.

En 1768, le genre littéraire Yomihon naît avec Akinari (de brefs contes fantastiques). Au Japon, les contes fantastiques sont un domaine populaire du folklore et de la littérature.



Le livre

La préface donne plusieurs interprétations à ce titre : Contes de pluie et de lune.

Selon la première, ce titre viendrait de l’aspect du temps après la pluie, la lune étant à demi cachée par la brume ; temps idéal pour les apparitions. La seconde soutient que la lune des pluies correspondrait à la cinquième lune du calendrier ancien, époque des moussons, une période de l’année également privilégiée pour les apparitions. Ces diverses interprétations permettent d’avoir un certain recul par rapport à la traduction et n’excluent aucun des sens qu’on pourrait donner au titre.


Contes de pluie et de lune est un recueil de neuf contes plus ou moins longs prenant comme source d’inspiration des contes chinois, des légendes japonaises et des anecdotes personnelles. L’auteur adapte des contes chinois à la culture japonaise ce qui entre dans un travail de réécriture ; on peut donc croire que ces histoires sont d’origine japonaise. Il a passé huit ans à parfaire son œuvre, preuve de son perfectionnisme littéraire.



L’atmosphère

Dans chaque conte, le protagoniste est témoin d’une apparition du monde des esprits ; cependant, la répétition de ce schéma ne semble pas rébarbative au lecteur. En effet, chaque histoire a une atmosphère propre avec des fantômes et des situations différents.


Il y a une ambiguïté : l’apparition des esprits semble normale (ou possible, du moins) mais est quand même considérée comme insolite par ceux qui les vivent. Cette surprise se fait voir au moment même de l’apparition ou après, une fois qu’ils ont réalisé ce qui leur était arrivé.

Cependant, si les protagonistes acceptent ce qui leur arrive, ces apparitions inspirent tout de même une crainte par respect et/ou par peur car, c’est certes un monde parallèle mais inconnu. Les esprits peuvent être bons comme ils peuvent être mauvais ou encore absolument neutres. On ne sait jamais quand ils vont apparaître car cela relève de leur bon vouloir. Parfois, on ne réalise que c’étaient des esprits qu’au moment où ils disparaissent car leur disparition est justement révélatrice de leur non-appartenance au genre humain et de leur nécessité de retourner d’où ils viennent.



Focus sur trois contes

« Rendez-vous aux chrysanthèmes » (conte chinois)

C’est l’histoire de deux hommes liés d’amitié. Ils se donnent rendez-vous chez l’un des deux. Le jour tant attendu, le premier homme, se voyant dans l’impossibilité de se rendre chez l’autre, met fin à ses jours pour rejoindre son ami sous forme d’esprit. Le fantôme se rend donc sur le lieu du rendez-vous afin d’honorer sa promesse, de s’excuser et de dire adieu dans les règles.

Ce conte m’a beaucoup touchée dans sa démonstration de loyauté extrême.



« Chaudron de Kibitsu » (légende japonaise)

Un homme marié, las de son épouse, la trompe. Celle-ci décède peu après avoir lutté en vain pour retrouver l’amour de son conjoint. Un fois morte, l’épouse trahie tue la maîtresse de son époux. Elle hante et maudit ensuite son mari désespéré pour l’emmener dans la mort avec elle.

Ce conte est fort en émotion en raison de son style qui nous entraîne totalement dans l’angoisse de la malédiction du mari. La tension est vive jusqu’à la dernière phrase du conte.



« Controverse sur la misère et la fortune » (anecdote)

Un homme fortuné est réveillé par un esprit. C’est l’esprit de l’or qui désire avoir une discussion sérieuse et argumentée avec lui dans un but essentiellement intellectuel. S’engage alors une conversation sur la misère et la fortune : quel pouvoir ? Quel usage de l’argent ?

Ce conte soulève un vrai débat peut-être intemporel, en tout cas toujours d’actualité dans les sociétés contemporaines.



L’écriture

Ueda Akinari écrit à la troisième personne mais ne joue pas sur les effets d’oralité que l’on peut parfois trouver dans les contes. Il nous tient aussi dans une certaine dynamique avec des traits d’humour bien placés. Il m’est difficile de parler précisément du style pour deux raisons principales : il fait apparemment référence à de nombreux classiques de la littérature japonaise que je n’ai pas lus. Je ne peux donc pas faire les liens adéquats avec ceux-ci. Il me semble que je ne peux donc pas apprécier cette œuvre à sa juste valeur. La deuxième raison est la traduction effectuée d’une langue japonaise du XVIIIe siècle à un français relativement moderne. Le traducteur lui-même parle de la difficulté de retranscrire des subtilités de la langue qui sont parfois sacrifiées. On peut dire toutefois que c’est un modèle du Yomihon.


Le film

Les Contes de la lune vague après la pluie, de Kenji Mizoguchi

Ce film est une adaptation de deux contes du recueil : « La maison dans les roseaux » et « l’impure passion d’un serpent ». Ces contes s’entremêlent dans un scénario dans lequel on tente parfois de deviner laquelle des deux histoires est prédominante selon les scènes.

A l’époque de la réalisation, on ne disposait pas d’effets spéciaux spectaculaires, mais le jeu des acteurs, l’habilité de l’utilisation de la lumière et la musique nous entraînent dans une atmosphère proche de celle du livre et des légendes japonaises. Ce film nous fait bien ressentir l’impermanence des choses qui entre bien dans les récits du monde flottant.

Ce film reçut le lion d’argent au festival de Venise en 1953.



Marina, 2e année Bib.-Méd.

 

 

UEDA Akinari sur LITTEXPRESS


Ueda Akinari Contes de pluie et de lune-copie-1

 

 

 

 

 Article de Laureline sur Contes de pluie et de lune.

 

 

 

 

 

 


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26 avril 2011 2 26 /04 /avril /2011 07:00

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samedi 30 avril 2011

14H30

 

 

en présence de Gérard Berréby, écrivain, fondateur et directeur des éditions Allia.  Il présentera la maison d’édition et la collection musique.

Seront également présents Eric Chauvier et Bruce Bégout,  auteurs de plusieurs ouvrages chez Allia.
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Bruce Bégout est l’auteur du roman Le ParK, 2010.
Eric Chauvier vient de publier Contre Télérama en réaction à un article consacré à la laideur des zones périurbaines (Télérama n° 3135, 13/02/10).


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Rencontres animées par Rodolphe Urbs (Librairie La Mauvaise Réputation).

Pour prolonger la présentation de la collection musique : projection du documentaire de Don Letts,  Punk attitude (2006, 88 min.).

 

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Bibliothèque Mériadeck - grand auditorium
85, cours du maréchal Juin
05 56 10 30 00 - Bordeaux.fr

 


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25 avril 2011 1 25 /04 /avril /2011 07:00

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Gilbert SORRENTINO
Petit Casino

Titre original : Little Casino

publié en 2002
traduit de l’américain

par Bernard Hoepffner
avec la collaboration

de Catherine Goffaux
  Actes Sud, 2006





 

 

 

 

 

 

 

 

Petit Casino est un livre à part, un livre atypique.

Il est classé dans la catégorie « romans », mais est-ce un roman ?

Sans histoire, sans chronologie, sans personnages aux contours bien définis ? Une sorte de « scrapbook », peut-être ?

Son auteur, Gilbert Sorrentino, est un auteur à part aussi.

Né à Brooklyn en 1929, il  y grandit et interrompt ses études de littérature anglaise pour  participer, pendant deux ans, à la guerre de Corée comme membre du corps médical de l’armée.  A son retour, il reprend, puis abandonne définitivement la faculté pour s’occuper de la famille qu’il vient de fonder. Il ne terminera donc jamais ses études universitaires, mais a étudié le grec et le latin et parle couramment plusieurs langues. Il commence à écrire « sérieusement » dit-il, en 1948, essentiellement des poèmes au début, à la manière de Walt Whitman.  Il publiera d’abord des recueils de poèmes (en 1960, 1964). Son premier « roman » sera publié en 1966. Petit Casino en 2002. Après avoir fondé un magazine littéraire, Neon, et travaillé chez Grove Press où il exerce des talents d’éditeur et de critique littéraire, il commence à enseigner en 1960 dans divers établissements. Il sera nommé professeur de littérature à l’université de Stanford en 1982 où il enseignera jusqu’en 1999.

 

Sorrentino est un romancier avant-gardiste américain du XXe siècle très influencé par les modernes irlandais Samuel Beckett et James Joyce. Il est considéré comme une figure centrale dans le développement de la fiction expérimentale.

 

Qu’en est-il de Petit Casino ?

Petit Casino n’est pas une histoire « réaliste », avec une intrigue bien ficelée, des personnages plausibles, un décor qui  peut nous « parler »…

C’est tout le contraire : Gilbert Sorrentino veut sans cesse nous faire sentir que sa création  est pure imagination. Plutôt que de vouloir nous plonger dans une histoire, il nous fait sentir, découvrir, l’auteur ÉCRIVANT.  Il ne se cache pas derrière ce qu’il écrit ; au contraire, il se dévoile comme « artisan de l’écriture », avec le papier, l’encre, la main, le cerveau qui cogite, ses commentaires, ses suggestions de variantes pour des noms propres, des noms de lieux, ses apartés dans le texte (« pas mal, non ?.... »)

Il ne joue pas au magicien. Écrire, c’est ça : c’est mettre du noir sur du blanc. Et il y a des tas de « possibles ». Il n’y a pas UNE écriture possible, il y en a une infinité. Et c’est un rude travail que d’écrire. « It’s like shovelling coal to write prose », dira-t-il, comme de pelleter du charbon, et il veut que le lecteur le sache, le voie « au charbon » justement, sculpter son texte.

 

La forme

Petit Casino est découpé en 52 chapitres, et chaque chapitre est divisé en deux. Sorrentino explique ce choix dans une interview : il a voulu faire correspondre le nombre de chapitres dans son livre au nombre de semaines dans l’année. C’est une méthode complètement artificielle, et il le revendique.

Les chapitres sont divisés en deux, donc. D’abord un court tableau, puis une marque de division, trois étoiles, et le chapitre continue avec une seconde voix qui commente directement ou indirectement ce qui précède.

Il décrit lui-même la façon dont lui est venue l’idée de cette organisation :

« Un jour, j’ai écrit un chapitre…c’était une vignette. C’était le travail d’un professionnel, ce qui n’était pas une mauvaise chose. Mais ca ne m’intéressait pas. Quelques jours plus tard…je me suis repenché dessus. Je n’étais pas enchanté. En dessous, j’ai tracé une ligne et j’ai écrit des commentaires futés comme « à quoi riment toutes ces foutaises ? », comme si une autre voix parlait de ce que j’avais écrit. Et alors que je faisais ça, j’ai pensé, je vais écrire le texte principal, puis j’écrirai un commentaire sur le texte principal, et j’utiliserai mes commentaires pour parler des textes précédents et des autres commentaires. Je pouvais ouvrir des tas de portes… »

Petit Casino  est une fiction hautement innovante.  Le roman est beaucoup plus centré sur le langage que sur la transmission d’informations car Sorrentino s’intéresse davantage à la forme du texte qu’à son contenu :  

« La forme ne détermine pas seulement le contenu, dit-il, elle l’invente. »

 

Il s’est beaucoup intéressé aux travaux de l’Oulipo, à ce que ses membres pensaient qu’on pouvait obtenir en s’imposant des contraintes structurelles.

Le trait le plus remarquable de son écriture est cette interrogation permanente du langage et de la composition. Il ne permet pas au lecteur d’oublier que ce qu’il dit, ce sont des contes, créés par lui et par le langage.

Petit Casino est une métafiction, c’est-à-dire une œuvre qui, « de manière consciente et systématique, s’interroge sur son statut en temps qu'objet, en soulevant des questions sur la relation entre fiction et réalité, et souvent ironie et introspection. Elle peut être comparée à la représentation théâtrale, qui ne fait pas oublier au public qu’il regarde une pièce ; la métafiction ne permet pas au lecteur d’oublier qu'il est en train de lire une œuvre de fiction. » (Wikipédia).

La métafiction est un des traits caractéristiques du postmodernisme, catégorie dans laquelle on a souvent rangé l’œuvre de Sorrentino.

En quoi consistent donc les commentaires de Sorrentino ?

Ils sont de plusieurs ordres :

Certains sont annoncés typographiquement, comme on l’a dit, par trois petites étoiles. L’auteur, ou une autre voix, commente la vignette qui précède. Cf. p. 94  :  « Que la femme étendue de tout son long sur le lit d’hôtel soit une blonde décolorée est, c’est vrai, plus ou moins un cliché, mais que peut-on y faire ? »

Mais Sorrentino commente aussi son propre commentaire, il reprend sa question au vol, toujours p. 94 : « Que peut-on y faire : … » et il cherche des « solutions » de manière caricaturale sous nos yeux amusés :

« …son visage est séduisant, bien que ses cheveux soient gris ; …son visage est séduisant, bien que ses cheveux aient besoin d’un shampoing », etc.

Il commente son style : « Au bout du compte – belle expression – il faut reconnaître que ... », etc., p.98

 

Il fait aussi des commentaires volontairement absurdes, décalés, comme par exemple après avoir évoqué un homme seul avec sa mère soûle dans une chambre d’hôtel où se trouve par hasard une maquette de clipper (p. 94) :

« On a énormément écrit sur les clippers, des informations dont aucune n’intéresse le moins du monde ce jeune homme. » ! Une pirouette pour s’extraire du drame ? À la manière de Pierre Desproges…

Parfois il livre simplement des phrases, des mots, pas toujours compréhensibles pour le lecteur « moyen »…. Ce sont quelquefois des références jetées sur le papier. Beaucoup de noms de lieux. Des souvenirs ? Des noms de personnages, réels ou imaginaires, ou de fiction comme p. 206 lorsqu’il évoque Getty McDowell, un personnage du Ulysse de Joyce.

Il faudrait de la culture, ou du temps pour savoir à qui ou quoi il fait référence ainsi. Encore un jeu avec le lecteur ?

Il lui arrive même de glisser des recettes, de cocktails, à la fin d’un chapitre (p.93). Il veut pouvoir tout se permettre.

Mais il intervient aussi ouvertement dans le « primary text », le texte de départ, en voix off en quelque sorte, comme p. 202 :

« Sa mère et son père sont avec lui, ainsi que deux adolescentes, Helen et Julia Carpenter. Elles ont de petits seins, qu’il observe en catimini aussi souvent que possible, le petit dégénéré. » !

Là, suinte, comme en de nombreux endroits dans Petit Casino, sa rancœur contre la religion qui instille dans les êtres un terrible  sentiment de culpabilité. Tous des pécheurs !

Dans un entretien avec Barry Alpert, Sorrentino évoque l’ennui que font naître en lui les romans  qui ne proposent  que des enchaînements d’événements factuels. Il veut écrire pour inventer des choses avec les mots, la langue. C’est ça qui l’amuse ; il veut aussi se faire plaisir, il n’écrit pas pour raconter des histoires. Ca ne l’intéresse pas.

En dehors des commentaires, on voit aussi Sorrentino s’amuser à écrire dans des styles très différents :

Très dépouillé, avec des phrases presque minimales pour le chapitre « C’est la belle vie », p. 73 :

« C’est la belle vie. Elle lui dit de ne pas la regarder, puis elle remonte sa jupe et son jupon jusqu’à la taille et ouvre un peu les cuisses. Elle n’a pas ôté ses pantoufles. Il voit aussi qu’elle n’a pas quitté sa culotte, en coton blanc tout simple. Désespéré, il sort un préservatif de sa poche et en déchire l’emballage métallisé. Semper paratus. Qu’est-il supposé faire maintenant ?... »

Dense, avec des phrases amples, riches en adjectifs pour le chapitre « Une femme séduisante », p.90 :  

« Il entre dans le restaurant avec sa mère, pénètre dans la magnifique odeur du bar, qui vient d’ouvrir en ce début d’après-midi de dimanche, l’odeur sérieuse, adulte, de whisky et de bitter, de zeste de citron, de gin, de vermouth et de rhum ; la fumée de cigarette douce et piquante des premiers clients, assis calmement avec leur chagrin et leur gueule de bois, leurs journaux du dimanche, attendant patiemment que l’alcool rende le lent après-midi tristement supportable.  Il commande un Gibson, sa mère un Clover Club, ou est-ce un Jack Rose ?... »

 

Il parodie aussi le style des romans policiers,  des romans à l’eau de rose, et d’autres. Il est capable d’écrire dans tous les styles.

 

 

Le contenu : mais de quoi est-il question dans Petit Casino ?

De Brooklyn. C’est le lieu. Il est évoqué par des noms de rue, de cinémas, de bars etc. mais jamais décrit en tant que tel. Des lieux de Brooklyn servent de cadre à certains passages : un terrain vague, une salle de bar, parfois « un monde sombre et métallique » (p.94).

Il est question du Brooklyn des années 30-50.

Les références musicales qui abondent dans Petit Casino : tubes de l’époque : chansons populaires,  airs de jazz, vont non seulement évoquer une ambiance mais surtout dater le texte. …Cela se passait à l’époque où on entendait ÇA. Il cite ainsi au moins 39 titres de chansons,

soit comme tels :

« Elle fredonne…la première mesure de Ruby, my Dear. » (ballade de Thelonious Monk, 1947, 1959 – jazz), p.31

soit en les intégrant « mine de rien » au texte comme p. 116 :

« Les cloches du mariage détruisent la vieille bande de copains, et alors ? »

En fait, c’est un titre chanté par The Four Aces en 1956, Those wedding bells (are breaking up that old gang of mine).

Quelquefois il écrit tout bonnement comme p. 83 :

« Dolorès était une chanson célèbre en 1941. Paroles de Frank Loesser, musique de Louis Alter. »

D’autres indications de temps figurent bien sûr dans le texte : quelques dates,  certains faits ou personnages politiques sont nommés et rattachés à l’époque dans laquelle baignent les « vignettes ».

 

Les  personnages sont plutôt des silhouettes, des surfaces : dans un entretien avec Barry Alpert, Gilbert Sorrentino déclare :

« Je ne m’intéresse pas à la psychologie ni aux “profondeurs” dans mes livres ; ça ne m’intéresse pas de sonder quoi que ce soit. (…) Les surfaces, je m’intéresse aux surfaces, vraiment. Pour moi,  la vie se passe sous nos yeux. Mystérieuse parce que non dissimulée. Je m’intéresse aux surfaces, aux flashes, aux épisodes. (…) J’aime synthétiser.  Je déteste analyser.»

Pas d’ « histoire », de récit, donc. Ce sont plutôt des images, des flashes que Sorrentino nous propose.

En fait, cette écriture se calque sur ce qui se passe dans les souvenirs, les rêves, où les images, les époques, les personnages, les histoires, se bousculent. Dans Petit Casino les « chapitres », les personnages, les séquences se mélangent, se croisent sans souci de chronologie, avec même des noms de lieux, de personnages interchangeables. Comme dans la mémoire où les choses sont floues, ondulantes. Était-ce Perry ou Teddy ? Linda, Louise ou Helen ? Quelle importance ?

 

Le sens

De cette forme, de ces « jeux » d’écriture, de ce travail littéraire émergent un climat, une atmosphère, des images qui vont traduire mieux peut-être que n’importe quel  récit classique, une  bonne partie du vécu des habitants du Brooklyn des années 50, et de Sorrentino lui-même.

Ça a toujours été une envie de Sorrentino d’écrire sur son quartier, sur les gens qui l’habitaient. Et de ce qui aurait pu paraître très artificiel et vain au départ, naît quelque chose qui nous surprend : un vrai parfum d’authenticité, de vécu, mêlé d’un sentiment de nostalgie et de tendresse pour tous les paumés, les « ballots », les « imbéciles » qui habitent le livre, et qui sont aussi les gens au milieu desquels Sorrentino a vécu. On en apprend beaucoup plus sur ce Brooklyn des années 30-50 qu’on aurait pu imaginer en début de lecture.

Le « Petit Casino »,  n’est-ce pas celui de la vie, qui nous oblige à jouer avec les cartes qu’elle nous a distribuées ?

Alors les « ballots » et tous les « imbéciles » sont absous !

 

Conclusion

John O’Brien, ancien éditeur de Sorrentino déclare :

« Sorrentino a inventé des façons de faire de la fiction qui ouvrent toutes sortes de possibilités pour les écrivains à venir. Parmi les jeunes écrivains avec lesquels je travaille — des écrivains qui ont une vingtaine ou une petite trentaine d’années —  c’est Sorrentino qui est le plus souvent cité quand on leur demande quel est l’écrivain qu’ils aiment lire et qui leur a le plus appris sur l’art de la fiction. »

Sorrentino n’a jamais écrit dans un but commercial. C’est quelqu’un qui a toujours considéré l’écriture comme un art, et qui n’attendait ni reconnaissance, ni succès. Il a suivi sa propre voie, qui l’a fait cheminer en dehors des sentiers battus.

Son fils Christopher explique que même à  plus de 70 ans, il n’était jamais sûr d’être publié lorsqu’il proposait un manuscrit.

Certain disent qu’il est peu lu parce qu’il est « difficile » à lire.

Peut-être est-ce surtout que nous ne sommes pas habitués à lire ce type d’écrits.

Il n’est arrivé en France, avec Le Ciel change, traduit aux Belles Lettres, qu’en 1991 ! Il avait 64 ans et 13 romans.

 

D’autres titres ont depuis été traduits grâce au travail passionné de Bernard Hoepffner, et aux éditions Cent Pages en particulier.

 

Sorrentino est mort en 2006. C’est un auteur qu’il faut lire car il fait découvrir d’autres manières d’écrire.  Il nous montre que les ressources de l’écrit sont loin d’être épuisées, et cela est très réconfortant et stimulant.

  

 

Cyrielle, 1ère année Éd.-Lib.

 

 

Liens : « Découvrir Sorrentino », entretien avec son traducteur Bernand Hoepffner sur Fric-frac club.

 

 

 

Gilbert SORRENTINO sur LITTEXPRESS

 

 

 Article de Marion sur Petit Casino.

 

 

 


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24 avril 2011 7 24 /04 /avril /2011 07:00

Gunnar-Staalesen-La-Femme-dans-le-frigo.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Gunnar STAALESEN
La Femme dans le frigo
traduit du norvégien
par Elisabeth Tangen
Gaïa, 2004,

Folio, 2007

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Gunnar-Staalesen.jpgL’auteur

Gunnar Staalesen est né en 1947 à Bergen, la seconde ville de Norvège après Olso. Il fait des études de philosophie puis poursuit par des études de littérature à l’âge de 22 ans. Il s’oriente vers l’écriture et le roman policier dès 1975 en créant le personnage de Varg Veum. Ce dernier, natif de Bergen, est un ancien salarié de la protection de l’enfance devenu détective pour avoir eu la main lourde sur un homme qui prostituait une enfant ; l’auteur suivra ce personnage dans une douzaine de romans.

À travers toute son œuvre, Staalesen cherche à comprendre le monde qui l’entoure. Il dresse ainsi le portrait de sa ville natale dans une série de trois romans, « Roman de Bergen ». La procédure policière n’est jamais de première importance dans ses polars, l’auteur s’intéresse plutôt à la psychologie des personnages. L’atmosphère est inquiétante, sombre, mais l’auteur est aussi  connu pour son sens de l’humour.

La Femme dans le frigo est le quatrième volet des aventures du détective privé Varg Veum ; il suit Juste après la nuit et Tous les loups sont gris.

 

L’intrigue                                                                                                                  

Une cliente, Madame Samuelsen, fait appel aux services du détective car elle s’inquiète du silence de son fils Arne. Celui-ci travaille sur une plateforme pétrolière au large de Stavanger, ville portuaire au bord de la mer du Nord, et n’a pas donné signe de vie depuis son retour sur terre, chose qui ne lui ressemble pas.  Lorsque Varg se rend sur la plateforme pour grappiller plus d’informations, il est vite congédié par des responsables de la compagnie peu amènes. Carl B Jonsson, responsable de la sécurité à bord, lui assure qu’ils mènent une politique intransigeante envers leurs employés et qu’Arne est, de fait, blanc comme neige.

Le détective apprend grâce à la logeuse d’Arne qu’il a passé la nuit en compagnie d’amis et de prostitués dont une certaine Laura Luksen, bien connue à Stavanger. Arne est pourtant un garçon sans histoires et dans l’appartement il n’y a aucune trace de la soirée qu’ont passée les individus. Varg découvre que l’homme, avant sa disparition, a été aperçu au tripot d’Ole Johnny. Il comprend que quelque chose ne tourne pas rond dans ce lieu où les employés des plateformes viennent tuer le temps en  compagnie de prostituées ou en dilapidant leur argent dans les jeux. Mais, avant qu’il puisse enquêter d’avantage, il est mis à la porte après les menaces d’Ole johnny et de ses « pingouins » qui n’apprécient guère que l’on vienne mettre le nez dans leurs petites affaires.

Il décide de se rendre chez Laura Luksen qui, en échange de quelques billets, accepte de lui donner l’identité de deux autres personnes présentes chez Arne, le soir précédent sa disparition : Irène et un homme qu’on surnomme Sourire Hermanssen « parce qu’il ne se déride jamais ». Elle ajoute que deux autres hommes dont elle ne connaît pas les noms étaient présents.

Varg retourne chez Arne pour creuser davantage. Il découvre dans un placard les grilles du réfrigérateur et, sitôt après, reçoit un coup derrière la tête. Une fois revenu à lui, il ouvre la porte du réfrigérateur et comprend qu’on ne voulait pas qu’il découvre la femme qui se trouve à l’intérieur . on a pris soin de ne pas y cacher la tête pour éviter qu’on n’identifie le corps.

Après être retourné à sa chambre d’hôtel, il se retrouve enfermé dans la salle de bain et reçoit un appel téléphonique menaçant : il doit impérativement arrêter de rechercher Samuelsen.  Au bar de l’hôtel, il rencontre Elsa, une prostituée atypique qui va tomber amoureuse de lui. Celle-ci enregistre les nombreuses confidences qu’elle entend sur l’oreiller et les retranscrit par écrit. Alors qu’il sort de chez Elsa, une voiture fonce droit sur lui, une course-poursuite s’engage et le détective reconnaît l’un des hommes d’Ole Johnny.

Il retourne chez Laura Luksen pour trouver des réponses mais la retrouve étendue sur le sol, baignant dans son propre sang. Peu de temps après, Sourire Hermanssen est découvert sans vie dans les eaux du port tandis qu’Elsa a été enlevée. Cette dernière a eu le temps de laisser un indice, le début d’un mot, « Sir », écrit sur un miroir.

Varg a l’impression que quelque chose cloche autour des Samuelsen ; il fait appel à un de ses contacts qui travaille au bureau de l’état-civil. Aucun homme nommé Arne Samuelsen n’apparaît dans les registres, Mme Samuelsen n’a qu’un enfant et c’est une fille ; celle-ci est toujours en vie à l’inverse de ce qu’avait prétendu sa mère au détective.

Le détective comprend que Sir est le début de Sirevag, ville où Ole Johnny possède un chalet. Il arrive à retrouver Elsa, menacé à cause des enregistrements qu’elle détient, il la délivre et s’enfuit avec elle. Ils se rendent alors tous deux au tripot d’Ole Johnny, désireux de savoir ce que ce dernier a intérêt à garder secret. Ils le trouvent  en compagnie de Jonsson, et c’est ce dernier qui mène la conversation. Peu de temps après, tout ce beau monde est rejoint par une brigade de police et c’est l’heure des révélations.

Carl B Jonsson et l’un de ses hommes, Vevang, sont les quatrième et cinquième hommes présents chez Arne le soir du meurtre. Vevang raconte qu’ils ont rencontré Arne au tripot et on accepté son invitation ; Jonsson avait dans l’idée d’humilier cet homme, ou plutôt cette fille car Arne Samuelsen n’est autre que la femme dans le frigo.

« Il est incorrigible quand il s’agit de voir ce que les gens essaient de cacher, et je l’ai vu dans ses yeux — qu’il était en train de préparer un coup. »


« Et puis je ne sais pas très bien ce qui s’est passé. Il l’a cogné avec trop de violence, et la nuque a touché de travers le bord du frigo. »

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Un personnage type : Varg Veum

Le nom de Varg Veum est calqué sur l’expression norvégienne « Varg i veum » qui désigne un fauteur de trouble. Cette expression signifie également : « le loup dans un sanctuaire ». Le détective figurerait donc un loup solitaire, une sorte de hors-la-loi qui se situerait entre la malfaisance et la justice. Alors quand une agence de détective privé venu s’implanter à Bergen lui propose des les rejoindre, il refuse immédiatement et ce malgré tout les avantages financiers, car il ne veut devoir de comptes à personne et continuer d’œuvrer en solitaire.

Un homme ordinaire. Loin d’être un super-héros, il est le plus souvent ballotté par les événements, c’est simplement un homme ordinaire peut-être un peu plus curieux que les autres. Dans le récit, narré sous son point de vue, il évoque très souvent sa peur, ses angoisses et ce dès le moment où il sent le danger approcher. Paradoxalement, il est très lucide et sait immédiatement où porter sa méfiance, il résout toujours assez subitement les énigmes de l’enquête. Ainsi il comprend qu’il faut chercher du côté de l’identité de la victime alors que rien ne l’y amenait véritablement ou comprend encore sans plus de réflexion qu’Elsa est retenue à Sirevag.

Staalesen suit le schéma classique du roman policier avec un détective incorruptible, solitaire et sensible, un brun provoquant et sarcastique quand il s’adresse aux malfrats, un peu alcoolique et souvent déçu par les femmes.

Finalement, il n’est pas vraiment différent des autres personnages dans le sens où tous sont incapables de trouver leur place ou du moins ne semblent pas être à la bonne ; Elsa est devenue prostituée par dépit. C’est une jolie femme, intelligente qui menait une vie paisible jusqu’au jour où elle a perdu son enfant et s’est retrouvé seule, abandonnée par son mari qui lui reprochait la mort de leur fils ; elle fut contrainte de venir à Stavanger gagner sa vie et n’a eu d’autre moyen que de vendre son corps.

Varg, accablé par la mort qu’il côtoie chaque jour, joue lui aussi un rôle qui ne lui convient plus.

 « J’étais resté à la porte et je me vis traverser la pièce, faire le tour de la table, une main qui glissait fortuitement le long du plateau, poser la pile de courrier que j’avais pris dans la boîte aux lettres en bas, m’asseoir lourdement sur le siège et me tourner vers la fenêtre : un homme blond avec quelques cheveux gris sur le devant qui n’étaient visibles qu’en plein soleil, la trentaine bien sonnée, aux traits qui avaient fini par accepter leur place, et dont les yeux avaient été témoins de beaucoup trop de morts violentes, bien trop de vies avariées. »

Enfin, tous les personnages cherchent à être aimés mais lorsqu’ils nouent des relations, elles sont fausses. Que ce soient les rapports de famille et Mme Samuelsen qui veut entretenir l’illusion sur l’identité de « son fils » ou les rapports de couple : Varg s’abandonne avec Elsa alors qu’il est amoureux de Solveig avec qui il entretient une liaison, cette dernière étant elle-même déjà mariée.

On comprend vite que la tromperie et les jeux d’apparences sont les ressorts de l’intrigue jusqu’au dénouement où on apprend que la victime elle-même n’était pas celle qu’on croyait.

 

Portée politique de l’œuvre

Au moment où Gunnar Staalesen écrit La Femme dans le frigo, le pétrole a modifié la vie des habitants de Stavanger. L’or noir a provoqué une véritable ruée humaine vers la ville ; hommes et femmes croient avoir une chance de s’enrichir. Escrocs,  criminels, prostituées profitent de cet argent né du pétrole. En même temps Stavanger a vu augmenter son taux de criminalité. C’est autour de ce phénomène que l’auteur bâtit son récit et nous présente une ville qui se trouve entre les mains de quelques malfrats et où la violence et la mort sont très présentes.

« Deux femmes avaient été retrouvées mortes en l’espace de deux jours : c’était deux de trop ! Stavanger était méconnaissable. Les maisons que je voyais en passant, les murs de bois moisis des grands entrepôts, les troncs d’arbres gluants, les pavés usés — l’ensemble était imprégné de pourriture et de mort. »

Bergen subit également des transformations urbaines et est soigneusement décrite, comme dans toute la série, l’auteur étant très attaché à sa ville natale ; certains ont même parlé de littérature régionaliste.

« Bergen se nichait entre les montagnes dans une gelée matinale digne du mois de novembre. Il était presque onze heures et demie et on distinguait le soleil comme une auréole ocre à travers le brouillard glacé au-dessus de Lovstakken.[…] Mais le brouhaha de la circulation montait depuis la ville, et les rues étaient sales, la neige dans les caniveaux rouillée et noircie par la suie. »

 

En conclusion

L’auteur sait nous plonger au cœur de la ville de Stavanger et de ses tumultes grâce à des descriptions soignées, des personnages étudiés, une intrigue et un dénouement originaux. Seuls petits bémols, l’intrigue est peut être un peu lente à démarrer et le personnage de Varg Veum ou plutôt sa frousse quasi permanente peut parfois agacer ! Mais l’on passe tout de même un bon moment, impatient d’en arriver aux révélations et de savoir enfin qui est cette mystérieuse femme dans le frigo ! De plus, Staalesen a une très jolie plume et nous sert quelquefois de belles envolées littéraires, presque poétique, c’est d’autant plus agréable dans un roman policier !

 

Cyndie Boyer, 1ère Année Éd-Lib.

 

 

Gunnar STAALESEN sur LITTEXPRESS

 


staalesen la nuit tous les loups

 

 

 

 Article de Guillaume sur La nuit, tous les loup sont gris.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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Published by Cyndie - dans polar - thriller
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23 avril 2011 6 23 /04 /avril /2011 07:00

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ŌÉ Kenzaburō
Une famille en voie de guérison
traduit par
Jean Pavans
Gallimard, 1998


 

 

 

 

 

 

 

 

« En entrant dans le monde il a été un destructeur : il a détruit ma vie et celle de ma famille »,

Kenzaburō Ōé, à propos de son fils, Hikari.



L'auteur

Kenzaburō Ōé est né en 1935 dans une famille de bûcherons, dans un Japon encore replié dans ses traditions. Il a dix ans le jour d' Hiroshima, dix ans lorsque le Japon, vaincu, est humilié. A dix-huit ans il entre à l'université de Tokyo et quitte par là même l'île de Shikoku pour la première fois. Il se prend de passion pour la littérature française, consacre sa thèse à Jean-Paul Sartre et découvre l'humanisme. Cette influence de la littérature française abonde dans son œuvre et particulièrement dans l'ouvrage que l'on se propose d'étudier. Albert Camus, Louis-Ferdinand Céline ou François Rabelais mais aussi des auteurs étrangers tels que Mark Twain font partie de ses références majeures.

Avec la capitulation du Japon, il reçoit un choc. Il vit dans une société qui l'angoisse. Il l'écrit dans ses premiers romans, noirs et parfois cruels. C'est le cas notamment dans Le faste des morts où, à travers trois nouvelles d'une cinquantaine de pages, Kenzaburō Ōé aborde des sujets durs comme la mort, l'extrémisme politique ou la sexualité adolescente. Ces trois nouvelles ont chacune été écrites à la fin des années soixante.

Il déplore l'urbanisation et la recherche des biens matériels au détriment de la recherche spirituelle. Il devient alors le porte-parole d'une génération désemparée, prône le pacifisme, le retour à la nature et s'attire les foudres de l'extrême-droite. Kenzaburō Ōé écrit souvent à la première personne et son engagement à gauche se traduit notamment dans ses ouvrages par le thème de la révolte.

En 1994, à l'âge 59 ans, il reçoit le prix Nobel de littérature, plus haute distinction honorifique pour un homme de lettres, succédant ainsi à son unique prédécesseur japonnais, Yasunari Kawabata (1968). Une affaire personnelle (1964), Notes sur Hiroshima, recueil de reportages réalisés entre 1963 et 1964 ou encore Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfants (1958) font partie de ses œuvres les plus fameuses.


Toutefois, un événement majeur, volontairement éludé dans cette présentation, va se produire en 1963. Un événement qu'il compare aisément à son « Hiroshima personnel », qui « modifia son univers avec autant de violence qu'une explosion solaire »1 : la naissance de son fils handicapé mental, Hikari Ōé. Dès lors, de Dites-nous comment survivre à notre folie (1966) à M/T et l'histoire des merveilles de la forêt (1989) en passant par Une famille en voie de guérison (1995), cette situation va occuper une place centrale dans son travail.



L'œuvre

Une famille en voie de guérison, paru en France il y a maintenant treize ans, est l'un des derniers ouvrages de Kenzaburō Ōé. Ne prônant ni contemplation de la nature, ni méditation, caractéristiques souvent propres à la littérature japonnaise, et, par extension, à celle de l'auteur, le récit qui nous est donné à lire ici s'apparente plus à un témoignage. Ne relevant en rien de l'autofiction, le texte rédigé par Kenzaburō Ōé est au contraire d'une sincérité limpide. Sans artifice, l'auteur évoque ainsi des souvenirs, des anecdotes et des événements liés à son fils Hikari, le tout guidé par le souci constant d'appuyer son récit d'une réflexion profonde.

Hikari naît lorsque Kenzaburō Ōé a 28 ans. C'est une époque où l'auteur dit vivre « un crise d'identité de [sa] jeunesse » (p.34). L'arrivée de cet enfant handicapé mental va provoquer un choc terrible. Bien qu'ayant déjà bien entamé sa carrière d'écrivain, Kenzaburō Ōé ne se sent pas encore « homme », tout du moins adulte. Du jour au lendemain, il va devoir mettre de côté une part importante de lui-même afin de permettre à son enfant de vivre décemment. Cette naissance, en plus de résonner « comme une bombe » (p.35), s'avère révélatrice pour Kenzaburō Ōé d'une forme d'absurdité de l'existence humaine. « Un jour seulement, le “pourquoi” s'élève et tout commence dans cette lassitude teintée d'étonnement » . Cette citation, tirée du Mythe de Sisyphe, est d'Albert Camus. Elle illustre l'état d'hébétude et de non sens dans lequel est plongé Kenzaburō Ōe au moment de la naissance de son fils. Cette venue au monde, censée être un immense bonheur, est ainsi perçue comme une première mort pour l'auteur ; tout du moins, ce dernier comprend que sa vie ne se dessinera plus comme il le souhaite. C'est alors que vont s'enclencher des mécanismes, que des rencontres vont se réaliser, et qu'un ensemble d'événements et de luttes quotidiennes vont aboutir à une triple renaissance.

L'un des faits majeurs qui tend à redonner courage et espérance à l'auteur est ainsi raconté lors du troisième chapitre de l'ouvrage qui s'intitule « Parfait réglage ». En tissant un lien étroit avec le drame de l'été 1945, à savoir l'explosion de la bombe atomique sur Hiroshima, Kenzaburō Ōé décrit un fait majeur de l'histoire japonaise. Événement traumatique, aux conséquences irréversibles, et qui lui fait dire :

« … il ne me semble nullement exagéré d'affirmer que ce qu'ont subi les habitants des deux villes soumises aux attaques nucléaires a été le plus grand malheur infligé à des êtres humains au cours du vingtième siècle. » (p.27).

Ce drame national, "collectif", n'est pas sans faire écho à sa propre histoire. Il observe en ces deux événements des convergences, des invariants, à savoir le choc, la peur, le non-sens mais aussi la persévérance, le rétablissement et le retour à la vie.

Dès lors, un premier cap est franchi. Celui de la compréhension et de la prise de conscience. Un cap qui laisse entrevoir des possibles et des issues moins sombres que celles imaginées. Ce cap, assimilable à une première renaissance, celle de Kenzaburō, est notamment franchi à l'aide d'un homme : le médecin Fumio Shigeto. Par sa force et son dévouement mis au service des victimes de l'explosion nucléaire, mais aussi par sa dimension humaine et ses soins prodigués à toute la famille Ōé, l'auteur rend hommage à un homme intègre, personnage clef du rétablissement de sa famille.

Un jour alors va se produire un fait marquant : l'événement fondateur et fondamental du râle d'eau. Aussi anecdotique qu'il puisse paraître, ce fait majeur marque un tournant dans la relation que vont entretenir Hikari et sa famille. Alors qu'ils se promènent tous ensemble dans la forêt, Hikari s'exclame : « Ceci est le cri du râle d'eau », du nom d'un petit oiseau. Il prend le ton de la voix de cette fameuse cassette que son père lui a achetée, et qui reproduit le chant de dizaines d'oiseaux. Pour Kenzaburō Ōé, c'est une porte qui s'ouvre. A six ans, et pour la première fois, Hikari fait preuve de réflexion et de compréhension. Son souci de l'initier aux choses de la vie semble porter ses fruits.


Mais surtout, à six ans, Hikari sort du silence et des gémissements de son corps, et prononce ses premiers mots.


La force de cette anecdote est difficilement concevable pour quiconque, et certainement la majeure partie d'entre nous, n'a pu assister aux progrès de son enfant, et qui plus est, de son enfant atteint de retard mental. Elle représente pour l'auteur un immense encouragement, mais surtout, elle marque le départ d'un dialogue possible entre lui et son enfant. Cette anecdote résonne d'ailleurs comme un leitmotiv dans l'œuvre de l'auteur. En 1994, lors de la remise du prix Nobel, Kenzaburō Ōé y fera encore allusion dans son discours de remerciement.

Ainsi, cette seconde renaissance, celle d'Hikari, est un tournant. Un dialogue, certes toujours restreint, est désormais envisageable. Kenzaburō Ōé initie alors son fils à la musique classique, une initiation qui va s'avérer rédemptrice. Hikari Ōé trouve en la composition un langage que son corps et ses retards mentaux lui ont ôté. Véritable moyen d'expression, il passe son temps à composer. Pour Kenzaburō et sa femme, cette passion et ce talent qui s'affirme au fil des années devient alors source d'émerveillement et de compréhension : « C'est une vie qui, sans la musique, serait restée cachée, nous serait demeurée totalement inconnue, à ma femme et à moi, et au petit frère et la petite soeur d'Hikari » (p.13). Hikari trouve en la musique ce que l'on appelle communément une échappatoire, le remède à une différence qu'il semble parfois concevoir ; et ses sonates et mélodies font la fierté de son père tout en suscitant en lui de fortes émotions :

« Chacune des seize pièces qui constituent ses Œuvres pour piano évoque une scène de notre vie de famille. Nous avons souvent l'impression, en particulier ma femme, de ne pas avoir repris notre souffle depuis le jour de la naissance d'Hikari ; et pourtant, il y a eu de temps en temps des pauses, des accalmies dans l'inquiétude, et, à mon grand étonnement, ce sont ces moments-là que sa musique parvient à restituer. Certains morceaux marquent des événements précis (…). Mais ces compositions ne peuvent pas être liées à une date précise. Été à Karuizawa Nord, par exemple, se rattache à toute une saison de notre vie (…) Dans le carnet d'esquisses que ma femme a tenu durant ces étés-là, se trouvent, parmi des croquis de fleurs et de plantes locales, plusieurs dessins de nos enfants, et, associés à la musique d'Hikari, ils me rappellent cette époque avec une extraordinaire vivacité de détails » (p.14).



Le récit de Une famille en voie de guérison est donc celui d'un parcours ascensionnel. À travers de nombreuses anecdotes, mais surtout d'extraits de discours qu'il a pu tenir lors de divers colloques autour de la question du handicap, Kenzaburō Ōé livre un témoignage clair et sans concessions. Le témoignage d'un homme et du combat de sa famille. Un combat multiple. Combat d'abord pour la dignité, celle de son enfant. Mais aussi combat contre soi-même, contre la lassitude, l'énervement, l'envie d'abandonner, et parfois même combat contre la colère vive que l'on ressent contre son enfant. En définitive, ce récit raconte une troisième et dernière renaissance : celle de sa famille.

Entre bouleversement individuel et nécessité d'avancer, c'est donc tout un travail de construction identitaire que développe Kenzaburō Ōé. En réfléchissant sur ce qui nous fait « homme » et en interrogeant sa position d'écrivain et d'artiste (position qu'il occupe d'ailleurs conjointement avec son fils, compositeur, une situation qui va nourrir leurs travaux respectifs), le coeur du récit réside dans cette volonté de tirer de nos existences un sens et d'offrir à chacun de nous l'exemple d'une situation de résilience. La théorie de la résilience développée par le neurologue Boris Cyrulnik trouve en effet en cet ouvrage sa parfaite illustration : empruntant le concept à la physique, qui dit de certains matériaux qu'il sont capables de retrouver leur forme à la suite d'un choc, Boris Cyrulnik applique cette théorie à l'homme. En remplaçant le matériau par l'individu, il affirme ainsi que chacun de nous, qu'il soit « fracassés par l'inceste, le deuil, la guerre » est en mesure d'être de nouveau capable d'aimer, de travailler et « de fonder une famille si tant est qu'il soit entouré et écouté ».2 C'est bien ce que nous transmet Kenzaburō Ōé, sans manichéisme, mais avec une grande profondeur d'âme. Ainsi, et pour terminer cette lecture, il est temps pour moi de rétablir la supercherie initiale et de recoller à mon tour des morceaux. Voici donc notre citation du début dans son intégralité, signe d'un point final enfin et dignement posé par Kenzaburō Ōé :



« En entrant dans le monde il a été un destructeur : il a détruit ma vie et celle de ma famille.


Mais il s'est avéré aussi pour nous un rédempteur ».



Lire Une famille en voie de guérison ? Avis et comparaison.


Il m'est embarassant de donner un avis sur cette œuvre tant le sujet traité fait appel à des questions et des valeurs inhérentes à chacun de nous. Et pourtant, si je dois vous dire que je ne conseille pas ce livre, qu'allez-vous imaginer ? Qu' Hikari n'a rien suscité en moi ? Que cette œuvre est bien trop légère, vertueuse ou moralisatrice ?

En définitive, lire Une famille en voie de guérison s'avère certainement une erreur si vous souhaitez entrer pour la première fois dans l'œuvre de Kenzaburō Ōé. Tout l'aspect littéraire et le talent de l'auteur, qui font la richesse de ses ouvrages antérieurs, sont quasiment absents de ce récit. Non pas que ce dernier ne soit pas agréable, mais il faut bien comprendre que nous avons là en face de nous un témoignage, un ouvrage instructif et clairement introspectif. Et non pas un roman ou autre ouvrage fictionnel. Cette œuvre marque la fin d'un cycle, une boucle est bouclée. Elle est, à l'instar d'un constat d'échec, celui d'un cheminement personnel et familial qui a abouti positivement, et non pas celui d'un combat. Plutôt que de victoires, on parlera plus d'étapes. Ainsi, ce thème guide toute l'œuvre de Kenzaburō Ōé et l'inscrit dans ce mouvement de ressassement propre à d'autres auteurs tels que Modiano. Elle trouve là son expression la plus pure. L'auteur écrit au présent, parsème son récit d'extraits de discours, de journaux, et établit un texte dont l'objectif est avant tout de transmettre l'idée que nos destins ne sont pas "tracés" et qu'il incombe à chacun de nous d'avancer ensemble dans le seul but de trouver notre équilibre, physique et spirituel. Kenzaburō Ōé livre donc un récit « vrai » où intimité et réflexion avancent liées du début jusqu'à la fin. Nous ne sommes pas ici dans l'indécidabilité : ce qui est dit, raconté, expliqué, est vrai, vérifié.

Parfois cependant, le lecteur peu averti n'est pas en mesure d'établir la proximité attendue ; il peut même percevoir à travers la lecture d'un tel ouvrage comme une forme « d'auto-satisfaction ». En effet, Kenzaburō Ōé livre souvent des morceaux de discussions comme celui-ci où une tenancière de restaurant, incluant son mari, lui dit : « C'est pourquoi j'ai senti que je devais vous dire que nous trouvons que la façon dont votre femme et vous traitez votre fils est un merveilleux exemple » (p.148). Des considérations qui peuvent s'avérer parasites pour un lecteur non initié.

C'est pourquoi il m'a semblé intéressant d'établir un parallèle avec une œuvre française récente, étrangement similaire (et au titre faussement léger), à savoir Où on va papa ?. Paru en 2008, ce récit particulier est l'œuvre de Jean-Louis Fournier, écrivain et humoriste, et auteur notamment de La grammaire française et impertinente. Il a obtenu le prix Femina cette même année.

Les similitudes entre ces deux ouvrages, ou plutôt devrions nous dire entre la vie de ces deux auteurs, sont multiples. Le parrallèle s'avère étonnant, quoique l'on puisse trouver une forme différente de sincérité et une approche un tant soit peu plus cavalière du côté de l'œuvre française. Jean-Louis Fournier est également le père, non pas d'un, mais de deux enfants handicapés. Comme Kenzaburō Ōé, l'expression d'un sentiment de désincarnation au moment de leurs naissance s'est fait ressentir. Comme lui, les assimilations de son enfant à une certaine forme d'animalité apparaîssent dans l' œuvre. Comme lui encore, la drôlerie involontaire de Mathieu ou de Thomas tout comme la colère brûlante qu'il a pu ressentir à leur égard accompagnent ce récit. Mais là où le récit de Jean-Louis Fournier diffère c'est avant tout dans sa forme. L'auteur s'adresse à ses enfants directement, et ce, par le biais de lettres, parfois très courtes. Mais il diffère également par le ton qui s'en dégage ; un ton qui a d'ailleurs provoqué de vives polémiques, notamment avec sa femme, dont il est divorcé. Jean-Louis Fournier traite en effet le sujet de sa paternité avec un humour parfois très noir et une réelle gravité. Ainsi voilà ce qu'on peut lire :

« Quand je suis seul en voiture avec Thomas et Mathieu, il me passe quelque fois dans la tête des drôles d'idées. Je vais acheter deux bouteilles, une de Butagaz et une de whisky, et je les viderai toutes les deux. Je me dis que si j'avais un grave accident de voiture, ce serait peut-être mieux. Surtout pour ma femme. Je suis de plus en plus impossible à vivre, et les enfants qui grandissent sont de plus en plus difficiles. Alors je ferme les yeux et j'accélère en les gardant fermés le plus longtemps possible » (p.71).

Je conseille ainsi ces deux ouvrages traitant du même thème. L'un, crépusculaire, récit du cheminement d'une vie, l'autre, foudroyant, à la sincèrité déconcertante.

Quelques mots pour finir... Le traitement du handicap mental au cinéma et dans la littérature.


Longtemps la question du handicap mental ou du handicap de naissance au cinéma a été traitée de manière « extraordinaire », mettant en scène dans la première moitié du XXe siècle des individus repoussants, sur lesquels le regard posé était bien souvent celui de l'épouvante et du rejet. On pense ainsi au Freaks de Tod Browning sorti en 1932. Plus tard, les perceptions évoluent. Avec Elephant Man (1980), où le handicap est ici physique, David Lynch développe l'idée que le handicapé n'est plus un « monstre » mais un homme à part entière, dont l'anormalité, source de frayeur, n'est en rien le reflet de sa personnalité. Évidemment, plus tard sort le film que l'on a tous en tête, Le huitième jour (1996) et qui aboutit au César de Pascal Duquêsne. Ce film marque un tournant dans le traitement du handicap. Les questions qui émergent alors sont celles de l'intégration de l'handicapé dans la société et de son acceptation par les autres. Il n'est alors plus perçu comme l'expression de ce que la nature peut faire de pire mais « devient porteur d'une valeur morale positive ou négative »3. Enfin, en 2009 est sorti en salle le film espagnol Yo, También (2010 pour la France) relatant l'histoire de Daniel, handicapé mental, construisant une amitié forte avec Laura, "valide".

Du côté de la littérature, le personnage du handicapé mental apparaît dans de nombreux contes et légendes. Il représente souvent une charge économique et morale lourde pour la famille qui, bien souvent, n'a pour unique solution l'abandon. C'est la cas notamment de Hans mein Igel un conte des frères Grimm. À l'époque, on parle alors du « simple d'esprit », plus tard ce sera le « débile mental » ou « l'idiot ». Avant « l'officialisation » de « l'autisme infantile précoce » en 1943 par Leo Kanner, certains auteurs comme Charles Dickens, Maxime Gorki et même Georges Simenon4 (dans un roman non policier) s'intéressent avec précision au sujet. Toutefois un des ouvrages les plus célèbres mettant en scène un handicapé mental est bien sûr celui de John Steinbeck, Des souris et des hommes qui raconte l'histoire de Georges, débrouillard, malin et travailleur, et de Lennie, son acolyte, simple d'esprit. Enfin, en 1983 est sorti Mickael K, sa vie, son temps (trad. de Life and Times of Michael K) du Sud-Africain et prix Nobel de littérature, J.-M. Coetzee. Ce roman raconte la vie d'un jeune Sud-Africain, atteint dès la naissance d'un bec de lièvre et d'une déficience mentale, en prise à une société ségrégationniste.

C'est donc en grande partie par la forme fictionnelle que les auteurs ont abordé ce sujet. La forme de l'ouvrage de Kenzaburō Ōé tranche ainsi avec cette "tradition", livrant un récit autobiographique, témoignage d'une situation bien réelle.



Pierre, A.S. Bib.-Méd.

 

 

1 Dites-nous comment survivre à notre folie, Kenzaburō Ōe, traduction : Marc Mécréant, Préface John Nathan, éd. Gallimard

2  http://www.lexpress.fr/actualite/sciences/sante/le-psy-qui-redonne-espoir_497130.html

3 http://www.handimarseille.fr/le-magazine/culture-124/article/handicap-et-cinema-une-longue

4  http://www.rfdi.org/index.php?q=node/594

 

 

ŌÉ Kenzaburo sur LITTEXPRESS

 

Oe Kenzaburo Une affaire personnelle

 

 

 

Article de Hafed sur Une affaire personnelle.

 

 

 

 

 

 

 

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Sur Gibier d'élevage, articles de Jean-Baptiste.et de Camille







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Article de N.O. sur Agwii, le monstre des nuages

Article de Valentine sur Dites-nous comment survivre à notre folie.

 

 

 


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22 avril 2011 5 22 /04 /avril /2011 07:00

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David PEACE
Tokyo année zero
Première édition :
Tokyo Year Zero,
Faber and Faber, 2007
traduit de l’anglais
par Daniel Lemoine
Payot et Rivages, 2008
Rivages/noir, 2010


 

 

 

 

 

 

 

David Peace est né en Angleterre en 1967 et vit actuellement au Japon, et ce, depuis 1994. Le récit se déroule un an après la capitulation du Japon, soit le 15 août 1946. La particularité de cette histoire est que l’auteur se place du point de vue des vaincus alors qu’il est lui-même du côté des vainqueurs (historiquement : David Peace étant Anglais).

Le héros du roman est l’inspecteur Minami. Il est chargé de retrouver le meurtrier de deux jeunes filles découvertes mortes dans un parc à Tokyo.

Cependant le roman va peu à peu se complexifier, au fur et à mesure que l’on avance dans l’histoire et que l’on découvre l’inspecteur Minami.

 

Construction chronologique du livre et rapport au temps

Le récit dure 13 jours : il commence le 15 août 1946 et finit le 28 août 1946, un chapitre équivalant à un jour.

Le livre se divise aussi en trois grandes parties, « la porte de chair », « le pont des larmes » et enfin « la montagne d’ossements ». Cela correspondrait à une progression dans l’histoire mais aussi à une montée en puissance de l’horreur.

De plus, le passage d’une partie à une autre se fait quand le personnage principal prend de la calmotine, un somnifère. L’importance donnée à cette prise de médicament montre son besoin d’oublier, de décrocher de sa vie réelle. La mise en page elle-même change à chaque début de partie.

Le rapport au temps est très présent. Par exemple, avec l’onomatopée « chiku-taku » qui correspond au tic-tac de la montre. Il est répété tout au long du roman et montre que le narrateur est en attente constante, il est toujours pressé, il manque de temps et voudrait qu’il s’arrête. En effet, depuis la capitulation du Japon (15 août 1945, soit un an jour pour jour avant le début de l’histoire), la situation des Japonais n’a fait qu’empirer.

L’auteur prend même la peine, pour créer l’ambiance qu’il donne à son récit, de préciser le temps qu’il fait à Tokyo ainsi que la température. De plus, le narrateur dit qu’il fait chaud, lourd tout au long du livre. Ainsi, la sensation d’étouffement est constamment présente pour le lecteur.

 

Le personnage principal : l’inspecteur Minami

L’inspecteur Minami semble au départ avoir une vie normale : il est marié, a deux enfants et est policier.

Cependant on se rend vite compte qu’il est « détruit ». En effet, il a un rapport uniquement de loyauté avec sa famille : il n’aime plus sa femme, ne rentre chez lui que pour donner à manger à sa famille. De plus, il a une maîtresse qui l’obsède, Yuki. L’inspecteur Minami est aussi hanté par son passé. Il a fait la guerre en Chine et a participé aux tueries lors de la colonisation japonaise. Il fait constamment référence à ce qui a pu se passer en disant qu’il ne veut surtout pas se rappeler. Enfin, l’auteur est l’archétype parfait de l’antihéros ; il participe à la corruption (il se fait payer pour des renseignements confidentiels en échange de cigarettes et de drogue), il n’a aucune autorité sur ses adjoints qui ne le respectent pas. Enfin, ses collègues trouvent le meurtrier dans leur affaire bien avant lui ce qui le déshonore et l’humilie.

Une des caractéristiques importantes du livre est le système de deux voix tout au long du récit. Tout d’abord, une, objective, qui décrit méticuleusement les événements. Une autre, en italique pour bien pouvoir la distinguer de la précédente, qui traduit les pensées de Minami. Toutes deux sont pleines d’aigreur face à la défaite du Japon mais aussi au système qui maintient le Japon et l’enfonce même dans la décadence et le déshonneur.

De plus, l’auteur utilise des onomatopées ou des expressions japonaises ce qui crée une proximité avec le lecteur. Le glossaire à la fin du livre permet au départ de les comprendre mais leur utilisation dans le roman permet au fur et à mesure de s’y habituer et on se sent plus proche du narrateur. Par exemple « ton-ton » qui correspond au bruit du marteau.

Enfin, la voix du narrateur en italique est souvent une répétition de mots ou d’expressions parfois sur des paragraphes entiers. On peut aussi noter dans certains paragraphes une alternance de la première puis de la seconde voix. Cela crée une accélération et montre le caractère du personnage qui s’emporte et se perd dans ses pensées. Une impression de double dialogue en ressort.

 

Ambiance du livre : noirceur

L’impression qui ressort de la description de la ville et des événements est qu’on les perçoit en noir et blanc. Tout paraît mort, sale, sans aucune vie ou joie dans la description que fait le narrateur de ce qui l’entoure. Les seules couleurs apportées par le récit, ce qui paraît contradictoire, sont les vêtements des deux jeunes filles mortes. Cela semble être le seul point « positif » ou tout du moins ce qui fait revivre le narrateur et lui donne le courage de continuer.

La saleté et la maladie sont souvent présentes : les moustiques qui obligent le narrateur à se gratter constamment, les poux qui amènent sa famille à se raser le crâne et les sourcils.

La précarité est aussi à chaque coin de rue : les habitants de Tokyo n’ont rien à manger, le narrateur porte toujours les mêmes vêtements…

Les sentiments des Japonais sont très représentés : la frustration de l’occupation est constante, tant chez le narrateur que chez les Japonais. On assiste à des tueries organisées par les Formosans (les habitants de Taïwan). En effet Taïwan est une ancienne colonie du Japon dans laquelle la ségrégation des Formosans par les Japonais était très forte. Ces tueries sont donc des vengeances.

La description de l’occupation américaine est également très amère : ils ont accès à tous les biens, ont des wagons réservés dans les trains, s’installent dans les anciennes administrations…

On ressent un fort sentiment d’injustice de la part du narrateur : les Japonais sont exploités et n’ont rien pour reconstruire leur pays et se reconstruire eux-même.

La déchéance liée à la capitulation et la reconstruction est omniprésente : les prostituées dans les rues dès la tombée de la nuit, les voleurs de nourriture... Enfin, la corruption des policiers qui se plient aux exigences des chefs de gang pour améliorer leurs conditions de vie est bien décrite. Senju Akira est un chef de gang auquel l’inspecteur Minami fait appel pour se procurer de l’argent, des cigarettes et de la calmotine. En échange, Senju Akira attend de lui des informations confidentielles que seul Minami peut lui procurer. On peut dire que Senju Akira domine clairement leur relation car c’est lui qui fournit la drogue à Minami ; le narrateur a donc besoin de lui.

 
 
Le livre se termine par une descente aux abîmes du narrateur : sa famille meurt dans une incendie, il est muté dans un autre quartier pour inefficacité, il tente de se suicider en s’ouvrant le ventre. Mais il ne réussit pas et se retrouve dans un hôpital psychiatrique.

 

 

Marine, 1ère année Éd.-Lib.

 

 

 


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