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15 août 2010 7 15 /08 /août /2010 07:00

TARIQ-ALI-UN-SULTAN-A-PALERME.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tariq ALI

Un sultan à Palerme

Sabine Wespierser, 2007

J'ai lu, 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tariq_Ali.jpgBiographie

Tariq Ali est un historien, écrivain et éditeur britannique d’origine pakistanaise né en 1943. Il a également écrit pour le théâtre, le cinéma et la télévision.  Il est l’une des grandes figures de l’extrême gauche anti-libérale au Royaume-Uni et l’auteur d’essais politiques.

 

 

 

 

Résumé

Un sultan à Palerme est le premier volet de son cycle romanesque Le Quintet de l’Islam, initié à l’occasion de la première guerre du Golfe parce qu’il était ulcéré par les commentaires mettant en cause l’absence de culture des musulmans. Les cinq romans de cette fresque historique explorent chacun, et de manière indépendante, une période de forte influence politique et culturelle de l’Islam.

Un sultan à Palerme nous plonge dans la Sicile cosmopolite du XIIème siècle où musulmans et chrétiens  cohabitaient sous le règne du monarque éclairé Roger, grand protecteur des intellectuels musulmans. Mais en cette année 1153, Roger annonce à son ami de longue date le géographe Idrisi que, sa mort étant imminente et pour assurer le pouvoir à son fils en donnant satisfaction aux évêques et barons normands, il doit sacrifier son plus fidèle conseiller arabe.

Amitiés, complots, trahisons et passions sont les ingrédients de cette fresque historique où le style élégant sert l’intrigue bieTARIQ-ALI-LA-FEMME-DE-PIERRE.gifn menée. Les personnages semblent sortis d’un conte oriental plus que d’un roman. Le lecteur découvre une Palerme riche et influente parce que cosmopolite et tolérante. Tariq Ali nous offre un plaidoyer pour la bonne entente entre les peuples, les religions et les cultures.

 

Le quatrième opus de ce quintet, La Femme de pierre a paru le 3 juin 2010, toujours chez Sabine Wespieser.

 

 

Barbara, AS.. BIB

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22 avril 2010 4 22 /04 /avril /2010 07:00








Eddy L. HARRIS
Paris en noir et black

traduit de l’américain
par Jean Guiloineau
Liana Levi, 2009







 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Eddy L. Harris est né noir et américain à Indianapolis (Indiana), États-Unis. Après quelques recherches, il découvre qu’il est le descendant d'une famille d'esclaves en Virginie, et porte donc en lui le gène du vagabondage mais aussi celui d’être condamné à ne jamais être considéré comme un Homme à part entière.

Le titre original de l'ouvrage est
Paris reflected in black and white mais la traduction française occulte complètement cette idée des deux couleurs en ne distinguant qu'une seule et même couleur : le noir. Pourquoi ce choix éditorial fort ? Peut-être parce qu'il reflète exactement ce que tente de nous expliquer Eddy Harris au fil des chapitres du livre : un fossé ethnique sépare la France des États-Unis. Être noir et être Black ne signifie pas tout à fait la même chose.

Lorsque le jeune Eddy Harris découvre la France a douze ans à travers son professeur, le postillonnant Mr Cook, il ne s'imagine pas à quel point cette rencontre sera déterminante pour lui ; sans oublier les récits de son grand oncle et les nombreuses anecdotes qu'il récolte au fil de ses rencontres.


« Quand on regarde en arrière qui peut dire à quel moment une influence est devenue une inspiration [...] »


L'enthousiasme, l'envie de voir le monde et certainement une âme et un cœur de nomade déjà ancrés en lui, Eddy Harris décide qu'un jour il vivra à Paris, la ville Lumière, fleuron du vieux continent et terre d'accueil exceptionnelle. Car c'est comme cela qu'il imaginait Paris. C‘est ainsi qu’à l’âge de 24 ans, le Noiraméricain qu’est Eddy L. Harris s’installe à Paris. Pourquoi a-t-il choisi Paris ? Ou est-ce Paris qui l'a choisi ? Ces questions qui restèrent longtemps sans réponse ont inspiré son auteur qui nous livre une vision épique, romantique, et tout à la fois réaliste de Paris, et de sa « douce France ». Grâce aux multiples portraits et anecdotes précieuses, Eddy Harris ne tarit pas d'éloges sur la vie en France, sans pour autant refuser d'en dénoncer les travers les plus dérangeants.


Précédé par de nombreux autres Américains avant lui, et inspiré par leurs parcours, Eddy Harris s'identifie à tous ces Noiraméricains qui ont réussi à s'installer et à prospérer en terre française au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Persuadé d'avoir en lui une mémoire génétique symbolisée par ses ancêtres immigrés, Eddy Harris ne s'est jamais réellement senti chez lui, là-bas aux États-Unis, un pays ségrégationniste, sectaire et  raciste. Mais alors pourquoi Paris ? A cause du mythe qui entoure cette ville depuis des décennies car depuis très longtemps le mythe parisien se veut accueillant pour les Noiraméricains, et pour les Noirs en particulier. Inconsciemment il se sent attiré par ce pays. On espère tous que l'herbe sera plus verte ailleurs. Cependant, son statut et son histoire font d'Eddy Harris un éternel immigré,  d'où qu'il vienne, où qu'il aille et à n'importe quel moment de sa vie. A  Paris, capitale de la France, il se sent chez lui car c'est une nation d'immigration; même si  c'en est une différente qui connaît elle aussi ses problèmes d’intégration et d’assimilation de ses peuples à travers le monde. C’est là que le regard de l’auteur est pertinent et empli d’une justesse que nous Français nous n’arrivons pas à poser sur notre propre pays.



La question, ou plus précisément le fait d'être Noir, est pour Eddy Harris une ritournelle incessante. À chaque geste, chaque parole, chaque acte dont il est victime, ou pas, se pose la question de savoir si cela lui arrive parce qu'il est Noir ou si c'est-ce simplement le signe de la bêtise humaine. Cependant, et là est le plus important, à Paris, il est délivré de cette ritournelle. Cette sensation de liberté qui l'envahit est en partie due au fait qu'à Paris il devient tout simplement invisible. Une des raisons premières est que les Noirs européens ne se reconnaissent pas entre eux comme les Noiraméricains qui se saluent dignement lorsqu'ils se croisent, en reconnaissance d'un patrimoine historique tacite et commun. Porter le poids d'un fardeau racial et ethnique est de loin la chose la plus difficile lorsque l'on est noiraméricain. Cependant la vie que notre auteur découvre à Paris le libère de ce fardeau qu'il n'est désormais plus obligé de (sup)porter. Les joies simples d'être un Noir parmi d'autres, ou pas, est un plaisir qu'il apprend. Les possibilités sont, pour la première fois de sa vie, réelles et infinies.


« A Paris, je suis ce que je ne suis pas dans le pays qui aurait dû être le mien.

A Paris, je suis américain – noir, mais américain.
A Paris, je suis écrivain – noir, mais écrivain.
A Paris, je suis, tout simplement.
Aux États-Unis je reste avant tout et pour toujours un Noir. »

C’est ainsi que son livre s’est construit. Une quête identitaire autour du racisme, de la question des Noirs, et des différences notables en la France et les Etats-Unis. Une recherche de soi, une introspection qui finalement trouve ses réponses aux confins de l’Histoire mais aussi dans le quotidien de l’auteur et de ses rencontres rythmées par les battements de l’horloge parisienne qui façonne sa (nouvelle) vie de Noiraméricain en France. 


Le livre d'Eddy Harris est selon ses propres mots « une carte postale écrite par un touriste permanent ». Aujourd’hui nous n’attendons qu’une seule chose : qu’il reparte et nous raconte encore et encore ce qu’il voit, ce qu’il vit, ce qu’il ressent. Pour être honnête, en tant que lectrice je souhaiterais qu’il nous donne sa vision des Etats-Unis d’aujourd’hui, sa vision d’une Amérique qui a enfin un président noir pour représentant de la plus grande nation du monde, mais cela voudrait dire retourner là-bas... Là où il ne se sent pas chez lui car finalement Eddy Harris n’est ni noir ni américain ; quoi que son passeport en dise, Eddy Harris est bel et bien français.

 
Un livre à mettre en toutes les mains donc, noires ou non. 

      

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                   
Maeva SAIDALI BACAR L. P.. Bibliothécaire  

 

 

Lire ci-dessous un entretien avec l'auteur.

 

 

 

 

 

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9 mai 2008 5 09 /05 /mai /2008 08:21

Pierre LOTI,
Madame Chrysanthème
GF Flammarion, 1990,
285 p.,
préface de Bruno Vercier.



Voir aussi
 fiches de Jennifer et Cyrielle

fiche de Sibylle 

 





Présentation du roman

 

     En mars 1985, Pierre Loti (1850-1923) reçoit l'ordre de rejoindre l'escale de l'amiral Courbet qui participe à la campagne de Chine. Cette campagne est entrecoupée de séjours au Japon en juillet 1885 : son bateau, la Triomphante – un cuirassé sur lequel il a embarqué en mai à Formose –, a besoin de réparations et arrive au chantier naval de Nagasaki. Il y passe 36 jours, du 8 juillet au 12 août, alors que le roman s'étend sur une période de 79 jours. Les dates réelles ont donc été changées.


     Durant son séjour à Nagasaki, il contracte un mariage avec une jeune Japonaise de 18 ans : Okané-San, baptisée Kikou-San soit Madame Chrysanthème (il s'agit d'une fleur nationale au Japon, célébrée lors de la fête impériale des Chrysanthèmes ; ironiquement cette fleur symbolise le coeur humain, la précarité de la beauté et l'amour fidèle).


     Ce mariage auquel les parents ont donné leur consentement a été arrangé par un agent, et enregistré par la police locale. Il ne dure que le temps du séjour et la jeune fille pourra par la suite se marier avec un Japonais. Cette pratique peut paraître curieuse mais elle est alors courante au Japon, même si elle s’avère coûteuse pour l'étranger.


     Si le roman raconte bien l'histoire de ce mariage, l'auteur signale cependant dans sa préface :

 

" Bien que le rôle le plus long soit en apparence à Madame Chrysanthème, il est bien certain que les trois principaux personnages sont Moi, le Japon et l'Effet que ce pays m'a produit. "

 

     De fait, ce roman ne raconte pas véritablement une histoire, aucune aventure réelle, ou intrigue, ni même une histoire d'amour. Il s'agit plutôt d'impressions peintes : des tableaux décrits, une galerie de portraits, des scènes de vie à Diou-djen-dji. Et la ville est bien l'un des personnages principaux de ce récit : le Nagasaki d'avant la Seconde Guerre mondiale, aujourd’hui complètement disparu, et que le témoignage de Loti restitue en partie. De ce fait, ce roman trouve aujourd'hui une valeur supplémentaire.


     Le temps de ce seul mois passé à Nagasaki, une sorte de petite routine se crée, un rythme de vie s'installe, une vie à la japonaise, où un certain nombre des habitants de la ville nous sont présentés et nous deviennent étrangement familiers. Il y a Okané-San et sa famille : son cousin pauvre le Djin 415, le plus rapide des hommes-coureurs traînant des petits chars et voiturant des particuliers pour de l'argent, la mère d’Okané-San, Madame Renoncule, son petit frère Bambou, et aussi toutes ses soeurs. Il y a M. Kangourou, l'entremetteur de mariage, M. Sucre et Madame Prune, leurs propriétaires, Oyouki, leur fille de 15 ans, Madame Très-Propre, la vendeuse de lanternes, Madame l'Heure, la marchande de gaufres, Matsou-San et Donata-San, les chefs bonzes du temple de la Tortue Sauteuse, le photographe de renom, les tatoueurs...


     Il y a enfin les incidents quotidiens et les instants choisis, les moments privilégiés ou incongrus et les lieux décrits avec soin et force détails : les maisons, les jardins, les montagnes, le cimetière, la baie, les salons de thés, les temples… ; les petites mousmés (les jeunes femmes japonaises) et leurs costumes ; les rituels du repas et du bain ; les bruits que font les insectes, le roulement des panneaux de bois et la petite pipe que les femmes tapotent tous les soirs pour la vider : " pan pan pan ". Malgré son impatience et sa lassitude affichée à l'égard de ses hôtes, Loti s'intéresse à toutes leurs coutumes et prend à coeur de transcrire ses impressions, d'expliquer ces moeurs et ces habitudes si différentes de celles des Occidentaux, ainsi que certains termes ou expressions japonais pour lesquels le français ne trouve aucun équivalent juste. L'auteur exprime en effet très souvent sa difficulté à " dire ".

   

La réception du roman

 

     L'art japonais tient alors déjà une place éminente en Europe. En 1867, le Japon participait déjà à l'Exposition universelle de Paris, et entre 1867 et la Seconde Guerre mondiale plus de 150 témoignages paraissent sur le Japon. En particulier, les Albums japonais d'Edmond de Goncourt publiés en 1875 suscitent un vif intérêt chez les intellectuels français, on collectionne les " japonaiseries " avec avidité. Si la mode "japoniste " a donc précédé Loti, l'auteur cristallisa la vision populaire du pays. Il fut influencé par son public, et l'influença en retour, reflétant et alimentant dans un même temps l'imaginaire collectif. Loti projette en effet ses préjugés sur le Japon, et interprète le pays qu'il découvre selon eux. De manière générale, on relève de nombreuses critiques négatives, parfois très virulentes de son œuvre : dénonciation d'une incompréhension de la culture japonaise, écriture d'un imposteur, d'un menteur, d'un " pseudo-initié ". Cependant, si ont été relevées dans ses écrits certaines inexactitudes, en particulier du point de vue du vocabulaire utilisé, il faut aussi noter l'existence de critiques positives, notamment de la part de chercheurs japonais.

 

  Une altérité problématique

 

     Le rapport à l'autre, le regard porté sur la différence culturelle pose véritablement problème dans ce roman. Les épisodes comiques sont nombreux, et une grande joie de vivre paraît caractériser tous les Japonais, qui semblent ne jamais cesser de rire. Paradoxalement cependant, le roman est à la fois aussi empreint d’une grande mélancolie, d’un goût de gâchis et de désoeuvrement, de résignation et d'impatience. Le sentiment communiqué par Loti est celui d'une anecdote, son mariage n'est qu'un épisode sans conséquence. Il n'y a aucun grand sentiment. Un tiraillement de la part de l'auteur est néanmoins sensible. Dès le premier moment de son arrivée, Loti est déçu et explique qu'il s'attendait à autre chose. Il semble pourtant fournir des efforts, il s'immerge dans la culture japonaise, sort, visite la ville et ses environs, fait preuve d'une certaine bonne volonté en apprenant la langue, en essayant de communiquer avec les Japonais et en les recevant chez lui. Cependant, les désillusions continuent. Le narrateur fait un aller-retour constant entre enthousiasme et dénigrement. Loti est parfois enchanté, mais ces impressions fugitives retombent, et pratiquement aussitôt, l'auteur affiche un mépris et un rejet de cette culture si déroutante pour lui. Lors de sa visite des temples par exemple, Loti est d'abord saisi par la beauté des lieux, mais très vite il tourne en dérision la fausse grandeur de ces espaces dévoués au culte, le charme est rompu. A d'autres moments, l'auteur fait des aveux d'incompréhension, puis nie à son sujet tout intérêt véritable.


     L'emploi des adjectifs est un aspect très frappant du récit de l’auteur. En utilisant un certain nombre d’adjectifs de manière récurrente, l’auteur exprime surtout trois idées essentielles : la différence de culture – " étrange", "bizarre", "drôle", "incroyable", "indicible", "inimaginable", "invraisemblable", "impayable", "incompréhensible " – de taille – " petit", "fragile", "enfantin", "minuscule", "nain", "miniature", "pygmée", "lilliputien", "puérile " – et aussi une certaine décadence, qui traduit la pauvreté observée par Loti même s’il ne s’étend pas véritablement sur cet aspect social de la ville – " vieux", "vermoulu", "vétuste", "ancien ".

 

Conclusion

 

     Il est difficile de juger de l'honnêteté du narrateur ; écrivit-il ce que son public souhaitait lire selon lui ? Le contexte aura peut-être également influé sur l'écriture du roman : juste après son vrai mariage – un mariage de raison – et la mort à la naissance de son premier enfant tant voulu. Un parallèle intéressant avec son journal révèle en réalité une grande similitude entre ses impressions notées sur le vif, et celles racontées dans le roman.

(cf: Cette éternelle nostalgie : journal intime, 1878-1911. Ed. établie, présentée et annot. par Bruno Vercier, Alain Quella-Villéger et Guy Dugas. Paris : la Table ronde, 1997.)


     Madame Chrysanthème
n'est pas son seul écrit sur le Japon. Loti reviendra en effet un mois plus tard, la Triomphante longe alors les cotes de la mer intérieure via Kobe et Yokotame et Loti écrira ses Japoneries d'automne (1889) sur Kioto, Nikko, Kamatura et Yeddo (Tokyo). Puis en 1900-1901, l'écrivain effectue à nouveau trois séjours au Japon (de décembre à avril, en septembre, et enfin en octobre) et retrouve ses amitiés passées. Ces derniers séjours lui inspireront La troisième jeunesse de Madame Prune (1905) où il reconnaîtra avoir mal compris certains aspects de la culture japonaise quinze ans auparavant.

 

Quelques références critiques empruntables à la bibliothèque de Mériadeck :


Blanch, Lesley. Pierre Loti. Paris : Seghers, 1986. 318 p. Biographie. Index. Trad. de l'anglais Pierre Loti, portrait of an escapist par Jean Lambert.

Buisine, Alain. Pierre Loti : l'écrivain et son double. Paris : Tallandier, 1998. (Figures de proue) 322 p. Bibliogr. p. 299-311.

Quella-Villéger, Alain. Pierre Loti l'incompris. Paris : Presses de la Renaissance, 1986. 399 p. Bibliogr. p. 381-396. Index.


Sarah, Bib. A.S.

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6 mai 2008 2 06 /05 /mai /2008 07:28

 




Roland BARTHES,
L’Empire des signes,
coll. " Essais ",
Points, 1970
9 euros

 














     Dans un premier temps, il semble intéressant de se pencher sur la vie et le travail de Roland Barthes car L’Empire des signes résulte d’une union des deux. En effet, l’ouvrage relate une expérience vécue par l’auteur lors de son voyage au Japon en 1970, expérience que l’on gagne à lire sous un angle sémiologique.

 

Biographie 




 

     Roland Barthes (1915-1980), écrivain et critique français, fut une personnalité importante du structuralisme et de la sémiologie. Son enseignement sur les systèmes de significations contemporains débute lorsqu’il intègre la Ve section de l’EPHE en tant que professeur. Ayant par la suite accédé au poste de directeur d’études de l’EHESS et de chercheur en sociologie au CNRS, Roland Barthes poursuit ses travaux sur le mythe et le signe. Il occupera également la chaire de sémiologie du Collège de France de 1977 jusqu’à son décès en 1980.

 

Notions succinctes de sémiologie :

 

(sources : http://www.surlimage-info/ECRITS/semiologie-html )

 

     La sémiologie et la sémiotique (du grec semeion, signe) sont deux synonymes qui désignent l’étude des signes et des systèmes de signification. Le Petit Larousse illustré (2002) complète ainsi cette définition : " Science générale des signes et des lois qui les régissent au sein de la vie sociale ". La différence entre les deux termes renvoie à deux écoles de pensée. La sémiologie découle de la linguistique de tradition européenne alors que la sémiotique est issue de la tradition anglo-saxonne beaucoup plus influencée par la logique. Cette dernière remplace peu à peu la sémiologie jusqu’à s'y substituer définitivement.

 

Grandes figures de la sémiologie :

  •  

  • Ferdinand de Saussure (1857-1913), à l’origine de la discipline, dont l’objet d’étude est le langage.
  •  

     Roland Barthes (1915-1980), dont le travail porte sur l’ensemble des systèmes de signes.

  •  

     Christian Metz (1931-1993), théoricien français de la sémiologie du cinéma.

  •   

Figure emblématique de la sémiotique :

  •  

  • Charles S. Pierce (1839-1914)
  •  

      Le signe est " la réunion d’une chose que [je perçois] et l’image mentale associée à la perception ". Le signe se compose donc de deux parties appelées le signifiant et le signifié.

     Le signifiant est la partie matérielle que chacun peut saisir grâce à ses sens et le signifié est la partie immatérielle que chacun peut comprendre intellectuellement. Le signifiant et le signifié sont réunis dans la signification qui produit le signe. Autrement dit, le signe est le résultat de la signification.

     Si le signifiant ne possède qu’un signifié, on parle alors de monosémie (ex : crayon). Au contraire s’il en possède plusieurs on parle de polysémie (ex : palme). Cependant, il ne faut pas confondre monosémie avec dénotation et polysémie avec connotation. La dénotation étant l’ensemble des éléments fondamentaux et permanents du sens d’un mot et la connotation l'ensemble des valeurs subjectives variables qui produisent un nouveau signifiant et un nouveau signifié à partir d’un premier signe donné.

 

L’Empire des signes

 

     Quel est le rapport entre la sémiologie et l’ouvrage rédigé par Barthes de retour d’un voyage au Japon ?

     Au long des pages, Barthes transmet sa vision du pays. Quelque part, nous avons entre les mains un récit de voyage typique ; l’auteur décrit ce qu’il a vu, formule ses impressions, aborde les spécificités de la contrée visitée, lui donnant ainsi un caractère exotique, détaille la vie quotidienne. Le récit du voyageur tente également d’infirmer les préjugés de ses congénères sur le Japon et évoque son rapport à l’Autre oriental.

    Cependant, le récit de voyage qu’est L’Empire des signes est très loin de l’idée que l’on se fait généralement de ce type de texte car il est rédigé selon une problématique de départ  : au Japon, tout n’est qu’écriture. Nous entrevoyons de ce fait le lien avec la sémiologie. Si tout n’est qu’écriture, alors tout n’est que signes. L’Empire des signes semble être le résultat d’une volonté de comprendre au plus juste le pays visité, d’en percevoir jusqu’à l’essence à travers la lecture de signes fondamentaux. Barthes tente de retrouver le signifié du Japon qui se cache derrière un signifiant connoté en Occident par la diffusion photographique et filmique de stéréotypes. La représentation française de l’archétype japonais, écrit l’auteur page 132, est celle d’un " être menu, à lunettes, sans âge, au vêtement correct et terne, petit employé d’un pays grégaire. ". Barthes le décrit quant à lui comme un être né de l’écriture. Le Japonais a la peau blanche et les cheveux noirs. Son visage pâle ne traduisant aucune émotion ressemble à une page vierge rajoutant ainsi au contraste avec ses yeux, deux pupilles d’encre logées entre deux fentes comme dessinées au pinceau. Selon lui, " La face est la chose écrite ", p.124. Et ce rappel perpétuel du blanc et du noir, couleurs de l’écriture, se retrouve jusque dans la nourriture où le contraste se fait cette fois entre le riz et l’algue ou la sauce soja.


     Au delà de la comparaison avec l’écriture, il y a dans cette étude des signes une sorte de vérité dans le Japon écrit par Barthes. L’architecture mobile et légère de l’habitat japonais au mobilier épuré, la crudité de ses aliments ou encore l’absence d’artifices dans la représentation théâtrale témoignent de l’absence de superficialité. Tout est fait pour contenir beaucoup de sens dans peu de chose, comme dans un haïku. On a la sensation d’entrevoir un pays réduit à sa plus simple expression. Peu commune, cette sensation transforme le Japon en un territoire presque irréel donnant ainsi le sentiment de voyager très loin.


     La rencontre avec l’Autre est discrète. Bien que Barthes paraisse avoir beaucoup échangé avec la population japonaise, il n’en laisse que peu de traces dans l’ouvrage. Il écrit cependant : " Qu’est-ce que voyager ? Rencontrer. Le seul lexique important est celui du rendez-vous. ", p.27, et fait figurer dans le texte son lexique manuscrit. Barthes aborde également la question de l’altérité lorsqu’il traite du type japonais. Les individus japonais possèdent une morphologie et un faciès semblables si bien que dans une foule l’étranger croit voir des clones. Cette foule fonctionne de manière identique à la phrase, elle doit son sens global à chaque personne possédant son identité propre comme les mots. Les individus composant une foule entre en interaction les uns avec les autres à l’image des mots dans la phrase, ils sont donc les signifiés d’un même signifiant. Enfin, le lecteur occidental " rencontre " l’Autre oriental grâce aux photographies ramenées et commentées par Barthes après son voyage au Japon.

 

     L’Empire des signes est un livre magnifique dans lequel la pensée est admirablement servie par l’écriture talentueuse de Roland Barthes et une documentation de qualité.

 

Valentine, 2e année éd-lib

 

 

 

 

 

 

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22 avril 2008 2 22 /04 /avril /2008 08:18

KAWABATA Yasunari
Kyôto, 1962
Le Livre de Poche, 2007
189 pages, 5,5 euros.












 Fiches d'Ariane et Jean-Baptiste


1. Fiche d'Ariane


Biographie de l’auteur



     Kawabata est né en 1899 ; une profonde solitude semble avoir marqué toute sa vie intime. Peu après sa naissance, il perd la plupart de ses proches. Il vit par la suite avec son grand-père qui meurt à son tour en 1914. Sa première expérience littéraire remonte à cette époque avec Le Journal intime de ma 16ème année dans lequel il décrit l’agonie de son grand-père.

 

    
     Il a expérimenté de multiples formes d’expression, tout d’abord littéraires : à travers le roman, la nouvelle, l’essai, le feuilleton, les chroniques de voyage mais aussi au cinéma avec l’écriture de scénarios.

 

     Il crée une revue littéraire : Shinshicho (Pensée nouvelle) en 1921. Il est alors considéré comme un des principal représentant de " l’école des sensations nouvelles " qui va à l’encontre du mouvement naturaliste.

 

     Grand lecteur de littérature occidentale et russe, il publie en 1948 Pays de neige, son oeuvre la plus connue ; elle nous conte l’amour désespéré d'une femme du pays de neige pour un homme qui vient de la ville.

  
     C’est le premier écrivain japonais à recevoir le prix Nobel en 1968. Cela a largement contribué à faire connaître son œuvre en Occident. Recevoir cette distinction l’a beaucoup ému car c’était un homme très attaché à son pays et à ses valeurs traditionnelles et quelqu’un qui toute sa vie avait voulu rendre hommage au sens japonais de la beauté.

  
     Après des années de mauvaise santé il met fin à ses jours en 1972.

  
     Les récits de Yasunari Kawabata ont su dépeindre un Japon déchiré entre le respect des traditions et les contraintes de la modernisation et de l’occidentalisation.

  
     C’est ce thème que l’on retrouve dans Kyôto paru sous forme de roman feuilleton entre 1961 et 1962.

 


L’Histoire :

 


     Selon le résumé présent sur la 4ème de couverture, l’histoire du livre est celle de deux jumelles qui ont été séparées à leur naissance. Elevées dans des milieux différents, l'une à la ville, l'autre dans la montagne, vont-elles pouvoir se rejoindre, adultes, et se comprendre ?

 

        Nous suivons tout d’abord, la vie de Chieko, l’une des deux jumelles qui vit à Kyôto. Elle sait qu’elle a été abandonnée à la naissance. Ses parents adoptifs tiennent un magasin de soieries, kimonos et ceintures. Tous les autres personnages évoqués dans le roman en dehors de sa sœur jumelle Naeko qui travaille dans un village de montagne, dépendent de l’industrie et de l’artisanat de la soie.

     Le livre dépeint la vie d’une famille d’artisans, ruinée par la transformation de l’économie qui s’oriente vers la consommation de masse. Le personnage de Takichirô, père adoptif de Chieko, incarne l’artisan de type traditionnel qui déplore les nouvelles méthodes de travail venues d’occident et le fait que les boutiques d’artisans comme la sienne soient de plus en plus gérées avec des techniques capitalistes. Il défend les valeurs anciennes traditionnelles et refuse les tendances modernes.

     L’auteur se questionne sur l’avenir des artisans qui ont toujours eu une place importante dans l’économie de la ville de Kyôto.


     Extrait :
" Oui mais j’y pensais encore aujourd’hui, prends les fabricants de ceintures de kimono, et une maison comme Izukura. C’est un bâtiment à l’occidentale, trois étages, une véritable industrie moderne. Nishijin deviendra comme ça. En un jour, ils font cinq cents ceintures; bientôt, les employés vont participer à la direction, alors que la moyenne d’âge est, paraît-il, dans les vingt ans… Un travail comme celui que nous faisons chez nous à domicile, sur des métiers à main, dans vingt ans, trente ans, est-ce que ça existera encore ?

-  Ne dis pas des choses stupides !

-  Et si je subsistais, ce serait en tant que " trésor national vivant ", ou quelque chose dans ce goût là ".


La ville de Kyôto : le véritable sujet du roman ?

 


     Ces réflexions nous amènent au véritable sujet du roman. Il ne nous faut que peu de temps pour comprendre que l'histoire des jumelles est secondaire. Cette intrigue n’est pas développée, les deux sœurs se rencontrent tard dans le livre et les personnages sont relégués au simple rang d’accessoires au service de la véritable histoire. Les événements qui leur arrivent et leur psychologie sont décrits de manière superficielle.

 

   


     L’auteur signe ici le roman d’une ville en pleine mutation. C’est la ville de Kyôto le personnage principal de ce roman. Cela est déjà évoqué dans le titre qui en japonais est Koto, ce qui signifie l'ancienne ville ou l'ancienne capitale.

  
     Kawabata évoque ici la nostalgie qu’il éprouve à l’égard de la vieille capitale, il en regrette la brutale industrialisation et occidentalisation. Tout au long du roman, l’auteur montre son attachement au versant traditionnel de son pays. Les personnages évoluent donc dans un Kyôto où sans cesse les coutumes ancestrales s'opposent aux changements dus à la modernisation

.

.   

     
     On peut même en venir à se demander si ce livre est vraiment un roman. Il pourrait s’agir d’un guide touristique, ou d’un témoignage que tient à nous laisser l’auteur sur la manière dont il ressent cette ville.


     En effet, plusieurs passages très descriptifs n’amènent rien à l’intrigue.

 


     Une visite des lieux célèbres de la ville, les fêtes annuelles et les traditions rythment ce récit.

 


     Ces événements sont observés et racontés, non pas du point de vue des habitants de la ville, mais du point de vue des visiteurs ; l’auteur se place en observateur de cette ville qu’il chérit.

 


     Cela se ressent dans l’écriture par une certaine distance, une réserve.

 


     Le narrateur est extérieur, les personnages ne s’expriment jamais à la première personne. On est le plus souvent dans la vie de Chieko mais même dans les moments les plus intimes on conserve toujours cette distance dans la façon de décrire les événements, on a l’impression qu’une personne extérieure observe l’action et nous la décrit.

 

     Les chapitres, d’une longueur à peu près égale, se succèdent. Le plan choisi par l’auteur dresse un portrait de la ville à travers la ronde des saisons. Ainsi le premier chapitre est intitulé : " Fleurs de printemps " et l’ouvrage se termine sur le chapitre " Fleurs d’hiver ".

 


     La nature tient d’ailleurs une place très importante dans ce récit, de nombreux passages évoquent les rapports entre les hommes et celle-ci. Les personnages errent et contemplent la nature et cela a une véritable influence sur leur humeur, leur inspiration. La nature est personnifiée à plusieurs reprises et magnifiée ; l’auteur évoque par exemple " le spectacle de la chute des fleurs ".

 

 


La ville de Kyôto : quelle place dans l’imaginaire japonais ?

 


     En 1915, la capitale politique du pays, précédemment Kyôto, est établie à Tokyo.

 

 

  
     A partir de 1945, Kyôto se dispute avec Tokyo l’honneur d’être le haut lieu culturel du pays.

 


     C’est une ville riche de bâtiments et de jardins historiques de toutes les époques. Elle est parfois appelée la Cité jardin et fut autrefois surnommée la "Capitale des fleurs ".

 


     Le rayonnement de sa culture passée, l'implantation de nombreuses écoles et ateliers d'arts traditionnels, l'accomplissement chaque année de fêtes religieuses très anciennes ont permis à cette ville de conserver une place tout à fait à part dans l'imaginaire collectif de la société japonaise. Elle reste le centre de rayonnement spirituel du pays.

 


     Kawabata avait bien su saisir le changement qui s’opérait dans sa ville puisque depuis la fin des années 1980, les quartiers d'habitation, les rues commerçantes et les zones industrielles sont séparées (hommes et activités ne sont plus regroupés en un même lieu) ce qui transforme profondément les modes de vie ancestraux.

 


     Nicolas Bouvier écrivait à propos de Kyôto: " Cette ville - une des dix au monde où il vaut la peine d'avoir vécu - a pour moi, malgré sa douceur, quelque chose de maléfique. Austère, élégante, mais spectrale. On ne serait pas trop surpris au réveil de ne plus la retrouver du tout."

 


     Ce livre est une vive critique de l'occidentalisation accélérée d'une société qui avait jusqu'alors vécu sur des bases sociales, culturelles et morales très différentes. L’auteur y célèbre le patrimoine culturel de son pays, on y retrouve de nombreuses références à la culture japonaise.

 


     Chieko évoque le Genji Monogatari, grand livre de la littérature du pays ou encore la mythologie japonaise y est citée avec les animaux maléfiques (renards et blaireaux) qui prennent possession de l’âme des gens.

 


Les autres thématiques se dégageant du livre, plus liées à la vie personnelle de l’auteur :

 


     On retrouve le thème de la quête douloureuse des parents qui imprègne le livre à travers le questionnement de Chieko sur sa naissance. Cela peut être mis en parallèle avec le fait que l’auteur tout comme les deux jumelles a été très tôt orphelin.

  

  
     Dans l’ensemble de son œuvre, l’auteur n’hésite pas à créer plusieurs personnages féminins qui représentent en fait les diverses facettes de la personnalité d’une même femme pour mieux en faire ressortir les contradictions et les paradoxes.

  
     Kawabata jouera d'ailleurs avec le concept d'identification dans Kyôto : les deux jumelles illustrent ce Japon qui doit vivre non sans peine avec ces deux aspects : la tradition et la modernisation. Naeko symbolisera le Japonais d'autrefois, vivant dans la simplicité et la nature, Chieko, quant à elle, est plus matérialiste et moderne. De plus les deux personnages seront confondus par Hideo (jeune homme amoureux de Chieko) qui essaiera d’obtenir de sa sœur jumelle l’amour que Chieko ne lui donnera jamais.

 


Ce que j’ai pensé de ce livre :

 


     J’ai trouvé ce livre très beau, l’auteur pose un regard poétique et empreint de mélancolie sur la nature et sur la ville. L’avancée du récit est lente et il ne se passe que peu de choses ; ce n’est cependant pas cela que l’on retient à la lecture de ce livre mais plutôt la délicatesse et la sensibilité du récit.

 

   


     J’ai eu parfois  la sensation de passer à côté du sens de certains éléments du livre à cause de mon manque de connaissances sur la culture et les traditions quotidiennes japonaises.

 


Pour aller plus loin :

 

Adaptation filmique : Kyôto, en 1962, du grand réalisateur Ichikawa Kon.

Ariane, 2ème année BIB


Fiche de Jean-Baptiste

 

     Cet ouvrage a été écrit vers la fin de la vie de Kawabata, en 1968. C’est l’histoire d’une jeune Japonaise, Chieko, à Kyôto dans les années 1950. Kyôto, ancienne capitale du Japon, reste le symbole de la tradition dans le pays, si chère à l’écrivain, et certains vont jusqu’à dire que le personnage principal du livre est la ville elle-même. Elle est effectivement très importante et présente, elle crée le climat et l’ambiance de l’œuvre. Chieko a été abandonnée à sa naissance et recueillie par des commerçants en gros de tissus de kimono qui l’ont élevée et aimée comme si c’était leur propre fille. Elle est assez innocente pour son âge, dix-huit ans, et donne l’impression qu’elle découvre la vie. Son rapport avec la nature est très fusionnel, au même titre que tous les personnages du livre. Elle passe énormément de temps à flâner dans les jardins, les parcs et se livre à une description détaillée des fleurs, des arbres, on dirait presque qu’elle les personnifie par moments. Toute l’œuvre est rythmée par cette admiration de la nature, par les fêtes qui lui sont consacrées, on s’imagine ainsi Kyôto constamment fleurie et parsemée d’immenses jardins entretenus à la perfection. Même les dialogues sont souvent orientés vers la nature.


     Chieko souffre de la tristesse et de la nostalgie de son père adoptif. En effet le commerce de ce dernier, qui fonctionne de manière traditionnelle, avec des tissu d’époque, pâtit de la concurrence des magasins qui développent la façon de s’habiller " à l’occidentale " c’est-à-dire avec des couleurs et des formes nouvelles. Elle essaie de lui redonner goût à la création en lui achetant notamment un beau-livre sur Paul Klee et elle réussit progressivement à le relancer et à lui faire admettre que l’heure n’est plus à la tradition mais à la modernité.

 

 

 


     De plus la jeune fille s’interroge régulièrement sur l’identité de ses parents biologiques et sur les raisons de son abandon, bien que ses parents adoptifs démentent cette version et affirment qu’ils l’ont enlevée dans un parc peu après sa naissance. Une rencontre bouleversante va apporter une réponse à ses questions : lors d’une fête traditionnelle, elle va tomber nez à nez avec sa sœur jumelle dont elle ignorait tout à fait l’existence. Celle-ci lui apprend que leurs parents sont morts peu après leur naissance et qu’elle travaille dans les montagnes. Entre elles va s’instaurer une relation très forte et en même temps très pudique. Naeko, la sœur de Chieko, l’appelle " Mademoiselle " et la vouvoie par exemple.

 

  
     Cet ouvrage nous permet de découvrir un Japon très traditionnel et assez énigmatique. Les Japonais apparaissent comme des gens respectueux, calmes et disciplinés. Le silence semble avoir une place plus importante que dans notre société, il est vraiment source de recueillement et d ‘apaisement. Kyôto est un livre intéressant qui présente une société totalement différente de la nôtre, avec des mœurs, des coutumes et un mode de vie qu’on ne trouve pas en Occident.

 

 


Jean-Baptiste, Éd.-Lib. 2A 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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21 avril 2008 1 21 /04 /avril /2008 11:18

TANIZAKI Jun.Ichiro
Éloge de l'ombre, 1933,
Traduit du japonais
par René Sieffert, 1993,
Publications Orientalistes de France, 2001.

 













Références bibliographiques :

     Malheureusement le texte est en réimpression depuis très longtemps chez l’éditeur POF, mais on peut retrouver ce texte dans La Pléiade (œuvres complètee en 2 volumes).


Biographie de l’auteur :

 

 



     Tanizaki Junichirô est né le 24 juillet 1886 dans le quartier de Nihonbashi à Tôkyô. Il est issu d'une famille de marchands qui fit fortune sous l'impulsion de son grand-père maternel. Sa mère, Seki est âgée de vingt-deux ans à la naissance de Jun.ichirô. Son père, Kuragorô, est lui aussi issu d'une famille de marchands (grossistes de saké). Jun.ichirô est inscrit sur le registre d'état civil comme le premier enfant du couple. Cependant il a eu un frère aîné qui ne vécut que trois jours ; la mort prématurée de ce frère fut à l'origine de son prénom : Jun signifie "humecter la terre pour la rendre fertile" et ichirô signifie "le premier fils". Il sera l'aîné d'une famille de sept enfants (trois frères et trois sœurs).

 

     Sa vie sera marquée par de grands événements historiques comme l’installation de l’éclairage électrique à Tokyo, l’inauguration du chemin de fer entre Tokyo et Kyoto, la ligne téléphonique, les diverses guerres, la mort de l’empereur Meiji, plusieurs séismes importants…

     En 1888 son grand-père meurt et la situation financière de la famille se dégrade petit à petit. Cependant, jusqu'à l'âge de huit ans, Tanizaki aura une vie plus que confortable au sein de sa famille ; mais celle-ci changera radicalement au cours de l'année 1894 lorsque suite à de nombreux échecs de son père ils sont obligés de déménager dans une modeste demeure. En 1891 le tremblement de terre de la région de Nagoya le marquera profondément et lui inspirera toute sa vie une peur viscérale des séismes, le tremblement de terre de Tôkyô en 1894 ne faisant que confirmer ce sentiment.

     A l'âge de onze ans, Junichirô eut son premier mentor en la personne de son professeur Inaba Seichiki qui l'influencera durant quatre années. Tanizaki considérera cet instituteur comme son seul et unique maître durant toute sa vie. En 1898, à l’âge de douze ans, il écrit ses premières nouvelles : Rêves d'écolier, Le Maître zen Ikkyû, Du seigneur Kusunoki ... qu'il publiera dans la revue de son école Le club des écoliers. Durant sa scolarité il étudiera notamment l'anglais et le chinois classique.

     Il entre en 1901 au Premier Collège de Tôkyô. Il commence à faire publier dans la revue du collège plusieurs kanshi ainsi que quelques essais.

     En 1902 il parvient même à faire publier dans une revue commerciale : Le monde des jeunes, deux essais et un poème. Malheureusement sa famille connaît de plus en plus de difficultés financières et le jeune Jun.ichirô est obligé de s'installer dans la riche famille Kitamura (propriétaires de l'hôtel-restaurant-épicerie Seiyôken) pour y donner des cours particuliers aux enfants. Cette expérience lui servira d'inspiration pour sa nouvelle Le masque du démon qu'il publiera en 1916.

     En 1905 il entre dans la section de droit anglais au Premier Lycée de Tôkyô dans lequel Natsume Sôseki enseigne l'anglais. L'année 1907 voit la publication de trois récits de Tanizaki dans la revue du lycée : Les funérailles d'un épagneul, Souvenirs incertains et Le Volcan éteint. Ce dernier récit est en fait la version romancée de ses amours avec Hozumi Fuku, employée chez les Kitamura et pour lesquelles il fut congédié de son travail dans la riche famille. Suite à cette mésaventure, Tanizaki se retrouvera pensionnaire au lycée.

     L'année suivante Tanizaki renonce à ses études de droit anglais et s'inscrit dans la section de littérature japonaise de l'Université impériale de Tôkyô, se décidant ainsi à embrasser une carrière littéraire. Il se décide alors à faire publier ses écrits dans des revues renommées, mais essuie deux échecs coup sur coup. A cause de cela il tombe en dépression et pense à se lancer dans une carrière de journaliste.

     Il participe en 1910, avec plusieurs camarades, au lancement de la revue Shinshichô dans laquelle il publiera plusieurs textes dont Le Tatouage. La parution de ce dernier lui donne l'occasion d'être reconnu sur la scène littéraire.

     En 1911, le roman moderne japonais est en pleine effervescence et Tanizaki commence à pouvoir vivre de sa plume, recevant pour la première fois de l'argent pour la publication d'une de ses œuvres. En octobre il subit sa première censure pour son texte Hyôfû qui étudie la question du désir sexuel chez les jeunes. Tanizaki sera désormais étroitement surveillé et nombre de ses œuvres connaîtront le même sort.

     En novembre il continue à progresser dans le milieu littéraire japonais grâce à la parution du Secret dans la célèbre revue Chûô kôron et surtout grâce à l'éloge qui est fait de lui par un célèbre critique dans la revue Mita bungaku.

     Sa carrière est définitivement lancée l’année suivante, avec de nombreuses publications dans des quotidiens renommés.

     En 1915 il se marie avec une ancienne geisha, Ishikawa Chiyo, avec laquelle il aura une fille, Ayuko, née en 1916, mais en 1930, après plusieurs ruptures, il décide de céder sa femme à un ami poète.

     En 1918 il effectue son premier voyage hors du Japon ; il visitera la Corée, la Chine et la Mandchourie. De ce voyage il tirera plusieurs articles qu'il fera publier dans différents journaux l'année suivante.

     Après les nouvelles, le théâtre et le roman, Tanizaki s'intéresse au cinéma. En 1920, il est engagé par la société Taishô pour laquelle il écrira plusieurs histoires. Mais cette expérience dans le milieu cinématographique ne durera qu'une année, le succès commercial n'étant pas au rendez-vous. Il reprendra l'écriture de pièces, dont certaines finalement seront reprises par la suite au cinéma.

     Le tremblement de terre de 1923 incitera Tanizaki à quitter définitivement la région du Kantô pour le Kansai, berceau de la civilisation japonaise. Cet exil marquera fortement ses œuvres à venir. Il essayera d'assimiler les croyances et les mœurs de cette région du Japon qui lui est inconnue et beaucoup de ses romans se dérouleront dans le triangle Ôsaka, Kyôto, Kôbe.

     Tanizaki se remarie en 1931, à l’âge de quarante-cinq ans, avec Tomiko Furukawa, une jeune journaliste de vingt-quatre ans. Il exprime dans un essai la satisfaction psychologique et physique que lui procure cette nouvelle vie conjugale. Il publie plusieurs chefs-d’œuvre qui confirment sa plénitude. Mais l’inspiratrice de ces récits, qui ont comme sujet l’adoration d’une femme, n’est pas en fait sa jeune épouse.

     Il divorcera en 1935 et se remariera avec sa vraie muse Matsuko Nezu. Malgré tous ces tumultes sa création littéraire ne ralentit pas.

    Dans toute son œuvre il accorde une importance primordiale au respect de la nature humaine et à sa représentation vraisemblable. A travers sa singulière sensibilité, il découvre dans la nature humaine des choses troublantes. Il les regarde avec étonnement ou émerveillement, sans les juger.

     Plusieurs traits psychologiques considérés comme des perversions marquent ses récits : sadomasochisme, homosexualité, fétichisme, scatologie, désir physique. Tout se joue dans le registre de la beauté et de l’érotisme au-delà de toute préoccupation morale, religieuse ou spirituelle.

     A 57 ans, Tanizaki se lance dans une entreprise de grande envergure : la traduction en japonais moderne d’un véritable monument de la littérature du XIème siècle, le Genji monogatari (le Dit du Genji) qui évoque les nombreux aspects de la vie amoureuse. A sa publication en 1941, Tanizaki fait face à une censure féroce.

     Son état de santé s’aggrave après 1960. Le désir de se délivrer de la souffrance physique et de l’obsession de la mort constitue le thème essentiel de l’un de ses derniers textes : Journal d’un vieux fou. Il meurt en 1965 au Japon à l’âge de 75 ans.

 

Eloge de l’ombre :


     Ce texte a été publié en 1933 et traduit en France en 1993 et il est désormais considéré comme culte pour de nombreux lecteurs.

 

     Le livre commence avec le récit des déboires de l’auteur dans l’aménagement de sa nouvelle maison et sa recherche d’harmonie entre confort moderne et tradition japonaise.

     Mais au fur et à mesure, le texte nous ouvre de nouvelles perspectives sur l’art japonais, son fonctionnement et sa recherche perpétuelle de raffinement.

     Comme le titre l’indique, c’est un véritable éloge de l’ombre qui est fait tout au long du livre par de longues comparaisons entre le papier occidental et le papier d’Orient, puis entre les différentes formes d’éclairage, électrique pour l’Occident et à la bougie dans la tradition japonaise ou encore entre les différents types de lieux d’aisance.

     Un bol en laque qui sous l’éclairage occidental ressemblera à un simple morceau de bois bon marché, sous l’éclairage oriental sera sublimé par la flamme de la bougie et l’ombre. On verra sur ce bol des reflets dorés, ambrés, rouges et la nourriture qui sera servie dans ce bol semblera avoir un goût encore plus exquis.

     L’ombre donne plus de nuances de couleurs et aux objets une autre dimension, beaucoup plus artistique. L’ombre orientale s’oppose à la clarté et à la brillance occidentales. Cette œuvre conduit le lecteur au centre de la culture esthétique japonaise.

     Ce livre est en fait une sorte d’essai et se veut un plaidoyer pour la valeur esthétique de l’ombre dans la civilisation et l’art japonais. Mais avec la révolution industrielle et l’influence Occidentale la tradition japonaise disparaît peu à peu pour une modernité plus confortable. Cette occidentalisation réduit la dimension esthétique de certains objets japonais car la modernité n’est pas pensée en fonction de chaque culture et c’est ce que déplore Tanizaki. Ce n’est pas une critique de l’Occident mais plutôt un constat sur la façon dont les Japonais cèdent à la culture occidentale qui n’est pourtant pas adaptée à leur mode de vie, leur coutumes, leurs traditions et donc petit à petit c’est l’essence même de la civilisation japonaise qui disparaît.

     Mais derrière cette opposition entre Orient et Occident, il faut voir en réalité une opposition entre le moderne Tokyo et le traditionnel Kyoto puisque Tanizaki a écrit ce texte à la suite de son déménagement dans une province assez reculée du Japon. Cet essai est considéré comme le fruit du retour aux sources de Tanizaki après son installation dans le Kansai.

     De très belles pages sont écrites sur la femme et l’on peut voir surgir quelques-uns des fantasmes de Tanizaki sur cette femme tissée d’ombre et compagne des ténèbres.

     Plus que d'un essai on peut parler d’une suite de poèmes sur le papier, l’architecture, la cuisine, les femmes mis en beauté par l’ombre japonaise.

     Au départ L’éloge de l’ombre peut paraître justement assez obscur, très abstrait avec cette opposition de deux cultures et l’on ne comprend pas tellement où l’auteur veut nous emmener. Mais au fur et à mesure des pages on se laisse entrainer dans cette analyse esthétique de deux civilisations que tout oppose.

     Ce livre nous dévoile aussi une partie assez peu connue de l’art japonais. Que l’on aime le Japon ou non, ce livre nous propose une véritable ouverture d’esprit et une réflexion sur ce qui n’était pas encore appelée la mondialisation.

 

E. M., Éd.-Lib. 2A 

 

 

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21 avril 2008 1 21 /04 /avril /2008 11:18

TANIZAKI Jun.Ichiro
Éloge de l'ombre, 1933,
Traduit du japonais
par René Sieffert, 1993,
Publications Orientalistes de France, 2001.

 













Références bibliographiques :

    
     Malheureusement le texte est en réimpression depuis très longtemps chez l’éditeur POF, mais on peut retrouver ce texte dans La Pléiade (œuvres complètee en 2 volumes).


Biographie de l’auteur :

 

 



     Tanizaki Junichirô est né le 24 juillet 1886 dans le quartier de Nihonbashi à Tôkyô. Il est issu d'une famille de marchands qui fit fortune sous l'impulsion de son grand-père maternel. Sa mère, Seki est âgée de vingt-deux ans à la naissance de Jun.ichirô. Son père, Kuragorô, est lui aussi issu d'une famille de marchands (grossistes de saké). Jun.ichirô est inscrit sur le registre d'état civil comme le premier enfant du couple. Cependant il a eu un frère aîné qui ne vécut que trois jours ; la mort prématurée de ce frère fut à l'origine de son prénom : Jun signifie "humecter la terre pour la rendre fertile" et ichirô signifie "le premier fils". Il sera l'aîné d'une famille de sept enfants (trois frères et trois sœurs).

 

     Sa vie sera marquée par de grands événements historiques comme l’installation de l’éclairage électrique à Tokyo, l’inauguration du chemin de fer entre Tokyo et Kyoto, la ligne téléphonique, les diverses guerres, la mort de l’empereur Meiji, plusieurs séismes importants…

     En 1888 son grand-père meurt et la situation financière de la famille se dégrade petit à petit. Cependant, jusqu'à l'âge de huit ans, Tanizaki aura une vie plus que confortable au sein de sa famille ; mais celle-ci changera radicalement au cours de l'année 1894 lorsque suite à de nombreux échecs de son père ils sont obligés de déménager dans une modeste demeure. En 1891 le tremblement de terre de la région de Nagoya le marquera profondément et lui inspirera toute sa vie une peur viscérale des séismes, le tremblement de terre de Tôkyô en 1894 ne faisant que confirmer ce sentiment.

     A l'âge de onze ans, Junichirô eut son premier mentor en la personne de son professeur Inaba Seichiki qui l'influencera durant quatre années. Tanizaki considérera cet instituteur comme son seul et unique maître durant toute sa vie. En 1898, à l’âge de douze ans, il écrit ses premières nouvelles : Rêves d'écolier, Le Maître zen Ikkyû, Du seigneur Kusunoki ... qu'il publiera dans la revue de son école Le club des écoliers. Durant sa scolarité il étudiera notamment l'anglais et le chinois classique.

     Il entre en 1901 au Premier Collège de Tôkyô. Il commence à faire publier dans la revue du collège plusieurs kanshi ainsi que quelques essais.

     En 1902 il parvient même à faire publier dans une revue commerciale : Le monde des jeunes, deux essais et un poème. Malheureusement sa famille connaît de plus en plus de difficultés financières et le jeune Jun.ichirô est obligé de s'installer dans la riche famille Kitamura (propriétaires de l'hôtel-restaurant-épicerie Seiyôken) pour y donner des cours particuliers aux enfants. Cette expérience lui servira d'inspiration pour sa nouvelle Le masque du démon qu'il publiera en 1916.

     En 1905 il entre dans la section de droit anglais au Premier Lycée de Tôkyô dans lequel Natsume Sôseki enseigne l'anglais. L'année 1907 voit la publication de trois récits de Tanizaki dans la revue du lycée : Les funérailles d'un épagneul, Souvenirs incertains et Le Volcan éteint. Ce dernier récit est en fait la version romancée de ses amours avec Hozumi Fuku, employée chez les Kitamura et pour lesquelles il fut congédié de son travail dans la riche famille. Suite à cette mésaventure, Tanizaki se retrouvera pensionnaire au lycée.

     L'année suivante Tanizaki renonce à ses études de droit anglais et s'inscrit dans la section de littérature japonaise de l'Université impériale de Tôkyô, se décidant ainsi à embrasser une carrière littéraire. Il se décide alors à faire publier ses écrits dans des revues renommées, mais essuie deux échecs coup sur coup. A cause de cela il tombe en dépression et pense à se lancer dans une carrière de journaliste.

     Il participe en 1910, avec plusieurs camarades, au lancement de la revue Shinshichô dans laquelle il publiera plusieurs textes dont Le Tatouage. La parution de ce dernier lui donne l'occasion d'être reconnu sur la scène littéraire.

     En 1911, le roman moderne japonais est en pleine effervescence et Tanizaki commence à pouvoir vivre de sa plume, recevant pour la première fois de l'argent pour la publication d'une de ses œuvres. En octobre il subit sa première censure pour son texte Hyôfû qui étudie la question du désir sexuel chez les jeunes. Tanizaki sera désormais étroitement surveillé et nombre de ses œuvres connaîtront le même sort.

     En novembre il continue à progresser dans le milieu littéraire japonais grâce à la parution du Secret dans la célèbre revue Chûô kôron et surtout grâce à l'éloge qui est fait de lui par un célèbre critique dans la revue Mita bungaku.

     Sa carrière est définitivement lancée l’année suivante, avec de nombreuses publications dans des quotidiens renommés.

     En 1915 il se marie avec une ancienne geisha, Ishikawa Chiyo, avec laquelle il aura une fille, Ayuko, née en 1916, mais en 1930, après plusieurs ruptures, il décide de céder sa femme à un ami poète.

     En 1918 il effectue son premier voyage hors du Japon ; il visitera la Corée, la Chine et la Mandchourie. De ce voyage il tirera plusieurs articles qu'il fera publier dans différents journaux l'année suivante.

     Après les nouvelles, le théâtre et le roman, Tanizaki s'intéresse au cinéma. En 1920, il est engagé par la société Taishô pour laquelle il écrira plusieurs histoires. Mais cette expérience dans le milieu cinématographique ne durera qu'une année, le succès commercial n'étant pas au rendez-vous. Il reprendra l'écriture de pièces, dont certaines finalement seront reprises par la suite au cinéma.

     Le tremblement de terre de 1923 incitera Tanizaki à quitter définitivement la région du Kantô pour le Kansai, berceau de la civilisation japonaise. Cet exil marquera fortement ses œuvres à venir. Il essayera d'assimiler les croyances et les mœurs de cette région du Japon qui lui est inconnue et beaucoup de ses romans se dérouleront dans le triangle Ôsaka, Kyôto, Kôbe.

     Tanizaki se remarie en 1931, à l’âge de quarante-cinq ans, avec Tomiko Furukawa, une jeune journaliste de vingt-quatre ans. Il exprime dans un essai la satisfaction psychologique et physique que lui procure cette nouvelle vie conjugale. Il publie plusieurs chefs-d’œuvre qui confirment sa plénitude. Mais l’inspiratrice de ces récits, qui ont comme sujet l’adoration d’une femme, n’est pas en fait sa jeune épouse.

     Il divorcera en 1935 et se remariera avec sa vraie muse Matsuko Nezu. Malgré tous ces tumultes sa création littéraire ne ralentit pas.

    Dans toute son œuvre il accorde une importance primordiale au respect de la nature humaine et à sa représentation vraisemblable. A travers sa singulière sensibilité, il découvre dans la nature humaine des choses troublantes. Il les regarde avec étonnement ou émerveillement, sans les juger.

     Plusieurs traits psychologiques considérés comme des perversions marquent ses récits : sadomasochisme, homosexualité, fétichisme, scatologie, désir physique. Tout se joue dans le registre de la beauté et de l’érotisme au-delà de toute préoccupation morale, religieuse ou spirituelle.

     A 57 ans, Tanizaki se lance dans une entreprise de grande envergure : la traduction en japonais moderne d’un véritable monument de la littérature du XIème siècle, le Genji monogatari (le Dit du Genji) qui évoque les nombreux aspects de la vie amoureuse. A sa publication en 1941, Tanizaki fait face à une censure féroce.

     Son état de santé s’aggrave après 1960. Le désir de se délivrer de la souffrance physique et de l’obsession de la mort constitue le thème essentiel de l’un de ses derniers textes : Journal d’un vieux fou. Il meurt en 1965 au Japon à l’âge de 75 ans.

 

Eloge de l’ombre :


     Ce texte a été publié en 1933 et traduit en France en 1993 et il est désormais considéré comme culte pour de nombreux lecteurs.

 

     Le livre commence avec le récit des déboires de l’auteur dans l’aménagement de sa nouvelle maison et sa recherche d’harmonie entre confort moderne et tradition japonaise.

     Mais au fur et à mesure, le texte nous ouvre de nouvelles perspectives sur l’art japonais, son fonctionnement et sa recherche perpétuelle de raffinement.

     Comme le titre l’indique, c’est un véritable éloge de l’ombre qui est fait tout au long du livre par de longues comparaisons entre le papier occidental et le papier d’Orient, puis entre les différentes formes d’éclairage, électrique pour l’Occident et à la bougie dans la tradition japonaise ou encore entre les différents types de lieux d’aisance.

     Un bol en laque qui sous l’éclairage occidental ressemblera à un simple morceau de bois bon marché, sous l’éclairage oriental sera sublimé par la flamme de la bougie et l’ombre. On verra sur ce bol des reflets dorés, ambrés, rouges et la nourriture qui sera servie dans ce bol semblera avoir un goût encore plus exquis.

     L’ombre donne plus de nuances de couleurs et aux objets une autre dimension, beaucoup plus artistique. L’ombre orientale s’oppose à la clarté et à la brillance occidentales. Cette œuvre conduit le lecteur au centre de la culture esthétique japonaise.

     Ce livre est en fait une sorte d’essai et se veut un plaidoyer pour la valeur esthétique de l’ombre dans la civilisation et l’art japonais. Mais avec la révolution industrielle et l’influence Occidentale la tradition japonaise disparaît peu à peu pour une modernité plus confortable. Cette occidentalisation réduit la dimension esthétique de certains objets japonais car la modernité n’est pas pensée en fonction de chaque culture et c’est ce que déplore Tanizaki. Ce n’est pas une critique de l’Occident mais plutôt un constat sur la façon dont les Japonais cèdent à la culture occidentale qui n’est pourtant pas adaptée à leur mode de vie, leur coutumes, leurs traditions et donc petit à petit c’est l’essence même de la civilisation japonaise qui disparaît.

     Mais derrière cette opposition entre Orient et Occident, il faut voir en réalité une opposition entre le moderne Tokyo et le traditionnel Kyoto puisque Tanizaki a écrit ce texte à la suite de son déménagement dans une province assez reculée du Japon. Cet essai est considéré comme le fruit du retour aux sources de Tanizaki après son installation dans le Kansai.

     De très belles pages sont écrites sur la femme et l’on peut voir surgir quelques-uns des fantasmes de Tanizaki sur cette femme tissée d’ombre et compagne des ténèbres.

     Plus que d'un essai on peut parler d’une suite de poèmes sur le papier, l’architecture, la cuisine, les femmes mis en beauté par l’ombre japonaise.

     Au départ L’éloge de l’ombre peut paraître justement assez obscur, très abstrait avec cette opposition de deux cultures et l’on ne comprend pas tellement où l’auteur veut nous emmener. Mais au fur et à mesure des pages on se laisse entrainer dans cette analyse esthétique de deux civilisations que tout oppose.

     Ce livre nous dévoile aussi une partie assez peu connue de l’art japonais. Que l’on aime le Japon ou non, ce livre nous propose une véritable ouverture d’esprit et une réflexion sur ce qui n’était pas encore appelée la mondialisation.

 

E. M., Éd.-Lib. 2A 

 

 

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12 avril 2008 6 12 /04 /avril /2008 07:46

 


Pierre LOTI,
Madame Chrysanthème
GF Flammarion, 1990,
285 p.,
préface de Bruno Vercier.

Voir aussi fiches de Jennifer et Cyrielle

 



    


Biographie :
    
    
Pierre Loti est né le 14 janvier 1850 sous le nom de Julien Viaud dans une famille bourgeoise protestante de Rochefort et mort en 1923. Il entre dans la marine à 17 ans, après avoir été reçu à l’Ecole Navale. Il fait son premier voyage en 1869 en Méditerranée, voyage qui sera suivi de nombreux autres à travers le monde, comme en Egypte, Turquie, à Tahiti, Dakar, au Tonkin ou à Saïgon. A la suite de ces voyages, il écrit des articles pour les journaux de la métropole, avec des dessins, mais aussi pour lui-même, sous la forme de journaux intimes comme il l’a toujours fait. Il prendra l’habitude de se rendre dans des salons parisiens et est élu membre de l’Académie française en 1891. Son premier livre, Aziyadé, publié en 1879, est une aventure autobiographique. Loti est l’auteur de nombreux autres ouvrages comme Pêcheurs d’Islande ou Ramuncho, qui connaissent un succès populaire dans une époque coloniale où la demande en récits de voyage est assez forte.


   

L'oeuvre :  

   Madame Chrysanthème est le récit autobiographique de Pierre Loti lors de son voyage au Japon à Nagasaki au cours de l’été 1885 avec son frère Yves. Le livre est présenté sous la forme d’un journal intime, écrit au jour le jour, mais l’auteur l’a retravaillé et rédigé par la suite, et il sera publié en 1887, avec des illustrations.

     Le récit débute par l’arrivée au Japon en bateau, au milieu de la nature sauvage, comme dans un rêve, entouré de fleurs, hauts rochers et chants d’oiseaux. Mais Loti est très vite désenchanté en voyant Nagasaki car il est déçu de la banalité de la ville qui ressemble à l’Amérique, et de ses habitants. Quand ils accostent enfin, ils sont aussitôt assaillis par la foule, avec les nombreux vendeurs, et la première impression du narrateur est assez mauvaise car il qualifiera tout ce monde de " laid " et " grotesque ". Ce n’est que lorsque la foule a disparu, que la nuit apparaît , que le Japon dévoile son côté merveilleux.

     Pierre Loti ne perd pas son temps et dès le premier jour il se fait accompagner par un porteur à une maison de thé recommandée par des amis européens, pour trouver une femme. Il a en effet projeté de se marier, comme la plupart des Occidentaux débarquant dans le pays, chose courante et temporelle. Il se marie donc six jours plus tard après un rapide choix fait parmi les quelques jeunes femmes qu’il reste à sa disposition, présentées par un certain monsieur Kangourou. Ces femmes, sortes de geishas, sont éduquées pour le mariage et vendues pour un temps par leur famille, un peu comme une marchandise ou un jouet, comme un " petit chien savant " selon Loti. Il obtient la permission d’habiter une maison, avec sa femme nommée madame Chrysanthème, pendant la durée de son séjour au Japon. De ce mariage, Loti attendait le divertissement, mais le résultat est plutôt contraire car il s’ennuie et se sent seul, lassé de ce qui l’entoure. Il vit à la façon des Japonais, typiquement, en partageant les mœurs raffinées de ses hôtes, avec sa femme, ses amies et sa famille, sans histoire d’amour. Pourtant, malgré cette déception sentimentale et cet ennui, Loti s’amuse à observer les mœurs, habitudes et coutumes du pays, en passant tour à tour de la déception à l’enchantement, dans un monde qui lui semble artificiel, avec partout de la préciosité et du raffinement inutiles, où tout est petit, les femmes comme la vaisselle qui est comme de la dînette pour enfant, et la maison semblant pouvoir se démonter comme un jouet. Le but n’est pas forcément de comprendre le pays, mais surtout d’observer et de ressentir, et éventuellement de comparer avec les autres pays visités auparavant. Loti décrit ce qu’il fait, voit et sent, car il voudrait surtout pouvoir se rappeler et faire connaître des choses plus particulières du Japon, comme la lumière du jour, le son des instruments de musique ou les odeurs du jardin. Il y a peu d’intrigue et d’action dans le livre, mais c'est le reflet de son voyage, dans lequel les journées sont monotones et tranquilles, et le récit n’est cependant pas ennuyeux pour autant, car les descriptions y sont nombreuses et brèves. Il est plaisant de voir le pays à travers les yeux d’un Européen, qui s’étonne de certaines particularités qu’il ne comprend pas toujours. Pierre Loti est assez critique, peut se moquer des gens, être même sarcastique, voire odieux vis-à-vis du Japon et de ses habitants, mais il est assez amusant d’avoir sa vision personnelle des choses pour nous faire découvrir le pays, à la fin du XIXe siècle, avec les différentes particularités, traditions et cérémonies d’un voyage exotique. Pierre Loti, malgré ses déceptions et ses critiques, repartira assez content de son voyage duquel il rapporte de nombreuses caisses et paquets, remplis de souvenirs du Japon. Il ne sera pas triste de quitter madame Chrysanthème, qui, elle, le dernier jour, comptera ses sous.

     Ce récit de voyage, écrit simplement, décrit bien le Japon traditionnel de l’époque et montre la complexité de la difficulté de la rencontre avec l’autre, qui n’est pas toujours compréhensible. C’est un récit assez drôle lorsque l’on prend du recul avec notre propre vision, par rapport à l’époque actuelle. Cette histoire, racontée par un personnage relativement odieux et hautain mais qui n’en est pas moins attachant, connut un réel succès dans une époque de japonisme, et fut prolongée par d’autres auteurs comme Félix Réganey avec Le Cahier rose de madame Chrysanthème  ou adaptée à l’opéra ( Madame Butterfly).

Sibylle, Ed.-Lib. 2A

 

 

 

 

 

 

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27 mars 2008 4 27 /03 /mars /2008 22:06

Biographies et bibliographies :

     


    

     Georges Bataille
naît en 1897 ; adolescent, il rencontre le catholicisme, ses parents étant athées, se convertit et songe sérieusement à se faire prêtre. En 1920, il renonce définitivement à sa vocation monastique après des lectures éclairantes. Il a découvert Nietzsche et son Dieu mort ; il s’est reconnu totalement dans la pensée du philosophe, refuse le corps prohibé et sale que ses lectures plus pieuses lui donnent à voir. Il cherchera ensuite un accès à cette chair vulgaire par des moyens plus tangibles que la religion et l’érudition : la débauche qu’il vit et raconte. Diplômé de l’École des Chartes puis de l’École des hautes études hispaniques à Madrid, où il se passionne pour les corridas dont le symbolisme sexuel le fascine, il entre à la Bibliothèque nationale de France.

      L’œuvre de Bataille est inclassable tant il s’est intéressé à des sujets différents, sur lesquels il a écrit sous différents pseudonymes ou son propre nom, la littérature, l’art, la politique, la sociologie, l’anthropologie et selon un système de pensée tellement déconstruit que l’on ne peut pas le classer non plus parmi les philosophes. Lui-même refuse qu’on le caractérise ainsi, il est simplement une figure d’intellectuel très engagé dans la vie culturelle de son époque bien qu’on l’ait un peu oublié aujourd’hui. Il collabore à de nombreuses revues comme Aréthuse, une publication sur l’art et l’archéologie.

     Il se lie aux surréalistes après avoir rencontré Breton mais une polémique esthétique entre les deux hommes conduit à la rupture et à des attaques par textes interposés. Bataille crée une revue anti-surréaliste, Documents, qui regroupe des chercheurs de différents domaines dont des ethnologues qui amènent Bataille à s’intéresser aux arts primitifs. Bataille est très impliqué dans la vie politique : la montée des idéologies fascistes l’inquiète ; l’écriture devient, si ce n’est une arme, du moins un moyen de révéler le danger qui approche.

 



   Il rejoint La Critique sociale, revue du Cercle Communiste Démocratique, puis se réconcilie avec Breton et réunit des intellectuels antifascistes autour de la création de Contre-Attaque en 1935. Quatre ans plus tard au seuil de la Seconde Guerre mondiale, il crée la revue Acéphale et une société secrète du même nom s’opposant au National-Socialisme.



     Dans le roman Le Bleu du ciel écrit en 1936 et publié en 1945, il met en scène un jeune homme ayant une liaison sulfureuse avec une jeune femme dépravée qui observe avec nihilisme l’Europe des années 1930 et les présages de la guerre. Pendant le conflit Bataille choisit de rester en France et de regarder les événements. Il circule et écrit beaucoup, poèmes, récits, essais dont trois textes, Le Coupable, Sur Nietsche et L’Expérience intérieure regroupés sous le titre de Somme athéologique. Les critiques les considèrent comme la partie mystique de son œuvre.

     Il écrit également des articles sur l’art dans la revue Critique qu’il fonde après guerre - elle existe toujours -, articles dans lesquels il développe sa vision de l’art comme devant être transgressif. "L’art représente une révolte contre le monde profane du travail dominé par le projet et l’utilité. " L’art doit être révélateur de l’humain. Bataille veut penser l’homme dans sa totalité, " entier, non mutilé ", même dans ce qu’il a de plus repoussant, de moins noble ; la littérature doit donc contenir toutes les facettes de l’humanité, ne rien cacher. D’où son admiration pour Sade dans l’œuvre de qui il voit une tentative pour repérer par le biais de la fiction les limites de l’humanité. Sa perspective fait violence à notre représentation de l’homme, en allant contre la doxa, parce qu’elle nous refuse la facilité de croire que la violence est en dehors de l’humain ; la pensée de Bataille dérange. Il a obtenu la reconnaissance et la consécration après sa mort (1962) certainement en partie parce qu’il a fallu du temps à ses contemporains pour penser que l’horreur de la Seconde Guerre mondiale soit le fait des hommes et non d’un monstre, que l’humanité ce soit aussi Auschwitz et Hiroshima.

 

 

 

 



     Dans L’Expérience intérieure, Bataille rompt avec l’enchaînement de la pensée et met ainsi en crise tous les systèmes de pensée philosophiques. Le monde décrit par Bataille n’est plus soutenu par Dieu ni éclairé par la raison ; l’expérience n’aboutit donc qu’au vide. Ni les chrétiens, ni les philosophes ne peuvent l’admettre ; Sartre attaquera violemment ce livre. Plus tard, dans Madame Edwarda, Bataille va encore plus loin dans l’inconvenance et balaie la pensée religieuse et philosophique en représentant Dieu sous les traits d’une prostituée, en mêlant réflexions philosophiques et scènes érotiques.

 

 



   L’Erotisme, publié en 1957, est l’expression la plus générale de sa pensée, non pas philosophique encore une fois puisqu’il ne construit pas un système cohérent. Bataille y définit l’homme par la conscience de la mort et le travail. Le monde humain exige l’expulsion d’une violence originelle (celle de la mort naturelle et de la sexualité) dont l’homme garde comme une nostalgie et qui doit être réactualisée dans les sacrifices religieux. L’humanité se distingue de l’animalité par l’instauration d’interdits, par la distinction entre le profane, soumis au rationnel et au labeur, et le sacré, à la fois fascinant et repoussant parce que lieu où la violence se déchaîne. L’érotisme est un sujet prépondérant chez Bataille mais le penseur ne s’arrête pas aux frontières charnelles du plaisir ; c’est dans la débauche et l’obscénité qu’il va chercher l’expérience de l’excès, le dépassement de l’entendement, l’atteinte de l’impossible. L’érotisme de Bataille est macabre, la relation entre le sexe et la mort donne à l’être un violent sentiment paradoxal d’extase et d’angoisse. " Le malaise est souvent le secret des plaisirs les plus grands. " Le concept d’érotisme est aussi appréhendé par son versant opposé, le religieux. Bataille utilise l’expérience mystique qu’il détourne de sa finalité religieuse pour lui donner une portée philosophique.

 

 



     Dans La Littérature et le Mal, publié en 1967, Bataille expose comment la littérature exerce son pouvoir de révélation si elle est du côté du mal parce que pour révéler l’excès il faut être dans la transgression si le récit est un prolongement fictif d’une expérience vécue, s’il tient à la fois du document et de la fiction. La littérature doit être sacrificielle ; dans les romans de Bataille les personnages font l’épreuve de la mort en tant qu’acteurs ou spectateurs, sous la forme immédiate, ou la forme érotique de la petite mort, la forme tragique de l’angoisse, ou sous la forme comique à travers une cruauté joyeuse comme par exemple dans Histoire de l’œil. Le sacrifice se lit aussi dans la violence faite au langage et à la construction narrative.

 

 

     Mishima Yukio, de son vrai nom Kimitake Hiraoka, est né en 1925 à Tokyo. Elevé par sa grand-mère, une femme très cultivée appartenant à la caste des samouraïs, il est plongé dés son enfance dans la littérature et le théâtre kabuki. Il commence à écrire très jeune ; à 16 ans, il publie La forêt en fleurs qu’il signe déjà de son pseudonyme. Ses auteurs de prédilection sont alors Oscar Wilde, Raymond Radiguet ou Jean Cocteau. Il étudie le droit et trouve un emploi au ministère des finances mais démissionne un an plus tard pour se consacrer définitivement à la littérature.


     Auteur prolifique, Mishima publie plus de 100 textes, nouvelles, romans, essais, pièces de théâtre entre 1941 et 1970. Il fait partie de la génération d’écrivains modernes d’après guerre, avec Abe Kôbô ou Ôe Kenzaburô, qui ont en commun d’avoir été de jeunes témoins impuissants du conflit mondial. Cela a apporté à chacun une approche particulière de la réflexion politique et philosophique questionnant l’avenir de l’humanité. L’œuvre de Mishima comprend les valeurs fondamentales de la modernité : la valorisation et la libération du corps à travers le thème récurent de l’homosexualité, le voyeurisme et la prostitution ; l’engagement politique à travers l’ultra nationalisme et le culte du pouvoir impérial ; le travail sur l’image de l’intellectuel dans la société, à la fois objet et maître des médias ; l’interrogation sur la relation entre le créateur et son art.

     Outre sa frénésie d’écrire, sous diverses formes, qui place la littérature au cœur de sa vie, la grande part autobiographique qu’il donne à ses romans et en parallèle sa façon de faire de lui-même un personnage romanesque montrent sa conception d’un artiste fusionnant avec ses œuvres, sacrifiant sa vie à ses idées. Kimitake Hiraoka a sculpté le personnage de Mishima au cours des ans ; il suit l’entraînement des forces militaires d’autodéfense et crée ensuite sa propre armée privée, " La Société du bouclier ", destinée à défendre l’empereur ; il décide de faire de son corps celui d’un athlète par la pratique intensive des arts martiaux ; ce sera l’objet de l’essai intitulé Le Soleil et l’acier en 1968 ; il se fait photographier dans les pauses torturées d’une représentation de saint Sébastien qui le fascine. Le 25 novembre 1970 il se donne la mort par seppuku au Q.G des forces d’autodéfense devant 2000 soldats qu’il a tenté en vain de soulever contre la constitution de 1946. Son amant lui donne le coup de grâce.

 



     Sa première œuvre d’importance a été publiée en 1949. Confession d’un masque est un roman à la première personne, fortement autobiographique mais fantasmé, qu’il dédie à Georges Bataille. Un garçon pas comme les autres se raconte. Enfant, il est fasciné par les contes cruels, les images de violence et de mort. Adolescent, il connaît sa première éjaculation en contemplant une représentation de saint Sébastien. Son désir de donner l’illusion à ses camarades de partager leur attirance " normale " pour les filles se conjugue à la peur d’être démasqué. Il tente d’atteindre cette " normalité " en embrassant une jeune fille mais il n’éprouve aucun désir ni plaisir. L’expérience avec une prostituée se révèle aussi vaine, l’impuissance freine ses ambitions hétérosexuelles. Lorsque dans la scène finale, il regarde un jeune homme à demi-nu, beau et musclé, il s’imagine immédiatement en train de le … poignarder ; la mort comme objet de désir est une notion importante de la pensée de Mishima.


     Le Pavillon d’or
, en 1956, est le premier roman à lui valoir la consécration internationale. Mishima utilise un fait réel : l’incendie criminel commis par un bonze novice d’un des plus précieux temples de Kyôto, le Kinkakuji. D’après ce personnage réel l’auteur crée son narrateur, Mizogushi, un jeune homme souffrant d’un très fort complexe d’infériorité à cause de ses origines modestes et d’un bégaiement dont on se moque. La beauté du temple lui fait horreur et le fascine ; il ne peut supporter son sentiment face au sublime et doit donc détruire le temple, le sacrifier pour s’accomplir et peut être hériter de la splendeur du monument.

  



     En 1965 commence à être publiée en feuilleton la tétralogie de Mishima, œuvre de plus de 1500 pages à laquelle il travaille jusqu’au matin même de son suicide. Son titre, La Mer de la fertilité, est le nom donné à une des plus vastes étendues désertiques de la lune. La particularité de Mishima est de faire se marier son amour pour la tradition japonaise et une modernité liée à la culture occidentale. La pensée bouddhique imprègne ainsi la tétralogie de la notion d’illusion, de vide et du thème de la réincarnation qui est le fil conducteur entre les quatre textes. Tous les thèmes récurrents de Mishima se retrouvent dans cette œuvre, les amours impossibles, le nationalisme exalté, le suicide, l’homosexualité. Dans ses pièces de théâtre il tente une hybridation entre théâtre Nô, Kabuki et dramaturgie occidentale, de la Grèce classique et de la France du XVIIe siècle. Cinq Nôs modernes suit les règles du genre mais en réinvente les thèmes, Le Palais des fêtes moque les pratiques culturelles de l’ère Meiji qui en essayant d’imiter la culture occidentale n’aboutissent pour Mishima qu’au ridicule.

 

Etude comparée d’après une nouvelle de Mishima :


     Dans un entretien, juste avant sa mort, Mishima déclare : " Bataille est le penseur européen qui m’apparaît le plus proche ". Pourtant il ne l’a connu qu’aux environs de 1960, c'est-à-dire dix ans avant sa mort. Il y a deux éléments qu’on peut relever chez ces auteurs, c’est leur fascination commune pour l’éros et la mort, mais le corps n’y a pas le même sens.


     Mishima est plus jeune que Bataille, il le découvre en 1960 avec la traduction de L’Érotisme, sa formation littéraire est alors déjà accomplie. Donc on ne peut pas vraiment parler d’influence mais plutôt d’une rencontre entre deux auteurs d’une culture éloignée, même si Mishima considère Bataille comme son frère aîné spirituel. Et à la suite de la lecture de cette traduction, il publie un article lui aussi intitulé " L’Érotisme ", où il lui déclare sa sympathie et estime que Bataille a donné à l’érotisme une vision plus globale que celle qui lui était accordée avant. C’est surtout la liaison étroite entre l’éros et la mort présente chez Bataille qui va fasciner Mishima qui l’avait déjà abordée dans Confession d’un masque par exemple. Mishima le souligne dans l’article : " il y a convergence entre sexualité et sacrifice : mettre à nu la victime est le premier pas vers la dissolution, la tuer est l’accomplissement de la dissolution ".


     Pour étudier cette relation on peut prendre l’exemple de Patriotisme, une nouvelle écrite
 en 1966 par Mishima. Car c’est un texte emblématique du dernier Mishima (celui qui a connu Bataille), dont l’histoire de suicide honorable anticipe la propre fin de Mishima. De plus il a exprimé sa préférence pour cette nouvelle, déclarant qu’elle représentait " le meilleur et le pire de son œuvre ". Enfin ce texte est souvent considéré comme le fruit de l’assimilation de la théorie " bataillienne " par Mishima. Cette nouvelle raconte l’histoire de Shinji Tokeyama, un lieutenant sympathisant et ami des rebelles qui ont organisé le coup d’état du 26 février 1936. Mais il est tenu à l’écart de leurs projets car il vient de se marier. Il reçoit l’ordre par le gouvernement de mener une attaque contre les rebelles. Devant ce dilemme : rester fidèle à ses amis ou obéir à l’ordre impérial pour rester loyal, il préfère se suicider. Après avoir fait l’amour à sa femme une dernière fois, il s’éventre et son épouse se poignarde ensuite. Mishima a plus tard écrit un article " l’incident du 26 février et moi " qui a servi de préface à la réédition de Patriotisme. Pour résumer, il y déclare que c’est son expérience de la guerre, les lectures de Nietzsche et sa connivence avec le philosophe Georges Bataille qui lui ont inspiré cette nouvelle. En effet les ressemblances apparaissent évidentes au départ, surtout à cause du dénouement, c'est-à-dire la mort sanglante après l’amour.


     Pourtant il y a aussi de nombreuses différences. En premier lieu, le suicide du lieutenant est un acte lucide, surtout cérémoniel. Même si quand il s’éventre, Mishima fournit une description très détaillée du sang, des intestins, de la graisse, l’érotisme de cette nouvelle n’est pas tout à fait celui de Bataille placé sous le double signe de l’interdiction et de la violation, passant aussi par la destruction. Or dans Patriotisme, c’est le calme, dans un respect mutuel, qui règne au moment du double suicide qui de plus n’est pas provoqué par la passion du corps. Ce qui est contradictoire de ce qu’a écrit Bataille dans L’Érotisme : " Si l’union des deux amants est l’effet de la passion, elle appelle la mort, le désir de meurtre ou de suicide. " Or chez Mishima, c’est un suicide de raison, et non de passion. Le héros a toujours conscience de soi, le suicide est le résultat d’une délibération (entamée dès le premier jour du mariage). C’est plutôt un choix éthique qui a poussé le lieutenant au suicide, l’acte d’amour permettant de le parfaire de façon héroïque et esthétique. Donc il n’y a pas d’extase, de hors soi comme chez Bataille. Cette différence sur l’extase est sûrement due au statut du corps chez les deux auteurs. Ainsi le début de la scène d’amour de Patriotisme : " Reiko reposait les yeux clos. La lumière basse de la lampe révélait la courbe majestueuse de sa blanche chair. Le lieutenant, non sans quelque égoïsme, se réjouit de ce qu’il verrait jamais : tant de beauté défaite par la mort ", le lien entre l’éros et la mort est très présent mais la description de Mishima n’est pas obscène, plutôt romantique, alors que le corps de Bataille est plus cru, brut ,mêlé de sang et de sperme, il est plus visqueux. Pour lui le corps le plus répugnant est le plus divin, tandis que le corps de Mishima doit être beau, reste froid et solide. Alors que Bataille veut faire " ressortir la condition animale des corps ", Mishima représente le corps idéalisé du lieutenant, tel une statue. On retrouve là le tableau de Saint Sébastien de Guido Reni qu’a souvent évoqué Mishima, que l’on peut mettre en lien avec une photo d’un supplice chinois (" cent morceaux " ou lengchi en mandarin), maintes fois revendiqué comme inspiration par Bataille, qui symbolise bien la vision du corps des deux auteurs, par leurs points communs et leurs différences. De plus chez Mishima, il y a une dualité corps/âme dans plusieurs de ses romans.

 

 



     Un autre élément à prendre en compte est le statut du corps au Japon qui est différent de celui qu’il a en Occident. En Europe, le nu est un thème central, mais il n’y a pas toujours eu une telle passion au Japon. Mishima l’a expliqué : traditionnellement, le corps en tant que tel ne symbolise pas la beauté. Par exemple un corps musclé n’était pas l’attribut de la noblesse mais du peuple. De même, pour les samouraïs, on s’attachait surtout à leur esprit lucide et subtil. La différence en fait est qu’en Occident, un beau corps symbolise la beauté idéale, la puissance est liée à l’érotisme, tandis qu’au Japon il n’y avait pas un tel culte du corps, celui-ci étant moins lié à l’érotisme. En effet les peintres représentaient l’amour et l’érotisme par l’absence (les vêtements d’une femme, la trace d’un parfum…), qui était plus importante que la présence physique. Mishima l’a développé dans une série d’essais, L’esthétique de la fin, où il explique qu’au Japon, l’amour commençait traditionnellement par l’union des corps ; le sentiment d’amour ne venait qu’après, car pour eux l’union physique n’est pas l’ultime étape de l’amour et de l’érotisme.

 



   Mais, encouragé par les lectures de Bataille, il a voulu quitter cette esthétique traditionnelle, a voué un véritable culte au corps, mais un corps qui reste dans une certaine mesure vide, qui n’a pas totalement rejeté cette tradition de l’absence. Et malgré certaine différences, les similitudes entre les deux auteurs sont frappantes ; d’ailleurs les thèmes développés par Bataille et relevés par Mishima dans ses articles critiques (la fusion de l’érotisme et de la mort, la fête comme temps sacré de la transgression…) sont ceux qu’on trouve dès les premières œuvres de Mishima. En cela Bataille n’a point influencé Mishima mais lui a fourni une formulation philosophique de ses fantasmes.


Marie-Fanny et Antoine, A. S. Éd.-Lib.

 

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25 mars 2008 2 25 /03 /mars /2008 08:28

La découverte. Exploration, récit de voyage, réflexion ethnographique.

Chronologies, bibliographies, citations, liens

 

 


a. Afrique et Japon, une connaissance tardive. Chronologies.

 


L’Afrique.


-470 ? Hannon explore la côte de l’Afrique occidentale.

-460. Hérodote remonte le Nil jusqu’à Assouan. Pense que le Niger est un affluent du Nil.

141. Carte du monde de Ptolémée. L’Afrique est représentée jusqu’à l’Equateur.

XIIe siècle. Le géographe Al Idrisi : une mappemonde + ouvrage de géographie.

1488. Bartolomeu Dias double le cap de Bonne Espérance.

XVIe siècle. Circumnavigations des Portugais et description des embouchures de fleuves.

1658. Les Français fondent Saint Louis à l’embouchure du Sénégal.

1768-1774. Voyages de James Bruce en Abyssinie.

1788. Fondation de l’African Association à Londes. Cherche des candidats à l’exploration du Niger.

1790. Parution des voyages de Bruce : mystère des sources du Nil. (Influence sur Bonaparte).

1795-1797. Mungo Park prouve que le Niger coule vers l’Est.

1828. René Caillié à Tombouctou.

1857. Burton et Speke : de Zanzibar aux Grands Lacs. Barth perce le secret de la boucle du Niger.

1863. Jules Verne, Cinq semaines en ballon.

1885. Conférence de Berlin.

1890. Traduction française du récit de la dernière expédition de Stanley.

 


Japon.


XIIIe-XIVe siècles. Marco Polo (1254-1324). Livre des merveilles du monde. Evoque Zipangri (ou Cipango ou Cipangu) = le Japon ?

1453. Bulle du pape Nicolas IV Inter Caetera Divina et 1494, traité de Tordesillas. Partage du monde entre l’Espagne et le Portugal.

XVIe. Les Portugais débarquent au Japon. 15 août 1549, arrivée de François-Xavier, naufragé à Tanegashima, île située au sud du Japon.

" De tous les peuples jusqu’ici découverts, celui-ci est sans doute le meilleur… "

 

 


b. Petite bibliographie sélective des premiers récits de voyage européens

 

 

 

 


Marco Polo, Devisement du monde, 1298.
Texte en ligne sur Gallica (édition Longis), édition Groulleau.

Jean de Mandeville, Le Livre, 1356.

Ibn Battûta, Voyages (Rihla), (1358) La Découverte (1982).

André Thevet, Cosmographie du Levant (1554) Texte en ligne sur Gallica (éd. de 1990)

Singularités de la France antarctique


thevet-carte.jpegCarte de l'Amérique par André Thevet

thevet-copie-1.jpeg

Bois gravés de Jean Cousin numérisés sur Gallica
.

Édition Chandeigne, coll. La Magellane

(présentation des éditions Chandeigne sur Lekti-écriture)

 

Jean de Léry, Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil (1578). " Bréviaire de l’ethnologue " selon Claude Lévi-Strauss. Texte numérisé en ligne sur Gallica (éd. de 1578). Texte transcrit de l’édition de 1580. Trois autres éditions consultables sur Gallica.

Ces textes inspirent, entre autres, le chapitre " Des cannibales " des Essais de Montaigne.

 

 Luis Fróis, Traité sur les contradictions & différences de mœurs (1585), éd. Michel Chandeigne, Magellane poche, 7,60 euros.

François Caron, Le Puissant royaume du Japon (1636), Chandeigne Magellane, 23,75 euros.

 

c. Le récit de voyage moderne.

 

(1557). ). Texte en ligne sur Gallica

 


Afrique :

Paul Morand, Paris-Tombouctou, 1928 in Voyages (Robert Laffont, coll. Bouquins, 2001),

Magie noire, 1927.

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André Gide. Voyage au Congo, 1927 (NRF). Voir fiches de
Fanny, Maëla,

Retour du Tchad, 1928.

Albert Londres, Terre d’ébène, 1929. Voir fiches d’Antoine, Mathieu

Michel LEIRIS, L'Afrique Fantôme,1934 ; Voir fiche de Mailis

 


Japon :

 

Wenceslas de Moraes, Lettres japonaises, 1890 – 1893.

Nicolas Bouvier, Japon, 1967. Chronique japonaise, 1975. Payot. Voir fiches (et liens) de Pauline, Charline

 


Gide.

Un engagement tout relatif :

Contre le racisme : " Moins le blanc est intelligent, plus le noir lui paraît bête. " (p. 27).

P. 113 : " Quel démon m’a poussé en Afrique ? Qu’allais-je donc chercher dans ce pays ? J’étais tranquille. A présent je sais : je dois parler. "

" Je veux passer dans la coulisse, de l’autre côté du décor, connaître enfin ce qui se cache, cela fût-il affreux ? "

" Si coûteux qu’ait pu être, en argent et en vies humaines, l’établissement de cette voie ferrée, à présent elle existe pour l’immense profit de la colonie belge – et de la nôtre. " (p. 22).

 


L’intertextualité.

 

P. 18. " Image de l’ancien ‘Magasin pittoresque’ : la barre à Grand-Bassam. "

 

Référence à Joseph Conrad :

Epigraphe : " A la mémoire de Joseph Conrad "

P. 22, à propos de Pointe-Noire : Note 2.

" C’est à ce point de la côte que doit aboutir le chemin de fer de Brazzaville-Océan […]. Ce chemin de fer qui fonctionne depuis 1900 traverse la région que Joseph Conrad devait encore traverser à pied en 1890 et dont il parle dans Au cœur des ténèbres – livre admirable qui reste encore aujourd’hui profondément vrai, j’ai pu m ‘en convaincre, et que j’aurai souvent à citer. Aucune outrance dans ses peintures : elles sont cruellement exactes ; mais ce qui le désassombrit, c’est la réussite de ce projet qui, dans son livre, paraît si vain. "

Note 1, p. 245 : " Conrad parle admirablement, dans son Cœur des ténèbres, de "l’extraordinaire effort d’imagination qu’il nous a fallu pour voir dans ces gens-là des ennemis". "

" Je relis le Cœur des ténèbres pour la quatrième fois. C’est seulement après avoir vu le pays dont il parle que j’en sens toute l’excellence. " Retour du Tchad, p. 399.

 


Analyse de ses propres représentations :

 

En remontant le Congo sur le Brabant : " Je m’attendais à une végétation plus oppressante. Epaisse, il est vrai, mais pas très haute et n’encombrant ni le ciel ni l’eau " (p. 40).

P. 46, promenade dans la forêt : " Si intéressante que soit cette circulation parmi les végétaux inconnus, il faut bien avouer que cette forêt me déçoit. J’espère trouver mieux ailleurs. Celle-ci n’est pas très haute ; je m’attendais à plus d’ombre, de mystère et d’étrangeté. Ni fleurs, ni fougères arborescentes ; et lorsque je les réclame comme un numéro du programme que la représentation escamote, on me répond que ‘ce n’est pas la région’. "

Plus loin : " Le spectacle se rapproche de ce que je croyais qu’il serait ; il devient ressemblant. Abondance d’arbres extrêmement hauts, qui n’opposent plus au regard un impénétrable rideau ; ils s’écartent un peu, laissent s’ouvrir des baies profondes de verdure, se creuser des alcôves mystérieuses et, si des lianes les enlacent, c’est avec des courbes si molles que leur étreinte semble voluptueuse et pour moins d’étouffement que d’amour.

Mais cette orgie n’a pas duré. " (p. 43).

Et enfin, chapitre IV : " Ma représentation imaginaire de ce pays était si vive (je veux dire que je me l’imaginais si fortement) que je doute si, plus tard, cette fausse image ne luttera pas contre le souvenir et si je reverrai Bangui, par exemple, comme il est vraiment, ou comme je me figurais d’abord qu’il était. "

 


Attentes et représentations d’un Européen en Afrique :

P. 44. " Puis, suivant le sentier devant nous, qui pénètre dans la forêt, nous nous sommes enfoncés presque anxieusement dans une Brocéliande enchantée. "

P. 191. " C’est à l’espacement des arbres d’un verger, aux pommiers d’une cour de ferme normande, aux ormes, soutien des vignes en Italie de la région de Sienne, que j’aurai dû comparer le clairsemé des arbres dans la savane depuis tant de jours. "

P. 193. " A partir de Kuigoré, très belles roches de granit, et même format de grands soulèvements parfois analogues à ceux de la forêt de Fontainebleau. Chaque fois que le paysage se forme, se limite et tente de s’organiser un peu, il évoque en mon esprit quelque coin de France ; mais le paysage de France est toujours mieux construit, mieux dessiné et d’une plus particulière élégance. "

Et, dans le Retour du Tchad, p. 448 : " Ce sont encore les Cévennes, mais les hautes Cévennes. "

 

Parmi ces représentations, que l’on trouvait déjà dans la fiction (Verne, lost race tale, Conrad), l’image d’une Afrique préhistorique. P. 52 : " Nous quittons le Congo pour l’Oubangui. […] Aspect préhistorique du paysage. "

 


Albert Londres.


" le drame du Congo-Océan " (titre du chapitre XXVII). " Un drame se joue ici. Il a pour titre Congo-Océan. " (p. 189). " pour cent quarante kilomètres, il avait fallu dix-sept mille cadavres ! " (p. 213).

" Je pense que si le Français s’intéressait un peu moins aux élections de son conseiller d’arrondissement, peut-être aurait-il, comme tous les autres peuples coloniaux, la curiosité des choses de son empire, et qu’alors ses représentants par-delà l’équateur, se sentant sous le regard de leur pays, se réveilleraient, pour de bon, d’un sommeil aussi coupable. " (p. 213).

 



Michel Leiris.


"C'est en poussant à l'extrême le particulier que, bien souvent, on touche au général; en exhibant le coefficient personnel au grand jour qu'on permet le calcul de l'erreur; en portant la subjectivité à son comble qu'on atteint l'objectivité".

"Le carnet d'inventaire s'emplit. Il ne nous est pas encore arrivé d'acheter à un homme ou une femme tous ses vêtements et de le laisser nu sur la route, mais cela viendra certainement".

Vols des konos : "depuis le scandale d'hier, je perçois avec plus d'acuité l'énormité de ce que nous commettons".

 


Intertextualité :

Leiris évoque l’ " imagerie africaine " dont il est imprégné :

  •  

  • " l’histoire du prêtre Jean "
  •  

     

  • " Arthur Rimbaud vendant ses armes à Ménélik ",
  •  

     

  • Impressions d’Afrique " (de Raymond Roussel, 1910).
  •  

 

Après Ouagadougou, 5 décembre 1931 : " Enfin, on se sent dans le Sud ! Il y a de la terre rouge, de la végétation, des sauvages nus comme dans les livres d’images […] "

 


 Référence à Rimbaud.

Voyage vers l’Abyssinie : évocation de " la haute silhouette du maudit famélique " (p. 225).

" Je vis ici dans le culte de Rimbaud qui, avec Nerval, peut-être, représentera toujours à mes yeux la seule figure littéraire propre et nette. Pour la France tout au moins. " (Lettre à Zette, 3 juillet)

 

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Published by pier - dans Altérité.
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