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17 janvier 2011 1 17 /01 /janvier /2011 07:00

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Kiriko NANANAN
Amours blessantes
traduit du japonais

par Corinne Quentin
avec la collaboration

de Naomiki Satô
Éditions Casterman
Collection Sakka auteur, 2008

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Image-2.jpgBiographie

Kiriko Nananan est une mangaka japonaise née le 14 décembre 1972.

Kiriko Nananan a commencé à publier en 1993 dans la revue Garo. Il s'agit d'une revue mensuelle japonaise de manga qui a été fondé en 1964. Cette revue est spécialisée dans l'underground et les œuvres d'avant-garde ; elle a joué un rôle déterminant dans l'histoire du manga d'auteur et a énormément contribué à la découverte de nombreux mangaka comme Yoshiharu Tsuge, par exemple, qui est aujourd'hui considéré comme le créateur du manga autobiographique. La revue Garo a arrêté sa publication en 2002 suite au départ de nombre de ses auteurs qui ont fondé de leur côté une nouvelle revue sur le même principe : AX.

D'après Kiriko Nananan, c'est grâce, en grande partie, à sa participation à la revue Garo qu'elle a pu « découvrir son goût personnel » (propos recueillis lors d'un entretien entre Kiriko Nananan et Benoit Peeters, traduit par Corinne Quentin à Tokyo en septembre 2004 pour le compte de l'École Européenne Supérieure de l'Image).

Kiroko Nananan est également parfois associée au mouvement « la Nouvelle manga » qui a été créé par le Français Frédéric Boilet en 2001. L'objectif étant de regrouper des auteurs de bandes dessinées français et des auteurs de mangas japonais pour permettre un rapprochement artistique entre les manga et la bande dessinée européenne et plus particulièrement française.


L'œuvre de Kiriko Nananan, traite essentiellement des tourments de la jeunesse japonaise et plus Image 3 - Okazaki Kyoko -Pinkparticulièrement des jeunes femmes. L'auteur Okazaki Kyoko l'a énormément influencée et a été pour elle le véritable déclic dans les sujets qu'elle voulait traiter mais également dans son style de dessin.

« Habituellement, dans les revues de mangas pour filles, il faut se soumettre à toutes sortes de contraintes. Par exemple, il ne faut pas dessiner de scènes érotiques, pas de scènes avec des baisers ou du moins pas de baisers profonds. Ou encore il faut que les personnages de filles soient sages. Il y a tout un ensemble de choses à respecter et ça ne me convenait pas du tout. Et c’est justement alors que je me posais beaucoup de questions à ce sujet que j’ai découvert Okazaki Kyoko. Bien que ce soit une manga écrite par une femme, elle était libre. C’est grâce à elle que j’ai pu décider de faire moi aussi ce que j’avais envie de faire. » (entretien entre Kiriko Nananan et Benoit Peeters)
 


Amours blessantes

Amours blessantes est un recueil publié au Japon en 1997 et en France en 2008. Il se compose de 23 nouvelles très courtes : en effet presque toutes font quatre pages sauf « cet après midi-là » qui en fait 6 et les deux dernières nouvelles « Amours Blessantes suites » et « Première fois » qui font 8 pages.

Il y a des personnages qui se retrouvent d'une histoire à l'autre.


Les thèmes le plus souvent abordés sont les sentiments et la sexualité de le jeunesse japonaise et en particulier féminine.
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Ce recueil présente des contrastes au niveau de la personnalité des personnages : soit ils sont en proie à un doute total, soit il sont très sûrs de ce qu'ils font et peuvent changer complétement de façon de penser, de façon de vivre.

Chaque histoire représente un moment précis de la vie d'un personnage et est rédigée à la première personne. On parvient à connaître les pensées des différents personnages grâce aux notes qui sont hors-champ et contrastent avec la violence des propos des personnages.

Ce qui est très intéressant dans ce recueil est que Kiriko Nananan parvient à placer les hommes au même niveau que les femmes : les mêmes interrogations, situations, choix de vie. Il n'est pas dans les habitudes de Kiriko Nananan de faire des hommes les personnages principaux. Par exemple les nouvelles « Heavy and pop » et « Heavy and pop, version fille » racontent une même situation mais avec un garçon comme personnage principal puis une fille.

Le vocabulaire est très direct, très cruel, « vrai ».


Dessin

Le style de Kiriko Nananan est un style très dépouillé, quasi minimaliste. Le dessin apparaît au lecteur comme lisse avec seulement des aplats de couleur noire.
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Les plans sont également très singuliers : alternent des vues d'ensemble avec des gros plans sur les visages, des détails, ou des plans complètements décalés. Cela vient du fait que Kiriko Nananan travaille chaque case comme s'il s'agissait d'une illustration à part entière, qui pourrait être séparée du reste de la planche. Il y a une très grande réflexion de sa part sur la position de chaque détail.
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Malgré cela la page doit être vue dans son ensemble et cette vue d'ensemble est également prise en compte par Kiriko Nananan pour créer une sorte d'équilibre entre les deux.
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Même si les sujets traités sont assez sensibles les dessins présentent une certaine forme de pudeur.

L'œuvre tend également à plus de sensibilité grâce aux mots qui sont hors-champ, sans illustration et nous permettent de connaître la pensée du personnage de la nouvelle. (image


Le style de dessin de Kiriko Nananan pourrait être comparé à celui du dessinateur italien Guido Crepax dans son utilisation du noir et blanc.

Guido Crepax


Margot, 1ère année Bib.-Méd.-Pat. 2010

 

 

Une librairie de référence pour la littérature japonaise : SHOTEN.

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16 janvier 2011 7 16 /01 /janvier /2011 07:00

Image 1

 

 

  David MAZZUCCHELLI
Asterios Polyp
traduction
Fanny Soubiran
Casterman, 2010

 

 

QImage 2-copie-1ui est Asterios Polyp ? Asterios est l'homme que l'on adore détester. Il mène sa vie selon ses propres théories, dégageant une belle assurance mais aussi une certaine rigidité d'esprit, ne pardonnant pas la faiblesse chez autrui. Asterios est un architecte de papier. Ses plans sont reconnus mais il n'accède jamais au stade de la construction. Asterios partage son savoir à l'université où il est un professeur émérite, respecté de tous. Asterios est le mari d'Hana, jeune femme réservée, sculptrice de talent.

L'histoire débute alors qu'Asterios Polyp, mal rasé, végète dans un appartement à la splendeur passée. Soudain un éclair, le déclenchement d'une alarme incendie, les flammes lèchent les fenêtres de l'appartement. Il s'enfuit, emportant avec lui trois objets. L'incendie amène Asterios sur le chemin d'un voyage initiatique forcé. Les quelques billets qu'il a en poche décident de sa destination, une ville au nom prédestiné : Apogee.

Commence alors un va-et-vient.

Va-et-vient constant entre sa nouvelle vie de mécanicien et des flashbacks de sa vie d'avant, expliquant petit à petit les raisons de sa décrépitude.


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Le dessin de David Mazzucchelli est une véritable exploration formelle et stylistique. Chaque personnage possède un graphisme qui lui est propre, le trait changeant selon l'humeur et l'émotion du personnage. C'est un travail d'art totalement contrôlé. S'ils ont des styles différents, les personnages possèdent également leur couleur dominante, une typographie leur est même personnellement attribuée.
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Avec ce procédé, Mazzucchelli renforce l'idée d'isolement émotionnel de ses personnages, il délimite les espaces personnels de chacun. La valeur iconique appuie le propos, illustration formelle des caractères et des sentiments.


 

 

 

 

La vérité par l'immatérialitéImage 5

Tout au long de ses 344 pages, Mazzucchelli n'utilise que les trois couleurs primaires. Il les utilise pures ou nuancées. Elles sont l'illustration d'une période, d'un état d'esprit. Il n'utilise jamais le noir, même pour l'encrage. Cette méthode est loin d'être dérangeante. Avec simplicité, elle renforce une certaine vérité comme si l'auteur, en travaillant ainsi, ne pouvait pas mentir et rendre son propos artificiel.

Mazzucchelli est également particulièrement innovant dans le traitement des espaces blancs. Il faut regarder en arrière pour s'en convaincre.

Depuis environ cent ans, en Occident, les artistes s'ingénient à varier la forme et la taille des cases, rares sont ceux qui se sont aventurés à modifier la gouttière (l'espace blanc entre les cases).

L'auteur prend un plaisir évident à faire varier cette espace, lui donnant un véritable rôle dans son histoire, tantôt trop présent quand à d'autres moments il est inexistant.



Retour à la vie

À travers les nombreux flashbacks on découvre la personnalité d'Asterios, personnage pédant, imbu de lui-même, ne supportant pas la faiblesse chez ses congénères. Le contraste est fort avec sa nouvelle vie à Apogee où il est un mécanicien modeste et taiseux. On comprend que c'est son comportement qui a provoqué la rupture avec Hana. Elle est partie quand elle a compris qu'elle incarnait ce que son mari critiquait inévitablement : la modestie, la discrétion, le manque de confiance en soi. Après s'être fait agresser dans un bar par l'homme à Image-6.jpgqui il a donné son briquet, Asterios décide de partir d'Apogee. La bataille lui a coûté un œil. Dans une voiture solaire bricolée par ses soins, il traverse les États-Unis pour une destination que l'on ignore. Surpris par une tempête de neige, les batteries de la voiture à plat, il continue à pied et sonne, frigorifié, à la porte d'une maison au milieu de nulle part. La porte s'ouvre et Hana apparaît. Elle aussi a changé, elle a vieilli, elle a mûri.

Nous les laissons là, sur le sofa du salon d'Hana avec la certitude que tout le monde peut changer, que tout, à tout instant, peut arriver.



Image-7.jpgDualité

Asterios Polyp est un homme de théorie. Pour lui, la vie est régie par une unique dualité : « Tout ce qui n'est pas fonctionnel est purement décoratif ». Cette façon de voir les choses lui impose une vision des autres êtres humains très manichéenne, sans aucune nuance. Dans son travail ou dans la vie il aime que les choses soient symétriques, qu'une chose soit toujours le reflet d'une autre. Cette vision binaire de la vie ne signifie pas forcément qu'il cherche l'opposition en toute chose. Au contraire, sans se l'avouer, Asterios est à la recherche d’une complémentarité. Il faut dire qu'il a toujours manqué un numéro 2 à Asterios. Son frère jumeau est mort à la naissance. Il n'a jamais rencontré physiquement ce frère mais il rêve souvent de lui. Toute sa vie il a ressenti un vide en même temps qu'une présence inquiétante.Image-8.jpg

Graphiquement, Mazzucchelli a donné à son personnage un visage qui rappelle cette dimension binaire : un demi-cercle parfait pour le haut de la tête coupé de deux courbes terminant ce visage bidimensionnel. À aucun moment le dessinateur ne montre son visage de face. Cette posture permanente de profil accentue son côté hautain, comme s'il abordait toujours les choses sous un angle différent.



Image-9.jpgLa preuve par 3

Asterios veut donc voir la vie en deux dimensions. Il occulte complètement le chiffre trois. C'est pourtant en passant par ce chiffre qu'il va apprendre à se connaître et accéder à la maturité.

Un jour, sa compagne Hana lui demande quelles sont les trois choses qu'il emporterait s'il devait quitter précipitamment son appartement. Imperturbable, il lui répond : « Je ne pense pas par trois ». S'il avait su ! Image-10.jpgC'est bien trois objets qu'il va emporter quand son appartement disparaît dans les flammes. Ces trois objets sont très importants dans le passé d'Asterios mais également pour son futur, ce sont eux qui vont être les principales étapes de son parcours initiatique. Ils agissent comme des marqueurs de maturité, d'acceptation de la mort et du passé.

Un briquet tout d'abord, qu'il tient de son père et qu'il offre à un parfait inconnu, un marginal fraîchement sorti de prison. Avec ce don (qu'il paiera cher à la fin de son voyage) il coupe enfin le cordon avec cette figure paternelle imposante.

Le deuxième objet est une montre pour laquelle il avait économisé étant jeune. Il l'offre au jeune garçon atypique du couple chez qui il loge à Apogee. Asterios fait enfin le deuil du jeune homme qu'il était, il peut enfin grandir alors qu'il va fêter ses 50 ans !

Le troisième objet le ramènera à la femme qu'il aime et qui était partie des années plus tôt : un objet qu'Hana elle même avait trouvé, un couteau suisse, objet multi-fonctionnel, symbolisant la nouvelle ouverture d'esprit d'Asterios.
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Mazzucchelli est un véritable caméléon artistique. Il est Image-13.jpgsurtout connu aux États-Unis comme dessinateur de comics, il dessine notamment plusieurs numéros de Daredevil ou Batman. Artiste intègre, il se consacre à une bande dessinée plus intimiste pour rester fidèle à ses convictions.

Incroyable reconversion avec ce livre où l'auteur explore des genres stylistiques et artistiques nouveaux.

La vision de la vie de Mazzucchelli peut sembler un peu simple : apprendre de ses erreurs, apprendre à voir les choses différemment pour, enfin, aboutir au pardon. Cependant l'histoire est empreinte d'une gravité qui rend profonds les sentiments de chacun. Ce n'est pas qu'un simple scénario, c'est la vie qui est comme ça.

L'auteur contrebalance cette vision avec des moments de vérité. Après avoir offert le briquet familial, tel un bon samaritain, on s'attend à ce qu'Asterios soit récompensé mais sa seule récompense sera de se faire briser une bouteille de verre sur la tête. L'être humain est ainsi fait !


Asterios Polyp est une œuvre de dix ans. Elle peut être considérée comme une œuvre totale, chaque élément la composant est complétement abouti.

 

 

 


Lucie, A.S. Éd.-Lib.




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10 janvier 2011 1 10 /01 /janvier /2011 07:00

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Manu LARCENET
Le Combat ordinaire
Quatre tomes
Éditions Dargaud, 2010
Première édition en 2003
Couleur : Patrice Larcenet

 

 

 

 

 

 

 

 

 

manu_larcenet.jpgPrésentation de Larcenet

Manu Larcenet (de son vrai prénom Emmanuel) est né en 1969 et a grandi à Vélizy (Yvelines). Il se lance dans la BD à l’âge de dix ans et n’arrêtera jamais. Il obtient son bac puis son BTS en arts appliqués. A cette même époque il donne de plus en plus de concerts avec le groupe de rock qu’il a créé vers l’âge de 14 ans. Ses dessins passent dans de nombreux journaux de rock. En 1994, il abandonne le groupe de rock et se lance uniquement dans le dessin en intégrant Fluide glacial. Il devient aussitôt à la mode et tous les éditeurs le réclament : Dupuis, Glénat, Delcourt… et bien entendu Dargaud. Il fonde également sa propre boîte d’édition avec Nicolas Lebedel, Les Rêveurs de runes », où il publie quelques albums autobiographiques. Il rencontre ensuite Guy Vidal des éditions Dargaud et sa collection Poisson Pilote ; il s’y installe avec Trondheim et Les Cosmonautes du futur, puis début 2000 avec son frère Patrice Larcenet et Les Entremondes et enfin tout seul avec Le Temps de chien en 2002 et Le Combat ordinaire en 2003. Entre temps, en 2001, il quitte la région parisienne pour la campagne lyonnaise, ce qui lui inspire Le Retour à la terre, série autobiographique scénarisée par Jean-Yves Ferri.

On peut noter que c’est un auteur prolifique au vu du nombre de bandes dessinées qu’il a écrites en peu de temps.

 Bibliographie complète  ici.

 

 

Histoire du Combat ordinaire

Pour reprendre le court résumé de la quatrième de couverture de ce premier tome : « C’est l’histoire d’un photographe fatigué, d’une fille patiente, d’horreurs banales, et d’un chat pénible. »

On pourrait donc penser que le sujet de cette bande dessinée ne tient qu’en une ligne. Ce qui pourrait faire dire à certain(e)s qu’elle ne sert à rien, qu’elle est sans intérêt, et c’est leur droit.

Mais voyons les choses de plus près… On peut aussi penser que derrière cette phrase succincte, il y a en effet une histoire, voire des histoires.

C’est donc l’histoire d’une vie parmi tant d’autres.

Celle d’un homme, Marco, photographe qui ne travaille plus depuis six mois, plus l’envie… Un homme qui a donc quitté son travail et sa région parisienne pour s’installer à la campagne.

Dans ce premier tome, on voit un Marco en pleine transition vers l’âge adulte. Il garde de son enfance et de sa jeunesse les relations qu’il entretient avec son frère et ses parents. Un frère complice avec qui ils se surnomment réciproquement Georges en référence à la vidéo « Des souris et des hommes » qu’ils regardaient étant petits et avec qui il fume de gros pétards étant plus grand. Et ses parents : une mère qui s’inquiète pour son fils et un père qui ne se souvient pas de ses mots prononcés deux minutes avant mais très bien de la robe de sa mère le jour de son mariage.

C’est aussi un homme qui a quitté son psy. Un psy qu’il allait voir car Marco est un homme perturbé, hypersensible, en questionnement permanent sur lui-même, sur la société, sur la vie en général. Ses réflexions apparaissent à travers les relations qu’il a avec son entourage : sa famille mais aussi ses voisins et sa petite amie, Emilie, rencontrée grâce à son chat dans ce premier tome. Parmi ces voisins, il y a le chasseur antipathique et son chien, qui menace de tuer son chat s’il ne quitte pas sa propriété et le vieux sympathique qui deviendra très vite son ami.

 
Marco a un rapport ambigu à lui-même. D’où le fait qu’il allait consulter un psy. Il est sujet à des crises d’angoisse, et même en ayant quitté le psy, il ne renonce pas à ses médicaments qui lui sont indispensables.

En somme, c’est la confrontation incessante avec tous ces gens plus ou moins proches de lui qui le remet en question en permanence et, à terme, le fera devenir adulte en affrontant ses peurs et assumant ses responsabilités.

Un trait essentiel de sa personnalité : sa peur de l’engagement. Et notamment avec Émilie avec qui il ne se décide pas à emménager et avec qui surtout, il refuse de parler « enfant ».
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 Rapport récit / dessin

 Au cours du récit n’apparaissent que très peu de moments de répit. Ceci se manifeste par le fort nombre de cases par planche (en général douze) et par les couleurs chaudes qui retiennent constamment notre œil.

On peut cependant noter que lorsque Marco parle de lui, les cases sont moins nombreuses (toujours au nombre de huit sur les quatre planches concernées) et parfaitement alignées. Les couleurs sont presque inexistantes ; en vérité il n’y en a qu’une dans laquelle sont créés un jeu d’ombres, une ambiance floutée, paisible et on n’y voit jamais apparaître le personnage, ni aucun autre. Ces planches représentent des pauses dans le récit ; elles sont le bilan d’une partie des pensées de Marco, de sa vie, de ses réflexions, elles permettent de mieux comprendre le personnage. Dans ces planches, l’auteur prend le lecteur pour témoin comme s’il lui parlait « en face à face » et le lecteur ne peut qu’entrer dans son intimité.

Pour construire ce récit, Larcenet a fait preuve d’une grande intelligence (ce dont on ne doutait pas, bien sûr) : il peut sacrifier le décor pour se pencher davantage sur les émotions, mieux les mettre en évidence. Il change également le ton des couleurs lorsque des malheurs arrivent à Marco ou lors de ses crises d’angoisse.
 
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Grâce à un mélange d’humour, de tendresse et de sincérité justement dosé, l’auteur a su retranscrire avec précision tous les ressentis d’un homme ordinaire. De plus, malgré le rythme soutenu, le lecteur ne perd pas le fil de l’histoire, la lecture restant fluide.

En lisant Le Combat ordinaire et en s’intéressant quelque peu à l’auteur et à ses autres albums, on ne peut que se demander s’il a un caractère autobiographique ou non. Dans mes recherches, j’ai pu trouver sur le site Hemisphair ( http://hemisphair.net/blog/2008/05/13/rencontre-avec-manu-larcenet/) une interview de l’auteur dont voici un extrait :

« Plus jeune, j’ai fait de l’auto-biographie chez Les Rêveurs. Mais j’ai choisi d’aller au-delà. Le Combat ordinaire n’est surtout pas de l’auto-biographie. Bien entendu, j’insère des éléments qui me tiennent à coeur. Je m’attache néanmoins à ne pas faire réagir Marco comme je le ferais moi-même. Et c’est justement jouissif de lui faire solutionner des problèmes que je n’ai, pour ma part, toujours pas solutionnés. Selon moi, il faut passer par la fiction pour accéder à une forme de vérité. »  Et Larcenet de citer alors Lacan : « La vérité a une structure de fiction. »

Donc Manu Larcenet lui-même dit clairement qu’il ne fait pas de l’autobiographie.
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Néanmoins, on peut, sans aller trop loin dans la comparaison et risquer de le contredire, faire un parallèle avec Le Retour à la terre. En effet, dans les deux bandes dessinées on trouve des similitudes telles que le retour à la campagne, les voisins, le chat, sa vie d’artiste (photographe ou dessinateur), la relation avec sa petite amie, la peur de s’engager, de la paternité… On peut aussi remarquer que le personnage est dessiné de la même façon. Et autre détail non négligeable, le vrai Larcenet et Marco ont tous deux un frère.

Alors même si Le combat ordinaire n’est pas autobiographique, en sachant que Le Retour à la terre, lui, l’est (il le dit lui-même dans la BD)  et qu’indéniablement il y a des points communs entre les deux, on peut supposer (à juste titre ?) que Le Combat ordinaire s’inspire de la vie de Manu Larcenet tout en passant par la fiction ; cela relève donc de l’autofiction.


J’ajouterai simplement en guise de conclusion que si l’on se reconnait à travers le personnage de Marco, c’est peut-être parce qu’après tout, le Combat ordinaire c’est un peu la vie de tout un chacun…

Émeline, 2e année Bib.-Méd.

 

 

 

Lien

 

 Épais et tordu, le site de Manu Larcenet.

 

 

 

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9 janvier 2011 7 09 /01 /janvier /2011 07:00

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Charles BURNS
ToXic
Cornélius
Collection Solange
2010

 
 

 

 

 

 

 

« With a taste of poison paradise / I'm addicted to you / Don't you know that you're toxic » chantait Britney Spears, qui savait de quoi elle parlait bien que cela n'ait pas vraiment de rapport avec ce qui va suivre.

 

 

 

Chers amis, bonsoir.

Vous n'êtes sûrement pas sans savoir, et quand bien même, si jamais vous ne le saviez pas encore, voilà que vous venez de l'apprendre : cinq ans après la fin du cycle « Black Hole », Charles Burns revient enfin avec un nouvel ouvrage s'emparant de l'univers d'Hergé, pour le mélanger à celui de Burroughs, et à la culture punk californienne de la fin des années 70.

Je tiens à rassurer immédiatement celles et ceux qui resteraient interdits par une telle entrée en matière : ce livre ne s'adresse pas uniquement au tintinophile amateur de cut-up et collectionneur des premiers pressages vinyles du label Alternative Tentacles. L’ouvrage étant publié en France par Cornélius, vous pouvez être assuré que nous sommes ici entre gens de bonne compagnie.
 
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Le Festintin nu

 
Dans l'obscurité, la houppette la plus célèbre de l'histoire de l'édition apparaît. Un jeune homme, dans son lit, un pansement sur le crâne, se réveille sans savoir où il se trouve. Au fond de la pièce, son chat Inky, pourtant décédé il y a quelques années, et un mur de brique avec une ouverture. En passant de l'autre côté du miroir, il se retrouve dans le Tanger du Festin Nu de William S. Burroughs …
 
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Dans l'obscurité, la houppette la plus célèbre de l'histoire de l'édition apparaît, il s'agit maintenant du motif du T-shirt que porte un jeune homme dans son lit, un pansement sur le crâne, entouré de tous ses objets fétiches et de photos souvenirs. Nous sommes à la fin des années 70 et Doug, en cure de désintoxication, se souvient de la performance qu'il faisait dans un squat, magnétophone autour du cou crachant du bruit blanc, récitant des cut-ups, caché derrière un masque de Tintin, se présentant par un simple « Salut, je suis NITNIT, alias Johnny 23. » avant de rencontrer Sarah dont il va tomber amoureux ...
 
 Image 3 Burns Toxic
 
Là où Black Hole, rempli des souvenir de l'auteur, suivait dans la banlieue de Seattle un groupe d'adolescents contractant une mystérieuse MST responsable de mutations physiques qui les mettaient au ban de la société, en prémonition de l'épidémie de VIH/SIDA qui allait survenir quelques années plus tard, ToXic est, quant à lui, une variation sur le thème du souvenir.

Souvenirs de l'enfance et de ses premières lectures, Burns cite Hergé (jusque dans la fabrication même du livre avec son dos toilé) dès la couverture en référence à l'Étoile mystérieuse, et distille tout au long du récit des allusions subtiles à la poule aux œufs d'or de Moulinsart S.A.

Souvenirs de l'adolescence, centre de l'œuvre de Burns, découverte des drogues, de la sexualité, du mal-être adolescent, des premières amours, des premiers chocs littéraires (Burroughs, ses cut-ups et sa vision hallucinée de Tanger), et un témoignage de la scène underground californienne de la fin des années 70 avec ses références au Punk Hardcore et aux photos de Lucas Samaras. Burns finit par se citer lui-même, multipliant les échos et les rappels à son œuvre majeure : Black Hole.
 
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Première œuvre en couleur de Burns (tout comme l'était l'Étoile mystérieuse, premier album de Tintin à avoir été publié directement en quadrichromie en 1942), ToXic utilise tour à tour les codes de la ligne claire, et ceux du style habituel de l'auteur, construisant avec une narration fragmentée son histoire de dépression, d'amours perdues, de refuges dans le rêve et la drogue, sous forme d'allers-retours permanents entre réveils difficiles, rêves aux saveurs opiacées et souvenirs emplis de contre-culture.

Ce premier tome d'une trilogie, dont on espère ne pas devoir attendre dix ans pour en découvrir toutes les clefs, s'achève par un (À SUIVRE) au moment où l'on commence à peine à saisir tous les rouages de la trame narrative, promettant une suite qui s'annonce dorénavant aussi passionnante  que ToXic.
 
 Image 5 Burns Toxic
Et parce qu'une bonne nouvelle n'arrive jamais seule, parallèlement à la sortie de ToXic sort Johnny 23 au Dernier Cri, une version pirate remixée en noir et blanc, recadrée et écrite dans une langue imaginaire, qui tend à reproduire l'expérience du jeune Charles Burns qui « regardait » ses premiers albums de Tintin avant même de savoir lire.

Les livres du Dernier Cri n'étant diffusés que de manière sporadique, je ne saurais que trop vous conseiller d'aller faire un tour sur leur site ( www.lederniercri.org) et par là-même de soutenir un peu ce qui restera comme la plus belle aventure humaine de ce siècle naissant en matière de publication d'images déviantes.invite-burns-filet-vert.jpg

Et quant à ceux qui auraient une envie soudaine de dépenser deux SMIC dans une planche originale (ou comme le fait la plèbe, de se contenter de contempler l'Œuvre dans toute sa splendeur) ils pourront se rendre jusqu'au 5 février 2011 du mardi au samedi au 17 de la rue Martel, dans le Xe arrondissement de notre belle capitale qu'est Paris, à la Galerie Martel.
 
 
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Johnny 23
Le Dernier Cri
64 pages noir & blanc
20 x 21,5 cm
15 €
 

 

 

 

 

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ToXic
Cornélius
collection Solange
56 pages couleurs
22 x 29 cm
21 €

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sylvain, Année Spéciale Édition Librairie

 

 

 

 

 


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30 décembre 2010 4 30 /12 /décembre /2010 07:00

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REISER
Les Oreilles rouges
Albin Michel, 1992

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pudibonds, moralistes, vertueux et conformistes, passez votre chemin ! Quant aux autres, soyez les bienvenus dans « l'époque formidable » de Reiser ! Vous croyez connaître l'humour noir ? Si vous n'avez jamais lu Reiser, détrompez-vous...


reiser.jpgBiographie

Né en 1941 et mort en 1983 d'un cancer des os, Jean-Marc Reiser commence sa carrière de dessinateur en 1958 en publiant dans quelques revues (Blagues, La Gazette de Nectar) sous le pseudonyme de « J.M. Roussillon ». En 1960, il s'associe avec Cavanna, Georges Bernier (dit le Professeur Choron) et Fred, tous trois dessinateurs, pour fonder Hara-Kiri, hebdomadaire dont l'humour corosif fait palpiter le coeur des libertaires en tout genre. Il ne cesse pas pour autant de collaborer avec d'autres magazines ou quotidiens : Le Monde, le fameux Pilote, ou encore Action, dans Bal-Tragique-a-Colombey.pnglequel il publie aux côtés de Siné et Wolinski. En 1970, après une décennie de provocations hilarantes ou de mauvais goût – qui sont d'ailleurs souvent les mêmes – , Hara-Kiri est interdit pour avoir annoncé de manière irrévérencieuse la mort de de Gaulle. Le journal « bête et méchant » qui encourageait même son propre vol (« Si vous ne pouvez pas l'acheter, volez-le ! ») tourne ainsi la page et se ressuscite rapidement à travers Charlie hebdo. De Hara-Kiri reste aujourd'hui l'image d'un journal qui osait, glissant entre les doigts des différents courants politiques, et qui reste encore inégalable. Cette formule pourrait d'ailleurs s'appliquer à l'un de ses fondateurs (sinon à tous) : Reiser.


Les héros de Reiser : entre marginalité, trivialité et éclat de rire

Peu d'artistes s'affranchissent à ce point de tout ce qui est consensuel. Ouvrir un album de Reiser, c'est à la fois un plongeon dans l'actualité sociale, économique et politique qui lui était contemporaine, mais aussi le début d'une longue fascination... On rit, on tourne les pages fébrilement, tout en essayant de ne rien perdre de ses dessins expressifs et des personnages qui prennent vie en râlant.

Car se souvenir de Reiser, c'est forcément penser à Jeanine, à Gros Dégueulasse, à la famille Oboulot, aux femmes, aux bêtes, aux vacances... Toute une galerie de thèmes et de personnages hauts en couleur qu'on imagine bien hurler : « Société, tu m'auras pas ». Malgré leur vulgarité qui gêne, leurs pratiques ahurissantes et leur franc-parler explosif, tous leurs arguments dirigés à l'encontre du quotidien ennuyeux et bêtifiant sont étonamment recevables.

Les BD brèves et décapantes qui déclinent ainsi le quotidien cruel et poétique de Jeanine, femme libérée à l'extrême, et Gros Dégueulasse, aux attributs scatologiques mais à l'incroyable répartie, paraissent régulièrement dans Hara-Kiri Mensuel, puis Charlie Mensuel, jusqu'à la mort de Reiser. C'est également le cas d'un petit garçon dont la caractéristique principale est d'avoir une paire d'oreilles démesurées, conséquence des claques qu'il reçoit à tout-va : Les Oreilles rouges regroupe de façon posthume et dans l'ordre chronologique toutes les petites BD publiées entre 1972 et 1980 dans les deux mensuels de prédilection de Reiser.

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Les Oreilles rouges

Ce garçon âgé de 12 ans est le fil conducteur du recueil en noir et blanc, qui s'articule autour de plusieurs notions sensibles, même après mai 68 : l'éducation, la masturbation, les rapports enfants/parents, enfant/école, enfant/uniforme, l'apprentissage douloureux de la « normalité ». En filigrane s'esquisse une vision critique de la gifle, souvent l'échappatoire des parents exaspérés.


L'échec de la socialisation et l'apprentissage de la sexualité

Les schémas familiaux présentés dans le recueil étant tous différents, on peut donc considérer le personnage principal comme le symbole de l'enfant marginal, dont les oreilles rouges jouent un rôle d'emblème reconnaissable. Les autres enfants du recueil sont ainsi certainement obéissants et ennuyeux, à en juger par leurs oreilles quasi inexistantes.

À travers le déroulement des actions successives du héros, on remarque quelques thèmes privilégiés : le repas du soir, la promenade puis, traités aussi souvent les uns que les autres : les courses au supermarché, l'école, la chambre, les maisons des autres personnages et pour finir, le cimetière ! Tous sont des lieux ou des moments de socialisation et de rencontres, rencontres qui virent quasiment toutes à l'altercation, et signalent donc l'échec de cette socialisation. On retrouve le portrait cher à Reiser d'un héros marginal, qui vit sa relation aux autres comme une source de complications ou, dans le meilleur des cas, comme le prétexte de farces.

Au-delà de l'amorce de l'adolescence, passage difficile s'il en est, le héros est la cible d'une incompréhension permanente et en subit les conséquences plus ou moins fantaisistes : mort accidentelle des parents, suicide au moyen d'un manteau qui faisait de lui le bouc émissaire de l'école, mise à mort de son lapin à cause d'une mauvaise blague des parents, démembrement à la suite d'une gifle magistrale, etc.. La mise en scène tragi-comique et les trames dynamiques de Reiser gomment le malaise qui pourrait résulter du traitement de sujets plutôt risqués : comment cohabiter avec ses parents au moment où l'on cesse de les idéaliser ? Et surtout, comment comprendre la sexualité, celle de ses parents mais aussi la sienne, la curiosité pour son corps et celui de l'autre, sans oublier la découverte de son propre plaisir ?

Freud et Françoise Dolto étant passés par là, le rapport des enfants à la sexualité est aujourd'hui mieux perçu, ou du moins mieux compris. Mais il est toujours délicat d'aborder des sujets dont le tabou vient à peine d'être levé. Reiser met pourtant les pieds dans le plat dans les années 1970 et évoque sans aucun détour la masturbation. L'obsession des fantasmes est aussi évoquée : celui du nombril entr'aperçu de la maîtresse, et le fameux magazine pornographique, auquel la mère de famille voue une haine tenace. L'une des BD présente le héros surpris en train de se tripoter par sa mère, qui déchire à plusieurs reprises le magazine. Le garçon ressuscite à chaque fois son objet de fantasme, jusqu'à s'en passer et, de dépit, trouver son plaisir en se satisfaisant de la vision de son rouleau de scotch, subtil évocateur des délices passées...


L'autorité mise à mal

Pour pallier une autorité défaillante, ou absente, on constate à plusieurs reprises la menace du recours au gendarme. Mais ils ne sont pas les seuls personnages à porter l'uniforme : employés des pompes funèbres, gardien de zoo, personnel hospitalier, tailleur, sans oublier celui, informel, de la mère de famille ou de la maîtresse d'école... Tous se mêlent de l'éducation ou plutôt de la punition : les gifles sont le lot quotidien du jeune héros, sans que personne s'en inquiète. Quoi de plus normal en effet que de punir celui qui dessine ses parents nus, en toute innocence ? Après une bonne correction, voilà le garçon assagi qui dessine avec réalisme une scène guerrière... Tout rentre ainsi dans l'ordre !

L'ordre, c'est bien cela que fuit Reiser : l'ordre des choses est complètement bouleversé. Le père qui nous paraît le plus sympathique, c'est donc celui qui arbore la panoplie du parfait cambrioleur : pied-de-biche et masque. Et le voilà qui malmène son garçon pour mieux faire entrer ses préceptes :

« T'es pas à l'école du crime ici ! [dit le père en giflant son fils] T'es à l'école de l'intelligence [il lui pince le nez], du sang-froid [il lui tire l'oreille], et de l'imagination [il finit par lui tirer les cheveux] ! »

Un père toujours sévère, et lâche de surcroît, mais qui ne manque pas de charme, et incite son fils à cambrioler. Ensuite, la mise en scène de l'antagonisme entre un garçon qui vole au supermarché et sa mère honnête et furibarde, qui évoque la prison et même la guillotine, désespérée à l'idée d'avoir engendré un bandit, se termine sur une chute amorale : la vengeance du garçon qui place une tête de porc tranchée dans le caddie, et fait ainsi s’évanouir sa pauvre mère.

Mais bousculer l'ordre établi, cela transparaît également dans la pratique du dessin : Reiser appartient à cette génération d'auteurs de BD qui ont vécu l'émancipation des codes classiques, des formats fixes et des 48 pages incontournables. Dans les années 1970, la liberté des dessinateurs commence en effet à s'affirmer, avec des éditeurs avant-gardistes. Même si ses publications n'étaient pas regroupées, Reiser avait déjà un style bien défini et ses petites BD sortent du lot : les cases ne sont pas systématiques, elles sont tracées sommairement et sans règle, évidemment ! Leur taille n'est donc pas standardisée : elles tremblent selon le degré d'assurance du tracé et sont postérieures aux dessins, qui empiètent sur elles. Parfois, le sens de la lecture s'effectue de haut en bas, avec des flèches pour guider le lecteur et une marge tracée à la va-vite entre les deux colonnes. Quant aux dessins, c'est le mariage réussi du strict minimum et de l'expressivité. S'il manque toujours quelques traits d'assemblage entre tous les élements du visage, le nez et la bouche suffisent pour une communication optimale. D'ailleurs c'est essentiellement le dessin qui assure l'énonciation : que ce soient des récits enchâssés, des lamentations ou des réprimandes, toutes les interventions orales des personnages – excepté le dialogue entre le père cambrioleur et son apprenti – sont assurées par d'autres dessins délimités par une bulle.

Griffonnage exquis, traits fragiles mais puissants... Tout est suggéré, et quelle suggestion ! Le dessin lui-même est déjà prétexte au rire, et la trame qui les associe produit des étincelles. Reiser est inimitable. C'est la sensation qui s'impose naturellement lorsque l'on quitte ses personnages.


Quelques autres coups de coeur : Mon Papa, Gros Dégueulasse, Jeanine, Vive les femmes !, Les copines, On vit une époque formidable ! etc. Sans oublier Y'en aura pour tout le monde, illustrant en couleurs les blagues de Coluche. Tous publiés de façon posthume chez Albin Michel, et sachez que s'ils sont désormais introuvables en librairie, ils sont presque tous à la bibliothèque Mériadeck !


Marion, A.S. Bib.-Méd.

 

 

 

 


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26 décembre 2010 7 26 /12 /décembre /2010 19:00

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David B.
L’Ascension du Haut-Mal
L’Association collection Éperluette, 1996-2003

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Intro

David B est un indépendant avant tout, un expérimental. Scénariste et dessinateur, son œuvre est plurielle. Résumer ses créations, du Haut Mal au Roi rose, et le moteur de celles-ci n’est guère envisageable. Je vais tâcher de vous présenter de façon ouverte ses livres, pour ensuite vous parler du plus instructif de tous, l’Ascension du Haut Mal.


David-B-jpgL’auteur, sa biographie

Il naquit dans le froid de février de l’année 1959, le neuf pour être précis. Pierre-François Beauchard. David, comme vous le devinez, étant son deuxième prénom. Inutile de vous dire ce que représente le B. Pour l’anecdote, ses deux premières œuvres furent publiées sous le pseudonyme de David Beauchard, il trouva cela trop long. Le B apparut lors de la troisième publication. « Il choisit de suivre les cours de publicité de l'école des Arts appliqués Duperré à Paris, car Georges Pichard y enseignait. »1  (Auteur clairement pour adultes, mais qui attirait les foules par ses aplats noirs. Il attira également Gotlib, Bernar, Blum… sans doute pour la même raison que les foules.) David B s’essaye pour la première fois à la bande-dessinée en écrivant un scénario pour Olivier Legan (Pas de samba pour capitaine Tonnerre, Glénat). Il poursuit en tant que dessinateur du Timbre Maudit pour Okapi. Cette bande-dessinée sera éditée par Bayard en 1986. Il travaille ensuite pour un certain nombre de revues, telles Chic, Zèbre, À Suivre… En 89, il réalise des illustrations et des récits complets didactiques ("Les premiers escaliers mécaniques", "Le P'tit Lu : un biscuit moderne", "Géronimo", "Duel pour le Pôle Nord", "L'invention de l'aérosol", etc.) pour Tintin Reporter. En 1990 commence l’aventure d’une vie, si je puis me permettre : il fonde l’Association, éditeur de BD indépendante, il s’y livre à de la recherche graphique dans sa revue Lapin et par le biais des ouvrages pour le moins hors norme que publie cette coopérative d’auteurs parisiens. Ses compagnons de route dans la création de cette maison d’édition sont : Jean-Christophe Menu, Lewis Trondheim, Mattt Konture, Patrice Killoffer, Stanislas et Mokeït. « La plupart de ses publications des années 90 furent regroupées dans le Cheval blême et les Incidents de la nuit. »2  04-roi_rose.jpg

Par la suite il ne cessera de publier nombre d’ouvrages, que ce soit chez L’Association ou chez d’autres éditeurs. Il se séparera d’ailleurs de l’Association en 2005. Divergences de point de vue avec Menu et croissance non adaptée à la renommé de ses auteurs font mauvais ménage. Sans oublier l’ego de chacun des artistes qui n’arrange pas les choses. Il travaille avec d’autres auteurs, en tant que scénariste, tels Blain, Sfar, Guibert, ou encore Micol.

L’inspiration de son trait vient d’un peu partout. Le noir et blanc restant sa principale façon de travailler, citons Tardi, Munoz, Pratt, et Pichard. Grand admirateur de Pierre Mac Orlan, il s’inscrira dans sa veine pour certains de ses scénarios, il adapta d’ailleurs Le Roi Rose.

 

 

Le Roi rose

 

 

 

Son œuvre

« Entre 1996 et 2003, il créa L'Ascension du Haut Mal, une série autobiographique de 6 tomes.»3

« Sans être exhaustif, David B. signala en 1996 l'éventail des revues auxquelles il collabora : Circus, Chic, Okapi, À Suivre, L'Écho des savanes, Viper, Rare et cher, Labo, Lapin, Strappazin (Suisse), Kaiser (Allemagne), Nosotros las muertas (Espagne), El Building, Baraka, Fusée, Révolution, La Vie ouvrière, Fripounet, Perlin, Info-Junior.

En 1997, la collection « Roman B.D. » de Dargaud propose son Tengû carré, tandis qu'il scénarise pour Christophe Blain Les Singulières aventures d'Hiram Lowatt et Placido pour ce même éditeur. Les deux titres de cette série sont  « La Révolte de Hop-Frog », puis « Les Ogres ». On découvre ensuite d'autres facettes de son talent dans la collection Aire Libre des éditions Dupuis. Il développe en avril 2000 l'univers de l'écrivain Marcel Schwob dans Le capitaine écarlate, un récit fantastique dans la veine de Pierre Mac Orlan, illustré par Emmanuel Guibert, puis il s'attaque à une allégorie personnelle sur la guerre et ses destructions dans La Lecture des ruines (2001). Pour cette dernière œuvre d'une grande puissance graphique, les couleurs claires ou éclatantes de Tomasine viendront soutenir son incomparable maîtrise du noir et blanc sans la diluer. »4
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L’Ascension du Haut Mal, tome I

Il semblerait que cette œuvre ait eu un certain succès et soit centrale dans l’œuvre générale de David B. La mort est très présente dans cet ouvrage qui traite de son enfance et surtout des crises d’épilepsie de son frère. Dans le plus pur style graphique de l’auteur, en aplats noirs, la bande-dessinée est autobiographique, ou bien est-ce de l’autofiction ? Selon l’auteur pas vraiment car les souvenirs d’enfance sont toujours transformés. David B. ne se cantonne pas à un découpage classique, faisant interagir le jeune Pierre-François et le David dessinateur (ce qui n’est pas sans rappeler le style de Federman), faisant des sauts dans le temps pour raconter l’histoire de ses grands-parents, de ses arrière-grands-parents, s’y introduisant même parfois. Dans ces six tomes, au-delà de la mort, il aborde la métaphysique, l’univers du rêve, le fantastique… David B. cherche à évoquer à la fois des éléments oniriques et biographiques, en partant de sa jeunesse.

Les six tomes de cette série reçurent de « multiples nominations comme au Festival d'Angoulême : en 2000, où le tome 4 reçut l'Alph'art du meilleur scénario et en 1998 et 2004, les tomes 2 et 6 furent nominés pour le Prix du meilleur album. Enfin le 6e volume, gagna le Prix International de la Ville de Genève en 2003. »5
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Reprenons depuis le départ et réfléchissons.


«  Je voulais raconter trois choses : la maladie de mon frère, la construction de mon imaginaire, et la vie de ma famille, avec les parents, les grands-parents, etc. » Voilà comment David B. voit l’AdHM. L’autobiographie est parfois mise à mal tant les éléments extérieurs empiètent sur sa vie. L’ensemble est harmonisé par la maladie de son frère plus que par David lui-même. La projection de son inconscient (très visible sur les couvertures, avec l’ascension des figures oniriques noires au fil des tomes, la perte du sourire et le vieillissement des personnages) nous éloigne parfois de la vie même de l’auteur, à moins qu’elle nous y plonge plus profondément encore. 06-copie-1.jpg

Comment est-il arrivé à ces six tomes ? Comment le Haut Mal, qui figure au-delà de la maladie de son frère tous les maux de la famille selon Renaud Pasquier dans son article « Le Sommeil du monstre », peut-il être représenté par ce dessinateur, et pourquoi ? Il nous donne lui-même la réponse dans l’entretien avec Gilles Ciment et Thierry Groensteen : « Cette rage qui me prenait quand on me disait qu’on n’avait pas d’explication pour ce phénomène, ni de solution crédible et efficace à proposer. »

Alors David créa le Monstre. Je ne vais pas vous parler du Monstre, présent dans le Haut Mal, et dans la plupart des œuvres de l’auteur. Il joue un rôle symbolique majeur. Digresser sur ce point m’obligerait à faire un mémoire, ce qui n’est ni le sujet ni le but. Toujours est-il que la maladie est représentée par le Monstre, mais le Monstre est présent  réellement chez son frère. Pulsions dictatoriales, monde du cauchemar, côtoiement singulier avec ces êtres étranges, figure récurrente d’Hitler, et autres persécuteurs célèbres, la famille Beauchard semble pleine de problèmes. Il est d’ailleurs intéressant de noter que l’auteur ne parle plus à ses parents depuis le tome 3, ceux-ci refusant de le considérer comme leur fils depuis la publication. Sa sœur, qui a écrit la préface, joue alors le rôle de la mémoire, prenant leur suite, confrontant ses souvenirs aux siens. Au reproche d’avoir écrit une semi-autobiographie, David B. répond qu’elle est de toute façon difficile. Ainsi ses parents très présents dans les premiers tomes pouvaient raconter le même événement de façon différente, l’interprétation changeant, le souvenir s’effaçant ou s’augmentant de détails nouveaux.


Conclusion

Je pourrais continuer pendant longtemps encore à discourir sur la vie de cet auteur, parfois névrosé. Je tomberais peut-être dans une analyse de la société. Je terminerai sur ces quelques mots. Les six tomes de l’Ascension du Haut Mal nous donnent un aperçu de la société du XXe dans une famille lambda vivant un drame, nous découvrons en même tant que les protagonistes l’apparition des médecines occultes, celles qui seront considérées comme faisant partie de la vague New-Age, l’apparition aussi de mai 68, de la haine des « Bicots », du traumatisme de la guerre d’Algérie, nous découvrons comment un jeune, puis moins jeune, garçon interprète ces faits, ces passages de vie quotidienne, et quelle fut la vie de l’époque chez Monsieur Tout-le-monde. L’onirisme surprésent nous fait comprendre combien l’ésotérisme, les légendes, les mythes, ont joué un rôle déterminant dans la vie de l’auteur. Les cauchemars traduisant son inconscient nous renvoient à nos propres inquiétudes, voire névroses. Comment parler d’une œuvre, alors qu’elle éclaire les autres ? Comment ne pas parler du reste de la  création de l’auteur ? Le cheval blême et les Incidents de la nuit prennent leur sens, Par les chemins noirs devient lumineux, Le cercueil de course se conçoit, la dispute avec l’Association se comprend, le travail avec certains auteurs s’explique … Pour lire David B. il ne suffit pas d’une bd, il faut l’intégralité de son travail, et, si vous me permettez un poncif, il faut avoir vécu.


Je terminerai sur cette phrase : « Je dessine des monstres, je produis des monstres.»6

Éloi, 2e année Éd.-Lib.

Notes

1. Source : Edition Dargaud
2. Source : Wikipédia
3. Source : Wikipédia
4. Source Editions Dargaud.
5. Source Wikipedia
6. L’Ascension du Haut Mal, tome VI.


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26 décembre 2010 7 26 /12 /décembre /2010 07:00

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David B.
L’Ascension du Haut Mal
L’Association

collection Éperluette, 1996-2003

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cher toi,

Je t’écris cette lettre pour te parler du dernier livre que j’ai lu, L’Ascension du Haut Mal de David B. Cette fois-ci, c’est sur un œuvre entre la bande dessinée et le roman graphique que s’est porté mon choix, je pense qu’elle te plaira, du moins je t’en recommande la lecture.

Une particularité dont j’aimerais d’abord te faire part est la maison d’édition l’Association dont David B est l’un des fondateurs. Elle est originale dans sa forme pour ses dessins en noir et blanc, ses différents formats (la collection Éperluette produit des formats A4) et, dans son contenu, pour sa volonté de publier des bandes dessinées dites alternatives ou indépendantes. Ce sont des œuvres différentes, intelligentes, foisonnantes, mais aussi dérangeantes, perturbantes et même parfois obscures…

David B. est à la fois le dessinateur et le scénariste ce qui, je trouve, donne à ses bandes dessinées une dimension absolument personnelle. Son style n’est pas la jonction de deux talents mais une projection directe de lui-même, de ses expériences, de ses ressentis, de sa plume et de son pinceau.


L’Ascension du Haut Mal est une série de 7 tomes aujourd’hui achevée, publiée de 1993 à 2003, qui raconte l’évolution de la maladie du frère de l’auteur, atteint d’épilepsie.

(Le « haut mal » était l’expression utilisée au Moyen-âge pour parler de l’épilepsie).

DavidB-Haut-Mal.jpg En faisant des recherches, j’ai trouvé  une interview pour BD paradisio où  David B. emploie l’expression « mythologie familiale » pour l’Ascension du Haut Mal. Cette expression illustre assez bien son travail qui en effet, à la fois sur le fond et sur la forme, peut s’apparenter à une légende.

L’histoire de Pierre-François (le vrai nom de l’auteur, David B. est une sorte de nom de scène, comme tu t’en doutes) semble lointaine au lecteur lambda, dans le sens où son passé n’est pas commun et l’atmosphère fantasmagorique qu’il met en place par son dessin et ses visions d’enfant peut faire penser à une fresque racontant un récit atypique ou un parcours initiatique.

 Oui, un parcours initiatique, car le jeune Pierre-François découvre la vie à travers des épreuves. Il expérimente avec ses parents l’évolution d’une maladie dans son cercle familial. Une épreuve qu’on ne peut fuir sans se sentir lâche, mais qui éprouve la force (à la fois physique et psychologique). L’influence et l’omniprésence de pratiques orientales y est aussi pour quelque chose. Je ne veux pas te dévoiler tous les détails de l’histoire, mais pour lutter contre la maladie, les parents de l’auteur vont essayer toutes sortes de pratiques aussi extrêmes les unes que les autres.

Le dessin est en noir et blanc et très expressif. On pourrait même penser que ce style personnel est cathartique. Il y a une certaine violence dans son dessin qui est atténuée par la monochromie des images. Je ne sais pas si tu seras de mon avis, mais les scènes de guerre de la bande dessinée me font particulièrement penser au style de Tardi avec des traits épais et ronds. Les images sont métaphoriques et contiennent une symbolique animale très forte qui rejoint la dimension légendaire et initiatique dont je parlais un peu plus haut. Cet imaginaire m’a fait me poser une question : est-ce une vision d’enfant ou d’adulte ? Car c’est un enfant qui écrit… mais c’est un adulte qui écrit cet enfant… Je ne t’en dis pas plus et te laisse à tes nombreuses lectures. En attendant de tes nouvelles,

Amicalement,

Marina

 

PS2 : c’est David B. qui a encouragé et influencé l’œuvre  Persépolis de Marjane Satrapi !

 

Marina P., 2e année BIB

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25 décembre 2010 6 25 /12 /décembre /2010 07:00

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Marjane SATRAPI
Persepolis
L’Association
Collection Ciboulette, 2007

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

marjane_satrapi.jpgQuelques mots sur l’auteur

Rasht 1969 : naissance de Marjane.


Fille unique d’un couple bourgeois de Téhéran et actuellement scénariste, dessinatrice et réalisatrice de bandes dessinées, Marjane Satrapi grandit au sein d’un Iran fragilisé par la révolution et épuisé par la guerre contre l’Irak en 1980. En réaction contre la république islamique et les règles imposées par les mollahs, elle quitta le pays à l’âge de 14 ans pour s’installer en Autriche où elle obtint son baccalauréat. Titulaire d’une maîtrise de communication visuelle reçue aux Beaux Arts dès son retour à Téhéran, Marjane fuit de nouveau sa terre natale en direction de Paris en 1994, où elle décrocha presque aussitôt une place à l’atelier des Vosges. Ayant intégré le groupe des jeunes auteurs de bande dessinée, elle s’initia à la littérature jeunesse puis, faute de soutien des maisons d’édition, se trourna vers la bande dessinée. Ainsi, c’est encouragée par ses collègues, Joann Sfar ou encore Christophe Blain, et suite à la lecture de L’Ascension du haut mal de David B., que Marjane Satrapi décida de raconter sa vie et son pays dans cet ouvrage intitulé Persepolis vendu à plus de 170 000 exemplaires en France.


Gros plan sur L’Association…

Auteurs de bands dessinée, Jean-Christophe Menu, Lewis Trondheim, David B., Matt Konture, Patrice Killoffer, Stanislas ou encore Mokeït sont à l’origine en 1990 de L’Association, petite maison d’édition indépendante connue essentiellement pour son exigence et son souci de qualité formelle.

Optant pour le noir et blanc, des couvertures soignées ou encore des formats non conventionnels, les publications de L’Association se détachent immédiatement du reste de la production française. En outre, l’absence de code-barre imprimé, le design soigné et les esthétiques variées permettent de reconnaître les ouvrages.
   
Cette petite maison d’édition a permis également de faire connaître au grand public des auteurs contemporains et novateurs tels que Joann Sfar ou encore Marjane Satrapi, dont le succès — Persepolis s’est vendu à plus de 170 000 exemplaires en France — a contribué à la survie de L’Association.
   
Diverses collections, généralistes ou thématiques, sont identifiables au sein de cette maison d’édition. Leurs noms peu communs et leurs différents formats la situent en marge de la logique commerciale. On distingue entre autres Éperluette au format A4, Ciboulette au format « roman », dans laquelle figure Persepolis, Patte de mouche où l’on trouve de courts récits en petit format, et Côtelette dans un esprit carnets pour n’en citer que quelques-unes…
   
Depuis 2005, plusieurs membres fondateurs ont quitté L'Association (David B., Lewis Trondheim, Stanislas et Patrice Killoffer), le comité de rédaction a été dissous, et Joann Sfar a annoncé qu'il cessait sa collaboration.
   
Néanmoins, L'Association reste un modèle associatif d'indépendance et de réussite dans son domaine ; son style émancipé et sa démarche novatrice ont suscité un réel engouement.


Satrapi-Persepolis-1.gifPersepolis, tome 1.

Téhéran 1980.


Petite fille de dix ans, Marjane Satrapi songe à l’avenir et se voit en prophète pour soigner le mal de genoux de sa grand-mère et sauver son pays de la tyrannie. Éduquée par des parents modernes et cultivés, elle imagine un monde meilleur en s’entretenant tous les soirs avec Dieu et en s’instruisant sur le «matérialisme dialectique» pour lequel elle manifeste un fort engouement. Victime d’un Iran en quête d’identité, cette petite fille voit ses rêves s’envoler et ses ambitions disparaître quand l’obligation du port du voile annonce des transformations définitives dans la société iranienne. Ainsi, déterminée à imiter ses parents, elle s’identifie à Che Guevara et commence à manifester avec ses amis dans le jardin en criant : « À bas le roi ! ».

Impressionnée par le récit de son oncle Anoush qu’elle retrouve lors d’un repas de famille, elle voit son imaginaire d’enfant se transformer en un véritable petit univers où il est question de torture et de détermination. Fière d’avoir des héros dans sa famille !

Cependant, la guerre contre l’Irak est déclarée et la petite vie de Marjane bascule très rapidement, laissant place aux bombardements et aux contrôles exercés par les mollahs.

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Tome 2

La situation économique et politique de Téhéran s’aggrave et les espoirs de Marjane s’effondrent quand elle apprend la fermeture des universités :

« plus d’universités… et moi qui voulais devenir chimiste. Moi qui voulais faire comme Marie Curie. […] Misère ! À l'âge où Marie Curie est allée en France pour étudier, j'aurai sans doute dix enfants », écrit-elle.

Les codes vestimentaires, les bombardements, la violence exercée par les gardes de la Révolution et les restrictions imposées au peuple font d’elle une adolescente consciente des terreurs que peut engendrer une guerre. La succession des drames, la rigidité de l’école, et l’endoctrinement des jeunes garçons n’effraient pas Marjane. Toujours aussi déterminée, elle se moque avec ses amis des rituels imposés et grandit en conservant son esprit de rébellion à tel point qu’elle commence à défier l’autorité de ses parents et celle du gouvernement. Devenue une jeune fille, elle désire désormais attirer le regard des garçons, s’émancipe en fumant sa première cigarette et en séchant les cours. Voulant également se créer une identité propre, elle porte des chaussures Nike et écoute du Michael Jackson, musique prohibée par le régime totalitaire. De fait, l’Iran est sous surveillance : alcool, jeux de cartes ou encore musique sont interdits au nom d’une religion contrôlée par les mollahs. C’est pour cela, et en raison des bombardements que les parents de Marjane décident de l’envoyer en Autriche en lui promettant qu’ils lui rendront un jour visite.


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Tome 3

À 14 ans, Marjane Satrapi apprend à vivre seule dans un pays étranger. Elle est hébergée chez les bonnes sœurs et redécouvre le plaisir de faire les courses et de vivre librement. Timide et triste, elle s’adapte petit à petit à la nourriture et aux habitudes qu’offre la vie occidentale. Elle entre à l’école et commence à se faire remarquer du fait de ses origines et de ses capacités intellectuelles. S’intégrant dans un petit groupe d’amis, elle  comprend très vite les habitudes des jeunes Occidentaux : sexe, alcool et cigarette. Puis vient sa transformation physique. Marjane grandit et voit son corps se développer. En quête d’identité, elle essaie tout type de coiffure et se rend compte qu’elle trahit les préceptes de son père : « N’oublie jamais qui tu es ». Revendiquant ses origines, elle connaît petit à petit l’amour et la misère, la drogue et les longues nuits dans les rues d’Autriche. Après de terribles épreuves, dont une hospitalisation, elle décide de regagner son pays.

 

 

 

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Tome 4

Après quatre ans passés loin de sa famille en Autriche, elle retourne avec impatience en Iran. Cependant les choses ont changé dans le pays : les décorations murales honorent désormais les martyrs et certaines rues portent leurs noms. Accueillie par sa famille entière, il lui faut tout redécouvrir : ses amis, ses habitudes et SON pays. Cette période de troubles et d’angoisse la fait sombrer dans la dépression et la tentation du suicide. Mais heureusement, elle reprend progressivement sa vie en main, se met à l’aérobic, tombe amoureuse, reprend ses études et enfin se marie… Elle devient une vraie femme et n’a pas peur de dire tout haut ce que les autres pensent tout bas. Elle divorce quelque temps après pour repartir en France en 1994. Après s’être recueillie sur la tombe de son grand père, être partie en voyage avec sa grand-mère et s’être rendue à la prison où a séjourné son oncle, le 9 Septembre 1994, Marjane Satrapi part définitivement pour la France, fière d’être devenue une femme émancipée. « La liberté a un prix… »

 

 

 

 

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Petite réflexion et avis personnel…

Une trame narrative à la fois émouvante, humoristique et réaliste. Persepolis témoigne selon moi d’un véritable travail de réflexion intime. L’auteur d’après ses propos « puise très loin dans ses souvenirs » ( http://mapage.noos.fr/marjane.persepolis) et dévoile ainsi à ses lecteurs l’image d’une société iranienne éloignée de celle qu’imagine l’Occident.


L’emploi de la première personne contribue à nous émouvoir. On ne peut qu’être attendri par les événements vécus par cette jeune fille qui forge son caractère au gré des soubresauts qui agitent son pays. Marjane Satrapi mêle des faits historiques avec des incidents privés, rendant ainsi le récit encore plus attrayant pour le lecteur. L’emploi d’un langage simple permet d’accentuer la force des souvenirs.

Le trait en noir et blanc mêle avec précision le vécu subjectif d’une jeune enfant qui se transforme petit à petit en adulte et l’objectivité des événements. Le dessin parle lorsque le récit des bulles est court ; le lecteur peut facilement inventer l’histoire à la lecture des images aux formes arrondies dont la simplicité sert l’authenticité.

C’est donc une bande dessinée que je conseille vivement car elle est capable de nous transporter tantôt dans un univers d’euphorie, tantôt dans la  tristesse et l’anxiété. L’occasion de découvrir la bande dessinée indépendante à tendance autobiographique.



Site conseillé pour avoir de  plus amples informations sur Marjane Satrapi et ses œuvres :

 http://mapage.noos.fr/marjane.persepolis/


Angélique Bouzage, 2e année Bib.-Méd.-Pat.

 

 

 

 



Marjane SATRAPI sur LITTEXPRESS

 

Marjane Satrapi Broderies

 

 

 Etats d'âme en Iran : Zoyâ Pirzâd et Marjane Satrapi, article de Claire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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19 novembre 2010 5 19 /11 /novembre /2010 07:00

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Stéphane LEVALLOIS
 Noé
Les Humanoïdes Associés,

Collection Tohu-Bohu, 2000




 

 

 

 

 

 

 

« Le vent souffle où il veut, et tu en entends le bruit ;
Mais tu ne sais d’où il vient, ni où il va. »
 
Évangile selon Saint Jean, Chapitre III : Verset 8
 
 
 

 

 

 

Noé, c’est l’histoire du désert. Sa force, son implacable vide mais aussi ses cris et sa tristesse.

Le dessin blesse la page, les angles sont aigus et les traits toujours intenses : il ne faudrait pas estomper ou dégrader, on perdrait toute la justesse, la vérité de ce qu’il nous conte. L'auteur a en effet été très marqué par le peintre viennois Egon Schiele. Ce carnet déroule le passé des dunes comme un voyage avec Noé tirant son arche, indifférent à tout, à toutes et à tous. Il avance, tel un homme desséché par le désespoir dans son scaphandre, sans mots ni gestes pour trahir ses émotions. On le sent seulement empli de ses pas qui semblent le mener vers le bout de sa quête. Mais lequel ?


Le voyageur solitaire traverse ainsi les chapitres et les vies de tous les autres personnages, qui paraissent communiquer entre eux. Pourtant aucun mot ne salit la scène, tout est dit en silence.


Un poème donne la parole au chapitre, comme une sorte de conclusion, et alors tout est encore plus vivant, plus riche de sens. Stéphane Levallois nous a donné un film muet où rien n’est exagéré et où les mots comptent autant que les images. Chacun a droit à sa page blanche, ils se complètent l’un l’autre mais conservent leur identité, leur puissance propre. Ils ne dépendent plus l’un de l’autre.
 
Noé nous guide donc, comme le vent. On assiste alors aux drames que cache le désert, lui qui efface si promptement toute trace qui aurait maculé le sable blanc de la page.
 
 
Première partie, « L’Arche » : Chapitre 2, « Les phares ».


Tout d’abord il y a cet homme, téméraire, seul et un peu aventurier, brutal qui tente de s’informer auprès de Noé. Il gesticule et agite son plan des phares du désert. Il est à leur recherche, il s’impatiente, il s’en va. Puis les trouve sans les trouver et reste interdit devant la seule partie qu’il en voit : les cages des filles
des vents.
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Le poème nous apprend leurs noms et leur terrible paternité. Elles semblent d’ailleurs avoir hérité de leur père la faculté de se faire aimer et d’être capable tout aussitôt de terroriser à jamais. Notre aventurier préfère fuir.
 
« Il y avait Khamsiin, fille de Khamssin,
Le vent poussière qui en cinquante jours
Vieillissait les hommes d’autant d’années,
[…]
Il y avait Datouann, fille de Datou le vent parfumé
Aux milles senteurs qui pourrissait les chairs...
[…]
Malheur à ceux qui rendraient ces filles à leurs pères !!! »
 
Emprisonnées en haut de ces phares jaillissant du sable, on les sait tentatrices, cyniques et pourtant mélancoliques dans leurs regards. En essayant d’attirer les hommes par leurs corps offerts à la lumière sous leurs voiles, elles tentent de se libérer de leur cage. Comme les phares elles ont perdu la mer, leur liberté.

 

 

Chapitre 3, « Attention au départ »


Ce chapitre nous conte l’histoire vagabonde d’un ami du désert. Il tire sur tout ce qu’il voit et son seul but, semble-t-il,  est de toucher sa cible pour en faire un trophée. Ce chasseur indigène est toujours à l’affût, guettant une irrégularité sur l’horizon. On dirait qu’il participe à l’effacement de toute trace susceptible de salir le désert, d’en casser le rythme profond par des actions étrangères et inutiles. Il fait feu.


Ainsi s’en fut le contrôleur de la locomotive, qui finira comme les rails et sa propre dépouille, gagnée, grignotée par les sables sans qu’ils aient réussi à les dompter, à les coloniser. Morale : on ne dompte pas le désert.
 
 
Chapitre 4, « La Cathédrale Blanche »


Cet aviateur, on dirait Saint-Exupéry, on croirait l’avoir retrouvé avec sa croix autour du cou, échoué avec sa carcasse d’oiseau en fer-blanc sur la mer de sable. Recueilli par un peuple qui lui ressemble avec ses grandes voiles, prenant de la hauteur grâce à ses gigantesques échasses et aimant autant jouer des vents. On voit qu’il est possible de vivre en adéquation avec des coutumes ou des éléments naturels qui nous dépassent. Tout homme blanc n’est pas forcément considéré comme un corps étranger si ses idéaux et ses rêves se révèlent proches de ce que l’Homme peut faire de mieux et de plus beau.

Malgré cette cathédrale fragile et cet avion-Christ, aucune  influence de la religion dans le message que nous envoie par les airs Stéphane Levallois : la beauté, la vérité et la joie sont humaines, les Échassiers du Vent de l’Est n’ont rien et pourtant ils ont plus que ce dont on a besoin pour vivre.

Le poème est adressé à un Père : papa, Dieu ? On ne saura pas mais l’aviateur dorénavant à échasses nous fait comprendre qu’il a trouvé ce qu’il cherchait en volant. Il s’est enfin retrouvé et il ne partira plus.
 
« Père
Je n’atteindrai jamais Agadir
[...]
Je suis le protégé de la tribu de Bédouins
Du Ahr Ahrbi, Les Échassiers du Vent de l’Est.
[...]
Ils sont menteurs, mais prétendent que
La vérité suit le vent quand il tourne,
Ils m’appellent celui qui commande à L’Oiseau de Fer
 
Je confie ces pages aux grands vents du désert
Afin d’être sûr qu’un jour
Elles vous parviennent. »
 
 
Chapitre 5, « Chevalier Aklin »


Un enfant seul dans le reg joue avec son couple de scorpions. Est-ce lui, le Chevalier Aklin ?

En tout cas, ceci est un jeu, un jeu avec un seul gagnant qu’inventa Saint-Exupéry pour amuser ses enfants les jours d’orages.

" Il se jouait les jours de grands orages, quand, après les premiers éclairs le nuage était près de crever. L'épaisseur des branchages se change alors, pour un instant, en mousse bruissante et légère. C'était là le signal... Rien ne pouvait plus nous retenir ! Nous partions à l'extrême fond du parc en direction de la maison, au large des pelouses, à perdre haleine. Les premières gouttes des averses d'oragesont lourdes et espacées. Le premier touché s'avouait vaincu. Puis le second. Puis le troisième. Puis les autres. Le dernier survivant se révélait ainsi le protégé des dieux, l'invulnérable ! Il avait droit jusqu'au prochain orage, de s'appeler le Chevalier Aklin ".

Ce chapitre l’interprète comme ayant trait à l’histoire de l’Arche de Noé. On y voit le début de sa fabrication à travers les yeux d’un enfant qui pourrait donc devenir ce fameux Chevalier Aklin alias Noé, « le dernier survivant »,  « le protégé des dieux ».
 
 
 La première partie de ce carnet d’Histoires, de voyage est donc comme le tableau d’un univers qui jusque-là se maintenait à flot, toujours en équilibre, menacé mais pas encore instable : protégé par les Bédouins, le chasseur et les filles du vent, qui s’opposent à l’explorateur, et malheureusement très bientôt aux hommes de la guerre. Cependant un équilibre, c’est comme un homme, dirait Jean-Jacques Rousseau : c’est perfectible, mais cela peut l’être en penchant du bon ou du mauvais côté.
 
 
Deuxième partie, « Le Sillon »

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On est témoin dans le premier chapitre du début de la fin de la beauté et de la majesté du désert. C’est l’arrivée des soldats espagnols de Franco qui vont tuer, piller et violer l’âme et le corps de l’étendue de sable mais aussi des ses peuples. Ils vont comme labourer, marquer, trancher la terre des Échassiers, d’où le titre de cette seconde partie.


Et même si ce Sillon, matérialisé par la trace que laisse Noé avec son Arche n’est pas le fruit pourri des Espagnols, il est tout de même la preuve du mal que font les gens à un pays qu’ils ne connaissent pas, qu’ils croient pouvoir se dispenser de respecter, et qu’ils traversent sans vouloir le comprendre.

La suite du livre muet est le résultat de toutes les rencontres entre les personnages de la première partie et les instigateurs de la destruction, du Sillon. Elles seront toutes meurtrières. Pourtant à la fin surgit l’espoir.

Ce n’est ni clair ni explicite mais c’est bien présent, palpable. On le sent. Tout est possible, on veut croire que l’agonie du désert n’a pas été en vain.

En effet, il y a toujours le Chevalier Aklin, et Noé. Qui pourrait-il y avoir d’autre après ce déluge ?
 
Anne-Laure, 1ère année Éd.-Lib.

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2 octobre 2010 6 02 /10 /octobre /2010 07:00

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Posy SIMMONDS

Tamara Drewe
Éditions Mariner Books (édition anglaise)
2008



 

 

 

 

 

 

 

Posy-simmonds.jpgPrésentation de l’auteur

Posy Simmonds est une auteure anglaise qui écrit des livres pour enfants et qui a complètement relancé le genre des graphic novels pour adultes en Angleterre. Ses deux livres les plus connus sont Gemma Bovery, une adaptation libre d’Emma Bovary de Flaubert et Tamara Drewe, une adaptation du roman de Thomas Hardy Loin de la foule déchaînée, paru en Angleterre en 1874. Elle a longtemps travaillé pour le journal The Guardian, dont on trouvera de nombreuses références dans Tamara Drewe.

 

 

Le graphic novel
 

Le roman graphique (ou graphic novel) sont un genre littéraire qui a émergé dans les années 70 avec quelques volumes de Corto Maltese et qui mêle roman et bande dessinée. Aujourd’hui, il s’agit souvent de livres dont les personnages ont des sentiments ou des actions ambigus, au récit et à la narration complexe.

 

 

 

Tamara Drewe
 

Résumé

L’action se passe dans la campagne anglaise à l’époque contemporaine, plus précisément dans le village d’Haditton. Glen Larson, écrivain et universitaire, essaie d’écrire son nouveau livre à Stonefield, résidence d’auteur tenue par Beth Hardiman, la femme de l’auteur à succès Nicholas Hardiman. Mais Nicholas est un homme infidèle qui préfère des femmes plus jeunes qu’il rencontre lors de ses tournées. Beth fait d’Andy, le jeune et beau jardinier de Stonefield son confident. Dans ce petit monde bien réglé, Tamara, jeune journaliste, fait irruption. Elle revient dans la ferme de ses parents. Elle a bien changé et fait tourner les têtes, depuis qu’elle a recouru à la chirurgie esthétique pour diminuer la taille de son nez. Tous les hommes tentent de la séduire, qu’il s’agisse de Glen (de manière peu subtile), d’Andy (le jeune amoureux discret qui souffre en silence) ou de Nicholas (la charmeur sûr de lui). Mais Tamara est heureuse avec Ben Sergeant, batteur dans un groupe de rock, qui méprise tous ces campagnards sans aucune ambition. On suit en parallèle l’histoire de Casey et Jody, deux adolescentes du village, désabusées et blasées. Jody est fan de Ben Sergeant et s’identifie à Tamara. Lorsque le couple est en voyage, les deux jeunes filles s’introduisent dans la maison de Tamara pour essayer les habits, fouiller dans les affaire. Jody, en particulier, essaie de vivre la passion de Tamara pour Ben en utilisant ses affaires et en se « shootant » à la colle. Mais quand Tamara se sépare de Ben, et prend Nicholas pour amant, rien ne va plus. Jody ne peut plus s’identifier à Tamara pour vivre une liaison avec Ben au travers de ses délires, Beth se rend compte de la énième trahison de son mari et souffre. Glen, fasciné par les interactions entre ces personnes n’arrive pas à réfléchir à son livre…
   

L’action se dénouera avec deux morts : Nicholas, piétiné par un troupeau de vaches (avec l’aide plus ou moins voulue de Glen, qui souhaitait défendre les intérêts de Beth) et Jody, morte d’une overdose. Tamara finira par épouser Andy, le fermier et les esprits se calmeront peu à peu.

 

 

Les personnages et leur rôle dans le récit

Le récit tourne autour de trois narrateurs, témoins des événements mais qui restent assez passifs, de quelques personnages secondaires, les acteurs du déroulement de l’histoire, et d’un personnage central : Tamara Drewe, autour de qui tous gravitent.

Les trois narrateurs

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Glen Larson : Écrivain et universitaire qui passe une année en retraite d’auteur pour écrire son nouveau livre. Il est le témoin silencieux de tous les événements qui se passent à Stonefield et à Haditton. Sa seule action significative dans le livre sera de frapper Nicholas et de le tuer sur le coup, avant qu’il ne se fasse piétiner par un troupeau de vaches. A la fin du roman, Glen aura enfin réussi à écrire son livre.
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Beth Hardiman : c’est la propriétaire de Stonefield. Elle a un caractère simple et paraît souvent joyeuse, même si elle est en réalité stressée par l’organisation de la retraite d’auteur et souvent en colère contre les tromperies de son mari. De plus, c’est elle qui a inspiré les plus brillantes idées que l’on trouve dans les livres de son mari. Elle est également sa secrétaire, prend ses rendez-vous, organise ses conférences pour vivre ses rêves de gloire à travers lui. Lorsqu’elle se rend compte que Nicholas est l’amant de Tamara, elle reste passive, n’osant pas l'affronter. Après sa mort, elle pardonnera à Tamara en décidant que ce n’est plus la peine de se mettre en colère.
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Casey : cette adolescente désœuvrée et pas très bien dans sa peau n’apparaît que dans la deuxième partie du roman. C’est la meilleure amie de Jody, une autre ado désabusée et perdue dans la campagne anglaise. Elle accompagne Jody lors de ses incursions dans la maison de Tamara mais n’approuve pas ses actions et sa liaison malsaine et fictive avec le petit ami, star du rock, du personnage central. Contrairement à son amie, elle ne se drogue pas et n’est pas prise de frénésie autodestructrice. Elle n’est pas actrice mais bien spectatrice de l’action qui se déroule autour d’elle.

Les personnages secondaires
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Nicholas Hardiman : écrivain à succès ne supportant plus que sa femme se mêle de ses affaires, il la trompe avec des femmes plus jeunes qu’il rencontre lors des tournées promotionnelles de ses livres. Le lecteur comprend vite qu’il n’aime pas sa femme mais qu’il se sent obligé de rester avec elle car elle l’inspire dans son écriture. C’est Beth qui lui a soufflé toutes ses « idées de génie ». Il est très vite séduit par Tamara et devient son amant lorsque Ben, son petit ami décide de partir. A la fin du récit, il annoncera publiquement qu’il ne souhaite plus écrire. Cet acte symbolique lui permettra de se séparer de sa femme pour vivre avec Tamara. Mais il meurt, assommé par Glen Larson puis piétiné par des vaches avant d’avoir pu réaliser ce rêve.

Ben Sergeant : Batteur dans un groupe de rock très connu, il rencontre Tamara lors d’une fête à Londres et décident de se mettre en couple. Ben déteste l’état d’esprit de Beth, Glen, Nicholas et Andy. Il se moque d’eux et ne comprend pas qu’ils puissent être ben.jpgheureux de vivre à la campagne. Il voudrait voyager et s’installer à New-York avec Tamara, mais celle-ci n’accepte pas de quitter la maison de ses parents et de s’installer pour une longue durée dans un autre pays, mais décide tout de même de le suivre par amour. Mais Ben est encore amoureux de son ancienne petite amie et la voit en cachette. Tamara décide donc de rompre et revient vivre à Hadditon. Ben possède un chien qu’il ne tient pas en laisse et va plusieurs fois semer la panique parmi les troupeaux de moutons avoisinant la maison de Tamara. Lorsque Beth le rattrape pour la première fois, Ben est en colère car elle l’a attaché pour éviter qu’il ne s’échappe à nouveau.


Après sa rupture avec Tamara, Ben joue encore un rôle important dans l’histoire car il finit par rencontrer Jody et lui fait comprendre qu’il ne peut sortir avec elle car elle est trop jeune, ce qui la pousse au suicide. De plus, c’est le chien de Ben qui affole le troupeau qui écrase Nicholas à la fin du livre, faisant passer son meurtre pour un accident.
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Jody : Jody est une adolescente désœuvrée et désabusée qui apparaît dans la deuxième partie du roman. Elle s’introduit régulièrement dans la maison de Tamara pour essayer des habits, lui voler quelques objets, et ainsi vivre une relation virtuelle avec Ben. Elle est à l’origine de plusieurs ressorts du récit : elle envoie un email aguicheur depuis l’ordinateur de Tamara à Nicholas, Ben et Andy, ce qui déclenche de nombreux remous dans les relations entre les différents personnages. Elle manipule Ben afin de le rencontrer. C’est également elle qui envoie une photo de Tamara embrassant Nicholas à Andy.
   

A la fin du roman, après avoir rencontré Ben, elle fait croire à Casey qu’elle l’a embrassé et qu’il va vivre avec elle, mais ne pouvant supporter ce mensonge, et ayant la certitude de ne jamais revoir Ben, elle se suicide en se droguant jusqu’à l’overdose avec un spray nettoyant pour PC.
   

Ce personnage ressemble physiquement à Tamara et pourrait être interprété comme un écho de la jeune femme, ou bien ce qu’elle aurait pu devenir si elle avait fait raccourcir son nez à 16 ans.
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Andy : Andy est l’homme à tout faire et le berger de Stonefield. Il est amoureux de Tamara mais elle le repousse dans un premier temps. Il lui fait un jardin gratuitement et lui reste fidèle, même sans espoir de retour. Il est le confident de Beth et assiste silencieusement à tous les événements du récit. Il travaille dur pour gagner sa vie. À la fin du roman, il épousera Tamara et ils auront un enfant.

 

 

Le personnage central : Tamara Drewe
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Au début du roman, Tamara est restée dans les esprits comme la jeune fille un peu pataude au gros nez. Mais lorsqu’elle revient à Hadditon après plusieurs années et une chirurgie esthétique, elle est perçue comme une proie par les hommes et comme une rivale par les femmes. Elle est journaliste au Guardian, mais n’écrit que des petites chroniques sur sa vie et tente d’avoir plus de responsabilités. Elle a une vie amoureuse mouvementée : elle repousse Andy, devient la petite amie de Ben qui souhaite l’amener avec lui à New-York, mais elle découvre qu’il est toujours épris de son ancienne amie et le quitte. De retour à Hammiton elle est séduite par Nicholas mais ne sort avec lui que pour s’amuser. Après sa mort, elle se rend compte à quel point elle a fait souffrir Beth et essaie de se faire pardonner. Beth comprend que cela ne sert à rien de se mettre en colère et lui pardonne peu à peu. Elle se marie enfin avec Andy. Un an après, elle a un enfant avec lui.

 

 

 

Analyse graphique et narrative

Une narration à plusieurs voix : La narration s'effectue en point de vue interne et passe de personnage en personnage. Etrangement, Tamara, l'héroïne, n’est jamais la narratrice. Ainsi, toutes les actions tournent autour d’elle sans que le lecteur connaisse le fond de sa pensée, les seules fenêtres sur son esprit étant les courtes chroniques journalistiques insérées dans le récit. Mais ces articles de journaux paraissent inintéressants et le lecteur ne fait que les survoler. Les trois narrateurs n’agissent que rarement et sont plus spectateurs des péripéties que véritables acteurs.

La construction du récit : Le récit n’est pas construit sur une figure linéaire. En effet, de nombreux éléments sont expliqués à l’aide de plusieurs flash-back. La narration passe d’un personnage à l’autre, sans jamais passer à un point de vue externe. Ainsi, le lecteur connaît en permanence l’état d’esprit des différents personnages. Les péripéties sont fondes sur les interactions entre les différents personnages qui tournent toutes autour de Tamara, élément central du récit.

Un graphisme à la fois réaliste et original : Le graphisme prend bien évidemment une place importante dans ce livre mêlant roman et bande dessinée. Les personnages sont dessinés de manière réaliste, sans caricatures. Les couleurs tentent également de rester proches de la réalité. Seules les séquences de flash-back sont dessinées dans des tons de bleu et blanc afin de se démarquer clairement du récit.

Une mise en page particulière : La mise en page est également très originale. En effet, si, dans certains romans graphiques, textes et images sont clairement séparés, dans Tamara Drewe, ils sont imbriqués et mêlés, faisant ainsi miroiter les interactions entre les différents personnages (voir page à la fin dossier). Tamara est omniprésente, même lorsqu’elle ne fait pas partie du récit, par ses articles de journaux qui ponctuent de nombreuses pages.

L’importance des détails : Posy Simmonds joue énormément sur les détails. En effet, dans ce livre, le moindre petit objet peut prendre une importance démesurée, comme par exemple, l’aérosol de nettoyant pour PC qui tue Jody. Le chien de Ben, qui semble sans importance au début du roman prend un place considérable puisque, grâce à cela, Ben se rapproche de Jody (elle lui fait croire qu’elle peut le garder lors de son voyage à New-York), et c’est encore à cause de ce chien que Nicholas se fait piétiner par un troupeau. Dès la couverture, Posy Simmonds interpelle le lecteur et essaie d’attirer son attention sur les détails, avec l’image de deux moutons copulant en arrière plan du visage de Tamara.

 

 

 

Une adaptation très libre
 

Présentation de Loin de la foule déchaînée

Loin de la foule déchaînée (Far From the Madding Crow) est un roman anglais écrit par Thomas Hardy, paru pour la première fois en 1874. La première édition (sous le titre Barbara) a été publiée anonymement tant le roman était osé. Ce roman raconte l’histoire de Barbara Everdene, jeune femme libre et courageuse qui décide de diriger seule la ferme de ses parents. Le berger Gabriel Oak tombe sous son charme et pense être un bon parti car il réussit à vivre de ses troupeaux. iI la demande en mariage. Mais la jeune femme le repousse. Peu après, Gabriel perd tous ses troupeaux et se fait engager comme berger chez Barbara après avoir sauvé ses récoltes du feu. Barbara est admirée pour sa détermination, son travail et son courage, mais également pour sa beauté. Suite à une plaisanterie qui a mal tourné, son voisin, le fermier Boldwood tombe amoureux d’elle et la harcèle jusqu’à ce qu’il croie qu’elle pourra l’aimer un jour.
   

Au même moment, tout le monde cherche Fanny, la jeune servante de Barbara qui s’est échappée et que personne ne retrouve. Les fermiers savent seulement qu’elle devait se marier avec un certain Sergent Troy, charmeur invétéré qui ne vient pas au mariage. Pire, il séduira Barbara et se mariera avec elle. Mais Barbara déchante vite lorsqu’elle se rend compte de Troy est joueur, feignant, et qu’elle le soupçonne de voir d’autres femmes. Lorsqu’au bout d’un an de mariage, Fanny meurt dans une chapelle, misérable et avec un bébé, Barbara se rend compte que Troy n’a jamais cessé de l’aimer. Il lui organise un somptueux enterrement, fait croire à sa propre mort, et part voyager sur un bateau. Après plusieurs mois, Boldwood reprend espoir et arrache à Barbara la promesse de l’épouser sept ans plus tard, après une période de deuil convenable. Mais Troy revient récupérer « ce qui lui appartient » et apparaît dans une fête donnée par Boldwood. Ce dernier, ivre de rage le tue d'un coup de fusil. Il est jugé et condamné à la prison à perpétuité.
   

A force de travail, Gabriel Oak est nommé intendant des deux fermes (celle de Barbara et celle de Boldwood), et se marie avec Barbara, qui se rend compte qu’il a toujours été là pour elle et qu’elle est finalement tombée amoureuse de lui.

 

 

Une adaptation très libre

Posy Simmonds avoue elle-même qu’elle a très librement adapté ce roman à l’époque contemporaine et qu’elle n’a pas respecté le fil conducteur de l’histoire. La majorité des points communs entre ces deux ouvrages se trouvent donc dans les personnages et leur psychologie. En effet, Tamara est indubitablement inspirée de Barbara : une jeune femme séductrice mais qui fait tourner les choses à la catastrophe sans pour autant vouloir provoquer ces dégâts. Le sergent Troy inspire Ben Sergeant (le nom de famille est une référence à peine déguisée) qui fait souffrir sa femme et aime en réalité son ancienne petite amie, Boldwood pourrait correspondre à Nicholas Hardiman, qui essaie de séduire Tamara (à la seule différence que Nicholas arrive effectivement à la séduire). Enfin, le berger Oak est sans conteste le modèle d'Andy : les deux personnages sont exactement similaires (courageux, fidèles, travailleurs mais timides face à la femme de leurs rêves) et finissent par se marier avec le personnage principal.

Au niveau du récit, en revanche, l’adaptation est totalement libre : les intrigues, les dénouements sont totalement différents, même si l’on peut observer un lien au niveau du fil conducteur de l’histoire (une jeune femme autour de qui tournent toutes les actions et tous les personnages).

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Marion Tessier, LP BIB 2009 - 2010




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