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31 octobre 2008 5 31 /10 /octobre /2008 12:20
  A LA POURSUITE D’UN GRAIN DE SABLE. 



 
La ligne de fuite
, bande dessinée
de Christophe Dabitch et Benjamin Flao.














 

« L’autre »,
nouvelle de Philippe Claudel
in Les petites mécaniques,
Mercure de France, 2003
Réed folio 2007
 


Le recueil des Petites mécaniques  est composé de 13 nouvelles, de longueurs assez inégales, de 5 à 40 pages. Ce sont de courtes fictions, qui illustrent chacune le thème cher à l’auteur du moment où la vie d’un personnage bascule. Dans « Le voleur et le marchand », un meurtrier rencontre le personnage de la mort, qui lui laisse la vie sauve à condition de mener une vie « droite et honnête », et de porter « secours à son prochain ». Le criminel va ensuite racheter ses crimes en sauvant successivement la vie de plusieurs personnages. Dans « Les confidents », une comtesse, Beata Désidério, fait un rêve qui va profondément la marquer, et que de façon obsessionnelle, elle va essayer de retrouver. Ce rêve troublant, où deux hommes détruisent une église, procure à la comtesse une sorte de vertige, de plaisir. Elle ne pense plus qu’à ce rêve, et la façon de se replonger dedans, jusqu’à ne plus manger, ne plus sortir, jusqu’à ce qu’elle parvienne  à le revivre. Philippe Claudel évoque cette idée sur le site du Mercure de France : « M'a toujours intimement touché la fragilité de nos vies ; ou plutôt, la fragilité de leur tracé qui, parfois, s'égare, se brise, alors même que rien, ou si peu de choses, laissent prévoir ces accidents le plus souvent secrets. La vie est donc bien cette petite mécanique, que l'on pense impeccablement réglée, infaillible, sûre d'elle-même et qui pourtant soudain se dérègle et se grippe. L'abandon, le doute, la folie, le silence, le retrait, la mort bien sûr sont ces grains de sable, minces mais aussi incontestables qu'indestructibles, qui parviennent à bloquer les rouages et les jeux. »



    A travers le recueil, Claudel crée une atmosphère étrange, il introduit des éléments fantastiques, irréels, comme la limite floue entre songe et réalité, l’apparition de la mort… Cet aspect est renforcé par le flou relatif qui demeure quant aux périodes où se déroulent les actions. L’auteur ne donne que très peu de repères temporels ; certaines nouvelles se déroulent au Moyen Age, d’autres à l’époque de la Renaissance, ou encore dans une période plus actuelle. Ce sont les descriptions qui permettent principalement d’identifier l’époque : une foire dans un bourg nous plonge plutôt dans une ambiance moyenâgeuse, l’évocation de « grands et beaux » livres d’architecture fait davantage penser à la période de la Renaissance, une pétition pour installer un siphon dans les WC par contre, nous rapproche de l’époque contemporaine. Le recueil est en fait composé selon un ordre chronologique, qui, même s’il balaye les siècles, repose toujours sur ce thème de la fragilité intemporelle et universelle de la vie. L’auteur explique que c’est « la forme de la nouvelle [qui lui] a permis de mettre en scène cela, car la nouvelle, les nouvelles - parfois ici teintées de fantastique - autorisent une variété de juxtaposition, de tons, d'époques, d'humeurs, de couleurs que ne permet pas vraiment le roman. Grâce à elles, on peut passer d'un univers à un autre, aller, comme c'est le cas ici, de l'ambiance d'une foire moyenâgeuse à celle d'un palais baroque italien dans lequel, enfermée, une comtesse tente de faire peindre un rêve qu'elle a fait, passer de la vie étriquée d'un gardien de musée indifférent aux œuvres qu'il surveille à celle d'une jeune femme que l'on séquestre afin qu'elle devienne la Reproductrice de toute l'espèce humaine. Suivre un boutiquier du Second Empire délaisser sa famille pour retrouver la trace d'un poète. Surveiller la rédemption d'un criminel, qui finira assassiné par celui qu'il avait été ».
   

Parmi ces nouvelles, « L’autre » met en scène un homme, Eugène Frolon, commerçant, père de famille, qui découvre par hasard les poèmes de Rimbaud – on retrouve là l’élément perturbateur, le « grain de sable » dont parle Claudel – et qui reste complètement sonné par la vérité de ces vers, par la façon dont ils semblent sonder sa vie en profondeur. Frolon cherche à se procurer d’autres poèmes, puis il laisse tomber son commerce, et décide de partir à la recherche de Rimbaud. Il se rend à Marseille, pour prendre le bateau qui le mènera jusqu’à Tunis. Arrivé là-bas, il n’a plus d’argent, et doit pendant trois ans travailler pour vivre. Tous les soirs pourtant, il va dans les cafés et il récite des poèmes de Rimbaud. Les gens commencent à le connaître, et tous l’appellent « Reïmbo ». Et puis un jour, il peut enfin partir vers Aden, en compagnie de trois missionnaires allemands, et pendant six semaines, ils voyagent. Puis les missionnaires abandonnent et décident de rentrer. Frolon, lui, continue la route et erre dans le désert, jusqu’à perdre la notion du temps et la conscience de soi-même. Il se blesse à la jambe, et demeure presque inconscient. Il est amené dans la maison d’un négociant, où, à l’annonce de son nom, « Reïmbo », il perçoit les paroles de l’un des hommes qui remarque que c’est presque son nom. Il est rapatrié à Marseille. Alors qu’il est à l’agonie, il se réveille et demande où est Rimbaud. Le médecin, surpris, lui répond : « Mais…Rimbaud, c’est vous !! ». On retrouve cette atmosphère étrange, irréelle, où Frolon va devenir Rimbaud en quelque sorte. A la fin de la nouvelle, le lecteur reste un peu perplexe face à cette chute, improbable. Que faut-il comprendre ? Le lecteur perçoit d’abord le récit comme une fable, comme une invention de l’auteur, mais se demande si finalement le Rimbaud qui est retourné à Marseille, et qui selon sa sœur, se serait repenti, s’en serait remis à Dieu dans une sorte de revirement étonnant, n’était pas Rimbaud ?


Ce thème du personnage qui part à la recherche de Rimbaud jusqu’au Harar et à Aden se retrouve dans la bande dessinée La ligne de fuite, de Christophe Dabitch et Benjamin Flao. Adrien, le personnage principal est un faussaire qui imite les textes de Rimbaud. Lorsqu’un de ses textes est publié (contre sa volonté), il décide de quitter Paris et de se rendre à Charleville, afin d’essayer d’oublier la honte et la culpabilité qu’il a ressenties lors de la publication du faux. A son retour, il est agressé par des bandits. Inconscient, et sujet à des hallucinations, il prend la décision de partir en Afrique sur les traces de Rimbaud. Arrivé à Aden, il cherche en vain le poète. Après une longue attente dans la ville, il part dans le désert, accompagnant une caravane. Puis il s’arrête, se retrouve seul dans le désert, parle avec Verlaine (en hallucination), et décide de repartir. La fin de la narration imaginée par les auteurs demeure, ici aussi, énigmatique. Christophe Dabitch,  journaliste et écrivain, est né à Bordeaux en 1968. Il a notamment écrit plusieurs scénarios de bande dessinée, dont Abdallahi, et Jéronimus, avec Jean-Denis Pendanx. Benjamin Flao est né à Nantes en 75. Après une école de graphiste, il a publié plusieurs carnets de voyages, réalisés lors de séjours en Afrique, en Atlantique, en Sibérie. La ligne de fuite est la première bande dessinée qu’il réalise.
  

Comme la nouvelle de Claudel, cette bande dessinée ne constitue pas une énième illustration de la vie de Rimbaud. Pour le scénariste comme pour Claudel, il s’agit bien sûr d’évoquer aussi Rimbaud , mais de façon subtile, par le biais de figures aussi complexes que celle du poète. Dans les deux livres, les références à la ressemblance du héros à la figure de Rimbaud sont nombreuses : « méfiez-vous, vous allez lui ressembler » , « vous êtes comme mon frère » , « excuse-moi Rimbaud… - je ne m’appelle pas Rimbaud ». Dans les deux cas le lecteur se trouve confronté à des personnages qui, fascinés par le poète, décident de partir à sa recherche, et qui finalement vont vivre eux aussi la violence du départ et le bouleversement qu’entraîne le voyage. Les deux auteurs ont d’ailleurs choisi les mêmes vers de Rimbaud lorsque les personnages annoncent leur départ :

 « Assez vu. La vision, s’est rencontrée à tous les airs.
Assez eu. Rumeurs des villes, le soir, et au soleil, et toujours.
Assez connu. Les arrêts de la vie. – Ô Rumeurs et Visions !
Départ dans l’affection et le bruit neufs ! »

    La même dimension fantastique, ou plutôt irréelle se retrouve également dans les deux livres. Adrien, dans La ligne de fuite voit Verlaine, Anatole Baju (poète décadent), ou encore Duplessy en hallucination, écrivains avec qui il tient de nombreuses discussions sur son identité notamment. Dans « L’Autre », l’auteur aborde aussi la question de l’identité et de la conscience en mêlant les figures de Frolon et de Rimbaud. Il évoque au départ « l’ombre d’un frère » , ombre dans laquelle Frolon va s’immerger, jusqu’à la scène finale où il deviendra vraiment le poète, l’Autre. Cette notion d’ombre, de double un peu flou se retrouve, selon moi, dans le caractère inachevé que Benjamin Flao, le dessinateur, va donner aux figures. Sa formation de carnétiste se retrouve un peu dans le dessin.



Certaines planches utilisent l’aquarelle, et Dabitch lui a demandé de conserver le trait au crayon . Cela en fait des figures esquissées, pas tout à fait finies,



ce qui correspond bien à la narration et aux errances de ces personnages.  Certains critiques parlent de dessin de caricature  et cette notion de caricature renvoie effectivement, d’un point de vue technique, au dessin rapide, saisi sur le vif.





Tout comme Claudel va mêler dans son recueil différentes époques, différents styles, différents effets de narration, les auteurs de La ligne de fuite vont errer, voyager, entre différentes techniques, différents traits, du croquis et au tableau poétique. Ainsi le dessin, la composition de la bande dessinée transcrit par exemple l’entrée d’Adrien dans l’hallucination, dans l’imaginaire : il n’y a plus de cadre, plus de case, et parfois même plus de pagination, seul demeure le dessin sur la planche.


Enfin, la grande question, le petit grain de sable que l’on retrouve dans les deux œuvres est également identique. Il s’agit de l’Art, de son usage, ainsi que de son influence dans la vie des hommes.


    « On verra que la peinture et la poésie sont des thèmes qui reviennent dans plusieurs de ces nouvelles. Sans doute parce que le contact avec ces deux formes d'art peut provoquer un éblouissement lui aussi susceptible de faire chanceler les petites mécaniques. Sans doute aussi parce que, si parfois elles amènent l'homme à sa perte, poésie et peinture, le plus souvent, contribuent à le sauver en lui découvrant un autre monde, éternel et immuable. » .

  Notes :
 1.  Claudel Philippe, Les petites mécaniques, Mercure de France, coll. Folio, 2003.
 2.  http://www.mercuredefrance.fr/titres/petitesmecaniques.htm
 3.  http://www.mercuredefrance.fr/titres/petitesmecaniques.htm
 4.  voir le site de l’ARPEL pour davantage de précisions : http://arpel.aquitaine.fr/spip.php?article6193
 5. voir la page : http://www.glenatlivres.com/livres.asp?Id=http%3A//www.glenatlivres.com/benjamin-flao-000000028042-090.htm
 6. Pascal Ory explique dans Lire au sujet de La ligne de fuite, que « l'astuce du scénario est que dudit Arthur on ne verra jamais l'image - alors qu'on aura eu droit, et c'est l'essentiel, à de nombreux extraits de ses oeuvres» (cf. http://www.lire.fr/critique.asp/idC=51832/idR=211/idG=10)
 7.  Dabitch Christophe, Flao Benjamin, La ligne de fuite, Futuropolis, 2007, p. 37.
 8.  Ibid., p. 32.
 9. « Départ », d’Arthur Rimbaud : « L’autre », in Les petites mécaniques, p. 91 ; La ligne de fuite, p. 60.
 10. « L’autre », op. cit., p. 93.
 11.  voir l’interview de Dabitch et Flao sur la page : http://www.atelierbd.com/actu/interview/benjamin-flao-et-christophe-dabitch.html : « c’est vrai que le crayon, je le trouvai très beau donc Benjamin l’a retravaillé et après, ce que j’aime bien avec l’utilisation de la couleur, c’est ce qu’on disait aussi : ce n’est pas plein. Les pages et les cases ne sont pas pleines, ne sont pas parfaites non plus… »
12.  cf. Pascal Ory  dans l’article de Lire au sujet de Benjamin Flao : « un dessinateur en équilibre instable entre le croquis de voyage et la caricature »
 13.
http://www.mercuredefrance.fr/titres/petitesmecaniques.htm

Julie, Année Spéciale Biblothèques-Médiathèques

Voir également :
sur Les Petites mécaniques :

fiche d'Elsa, fiche de Marie-Aude, fiche de Sandrine

sur Christophe Dabitch :
 l'article de Sarah,
L'Afrique et les Africains dans la bande dessinée occidentale
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Published by Julie - dans bande dessinée
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28 mai 2008 3 28 /05 /mai /2008 21:38


Collectif,
JAPON
Casterman-Ecritures, 2007,
254 pages

 

 

 











Voir aussi la fiche de Fanny. 


Collection « Écriture » de Casterman

     Japon est paru dans la Collection "Écriture" de Casterman. Cette collection est consacrée à la BD d'auteur internationale, en noir et blanc et se présente sous un format « comix ».


Quelques exemples de titres déjà parus dans cette collection :

Histoire Couleur Terre de Kim Dong-hwa

Quartier Lointain de Jirô Taniguchi

Corée, La Corée vue par 12 auteurs (qui reprend le principe de Japon).

 

 

Frédéric Boilet et la "Nouvelle Manga"

 

     Initiateur de cet ouvrage, Frédéric Boilet est un auteur de bandes dessinées vivant et travaillant au Japon depuis 1997.


     Il fonde, en 1995, l'Atelier des Vosges (place des Vosges à Paris), avec Christophe Blain, David B., Émile Bravo, Joann Sfar, Tronchet et Emmanuel Guibert. Ce dernier transpose d'ailleurs les premières années de l'atelier dans le Kyôto des années 1920 pour son récit dans Japon tout en s'inspirant des estampes japonaises pour la partie graphique.


     Au Japon, Boilet assurera la traduction et l'adaptation de Quartier Lointain de Jirô Taniguchi pour Casterman ou encore de L'Homme sans talent de Yoshiaru Tsuge pour Ego comme X.

      Depuis 2004, il dirige la collection de manga « Sakka » destinée à un lectorat adulte chez Casterman. Sakka signifie « auteur » en japonais.

 

     Le terme "Nouvelle Manga" apparaît à la fin des années 90 et sert au départ à désigner les productions de Frédéric Boilet. Le terme donnera ensuite lieu à un mouvement transculturel lié à la bande dessinée et à un label international que se partagent plusieurs éditeurs (dont Casterman, Ego comme X et La Boîte à Bulles en France). Japon est paru sous ce label.


     Dans un entretien accordé à Arte le 15 juin 2004, Frédéric Boilet décrit ce mouvement ainsi : « Lancée officiellement en septembre 2001 avec l’événement Nouvelle Manga organisé à Tôkyô, la Nouvelle Manga est aujourd’hui une initiative d’auteurs qui cherche, en créant des ponts entre les auteurs, les éditeurs et les lecteurs de toutes origines, à promouvoir une bande dessinée universelle, à présenter ce que manga, comics et BD ont de meilleur et non pas seulement de vendeur, ceci plutôt dans le registre universel du quotidien, autobiographique, documentaire ou fictionnel. »


     Pour plus d'informations sur Frédéric Boilet et la "Nouvelle Manga" vous pouvez consulter la fiche de lecture de Fanny et le manifeste de la "Nouvelle Manga".

  

L'ouvrage    


     Japon est paru en France en novembre 2005 ainsi que dans 5 autres pays : le Japon, l'Italie, l'Espagne, l'Angleterre et les Pays Bas.   L'ouvrage rassemble 17 auteurs, 10 francophones et 7 japonais, plus ou moins connus et pour la plupart liés au mouvement de la « Nouvelle Manga », donc des proches de Boilet.

     Des auteurs francophones et japonais doivent imaginer une histoire en noir et blanc de 10 à 15 pages et en sens de lecture gauche-droite, à partir de leur séjour de deux semaines au Japon pour les auteurs francophones et à partir de leur région d'origine ou de résidence pour les auteurs japonais.

 

     Avant chaque récit, la page de titre indique le lieu géographique qui l'a inspiré, ainsi qu'une petite biographie de l'auteur.

      A l'exception du sujet, le Japon, et du nombre de pages, les auteurs pouvaient laisser libre cours à leur imagination. Cela a donné un ouvrage très hétéroclite, sans réelle ligne directrice à part la succession de régions du Japon du sud vers le nord.

 
Visions du Japon


     Il n'y a aucune prétention à l'objectivité mais plutôt une volonté de nous offrir les visions très subjectives des auteurs.


     On ne pourra donc pas diviser l'ouvrage en deux visions, l'une francophone et l'autre japonaise car la diversité des récits fait qu'il y a dans cet ouvrage autant de visions du Japon que de récits.

 

     On retrouve tout de même quelques éléments récurrents dans les récits, notamment par rapport à la description du Japon et des moeurs de ses habitants : les onsens (bains thermaux japonais), l'attachement aux montagnes, à la nature et à ses légendes, la culture du graphisme, du dessin, la culture manga, la politesse et la discrétion des habitants, l'attrait des Japonais pour le mariage à la catholique même si pas très catholique dans sa célébration puisque souvent célébré par de faux prêtres.

    On trouve aussi quelques critiques sur le touriste occidental.

   

Les récits


    
  Les auteurs font souvent ce qu'ils savent le mieux faire et on retrouve donc sans peine la patte de chacun. Le style graphique et littéraire de chaque auteur est assez aisément discernable. Les premières pages présentent l'ouvrage et son concept grâce à la reproduction d'un e-mail de Frédéric Boilet à Etienne Davodeau.

 

Les récits de voyage : quelques récits se rapprochent de ce genre littéraire.

 

     "Les Nouveaux dieux" de Nicolas de Crécy préfigure l'excellent Journal d'un fantôme paru en 2007 chez Futuropolis. Le récit met en scène un concept publicitaire qui tente de prendre forme et son manager. Cela donne une sorte de quête initiatique pour un dessin où Nicolas de Crécy aborde avec originalité de nombreux thèmes comme les moeurs du Japon, sa culture graphique, les comportements des touristes français mais aussi la création artistique et l'inspiration.




 
     Avec "Le Tôkyô de Oualtérou", Sfar joue sur les préjugés. Il met en scène une présentation du Japon très jouissive de son ami Oualtérou qui y réside depuis trois ans sans jamais avoir voulu apprendre la langue. Il tient un discours très incisif sur les caractéristiques des Japonais, s'attaquant à leur politesse, à la mode du rappeur américain, au pachinko (désigné comme le RMI japonais), à leur manière de travailler, aux Yakusas... 
    



Dans "Sapporo fiction", Etienne Davodeau inverse les rôle en décrivant son voyage à travers les yeux d'un autochtone qui l'accompagne.

Mais celui qui se rapproche le plus du récit de voyage c'est Fabrice Neaud. Dans "La Cité des arbres", il décrit ses activités, nous livre ses sentiments, décrit le Japon et les Japonais comme il les perçoit, donne des éléments de cultures, d'histoire...

 

Les étranges : certains récits s'appuient sur l'imaginaire japonais, d'autres uniquement sur celui de leurs auteurs.


     David Prudhomme raconte la fugue de ses chaussures au pays sous la mer (référence à la légende de
Urashima Taro).


     Taijô Matsumoto, dans Kankichi, raconte l'histoire d'un jeune garçon un peu à part qui passe son temps à dessiner et sera rejeté par les membres de son village. Mais le caractère magique de ses dessins fera de lui un être adulé pour avoir sauvé le village.


     Schuiten et Peeters signent un mélange entre une brochure touristique et un reportage sur un japon futuriste dans Osaka 2034. On y retrouve leur tendance à présenter des décors architecturaux complexes. Ils décrivent le Jardin des délices, une sorte de résidence de luxe au dessus de la ville d'Osaka et une nouvelle espèce d'insecte qui est devenue la mascotte de la ville et héros du manga Orduroman.

 

Les émouvants :


     Kan Takahama revient avec son amant dans le village de son enfance, maintenant désert, pour évoquer son passé, son présent et son avenir.


     Jirô Taniguchi s'illustre en contant l'histoire d'un jeune homme retournant en vacances chez ses parents dans le Japon des années 50 pour y revoir une jeune fille que l'on veut marier sans son consentement et qui n'ose pas s'y opposer.


     Moins poétique en apparence mais très original, Frédéric Boilet signe une déclaration d'amour pour son amante Aurélia Aurita (qui participe aussi à cet ouvrage) sur fond de description des consignes pour le tri des déchets ménagers à Tokyo.

  

Conclusion


     Cet album s'inscrit clairement dans le mouvement de la "Nouvelle Manga" avec des récits plus ou moins autobiographiques, s'appuyant largement sur le quotidien et en mettant en avant cette volonté d'échange entre deux cultures à travers la bande dessinée d'auteur.

 

     L'ensemble est agréable à lire. Le format court des récits est parfois frustrant tant on a l'impression que les auteurs manquent parfois de place pour développer leurs histoires. D'ailleurs Nicolas de Crécy a repris son récit de Japon pour en constituer une "version longue" dans Journal d'un fantôme. Notons quand même que certains s'en tirent mieux que d'autres ; Taniguchi en particulier, s'accommode parfaitement de ce format.

 
B. R., Bib 2A


    
   
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Published by Benoît - dans bande dessinée
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25 février 2008 1 25 /02 /février /2008 09:52

 

japon-copie-1.jpeg






Collectif,
JAPON
Casterman-Ecritures, 2007,
254 pages









L’ouvrage Japon est un projet initié par l’institut franco-japonais de Tokyo et c’est Frédéric Boilet qui a été à l’origine de son édition. Le projet est original : dix-sept auteurs (neuf Français ou francophones, huit Japonais ou résidents au Japon) ont été réunis dans un même ouvrage pour parler du Japon. Les Français, invités chacun dans une ville différente par les instituts franco-japonaises et alliances françaises de l’Archipel - Joann Sfar à Tôkyô, Emmanuel Guibert à Kyôto, Nicolas de Crécy à Nagoya... - réalisent une histoire autour de leur ville ou de leur région d’accueil. Les Japonais nous parlent du pays où ils vivent ou de celui où ils sont nés : Kazuichi Hanawa, Sapporo ; Jirô Taniguchi, Tottori ; Daisuké Igarashi, Iwaté... Au départ, il n’était pas envisagé d’édition professionnelle de ces travaux et c’est donc Frédéric Boilet qui a apporté cette idée et son propre réseau : ce sont les éditeurs de ses albums dans le monde et qui suivent ses activités autour de la Nouvelle Manga, qui vont publier l’album.

QUI EST FREDERIC BOILET ?
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Frédéric Boilet est un auteur de bandes dessinées français né le 16 janvier 1960 à Épinal, vivant et travaillant au Japon. Il est à l’origine du mouvement de la nouvelle manga (oui je dis bien " la " car pour Frédéric Boilet le terme manga est féminin en raison de son histoire).

En 1978, il entre à l'École nationale des Beaux-arts de Nancy dont il suivra l'enseignement jusqu'en 1983, date de la sortie de son premier album de BD, la Nuit des Archées (Bayard-Presse), réalisé avec la collaboration de Guy Deffeyes. Il va ensuite publier plusieurs BD.
En 1989, grâce à l'entreprise Shoei et au Centre National des Lettres, qui lui octroient une bourse, Frédéric Boilet part pour le Japon. De ce voyage naîtra Love Hotel qui raconte l'odyssée tragi-comique d'un Français au Japon ; l'album sort en 1993 et sera sélectionné pour l'Alph' art du meilleur album au salon d'Angoulême en 1994.
En 1993, il est le premier auteur occidental à recevoir la bourse internationale de création de l'éditeur japonais Kôdansha et séjourne une année à Tôkyô. Boilet entame Tôkyô est mon jardin, une suite de Love Hotel. Ici, le regard de l'auteur, tout comme celui de son héros, a changé : moins perdu, il s'accommode des - relatives - bizarreries du Japon.
En 1997, il retourne au Japon dans l'intention de s'y établir. Là-bas, il publie une adaptation japonaise de Tokyô est mon jardin, ainsi que des œuvres destinées au seul public japonais comme le récit Une belle manga d'amour. Les tirages de ces œuvres sont souvent extraordinaires et Boilet en obtient une grande notoriété.
En 2001, avec l'aide de Mariko Konno et d'Issei Miki, il organise l'Événement Nouvelle Manga qui se déroule en octobre dans les vieux quartiers de Tôkyô. Il fête à cette occasion la publication simultanée en France (Ego comme X) et au Japon (éditions Ohta) de la version intégrale en un album de l'Épinard de Yukiko une de ses plus célèbres séries.
D'avril à juillet 2002, il réalise la traduction et l'adaptation graphique du premier volume de Harukana Machi e (Quartier lointain), de Jirô Taniguchi, qui paraît en France en septembre 2002 chez Casterman. L'album reçoit l'Alph-Art du Meilleur Scénario et le Prix des libraires Canal BD au festival d'Angoulême en janvier 2003.
Entre septembre 2002 et septembre 2003, il réalise les traductions et adaptations graphiques du second volume de Quartier lointain, paru chez Casterman en mai 2003, et de Munô no Hito (l'Homme sans talent) de Yoshiharu Tsuge.
Tout en continuant au Japon sa série d'illustrations pour le grand quotidien Asahi Shimbun, il dirige depuis janvier 2004, pour Casterman, la nouvelle collection de manga d'auteur Sakka, dont les premiers volumes paraissent à l'automne 2004. Aux côtés d'auteurs déjà publiés en France, comme Kazuichi Hanawa, Kan Takahama, Kenji Tsuruta ou Hideji Oda, la collection présente pour la première fois en Occident les ouvrages de quelques-uns des meilleurs auteurs de la bande dessinée japonaise adulte..
En 2005, il dirige avec Masanao Amano le Terrain vague de Hideji Oda et le collectif Japon, ouvrages qui paraîtront en 2005 et 2006 dans la collection internationale Nouvelle Manga, simultanément en français (Casterman), en japonais (Asukashinsha) et en quatre autres langues. Pour Japon, il réalise également l'histoire courte " Dans la ruelle Amour ".
Le 16 janvier 2006, Frédéric Boilet a 46 ans et publie en France l'Apprenti Japonais aux Impressions Nouvelles. L'ouvrage rassemble 12 années de textes, dessins et photographies sur le Japon...
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LA NOUVELLE MANGA SELON FREDERIC BOILET

La bande dessinée japonaise accorde une importance particulière à l'histoire (ampleur des récits, variété des thèmes) et surtout à la narration (sa fluidité, sa technique pour suggérer les sensations, les sentiments). Au Japon, devient mangaka celui qui, avant tout, a envie de raconter des histoires, au contraire de la France où les auteurs de BD viennent à ce métier le plus souvent par goût du dessin.
À l'opposé de la BD franco-belge, qui jusqu'aux années 1990, se contentait de ressasser les mêmes univers de SF, historiques ou d'aventure, la manga a toujours privilégié le quotidien. Cet attachement au quotidien est la principale raison de son succès auprès d'un large éventail de lecteurs : tandis que les univers de SF ou d'action des bandes dessinées franco-belge et américaine ne ciblent quasiment que les adolescents masculins, les histoires au quotidien de la manga touchent, au Japon, aussi bien les hommes que les femmes, autant les adolescents que les adultes. Un paradoxe est que ce quotidien, thème de prédilection du cinéma français dont les Japonais sont friands, et plus généralement européen (par rapport notamment au cinéma d'Hollywood), a pendant longtemps été absent de la BD, alors qu'il est depuis toujours le fleuron de la manga...
De plus, l'essentiel de la manga traduite en France depuis plus de dix ans est une manga commerciale pour adolescents, dans le prolongement des dessins animés qui les ont précédés sur les petits écrans français.
La manga au quotidien qui semble pouvoir toucher en France un public plus large que celui des seuls otaku (entendre par là " fan de la manga ") est une manga plus adulte, au quotidien sans emphase ni stéréotype, une manga à ce jour pourtant pratiquement ignorée des lecteurs francophones, à part la récente traduction du Journal de mon père de Jirô Taniguchi, ou de l'Homme qui marche il y a quelques années.

Avec des éditeurs comme l'Association ou Ego comme X, un mouvement est né en France au début des années 1990, précisément en réaction aux BD "SF/héros/action" pour ados des années 1980. En proposant des histoires souvent fondées sur le quotidien, autobiographique ou imaginaire, en sortant les albums du cadre strict du 46 pages couleurs à suivre, ces éditeurs et leurs auteurs ont ouvert la BD à un nouveau lectorat.
L'impact de cette "nouvelle BD" a rapidement dépassé les frontières de la France, nombre d'auteurs révélés par l'Association et Ego comme X sont aujourd'hui traduits dans le reste de l'Europe, leurs albums sont distribués aux États-Unis, alors que la plupart de leurs confrères réputés plus "commerciaux" ne parviennent pas à quitter le marché franco-belge.
Quand elle parle de quotidien, la BD devient non seulement plus universelle, " l'universalité est le plus souvent dans sa cuisine ou au fond du jardin, et beaucoup plus occasionnellement sur Mars ou Alpha du Centaure ", elle devient aussi, aux yeux des lecteurs étrangers, plus "française". C'est aussi en retrouvant une "touche française" que des amateurs de cinéma et de romans français peuvent devenir amateur de BD...

L’OUVRAGE 
JAPON 

Pour Frédéric Boilet, les auteurs de Japon sont représentatifs de cette Nouvelle Manga. Les auteurs français de ce livre sont des auteurs à vocation universelle. Côté japonais, ce ne sont pas forcément des auteurs pour " fans " français de mangas ; de même, les auteurs français choisis ne sont pas destinés à la poignée d’" otaku " japonais de bande dessinée franco-belge. 
kantakahamaauborddelamer.jpeg
Kan Takahama "Au bord de la mer"

Chacun des auteurs de Japon peut être lu par tout le monde : il n’y a pas besoin d’être fan de manga pour apprécier les histoires de Taniguchi, et les lecteurs japonais peu habitués aux codes de la BD peuvent apprécier les histoires de Davodeau.
Japonplanchedavodeau-sapporo-fiction-copie-1.jpegEtienne Davodeau, "Sapporo Fiction"

Frédéric Boilet a donc été le responsable du choix des auteurs français de Japon, mais aussi de la plupart des auteurs japonais. Il a choisi des auteurs dont les œuvres semblent avant tout universelles. Il en a aussi profité pour ouvrir une porte à quelques auteurs peut-être moins connus, comme David Prudhomme ou encore Aurélia Aurita.
Dans cet album, il n’y a pas une histoire qui se ressemble, même s’il y a une certaine unité de temps entre les différents récits qui se situent fin 2004. L’auteur présente le projet au début du livre, par un mail adressé à Etienne Davodeau, et on entre ensuite directement dans les différentes BD. Chacune est précédée d’une page où figure la carte du Japon avec un point représentant le lieu où se trouve l’auteur et, en seconde partie, on peut lire une petite biographie de l’auteur en question. On notera une grande différence de trait d’une planche à une autre, comme entre " Ciel d’été " de Jirô Taniguchi et " Je peux mourir, maintenant ! " de Aurélia Aurita, sans que ce soit dérangeant pour la lecture. Les histoires n’ont pas forcément de sens (entendre par là, début, péripéties et fin) : on est dans le quotidien ou la description de ce pays ou encore les légendes japonaises.
auritajepeuxmourirmaintenant.jpegAurelia Aurita, "Je peux mourir, maintenant"

On s’éloigne effectivement de la BD classique franco-belge ou du manga " grande vente " édité en France. C’est un assemblage d’humour, de poésie, d’exotisme, d’anecdotes qui varient selon les regards portés par les différents auteurs. Ce projet me semble très intéressant et je pense que ce type d’échange entre pays pourrait être renouvelé, on en voit déjà le début avec le collectif Corée, chez Casterman Ecriture encore une fois, qui paraît-il est lui aussi captivant.

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 Interview Fabrice Neaud Site Arte
 
 





Fanny, 2ème année Ed.-Lib.
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Published by fanny - dans bande dessinée
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26 décembre 2007 3 26 /12 /décembre /2007 20:11
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Biographie :


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        Enki Bilal est né en 1951 à Belgrade, en Yougoslavie. En 1960, il s’exile avec son père dans la banlieue parisienne, non sans quelques difficultés pour quitter la Yougoslavie de Tito qui n'appréciait pas les exils volontaires. Il découvre donc à l’âge de 10 ans la langue Française en même temps que la bande dessinée et le cinéma.
    Après un passage rapide aux Beaux-Arts, il débute dans la bande dessinée en 1972 en publiant Le bol maudit dans le journal Pilote, où il fait la connaissance du scénariste Pierre Christin. Cette rencontre va être déterminante : ensemble, ils créent divers récits de politique-fiction : Les Phalanges de l'Ordre Noir (1978/79), qui met en scène d'anciens combattants de la Guerre Civile Espagnole reprenant les armes pour un combat douteux, et Partie de Chasse (1981/83), histoire prémonitoire sur le Communisme en Europe de l'Est, moins de dix ans avant l'implosion réelle.
Les premiers albums empreint de réalisme magique chez Bilal, furent aussi scénarisés par  Pierre Christin. Ils ont réalisé, sous le titre général de Légendes d'Aujourd'hui, des bandes dessinées politiques anti-totalitaires au scénario extrêmement construit, ancrées dans une réalité historique et sociale, tout en y insérant une grande part d’irréel.
    bilal2-legendesdaujourdhui.jpgLa croisière des oubliés date de 1975 et va être son premier album publié. On découvre la police, l'armée et l'état qui se réunissent pour parler de l'individu 50/22B, un révolutionnaire que l'on retrouve dans tous les événements importants qui ont marqué le siècle (Cuba, Black Panthers, etc.). Au cours de la réunion, les participants disparaissent les uns après les autres, dans une mystérieuse cave. La deuxième histoire parle d’un village des Landes qui subit la proximité dérangeante d’un centre de recherche de l’armée, et s’envole d’un coup dans les airs. Porteur d’espoir et de liberté, le village volant va sillonner la France pendant que les militaires se transforment peu à peu en créatures monstrueuses. L’armée désabusée va alors devoir négocier avec les habitants le retour à la terre du village.

    En 1976, Le Vaisseau de pierre est le second volume de cette trilogie. Tout un village breton lutte face à l’implantation d’une station balnéaire. On retrouve une fois de plus 50/22B, qui va aider ces habitants préoccupés par la perte de leur identité culturelle. Le véritable aspect magique apparaît avec l’ étrange habitant du château abandonné, qui va utiliser des forces occultes afin d’être assisté par toutes les anciennes générations, et ce depuis la préhistoire. Tout comme dans La croisière des oubliés, c’est un village entier qui va naviguer sur des bateaux pour s’installer aux confins de l’Amérique latine.
    En 1977, La ville qui n’existait pas  s’ouvre sur la mort d’un riche patron qui a fait fortune en exploitant ses ouvriers. Confrontée à la grève des employés, son unique héritière, en collaboration avec les leaders syndicaux, entreprend alors la création d’une ville idéale, non sans quelques difficultés…

    Traversées par l'individu 50/22B, un personnage énigmatique aux pouvoirs surnaturels, qui sert de fil rouge à la trilogie, ces trois intrigues mettent en scène diverses communautés traditionnelles (un village des Landes, un port de pêche breton, une petite ville ouvrière du Nord) en lutte contre tous les pouvoirs (armée, gouvernement, police et administration) dont l’action, à l’époque, nourrissait une très vive contestation. Enki Bilal et Pierre Christin abordent dans ces trois histoires des sujets qui ont marqué les esprits à la fin des années 70.
   
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En 1980, Enki Bilal crée sa première série personnelle : la trilogie Nicopol (du nom du personnage commun aux trois récits), avec La Foire aux Immortels, qui oscille entre réalisme magique, science fiction et fantastique, et où les dieux de la mythologie Égyptienne vont faire irruption dans le Paris du XXIème Siècle. Les tomes suivants, La Femme Piège (1986) et Froid Équateur (1992), connaîtront aussi un vif succès.
    L’histoire se passe en mars 2023, à Paris. Durant la période électorale, un vaisseau spatial en forme de pyramide apparaît dans le ciel. On découvre de mystérieuses divinités égyptiennes dirigées par Anubis. Ici, Paris se situe dans un futur proche. Alcide Nikopol est condamné à la fin du XXème siècle à hiberner dans une capsule spatiale, et va se réveiller sur terre à la suite d’un problème mécanique. Il rencontre Horus, un Dieu de l’Egypte ancienne qui essaie d’échapper à ses congénères. Rapidement, ces deux parias vont s’associer pour échapper à leurs poursuivants. Pour cette association Horus va utiliser le corps d'Alcide Nikopol  et va faire de lui la clef de sa vengeance.
    Dans le second volet, La femme piège, Nikopol arrive en Afrique du Sud sur les traces de Jill Bioskop, l’un des personnages féminins les plus connus de Enki Bilal. Cette journaliste indépendante aux cheveux bleus va se retrouver liée sans le vouloir aux deux personnages principaux. On se rend peu à peu compte de sa dépendance à des pilules pour effacer la mémoire et se guérir ainsi d’un chagrin d’amour. On retrouve Horus et Niko, fils et sosie de Nicopol, qui a le même âge que lui (à cause de l’hibernation de 30 ans de Nikopol dans l’espace).Ce dernier va à nouveau s’allier avec le dieu égyptien.
    Pour finir la trilogie, dans Froid équateur, Jill Bioskop retrouve Nikopol dans un hôpital psychiatrique ; il n’a pas supporté une nouvelle séparation avec Horus. On découvre la relation très particulière qu’entretient la jeune femme avec son étrange machine à écrire, qui semble permettre à ses articles d’être publiés dans le journal Libération en 1993. La trilogie Nikopol lui apportera la reconnaissance du public et des critiques, et en 1987 il reçoit le grand prix du festival d’Angoulême.
    Ne souhaitant pas se limiter à la bande dessinée, Enki Bilal a diversifié ses activités. Il a dessiné de nombreuses couvertures de livres (romans de Jules Verne et de H. G. Wells, la série Les Aventures de Boro, Reporter Photographe par Dan Franck et Jean Vautrin) ; des affiches de films (comme Mon Oncle d'Amérique d'Alain Resnais) ; il a travaillé à des décors de films (La Vie est un Roman d'Alain Resnais ou Le Nom de la Rose de Jean-Jacques Annaud) ; il a aussi publié un recueil de peintures (Bleu Sang, 1994) et a dirigé trois films : Bunker Palace Hôtel (1989), avec Jean-Louis Trintignant et Carole Bouquet ;Tykho Moon (1997), avec Richard Bohringer et Julie Delpy ; son troisième long métrage en 2004, Immortelle ad vitam, avec Linda Hardy et Charlotte Rampling, reprend la trilogie Nikopol.
    En 1998, le premier volume de sa nouvelle trilogie Le Sommeil du Monstre paraît, suivi en 2002 par 32 décembre, Rendez vous à Paris en 2006 et Quatre en 2007.
    bilal4-sommeildumonstre.jpgLa tétralogie du Sommeil du monstre est une histoire à trois voix. Celles de Nike, Leyla et Amir, orphelins de Sarajevo aux quatre coins du monde. Il s'agit avant tout d'un travail sur la mémoire. Mémoire individuelle et collective, où se mêlent des images écrites de l'éclatement de la Yougoslavie, "lieu" de naissance d' Enki Bilal et des images peintes d'une entêtante conjugaison passé-présent-futur.
    Seul, Enki Bilal a donné libre cours à son penchant pour le fantastique, dans des récits où le lecteur est plus frappé par des climats que par le déroulement de l'action. Cette œuvre plus personnelle, où est perceptible l'influence des gravures de Gustave Doré et des livres fantastiques de Lovecraft, peint un univers oppressant et cauchemardesque. Le scénario et les personnages, souvent hiératiques, sont finalement moins importants que les décors, dont le délabrement contribue à créer une impression de décomposition générale de l'environnement, de l'organisation sociale et des individus eux-mêmes.

    On retrouve de nombreux thèmes récurrents dans les œuvres de Enki Bilal :

- Des hommes-créatures, déformés par le pouvoir, comme dans La croisière des oubliés, où une étrange maladie s’abat sur les dirigeant de l’armée, et transforment peu à peu leur visage en monstre, ou les masques fardés du dictateur Choublanc dans La foire aux immortels.

- Il traite d'un futur proche que notre présent semble annoncer, et il situe ce futur dans une fiction proche de la tragédie. Yan Moulier Boutang écrira pour le livre de l’exposition 2001 à Paris, que Bilal « explore le futur présent dans le présent ». C’est en quelque sorte le contraire de la projection, il met des images sur des nouvelles formes d’empire, de pouvoir, de domination nouvelle. « Il présente le futur dans ses éclats, en contrebandier du réel. »

- Les cernes noirs disparaissent peu à peu dans ses albums. Ses couleurs gagnent de plus en plus sur ses dessins, expriment par un jeu de couleur grise tranchée par des bleus sombres, vert émeraude, rouge sang, la violence de son monde. Signe d’une forte dystopie dans ses œuvres.

- Le réalisme magique de cet auteur s’étend même dans la couleur, avec l’aspect réel de villes avenirs : le gris de la pollution et les couleurs vives et irréelles des cheveux, des lèvres, des seins et des larmes bleus de Jill Bioscop.

- Ses personnages ont des sourires à peine esquissés, une certaine tristesse sentie comme une tragédie qui n’est pas à venir mais qui est déjà présente et ne fait plus peur. On sent que les protagonistes de toutes les séries sont déjà face à un certain désespoir.

- Une forte présence des animaux, notamment les lézards que l’on retrouve souvent sur des murs fissurés, bombardés, en arrière-plan dans les cases, mais aussi des chats, qui vont du noir au rayé vert et blanc, et qui possèdent le don de télépathie. On retrouve aussi les dieux égyptiens, à têtes de chien, chat, serpent. Enki Bilal montre bien que les animaux font partie d’un devenir-humain incertain et menacé. Dans Froid Equateur, on retrouvera même des animaux prenant
, de façon tout à fait normale, le train en Afrique où ils passent ensuite des contrôles biologiques.

bilal5-siecledamour.jpg    Les seuls symboles d’espoir dans ses livres, à la fois romans de fiction, policiers, et « traités de savoir-voir à l’usage des générations », selon Yan Moulier Boutang, sont les femmes. D’ailleurs, il a consacré tout un livre à ce sujet : Un Siècle d’Amour, co-écrit avec Dan Franck. Les femmes de Bilal affrontent en effet plus facilement les angoisses des hommes. Enki Bilal est un des auteurs qui auront le plus marqué la bande dessinée francophone depuis les années 1970 et jusqu’à nos jours.

Sarah, Ed.-Lib. 2ème année

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