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16 juillet 2013 2 16 /07 /juillet /2013 07:00

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Guillaume BOUZARD
The autobiography of me too
Les Requins marteaux, 2008




 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Guillaume Bouzard est un dessinateur français né à Paris en 1968. Dès 1986, il crée son premier fanzine nommé Caca Bémol qui durera dix numéros. Il entre en 1989 aux Beaux-Arts de Toulouse où il va rencontrer Pierre Druilhe, ils vont créer ensemble Les pauvres types de l'espace publié en 1995 chez Les Requins Marteaux. Dans les années 1990, il devient l'un des piliers du fanzine en participant à de nombreux projets. Il revient chez Les Requins Marteaux en 2004 avec The autobiography of me too qui aura deux suites, intitulées The autobiography of me too two et The autobiography of me too free. Depuis 2002, il collabore avec le journal Fluide Glacial. Guillaume Bouzard est également un passionné de football, il réalise des planches pour le journal Libération ainsi que pour le magazine So Foot. Elles ont été réunies chez Dargaud sous le titre de Football Football en deux volumes. Bouzard tient aussi un blog avec le dessinateur James intitulé  On veut travailler au Canard Enchaîné.
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Dessin de James. Blog On veut travailler pour Le Canard enchaîné.
 

 

 

 

Guillaume Bouzard était présent au stand de  La Mauvaise Réputation cette année pour une séance de dédicace à l'Escale du livre.

The autobiography of me too est paru aux éditions Les Requins Marteaux en mai 2004 dans la collection Centripète (regroupant 8 titres parus). Les planches ont été prépubliées dans le magazine de bande dessinée Psikopat créé en 1982 par le dessinateur Carali. C'est un album de format 19x26 cm, cartonné toilé de couleur orange ce qui confère un bel aspect à cet ouvrage. L'album compte 72 pages en noir et blanc. Il a reçu le soutien de la région Aquitaine pour sa création.

Cet album se compose de quatorze histoires courtes s’apparentant à des anecdotes de la vie quotidienne de Bouzard. S'il s'appuie sur ses propres expériences, celles d'un trentenaire, le dessinateur s'en écarte facilement pour se placer sous le signe de l’autodérision et rendre risibles les tracas du quotidien. L'ironie est présente grâce à des digressions qui emmènent le lecteur vers des récits farfelus et des dénouements absurdes. Le héros de l'album se nomme Bouzard et les traits de ce dernier sont proches de ceux de l'auteur dans la vie. Le coup de crayon est simple, ne cherchant pas à reproduire la réalité, sans se soucier d'un critère esthétique particulier. On peut même rapprocher ces dessins de celui du dessin journalistique que l'on retrouve dans les quotidiens tels que Charlie Hebdo ou Le Monde avec le dessinateur Plantu. De plus, ce qui prime dans ces petites histoires est le dénouement, la chute souvent humoristique. Quand Bouzard se met en scène, son personnage a des traits particuliers que l'on retrouve au fil des histoires, il est plaintif, de mauvaise foi et fuit les responsabilités. Les bulles sont écrites à la première personne, ce qui renforce l'aspect autobiographique de l'ouvrage.

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La seconde histoire de l'album s'intitule The French « Savoir vivre » (p.10-p.13). Elle illustre parfaitement la philosophie de l'ouvrage. Dans la première case, Bouzard tond la pelouse dans son jardin et explique que c'est une activité apaisante, facile et dont on voit tout de suite le « boulot abattu ». Vient alors le temps de la bière, de la préparation d'un barbecue pour ses amis et d'un bon moment de camaraderie.

Tout semble s'articuler correctement, il y a « des bonnes andouillettes de chez le charcutier », les copains qui arrivent et l'apéro peut commencer. Ils refont le monde, parlent un peu politique et « comme tout le monde est d'accord, on refait un cocktail ». L'un de ses amis remarque leur état d’ébriété avancée, les rires fusent, Bouzard part alors chercher les andouillettes mais ces dernières sont carbonisées. La nuit commence à tomber, la bande de copains est de plus en plus joyeuse et Bouzard finit par se retrouver nez à nez avec la pelouse, « juste tondue », « c'est doux et c'est frais ! ». C'est à ce moment qu'arrive Cécile, sa femme, qui débauche de sa garde de nuit à l’hôpital. Elle lui fait remarquer son piètre état et Bouzard déclare « hoooo Cécile ! ». Dans la case suivante, le héros est au lit, la bave séchée aux lèvres. Cécile ouvre les volets, il est huit heures du matin. Bouzard grogne et lui déclare : « Qui c'est qu'a passé la tondeuse hier ? C'est toi peut-être ? ». Cécile claque la porte, Bouzard pense avoir eu le dernier mot mais cette dernière revient pour l'informer que sa grand-mère a téléphoné, elle aimerait que son petit-fils passe la tondeuse. Dans les trois dernières cases, Bouzard passe à nouveau la tondeuse, son visage illustre une gueule de bois vertigineuse, et sa grand-mère est à la fenêtre et lui dit : « Moi, quand j'étais plus jeune... J'aimais bien passer la tondeuse. »


Louis, AS Éd.-Lib.

 

   
Pour en découvrir davantage sur Guillaume Bouzard

Volume 2 :  http://www.lesrequinsmarteaux.org/article-3846417.html
Volume 3 :  http://www.lesrequinsmarteaux.org/article-18644259.html

Son blog avec James :

 http://jeveuxtravaillerpourlecanard.blogspot.fr/

 

 

Lire également l'article de Paul ici.

 

 


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Published by Louis - dans bande dessinée
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15 juillet 2013 1 15 /07 /juillet /2013 07:00

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Ce samedi 6 avril à L’Escale du Livre, deux auteurs de bande dessinée sont venus nous parler de la collection dans laquelle ils ont été récemment publiés chez les Requins Marteaux. Cette collection n’est autre que l’audacieuse « BD Cul » et les auteurs qui se sont prêtés à l’exercice sont Nine Antico (qui n’aime pas qu’on l’appelle Virginie) et Monsieur Guillaume Bouzard. Au cas où l’on serait passé à côté de cette collection un peu particulière, il peut être utile de voir ce qu’en disent les Requins Marteaux sur leur site :

 

« La collection BD CUL, originellement créée par Lisa Mandel, Cizo et Felder, se propose de remettre à l’honneur la BD de “genre“ dans un domaine ô combien intime : le CUL !

Cette collection permettra aux auteurs d’explorer leur libido en toute liberté tout en se confrontant à l’exercice imposé de la pornographie.

Ce travail sera, en tout bien tout honneur, dirigé par Cizo et Felder.

C’est à ces deux anciens collaborateurs de Ferraille Illustré que nous avons confié l’habillage et l’éditorial de la collection. La maquette et l’identité visuelle volontairement explicite (inspirée des BD de gare des années 70), permettront par la forme d’ancrer la collection dans la pornographie, laissant ainsi une plus grande latitude aux auteurs dans le fond.

La bd pornographique n’est que le point de départ, l’impulsion de cette collection.

La plupart des dessinatrices et dessinateurs ont une libido surdéveloppée mais une vie sexuelle quasi inexistante. 

Bd Cul devrait donc donner naissance à de magnifiques chefs-d’œuvre de la bande dessinée érotique. »

 

 

Nine Antico et Guillaume Bouzard présentaient respectivement leurs ouvrages I Love Alice et La Bibite à Bon Dieu. Le premier met en scène une jeune sportive fraîchement arrivée dans un petit village de province et rejoignant l’équipe de rugby féminine, dont les membres ont trouvé une façon bien particulière de fêter la 3ème mi-temps. Le second nous dévoile les méthodes tout aussi particulières qu’a le père Guillaume – curé lui aussi fraîchement arrivé dans un petit village – de transmettre à ses ouailles le dicton « Dieu est amour »…

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Rencontre.
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Comment en êtes-vous venus à participer à cette collection ?

Nine Antico : Je partage le même atelier que Cizo et Felder. Ils m’ont demandé naturellement de participer à cette idée de livre-objet avec des fausses pubs, et j’ai accepté. Maintenant la collection commence à être connue et les auteurs demandent à participer.

Guillaume Bouzard : C’était un projet de longue date avec d’autres auteurs avec qui nous avions créé le blog Bdcul qui a duré un an ou deux. La collection a été lancée en suivant. C’est un exercice intéressant, le format est excellent, les rythmes de narration sont géniaux. L’idée était de faire de la BD comme un film de cul : deux pages d’histoire et huit pages de sexe.

N.A. : L’excitation sexuelle vient d’un bon dosage de frustration et d’exhibition, il n’y avait pas cette fonction dans mes autres livres, ça m’a demandé de vraiment bien penser mes moments clés.



Vous aviez tout de même l’envie de raconter une histoire ?

N.A. : Quand il n’y a plus que du cul, du cul et du cul, ce n’est même plus excitant, j’avais plus envie d’y mêler de l’humour. Peut-être pour me cacher un peu, je ne sais pas.

G.B. : J’étais parti sur l’idée de ne faire que du cul, mais l’histoire s’est montée d’elle-même. Dessiner exclusivement du sexe le rend vite super clinique. Je me suis d’ailleurs pas mal documenté sur quelques sites intéressants. J’ai perdu 15 kilos. Enfin bon l’histoire reste importante, d’autant plus que le format est très malléable et permet de faire durer ou de raccourcir les actions très facilement.



Vous aviez une contrainte de pagination ?

G.B. : Oui, 120 pages en gros. C’est en référence à ces petits pockets de gare, un peu sulfureux.



Vous avez dû vous documenter ?

N.A. : Je n’en ai pas eu besoin. Pour les gestes techniques du rugby, je suis partie de l’idée que mon équipe était mauvaise et ne ferait rien dans les règles de l’art. Pour les scènes de sexe, je suis restée fidèle à moi-même, très classique.

G.B. : Pas vraiment, j’avais un peu eu dans la main en tant qu’ado ces bouquins dont on parle. C’est un hommage aux fumetti en fait.

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Le format présente aussi quelques particularités… (Note : sur la couverture de I Love Alice, entre les fesses de la jeune femme se trouve une petite perforation dans la couverture. Pour la Bibite à Bon Dieu, un relief apparaît au niveau de la soutane du père Guillaume, ne laissant par sa forme que peu de doutes sur sa provenance.)

N.A : Oui, c’est toujours le cas sur les premiers tirages. Ca n’est pas de notre initiative, mais on nous le propose et on dit OK. Ça colle avec l’image de la collection.



Guillaume, toi tu mets en scène des femmes comme tout le monde, c’est presque du porno de terroir.

G.B. : Je vis à la campagne, donc je ne vois pas au quotidien des Américaines blondes et pulpeuses. D’ailleurs, je ne saurais pas quoi en faire, avant même d’en toucher une j’en mettrais partout ! Non non, je voulais dessiner de vraies femmes.



Nine, on entend pas mal dire de ton livre qu’il s’inspire de la sexploitation des années 70…

N.A. : Alors pas du tout. Plein de gens viennent me dire qu’ils trouvent des similitudes avec un vieux film que je n’ai même pas vu ! Ce serait plus « Sauvé par le gong » mais qui dérape, un univers un peu rétro… Je n’ai pas de référence particulière, peut-être MTV, les cheerleaders… L’idée d’une équipe de rugby est venue d’une illustration que j’avais eu à faire pour un magazine. J’ai voulu utiliser la symbolique du rapprochement des corps.



L’un comme l’autre, vous êtes-vous imposé des limites ?

G.B. : Pas de pédophilie. Je voulais plutôt faire des trucs qui me touchent personnellement. Sauf pour la page de double pénétration anale, ça c’est plutôt un truc que j’ai découvert sur internet. Dans le cadre de ma documentation. Le but n’était non plus de créer des polémiques.

N.A. : Je ne me suis même pas posé la question. J’ai juste fais attention à bien répartir les scènes de cul. S’il avait fallu faire plus long, j’en serais peut-être arrivée à mettre en scène des animaux, genre un berger allemand qui arrive par derrière, je ne sais pas.



On peut tout montrer en BD comme en littérature ?

N.A. : Oui.

G.B. : Non, enfin pas moi. Il y a la façon de faire, le talent…



Vous jouez beaucoup de la sexualité dans les mots, avec des doubles sens, tout ça est très chargé d’érotisme.

N.A. : L’humour n’empêche pas l’érotisme. Je suis pour l’humour partout.

G.B. : Je pense qu’il y a autant d’érotisme dans les regards, les paroles, que dans les actes. Je joue pas mal là-dessus c’est vrai, ça et l’humour qui est plutôt ma partie.



On dit que l’érotisme est le retardement de la pulsion et du désir…

G.B. : Bien sûr, bien sûr. Et puis c’est obligé pour la mise en scène. C’est quand même plus intéressant de faire durer.

N.A. : Pareil.



Il y a un jeu sur l’ellipse aussi. Avec toi Guillaume on ne voit pas dès le début les séquences de sexe.

G.B. : Moi j’ai juste dû lire un seul Manara quand j’étais plus jeune, j’ai un rapport plus naturel à tout ça. Et puis ça rendre aussi dans le cadre de la narration d’un album classique.

N.A. : Oui et puis même dans le porno il y a une répartition, une montée en puissance, un ordre même. D’abord le cuni puis la pipe, et après, enfin bon. J’ai essayé de faire quelque chose de bon enfant pour ma part.

G.B. : C’est le principe de la collection : l’auteur apporte sa vision de la chose. Il n’y a pas de message, c’est un exercice de style, l’appropriation d’un thème. Si en plus on peut y mettre des sentiments, c’est encore mieux.



Nine, ton histoire est un peu féministe, non ?

N.A. : Je ne l’avais pas pensée comme ça, mais finalement ça parle de femmes qui n’ont plus besoin des hommes. Donc effectivement c’est une orientation même si ce n’était pas un but que je m’étais fixé au départ.


Est-ce qu’il y avait un suivi éditorial comme sur un autre album ?

G.B. : Pas avec les Requins Marteaux, il y a une relation de confiance qui s’instaure. Pas de pression, pas de lectures. On nous donne des conseils si on en demande mais c’est tout. D’ailleurs je n’ai jamais eu de suivi éditorial, même ailleurs. Après, pour l’idée de départ, je n’aurais pas commencé ça de moi-même, mais c’est ma façon de travailler, jamais dans le vide.

N.A. : J’ai juste eu des retours de mes parents. Et aussi des retours un peu énervés d’autres personnes, qui se plaignaient que ce n’était pas excitant !

G.B. : Je n’ai pas eu de retours incroyables. Je ne l’ai juste pas offert à ma mère.



Tu n’as même pas eu de problèmes avec les catholiques ?

G.B. : Non, personne n’a l’air choqué pour l’instant. Après tout, « Dieu est amour », tout ça.



Vous envisagez des suites ? Sur une autre religion pour Guillaume par exemple ?

G.B. : Pas sûr. Les réactions pourraient être plus virulentes. Et une suite avec les mêmes personnages n’a aucun intérêt, ce serait une autre histoire ou rien.

N.A. : C’est dur de réussir à faire des trucs excitants. Un dessin sur deux que je faisais ne marchait pas. Là, c’était juste pour la collection, pour l’objet.

G.B. : Je pourrais refaire une histoire. Le rythme de création est rapide, je l’ai fait entre plusieurs jobs, presque comme une récréation. Ca m’a peut-être pris un mois et demi à temps plein. Mon dessin, un peu bâclé, vif, s’y prête bien.

N.A. : Je suis un peu dégoûtée car ça a été plus long pour moi. Rien que la création de l’histoire et du story-board m’ont pris un mois et demi, et au total j’ai dû y passer 7 mois dont 3 vraiment à plein temps. En fait ça fait beaucoup de temps pour un truc porno lu en cinq minutes aux chiottes… Ce qui me laisse un goût amer en fait…

G.B. : Après, « porno » n’est ni péjoratif, ni négatif, ce n’est pas forcément vulgaire, si ? Je n’arrive plus à savoir maintenant, j’ai passé trop de temps sur des sites pornos.

 

Difficile de ne pas être conquis par cette petite collection (six albums pour l’instant) qui, on l’aura compris, n’est pas vraiment un refuge de pornographes purs et durs. Les formats compacts à la maquette soignée sont même plutôt séduisants, avec leurs couleurs effet rétro et des polices à la Orange Mécanique de Kubrick. On attend impatiemment de connaître les prochains auteurs qui voudront bien se plier aux contraintes de cet exercice.

Enfin, il aurait été dommage de ne pas profiter de l’Escale du Livre pour se faire dédicacer le chef-d’œuvre de Bouzard !
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Paul, 2ème année bibliothèques

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30 juin 2013 7 30 /06 /juin /2013 07:00

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Neil GAIMAN
Sandman
Premières publications
de 1989 à 1996.
Urban Comics – Vertigo Essentials, 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Biographie

Neil Gaiman est un auteur anglais contemporain né en 1960. Livres, nouvelles, comics, scénarios pour la télévision ou le cinéma, il est un touche-à-tout au succès sans cesse confirmé.

Après des études de journalisme, il écrit son premier livre en 1984 : une biographie du groupe Duran Duran aujourd’hui très recherchée ; ainsi que de nombreux articles pour Knave Magazine à la même époque.

Dans les années 90 il sera révélé par le comics Sandman (publié à partir de 1989). Il écrit également son premier roman,  De bons présages, en collaboration avec Terry Pratchett et se lie d’amitié avec Alan Moore. Prolifique, il scénarise aussi deux romans illustrés anglais avec son vieil ami et collaborateur favori Dave McKean : Violent Cases et Signal to Noise. Ainsi, très  tôt, il s’entoure des plus grands.

Le passage d’auteur comics à auteur de romans se confirme avec  Neverwhere, roman en solo publié en 1996, puis Stardust en 1999 et enfin American Gods en 2001 avec lequel il raflera tous les prix (il gagne les prix Hugo, Nebula et Locus Fantasy Awards et est nominé pour le British Science-Fiction Award et le British and World Fantasy Award).

Par la suite il sera régulièrement récompensé tout d’abord pour  Coraline, prix Hugo et Nebula en 2003, puis un roman jeunesse,  L’étrange histoire de Nobody Owens, qui sera le premier livre à remporter à la fois la médaille Newbery (prix américain pour une œuvre jeunesse) et Carnegie (prix anglais pour une œuvre jeunesse) en 2010.

Neil Gaiman s’aventure également dans le domaine du scénario avec des participations à des séries TV (Doctor Who, saison 6 épisode 4), et la collaboration aux adaptations de ses livres au cinéma (Stardust en 2007, Coraline en 2009).

 

L’œuvre

Scénario : Neil Gaiman,  dessin : Collectif (Sam Kieth, Mike Dringenberg, Malcolm Jones III, Chris Bachalo, Michael Zulli and Steve Parkhouse).

Sandman est un comics publié de 1989 à 1996 (75 numéros) narrant les aventures de Morpheus, seigneur des rêves. Sandman est le seul comic-book à avoir gagné le prix World Fantasy pour Songe d'une nuit d'été (1991) et un des rares à figurer sur la liste de best sellers du New York Times. Sandman est aussi connu pour sa popularité hors de la sphère habituelle du lectorat de comics. Norman Mailer a décrit la série comme « une bande dessinée pour intellectuels ». Chaque couverture de la série a été réalisée par Dave McKean.

Ici, le recueil regroupe les numéros 1 à 16 soit de 1989 à 1990 :

Morpheus, le seigneur des rêves, a été emprisonné en 1916, par un groupe occulte. Après avoir fomenté son évasion pendant presque un siècle, il réussit à s’échapper et se lance dans une quête pour redevenir le Maître des songes. Hantant les cauchemars et les désirs des hommes, il ira jusqu’en enfer retrouver son dû.

Œuvre dense et riche, Sandman regroupe tous les thèmes récurrents de l’œuvre à venir de Neil Gaiman.

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La figure du dieu / être mythologique

Morpheus, seigneur des rêves est un infini, frère du Désir et de la Mort. Ni dieu ni homme, il est pourtant très humain avec des doutes, des désirs et autres sentiments. Ses actions sont guidées par l’idée de responsabilité (il fait son travail de seigneur des rêves) mais sont également influencées par le contexte et l’environnement. Il n’est donc pas toujours rationnel ou objectif puisque dès sa libération, son but est la vengeance, action qui ne suit pas de logique raisonnable mais sentiment typiquement humain.

De même, à travers un « pari » lancé avec un humain consistant à le rendre immortel en le défiant de ne jamais finir par vouloir mourir (selon Morpheus, la mort fait partie de la vie et l’humain ne peut être satisfait sans elle), Morpheus dévoile en réalité sa solitude. Il cherche en effet en premier lieu un compagnon de jeu à travers la forme même du pari, mais également un ami. C’est l’humain qui le lui révélera et le forcera à l’admettre. Ainsi cet épisode révèle à la fois les sentiments qui tiraillent cet être mythologique (solitude, ennui) mais également son raisonnement subjectif et ses actions inconscientes (sous prétexte de tester un être humain, il répond en réalité à ce sentiment de solitude mais n’en a pas conscience et refuse dans un premier temps de l’admettre).

 

« Vous savez, je crois que je sais pourquoi on se retrouve ici, siècle après siècle, ce n’est pas que vous voulez savoir ce qui arrive quand un homme ne meurt pas. Vous avez déjà vu ça. [..] Je crois que vous êtes ici pour autre chose. – Et pourquoi, je te prie ? - L’amitié. Je crois que vous êtes seul. – Tu oses suggérer que j’aurais un mortel pour ami ? Qu’un être tel que moi puisse avoir besoin de compagnie ? »

 

Morpheus part en colère mais reviendra un siècle plus tard, comme prévu.

 

« Je … Je n’étais pas sûr de vous voir. – Vraiment ? J’ai toujours entendu dire qu’il était impoli de faire attendre ses amis. »

 

À l’inverse, il est également très distant de l’humanité, ce qui fait de lui un personnage complexe et ambigu. Plusieurs fois au cours de ses aventures, il fait face à la cruauté humaine sans ressentir d’empathie envers les victimes. De même, il est amené à tuer des humains lors de son parcours, tâche qu’il exécute froidement et sans pathos. Il est même prêt à tuer une jeune fille qu’il a auparavant sauvée car c’est son devoir et il doit l’appliquer.

On retrouve ces êtres mythologiques principalement dans American Gods où ils sont les personnages clefs du roman avec notamment Voyageur, compagnon du héros humain, mi-cruel mi-attachant (on ne connaît sa « fonction » mythologique qu’à la fin du roman, je ne la révèle donc pas ici). De même, les héros Rampa et Aziraphale dans  De bons présages sont respectivement démon et ange avec une affection marquée pour le plan humain (qu’ils essaient d’ailleurs de sauver).

Dans chaque roman, l’existence des êtres mythologiques n’est pas reconnue par les humains qui ne croient plus aux vieilles légendes (thème d’American Gods par exemple) mais ils influencent pourtant concrètement la vie de ces humains. Ici, par exemple, Morpheus se trouve responsable de certains décès qui seront vus par la population et la police comme des meurtres ou agissement de psychopathes. On retrouve d’ailleurs un petit clin d’œil à l’univers de Batman avec un personnage sorti d’Arkham Asylum (asile renfermant les ennemis de notre héros chauve-souris) qui utilisera le pouvoir du seigneur des rêves pour semer la destruction…

 

La quête d’aventure se transforme en quête initiatique

Dans Sandman, le seigneur des rêves traverse maintes épreuves pour retrouver ses pouvoirs et remettre de l’ordre dans son royaume. Il s’agit donc d’une aventure avec ses péripéties, ses affrontements et ses énigmes. En réalité, au fil des pages, la quête devient de plus en plus introspective avec des questionnements de Morpheus sur lui-même, le sens de ses actions et ses responsabilités. Il admettra d’ailleurs lui-même à sa sœur (la Mort) que le chemin à parcourir pour retrouver ses pouvoirs lui permettait d’avoir un objectif auquel se raccrocher et que son aboutissement le laisse perdu. Elle lui montrera en réponse, un certain sens de la vie et de la tâche incombant au seigneur des rêves qu’il avait besoin de retrouver.

Or le seigneur des rêves n’est pas le seul à se chercher, on croisera tout au long de ses péripéties des bouts de vie de personnages secondaires également en quête d’eux-mêmes ou d’un sens à la vie. On peut constater ce glissement de l’aventure vers la recherche de sens dans d’autres œuvres qui suivront, comme  Neverwhere, où un homme banal se retrouvera projeté dans un monde différent pour aider une jeune fille, finissant en réalité par découvrir qui il est et questionner sa vie grise et terne en en cherchant le sens.

De même, le héros d’American Gods est d’abord décrit comme quelqu’un qui ne s’affirme pas (son nom est Ombre) et ne cherche pas de sens à ce qui lui arrive, puis il se retrouve au cœur d’une guerre entre les dieux nouveaux et les dieux traditionnels. Il doit alors choisir son camp, mais également comprendre et affirmer qui il est.

 

Le détournement du conte

Sandman est avant tout l’incarnation même d’un personnage de conte. Il s’agit du traditionnel marchand de sable qui endort avec sa bourse de grains dorés. Ici, le sable est toujours présent mais le héros est plus rock’n roll (cheveux ébouriffés, long manteau noir à flammes rouges ou jean slim noir/ tshirt noir) et surtout plus torturé. Le conte n’est plus destiné à un public d’enfants mais en garde parfois les aspects formels. Ce même procédé est utilisé dans  Coraline, conte détourné pour enfants, c’est-à-dire histoire à la narration et au contenu enfantins mais dans un univers plutôt gothique, plus sombre qu’un conte traditionnel, avec parfois un côté presque glauque (par exemple le passage où la petite fille doit retrouver un objet dans la cave de ses faux-parents pour pouvoir s’échapper est assez perturbant…) De même, Stardust emprunte clairement la forme du conte mais cette fois le détourne de manière plutôt loufoque avec des personnages et des situations hautes en couleur !

Ici, la forme du conte est utilisée pour tout un chapitre, « Contes dans le sable » (Sandman #9), qui narre l’histoire d’amour née entre la reine d’un royaume du désert (Nada) et  le seigneur des rêves (Kai’ckul dans le dialecte local) qui mènera à la destruction du royaume et à la damnation éternelle de Nada. En voici l’introduction :

 

« Il est des contes maintes fois racontés. Certains contes qu’on dit aux enfants, pour leur apprendre l’histoire de la tribu, ce qui est bon à manger ou pas. Des mises en garde. Il y a ceux que disent les femmes dans la langue secrète jamais apprise aux hommes-enfants que les vieux sont trop sages pour apprendre, et on ne dit pas ces contes aux hommes. Il y a des contes que se disent les hommes dans leur hutte, le soir […]. Il y a les contes que toute la tribu se raconte aux fêtes et aux banquets […]. Des contes petits et grands, dits et entendus maintes et maintes fois. Un seul conte n’est dit qu’une fois. »

 

 

La présence de la mort

Dans ce recueil, la mort est omniprésente. Dès les premières pages, Morpheus est capturé par un ordre qui vénère la mort et tente de la piéger. Sa captivité entraîne alors « la maladie du sommeil » : les gens s’endorment pour ne plus se réveiller. Certains, comme Stefan, jeune garçon ayant menti sur son âge pour pouvoir participer à la guerre des tranchées, se retrouvent dans l’incapacité de dormir. Envahi par ses cauchemars même lorsqu’il est éveillé le jeune soldat se suicide un an après son départ de l’armée. Par la suite, la mort survient souvent dans le sillage de Morpheus.

Elle est traitée comme quelque chose de totalement naturel, participant à l’équilibre des choses mais jamais elle n’est traitée de façon dramatique. Même lorsqu’elle touche un personnage que l’on a suivi de près, elle n’apparaît qu’en filigrane ; à un moment, le personnage reprend sa vie en main et commence à avancer. Ainsi, la mort apparaît comme nécessaire, immuable et naturelle. Elle est d’ailleurs un personnage à part entière : la sœur de Morpheus. Personnage léger, drôle et attachant, elle apparaît quand Morpheus achève sa quête de vengeance pour l’aider à retrouver un sens à sa responsabilité de Seigneur des rêves.

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« Je commence à m’interroger sur l’humanité. Ils accueillent si étrangement le don de ma sœur. Pourquoi craignent-ils le pays des ombres ? Mourir est aussi naturel que naître. Mais ils la craignent. La redoutent. Cherchent à l’amadouer. Ils ne l’aiment pas. Il y a des millénaires, j’ai entendu une chanson dans un rêve, un chant mortel qui célébrait son don. Je m’en souviens encore. […] Ce poète oublié comprenait ses dons. Ma sœur a une fonction à remplir, comme moi. Les Infinis ont leurs responsabilités. Je marche à ses côtés et les ténèbres se lèvent de mon âme. » Le bruit de ses ailes (Sandman #8)

 

La présence de la Mort est récurrente dans l’œuvre de Neil Gaiman où elle est souvent un moment clé du récit. Dans  Neverwhere, un personnage doit mourir pour pouvoir faire avancer la quête des deux héros, dans American Gods le héros côtoie celle-ci de près à plusieurs reprises et elle lui permet d’avancer. Elle est également incarnée dans le roman par un personnage à part entière. Enfin, dans  L’étrange histoire de Nobody Owens, elle est constamment présente puisque les parents du jeune garçon décèdent, amenant celui-ci à vivre dans un cimetière, élevé par un couple de fantômes.



Conclusion

À travers un récit entraînant et un dessin magnifiquement recoloré pour la sortie chez Urban Comics, Sandman est un classique indispensable à la bibliothèque de tout fan de comics, ou de tout fan de Neil Gaiman, ou même encore de tout lecteur ouvert à des univers oniriques, sombres, riches et originaux.

« Dis-moi Lucifer, Astre du Matin… Et demandez-vous, vous tous… Quel pouvoir aurait l’enfer si ceux qui sont captifs ici ne pouvaient pas rêver du paradis ? »


Karine, AS édition-librairie

Neil GAIMAN sur LITTEXPRESS

 

 

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Article de Caroline sur De bons présages

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  Neil Gaiman neverwhere couverture

 

 

 

Article de Laure sur Neverwhere.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Article de Fany sur Coraline.

 

 

 

 

 

 

 

Neil Gaiman L etrange vie de Nobody Owens

 


 

 Article de Mehdi sur L'Etrange Vie de Nobody Owens.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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26 juin 2013 3 26 /06 /juin /2013 07:00

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Asgard
Scénariste : Xavier DORISONDorison-Meyer-asgard2.jpg
Dessin et couleur : Ralph MEYER
Éditeur : Dargaud

1er tome paru en 2012
2ème tome paru en 2013
Série terminée

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



Xavier Dorison est né en 1972. Il débute avec la bande dessinée Le Troisième Testament en 1997. Après de nombreux autres travaux, on le retrouve en 2006 pour Les Brigades du Tigre. On le connaît davantage pour son travail sur Long John Silver, d'après le fameux roman de Robert Louis Stevenson. Depuis 2009, il enseigne le scénario à l’École Émile-Cohl de Lyon.

Ralph Meyer est né en 1971. Il participe à la création de Berceuse assassine, polar en trois tomes. On le retrouve également aux commandes du spin-off de XIII Mystery : la Mangouste. Sa dernière création est Asgard.



L’histoire

Tome 1 : Asgard et un « sräeling », un infirme maudit depuis sa naissance et normalement condamné à mourir de la main de son père. En effet, il lui manque une partie de sa jambe droite. Surnommé « Pied-de-fer », c’est un ancien guerrier de la Hilde (garde rapprochée des rois vikings). Devenu chasseur renommé du Fjördland, on lui confie bientôt la mission de traquer un monstre marin qui massacre les pêcheurs et leurs villages. Accompagné par un prêtre fanatique, une veuve guerrière, un seigneur de la Hilde et une jeune esclave, il se lance à la recherche du terrible serpent de mer, soi-disant envoyé par les dieux et annonciateur de la fin du monde…

Tome 2 : après avoir perdu deux de leurs compagnons, on retrouve Asgard, Sieglind et la veuve guerrière. Ayant abîmé leur drakkar lors du premier affrontement et persuadés d’avoir vaincu le monstre, ils se retrouvent contraints de retournerà pied dans leur village. Mais le Fröst approche et les conditions météorologiques se dégradent. Parvenus à un comptoir d’esclaves, ils se rendent vite compte que le village est désert. Surpris, ils ne se doutent pas que le Serpent-Monde les traque et qu’il est à l’origine du massacre des villageois. Se rendant compte trop tard que le monstre se trouve encore sur place, les trois Vikings ne peuvent s’échapper. Afin de laisser une chance aux autres de s’enfuir, la veuve guerrière se sacrifie. Ne voulant pas renoncer et souhaitant venger la mort de leurs compagnons, Asgard et Sieglind continuent de traquer la bête, jusqu’à l’affrontement final…

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Analyse

Reprendre une histoire de viking était risqué. En effet, après le succès deThorgal et compte tenu de sa place incontestée dans le monde de la bande dessinée, on pouvait se demander si le sujet n’était pas déjà épuisé. De la même manière, la chasse au monstre marin avait déjà fait l’objet de nombreuses histoires dont la plus emblématique reste Moby Dick d’Herman Melville. Mais heureusement, on se laisse prendre au jeu de cette traque qui semble au départ perdue d’avance.

Asgard, héros puni par les dieux dès sa naissance obtient tout de suite notre sympathie. Homme travailleur et habile de ses mains, il a tout de même réussi à se faire une place auprès des plus grands. Mais malgré tous ses efforts, son statut de « sräeling », le poursuit. Au départ taciturne et aigri, il va peu à peu s’ouvrir au contact de ses compagnons d’infortune. La jeune Sieglind, pêcheuse et esclave, va obtenir une place particulière dans le cœur de cet homme qui commence à vieillir.


L’aventure commence très mal car suite au premier affrontement, l’équipage perd deux hommes. Grâce àun dessin magnifique, on se trouve tout de suite plongé au cœur de l’affrontement. Personne ne sait à quoi ressemble le monstre et tous s’attendent à une grosse anguille de mer. Dès ce premier combat, on sent également toute la perversité et l’intelligence de ce monstre.

Cet affrontement, qui signe la fin du tome 1, montre également la détermination d’Asgard à détruire la bête. On sent qu’aucun n’abandonnera tant qu’un des deux ne sera pas mort. Tout au long de ce premier tome, on découvre le monde des vikings, les traditions, les conditions de vie… Peuple de chasseurs, que ce soit d’animaux ou d’hommes, les Vikings n’ont peur que d’une seule chose, les dieux. Plus sanguinaires et cruels que les Vikings, les dieux ont droit de vie et de mort sur le peuple qui les vénère. Nourri de légendes toutes plus cruelles les unes que les autres, le peuple se trouve à jamais lié aux dieux et contraint de vivre dans la peur.

Ce Serpent-Monde, fils de dieux du panthéon viking, symbolise l’arrivée de la fin du monde. En cherchant à le tuer, Asgard se met donc en travers du chemin des dieux. Un homme, maudit qui plus est, peut-il se hisser au même niveau que les dieux ? Asgard semble le penser et l’affrontement final permettra de déterminer qui a le contrôle du monde des hommes : les dieux ou les hommes eux-mêmes.

On découvre donc le vrai visage du monstre à la fin du premier tome. En effet, on avait déjà eu l’occasion d’assister aux attaques du monstre sur les bateaux de pêcheurs et sur les villages mais jamais son corps n’avait été montré. Ce suspens laisse le lecteur dans l’attente et l’angoisse. Quelle sorte de créature peut infliger ce genre de dégâts ? Quel peut-être le but de cette créature ? Est-elle envoyée par quelqu’un ou est-ce un phénomène naturel ? Cette dernière hypothèse est évoquée par Asgard. En effet, il pense que ce n’est qu’une anguille de mer qui n’a cessé de grandir, ne rencontrant aucun prédateur à sa taille. Ayant goûté une fois à de la chair humaine, elle se décide à en traquer davantage car c’est une viande qui lui plaît. On peut donc trouver une explication rationnelle à sa présence et à son comportement jusqu’à ce qu’on la rencontre pour la première fois. Trop intelligent et trop pervers pour être un animal sauvage, il semble être une créature magique, ce qui sera confirmé par la suite. On suit donc le parcours des combattants à travers le Fjördland, servi par des dessins très réalistes.
 
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Dans le deuxième tome, on retrouve nos trois rescapés. Déterminés à rentrer chez eux, mais privés de drakkar, ils entreprennent de rentrer à pied. Persuadés que la bête est morte, ils ne se doutent pas du mal qu’elle a fait pour se venger. Enfin arrivés dans un village désert, ils se rendent compte que la bête est toujours vivante et prête à se venger.
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Le lecteur se doute également de quelque chose. Le scénariste et le dessinateur arrivent à faire passer une tension qui fait penser au pire. Contraints de fuir, Asgard et Sieglind se trouvent bientôt acculés avec une bête folle à leurs trousses. Ne pouvant faire autrement, ils plongent dans le fleuve afin de passer une barre rocheuse. Comme s’il avait prévu cette action, le monstre les retrouve et les attaque sous l’eau. Le dessinateur réussit presque à nous faire suffoquer et paniquer. On arrive à s’imaginer à la place des ces deux hommes, nus et sans défense, affrontant un monstre qui ne renoncera jamais et qui se trouve dans son élément, l’eau. On est comme pris d’une crise de claustrophobie et on regarde impuissant le monstre porter ses derniers coups de grâce. Le dernier affrontement, au cœur d’un lieu sacré, porte à son apogée la tension accumulée au fil des pages. L’animal blessé, les Hommes blessés se retrouvent presque à égalité pour le combat final. Aucun ne veut renoncer et les auteurs de cette bande dessinée haletante font tout pour maintenir le suspens jusqu’à son dernier soupir.

La mort du monstre signifie-t-elle la mort des dieux ou du moins la perte de leur emprise sur le monde des hommes ? Faut-il envoyer un monstre afin d’affaiblir des hommes qui pouvaient se rapprocher des dieux ?

Au contraire, la mort du héros Asgard signifierait-elle la victoire des dieux sur le monde des hommes ? Mais la nouvelle vie de Sieglind symbolise également le passage à autre chose, un nouveau départ que l’on espère heureux et sans violence.


À la fois quête initiatique, confrontation entre la volonté des dieux et les croyances des hommes, cette bande dessinée renouvelle le genre viking et apporte une nouvelle dimension à la notion de héros.



Mon avis

Peu familière de ce genre de bande dessinée, c’est le dessin qui m’a dans un premier temps séduite. Au départ, il a été difficile de plonger dans ce récit, plein d’expressions et de coutumes que je ne comprenais pas. Après avoir fait quelques recherches, le monde que proposait Xavier Dorison s’est révélé plus limpide. La présence du Krökken et sa représentation m’ont tout de suite fait penser à des monstres mythiques comme celui du Loch Ness. En revanche, je n’avais jamais vu de monstre aussi teigneux et pervers que celui-là. C’était à la fois fascinant et dérangeant. La façon dont il est dessiné, au départ invisible mais présent et à la fin visible dans toute sa longueur et sa puissance arrive à nous faire peur.
 
Les personnages sont également très attachants et on sent dès le départ qu’Asgard et Sieglind seront présents pour s’épauler l’un l’autre. Environné par des paysages magnifiques, leur voyage prend une dimension de rite de passage à l’âge adulte pour Sieglind.

J’ai beaucoup aimé cette bande dessinée, que ce soit grâce aux dessins ou à la tension que le scénariste et le dessinateur ont réussi à introduire dans le récit. À sa lecture, j’ai ressenti beaucoup de peur, de joie et de soulagement. Je vous laisse découvrir par vous-même la fameuse histoire du Krökken, fils des dieux d’Àsgard…

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Pauline, 2ème année ‘Edition-Librairie

 

 

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Published by Pauline - dans bande dessinée
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14 juin 2013 5 14 /06 /juin /2013 07:00

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Manu LARCENET
BLAST – tome 3
La tête la première
Dargaud, 2012
204 pages

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 
On aime ou on n’aime pas, mais il faut bien reconnaître que Manu Larcenet, de son prénom Emmanuel, est aujourd’hui un des auteurs francophones de bande dessinée les plus connus et les plus reconnus. De ses débuts dans le magazine  Fluide glacial à la sortie du troisième et avant-dernier volume de la série Blast, intitulé « La tête la première », Larcenet a publié une grosse cinquantaine d’albums et a su faire évoluer son style. Personnellement j’adore, autant vous prévenir tout de suite !
 

 
L’auteur et son œuvre
 

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 Né en 1969 à Issy les Moulineaux, dans la région parisienne, Manu Larcenet a la quarantaine bien tassée. Dans  un entretien réalisé le 7 mars 2012 par François Busnel sur France Inter, il explique le parcours qui l’a amené à devenir auteur de bande dessinée, à la fois dessinateur et scénariste de ce « neuvième art ».


Enfant puis adolescent timide et introverti, il s’exprime déjà par le dessin et plus particulièrement dans le domaine de la bande dessinée. Il avoue lui-même être un grand dépressif (vingt ans de psychanalyse tout de même) et on peut sans trop d’efforts appréhender ses œuvres récentes par ce prisme-là !

Après un BTS en expression visuelle, option images de communication, il fait ses débuts professionnels dans la bande dessinée quand il est admis au sein de l’équipe du mensuel Fluide glacial en 1995. En plus de lui assurer un salaire, et donc de lui permettre de vivre de la BD, les dix années passées dans ce journal sont pour lui une école de formation accélérée. Avec pour « seule » obligation de rendre six planches par mois, et en fréquentant ses idoles d’alors (Gotlib, Edika, Goossens…), Larcenet peut développer un style qui sera en constante évolution par la suite.
 
Ses premiers succès sont des parodies à l’humour potache, au trait moqueur et à l’esprit punk, remplies d’absurde et de non-sens. Il créé ainsi des séries jouissives telles que Bill Baroud, La Loi des séries ou Les Superhéros injustement méconnus, compilant des histoires courtes parues dans les pages du journal.
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À l'occasion, il complète sa production plutôt « grand public » au sein du journal Spirou, en collaborant notamment avec des auteurs comme Gaudelette (pour Pedro le coati) ou Jean-Michel Thiriet (pour La vie est courte).
 
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Il continue dans cette veine humoristique jusqu’à aujourd’hui, en détournant de grands personnages « mythiques » de façon hilarante (Attila le Hun, Vincent Van Gogh, Robin des Bois, Sigmund Freud) et en s’attaquant même à des personnages emblématiques de la BD francophone, avec par exemple son adaptation de  Valérian, l’agent spatio-temporel créé par Christin et Mézières.
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 Au cours de ses années chez Fluide glacial, il mène aussi des projets parallèles plus personnels et plus expérimentaux, en participant dès 1994 à la création des éditions  Les rêveurs de runes, où il publie notamment Dallas Cowboy ou Ex Abrupto, se permettant ainsi des réflexions plus personnelles sur la création ou sur la mort. C'est l’influence de  l’Association, et notamment de  Lewis Trondheim, qui commence à se faire sentir et qui se confirme dans les années suivantes.
 
Les années 2000 sont un tournant pour Larcenet, et ce à plusieurs « titres ». En 2000, il entre dans la collection « Poisson Pilote », chez Dargaud, et y publie Les Entremondes. Il y collabore par la suite avec Lewis Trondheim (il dessine la série Les Cosmonautes du futur) et créé d'autres séries telles que Nic Oumouk (toujours en cours, cette série est vraiment très drôle et je vous la conseille vivement) ou Le Retour à la terre (avec Jean-Yves Ferri).

Chez Delcourt il dessine, entre 2000 et 2007, les cinq tomes de Donjon Parade (une des déclinaisons de la série des Donjon qui parodie l'héroic-fantasy) en collaboration avec Lewis Trondheim et Joann Sfar, élargissant encore un peu plus son audience et sa réputation de dessinateur de BD.

Alors qu'il commence à dessiner sur des scénarios plus préoccupés de politique et de social dans la série Chez Francisque, écrite par Lindingre et qui évoque les conversations de comptoir dans la France « d'en bas » raciste et réactionnaire, il annonce en 2006 qu'il quitte Fluide glacial, en profond désaccord avec la nouvelle politique éditoriale. C'est en quelque sorte un nouveau départ pour Larcenet, qui revendique l'envie de « faire autre chose »;
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C'est en 2003 que sa carrière prend vraiment un nouveau tournant, avec la sortie du premier tome du Combat ordinaire, qui reçoit en 2004 le prix du meilleur album de BD au Festival d'Angoulême. Les quatre tomes de cette série – le dernier est publié en 2008 – connaissent un énorme succès critique et public et deviennent rapidement des « classiques » de la bande dessinée.
 
 En parallèle d'un dessin qui gagne toujours plus en qualité technique et en précision, Larcenet évolue aussi dans les thèmes qu'il aborde. Il se frotte désormais à l'autobiographie (même si le Combat ordinaire n'en est pas une à proprement parler), à la psychologie et au rapport au père, aux rapports amoureux, à la critique sociale, au racisme, à la Guerre d'Algérie, à la thématique ville/campagne... et tout cela sans perdre de l'humour qui reste sa marque de fabrique ! « Georges ! Georges ! »


Il réalise ainsi une grande performance en prouvant au monde de la bande dessinée (aux éditeurs en particulier) qu'il est capable de mener des projets en plusieurs volumes et de toucher un public de plus en plus large. S'il avoue lui-même ne pas vraiment aimer aujourd'hui ce qu'il a fait hier, le Combat ordinaire est une étape importante de son œuvre, ouvrant la voie à des projets ambitieux qu'il peut maintenant « imposer » à ses éditeurs. C'est particulièrement le cas de la série Blast.
 

 
La série Blast et son tome 3 : La tête la première
 
Initialement prévue en cinq volumes, la série Blast en comptera finalement quatre, soit un total de 816 pages ! Autant vous dire qu’elle marque certainement un tournant dans l’œuvre de Manu Larcenet, tant par son format que par son contenu.
 

L’histoire
 
Le tome 1, intitulé Grasse Carcasse, s’ouvre sur une illustration en pleine page, celle d’un ciel nuageux au dessus d’une ville. Dès la deuxième page, le contraste est saisissant, avec l’image d’un homme en cellule, « accompagné » d’une étrange et imposante statue de l’île de Pâques. Cet homme, personnage principal de cette bande dessinée, s’appelle Polza Mancini. Ancien écrivain culinaire, 38 ans, marié, fils d’un routier italien communiste qui a élevé seul ses deux fils, Polza (prénom russe venant de l’expression « POmni Leninskie ZAvety », qui veut dire « Souviens-toi des préceptes de Lénine ») est physiquement repoussant. Énorme et gras, il s’imbibe d’alcool et se gave de barres chocolatées.
 
Le décor et l’intrigue sont rapidement posés. En garde à vue pour avoir fait du mal à une certaine Carole Oudinot (mais quoi ? cela restera en suspens jusqu’au tome 4), il est interrogé par deux policiers. Son sort paraît scellé et l’objectif de ces derniers est simple : « Maintenant que vous l’avez serré il faut le comprendre… Tant qu’il parle il reste accessible » leur dit le commissaire.
 
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Toute la série Blast repose sur des allers-retours entre le huis clos du commissariat et des flash-back correspondant à ce que raconte Polza à propos de son errance et des personnages qu’il a rencontrés. Cette errance est centrale dans l’histoire et se termine donc dans ce commissariat. Bien que poussé par les policiers, Polza décide de prendre son temps pour la leur raconter, conscient que c’est sûrement là son dernier auditoire, les dernières personnes à qui expliquer son parcours.
 
C’est après un passage à l’hôpital où son père se meurt que Polza fait l’expérience du « blast » pour la première fois. Ce « blast » est un état second où tout est léger et suspendu, limpide et illimité, une explosion intérieure qui le pousse hors d’un corps trop gros et trop encombrant. Graphiquement ce sont les seuls moments où le dessinateur fait intervenir la couleur, en l’occurrence des dessins d’enfants. Pendant ces hallucinations de Polza, il y associe la représentation des statues de l’île de Pâques (aussi appelées moaï), qui suivront le personnage pendant toute la série.
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À la mort de son père, Polza décide de tout plaquer pour quitter la ville, devenir clochard et essayer de revivre ce phénomène du « blast ». Son errance commence alors et, petit à petit, il se détache de toutes les contingences matérielles d’un monde qu’il fuit. Ce processus de détachement, qui va aller croissant tout au long de la série, l’amène à vivre en forêt et à rencontrer toute une galerie de personnages exclus et marginaux, tels que ceux de la « République mange misère ». Son errance est souvent entrecoupée de passages à l’hôpital (de plus en plus psychiatrique au fil de l’histoire) en raison d’une insuffisance hépatique, due aux grandes quantités d’alcool ingurgitées, ou de graves blessures qu’il inflige lui-même à ce corps qu’il déteste.
 
C’est dans le tome 2, intitulé L’apocalypse selon Saint Jacky, que Polza rencontre un des personnages les plus sombres de ce chef-d’œuvre de Larcenet : Jacky. C’est aussi au début de ce dernier que l’on apprend la mort de Carole Oudinot, ou celle, plus ancienne, du frère de Polza (suite à un accident de voiture où Polza conduisait saoul).

Marginal, clochard et dealer, Jacky recueille Polza qui va passer l’hiver dans sa cachette, pleine de livres et de surprises. Il l’initie à la drogue dure et Polza renoue avec le « blast », bien plus puissant par ce biais. Mais tout a une fin et l’errance prend une nouvelle tournure suite à leur séparation, liée au fait que Jacky est un tueur de femmes… Quand je vous disais que c’était sombre je n’avais pas menti !
 

Le tome 3 :  La tête la première
 
Dans cette partie de la série, Polza est confronté au doute tout en squattant régulièrement des maisons abandonnées qui lui offrent un abri plus confortable que la forêt en période hivernale.
 
Citation : « J’avais cru tout quitter pour vivre mieux, je m’étais trompé… c’était pour mourir plus vite » (page 38).
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Après une scène très violente d’automutilation, il finit dans un hôpital psychiatrique qui va être synonyme de pause dans son errance, faite de médicaments, d’ennui et de passivité. Il y rencontre Roland Oudinot, le père de Carole, sculpteur de moaï sur troncs d’arbres et schizophrène à ses heures perdues…
 
Citation : « débarrassé de tout projet, de tout dessein je n’étais qu’un corps, qu’un tas » (page 62).
 
Obligé de s’évader pour reprendre le cours de son errance et de sa vie sauvage, il fait face au manque de médicaments et tente de se suicider en traversant une voie rapide « la tête la première ». Pour les policiers la question de sa folie se pose, et c’est bien une réflexion autour de la norme que nous livre l’auteur.
 
Mais la vie sauvage ce n’est pas seulement la nature estivale et accueillante, aux couleurs et à la lumière rappelant les tableaux de Bonnard, Monet ou Van Gogh. Suite à une horrible agression qu’il subit, faite de viols et de tortures, il est recueilli au bord de la route par Carole et son père. C’est la rencontre avec Carole et le début de leur cohabitation.
 
Citation : « Il ne me fallut pas bien longtemps pour l’aimer. Elle était taiseuse et taquine. Il y avait d’évidence quelque chose d’endommagé en elle. De la douleur, de la rage… quelque chose qui me la rendait irrésistible » (page 181).
 
Et pourtant…
 
 
Le dessin de Larcenet
 
Dans l’entretien radio cité au début de cet article, dont sont issues toutes ses citations, Larcenet avoue lui-même que la bande dessinée lui permet de s’exprimer et de s’adresser aux autres, lui qui n’est pas d’un naturel très sociable et expansif. D’un point de vue personnel, il définit ainsi l’acte de dessiner comme restant très « égoïste ».

N’étant « pas doué au départ » (ce n’est pas moi qui le dis !), il s’astreint depuis à dessiner une planche par jour et voit le dessin comme servant le propos, le texte et le scénario.
 
Son style a clairement fait son petit bonhomme de chemin depuis ses débuts et il affirme aujourd’hui avec aplomb que son métier est bien « dessinateur de bande dessinée » et non « vrai dessinateur ». Il dit détester relire ses albums, et trouver son vrai plaisir dans le premier jet du dessin, loin du perfectionnisme des « grands maîtres » de cet art.
 
Cet évident changement de style est important entre le Combat ordinaire, série de la « consécration » pour son auteur, et Blast, projet plus ambitieux. Chaque tome représente tout de même 204 pages où le noir et blanc est seulement « perturbé » par des dessins d’enfants en couleur au moment des « blasts » ressentis par Polza.
 
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Larcenet se permet des planches où la dimension des cases reste aléatoire et où des tableaux de toute beauté se succèdent, avec des représentations de la nature, d’animaux en gros plan, de sensations ressenties par les personnages… La récurrence de dessins en pleine page saute aux yeux et on retrouve par exemple tout au long de la série le même ciel au-dessus de la ville, changeant selon les moments de la journée ou l’humeur du personnage. Quand on dessine plusieurs fois le même ciel qui prend 90% de la page c’est qu’on n’est pas sous la contrainte d’un format prédéfini pour son album…
 
On peut résumer tout cela par une phrase de Larcenet : « La différence avec Blast, par rapport aux albums précédents, c’est que quand j’ai envie de dessiner un oiseau sur la moitié d’une page eh bien je le fais ».
 
 
Mon analyse
 
Vous avez maintenant bien saisi que cette série m’avait marqué, bien plus encore que le Combat ordinaire, ce qui n’est pas rien croyez-moi ! Mais autant vous l’avouer tout de suite, si vous ne l’avez pas encore lu, on ne sort pas indemne de la lecture de Blast

Ici la noirceur du monde n’est pas passée sous silence, et Larcenet reconnaît qu’il avait la volonté de faire quelque chose qu’il n’avait jamais fait auparavant. Selon lui « la rue est violente » et cette série ne pouvait donc qu’être noire, violente et sombre… C’est ce que l’on ressent à sa lecture et on peut donc penser que ce projet est une réussite de ce point de vue-là.
 
Je pense que c’est aussi une série où l’auteur et dessinateur Manu Larcenet arrive à maturité en allant titiller de près ses vieux démons (souvenez-vous, vingt ans de psychanalyse !). Ce projet de grande envergure tient le lecteur, ou la lectrice, en haleine et lui tord les tripes comme jamais.
 
Cette errance du personnage de Polza est une dérive dans une société pourrie où il n’a pas vraiment sa place, et elle ne peut que finir mal. D’ailleurs on connaît déjà la fin et ça en rajoute dans l’angoisse qui monte au fil des révélations qu’il fait aux policiers.
 
Polza est-il fou et peut-on le comprendre ? Je me garderai bien de répondre…
 
Je finis par une phrase de Larcenet qui en dit long sur ce chantier artistique qui pourrit sa vie, celle de sa famille et celle de ses amis : « Quand on veut bien parler du désespoir il faut le vivre ou l’avoir vécu ».
 
Vivement le tome 4 !
 
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La bibliographie de Larcenet
 
Manu Larcenet est un auteur de bande dessinée très prolifique et il serait vraiment trop long et fastidieux d’indiquer ici la liste exhaustive de ses œuvres, parues chez sept éditeurs différents. Sa bibliographie complète est disponible sur son blog (lien :  http://www.manularcenet.com/blog/bibliographie).
 
 
Nico, AS Bib 2012-2013

 

 

 

 

Manu LARCENET sur LITTEXPRESS

 

Manut Larcenet Le Combat ordinaire 01

 

 

 

 

 

 

Articles d'Elise et d'Emeline sur Le Combat ordinaire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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8 juin 2013 6 08 /06 /juin /2013 07:00

Bast En chienneté couv

 

 

 

 

 

 

 

BAST, dessin et scénario
En chienneté,

tentative d'évasion artistique en milieu carcéral
La boîte à bulles
Collection Contre cœur, 2012














Bast est un auteur de bande dessinée et professeur de l’École des métiers de l’image (Esmi). Pendant quatre ans, de 2004 à 2007, on va lui confier l'animation d'ateliers de bande dessinée d'1h30 dans un lieu un peu particulier : le quartier pour mineurs de la Maison d’arrêt de Gradignan.

Cet ouvrage retrace le premier contact de l'auteur avec l’univers carcéral, puis ses rencontres avec les jeunes. Il va également nous présenter certaines anecdotes sur les ateliers et leurs participants.



L'histoire

Un jour, Bast reçoit un appel de la S.P.I.P : Service Pénitentiaire d'Insertion et de Probation de la Gironde. On lui propose de diriger des ateliers BD auprès de détenus mineurs à la maison d'arrêt de Gradignan. Ils ont pour but de faire dessiner les jeunes. Il faut que les détenus soient volontaires et « stables ». Bast décide d'accepter : « Quand il s'agit de faire de la BD ou du dessin, je suis partant... ».

C'est ainsi que nous sommes plongés dans l'univers carcéral. Bast va nous décrire la maison d'arrêt : un lieu austère, froid et peu accueillant : « c'est un monstre gris, vorace qui engouffre tout ce qui se trouve à sa portée... et ne garde dans son ventre que les détenus à digérer ». À l'intérieur, c'est « le monde de la désillusion, de la désolation, de la déception... ». C'est un lieu très fermé, où l'on n’entre pas facilement. Même en tant que visiteur ou intervenant on a le sentiment de perdre un peu de sa liberté en entrant dans ce lieu.



Les ateliers
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Ils durent en moyenne 1h30 et il y a quatre participants par atelier. Le but de ces ateliers était donc de les faire dessiner et surtout qu'ils participent. Malgré les « Pfff j'sais pas dessiner ! », on voit rapidement qu'en prenant un crayon et du papier la main suit et les premiers dessins apparaissent. Ce ne sont bien évidemment pas de grands dessins, mais l'essentiel est qu'ils participent.

Au sein de la maison d'arrêt, il y a évidemment des règles à respecter pour les personnes qui viennent de l'extérieur, Bast a dû lui aussi s'y plier :

Règle n°1 : Ne pas demander au détenu la raison de son incarcération.
Règle n°2 : Ne rien donner aux détenus.
Règle n°3 : Ne rien recevoir de la part du détenu.
Règle n°4 : Ne pas exposer ses opinions politiques.
Règle n°5 : Ne pas exposer ses opinions religieuses.
Règle n°6 : Ne pas juger le détenu.

Bast nous raconte ainsi ses difficultés et ses envies dans ce monde carcéral où tout est fermé et sans la moindre liberté.

Pour les détenus participants les ateliers sont un moyen d'évasion. Ils ont peu d'expériences dans le dessin, elles se limitent le plus souvent aux cours d'arts plastiques du collège quand ils ont eu l’occasion d'y aller. Mais contrairement à ce que ces jeunes détenus peuvent croire, ils ont, pour beaucoup, déjà eu une expérience graphique. Le dessin peut parfois faire partie intégrante de leur personne, beaucoup de détenus arborent un ou plusieurs tatouages. C'est une pratique très codifiée et un art graphique à part entière. Mais comme le dit Bast, « ici, dessiner sur soi est moins un acte artistique qu'un acte de rébellion ».

Ni les détenus, ni Bast n'attendent un résultat artistique de ces ateliers ; l'objectif premier est de les occuper et de leur faire découvrir un nouveau langage sympathique et distrayant. Parfois, les détenus demandent à Bast de faire des dessins pour eux ; les  thèmes qui reviennent souvent sont les femmes, les armes, les voitures, les motos ou encore la famille. Il y a donc un apport de l'animateur aux détenus. Chacun apprend un peu de l'autre : Bast apprend à dessiner des tags et les détenus apprennent à apprécier un nouveau moyen d'expression.

Ces ateliers ont également permis aux détenus d'avoir un autre regard sur eux-mêmes et sur leurs capacités : «  Travailler sur l'image de soi revêt ici, dans le contexte carcéral, un sens tout particulier. Un détenu face à lui-même se retrouve de fait face à ses propres failles, erreurs ou illusions. »

Bast écrit également : « Quelques tables collées les unes aux autres, des chaises de jardin en plastique, des consoles de jeu reliées à de vieilles télévisions, la salle de l'atelier BD n'a rien d'extraordinaire et pourtant... Chaque semaine, elle est le point de chute d'une poignée de jeunes aux parcours chaotiques. Des trajectoires de vies personnelles et indépendantes viennent s'échouer ici. Je suis au carrefour des routes brisées. Face à moi, des individus qui ont vieilli trop vite, qui n'ont pas au d'enfance (ou très peu) et qui sont déjà bien fatigués. Des types blindés, blasés, blessés, bridés. »

C'est donc sous la forme du témoignage que va se dérouler l'histoire. Bast ne se montre pas, il décrit les faits.

Entre quelques pages de récit, Bast introduit des passage explicatifs sur le système carcéral en France et plus particulièrement celui de la maison d'arrêt de Gradignan. Il propose une réflexion sur le statut du détenu, son sentiment de privation de liberté et le souci d'éducation dans les établissements pour mineurs.

À travers ses dessins, Bast nous fait le portrait de certains détenus qui l'ont marqué. Il y celui qui parlait beaucoup pour être visible, celui qui n'aimait personne, celui qui se faisait persécuter à cause de son passé ou encore celui qui ne disait jamais rien mais qui avait un très bon coup de crayon.

Il nous décrit également une société régie par des lois : celle du plus fort, celle du silence et celle du rejet des « pointeurs ». Ces derniers sont des détenus compromis dans une affaire sexuelle, ils sont souvent méprisés et laissés pour compte.


À la fin de l'album, les ateliers se font de plus en plus rares, ils sont désertés. Les dernières pages nous présentent certaines productions des détenus. Ils sont accompagnés d'une réflexion de Bast par rapport à ces ateliers : ont-ils eu du mérite ? Ont-ils été utiles ? Qu'ont-ils apporté aux détenus ?   

Bast-En-chiennte-pl-01.jpg

La forme

Bast utilise la bichromie pour cet album. C'est la charte graphique de la maison d'édition La boîte à bulles. C'est un vert qui rappelle la couleur des barreaux de la maison d'arrêt.

Les détenus sont représentés sous les traits d'adultes pendant la quasi -totalité de la bande dessinée. L'unique passage où ces jeunes détenus sont représentés comme des enfants est quand le surveillant leur propose de jouer aux jeux vidéos après l'atelier.



Le titre

« En chienneté » est en rapport avec l'expression d'un des détenus qui estimait qu'il été « en chienneté », c'est-à-dire enfermé comme un chien. 



Suite à une rencontre avec Bast lors de l'Escale du livre 2013 à Bordeaux, j'ai pu découvrir cette bande dessinée qui mérite d'être connue. On ne connaît pas le milieu carcéral soit parce qu'on ne le côtoie pas, soit parce qu'on en a peur ou tout simplement parce que c'est un mode complètement inconnu. Pour résumer : à travers cet ouvrage Bast nous livre son expérience particulière qui permet de passer de l'autre côté des murs.


Pauline, 2ème année Bibliothèques

 

 

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Rencontre avec Bast lors de l'Escale du livre 2013

 

Le blog de Bast

 

 

 

 


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7 juin 2013 5 07 /06 /juin /2013 07:00

Bast En chienneté couv

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous sommes le 05 avril 2013, il est 19h et je déambule dans les allée de l'Escale du livre en quête de nouvelles lectures. C'est au détour d'une allée que je tombe sur une rencontre sur le milieu carcéral et la bande dessinée. Je m'arrête deux minutes par curiosité et m'assois pour écouter.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C'est ainsi que je fais la découverte de Bast, auteur de bande dessinée et professeur à l’École des métiers de l’image (Esmi). La rencontre est animée par David Fournol et l'association « Et si rien d'autre n'avait d'importance ». Il présente le dernier livre de Bast : En chienneté, tentative d'évasion artistique en milieu carcéral, paru en janvier 2013.

 

Bast nous raconte son expérience suite à la demande du Service Pénitentiaire d'Insertion et de Probation de Gironde. Pendant quatre ans, de 2004 à 2007, on va lui confier l'animation d'ateliers de bande dessinée d'1h30 dans un lieu un peu particulier : le quartier pour mineurs de la Maison d’arrêt de Gradignan. Cet ouvrage retrace le premier contact de l'auteur, Bast, avec l’univers carcéral, puis ses rencontres avec les jeunes et nombre d’anecdotes sur les ateliers et leurs participants.

Le but principal de ces ateliers a été de faire découvrir un nouveau moyen d'expression, de communication à travers le dessin. Dans cet échange, Bast nous raconte le rapport complexe entre le milieu carcéral et la bande dessinée. Le plus important dans ces atelier a été le dialogue entre l'animateur, Bast et ces jeunes en cruelle difficulté.

À travers ce témoignage, Bast nous avoue les appréhensions qu'il avait avant de commencer ces ateliers. Il avait en tête tous les stéréotypes qu'une personne lambda peut avoir sur la prison : ses détenus, la violence, les barreaux, les surveillants... Bref le milieu pénitentiaire. La prison s'est en effet avérée sombre, glauque, avec des barreaux et... des détenus. Le plus difficile, nous confie Bast, a été d'être face à l'état de ces jeunes détenus.

Bast a su faire preuve de pédagogie et d'écoute face à ces prisonniers. Il était là en tant qu'animateur, pas en tant que surveillant autoritaire. Il n'y avait pas de contrainte et aussi et surtout, il n'y avait pas de discours moralisateur. De toute façon Bast ne pouvait poser de questions en rapport avec la raison de l'emprisonnement des participants ; c'était la principale condition pour que Bast puisse faire ces ateliers. Il y a eu un travail important autour des dessins de détenus. Ces jeunes ont peu de patience et entre différents ateliers, le temps passe vite.

L'autre travail qui apparaît à travers les dessins des détenus a été la mémoire. Elle se traduit plus particulièrement par des dessins de famille, de paysages. Il nous décrit cela comme étant « la plus belle des réalités à travers les barreaux ».

Dans ces ateliers, la notion artistique était à oublier. Les détenus pouvaient grâce à cette activité avoir un regard différent sur eux-mêmes, mais aussi sur les autres.

Beaucoup regardaient ce que les autres faisaient, s'en inspiraient mais dessinaient ; c'était le principal pour Bast. Certains ressentaient même de la fierté de pouvoir créer quelque chose même si le dessin n'avait aucune qualité graphique.

Bast-01.jpg

Le dessin

Pourquoi Bast a t-il décidé de représenter ces détenus mineurs en adultes ?

À cette question, Bast répond : « Je les ai dessinés ainsi tout simplement parce que je les voyais ainsi. Ils ont beau avoir quinze ans quand je les ai connus, je ne les vus comme des enfants que lorsqu'on leur proposait de jouer à la console, sinon ils faisaient les durs et se mettaient dans la peau "d'adultes". […] Ces jeunes ont vieilli trop vite car ils ont morflé pendant tout leur parcours familial, même s’ils ont leur part de responsabilité. À 16 ans, moi, je dessinais dans ma chambre... »



Pourquoi avoir choisit cette couleur ?

À cette question, Bast répond que l'éditeur La boîte à bulles a comme charte graphique le noir & blanc ou la bichromie. Bast a donc choisi la bichromie avec du blanc et du vert ; mais le résultat final n'est pas celui escompté par l'auteur ; il aurait voulu un vert plus bouteille tirant sur le ton des barreaux de la prison.



Le titre

« En chienneté » est en rapport avec l'expression d'un des détenus qui estimait qu'ils étaient « en chienneté », c'est-à-dire enfermés comme des chiens.

Bast admet que sa démarche était « vaine, déconnectée de leurs préoccupations. Mais elle les sortait de leur cellule. Mon livre est d’ailleurs sous-titré "tentative d’évasion artistique en milieu carcéral". Quand je le leur ai dit, un détenu m’a demandé : “On prend combien pour ça ?” ».



L'écriture

Bast dit avoir mis beaucoup de lui dans cet ouvrage, plus que dans ses précédentes bandes dessinées. C'est un ouvrage que l'on peut considérer comme « sérieux ». Il avoue avoir mis beaucoup de temps à faire ce travail. Il nous confie : « Ça a été un véritable travail sur moi-même, j'étais seul pour réaliser ce travail que ce soit pour les dessins ou pour le texte. ».

Lorsque David Fournol l'interroge sur cet ouvrage et ce que ça a pu lui apporter, Bast avoue : « J'ai dû apprendre, réapprendre à communiquer, et c'est entre autres grâce aux dessins que j'y suis parvenu. ».

Bast a décidé de ne pas s'intégrer, graphiquement parlant, dans l'histoire. « Ça ne sert à rien qu'on voie ma tête ! ».

Grâce à cette rencontre, j'ai pu me défaire de cette idée que les maison d'arrêt pour mineurs sont des mouroirs pour jeunes. Je ne pensais pas qu'il pouvait y avoir des intervenants aussi diversifiés dans le milieu carcéral. C'est un monde que l'on ne connaît pas et que l'on ne veut surtout pas côtoyer.

Pour moi, c’est un travail indispensable à lire et à faire circuler autour de soi !

 

 


Bast-expo01.jpgBast-expo02.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'exposition

Une exposition a été créée autour de cette bande dessinée. « Cette exposition accompagne le livre En Chienneté – Tentative d'évasion artistique en milieu carcéral coédité aux éditions La Boîte à bulles et aux éditions Sangam. Elle est réalisée par l'association « Et si rien d'autre n'avait d'importance » et scénographiée par Béatrice Raphaël. ».

Elle montre la vision des détenus depuis leur cellule. On peut également y voir les différents dessins des jeunes présents aux ateliers de Bast.

La présentation un peu spéciale rend le sujet encore plus intéressant et permet de se mettre « dans la peau » d'un de ces détenus.


Une entrevue plaisante

La rencontre était suivie d'une dégustation de vin, ce qui m'a permis d'acheter cette bande dessinée et de me la faire directement dédicacer par Bast. J'ai pu m'entretenir avec lui pour lui poser des questions plus personnelles sur le milieu carcéral, dont je vous ai fait le résumé ci-dessus !
Bast-dedicace.jpg
Liens
 

 

Un portrait de Bast ; il parle de son travail en milieu carcéral vers la fin de la vidéo :  http://www.youtube.com/watch?v=5sTy9qoaV74

Un témoignage intéressant de Davil Fournol à propos de cette bande dessinée :   http://www.wmaker.net/fournoldavid/En-chiennete-Tentative-d-evasion-artistique-en-milieu-carceral_a1142.html


Pauline, 2ème année Bibliothèques-médiathèques.

 

 

 

 


 

 


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6 juin 2013 4 06 /06 /juin /2013 07:00

Le 7 avril 2013

Escale du livre

Logo-olivius.jpg

Cette conférence à l’Escale du livre avait pour but de présenter la nouvelle collection de romans graphiques Olivius et son catalogue, en la présence de ses auteurs. La conférence regroupait en effet plusieurs protagonistes de cette aventure : Olivier Cohen, directeur des éditions de l’Olivier, Jean-Louis Gauthey éditeur de la maison Cornélius et les auteurs Giacomo Nanni, Nadja, Anne Baraou et Fanny Dalle-Rive.

Olivius est une collection née de l’union entre l’Olivier, maison d’édition de littérature et  les éditions Cornélius qui publient de la bande dessinée – mais pas que. C’est donc l’union de deux maisons en des temps où le monde de l’édition est en pleine turbulence, pour créer un catalogue ayant voaction à se distinguer de la production globale. C’est une aventure assez récente mais déjà prometteuse.

Cette association entre les deux maisons vient de l’envie commune des deux créateurs d’apprendre de nouvelles choses sur le plan éditorial et, sans nul doute, d’une envie de transversalité. Tout cela sur une base amicale, de complicité puisque Olivius vient avant tout d’une envie de travailler, de faire quelque chose ensemble, de « tenter d’autres choses qui, sans être contraires à Cornélius, sont transversales » selon Jean-Louis Gauthey.

Mais cette rencontre entre les deux amis est essentiellement due à Nadja, auteur de la collection avec Les Filles de Montparnasse, et connaissance commune d’Olivier Cohen et Jean-Louis Gauthey.
Nadja-les-filles-de-montparnasse.jpg
« Olivius » c’est donc un travail d’équipe, fondé sur l’amitié : la base d’un bon travail en édition selon les créateurs.



Une collection de romans graphiques en partenariat, un pari fou ?

Pas vraiment, nous dira Olivier Cohen, car le but de cette aventure est avant tout de se démarquer dans une sphère éditoriale où l’originalité manque et ne perce pas. Les romans graphiques redeviennent d’actualité même si leur définition reste encore à débattre, le choix du genre est donc légitime et ne pouvait être autre entre une maison de littérature et une de bande dessinée. Cependant les deux amis ne souhaitent pas consacrer leur collection à adapter des romans de l’Olivier en bande dessinée, un travail qu’ils trouvent sans aucun intérêt. Le but de la collection de ces romans graphiques est de faire découvrir une autre vision de la bande dessinée au public, mais ils espèrent aussi que le public pourra se découvrir grâce à leurs livres.

Choisir des romans graphiques pour support d’une collection a également été l’opportunité de s’interroger sur la définition du genre. Qui de mieux placé que les auteurs pour y répondre ? Pour Najda c’est donc le fait de « raconter une histoire dans le sens romanesque du terme, avec des images ». Selon Anne Baraou, coauteur de Cul nul, le terme de roman graphique est né aux États-Unis par besoin de différencier les ouvrages. En France, ce sont seulement des étiquettes que l’on met sur les livres pour éviter qu’ils passent inaperçus, pour les vendre. Mais ils sont cependant tous d’accord pour dire que ce serait le mélange d’une histoire centrée sur le ressenti des personnages, avec des tendances presque autobiographiques pour certains.

Pour les éditeurs le terme de roman graphique est sans doute une « coquille vide » mais l’utilisation que l’on en fait le rend intéressant. En effet ils l’utilisent pour se différencier de la BD traditionnelle, sortir de la masse de production, et se différencier par l’emploi d’un autre nom.

Baraou---Dalle-Rive-Cul-nul.jpg

Cette nouvelle collection se lance donc sur un partenariat, de la coédition ; un domaine déjà pratiqué – mais pas dans ce genre de cas, plutôt pour de la coédition à l’international. Mais la collection Olivius est tout de même pionnière dans son genre, pour ce qui est de son union entre deux maisons d’éditions spécialisées dans des secteurs différents.

Le but d’Olivius est de faire se rencontrer, par le biais de la technique éditoriale, deux choses qui ne communiquent pas en temps normal : la littérature et le bande dessinée. Deux genres que l’on dit presque « opposés » par leur degré de légitimité.

Attention, le but de cette collection n’est pas de faire de l’adaptation. Les éditeurs ne souhaitent pas consacrer la majorité de leur collection à des adaptations sous forme de bande dessinée des romans de l’Olivier. Ils ne disent cependant pas qu’ils ne le feront pas mais simplement que le point de départ d’Olivius n’est pas celui-là. Si ces deux éditeurs sont assez réservés à ce sujet c’est aussi à cause de la vision qui existe de cette pratique qui serait la « vulgarisation d’un livre réputé difficile à lire ».

Pour ce qui est du choix de leurs publications, leur mot d’ordre est de publier les choses qu’ils aiment en se disant :

« si on les aime peut-être que d’autres les aimeront aussi, c’est à la fois irrationnel –on ne sait absolument pas si cela va plaire à d’autres ou non et le facteur économique entre en compte et joue un rôle important dans les choix que l’on va faire – mais après des années dans ce métier nous sommes convaincus l’un et l’autre, que la meilleure chose à faire c’est de suivre nos goûts et nos intuitions personnelles. »

Le choix des auteurs est pour l’instant simple, la majorité d’entre eux ont déjà publié au sein de la maison Cornélius. De plus ce sont des auteurs qui avaient déjà des projets, qui étaient donc investis dans une démarche de création et investis personnellement dans leur nouvelle œuvre.

Cette conférence était donc l’occasion de découvrir la collection Olivius, mais aussi le lancement d’un nouveau projet jusqu’à présent jamais tenté, en éclaircissant légèrement la question du roman graphique. Une conférence donc très intéressante mais qui a souffert hélas d’un présentateur qui avait du mal à mettre en avant les protagonistes et n’a cessé d’utiliser l’humour, ce qui ne rendait pas forcément très crédible ce nouveau projet d’édition, qui est quant à lui des plus sérieux.


Laure Gallesio et Perrine Thérond, 2ème année Éd.-lib.

 

 

 


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22 mai 2013 3 22 /05 /mai /2013 07:00

2 février 2013
festival de la bande dessinée d’Angoulême

 

don_rosa2.jpgKeno Don Rosa

 

Deux personnalités de la bande dessinée Disney échangeaient leurs expériences et répondaient au public. Et si Ulrich Schröder, dessinateur et conseiller éditorial de la collection Disney chez Glénat a évoqué brièvement son travail, c’est surtout Keno Don Rosa, auteur de La Jeunesse de Picsou et « légende vivante » pour les amateurs d’histoires de Donald et Picsou qui s’est exprimé lors de cette rencontre, à l’occasion de l’hommage qui lui était rendu et de la réédition de son œuvre aux éditions Glénat.

 

Ulrich Schröder, le fan devenu dessinateur

Jeune, Ulrich Schröder adorait les bande dessinées Disney mettant en scène Picsou et Donald. Mais elles n’étaient pas signées au départ, et c’est grâce au style si particulier et à la qualité de certaines d’entre elles qu’il lui a été possible de savoir au fond de lui que ses histoires préférées étaient issues du même auteur dont il en apprendra le nom plus tard. À l’âge de 16 ans, il écrivit une lettre à Carl Barks. Suite à cela, il le rencontra. Cette entrevue conditionna sa vocation : il serait dessinateur de bande dessinée… pour Disney. Membre d’un club centré sur Donald, il commença à réaliser quelques dessins pour le fanzine édité par l’association avant d’être engagé chez Disney. Son rêve s’est réalisé. Aujourd’hui, il travaille en libéral et se consacre surtout aux illustrations de couvertures pour diverses publications Disney, et à la réalisation d’affiches…comme par exemple, celle de l’exposition présentée à Angoulême.

Il est également conseiller éditorial de la collection Disney chez Glénat et s’occupe de l’exhaustive réédition des œuvres de Carl Barks centrées sur les fameux canards de Donaldville…

expo_donrosa.jpgExpo Don Rosa Angoulême 2012

 

 

 

Une exposition de qualité

Don Rosa est très flatté de la place qui lui a été consacrée dans l’exposition sur les personnages issus des bandes dessinées tirées de l’univers Disney lors de cette édition du festival d’Angoulême. Sept ans auparavant, une exposition sur la vie de Picsou avait déjà été présentée, mais elle était entièrement focalisée sur l’œuvre de Carl Barks, le créateur du « canard le plus riche du monde ».

Aujourd’hui, c’est la version de Don Rosa qui est à l’honneur, et ce dernier a d’ailleurs été agréablement surpris (et amusé) par la reconstitution taille réelle du bureau de Balthazar Picsou (voir photo ci-dessous) d’après ses dessins. Mais la véritable qualité de cette exposition, selon lui, c’est de proposer une vision globale des différentes écoles qui ont travaillé sur les productions Disney au fil des ans. En effet, en plus des Américains, l’Europe (en particulier l’Italie) a particulièrement contribué à enrichir les univers de Mickey et Donald en créant de nombreux personnages et en réalisant des chefs-d’œuvre de la bande dessinée qui rivalisent sans aucun mal avec les meilleures productions américaines.
bureau_picsou.jpgReconstitution du bureau de Picsou - Angoulême 2012

 

 

 

Une enfance marquée par Carl Barks

Don Rosa explique, avec humour, qu’il a découvert les bandes dessinées de Barks à la naissance. En effet, sa grande sœur collectionnait les comics et il se plongeait dedans avant même de savoir lire. Cependant, à l’âge de onze ans, il décida brutalement de presque tout jeter, geste nécessaire, selon lui, pour devenir un adulte. Cependant, deux revues qu’il aimait particulièrement échappèrent à ce terrible coup de balai : le premier numéro de Uncle Scrooge qui contenait la célèbre histoire Juste un pauvre vieil homme pauvre... et un numéro contenant le récit Donald et le Casque d’or. En plus du divertissement procuré par des scénarii riches en péripéties, la finesse du traitement des personnages et de la palette d’émotions conçues par Barks font de ces histoires celles dont Don Rosa s’inspirera pour livrer sa vision de l’univers Disney.

Quelque temps plus tard, et sa « pré-crise d’ado » finie, Don Rosa se relance dans la lecture et la collection de comics, et fait cohabiter Picsou et Donald avec Superman, son autre personnage préféré. Attiré par la couverture représentant la fameuse histoire de Donald et le casque d’or, il achète un gros volume de rééditions compilant plusieurs histoires réalisées et illustrées par Carl Barks. Les années ayant passé, il redécouvre avec bonheur toutes les histoires qui furent parmi ses premiers souvenirs de lecture et se rend compte de l’important travail de Barks sur les atmosphères et de la maturité de ses récits, ce qui était loin d’être toujours le cas, selon lui, dans le reste de la production de bande dessinée américaine.



Un parcours étonnant

Cependant, la vocation d’auteur de bande dessinée ne lui est pas venue tout de suite et il se concentra d’abord sur sa carrière d’ingénieur civil. Mais son envie de raconter… et de dessiner prit le dessus, et il aboutit à plusieurs histoires centrées sur des personnages de son invention.

Dans les années 70, les parutions Disney étaient sclérosées, le géant américain se contentant de rééditer sans cesse les histoires parues vingt ans auparavant, ce qui provoqua un désintérêt progressif du public pour les histoires de canards et un arrêt des publications. Mais au milieu des années 80, Gladstone, une petite maison d’édition, allait changer la donne. Gladstone allait être autorisée par Disney à reprendre une partie de son catalogue et surtout à produire et à publier de nouvelles bandes dessinées. Saisissant sa chance, Don Rosa leur envoie l’une de ses histoires, écrite des années auparavant mais réadaptée façon canards : Le fils du soleil. Une collaboration de trois années commence. 

Gladstone révolutionnera la bande dessinée Disney. En effet, les auteurs travaillant pour la gigantesque firme n’avaient pas l’autorisation de signer leurs œuvres auparavant. La petite maison d’édition mettra fin à cette « particularité » et sera suivie au niveau mondial, exception faite des Pays-Bas.

Les bandes dessinées Disney avaient désormais des auteurs, et afin de pouvoir se consacrer à sa nouvelle activité, Don Rosa décida de liquider l’affaire familiale. Cette décision fut difficile, en plus des risques liés à ce changement de carrière, car cette entreprise était la fierté de son père. Par la suite, Don Rosa lui rendra d’ailleurs un sympathique hommage dans l’histoire La Bibliothèque perdue de 1993, qui voit Donald passer son temps devant la télévision...comme le faisait son père lors de sa retraite !
      
Don Rosa la-jeunesse-de-picsou-1-glenat
   
La Jeunesse de Picsou
          
Les débuts chez Gladstone furent très gratifiants pour Don Rosa, car l’idée de développer une œuvre qui persisterait à jamais tout en poursuivant celle de Barks lui semblait très motivante, avant de réaliser qu’il n’était pas très bien payé. C’est ainsi qu’il démissionna pour intégrer le groupe Egmont, l’éditeur qui publiait ses bandes dessinées aux Pays-Bas. L’auteur réalisa que ses histoires étaient d’ailleurs bien plus populaires en Europe qu’aux États-Unis. C’est à partir de ce moment qu’il s’attaqua, entre d’autres publications, à sa grande œuvre : La jeunesse de Picsou.

En dehors d’une limitation de pages et de conseils éditoriaux de qualité, Egmont laissa carte blanche à Don Rosa pour sa grande épopée dont le succès fut tout aussi populaire que critique et qui récolta le prestigieux Will Eisner Award 1998 de la meilleure histoire publiée sous forme de feuilleton.

Don Rosa a choisi de travailler sur Picsou car il était particulièrement attaché à ce personnage depuis l’enfance. Ainsi, certaines de ses histoires sont des suites directes de celles créées par Carl Barks. C’est à la fois un hommage, et une manière de développer à sa manière cet univers qu’il aime tant. Egmont lui aurait fait remarquer que Picsou n’était pas un personnage si populaire que ça, en comparaison de la notoriété que peut avoir Donald. Cette affirmation n’avait pas convaincu Don Rosa à l’époque, mais si son travail a pu contribuer à relancer ou faire redécouvrir le personnage, alors il estime que son but est atteint. Il s’est imposé toutefois certaines limites : par exemple, il n’a pas écrit l’histoire des parents de Riri, Fifi et Loulou, les neveux de Donald, car il n’a jamais trouvé de fin satisfaisante... Cependant, Don Rosa explique avec malice que l’un des deux parents était certainement un Castor Junior... Les fans n’en sauront pas plus...

Malgré cet univers commun avec Carl Barks, Don Rosa a un style graphique bien à lui, qu’il décrit comme étant une sorte d’adaptation de celui de Frank Frazetta aux histoires de canards en raison de son amour des détails et des scènes travaillées à l’extrême.



Une rencontre tardive

Don Rosa n’a rencontré Carl Barks qu’une seule et unique fois. Ce dernier avait quatre-vingt-dix-huit ans, et vivait une période difficile. Il venait de se faire flouer par son gestionnaire de finances. Pendant des années, les financiers propageaient des rumeurs selon lesquelles Barks n’aimait pas Don Rosa, car ce dernier lui aurait fait de l’ombre avec son oeuvre. Finalement Barks s’est débarrassé des financiers, et a invité Don Rosa. Don Rosa a enfin pu lui exprimer son admiration.

Il s’est aperçu que Carl Barks était également un collectionneur, non pas de bandesdessinées comme lui, mais de la revue National Géographic.

Concernant La Jeunesse de Picsou, Don Rosa pense que Barks ne l’a pas apprécié plus que cela, car il n’a jamais compris le culte qui s’est construit autour de son œuvre. Alors, que quelqu’un puisse écrire une saga complète autour de la vie de Picsou lui semble être une idée bien fantaisiste...



La réédition de La Jeunesse de Picsou chez Glénat

La Jeunesse de Picsou est parue plusieurs fois en France, par l’intermédiaire de Picsou Magazine. La différence de colorisation s’explique par le fait qu’il n’y a jamais vraiment eu de règles établies... Cependant, pour la réédition Glénat, Don Rosa a envoyé des indications de couleurs et la traduction a été partiellement retouchée car il n’était pas satisfait de celle de Picsou Magazine. Cependant, il avoue à demi-mot que les délais étaient serrés en raison d’une sortie prévue pour les fêtes de Noël, et qu’avec plus de temps, la qualité globale aurait pu être meilleure... Il promet que les autres volumes seront plus soignés...


Rémy, AS bibliothèques

 

 

 

Keno don ROSA sur LITTEXPRESS

 

Don Rosa la-jeunesse-de-picsou-1-glenat

 

 

 

 

 

 

 Article de Jérôme sur La Jeunesse de Picsou

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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13 mai 2013 1 13 /05 /mai /2013 07:00

Ulli-Lust-Trop-n-est-pas-assez.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ulli LUST
Trop n’est pas assez
Heute ist der letzte tag vom rest deines Lebens
Ulli Lust & avant-Verlag, 2009
traduit par
Jörg Stickan
Çà et là, 2010
nouvelle éd. 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

UlliLust02.jpgUlli Lust a à peine dix-huit ans quand elle décide de partir avec Edi, même âge, en Italie. Autrichienne et originaire de Vienne, Ulli fait partie d’une bande de punks et refuse la société telle qu’elle est. Le récit est une histoire vraie, un récit d’un fragment de vie. Ulli Lust, aujourd’hui âgée d’une quarantaine d’années, revient sur ces quelques mois de sa jeunesse. À partir d’une simple volonté de liberté, une envie de voir la mer italienne, Ulli est entraînée dans une aventure où se mêlent de nombreux thèmes : le voyage, la liberté, la place de la femme (et le féminisme, et la féminité), la jeunesse, la drogue et la dépendance, la pauvreté, la famille (la vraie qui s’inquiète, les amis punks mais aussi la « famille » mafieuse), et surtout la question de l’identité :  coïncidence, nous sommes en 1984, et comme Orwell, un vent de liberté et de quête de soi souffle dans ce roman graphique.

La couverture criarde (rouge-orange fluo) frappe le regard et le dirige vers un autre regard : une fois qu’on a lu le titre revendiquant haut et fort que « Trop n’est pas assez », le lecteur tombe sur les yeux d’Ulli, telle qu’elle s’est représentée dans cet ouvrage. Yeux fardés, presque écarquillés, le regard se fait inquisiteur, nous harangue tout en soutenant cette maxime. Le lecteur, happé par cette apparition, ne peut manquer d’être intrigué par cet ouvrage. L’intérieur est différent et se présente de la même manière : des cases, des illustrations en noir, blanc, et vert kaki. L’histoire prend rapidement, difficile de la lâcher.

 

Une histoire vécue

 Le récit est décomposé en vingt chapitres inégaux et un épilogue comprenant divers documents de l’époque, notamment une page du journal de bord à partir duquel l’auteur retrace cette histoire. Nous ne pouvons savoir si Ulli Lust a commencé ce roman graphique des années auparavant ou si elle se sert exclusivement de souvenirs vieux de plus de vingt ans (notamment à propos des dialogues), mais le récit en lui-même est fluide et cohérent.

Ulli, bientôt dix-sept ans, passe ses vacances d’été à Vienne avec sa bande d’amis. Une nuit, l’un de ses amis ramène une conquête, Edi (le nom a été changé par l’auteur). Celle-ci fait part à Ulli de son projet de partir clandestinement pour l’Italie. Après quelques péripéties – l’auteur ayant choisi de tout raconter – les deux filles se décident à partir car l’hiver approche. Avec quelques pièces en poche et pour seuls bagages leurs sacs et un sac de couchage, les deux amies prennent la route. Elles vivent au jour le jour et apprennent à se connaître. Lors d’un arrêt, Ulli raconte un souvenir d’enfance. Petite, quand sa jeune sœur est décédée, elle s’est mise à prier chaque soir pour être sûre de se réveiller le lendemain. Sa philosophie actuelle résulte de cet ascétisme : vivre chaque jour comme si c’était le dernier, carpe diem, d’où le titre original du livre Heute ist der letzte tag vom rest deines Lebens, littéralement : « aujourd’hui est le dernier jour du reste de ta vie », incluant l’idée que trop n’est pas (encore) assez, il faut vivre à mille à l’heure. Il faut noter que le titre n’a pas été traduit littéralement pour l’édition française, au contraire des autres langues.
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Le « plan » d’Edi, qui se révèle être assez simplette, consiste à traverser la forêt tout en longeant la route vers la frontière, afin de ne pas être arrêtées. Ulli s’aperçoit vite qu’elle ne peut pas entièrement compter sur elle pour mener le voyage. Entrées en Italie, elles font un peu de stop et s’arrêtent à Vérone. Ulli subit une première épreuve difficile, qui ne sera pas la dernière, en rencontrant un homme italien qui l’invite à manger et lui demande de le remercier « en nature »… Avec l’argent qu’il lui a donné, Ulli et Edi se rendent à l’opéra et voient Carmen, nouveau choc pour la narratrice qui pensait détester ce genre de création classique.

 

Cette soirée italienne semble préfigurer le reste de l’ouvrage, partagé entre l’ivresse du voyage et la misogynie extrême des Italiens. En effet, au fil des villes parcourues, les rencontres louches s’enchaînent : deux filles, étrangères, jeunes et jolies (à la fois la tendance affirmée d’Edi pour les rapports sexuels et les formes généreuses d’Ulli), sans le sou, des mines d’or pour les hommes du pays. Alors qu’elles font du stop pour aller voir la mer à Rimini, deux hommes les emmènent à la plage de Cattolica, puis dans un hôtel où les deux chambres louées sont réparties par couples. Au début, pour les deux filles qui s’érigent contre les valeurs morales, rien de très grave puisqu’ils leur donnent en plus de l’argent. Mais il ne s’agit pas d’exception, la même scène recommence quelques pages après. En direction de Rome, elles font une étape à Pescara et s’étonnent que les voitures les klaxonnent autant. En filigrane de cette naïveté commence à se poser la question de la place de la femme italienne, en parallèle de celle de la féminité. Sans vraiment le savoir, ces deux jeunes femmes à peine sorties de l’adolescence se situent à un moment-clé de leur vie. Ce voyage alors initié sur l’amusement et la découverte va se révéler d’un intérêt plus profond et laissera sa trace chez Ulli Lust.

 

De rencontre en rencontre

Rome. Ulli, fascinée par la ville, décide d’aller visiter Saint-Pierre et doit se plier aux règles de bienséance contraires au « A » entouré qu’elle porte tatoué sur son bras. Une nouvelle phrase résonne comme le titre : « peu, c’est mieux que rien ». Andreas, un Allemand junkie faisant la manche, les interpelle et devient leur allié et compagnon de voyage (et l’amant d’Edi). Il leur fait d’abord visiter la Ville, leur explique tous les « trucs » utiles quand on mendie, et leur présente sa bande d’amis. Ensemble, ils vivent une vie de bohème comme dormir dans les parcs avec la permission des gendarmes, frauder pour entrer au concert des Clash, se faire de faux passeports, voler, etc. Ulli apprend à faire la manche dans le métro, car les Italiens donnent beaucoup. Andreas explique que « Les Romains ont l’habitude des mendiants. A Rome, la différence entre riches et pauvres est extrême. Alors faire l’aumône est de bon ton » (p. 167).
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Sur la route de Palerme, le sujet de la Camorra est abordé, mais aussi celui de la femme : Andreas explique à Edi qu’elle va devoir porter des vêtements plus couvrants. Lors de leur halte à Naples, ils font la rencontre de Francesco qui leur propose de dormir chez lui. Seulement, ce dernier enferme Ulli et lui fait croire que ses amis l’ont abandonnée. Seule, sans repères, elle se laisse faire par cet homme qui se disait prévenant, encore. Plus tard, elle décide de retourner à Rome, place d’Espagne où traînent les autres « freaks » de la bande. Personne n’a vu Andreas et Edi, et aucun d’entre eux ne veut l’accompagner à Palerme. Elle s’y rend tant bien que mal, accompagnée de Dieter, bouddhiste qui lui inculque de prendre soin de son corps, et surtout de ne pas se soucier du lendemain. Cependant, Ulli ne s’intéresse pas à la quête de la sagesse.
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Les deux acolytes font malheureusement la connaissance de deux hommes qui, comme les autres, cherchent à mettre Ulli dans leurs lits. Celle-ci réussit à s’en débarrasser mais c’est le moment que choisit Dieter pour lui proposer de faire l’amour. Au fur et à mesure de cette histoire, Ulli se sent comme bout de viande, un morceau de choix quand les autres femmes sont soit cloîtrées, soit mariées.
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Catane (Sicile). Ulli est à nouveau seule, une proie malgré ses efforts pour s’enlaidir. Elle enlève son maquillage quelques pages plus loin : « faut que je sois moche » (p. 230).
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Palerme enfin. Le voyage semble gâché par tous ces hommes qui la regardent avec insistance. La jeune fille finit par céder à l’un d’entre eux, Massimo, pour avoir la paix. Mauvais choix : s’ensuit un viol par l’ami de ce dernier, Guido. Une scène violente, à la fois silencieuse et tonnante, que l’Ulli Lust contemporaine retranscrit avec verve, à l’aide d’un loup qui la dévore. Cet épisode qui la brûle dans sa chair lui enseigne la peur, mais surtout la rage des hommes. Brisée, transparente, Ulli erre et ne parvient pas à mettre de mots sur la souillure. La nuit, elle se rappelle un rêve d’adolescente, au moment où la puberté avait commencé à changer son corps en celui d’une femme, image d’une femme-objet. Comme prise dans un cercle vicieux, elle retourne vers son agresseur. Les deux hommes et la jeune femme deviennent amis, mais cela ne dure pas : Ulli est régulièrement envoyée chez les restaurateurs pour récupérer à manger (selon le même principe de la mendicité, ces derniers sont obligés de donner de quoi se nourrir à quelqu’un qui le demande), puis elle est à nouveau dupée par ses deux compagnons. Elle s’enfuit. Rencontre à nouveau un homme intéressé seulement par son corps. « Pourquoi l’ai-je suivi ? Comment peut-on être aussi conne ? Ils ne me foutront jamais la paix » (p. 283). Face à tous ces déboires, Ulli ne perd pas la face et aimerait être Méduse : « Vous ne connaissez pas de filles comme moi ? Vous allez en connaître ! Je viens du futur. » (p. 284). Elle prend la décision de ne plus respecter les hommes, de la même manière qu’aucun ne semble la respecter en tant qu’être humain.

 

Une nouvelle Ulli

Alors qu’elle cherche un endroit où dormir, elle tombe sur deux dessinateurs de rue allemands, Heinz et Frankie. Des hommes sains, qui lui apprennent l’existence de troubles au sein de la mafia, mais aussi la présence d’une autre petite Allemande en ville. Ulli insiste pour la retrouver et découvre que bien des choses ont changé : Edi tapine car cela lui plaît, sous la direction de son nouvel ami, Gino, tandis qu’Andreas essaie de la surveiller. Devenue junkie, elle ne semble pas mesurer l’importance de ces agissements, notamment l’implication dans la mafia sicilienne, la « nouvelle famille ». Andréas répète à plusieurs reprises que « Edi, c’est la nana la plus toquée que le monde ait jamais produite ».

 

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Les trois amis sont, en effet, impliqués dans les affaires de la mafia et doivent respecter l’omertà, la loi du silence. En échange, le capo, ses acolytes et la police veillent sur eux… La pauvreté sévit partout, et les hommes espèrent une place dans l’autre « famille », car rien ne se développe ici. Mais il se trame quelque chose d’après Andréas, il semble qu’il y ait un « repenti », un traître dans la mafia. Or, c’est une première car il vit encore et est caché par la police.

La place de la femme en Sicile est abordée : si pour les garçons, toutes les frasques sont permises jusqu’à vingt-cinq ans (l’âge de se ranger), les filles restent à la maison et se marient tôt car le moindre écart couvre la famille de honte.

Le nouvel ami d’Edi ne respecte pas plus Ulli, voyant son assurance d’un mauvais œil. Très tôt, ils se détestent, surtout quand Ulli essaie de tirer Edi de ses griffes. Ulli se retrouve malgré elle entraînée dans cette prostitution mais se rebelle. Quand elles sont invitées chez le fils d’un gros bonnet de la mafia, elle se retrouve tout à coup seule face à trois hommes qui la regardent avidement, et parvient à s’en débarrasser après de violents efforts. Comme pour l’image du loup, Ulli Lust parvient à retranscrire cette avidité de manière forte. Plus tard, elle parvient à persuader Edi de s’enfuir, malgré les menaces de Gino. Ce dernier la bannit d’un quartier de Palerme, car elle a « blessé son honneur » en s’opposant aux volontés d’un haut gradé de la « famille ». Gino a perdu la face à cause de la volonté d’Ulli de ne pas se laisser faire. Déshonoré, bafoué, il veut quasiment la tuer. L’influençable Edi le rejoint, laissant la narratrice seule.

 

Vers un retour

Ulli retrouve Andreas. Arrêtés par la police avec d’autres punks, ils voient défiler de nombreux hommes dans les couloirs de la prison. Andreas explique que le repenti a dévoilé une liste de noms. De fait, les deux filles ont eu une chance inespérée de s’échapper de la maison, car les pontes de la mafia avaient d’autres affaires à régler. Libérés, ils doivent quitter Palerme. Ulli part faire ses adieux à Frankie. Dans le train, elle parvient à expliquer à Andreas le « viol mental » qu’elle a subi en Sicile.

Retour à Rome. Il pleut, il fait froid, cela sonne comme une fin. Les deux amis profitent de la beauté des parcs. Le lendemain, Ulli prend une décision irréversible : « le lendemain matin, je sus ce qu’il me restait à faire » (p. 436) : elle se rend à l’ambassade d’Autriche pour faire un passeport, mais la responsable la reconnaît et lui apprend qu’il y a un avis de recherche sur elle. Andreas considère qu’elle est une lâche, pas une « vraie », et parie qu’elle ne viendra pas le rejoindre en Espagne plus tard (ce qui s’avérera exact). Ses parents viennent la retrouver, elle apprend que sa mère l’a recherchée jusque dans le milieu punk viennois, et qu’elle a également rencontré Edi. Cependant, cette dernière a raconté qu’Ulli se droguait, se prostituait et n’avait pas voulu rentrer avec elle. Malgré les protestations de la jeune fille, les parents ne veulent rien entendre. Le roman se termine sur Ulli, lavée de sa crasse mais aussi de ses aventures, qui ne parvient plus à dormir dans un lit et se réfugie sur le sol.

 

Épilogue

L’épilogue évoque les personnes revues, notamment Edi, trois ans plus tard, devant laquelle elle a fui car cette dernière n’avait toujours aucune conscience de ses actes et lui a appris qu’elle était maintenant dans une école de commerce.

 

Annexes

Enfin, les annexes comprennent divers documents : des lettres, des notes de son carnet de voyage, une histoire du terme « punk » et l’auteur y raconte comment elle a été attirée par ce milieu dans les années 1980.

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Thèmes abordés

La place de la femme en Italie

 

 « Dans ce pays règne encore le mythe de la virginité. La femme est sacrée ! Sainte Vierge Mère de Dieu ! Et plus on va vers le Sud, pire c’est. C’est pourquoi le foutre leur sort par les yeux, le nez et les oreilles ! Ils se jettent sur les touristes pour tirer un coup facile. Ils pensent qu’il suffit d’inviter une étrangère à manger des spaghettis pour que ces connes tombent dans le panneau ! J’espère que vous n’êtes pas assez bêtes pour vous vendre pour une bouchée de pain ! » (Andréas,  p. 166).

 

La place de la femme est importante, mais en tant qu’image, un idéal intouchable (image10). En parallèle se développe la question de la féminité. L’auteur explique clairement qu’au moment de ce voyage, elle ne ressentait rien de particulier par rapport à sa vie sexuelle, et que bien des choses ont changé depuis, notamment grâce à Andreas.

Le rêve d’enfance dont il est fait mention plus haut est important, il s’agissait d’une sorte de fabrique de femmes, où l’on assemble les formes dites « caractères sexuels secondaires » (p. 251). Cet épisode est à mettre en lien avec un autre souvenir, où on la prenait pour un garçon quand elle était petite. La découverte de sa féminité ressurgit lors de ce voyage, en lien avec la condition féminine italienne. Ulli se sent obligée de cacher ce corps de femme, afin de ne pas être importunée  par les hommes.


 
La pauvreté et l’alimentation

À nouveau, une réponse d’Andreas à une Ulli expliquant que son style dépenaillé est une mode :

 

 «  Ha ha ha ! Les gens d’ici ne savent pas ce que c’est que des punks ! De toute façon, y a qu’une société d’abondance qui puisse produire une mode pareille ! En Italie du Sud, il y a de la vraie pauvreté. Là, personne ne se mettra volontairement des loques sur le dos ! » (p. 167)

 

Comme il a été évoqué, la pauvreté est tellement présente que les gens riches comme les restaurants donnent facilement.

 

Ulli, jeune punk qui voulait simplement partir en voyage pour profiter de la vie, se retrouve finalement projetée confrontée à cette société qu’elle déteste et à la condition féminine qui en est un produit. La construction de soi prend presque une tournure de récit initiatique dans cet ouvrage, avec la figure d’Andreas comme guide (spirituel ?) dans une société nouvelle. Se pose en filigrane la question forte de la liberté ; jusqu’où peut-on aller et est-on vraiment libre lorsque l’on s’érige contre une société ? Ce récit pourrait ainsi être interprété de manière symbolique.

Il faut cependant rappeler qu’il s’agit de faits réels, et ancrés dans la réalité (et ce, bien qu’il soit difficile de compter le temps passé en Italie) : il y a effectivement eu une importante arrestation dans la mafia sicilienne après la trahison d’un repenti :

 

« Ils se font toujours pincer et, du coup, finissent pour de bon derrière les barreaux. Salvatore Contorno en sait quelque chose. Boucher de profession, il est arrêté en 1984, se repent et permet de faire coffrer 127 criminels : en remerciement de ses bons et loyaux services, il écope seulement d'une peine de six ans de prison. Mais dès qu'il est libéré, il retourne dans son île, bien décidé à venger les 35 (35 !) membres de sa famille assassinés par Cosa Nostra pour le punir d'avoir brisé l'omerta. Alors qu'il prépare un assassinat, la police l'arrête et l'expédie aux États-Unis, où il bénéfice une nouvelle fois d'un traitement de faveur grâce à sa collaboration avec le FBI lors du procès de la Pizza Connection... (et d’autres articles relatant ces faits). », Marcelle Padovani, « Mafia italienne : le crépuscule des repentis », Le Nouvel Observateur, 17 août 2011 (mis à jour le 14 octobre 2011), http://tempsreel.nouvelobs.com/le-dossier-de-l-obs/20110817.OBS8675/mafia-italienne-le-crepuscule-des-repentis.html, consulté le 21 février 2013. Il existe d’autres articles sur ce sujet, et des notes ajoutées par l’auteur dans les annexes.

 

De même, le concert des Clash a bien eu lieu (en septembre) : http://www.songkick.com/concerts/893225-clash-at-arena-palasport?utm_source=3001&utm_medium=partner

 

L’auteur

Ulli Lust (le nom de jeune fille de sa mère) est née à Vienne en 1967, et a fait des études de graphisme. Aujourd’hui auteur de bande dessinée, illustratrice et éditrice (www.electrocomics.com). Elle tient un blog www.ullilust.de et a publié d’autres ouvrages, notamment Fashionvictims en 2008 et Airpussy en 2009 chez Employé du mois.

Voir sa biographie sur le site des éditions Çà et Là : http://www.caetla.fr/spip.php?auteur34

 

À propos de cet ouvrage

Compte-rendu sur le site des éditions Çà et Là :  http://www.caetla.fr/spip.php?article55

Compte-rendu des Inrocks : http://www.lesinrocks.com/2010/12/12/livres/bd-ulli-lust-raconte-sa-jeunesse-de-punkette-dans-trop-nest-pas-assez-1122332/

Chronique de Pénélope Bagieu : http://www.youtube.com/watch?v=yem-q0MC93Y

L’ouvrage a remporté le Prix Révélation d’Angoulême en 2011, voici une interview de l’auteur à cette occasion : http://www.myboox.fr/video/ulli-lust-vivre-dans-la-rue-17-ans-6167.html

 

À travers cet ouvrage, Ulli Lust nous rappelle de profiter de chaque jour comme si c’était le dernier, et que les expériences – si violentes soient-elles – ne nous rendent que plus forts.


Lucie, AS Bib

 

 

 

 

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Published by Lucie - dans bande dessinée
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