Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
9 mai 2013 4 09 /05 /mai /2013 07:00


Maël Rannou a 24 ans, et est le fondateur des éditions  L'Égouttoir et du fanzine Gorgonzola. Il publie régulièrement des articles sur des sites spécialisés comme Du9, Bodoï... L'ayant rencontré au cours d'un stage en bibliothèque en 2012, et enthousiasmé par son érudition et sa pensée autour de la BD, j'ai jugé intéressant de relater ici un entretien avec lui.



Rannou-01.jpg


Peux-tu évoquer le contexte de création de L'Égouttoir et du fanzine Gorgonzola qui y est affilié ? Quel était l'objectif initial ?

À la toute création de notre premier fanzine (qui s'appelait l’Égouttoir, et a donné son nom à notre structure) en février 2004, nous voulions simplement publier nos pages et celles des copains. Mais très vite le fanzinat sous cette forme a évolué. Nous n'avons fait que deux numéros et en octobre j'ai lancé Gorgonzola.



Comment se répartissent les rôles au sein de l'équipe, et quel est ton rôle en particulier ?

Je suis le rédacteur en chef de chaque numéro. C'est-à-dire que c'est moi qui contacte les auteurs, en choisis les éventuels thèmes, fais la sélection, m'occupe des devis, gère les traductions, la maquette... Il y a un comité consultatif composé de sept personnes à qui je présente les planches au fur et à mesure et qui peut aussi proposer des auteurs, des idées, etc. Ce chiffre de sept n'est pas figé, il s'agit principalement d'auteurs particulièrement investis depuis le début, devenus des amis, dont mon frère et moi jugeons l'avis intéressant.

Je dis mon frère et moi, car il y a un seul autre avis décisionnel dans la structure, c'est mon frère Gwendal. Nous avons créé l’Égouttoir ensemble, nous sommes les deux seuls membres du CA, et avons apporté une contribution financière égale. Dès lors, il a droit de veto sur tout. Globalement, il me laisse faire tout ce que je veux, en gérant le compte en banque et en venant sur les stands lors des salons. Il utilise cependant son droit de veto de temps en temps, sur une histoire tous les deux numéros environ. C'est important, car il arrive que les cinq autres n'aiment pas une histoire que j'affectionne, et elle passe, alors que si nous sommes six à aimer une histoire et que Gwendal dit non, elle ne passera pas.



Qui publie dans Gorgonzola ? Peux-tu dire quelques mots quant à la création et la fidélisation d'un réseau d'auteurs?

Avant de répondre, deux chiffres : nous avons publié depuis le début plus de 200 auteurs, de 13 pays différents. Cela comprend des professionnels chevronnés, cherchant à faire autre chose que leur production classique, à expérimenter, ou bien des auteurs qui souhaitent nous soutenir, par exemple des amateurs réalisant leur première publication.

La prise de contact est très simple. La plupart du temps, les auteurs ont un site, ou facebook. Cependant, c'est parfois un peu plus sioux : certains auteurs ont été le fruit de recherches plus complexes. Il y a aussi le hasard des rencontres en festival, et ceux qui nous contactent directement (relativement rares). Ceci dit, s'il est assez facile de contacter, cela ne veut pas dire qu'ils acceptent, mais généralement, mon enthousiasme et mon expérience (cela fait neuf ans que Gorgonzola existe, ils sont donc assurés de ne pas travailler dans le vide pour une revue qui ne paraîtra pas) convainquent. Et en neuf ans, on se constitue un réseau, mes activités comme critique de bande dessinée et attaché de presse m'ont permis de brasser beaucoup de contacts, et de tisser du lien.



Comment se passe la mise en contact, et avec quel enthousiasme ont-ils collaboré ? Qu'ont-ils pensé du projet ?

La plupart du temps, les auteurs sont enthousiastes. On peut distinguer plusieurs catégories : les auteurs fidèles, le socle de base, une douzaine que l'on retrouve à chaque numéro, sont en attente, réagissent à la parution... Les auteurs qui nous aiment bien mais sont de passage. On va les voir de temps en temps, à l'occasion, et ils pensent à nous s'ils ont quelque chose (il faut parfois les relancer). Et puis les « météores », ils sont passés une fois ou deux puis rien. Soit parce que nous n'avons pas plus communiqué, ou bien parce que je n'ai pas relancé, parfois même parce qu'ils ont arrêté le dessin (ça arrive plus souvent qu'on peut l'imaginer !).

Il va sans dire que je préfère tisser une relation, mais si les 200 auteurs m'envoyaient une contribution à chaque fois, j'aurais un séreux problème de place, chaque numéro est donc le fruit d'une réflexion, en me disant, une fois le socle d'auteur de base réuni : « avec qui ai-je envie de travailler cette fois-ci ? ». Après il y a les surprises, des choses qu'on n'attendait pas... Et Gorgonzola grossit donc à chaque numéro...



Quelle est la fréquence de vos publications ? Et combien de temps est nécessaire à la réalisation d'un numéro ? Comment décidez-vous  du contenu du prochain numéro et combien de temps à l'avance (donc combien de temps est nécessaire à la réalisation d'un numéro) ?

Gorgonzola sort une fois par an, normalement en octobre pour le festival de Saint-Malo, là on a tardé jusqu'en décembre. Pour cette année, j'enverrai un courriel collectif pour demander les contributions courant février, en donnant une deadline en juin, et des auteurs enverront encore des planches en août...

L'idéal serait de boucler tout un mois avant la sortie, comme ça on a bien le temps de régler les choses avec l'imprimeur, mais ça n'est quasiment jamais arrivé...



Cela me permet d'aborder la production proprement dite : comment optimiser la qualité tout en étant relativement limités financièrement ? Et quelles ont été les évolutions sur ce point ?

À l'origine nous faisions de la photocopie laser, le tout agrafé, c'était très « Do It Yourself ». J'aimais beaucoup, on faisait un numéro de 40 pages tous les trois mois. Mais je n'ai plus le temps pour ça, et désormais nous faisons un numéro annuel de 120 pages (le dernier en faisait 180 et pour le prochain nous allons augmenter à 220/240 pages, en augmentant le prix à 10€).

Aujourd'hui avec l'impression numérique (un autre procédé que l'offset, plus léger même si moins subtil, qui permet d'imprimer directement le fichier d'un pdf, sans nécessairement passer par les étapes intermédiaires obligatoires et coûteuses en imprimerie traditionnelle), on peut avoir de beaux résultats pour des sommes très raisonnables. Tout comme l'arrivée de la photocopieuse dans les années 70, l'arrivée de l'impression numérique a démocratisé le livre façonné.

Après, notre économie n'existe pas vraiment, chaque numéro permet de payer le suivant, avec des marges assez faibles : à chaque nouveau numéro les caisses sont quasiment vides. Ce ne serait pas viable si ce n'était pas une association où tout le monde est bénévole.



Ceci étant dit concernant la production, j'imagine que le projet a progressivement pris de l'ampleur, en termes de contenus, de thèmes mieux définis...

Gorgonzola a effectivement grossi. Aujourd'hui, si son économie reste souterraine, sa qualité d'impression comme de fond est professionnelle. Après, l'ambition est toujours la même, à savoir publier des bandes dessinées d'auteurs intéressants, avec une vraie démarche personnelle et produire ainsi une anthologie de ce qui se fait de mieux dans la création actuelle (selon mes goûts, évidemment).

Pour ce qui est du thème, il faut savoir que Gorgonzola n'en a pas. J'ai toujours eu du mal avec les collectifs à thèmes, c'est vrai que ça donne une unité mais bon, ça m'emmerde un peu. Cependant, on fait parfois des dossiers, généralement portés sur l'histoire de la BD. Il y en a eu deux depuis la nouvelle formule de 2008 : le dossier sur la BD Argentine dans le n°16 (pas vraiment un thème puisque après un long texte sur l'histoire de la BD argentine, il y avait 50 pages de BD argentine contemporaine sur des thèmes très divers), et ce n° 18 qui comporte un dossier sur la revue  Viper (et là encore, il s'agit d'un dossier de 35 pages sur les 180 que comporte Gorgonzola, ce n'est donc pas un thème global, plutôt un encart, une revue dans la revue).



À propos de ce dernier numéro, combien d'auteurs réunit-il, et pourquoi avoir choisi d'aborder la revue Viper ?  La recette reste t-elle identique à celle des numéros précédents ?

Le dernier numéro réunit 44 auteurs de sept pays (France, Belgique, Autriche, Finlande, États-Unis, Argentine et Québec – si si, c'est un pays, j'y tiens). La recette de chaque numéro consiste en des récits complets de bande dessinée, il n'y pas d'illustrations hors de la couverture et des pages de garde (et de l'éventuel dossier, qui n'est pas une obligation).

Dans le cas présent, il y a donc un dossier sur la revue Viper, qui était une revue de BD du début des années 80, très alternative, publiant de nombreux auteurs importants de la scène underground. Son thème était assez particulier puisqu'elle se consacrait quasiment exclusivement à la légalisation de la drogue, puis au bout de plusieurs numéros ça s'est élargi à l'étude des drogues au sens large (par exemple l'addiction au pouvoir, à la TV...), mais aussi du rock et de bandes dessinées expérimentales, même si le rédactionnel restait axé sur le cannabis et sa défense. Il reste que ça a été une revue importante car elle a publié les débuts de pas mal d'auteurs qui ont fait carrière après (ou pas d'ailleurs), mais qui en tout cas, avaient des choses à dire. Les années 80 ont été terribles pour la BD alternative, un tel support était rare et intéressant. Il reste que la revue est restée quasiment inconnue, bien que diffusée en kiosque à l'époque. Il s'agit donc de réparer un peu cette injustice, à notre échelle.

Le dossier comporte donc un article sur l'histoire de la revue, numéro par numéro et un entretien avec son rédacteur en chef. L'ensemble est illustré par des témoignages en dessin et bande dessinée d'auteurs de l'époque. Nous publions également la conclusion d'une bande dessinée réalisée pour le Viper n°12, jamais paru, dix-huit ans après sa conception ! Et enfin, il y a également un texte et deux dessins rendant hommage à Phil, un auteur belge décédé en avril, suivis de 10 planches de celui-ci.



Pour conclure sur Gorgonzola, a-t-il eu une éventuelle reconnaissance, un écho dans le paysage actuel de la bd ? De quoi es-tu le plus fier ?

Le fanzinat, c'est globalement assez ingrat, tu parles à un microcosme au sein du microcosme de la bande dessinée alternative. Mais il reste que, malgré tout, je continue et ne peux pas m'arrêter. J'adore voir chaque numéro, travailler avec des auteurs si talentueux, voir qu'ils me font confiance, tenter de faire mieux à chaque numéro. C'est gratifiant malgré tout.

Pour ce qui est de l'écho, on a eu un prix à Lyon il y a deux ans, et on est sélectionnés à Angoulême fréquemment (encore cette année), et je sais qu'on est dans le cercle de tête de la sélection, la presse parle un peu de nous, mais bon l'écho est à l'échelle de notre tirage... Si un millier de gens nous connaissaient, ce serait déjà énorme. C'est un peu rude mais si on n’a pas de lucidité on risque de tomber rapidement de haut, et on ne tient pas neuf ans !



Je pensais maintenant évoquer ton travail de scénariste, et notamment sur la chanteuse et musicienne Valaida Snow, pour la collection BDJazz.

Comment es-tu arrivé sur ce projet ? Pourquoi le choix de cette artiste méconnue, cela a-t-il été imposé ou bien est-ce un choix personnel ?

Ici c'est dans l'autre sens que ça s'est passé, un peu comme pour tous mes projets d'ailleurs, toujours ce côté volontaire. Je connaissais la collection et l'aimais bien, d'un autre côté, il y avait Emmanuel Reuzé, un auteur pro qui travaille dans Gorgonzola sur un récit assez passionnant, où il creuse un style charbonneux, jouant avec la matière, très beau. Je trouvais vraiment dommage qu'il n'ait jamais pu utiliser ce type de dessin sur un projet diffusé plus largement.

Il s'est trouvé qu'au même moment, mon père, passionné de jazz, a sorti un roman inspiré de la vie d'une jazzwoman inconnue, Valaida Snow. Il s'agit de la seule femme trompettiste dans l'histoire du jazz pré-60, et elle a été totalement oubliée, alors que c'était une star internationale avant la guerre ! Elle a eu une vie assez hallucinante, entre une excentricité absolue, des mensonges perpétuels et une fragilité touchante. À ce moment-là, j'ai eu le déclic, il y avait un destin à raconter – et en plus une musicienne brillante à faire découvrir –, et le dessin d'Emmanuel, dans son noir et blanc, très sensuel et habité, collait parfaitement avec le jazz.

Je suis allé voir le directeur de collection sur un salon, il a accepté le principe, attendu que nous produisions trois pages test, et a validé le projet. Après le reste n'est que de la cuisine interne.

Rannou-02.jpg

Comment se passe le travail de collaboration avec l'illustrateur, définir une approche, prévenir d'éventuels conflits... ?

Je ne travaille pas de la même manière avec mes dessinateurs. Dans ce cas précis, Emmanuel l'a vraiment vu comme une sorte de récréation entre deux gros projets, ça lui a pris un mois et il ne pouvait pas en prendre plus. Du coup, je lui ai fourni un scénario avec un découpage détaillé case par case, une description précise, etc. Il n'y a eu aucun point de conflit : il avait parfois des propositions sur le découpage, car à l'exercice, il peut arriver que telle ou telle case ne fonctionne pas aussi bien que prévu, mais c'est en même temps tout à fait normal et plutôt bon signe. Le dessinateur « sent » mieux la case en dessinant, que moi lorsque j'écris.



Je suppose que ça a été une expérience plutôt gratifiante... À renouveler ?

Il est justement prévu que je sorte un nouvel album chez BDMusic, dans la collection « BDBlues » cette fois, avec le dessinateur Jean Bourguignon. Le style de Bourguignon n'a rien à voir avec celui de Reuzé, c'est un brillant dessinateur humoristique, fana de musique rock et blues (il participe activement à  La Gazette du rock, fanzine de Lièges). La méthode de travail est cependant la même, et on travaille donc sur Skip James, un bluesman (plus connu que Valaida Snow), dont la musique me parle plus à vrai dire, car je suis fondamentalement plus amateur de blues que de jazz new Orleans. Il a un jeu de guitare très fin et surtout une voix très particulière, nasale et aiguë, un blues unique. L'album sortira en juin 2014, je viens de commencer à l'écrire et toi qui me lis, tu va me faire le plaisir de taper «  Skip James – Devil got my woman » sur Google et en prendre plein les oreilles.



Quelques questions sur un autre projet, En retard !, que tu scénarises également.

Tu travailles sur ce bouquin avec Yvang. Comment en êtes vous venus à travailler ensemble sur ce projet ?

Yvang est un vieux de la vieille à l’Égouttoir (il fait partie des cinq auteurs du comité de lecture), et également un ami. Je l'ai connu grâce au fanzine, c'est un baroudeur de la scène alternative, il avait son propre fanzine dans les 90', a participé à pas mal de projets majeurs (comme Stronx, Comix 2000, La Monstrueuse...), puis il a ensuite disparu, alimentant un blog fabuleux tout en se foutant un peu de la publication, puis il auto-éditait discrètement des opuscules fascinants.

Je l'ai contacté en 2005, et c'est devenu un auteur régulier. Il s'est d'ailleurs remis à publier dans plein de "zines" et à publier sa revue, Crachoir, qui est magnifique. Je ne dis pas que c'est grâce à nous, mais à ce moment-là, il semblait avoir envie de revenir et nous l'avons rencontré.

C'est un dessinateur brillant, à multiples facettes et il possède une grande aisance graphique. Il est aussi très rapide et gentil, ce qui lui a valu pas mal de boulots un peu ingrats. Il réalise ainsi une bonne partie du lettrage complexe (c'est-à-dire qui n'est pas faite à partir d'une police d'ordinateur classique) d'auteurs étrangers.


Rannou-03.jpg
En retard ! est un projet assez ancien. Nous avons dû le commencer en 2006 ou 2007, c'était parti d'une blague et un éditeur nous avait donné son feu vert (Pour ne plus nous répondre ensuite et faire le mort). Le projet a été plus ou moins enterré, je l'aimais beaucoup mais son format était assez particulier. Et en juin dernier, j'ai rencontré l'éditrice des  éditions Le Moule-à-gaufres au festival de Lyon, nous avons sympathisé, elle m'a dit de penser à elle si j'avais un projet. J'avais celui-là ! Bien sûr, il avait pris un coup de vieux donc j'ai réécrit des scènes, Yvang en a redessiné, on a rajouté des séquences. Mais ça fait très très plaisir de le voir sortir !

Avant de répondre à la suite je tiens à dire que ma collaboration avec Yvang est très différente de celle avec Reuzé. Je me contente de lui envoyer une description d'action avec les dialogues et c'est lui qui réalise tout le découpage pour le nombre de pages donné. Il retouche parfois, rajoute des scènes en arrière-plan, des petites choses très drôles. Il lui est même arrivé de rajouter un échange entre les personnages ! Ça ne me dérange pas car on fonctionne très bien ensemble, mais je le considère aussi comme un co-scénariste et non « seulement » un dessinateur (et coloriste!) sur ce projet. Ensemble nous avons fait plusieurs pages pour une revue,  Jade, avec le même principe de travail, il est bien rôdé et c'est très agréable.

Rannou-04.jpgRannou-05.jpg

Et quelle forme aura cette bd, quel est le « public visé » ?

C'est un court récit de 32 pages au format carré destiné à un public jeunesse, à partir de huit ans. Il s'agit d'une petite fable écologiste, gentiment moraliste, jouant sur le principe des récits à tiroirs. On peut en voir des extraits  sur le site de l'éditeur



Une journée sur la ZAD

J'ai également lu que tu avais un projet qui sera publié chez l'éditeur nantais Vide cocagne. Je suis tombé sur un de leurs fanzines récemment, très humoristique et grinçant, est-ce que ce sur quoi tu travailles en ce moment va dans ce sens ?

En fait, Vide Cocagne, c'est assez varié : ils ont une grosse fibre humour un peu grinçant en effet (notamment la revue Alimentation générale), mais ils ont aussi un côté « BD sociale », engagée en tout cas. Le bouquin Dosta par exemple, qui parle des roms, ou Day Off qui aborde la question du chômage et de l'absurdité que peut prendre la recherche d'emploi. Ces bouquins sont parus dans une chouette collection, « Sous le manteau », qui replonge aux origines du fanzinat. Tous les mois, Vide Cocagne y publie un fanzine d'entre 16 et 24 pages, photocopié, agrafé, et vendu pas cher. Il y a aussi un abonnement, j'adore ce principe et avais très envie de bosser avec eux là-dessus.



Et du coup, de quoi sera-t-il question ? Sais-tu déjà avec quelle personne tu vas travailler ?

Eh bien, il me fallait un argument, et il se trouve que je suis allé à Notre-Dame-des-Landes pour soutenir les militants et défenseurs du territoire. J'y suis allé par hasard le jour de la charge la plus violente. Moi qui suis de gauche, j'ai été choqué par l'absurdité, la surdité du gouvernement, la violence d’État. J'ai aussi aimé les solutions collectives, la belle vision du monde qui se dessine là-bas, dans ce salutaire acte de résistance. Et j'ai eu envie de témoigner, de manière très premier degré, de ce que j'avais vu et de l'ambiance générale qui se dégage de tout ça.

Il se trouve que j'avais beaucoup discuté un mois avant avec  Ludovic Rio, un jeune dessinateur très classique dans le style, mais qui a justement une vraie réflexion sur le réalisme. Par ailleurs il est dessinateur reporter pour un journal en ligne consacré à la région d'Amiens, une sorte de Médiapart local (Le Télescope), il fait des reportages en bande dessinée avec un style et un ton qui collaient bien au propos recherché. Encore une fois il y a eu conjonction d'une idée, d'un dessinateur et d'un éditeur (j'avais croisé les éditeurs de Vide Cocagne sur la ZAD lors des manifs, je connaissais donc leur position).

D'ailleurs, l'ouvrage sera préfacé par Jeanne Puchol, auteure du très beau « Charonne – Bou Kadir » paru l'an dernier, et qui a obtenu le prix Artemisia il y a quelques jours. Sa BD, sur la guerre d'Algérie, aborde aussi les événements par le biais du je : elle prouve qu'on peut faire une bande dessinée réaliste et historique qui soit puissante intellectuellement, graphiquement intelligente, et vraiment adaptée à la bande dessinée. J'en suis très honoré. Je pense finir le scénario cette semaine et le bouquin devrait paraître en avril ou mai.

 

 

 

Comment procèdes-tu pour l'écriture ? Te diriges-tu vers un scénario très individualisé ou plus général (général, c'est-à-dire offrant différents points de vue, reflétant différentes situations) ?

Dans ce cas, c'est ultra-individualisé, je suis le personnage principal du bouquin, narrateur, et seule vue (tronquée sans doute, mais le but est de donner une perception) donnée dans le récit.


Propos recueillis par Nicolas, 2e année Bib.

Webographie

http://legouttoir.free.fr/

http://videcocagne.fr/

http://lemouleagaufres.com/

http://www.bdmusic.fr/

 

 


 

 


Repost 0
Published by Nicolas - dans bande dessinée
commenter cet article
14 avril 2013 7 14 /04 /avril /2013 07:00

Convivialitte-bruno_loth_01.jpg(Bruno Loth - Photo Rémy)

 

Bruno Loth est un auteur de bandes dessinées au parcours atypique. Il est à la fois dessinateur, scénariste et éditeur. Il est connu pour deux séries d’albums, Ermo et Apprenti / Ouvrier, qui nous entraînent dans l’Histoire de l’Espagne et de la France.

Dans Ermo, on suit l’itinéraire d’un jeune orphelin durant la guerre civile espagnole de 1936. Adopté par une troupe de saltimbanques, le garçon sera confronté à la lutte contre le pouvoir fasciste, à la traîtrise et à la mort. Une série riche en péripéties avec un fort engagement politique.

Quant à Apprenti et Ouvrier, ils nous plongent dans la biographie du père de Bruno durant l’entre-deux guerres et sous l’occupation. Nous découvrons les conditions de travail d’un homme, apprenti puis ouvrier au chantier naval de Bordeaux,et son existence bouleversée par la guerre. 

Nous avons eu la chance de recevoir Bruno Loth à l’IUT de Bordeaux 3. Il nous a dévoilé quelques moments de sa vie.

convivialitte-bruno_loth_02.jpg

(Photo Rémy)

 

Une enfance liée à la bande dessinée

Le père de Bruno Loth était ouvrier aux chantiers navals de Bordeaux qui avait un comité d’entreprise avec une bibliothèque. L’auteur avait le plaisir de dévorer des BD que son papa ramenait à la maison. Durant l’enfance de Bruno la BD était considérée comme « une littérature débile » (ce sont les mots de l’auteur), mais celui-ci ne s’en soucie pas et continuait de lire Astérix, Tintin et Lucky Luke.

La BD ce sont aussi des illustrations. En classe de maternelle, l’institutrice est surprise par un cowboy aux traits minutieux que Bruno a dessiné. L’auteur observe aussi régulièrement son père en train de peindre ; l’amour du dessin vient doucement et naturellement. Bruno Loth se rend compte qu’il peut attirer l’attention grâce au dessin, l’école n’est pas un lieu où il s’épanouit ; il trouve donc une manière de s’exprimer, de faire passer des histoires par l’image.


Faire d’une passion son gagne-pain

Bruno Loth travaille pour un fanzine  nommé 666. Son parcours s’oriente ensuite dans une agence de publicités où il conçoit des illustrations. « J’ai fait ça par fainéantise, c’était un moyen d’avoir un revenu fixe tous les mois », nous avoue-t-il. Mais à 40 ans il prend conscience qu’il ne veut plus vivre ainsi, il désire raconter des histoires.

La bande dessinée Ermo est sa première création. Il part à la recherche d’éditeurs durant l’année 2005, mais le sujet de la guerre d’Espagne n’intéresse pas. Seule la maison d’édition Dupuis semble apprécier le projet ; cependant elle souhaite que l’auteur change son style de dessin. Bruno Loth tente de modifier le personnage d’Ermo en lui faisant des yeux plus petits et plus doux. Sa fille intervient alors, estimant que son père ne doit pas dénaturer son dessin original pour faire plaisir à une maison d’édition, elle ne veut pas que son père entre dans « un système capitaliste ».

Bruno doit trouver une autre solution pour publier sa BD. La souscription est une issue intéressante à son problème, il en obtient 300. Cela lui permet d’avoir un apport pour payer les premières traites à l’imprimeur. Ermo peut enfin être publié en 2006, c’est le premier album de Bruno Loth auto-édité ; il est alors loin d’imaginer que la BD aura du succès.

convivialitte-bruno_loth_03.jpg

(Photo Rémy)

 

 

L’Histoire : un élément prépondérant chez Bruno Loth

Ermo et la guerre d’Espagne

Ermo n’est pas sorti de l’imagination de l’auteur par hasard. Sa femme est espagnole et son beau-père était engagé dans une milice anarchiste durant la guerre civile espagnole de 1936. Un sujet que Bruno approfondit pendant 25 ans ; à chaque nouvel album d’Ermo il entreprend des recherches. Cette BD a une signification particulière pour lui, c’est un hommage à son beau-père décédé. « Je voulais que ça sorte du placard, faire lire son histoire » explique-t-il.

Bruno Loth construit la BD avec une trame historique puis ajoute la fiction. Il décide que l’histoire se déroulera entre juillet et novembre 1936 et l’enrichit d’événements incontournables de la guerre civile espagnole. Il plante le décor en Catalogne et en Aragon, y fait évoluer des personnages réels tels que des femmes anarchistes se battant au front, ou à l’arrière en s’occupant des réfugiés. Quant à Ermo, c’est un personnage inventé. L’auteur dit : « j’ai choisi un enfant car il est naïf ». Ce n’est pas au sens péjoratif du terme, il pense plutôt au côté sincère et spontané de l’enfance, à l’insouciance prise dans les tourments d’une vie liée à la guerre. Ce personnage permet au lecteur de se faire sa propre opinion sur les événements.

L’auteur précise qu’il n’y a pas de message politique dans Ermo, il ne cherche pas à promouvoir l’anarchisme. Il souhaite que l’on se questionne sur son avenir en s’appuyant sur le passé, il voit sa BD comme un message humaniste.

Le sujet de la guerre civile espagnole n’a pas intéressé les éditeurs, mais Bruno Loth s’offre une belle revanche avec le succès d’Ermo. Il fait ses premières dédicaces à l’Utopia, cinéma bordelais d’art et d’essai, au moment des 70 ans de la guerre d’Espagne en 2006, puis tout s’enchaîne très vite pour l’auteur. Il est invité à des manifestations en rapport avec la guerre d’Espagne afin d’apporter son éclairage sur la question. Il est agréablement surpris de rencontrer des Espagnols qui lui demandent des renseignements sur leur propre histoire. La réussite de cette BD se confirme lorsqu’il est publié en Espagne.


Apprenti et Ouvrier, une histoire familiale

Le père de Bruno Loth, Jacques, est né en 1918 ; il annonce un jour à son fils qu’il n’a plus aucun but dans la vie, qu’il veut mourir. Des paroles qui touchent profondément l’auteur ; il décide alors de trouver un moyen de redonner de la vitalité à son père. Il pense à Ermo et imagine qu’il peut raconter l’histoire de son père à travers la grande Histoire de France. Bruno raconte : « je me suis souvenu des anecdotes qu’il me racontait ; les auberges de jeunesse, son apprentissage au chantier naval de Bordeaux, la Deuxième Guerre mondiale. Quand j’avais quinze ans ses histoires me saoulaient, je les connaissais par cœur. » Mais il pense aujourd’hui que ces anecdotes peuvent servir à créer une BD.

Il parle de son projet à son père ; celui-ci est réticent, pensant que sa vie n’intéressera personne. Le fils se bat pendant quelque temps pour faire accepter l’idée à son papa. Il lui présente des planches, puis les deux hommes parviennent à s’entendre, ils se voient toutes les semaines pour échanger leurs idées et Bruno présente l’avancée de ses travaux. Jacques s’implique même dans les illustrations, refaisant les dessins des machines sur lesquelles il travaillait au chantier. Lorsque le projet débute, le père ne souhaite pas que le personnage principal porte son prénom, mais il se prend vite au jeu.

Une relation particulière s’instaure entre Bruno et Jacques ; cela a été une expérience unique qui continue encore. Lorsque Apprenti est publié, l’émotion est au rendez-vous pour les deux hommes ainsi que le succès. C’est donc naturellement que le père demande à son fils d’écrire une suite qui sera Ouvrier.

Apprenti et Ouvrier sont construits comme Ermo ; il y a une trame historique et de la fiction. Même si l’auteur enjolive un peu les aventures de Jacques, il veut avant tout rester proche de l’histoire de son père.


Créer sa bande dessinée

Le processus de création de Bruno Loth est régulier. Il met neuf mois pour concevoir un album d’Ermo, trois mois d’écriture / découpage et six mois pour la réalisation des dessins. Quant à Apprenti et Ouvrier il met à peu près un an et demi. L’écriture du scénario est plus rapide pour l’histoire de son père car il invente peu de faits, mais il y aussi un travail de fond avec Jacques qui prend du temps.

Bruno Loth réalise ses BD d’abord en construisant un scénario puis en opérant un découpage de l’histoire. Il dessine ensuite sur des planches de petit format car il estime que le format A3 est trop grand pour que l’œil humain perçoive tous les détails. Puis il scanne les planches pour les agrandir au format A3 sur feuille de Canson, les imprime en bleu et redessine dessus au crayon. Il insère le texte en l’adaptant à l’image pour que cela se greffe au mieux dans la vignette et dans la bulle. La typographie semble être écrite à la main mais l’auteur nous avoue son petit secret, c’est une typographie d’ordinateur. Il améliore encore les dessins autour des bulles, repasse à l’encre et scanne à nouveau les planches. Il ajoute finalement les couleurs.

La technique de création de Bruno a sensiblement évolué au cours des années. Les cinq premiers tomes d’Ermo ont été faits à la plume, pour le dernier album l’auteur essaie le pinceau et le procédé lui convient. Les plus avisés verront la différence mais elle est difficilement décelable.

Le temps a aussi un effet sur le trait de l’auteur ; le personnage d’Ermo a un peu changé de style au cours des différents albums sans que Bruno s’en aperçoive vraiment. Dans le tome 6 il a essayé de retrouver la manière dont il dessinait dans le tome 1. « Le principal c’est que les personnages soient reconnaissables », dit-il.

convivialitte-bruno_loth_05.jpg

  (Photo Rémy)

 

 

Organiser la diffusion / distribution

Par la force des choses l’auteur a eu le courage de se lancer dans l’aventure de l’auto-diffusion et de l’auto-distribution. Il a donc créé sa propre maison d’édition,  Libre d’images afin d’éditer Ermo.

Promouvoir ses créations ne s’arrête pas à la création d’une maison d’édition. Bruno participe à de nombreux salons où il monte son stand et peut vendre en direct ses BD, c’est à ce moment-là qu’il fait son plus gros chiffre d’affaires. Il aime se rendre dans des salons, il estime que c’est un rythme essentiel dans sa vie ; cela lui permet d’avoir une respiration quand il est en train de créer, il considère cela comme une pause pour réfléchir. Il apprécie particulièrement le contact du public et les rencontres avec ses fidèles lecteurs ; c’est un grand plaisir et beaucoup d’encouragements à chaque fois.

Bruno Loth a tenté une nouvelle méthode pour diffuser et distribuer les albums Apprenti et Ouvrier, la co-édition. Il collabore avec La Boîte à bulles, maison d’édition avec laquelle il a trouvé son équilibre. Elle le considère comme un auteur/éditeur, elle s’occupe d’imprimer et de faire de la communication sur les BD et elle le rémunère en albums. L’auteur a donc à sa disposition un stock qu’il vend lui-même. Il nous prévient que ce type de contrat est rare.

Le champ de l’édition s’est ouvert un peu plus avec Cairn, qui publie des ouvrages qui portent haut et fort l'Histoire, la mémoire, la culture et le patrimoine. La maison d’édition est chargée de diffuser Ermo dans le Sud de la France. L’album a aussi la particularité d’être vendu en Espagne, c’est aux éditions Kraken que Bruno a confié son travail afin de le diffuser dans ce pays où Ermo est né.


Bruno Loth dans le futur

L’auteur nous avoue à demi-mot qu’il a des  projets d’albums en cours mais cela reste un secret, il y aura toujours le côté historique cher à Bruno. Nous savons malgré tout que le troisième opus des aventures de Jacques est en préparation ; l’auteur a déjà réalisé une quinzaine de pages. L’histoire promet d’être captivante car nous assisterons à la rencontre entre son père et sa mère.

Nous remercions sincèrement Bruno Loth d’avoir partagé ce moment avec nous. Ce fut une rencontre culturelle et humaine passionnante.

 

Convivlialitte-bruno_loth_04.jpg

  (Photo Rémy)

 

Florence, AS bibliothèques

 

 

 


Repost 0
Published by Florence - dans bande dessinée
commenter cet article
13 avril 2013 6 13 /04 /avril /2013 07:00

Bruno-Loth-Apprenti.jpg








Bruno LOTH
Apprenti, mémoires d’avant guerre
Libre d’images et La boîte à bulles
2010.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bruno-Loth-Ouvrier.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bruno LOTH
Ouvrier, mémoire sous l'Occupation
Libre d'images et La boîte à bulles
2012.


 

 

 

 

 

 



Bruno Loth s’est fait connaître avec la série de bande dessinée Ermo, qui raconte l’histoire d’un orphelin adopté par un cirque itinérant, durant la guerre d’Espagne. Dans Apprenti et Ouvrier, l’auteur raconte l’histoire de son père aux chantiers navals de Bordeaux, tour à tour apprenti durant l’entre-deux-guerres et ouvrier sous l’Occupation. Ces deux albums sont à la fois les mémoires d’un héros ordinaire, et des chroniques historiques.



L’histoire
 
Apprenti
 
« Depuis deux ans, j’usais mes fonds de pantalon sur les bancs de l’école supérieure. J’étais bien noté… mais j’ai tout envoyé valdinguer ». (Apprenti, p. 06)

Élève brillant, Jacques quitte les bancs de l’école pour les établis des chantiers navals de Bordeaux. Au monde de l’apprentissage, et de la vie difficile des ouvriers succèdent d’autres moments plus heureux : les filles rencontrées, les auberges de jeunesse, les excursions avec les copains et le plaisir d’esquisser les manifestations du Front populaire.
 
 

Ouvrier
 
« Ma vie d’ouvrier s’ouvre devant moi jusqu’à me boucher l’horizon. Mais la soif de connaissance, l’amour de la lecture, de l’art, le plaisir de la nature, feront de moi un éternel apprenti » (Apprenti, p. 081)
 
Ça y est ! Jacques a fini son apprentissage. Il est désormais ouvrier aux chantiers navals de Bordeaux. Les excursions avec les amis se poursuivent, mais la guerre est présente partout, et avec elle bientôt l’Occupation allemande. On découvre les difficultés dans la vie quotidienne mais aussi au travail, avec les réquisitions allemandes ; les moments douloureux sont ponctués par de rares instants joyeux. Jacques poursuit sa petite vie et s’enfuit de plus en plus chez l’oncle Raoul à Cazaux.

 
 
L’histoire de Jacques, c’est la petite histoire, celle d’un ouvrier ordinaire, celle d’un anonyme comme tant d’autres. À travers ses yeux, nous découvrons un monde, celui des chantiers navals qui, autrefois, faisaient la prospérité de Bordeaux ; avec lui on vit au gré des manifestations du Front populaire, on se balade dans le Bordeaux de l’entre-deux-guerres, on tombe amoureux à chaque coin de rue et on souffre durant l’Occupation.
 
Le scénario est simple : pas de grand suspens, pas de rebondissement retentissant. Ici pas d’aventure avec un grand A. Simplement l’histoire de Jacques, succession d’anecdotes anodines qui constituent une aventure humaine. Anodines mais riches en émotions. Les souvenirs de Jacques sont ceux que nous racontent les grands-parents, ceux que l’on entend à chaque repas de famille. C’est pour cela que ce destin si commun et pourtant si singulier résonne autrement en nous. Ce héros ordinaire devient un homme extraordinaire.
 
Ces anecdotes sont toujours rejointes par l’Histoire, la grande ; celle des batailles et des guerres, celle du Front populaire et de l’Occupation. Tout au long des deux tomes, les souvenirs de Jacques se mélangent et finissent eux aussi par faire partie de la grande Histoire. Une sorte de fusion entre l’histoire et l’Histoire. Dans cette aventure humaine, les moments les plus importants ne sont pas les grandes dates, mais les étapes de la vie de Jacques. Toutefois dans Ouvrier, le contexte de l’Occupation influe beaucoup plus sur le scénario puisque la vie du héros est désormais rythmée par les nouvelles de la guerre : mort de son meilleur ami, emprisonnement de son frère.

 Bruno-loth-Image-1.jpg

Le style de Bruno Loth

Le scénario

Au travers de ces deux tomes, Bruno Loth nous offre une plongée dans le passé de Bordeaux et la vie quotidienne des Bordelais. L’utilisation de documents d’archives comme des coupures de journaux est importante, mais l’auteur ne se limite pas à cela. En effet, il travaille également le langage et les chansons : le terme de « schleu » revient souvent, et les amis de Jacques entonnent très souvent lors des excursions des chansons de l’époque. Le scénario est aussi imprégné de références à la fois littéraires comme Éluard ou Baudelaire, et philosophiques avec Schopenhauer. 

 

Bruno-Loth-image-2.jpg

Mais ce qui est le plus marquant dans l’œuvre de Bruno Loth, c’est la présence permanente de l’engagement politique. Déjà présents dans Ermo, l’anarchisme et le communisme se retrouvent de nouveau dans Apprenti et Ouvrier : les drapeaux rouges flottent sur les manifestations, la lutte des classes est dans la bouche de tous les ouvriers du chantier, le Front populaire, Blum et Jaurès sont présents, sans parler du syndicalisme.
 Bruno-Loth-image-3.jpg

L’Eglise est également attaquée. Elle était déjà mise à mal dans Ermo, pour son soutien à Franco et les héros d’Apprenti affirment leur athéisme avec conviction.

« Ni Dieu, ni maître », cet aphorisme, mon père l’avait fait sien. Anticlérical convaincu, il avait renié le bon dieu depuis longtemps ! » (Apprenti, p. 5)
 
Autre idée forte, le pacifisme qui pourtant n’est pas très populaire à l’époque : « on n’est pas véritablement un homme si l’on a pas fait l’armée à l’usine, rares sont ceux qui adhérent aux idées antimilitaristes du pivertisme » (Ouvrier, p 07). L’armée est critiquée pour des raisons évidentes liées à la guerre mais aussi pour la déshumanisation des soldats. Lors de la première scène d'Ouvrier, Jacques est convoqué pour la visite médicale préalable au service militaire. Les futurs soldats sont analysés, auscultés comme des morceaux de viande sur l’étal du boucher.
 
Malgré les idées et les sujets graves et sérieux abordés dans la bande dessiné, l’auteur réussit la prouesse de nous faire rire bien que la situation ne s’y prête pas.

Lors de cette même visite médicale, alors que l’on s’inquiète pour Jacques et son possible départ, la scène est aussitôt dédramatisée par une situation comique : le héros, très pudique et nu comme un vers, se retrouve entouré des médecins de l’armée, fascinés par une déformation génétique d’un Jacques très mal à l’aise.

Un peu plus loin, les premières fois de Jacques sur des skis, Marceau à la conquête des filles ou encore les leçons de l’oncle Raoul sur le bateau à Cazaux détendent l’atmosphère d’une histoire marquée par la guerre.

Bruno-Loth-image-4.jpg

 

 

 

La couleur
 
L’œuvre de Bruno Loth est remarquable par son travail de la couleur, toujours très symbolique. Dans Ermo, nous étions déjà captivés par ces images en gris et blanc, soulignées de touches de rouge, métaphore de la violence, du sang et de l’anarchisme. L’auteur reprend dans Apprenti et Ouvrier, ce même travail de la couleur. Le gris et le blanc sont toujours présents, puisqu’il s’agit de la base de son dessin. Le rouge est remplacé par une autre couleur : le bleu.

Il existe des bleus joyeux, annonciateurs du beau temps et de la mer. Ici, rien de cela. Cette couleur dérange, nous rend mélancoliques et tristes. Elle s’insinue tel le froid qui nous saisit jusqu’aux os. Le bleu, c’est le symbole du travail, la froideur de l’acier des bateaux sur lesquels Jacques travaille.

« Sitôt sorti de l’usine, je me sentais pousser des ailes, enfin libre […], chaque coup de pédale m’éloigne de cet endroit angoissant, froid, hors de la vie ». (Apprenti, p 17)

La palette de l’auteur s’élargit également aux ocres qui alternent et s’opposent au bleu. Le panel de jaune, orange, marron, couleur de Jacques dans ses habits « civils », réchauffe l’histoire du héros. Il symbolise la nostalgie des moments heureux, les souvenirs de jolies filles et les sorties entre amis. Ce nuancier d’ocre nous rappelle la couleur des vieilles photos jaunies par le temps. Dans Ouvrier, cette palette se raréfie, les instants de joie étant plus rares.

Enfin, Bruno Loth reprend sa couleur fétiche, le rouge. Celui-ci est tour à tour la métaphore de la violence, de la guerre, des manifestations et de la passion. Lorsque nous suivons Jacques dans les maisons closes de Bordeaux l’ambiance devient rosée, les prostituées et les décors s’habillent du rouge de la passion.

Dans le tome 2, ce rouge devient une couleur dérangeante. Dès la couverture grise et bleue, une touche de rouge vient perturber le regard, il s’agit du drapeau nazi, qui fait plusieurs fois son apparition dans la bande dessinée.

Bruno-Loth-image-5.jpg


Ce cycle de bande dessinée, pour le moment inachevé, m’a beaucoup plu : le graphisme simple, l’utilisation parcimonieuse et symbolique de la couleur, l’histoire racontée. Jacques est un personnage extrêmement touchant, simple et généreux qui se retrouve aux prises avec l’Histoire mouvementée. La reconstitution que fait l’auteur du Bordeaux de l’époque, et de la Gironde en général, permet un véritable voyage dans le temps.

 
Marine L., AS bib.

 

 

Repost 0
Published by Marine - dans bande dessinée
commenter cet article
6 avril 2013 6 06 /04 /avril /2013 07:00

scott-snyder-batman.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Scott Snyder
Jock
Francesco Francavilla

 Batman, Sombre Reflet, tome 1
Traduction : Jérôme Wickly
Urban Comics, 2012


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Scott Snyder est connu principalement pour la série American Vampire qui a révolutionné la vision du mythe du vampire aux États-Unis depuis ces dernières années, et pour la série actuelle Batman qui offre un réel renouveau au personnage.


Son travail de scénariste de comics a été récompensé en 2011 par l'Eisner Award et le Harvey Award de la meilleure nouvelle série pour American Vampire publié aux éditions Vertigo en 2010. Puis en 2012 par l'Eagle Award du meilleur écrivain et les Stan Lee Awards du meilleur écrivain également, et de l'homme de l'année.

 
Notons également que sa série Swamp Thing parue aux Éditions DC Comics connaît un grand succès.

Les dessinateurs de la série sont Mark Simpson, connu sous le nom de Jock, et Francesco Francavilla. Le premier est célèbre principalement pour la série The Losers paru chez DC Comics également, et le second pour son travail sur Black Panther chez Marvel.



Les tomes 1 et 2 de Batman sombre reflet ont été publiés en France en 2012 et en 2011 aux États-Unis. Ils reprennent les épisodes n° 871 à 881 de Detective Comics. On y retrouve sous le masque de Batman le personnage de Dick Grayson et non de Bruce Wayne alors décédé. Ils sont particulièrement intéressants car c'est le premier succès de Dick Grayson en tant que Batman.

L'histoire présente Batman accompagné de Barbara Gordon (fille du célèbre commissaire Gordon) enquêtant sur une affaire de ventes aux enchères illégales dans le milieu de la pègre.

De son côté Jim Gordon est bouleversé par le retour de son fils psychotique et semble persuadé qu'il est l'auteur d'une série de meurtres plus cruels les uns que les autres.

Batman-sombre-reflet-02.jpg

De haut niveau, le dessin est particulièrement pertinent lors des conversations entre le commissaire Gordon et son fils psychotique, grâce à une matérialisation de sa cruauté sanguinaire par une utilisation abusive, si elle n'était pas bienvenue, de rouge. Ce qui soutient les gros plans sur les visages des personnages essayant de sonder mutuellement leurs pensées. Augmentant ainsi l'intensité de notre angoisse, Scott Snyder nous présente un Jim Gordon Junior mentalement très proche de Joseph Kerr plus connu sous le titre du Joker.

Le Joker justement fait une apparition très remarquée dans laquelle il est plus pathétique que jamais. Même s'il se trouve être toujours aussi violent, son intelligence démentielle semble plus aiguisée qu'auparavant. Bien qu'il ne soit présent que sur six pages, la gifle reçue par la vision que Snyder a de ce personnage se ressent jusqu'à la fin de l'histoire.

On peut également ajouter une mention spéciale à l'auteur pour la présence de Barbara Gordon, ce qui est en soi est assez rare si l'on se réfère aux autres comics. Tiraillée entre l'affection qu'elle porte à son père, les sentiments partagés entre haine et peur pour son frère, et son faible pour Dick Grayson, Babs se montre attachante sans pour autant tomber dans la niaiserie. La spécialiste des renseignements pour super-héros est d'une force de caractère impressionnante.

Quant à Batman, il est toujours aussi sombre et violent que d'habitude grâce aux traits de Jock et Francavilla, si ce n'est que Scott Snyder le présente également bien plus humain et vulnérable, le différenciant ainsi de Bruce Wayne et en faisant un Batman à part entière.

On notera d'ailleurs la réaction de Dick Grayson, sidéré, lorsque lui est  présenté le pied-de-biche que le Joker a utilisé pour tuer Jason Todd alias Robin dans A death in the family paru chez DC Comics en 1988.

Connu principalement pour être le personnage de Nightwing et avoir été le premier Robin, Dick Grayson est généralement quelqu'un de souriant et plein d'humour. Ici, son rôle le force à mûrir et à se battre pour garder sa personnalité propre. Dualité qui est un thème récurrent de l'univers masqué.

Bien que Batman ne soit pas des mieux représentés comparé à d'autres comics, comme La Cour des hiboux dessiné par Greg Capullo, la couverture du premier tome incarne particulièrement bien tout ce que représente le héros. Dessinée dans un décor sombre aux contours inexistant, sa cape se confond avec de nombreuses chauves-souris virevoltant autour de lui comme leur maître. On ne peut trouver plus emblématique.

On retrouve les chauves-souris dessinant le haut du visage du Joker sur la couverture du deuxième tome, symbolisant ainsi son obsession pour le héros, et sa folie, au point que ses pupilles soient représentées par l'emblème de Batman. A la différence du premier, une couleur vive est ajoutée, le rouge symbolisant tout le sang que le criminel a fait couler, matérialisant d'autant le plaisir qu'il prend à cela, la couleur dessinant son sourire.

batman sombre reflets 2

Si Sombre reflet  n'est pas un récit majeur de l'univers de Batman, il incarne la complexité des personnages qui fait toute leur richesse et souligne bien le génie de Snyder qui marquera l'esprit des comics de ce début du XXIème siècle.


Yaël, 2e année édition-librairie

 

 

 

Repost 0
Published by Yaël - dans bande dessinée
commenter cet article
5 avril 2013 5 05 /04 /avril /2013 07:00

 

La-brigade-chimerique.gif



 

 

 

Scénario :  Serge et Fabrice COLIN
Dessin : GESS
Couleurs : Céline BESSONNEAU

La Brigade chimérique
Éditeur : L'Atalante
Intégrale publiée en 2012
Première édition : 6 tomes
publiés entre août 2009 et octobre 2010
Grand prix de l'Imaginaire 2011
& Prix du Jury BD Gest 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La Brigade chimérique bénéficie d'une nouvelle jeunesse avec cette intégrale publiée fin 2012 regroupant les six tomes de la série, augmentée d’un dossier copieux sur l'origine de l’œuvre, des crayonnés, des explications presque page à page des nombreuses références de cette histoire foisonnante.



L'intrigue

Nous sommes en 1938, dans une Europe proche de celle que nous connaissons, mais aussi tout à fait différente. En effet, les découvertes de Marie Curie ont révolutionné le monde, faisant du radium un élément moteur de la civilisation. La société bénéficie aussi de la présence de surhommes, des super-héros, nés de la guerre, de ses rayonnements de radium, gaz, ou autres expériences.

Ces super-héros ont pris le contrôle de l'Europe, protégeant Paris, prenant par la force le contrôle de l'Espagne ou encore échafaudant des plans pour purifier la race humaine, comme le docteur Mabuse.

Dans cette Europe mise en danger par les déséquilibres politiques, Irène et Frédéric Joliot, héritiers de l'institut du Radium fondé par Marie Curie, tentent de trouver des solutions pour que le despotique Mabuse, qui a déjà une grande puissance, ne puisse prendre le contrôle de l'Europe en déclenchant une Nouvelle Guerre...

la-brigade-chimerique-pl-01.jpg

Les sources et influences

L'univers des auteurs nous plonge dans une ambiance « steampunk » ou plutôt devrait-on dire « radiumpunk ». Cet ouvrage s'inscrit dans les années 30, période qui a fasciné le scénariste Serge Lehman avec leurs héros de feuilletons fantastiques et de science-fiction. Ce sont d'ailleurs ces feuilletons oubliés qui ont servi au scénariste à créer les « super-héros européens ». Cette création répondait aussi à un vide : petit, le scénariste ne comprenait pas pourquoi les super-héros étaient tous américains et a voulu combler cette frustration après avoir découvert que ces héros avaient existé dans la littérature populaire de l’entre-deux-guerres.

Au delà de cette influence, les auteurs créent un univers reprenant l'ambiance et les codes de cette époque : fausse propagande reprenant tous les codes du genre, naissance du cinéma, présence de feuilletonistes au fil de l'histoire. Cet ouvrage constitue donc un hommage à cette littérature, mais aussi, en un sens, à cette époque, à l'ambiance des années 30.

Cet ouvrage réinterprète aussi des données historiques : Première Guerre mondiale, nazisme, Seconde Guerre mondiale, découverte du radium, communisme soviétique. En somme, le fantastique ne fait que s'intégrer avec finesse dans une trame historique bien connue, laissant ainsi quelques repères fixes au lecteur.

La-brigade-chimerique-pl-03.jpg

Quelques mots sur les auteurs

Les différents auteurs ont des parcours très prolifiques : Serge Lehman est auteur de nombreux  romans fantastiques, et d'autres bande dessinées (dont Masqué qui a quelques ressemblances avec l'univers de La Brigade Chimérique), Fabrice Colin est quant à lui connu pour ses ouvrages pour la jeunesse et un nombre certain de romans.

 Côté dessin, Gess n'est autre que le dessinateur de la série Carmen Mac Callum.



Avis sur l'ouvrage

Étant lectrice de comics, j'avais moi aussi ressenti la même frustration que Serge Lehman : pourquoi diable tous ces super-héros naissent-ils de l'autre côté de l'Atlantique ? Aussi, voir un auteur créer ou plus exactement faire resurgir de l'ombre ces héros européens m'a tout de suite enthousiasmée.

L'histoire, portée par un dessin très fluide m'a captivée très rapidement, et malgré la densité du récit et des références, j'ai pris énormément de plaisir à lire cet ouvrage. Mais je crois que ce qui me rend encore plus sensible à cet ouvrage, ce sont les références à la littérature que l'on peut trouver au fil des pages, véritable hommage à l'écriture.

Alternant humour et intrigue prenante, cet ouvrage est à mettre entre les mains de tous les amateurs de super-héros, de fantastique, ou même simplement des curieux amoureux de littérature en tous genres. De plus, l'édition en intégrale est d'un point de vue formel très belle et possède un dossier très complet, intéressant pour comprendre toutes les références de l'ouvrage.


Céline, 2e année édition-librairie

Sources
 
 http://fr.wikipedia.org/


 http://brigadechimerique.wordpress.com/


http://www.l-atalante.com/catalogue/flambant_9/la_brigade_chimerique_-_l-integrale/48/762/serge_lehman_fabrice_colin__gess/detail.html

 

 


Repost 0
Published by Céline - dans bande dessinée
commenter cet article
1 avril 2013 1 01 /04 /avril /2013 07:00

Juliette-Fournier-Morphine.gif





 

 

 

 

 

 

 

 

 

Juliette FOURNIER
Morphine
Éditions Emmanuel Proust, 2012






 

 

 

 

 

 

 

L'auteur

Née à Lille en 1985, Juliette Fournier habite aujourd'hui à Rennes. Elle a fait des études d'arts graphiques à Nantes. Elle se lance tout de suite après dans la bande dessinée. Elle crée des histoires destinées aux supports numérique et papier.  Pour son dessin, elle s'inspire aussi bien de la bande dessinée européenne actuelle, du manga, de l'animation que du jeu vidéo. Morphine est son premier album et actuellement il est également le seul. Il est plus proche du roman graphique que de la bande dessinée.

Juliette-Fournier-Morphine-pl01.jpg

Le dessin

Cette bande dessinée possède un dessin aux influences à la fois occidentales et japonaises, ce qui donne un résultat très agréable et harmonieux. Elle est extrêmement colorée mais les couleurs vives n'agressent pas. Ce dessin, vrai régal pour les yeux, ne choquera pas les adeptes de la bande dessinée occidentale car l'influence du manga reste très discrète et s'intègre parfaitement. Les décors sont plutôt épurés pour ne pas gêner la lisibilité mais ne sont pas bâclés pour autant. Le graphisme, adapté à l'histoire, reste cependant assez normé par ces différentes influences et manque donc un peu de personnalité et de profondeur.

Cet album comporte plusieurs chapitres, ce qui pourrait justifier qu’on le classe dans les romans graphiques.


Juliette Fournier Morphine pl02
L'histoire

L'histoire se passe dans un monde parallèle où des « créateurs » fabriquent des chimères grâce à la matière zéro. Ces chimères peuvent être petites, grandes, utiles, dangereuses ou juste décoratives. Plus elles sont compliquées, plus leur créateur a d'imagination, plus elles sont estimées.

Le récit tourne autour de Morphine, une jeune fille cherchant pour le professeur Hidestone les chimères faites par le mystérieux Grand Sphinx, le plus éminent créateur de chimères connu mais que personne n'a jamais vu. Elle a le pouvoir étrange de ressentir leur présence. Elle est amnésique et c'est le professeur pour qui elle travaille qui  l'a trouvée et recueillie. Elle est accompagnée de Fear, une sorte d'homme-loup, sorte de garde du corps, il est assez évolué pour une chimère mais semble également faire partie de la race de chimère la plus courante, la plus simple et la plus faible.

Au cours d'une de ces chasses, d'étranges chimères ressemblant à des papillons ayant un œil sur l'abdomen l'attaquent ; elle a alors d'étranges visions qui la conduiront à la quête de son passé et de sa véritable identité.



Mon avis

L'auteur nous fait atterrir dans cet univers singulier sans explications préalables ; pourtant, très vite, nous y sommes transportés. Dès le début du récit, nous découvrons de manière naturelle et légère les fondements de ce monde. Le rythme de l'histoire n'est ni trop rapide ni trop lent, les actions s'enchaînent harmonieusement sans que le récit comporte de grosses longueurs. Le suspens n'est pas très grand mais l'histoire reste attrayante et nous avons droit à quelques rebondissements intéressants qui donnent du piment au récit. Cependant l'histoire reste assez simple en elle-même et laisse un goût de trop peu. Des points intéressants ne sont que survolés et les personnages restent un peu plats du fait de leur psychologie soit un peu simple soit à peine abordée. On espère un second tome pour éclaircir certains points qui restent obscurs mais Morphine semble fort malheureusement ne pas être le premier volume d'une série qui pourrait être très prometteuse.


Faline, 1ère année bib.-méd.

  Blog de Juliette Fournier : http://juliettefournier.canalblog.com/ 

 

 

 


Repost 0
Published by Faline - dans bande dessinée
commenter cet article
29 mars 2013 5 29 /03 /mars /2013 07:00

image-1.jpg

 

 

 

 

 

 

 

RUN, MAUDOUX et SINGELIN
DoggyBags vol.1
Ankama éditions
Collection : Label 619, 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

image-2.jpg

 

 

 

 

 

 

RUN-BABLET, RUN-SINGELIN

et OZANAM-KIERAN
DoggyBags vol.2             
Ankama éditions
Collection : Label 619, 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

image-3.jpg

 

 

 

 

 

GASPARUTTO-GIUGIARO,
MAUDOUX et RUN-NEYEF
DoggyBags vol.3
Ankama éditions
Collection : Label 619, 2012




 

 

 

 

 

 

Les Auteurs

Run est le pseudonyme artistique de Guillaume Renard, dessinateur français qui s’est réellement imposé avec la série Mutafukaz (dont le premier volume est sorti en 2006 également chez Ankama éditions (http://www.ankama-editions.com/fr/catalog/label/46-619.html), et le dernier prévu pour février 2013). Cette série raconte l’histoire de de Lino et Vinz, deux amis sans projets qui vivent dans un futur très sombre. Complots, mafias, extraterrestres et catch se mélangent dans un décor où la culture hip-pop, les codes mafieux, la littérature d’anticipation sociale et de science-fiction créent un monde d’inspirations multiples. Ce premier grand projet est très représentatif de son univers et de sa manière d’aborder la bande dessinée ; en effet les différents tomes peuvent donner lieu à des changements artistiques considérables et l’on peut passer du manga en noir et blanc au combat de catch style comics américain des années 80, tout comme on peut se retrouver dans un style tout à fait nouveau pour représenter le rêve d’un personnage principal tout simplement  parce qu'il fait aussi appel à des connaissances, ce qui donne un éclectisme stylistique assez surprenant. Nous allons voir maintenant comment cette démarche et cette « philosophie » se retrouvent dans la série DoggyBags.

 

Car si c’est à Run que l’on doit l’idée de base, l’œuvre est bel et bien collective ; nous pouvons donc retrouver d’autres artistes des éditions Ankama (comme Florent Maudoux, connu pour la série Freaks' Squeele et Singelin qui travaille sur l'adaptation animé de Mutafukaz ; il y a aussi Mathieu Bablet qui a fait La belle mort et Kieran qui a réalisé We are the night), mais il y a aussi la possibilité de découvrir des artistes pas très connus (comme Antoine Ozanam, auteur d'Hôtel noir ; Neyef qui a fait la série Dofus Monster et dans une moindre mesure Jérémie Gasparutto qu'on peut retrouver sur son blog http://jrmie-g-illustration.blogspot.fr/2010/11/sketchbook.html) ; c’est cette pluralité de styles, que ce soit au niveau du dessin, de l’humour, du côté didactique ou d'autres, qui donne à cette œuvre une grande originalité.




Présentation du concept

Si cette œuvre est d’un abord difficile c’est parce que son concept peut paraître légèrement étrange au lecteur, par son absence d’histoire ou de fil conducteur ou par son style immoral, son approche du sexe, du gore et son humour noir déjanté, mais loin d’être un projet élaboré à la légère il y a bel et bien un travail et un souci du détail énorme de la part des auteurs, et de Run en directeur du projet, tout comme il y a bien un concept autour duquel toutes ces œuvre à première vue si distinctes finissent par se retrouver. Dans la présentation (l'Édito) du premier DoggyBags on peut voir qu'avant tout, cette série est née d’un désir mélancolique des auteurs de retrouver un certain genre qui n’est peut-être pas oublié mais en tout cas moins présent dans la culture actuelle. En effet DoggyBags a comme but premier d’offrir aux gens un art très américain qui s'est manifesté d'abord dans les années 50, pas seulement dans le domaine de la BD mais aussi dans le cinéma, et qui veut présenter au public des histoires à couper le souffle prenant leur inspiration dans les légendes urbaines les plus dingues mais avec une pointe d’humour noir propre à ce qu'on a tendance à appeler le cinéma de série B (où l’on pouvait par exemple profiter de deux séances pour le prix d’une à minuit). Ce genre existait aussi en BD, et jusqu'au début des années 90 on pouvait trouver des BD assez loufoques où plusieurs histoires, toutes plus dingues les unes que les autres, se succédaient pour donner des frissons au lecteur qui, plutôt que la peur, recherchait avant tout un monde fantastique aux histoires effrayantes mais tellement extraordinaires qu'elles deviennent drôles. On pouvait ainsi voir des loups-garous resurgir aux côtés des mutants, extraterrestres, hommes aux pouvoirs magiques et animaux démoniaques, ce qui n’est pas sans rappeler en littérature enfantine la Collection Chair de poule de R. L. Stin et en télévision les Contes de la Crypte (d’ailleurs Mort ou Vif, la 3ème histoire du premier volume s’inspire librement d’un scénario intitulé Carrion Death) dans les années 90 ; cependant leur approche visait un public plus large et restait toujours dans le politiquement correct.

Dans ces trois premiers tomes les dessinateurs montrent clairement la couleur ; le dessin pourrait être fait sur du papier rouge tellement le sang est présent, le lecteur est prévenu à plusieurs reprises : « Violence 100% graphique ! » même si plus qu'un réel avertissement il faut y voir de l’autodérision. Comme le dit Run dans la préface du premier volume, si aujourd'hui on accuse les jeux vidéo d'être les sources de la violence de la jeunesse, à une époque c'était le rôle de la bd ; il s’agit de ne faire aucune concession et de jouer avec l’humour noir et la violence gratuite à l’instar de Grand Theft Auto (développé par Rockstar North) dans les jeux vidéo. On a donc des histoires qui ne manquent pas d’adrénaline ni d’hémoglobine, avec des dialogues crus et c’est un genre totalement assumé ; il ne s’agit pas de chercher à réaliser ce qui pourrait plaire au plus grand nombre mais au contraire de jouer avec les codes d’un genre, puis d’attendre pour voir à qui ça peut plaire. Et on voit qu'à la base c’était un pari risqué :

 

« Ce numéro un de DoggyBags est un test, pour voir s'il reste encore des amoureux de ces comics où les super-héros en slibard ne prenaient pas le haut de l'affiche. J'espère donc que DoggyBags trouvera son public, et que nous pourrons travailler sur d'autres numéros qui pousseront le concept encore plus loin! »

Run dans l'Édito du premier volume.

 

Mais comme on peut le voir dans l'édito du 2ème Volume,

 

« le pari du tome 1 a été remporté ! et le titre semble avoir trouvé ses lecteurs [...] Je m'étais dit qu'en faisant le truc avec les tripes, le coeur et les cojones, on arriverait peut-être à tirer notre épingle du jeu. Voilà qui est chose faite, et je ne compte pas en rester là ».

 

image-4.jpgOn voit donc que les auteurs étaient loin de croire qu'ils allaient publier trois numéros aussi rapidement, car ils s’adressaient aux « amateurs du genre »[1] et on ne parle pas d’un genre très grand public, bien que des films de Tarantino eimage-5.jpgt de Robert Rodriguez comme les Grindhouse (2007), ou Une nuit en enfer (1996), aient connu un grand succès ; on est plutôt dans un registre underground. Maintenant, nous pouvons dire que cette série a vraiment atteint son but et compte un groupe de passionnés fidèles à cet univers sombre et sans pitié mais on ne doit pas oublier l’humour puisqu'il représente le cadre de ce concept. Si les histoires peuvent être démoralisantes en nous montrant les pires raclures comme représentants de l’humanité et si les limites du possible sont très souvent franchies, on ne doit pas oublier que tout cela s’inscrit dans un cadre où le lecteur est constamment interpellé, d’où un réel plaisir à lire ces bd en prenant son temps pour regarder chaque page et chaque détail au coin des feuilles car elles regorgent de message rigolos, de fausses publicités toutes aussi déjantées les unes que les autres, mais on trouve aussi entre deux histoires des petits dossiers « très » éducatifs qui cherchent à nous inculquer des « savoirs » quelque peu inutiles mais qui renforcent l’immersion dans l’univers de chaque histoire. C’est pourquoi il est toujours intéressant de trouver le dossier « Le saviez-vous ? » où l’on va nous apprendre l’anatomie d’un blouson de motard, les codes d’appartenance et les critères pour faire partie des 1% des motards (d'après certaines statistiques des années 90 il n'y aurait que 1% de motards américains vraiment hors-la-loi et depuis, plusieurs groupes et gangs font tout pour être dans ces 1%) et de petites explications et historiques à propos des armes que les différents personnages utilisent comme le Colt 1911 pour l'histoire Mort ou Vif, les couteaux, grenades, le terme Minutemen pour l'histoire The Border du 2ème volume, les animaux du désert, les différents cas de schizophrénie et les serial-killers entre autres.



Il est intéressant de voir que le 3ème volume est le premier à être réalisé autour d’une thématique qui est celle de la violence des gangs au Mexique et surtout à Ciudad Juarez, l’une des villes les plus dangereuses du monde si ce n’est la première, où la guerre des Cartels a fini par prendre le dessus. Politiciens et policiers sont aujourd'hui soit de mèche avec certains gangs soit incapables de faire quoi que ce soit face à une ville qui tombe dans la corruption et où la puissance des Cartels est bien plus grande que celle de l’armée. Depuis le début des années 2000, la guerre des territoires fait que l’on trouve couramment des corps des policiers et de touristes qui se sont égarés dans la mauvaise zone, criblés de centaines de couteaux, pendus par les pieds, tête et membres éparpillés à des endroits stratégiques avec des panneaux expliquant aux passants que ce sera leur sort s’ils contestent ou franchissent leurs lois et limites. Ainsi, dans ces trois histoires, nous allons aborder différents aspects de ce drame à travers la culture mexicaine et le syncrétisme religieux qui a créé, par un joli mélange de culture catholique et de croyances indigènes, des personnages vengeurs, des vierges, des tueurs et des sorts maléfiques ; mais il y a aussi la question des femmes car il faut dire qu'en dehors de Ciudad Juarez, le Mexique reste aujourd'hui à certains endroits l’un des pays les plus dangereux pour elles. Ciudad Juarez est la capitale du féminicide. On peut trouver tout un dossier très intéressant sur ce thème (qui rappelle le dernier livre de Bolaño, 2666, sorti en 2004 sur ce thème).

Or ,la dernière histoire de ce volume, réalisée par Gasparutto et Giugiaro, s’intéresse à un point qui reste assez inconnu : depuis septembre 2011, on a vu l’apparition d’un groupe appellé « los Mata Zetas » ; ils se veulent les représentants du peuple, utilisent donc la même violence pour terroriser les gangs et plusieurs opérations ont déjà eu lieu avec succès où des centaines de membres des gangs ont été éliminés avec l’imagination la plus macabre pour choquerimage-6.jpg le public et que le message soit bien reçu : « Plus d’innocentes personnes tuées ! Zetas dans l’état de Veracruz et politiciens qui les aident : Ceci va vous arriver ». C’est l’un des messages que l’on a pu trouver près de deux camionnettes remplies de corps le 20 septembre 2011. Évidemment, si l’on souhaite trouver un peu de joie il ne faut pas s’arrêter aux dossiers (surtout ceux de ce volume) mais il faut voir la bd dans son ensemble et se laisser porter par cette lecture ; « sous la protection de la Niña Blanca », rien « ne pourra vous arriver » (voir l'Édito de ce volume). Comme on peut le constater il y a un jeu entre la fiction et la réalité dans ce concept et souvent les histoire qui semblent les plus dingues ont quelque chose de vrai ; ainsi Vol express 666 de Bablet et de Run s'inspire d'un fait divers sans avoir besoin d'en rajouter ; de même, pour le fameux cas survenu aux USA en 2012 d’un homme surpris en train de manger le visage d'un clochard. L'équipe DoggyBags en a profité pour faire la couverture fictive d'une histoire s'inspirant de ce fait divers parce que parfois, comme ils le précisent, « la réalité dépasse tellement la fiction » (voir http://www.label619.com/fr/news/miami-zombie) que c'est dans ce mélange parfait entre les vraies informations et explications à l'appui des histoires les plus déjantées que l'on va trouver l'esprit propre à ce genre.

image-7.jpg

Enfin on doit juste préciser quelques détails qui nous prouvent que ces albums ont été fait avec les tripes, qu'ils ont vraiment tout donné pour offrir au public un produit de qualité dans le but de créer une communauté d’amateurs du genre. Ainsi chaque volume a « 1 poster détachable à l’intérieur ! ». On trouve aussi le courrier des lecteurs à partir du 2ème volume, mais s’il y a bel et bien une part de vérité on sent que les passages sélectionnés ou les idées recréées visent avant tout à faire rire le lecteur à travers des questions absurdes ou des remarques inutiles. Enfin, on trouve aussi une affiche parodique des affiches de l’oncle Sam, qui interpelle le lecteur et lui propose de rejoindre le projet DoggyBags en envoyant sa propre histoire en 35 pages pour avoir une chance d’être publié dans un futur volume (si la proposition a l’air tout à fait vraie et le fait d'avoir accepté des dessinateurs pas du tout connus dans le 3ème tome le prouve, il faut dire que jusqu'ici les participants ont été des dessinateurs confirmés et professionnels ; il doit donc y avoir peu de chances qu'on choisisse notre histoire).

Ces petits « salopards » ont poussé le délire jusqu'à réaliser une bande annonce pour les deux premiers tomes, qui annonce très bien la couleur, prouvant qu'il s’agit d’un produit soigné et qui ne lésine pas sur les moyens de faire plaisir au public :

Volume 1 : https://www.youtube.com/watch?v=uqKGShHEv48

Volume 2 : https://www.youtube.com/watch?v=PX6rattd5zo

 

 


image-8.jpeg

Mort ou Vif

Pour finir j’ai choisi de vous raconter l’une de ces histoires, afin de vous mettre l’eau à la bouche et d’illustrer exactement le concept : Mort ou Vif est le troisième récit du premier volume ; il est de Run, et me semble arrive très bien à achever ce premier volume dans l’extase tellement les histoires vont en crescendo.

Tout commence avec comme background ces déserts frontaliers entre la terre de toutes les libertés pour ceux qui cherchent un avenir et cet autre monde où jeunes à la recherche d’un autre genre de liberté et criminels échappent aux autorités américaines. Dans ces déserts écrasés par la chaleur, deux flics à moto se retrouvent sur le lieu d’un braquage qui a mal tourné dans une simple station à essence et pour une modique somme d’argent. Faute de chance, le voleur, pris de panique, démarre sa voiture en vitesse et écrase l’un des deux motards pour prendre la fuite vers le Mexique. Mais il est tombé sur un flic qui n’a pas l’air d’un rigolo ; on sent à ses muscles, son look et sa façon d’agir qu'il n’est pas né de la dernière pluie même si dans un tel endroit la dernière pluie doit dater… Une course poursuite s’engage sur les routes désertes vers la frontière mexicaine jusqu'à ce que le flic tombe sur la voiture amochée, abandonnée sur la route. À partir de là c’est le jeu du chat et de la souris qui finit dans une vieille baraque abandonnée au milieu du désert. Suite à une bagarre sanglante (où l’on se rend compte que le flic se fait appeler Savage ; c’est un champion poids lourd d’extreme fighting) le criminel arrive à lui placer une balle dans la tête. Le calme après la tempête ne dure pas longtemps ; il se rend compte que Savage a réussi à lui mettre les menottes avant de se faire descendre et, manque de pot, il n’a pas les clés sur lui !

 

C’est donc à travers un désert hostile, sous un nuage de vautours suivant l’odeur du sang, très mal en point suite aux nombreux coups reçus et attaché par les menottes au gigantesque cadavre de Savage, que cet homme doit passer pour arriver au Mexique. L’homme se plaint, il a toujours été un con mais la société n’a pas fait grande chose pour le récupérer ; on commence peu à peu à souhaiter que ce salopard puisse échapper à ce bordel qu'il a créé et effectivement, il lui reste une dernière chance : la moto du flic sur le bord de la route ! Après une longue et douloureuse route, il se rend compte que les clés ne sont pas sur la moto et qu'essayer de partir à moto avec le corps de trois tonnes du flic ne sert qu'à les projeter violemment par terre. Pris de panique – on doit dire qu'avoir une meute de vautours volant autour ne rassure pas des masses -, il tente de briser la chaîne à coups de revolver, mais le destin aime jouer et les illusions d’une possible issue disparaissent comme des mirages dans ce foutu désert lorsque les éclats des pierres brisées sous l’impact des balles lui traversent un œil. Ainsi, par terre, blessé et sans espoir, il entend le cadavre de Savage se moquer de lui : « le crime ne paie pas… » ; il a voulu jouer avec sa vie et celle des autres pour quelque 80 dollars ! L’homme est pris de furie et se met à tabasser le flic à coups de caillasse sur la tête ; utilisant ses dernières forces, il prend le cadavre et décide d’aller à pied jusqu'à la frontière et ainsi de jouer le tout pour le tout.

 

Lorsque les premières lumières d’une ville apparaissent au fond il fait déjà nuit et les rapaces entourent les deux hommes en attendant le bon moment. Le seul problème qui lui reste est de se débarrasser de ce corps. Comment entrer au Mexique autrement ? Mais pour y arriver il n’y a pas beaucoup de solutions. Il faut trouver le moyen de couper la main du flic et lorsqu'on n’a rien d’autre de coupant à part ses dents et que sa vie est en jeu, les instincts animaux remontent à la surface.

 

C’est donc deux pages avant la fin que je décide d’arrêter cette histoire : arrive-t-il à se libérer ? À échapper aux vautours ? La scène de Savage qui lui parle n’était-elle qu'une illusion ? Arrivera-t-il au Mexique ? Je vous conseille de découvrir la fin parce que dans ce genre d’histoire tout est possible.


Javier Bautista, AS éd-lib

[1] On peut lire sur la quatrième de couverture : « Pour les amateurs du genre, DoggyBags a sélectionné trois histoires terrifiantes ».

 

 

Repost 0
Published by Javier Bautista - dans bande dessinée
commenter cet article
2 mars 2013 6 02 /03 /mars /2013 07:00


 angouleme-2013.jpg

 

avec Thomas Gabison, Jean-Louis Gauthey, et Jean-Christophe Menu

Débat animé par Stéphane Beaujean


Angouleme Thomas GabisonAngouleme Jean-Louis-GautheyAngouleme JeanChristopheMenu
 

Introduction


angouleme-40-ans.jpgAu festival d’Angoulême 2013 étaient mises en exergue les problématiques du monde de l’édition. Parmi les « Rencontres du nouveau monde », au beau milieu des stands des éditeurs indépendants, des professionnels du livre se sont réunis pour exposer leurs difficultés et réfléchir aux enjeux actuels de la bande dessinée. Autour d’un animateur (Stéphane Beaujean, critique BD aux  Inrockuptibles), trois éditeurs se sont invités à la table ronde : Thomas Gabison (co-directeur de la collection bande dessinée chez Actes Sud), Jean-Louis Gauthey (éditeur et directeur artistique chez Cornélius) et Jean-Christophe Menu (fondateur des éditions L’Apocalypse, maison créée en 2012 dont les premiers livres ont été publiés trois mois auparavant)

 

Première partie : présentation des intervenants

Une fois les intervenants installés, Stéphane Beaujean lance un premier tour de table avec la question « pourquoi devient-on éditeur ? ». Une occasion de revenir sur le parcours des trois éditeurs présents et de nous présenter leur travail.

Tous ont été attirés très jeunes par la bande dessinée. Jean-Christophe Menu confie même qu’à l’âge de 9 ans, il écrivait déjà des petites bandes dessinées avec ses amis, en prenant soin d’inscrire « les éditions Zéro » au bas de chaque couverture. Mais très vite, il prend en horreur la BD « classique » et s’intéresse aux frontières du genre, recherchant surtout une marginalité formelle. Cette obstination l’a d’ailleurs amené en 2011 à quitter les éditions L’Association, dont il avait été l’un des fondateurs, pour recréer une structure qui lui permette de faire ses propres choix éditoriaux. Jean-Louis Gauthey, lui, avoue avoir appris à faire des livres en les détruisant (« pour voir comment c’était fait »), puis en les ratant. Cette anecdote provoque quelques rires dans le public, mais en dit surtout long sur les débuts forcément chaotiques d’un éditeur indépendant. Grâce aux retours de ses lecteurs, cependant, ses différentes tentatives ont été de plus en plus abouties, jusqu’à faire de Cornélius une maison d’édition reconnue. À l’inverse, Thomas Gabison s’est aussi plongé très tôt dans la bande dessinée, mais a commencé comme graphiste. Il s’est tourné petit à petit vers l’édition en lançant une revue de bande dessinée, puis la collection bande dessinée chez Actes Sud. À l’origine, cette collection s’est créée autour d’un collectif de jeunes dessinateurs israëliens, Actus Tragicus, porté par la dessinatrice Rutu Modan. Sans cette rencontre, la collection bande dessinée chez Actes Sud n’existerait peut-être pas.

Stéphane Beaujean lance alors la question de la relation qu’un éditeur peut entretenir avec son auteur, une relation souvent perçue comme mystérieuse par le public. Jean-Christophe Menu se dit alors très proche de ses auteurs, puisqu’il suit de très près toutes les phases de la réalisation de leurs œuvres. Plus que dans l’édition traditionnelle, la bande dessinée impose un dialogue permanent entre l’éditeur et l’auteur. S’il déclare échanger entre cent et cent cinquante mails avec un auteur pour chaque œuvre, il tente de ne pas donner d’orientation éditoriale particulière, se contentant d’aiguiller l’auteur si celui-ci le demande. Thomas Gabison va plus loin dans sa relation aux auteurs : pour lui, l’éditeur doit avoir un regard assez singulier sur le monde pour pouvoir apporter sa vision à l’auteur. Il impose une certaine politique qui fait la ligne éditoriale de la collection : pas de résumé en quatrième de couverture, par exemple, car c’est l’image qui doit tout raconter. L’intervention de l’éditeur dans l’œuvre est donc un équilibre difficile à trouver, et tous s’accordent sur le fait qu’il est très complexe pour un éditeur de savoir jusqu’où il peut se permettre d’aller. Un problème délicat que Jean-Louis Gauthey essaie de résoudre en « s’intégrant de manière discrète » dans les bandes dessinées qu’il publie. L’éditeur est en fait comparable à un metteur en scène de pièce de théâtre. S’il intervient parfois dans la mise en scène, il essaie de ne pas trop prendre le dessus sur la narration et le discours, car « le but de la mise en scène est de mettre en lumière celui qui parle ».

 

Deuxième partie : les difficultés rencontrées dans l’édition et les techniques de réalisation.

Pour que le public se rende compte des difficultés quotidiennes de l’édition, Stéphane Beaujean propose ensuite aux trois éditeurs de présenter en détail un album dans lequel ils se sont particulièrement investis. Parmi les nombreux livres qui jonchent la table, chaque éditeur en choisit alors un.
 
Thomas GabisoAnders-Nilsen-Des-chiens-de-l-eau-01.gifn décide de décrire Des chiens, de l’eau, une bande dessinée d’Anders Nilsen, traduite par Vincent Delezoide en 2005. C’est le deuxième livre publié dans la collection. Si cette bande dessinée l’a tant marqué, c’est parce qu’elle fut  une erreur, ou plutôt un échec commercial dû à une erreur esthétique. En laissant le choix du format à l’auteur, c’est en grand format que le livre est paru, avec des marges plus importantes que prévu. Le livre s’est alors avéré « trop blanc », donnant une impression de vide aux lecteurs potentiels alors que l’histoire était pourtant particulièrement réussie. Seuls 600 exemplaires ont été vendus d’un livre qui aurait dû, selon Thomas Gabison, avoir beaucoup plus de succès. Une erreur qu’il ne reproduira pas, puisqu’il diminue maintenant au maximum tout ce qui est de l’ordre du décoratif en fonction de ce que demande l’histoire.

 

Isabelle-Pralong-Oui-mais-il-ne-bat-que-pour-vous-01.gif
Le débat du format d’une bande dessinée est apparemment récurrent dans le milieu éditorial, puisque Jean-Christophe Menu se rappelle alors qu’il était l’un des sujets de désaccord entre lui et les autres membres de L’Association. En effet, il tient à parler d’un livre qu’il avait publié dans son ancienne maison d’édition et dont il regrette les choix éditoriaux : Oui, mais il ne bat que pour vous d’Isabelle Pralong. Comme Thomas Gabison, Jean-Christophe Menu juge que le format trop grand, trop épais de l’album a pu nuire à ce « petit chef-d’œuvre ». Si la forme ne correspond pas au fond, c’est parce qu’il a fallu faire entrer ce livre dans l’une des collections de L’Association, entraînant ainsi une harmonisation nécessaire qui ne convenait pas à ce livre. À l’Apocalypse, Jean-Christophe Menu tente au contraire de ne pas « faire systématiquement rentrer les choses dans des formats », notamment en essayant de développer une réflexion sur les détails qui participent à la fois à un livre particulier et à la cohérence du catalogue en général.

 

 

 

Angouleme-Pepito.jpg

 

 

Jean-Louis Gauthey choisit quant à lui de parler de Pépito, de Luciano Bottaro, un auteur qu’il admire beaucoup. Publiés d’abord chez l'éditeur Renato Bianconi en 1952, les albums de Pépito étaient édités en petits formats et à très bas prix. Les originaux étant perdus, les seules sources de Jean-Louis Gauthey étaient donc ces petits formats. Le premier travail important a donc été un travail de restauration, puisque ces albums étaient très abîmés. L’idée était alors d’évoquer le personnage de Pépito de le reprendre en en faisant une œuvre nouvelle plutôt que d’éditer une sorte de fac-similé. Pour cela, Jean-Louis Gauthey a notamment recréé des gammes de couleurs plus simples, en s’inspirant des albums qu’il avait sous la main mais en cherchant aussi à se rapprocher plus de l’esprit de Luciano Bottaro.
 

 

 

 

 

Troisième partie. Pourquoi continuer à faire des livres ?

Le livre connaît actuellement une évolution majeure, certains parlent même de révolution. En effet, la numérisation qui a pour conséquence la dématérialisation des supports, à laquelle s’ajoutent la surproduction et la conjoncture actuelle, nous conduisent plus que jamais à réfléchir sur la fabrication des livres et leur avenir. Pourquoi continuer à faire des livres ? Thomas Gabison, Jean-Christophe Menu et Jean-Louis Gauthey ont tenté d’éclairer cette problématique en proposant quelques pistes de réflexion.

Lors de cette table ronde, les éditeurs ne semblaient pas inquiets face à l’avancée du numérique.  En revanche, ils s’accordent pour dire que leur plus grande angoisse est la fragilisation du réseau des librairies indépendantes par les grandes structures commerciales que sont Amazon et Google qui conduisent la population à ne plus se rendre chez les libraires pour acheter des ouvrages. Jean-Louis Gauthey nous dévoile qu’Amazon représente 10% de son chiffre d’affaires annuel et se place donc en première position dans leur clientèle. Un chiffre plutôt inquiétant quand on sait que lorsqu’un client représente plus de 20% du chiffre d’affaires de la librairie, il acquiert alors un statut particulier de « donneur d’ordre » et c’est en ce sens qu’une grande dépendance s’instaure. Ces acteurs désincarnés comme Amazon ont une position principale en matière de référencement et on peut imaginer qu’ils feront payer tôt ou tard l’exposition des ouvrages sur leur site. Un des problèmes soulevés par nos éditeurs concernant ces sites internet d’achat en ligne est que la population les utilise pour trouver des ouvrages qu’ils ont en tête et non pour en découvrir de nouveaux. Par le biais des nouvelles technologies, ces grands groupes commerciaux peuvent alors cibler les préférences de leurs clients afin de leur proposer des produits similaires qui seraient susceptibles de leur plaire.  C’est à ce niveau que la librairie revêt son intérêt principal. En effet, une librairie c’est aussi « une ligne éditoriale » puisque le libraire a vocation à sélectionner et proposer des ouvrages tout en amenant ses clients à découvrir des livres auxquels il ne se serait jamais intéressé sans les recommandations et les conseils avisés d’un professionnel. Mais l’exhaustivité dans une librairie est illusoire et il est donc difficile pour elles de rivaliser avec de telles structures commerciales de vente en ligne.

En ce qui concerne le numérique, les éditeurs se rejoignent sur le point suivant : les révolutions techniques sont amenées à bouleverser le domaine du livre dans les années à venir mais pour le moment l’avenir est encore incertain et difficile à imaginer. En revanche, ce qui est visible aujourd’hui selon Jean-Louis Gauthey c’est l’usage que veulent faire les marchands des avancées techniques. La manière dont sont traitées les nouvelles technologies est pour lui représentative de ce que l’être humain est capable de faire d’une invention dans ses premiers temps ; à savoir, transférer sur le numérique ce qui existe déjà sur le format papier tout en faisant payer le prix fort aux utilisateurs. Jean-Louis Gauthey montre bien qu’à ce jour, il s’agit simplement de transférer tel quel le support papier directement sur la tablette. Il n’y a pas véritablement de volonté pour créer une valeur ajoutée au support. Pour lui, les tablettes et les liseuses ne sont qu’une simple évolution du support qui peut être comparée à la révolution que fut il y a quelques années le livre de poche. « Les liseuses proposent un réel saut technologique mais elles ont le même défaut que leur ancêtre, le livre de poche, un format contraint. »[1]. Il semble que le format numérique n’ait pas exploité toutes ses facultés ; il est donc loin d’être un produit fini. Il est à concevoir comme un complément au support papier et pourquoi pas comme une alternative à des ouvrages limités par leur forme ou par leur intérêt.

Jean-Christophe Gauthey poursuit sa réflexion en proposant des idées sur ce que pourrait amener le fichier numérique que le format papier ne peut proposer :

 

– Un lien interactif en prenant pour exemple la bande dessinée de Luciano Bottaro intitulée Pépito. Imaginons alors, que dans sa version numérisée, on puisse cliquer sur la couverture et accéder à des informations relatives au travail de restauration et aux rééditions de l’ouvrage dans les années 60 et 90.

– L’association à du son et de l’image qui crée une connexion qui échappe à la 2D. On peut alors imaginer des liens hypertextes sur des mots qui renverraient à des sons, des images et des vidéos.

 

Laurent-Maffre-Demain-demain.jpg

Pour compléter ce dernier point, Thomas Gabison nous fait part d’un projet abouti en avril 2012 qui concernait le webdocumentaire en son et dessins. Tout commence avec un roman graphique à la croisée du documentaire et de la fiction : Demain, demain de Laurent Maffre qui raconte l’histoire des immigrés algériens dans le bidonville de La Folie à Nanterre, dans la banlieue parisienne. Pour élaborer l’ouvrage, l’auteur fait des recherches, mène des enquêtes et rencontre alors Monique Hervo qui va être une personnalité déterminante pour la suite de son projet. Monique Hervo est une femme qui s’est engagée contre la colonisation en 1959 et qui a vécu de nombreuses années dans le bidonville de La Folie pour aider les habitants. Durant toutes ces années, elle collecte sur place grâce à un enregistreur quatre pistes des témoignages dans le but de conserver une trace de leur histoire. Laurent Maffre et son éditeur Thomas Gabison partent donc à la recherche de subventions afin de restaurer les bandes et de les exploiter car ils entrevoient là un moyen de redonner la parole aux habitants de ce bidonville tout en apportant un complément à la bande dessinée. ARTE, coéditeur de cette dernière, apporte son aide et le travail peut commencer. À cause d’un délai restreint, Laurent et Thomas ont opté pour une forme très simple en réutilisant et développant la frise qui apparaissait sur la couverture du livre et dans laquelle ils ont intégré des puces pour déclencher les voix[2]. Le rapport à l’image est alors renforcé. C’est tout un monde qui reprend vie tout à coup ; les voix renforcent cette atmosphère intime et on est totalement absorbé par les souvenirs qui nous sont à la fois racontés et dessinés. Pour conclure, Thomas Gabison nous explique que le numérique est un outil pertinent à condition que les auteurs s’en emparent comme ils le feraient avec un crayon en « cherchant la mine parfaite pour dessiner le trait parfait ».

 

Conclusion

Séduites par le thème abordé par cette conférence « Pourquoi continuer à faire des livres ? » ; nous avons cependant été quelque peu déçues que les problématiques du numérique et de l’avenir du métier de l’édition ne soient que légèrement abordées à la toute fin du débat et ce, grâce à  l’unique question d’une jeune fille du public. Néanmoins, les réponses apportées par nos trois éditeurs nous ont permis de prendre conscience de la complexité de leur travail avec ses limites et ses difficultés et d’appréhender également le numérique comme un outil au service du livre qui doit lui apporter une plus value.


K. G & L. P, AS Bib
 

[1] Kaboom [Texte imprimé] : by Chronic'art : magazine de bande dessinée / [directeur de la publication Benoît Maurer]. - N° 1 (février/avril 2013)- . - Paris (145 rue de Belleville ; 75019) : 2B2M, 2013-. - n° : ill. en coul. ; 28 x 23 cm

[2] http://bidonville-nanterre.arte.tv/

Repost 0
Published by KG & LP - dans bande dessinée
commenter cet article
27 février 2013 3 27 /02 /février /2013 07:00

Moon-Ba-daytripper-couv.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Fábio MOON & Gabriel BÁ

Daytripper : au jour le jour
Couleur : Dave Stewart
Traduction : Benjamin Rivière
éditions Urban Comics, 2012
prix Will Eisner
du meilleur récit complet en 2011.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Daytripper faisaitt partie de la sélection officielle du festival International de la bande dessinée d’Angoulême de 2013 : http://www.bdangouleme.com/78,selection-officielle

 
 
Présentation des auteurs
Moon-Ba.jpg
Fábio Moon et Gabriel Bá sont deux frères jumeaux qui vivent à Sao Paulo au Brésil depuis qu’ils y sont nés en 1976. Leur œuvre a été plusieurs fois récompensée par le prix Will Eisner, et une autre bande dessinée également récompensée, Casanova, a été publiée en janvier 2013 aux éditions Urban Comics en France.

Pour plus d’informations sur leur travail, voici un lien vers leur blog (écrit en anglais) : http://fabioandgabriel.blogspot.fr/

 

Résumé
 
Daytripper raconte l’histoire, ou plutôt la vie d’un homme, d’un fils et d’un père. Un homme qui fut également un enfant, qui se transformera en vieillard, qui a vécu déjà, qui vit encore et qui vivra toujours comme on vivrait un rêve.

D’un point de vue concret, il s’agit d’une bande dessinée qui relate la vie sous tous ses aspects de Brás de Oliva Domingos, chroniqueur qui écrit sur la mort des personnes de son époque dans un journal quotidien de Sao Paulo, à travers dix chapitres devenus étapes de sa vie. Jusque-là, rien de bien anormal, mis à part un léger détail : chacune d’elles (ou presque) n’est pas présentée dans l’ordre chronologique et se clôt sur la mort du personnage principal, présentée en cartouches dans le style propre aux nécrologies qu’il écrivait lui-même.


 
Structure de l’œuvre
 
Cette œuvre se divise en dix chapitres caractérisés par un moment vécu par le personnage central à un âge défini de sa vie. Le lecteur peut alors découvrir que durant son existence, Brás de Oliva Domingos traverse des étapes déterminantes qui nous font redécouvrir des valeurs telles que l’amitié, la passion, l’innocence de l’enfance, l’importance de la famille, etc. Voici donc une liste des chapitres de Daytripper avec l’âge et les valeurs qui leur correspondent :

« Chapitre 1 : 32 ans ». Cette première partie fait découvrir au lecteur Brás de Oliva Domingos, sa situation professionnelle et familiale, mais ce qui nous interpelle c’est la place de la mort dans cette existence : le chapitre débute avec trois nécrologies et on découvre un apprenti écrivain plein de doutes, qui se questionne sur sa vie, la vie et la mort. Ainsi le ton général est donné, mais ce qui se dégage de ce chapitre « introductif » est avant tout un malaise vis-à-vis de la relation qu’entretient Brás avec son père, écrivain consacré, qui représente les craintes du personnage principal : échouer dans sa quête d’écriture, d’existence pleinement vécue et de reconnaissance des gens qu’il aime. Il joue le rôle d’un homme qui n’accepte pas sa position de fils et ne comprend pas l’héritage que lui transmet son père. C’est avec ces doutes qu’il succombe suite à un braquage qui a mal tourné.
daytripper-pl-01.jpg
« Chapitre 2 : 21 ans ». Avec ce deuxième chapitre, le lecteur découvre le personnage principal plus jeune de onze années, en voyage avec son ami Jorge à Santiago, une région où le folklore est une part importante de la culture locale. Il y rencontre une jeune femme qui éveille en lui une certaine passion et lui fait réaliser le sens de sa vie et les rêves qu’il veut réaliser. Pourtant, cette passion le mènera jusqu’à la mort, puisqu’en voulant la retrouver il meurt noyé en mer.

« Chapitre 3 : 28 ans ». Ici, le lecteur retrouve notre héros en pleine déprime après que la femme qu’il a aimée dès le premier regard à Santiago sept ans plus tôt l’abandonne seul, avec ses idées noires et l’impression que sa vie est déjà terminée. Pourtant, par pur hasard, il aperçoit dans une boulangerie une  jeune femme qui illumine ses pensées : il sait que c’est elle, que c’est maintenant que sa vie va commencer. Il s’en va alors courir dans la rue pour la rattraper avec l’impression de se sentir tellement heureux qu’il pourrait s’envoler, avant qu’un camion ne l’écrase et mette fin à ses espoirs.

« Chapitre 4 : 41 ans ». Treize ans plus tard, nous assistons à un moment exceptionnel pour Brás. En effet, lui et sa femme Anna, qu’il a rencontrée dans  une boulangerie voilà plusieurs années (ou un chapitre), vont avoir leur premier enfant. La panique commence pour cet homme qui va devenir pour la première fois père. Cependant, ce tableau touchant est assombri par une triste nouvelle : s’il devient père, il devient également orphelin, car son père vient de mourir d’une crise cardiaque. Alors que son fils vient de naître, Brás se rend chez lui pour chercher des affaires pour son nouveau-né. Malheureusement, devant le bureau de son père, le chagrin l’envahit et comme celui de son père, son cœur s’arrête.

«  Chapitre 5 : 11 ans ». Il s’agit d’un chapitre particulier, car nous rencontrons Brás de Oliva Domingos alors qu’il n’était qu’enfant, entouré de sa famille, dans un ranch où il semble vivre une existence en dehors de toute réalité. Son enfance reflète l’innocence et les découvertes des premiers jours avant d’entrer dans un monde plus réaliste, plus adulte. Malheureusement, cette vie d’enfant n’est pas dépourvue de danger, et alors qu’il jouait au cerf-volant en plein centre-ville, il décède à cause d’une électrocution.

« Chapitre 6 : 33 ans ». Ici, Brás est rendu à un stade de sa vie assez simple : il a un emploi, une femme qui l’aime, un ami qui peut compter sur lui. Seulement voilà, ce dernier se pose quelques questions sur la vie. Suite à un accident mortel d’avion à bord duquel il aurait pu se trouver, Jorge s’interroge sur ce qui vaut la peine d’être vécu. Il contacte alors son ami Brás pour lui dire que c’est fini, qu’il va disparaître pour vivre comme il l’entend. Mais son ami ne compte pas en rester là : il décide de partir à sa recherche pour lui faire entendre raison, départ qui s’achève brutalement sur la route avec un accident de la circulation causé par deux camions.

 « Chapitre 7 : 38 ans ». Cinq ans après, Brás, devenu auteur célèbre, est toujours sans nouvelles de son ami jusqu’à ce qu’il reçoive une carte postale. Sa femme tente de lui faire entendre raison, ce qui ne l’empêche pas de repartir à la recherche de Jorge. Pourtant, lors de leurs retrouvailles, Brás réalise qu’il est trop tard pour son ami : ce dernier, devenu fou, le tue au beau milieu du désert avant de se suicider.

« Chapitre 8 : 47 ans ». Ce chapitre, plus particulier que les précédents, nous montre le quotidien d’Anna, la femme de Brás et de leur fils Miguel, la famille de Brás sans ce dernier, parti en tournée promotionnelle pour son livre. Le lecteur a alors le loisir d’observer l’importance qu’occupe sa famille pour Brás sans que ce dernier apparaisse. On découvre ainsi une femme qui aimera toujours son époux, et un fils qui a besoin de la présence de son père. Malheureusement pour lui, ce ne sera plus possible puisque celui-ci succombe des suites d’une opération en urgence pour traiter une tumeur.

 « Chapitre 9 : le rêve ». Cette dernière partie est difficile à comprendre, puisqu’il s’agit dans la majeure partie d’un rêve fait par Brás. Ce songe débute par un avertissement d’Iemanjá, la déesse des mers, qui l’avertit : il ne doit pas se contenter de suivre sa vie de loin, il lui faut la vivre pleinement sans quoi elle lui échappera. Puis, le lecteur suit l’évolution du personnage à travers ce rêve, en traversant différentes étapes de sa vie, notamment les chapitres précédents, et en rencontrant des personnages déjà aperçus auparavant comme son père, qui lui fait comprendre que c’est à lui de décider de sa vie, que s’il veut sortir de ce rêve et enfin se réveiller, c’est à lui de le vouloir. Sur ces bonnes paroles, Brás ouvre enfin les yeux sur un monde réel et pourtant plein de couleurs, et la première chose qu’il fait est de s’asseoir face à sa machine à écrire avec laquelle il se décrit comme un rêveur.
daytripper-pl-03.jpg
« Chapitre 10 : 76 ans ». À travers ce dernier chapitre, le lecteur retrouve un Brás transformé en vieil homme, qui plus est atteint d’une tumeur au cerveau. Alors qu’on lui propose un autre traitement, il refuse pour pouvoir rentrer chez lui auprès de sa femme et vivre ses derniers instants comme il le souhaite. Puis, de retour dans sa maison, il voit son fils Miguel, déjà adulte et père d’une famille épanouie. Ce dernier confie à Brás une lettre que son père avait écrite le jour où Miguel est né. Brás, ému, lit alors la lettre et comprend enfin ce que son père voulait lui transmettre : la vie d’un homme se construit avec sa famille.

 

La vie et la mort
 
Pour Brás, la mort fait partie de la vie. D’ailleurs, Daytripper est, selon les frères Bá et Moon, une « humble méditation sur la mortalité ». En effet, ici le lecteur tourne les pages de ce livre comme celles de l’histoire de sa vie, il n’est plus simplement spectateur, il lit au même rythme que le personnage vit ce qui semble être ses derniers instants, voire les plus forts de sa vie.

La figure de la mort, sous la forme d’un esprit des eaux appelée Iemanjá, est présente dans deux chapitres de l’ouvrage (chapitre 2 et chapitre 9). Ainsi, elle lui conseille de cesser de voir défiler sa vie comme un rêve et de la vivre, sans quoi elle lui échappera : « Pour réaliser tes rêves… Tu dois vivre ta vie. Réveille-toi. Avant qu’il ne soit trop tard. »

Cet ouvrage nous permet de réfléchir sur un nouveau point de vue philosophique sur la vie et de la mort : sait-on réellement quand commence notre vie et quand elle prend fin ? Pourtant, qu’on ne s’y trompe pas : Daytripper ne cherche pas à nous montrer comment vivre pleinement sa vie, mais à quel point elle peut nous laisser un goût d’inachevé quand elle prend fin et à quel point il est important d’en prendre conscience.

  daytripper-pl-02.jpg

Graphisme
 
On trouve beaucoup de couleurs à travers les pages. Les traits de crayon sont plus évasifs et irréguliers dans les planches mettant en scène la vie réelle du personnage, tandis qu’au contraire, dans les scènes oniriques (avec l’esprit des mers notamment), les couleurs sont plus simples, elles ne sont pas travaillées avec des jeux d’ombres et des dégradés très détaillés ; les vignettes contiennent des teintes plus opaques.

 

Avis personnel
 
La première fois que j’ai lu Daytripper, j’ai été assez surprise par le déroulement de l’intrigue. Je ne comprenais pas ce qui se passait avec ce personnage. Il m’a fallu plusieurs relectures pour vraiment intégrer l’intérêt de cette bande dessinée, et lorsque je l’ai fait découvrir à ma sœur de seize ans, elle a trouvé l’histoire de ce personnage étrange, car « c'est bizarre, il vit sa vie comme s'il ne se passait rien ». J’avancerai ainsi qu’il s’agit d’une œuvre qui s’adresse davantage à un public mature et demande une certaine distanciation pour vraiment s’en imprégner.

En ce qui me concerne, j’estime qu’à travers cet ouvrage les frères Bá et Moon transforment la vie en une aventure hors du commun. En somme, c’est une œuvre puissante, puisqu’elle véhicule beaucoup de choses et de valeurs. Je m’accorde avec la dernière phrase de présentation de l’ouvrage sur sa quatrième de couverture, qui est la suivante : « Daytripper fait partie de ces livres que vous refermerez avec le sentiment d’avoir découvert quelque chose en vous dont vous ne faisiez que soupçonner l’existence. »

 
Sarah Dabin, 2e année Bibliothèques-Médiathèques

 

 

 


Repost 0
Published by Sarah - dans bande dessinée
commenter cet article
9 février 2013 6 09 /02 /février /2013 07:00

Don-Rosa-la-jeunesse-de-picsou-1-glenat.jpg





 

 

 

Keno Don ROSA,
La Grande Epopée de Picsou
Tome 1 : La Jeunesse de Picsou (1/2)
Scénario et dessins : Keno Don Rosa
Traduction de l’appareil critique
Jean-Paul Jennequin
Glénat
Collection Disney Intégrale, 2012



 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Journal de Mickey existe depuis 1934. Picsou Magazine depuis 1972. Depuis 78 ans, les Français connaissent les publications de Disney. Pourtant il faudra attendre décembre 2010 pour que Glénat offre une édition plus prestigieuse aux histoires considérées comme des classiques par les connaisseurs. La Dynastie Donald Duck (une intégrale des histoires de Donald Duck et Picsou par Carl Barks) ouvre la voie. En 2011, Glénat sort L’Âge d’Or de Mickey Mouse, une intégrale de Gottfredson, et aujourd’hui La Grande Épopée de Picsou, l’intégrale de Don Rosa. Son premier volume est une histoire de référence pour les amateurs de canards doués de parole : La Jeunesse de Picsou.



Picsou, un canard pas comme les autres

Balthazar Picsou, de son nom original Scrooge McDuck, est la création du scénariste et dessinateur Carl Barks. Il l’utilise pour la première fois en 1947 dans une histoire reprenant Un Chant de Noël de Charles Dickens. On comprend aisément la référence au personnage d’Ebenezer Scrooge dans le nom de cet oncle de Donald Duck. Comme lui, Picsou va comprendre que son aigreur doit cesser et qu’il doit s’ouvrir aux autres. Si aux yeux du grand public Picsou n’est que le canard le plus riche au monde (il est d’ailleurs officiellement le personnage de fiction le plus riche du monde d’après Forbes), il est avant tout pour ses fans un aventurier et un personnage dont l’avarice cache un cœur plus gros qu’il ne veut bien l’admettre.


Trois auteurs marqueront l’histoire du personnage : Carl Barks (son créateur), Romano Scarpa (qui individualisera la branche italienne des histoires de canards), et Keno Don Rosa (qui reprendra l’univers de Carl Barks et marquera le personnage pour avoir écrit sa jeunesse). Nous ne parlerons pas ici de Romano Scarpa car les histoires de Don Rosa reposent presque uniquement sur celles de Carl Barks.



Carl Barks

Après avoir travaillé pour Walt Disney sur l’animation de Donald Duck, Carl Barks part chez Western Publishing pour qui il va créer son personnage le plus célèbre, Balthazar Picsou, mais aussi d’autres  figures connues de Donaldville : Gontran Bonheur, Géo Trouvetou, la sorcière Miss Tick, les vilains Rapetou, le voisin Lagrogne, l'organisation des Castors Juniors à laquelle appartiennent les neveux de Donald, Riri, Fifi et Loulou. Barks pose les bases des récits de Picsou avec de grandes aventures, des énigmes, de l’humour et des valeurs morales.



Keno Don Rosa

don-rosa.jpgIngénieur civil de formation, Keno Don Rosa a grandi avec les comics et les films. Scénariste et dessinateur, il propose l’histoire Le Fils du soleil à l’éditeur Gladstone. Cette première  histoire est déjà ancrée dans l’univers de Barks. Elle reprend en effet un personnage apparu dans un comics de Barks, « Perdus dans les Andes ! ». Gladstone ouvre ses portes à Don Rosa en 1987. Mais en 1989, Disney décide de ne plus restituer leurs planches aux auteurs et Don Rosa part travailler chez Egmont, un éditeur qui publie les licences Disney au Danemark. Leur collaboration durera jusqu’à ce qu’un décollement de la rétine oblige Don Rosa à prendre sa retraite en 2008. Don Rosa est connu pour inscrire ses histoires dans la continuité de celles de Carl Barks. En grand fan de ce dernier, il accepta d’écrire La Jeunesse de Picsou pour Egmont et s’en servira de base pour nombre de ses récits.



La Jeunesse de Picsou

Le concept

Pour écrire La Jeunesse de Picsou, Keno Don Rosa a dû faire un travail de fourmi. L’idée était de retrouver toutes les références au passé du richissime canard que Barks avait pu laisser dans ses 600 histoires. Bien sûr, il n’existait à l’époque aucun logiciel de référencement, et c’est donc un travail d’investigation que l’auteur a entrepris. Il fallait réussir à agencer toutes les anecdotes en un récit logique. Or Carl Barks n'a jamais conçu ses bandes dessinées dans l’idée qu’un jour quelqu’un les unifierait et fait allusion au passé de Picsou parfois pour de simples dialogues humoristiques, à la manière dont un vieillard raconterait une histoire abracadabrante qui lui serait arrivée plus jeune. Le tour de force de Don Rosa va être d’intégrer ces récits loufoques mais aussi de faire le tri. Ainsi, l’auteur conçoit une jeunesse qui reprend ce que le créateur du personnage avait dit, mais délaisse quelques éléments incohérents. Mieux encore, la passion de Don Rosa pour le personnage le pousse plus loin : il va non seulement construire le passé du palmipède mais aussi envoyer un message aux auteurs de Picsou à travers le monde. Dans les récits américains, le meilleur adversaire de Picsou est Gripsou alors que pour les Italiens, il s’agit de Flairsou. Ce dernier est une création de Carl Barks mais il ne l’a utilisé qu’une seule fois. En donnant un rôle à un personnage « italien », Don Rosa ne ne se contente pas de conter une histoire, il crée symboliquement un univers partagé. L’apparition de Flairsou sous-entend en effet que toutes les aventures de Picsou se déroulent dans un même monde ; peu importe le pays de publication. Mais cela reste à nuancer, car si c’est vrai pour « les histoires classiques » où les auteurs reprennent les personnages barksiens, c’est en revanche faux pour les Duck Tales (comics adaptés d’un dessin animé éponyme et utilisant des personnages différents des histoires classiques).

Dans le cœur des fans et celui de l’auteur, La Jeunesse de Picsou va prendre une importance de premier ordre. En effet, après la mini-série de douze épisodes pour laquelle Don Rosa a gagné l’Eisner Award de la meilleure série à suivre en 1995 (l’une des récompenses les plus prestigieuses pour un comics), Keno va écrire des épisodes bis, ter et même quarter qui viendront ajouter des éléments à la saga. Nombre de ses histoires reprendront aussi des éléments de la mini-série pour y faire suite, et enfin il écrira des épisodes où Picsou voyage dans ses rêves et voit comment les choses auraient pu se passer s’il avait fait d’autres choix. La Jeunesse de Picsou est donc au cœur du travail de Don Rosa et elle est devenue la référence pour ses fans.



L’histoire
Don-Rosa-Petit-Picsou-1.png
Écosse, 1877. Le petit Balthazar  n’a qu’une dizaine d’années quand sa vie s’apprête à changer. Son père lui fait découvrir le château des McPicsou, la fierté d’un clan qui n’est plus. Les McPicsou ont été chassés, le clan s’est dispersé, les richesses d’antan ont disparu. À Glasgow,  les McPicsou sont pauvres, et à dix ans, Balthazar va devoir travailler pour aider sa famille. Ce qu’il ignore, c’est que son père ne s’est pas contenté de lui fabriquer un équipement de cireur de chaussures, il a aussi conclu un marché avec un ami pour que ce dernier arnaque l’enfant. Ainsi, pour la première fois qu’il travaille, Balthazar va puiser jusqu’au bout de ses forces pour faire briller les bottes crasseuses d’un cantonnier. Épuisé, il s’évanouit et trouve à son réveil une pièce dans sa main. Ce dime américain, sans valeur en Ecosse donnera à Balthazar une leçon : celle de toujours rester vigilant. Cet événement va forger le caractère du personnage, mais il va aussi guider sa vie. Balthazar va prendre cette pièce pour un signe et partir faire fortune en Amérique pour redorer le blason de son clan. Le sou fétiche est né et la grande épopée de Picsou commence.

 Don-Rosa-Petit-Picsou-2.pngDon-Rosa-Picsou-et-Goldie.jpg
Douze épisodes, douze époques. Dans chaque histoire, on retrouve Picsou un peu plus vieux de quelques années dans un nouveau lieu. Picsou fait le tour du monde, mais non sans qu’on sache pourquoi. Au début, c’est le besoin de travailler qui le guide. Les années sont dures et forment le jeune garçon. Quand il arrive au Klondike, dans le Grand Nord canadien, Picsou est un jeune homme déjà plein d’expérience. Sous les aurores boréales, il entrevoit un nouveau chemin. Il est en paix avec lui-même et serait prêt à arrêter la course à la richesse qu’il s’est lancé. Et puis, il y a Goldie O’Gilt, cette cane au sale caractère. Cet amour inavoué pourrait tout changer. Mais il faut croire que Balthazar n’a pas droit au bonheur. Un décès va changer sa vie. Au Klondike, Picsou trouve la richesse pour laquelle il a tant travaillé, mais il perd tout le reste. De retour chez lui, le canard a changé. Les années ont passé et il n’est plus l’enfant parti trop tôt du nid. Déjà, l’on sent que Picsou s’est perdu en chemin. Un nouveau décès et c’est le noyau familial qui explose. Balthazar ne voit plus que sa fortune et ce désir incompréhensible d’être le plus riche au monde. Il se détourne de sa famille, de ses principes. Ses sacrifices étaient-ils trop lourds ? Trop nombreux ? L’aventure ne l’intéresse plus. Lui qui ne gardait les pièces qu’il gagnait que pour la valeur sentimentale qu’elles portaient, n’est plus qu’un arnaqueur qui ne vise que le profit. Cette fois, c’est fini. Le peu de famille qui lui restait se détourne de lui. Balthazar est seul et il a tout perdu. Il est trop tard quand il s’en rend compte. Picsou va connaître la solitude.

Mais un jour, alors que Picsou n’est plus qu’un vieillard aigri. Il rencontre réellement pour la première fois son neveu Donald et ses petits neveux Riri, Fifi et Loulou. Ce jour de Noël va faire prendre un tournant à sa vie. Avec cette famille, Picsou retrouve un moteur à sa vie et son goût pour l’aventure. Les enfants sont friands de ses aventures et Picsou découvre qu’il lui  en reste à vivre. La boucle est bouclée, Don Rosa termine sur la première histoire de Picsou par Carl Barks.



Les dessins

Don Rosa ne se contente pas d’écrire une bonne histoire. C’est aussi un dessinateur exceptionnel. Certes, sa mise en page est des plus classiques, mais pour des planches qui comptent en moyenne une dizaine de vignettes, son sens du détail est presque incomparable. Il est en effet très rare qu’une case ne fourmille pas de détails. Chaque revêtement est travaillé, chaque élément du décor est plus vrai que nature. Don Rosa réussi à mettre un nombre effaAent de détails et de gags au second plan sans que les planches paraissent chargées. Avec un sens de la mise en scène qui emprunte à l’animation, les planches de Don Rosa sont d’une grande modernité tout en s’inscrivant dans un schéma narratif barksien. Dernier point fort : les expressions des personnages sont d’une précision impressionnante. Il s’agit peut-être de canards, de chiens et de cochons, mais on sait au premier coup d’œil ce que ressent (voire ce que pensent) tous les personnages visibles dans une image.
 Don-Rosa-Picsou-Details-Yukon.jpg
Sans formation de dessinateur, Don Rosa est un autodidacte. Il se sert néanmoins de ses savoirs d’ingénieur civil dans ses planches. Bâtiments, bateaux et autres monuments architecturaux sont plus vrais que nature, et ceux qui ont existé sont quasiment des copies conformes. De plus, Don Rosa s’amuse à cacher de nombreux jeux pour ses lecteurs. Le plus célèbre d’entre eux est celui des D.U.C.K. Ces quatre lettres sont dissimulées dans les couvertures et certaines cases. Elles signifient Dedicated to Uncle Carl from Keno et montrent bien l’attachement de l’auteur pour le maître. Autre célèbre jeu, Don Rosa s’amuse à cacher Mickey Mouse dans ses dessins et souvent le malmène. Ces Hidden Mickey jouent essentiellement sur la forme du personnage (un cactus en forme de Mickey par exemple). Mais beaucoup de jeux ou d’indices laissés par Don Rosa échappent aux lecteurs. Dans la première histoire de La Jeunesse de Picsou, Balthazar croise le fantôme de l’un de ses ancêtres sans le savoir car celui-ci est identique (ou presque !) aux êtres vivants. Don Rosa fait remarquer qu’il avait laissé un indice pour que ces lecteurs devinent qu’il s’agissait d’un fantôme : le personnage est le seul à ne pas avoir d’ombre ! De même, l’auteur s’amuse à faire des gags de répétition visuels subtils avec certains personnages ou encore à utiliser ses outils d’ingénieur pour qu’aucune pièce du coffre de Picsou ne soit de la même taille sans que cela se repère.



Analyse

Inutile de dire que La Jeunesse de Picsou est un exploit technique. Mais au-delà de la performance d’auteur, l’histoire écrite par Don Rosa a bien des qualités. Don Rosa s’inscrit pour ses récits dans la lignée initiée par Carl Barks. Picsou et ses neveux vivent de grandes aventures, voyagent autour du monde, résolvent des mystères et tirent des leçons de leurs périples. À cela, Don Rosa ajoute la construction et l’évolution des personnages. Les relations familiales sont approfondies, les personnages évoluent, et l’on réussirait presque à différencier Riri, Fifi et Loulou. La Jeunesse de Picsou n’échappe pas à ce schéma. Son concept même de raconter la jeunesse d’un personnage est presque un affront à Disney. Les personnages ne sont plus figés dans le temps et dans leur rôle mais naissent, évoluent et meurent. La mort, ce tabou ultime que Don Rosa brisera par un dessin non officiel fait à un fan. Si aucune histoire officielle ne conte la mort de Picsou, Don Rosa a virtuellement fixé celle-ci aux 100 ans du personnage en 1977. Ainsi, on peut facilement deviner si un auteur/dessinateur inscrit son histoire dans l’univers de Barks et Rosa en regardant les décors. Si l’histoire se passe aujourd’hui, elle ne peut s’inscrire dans la logique des maîtres.

 Don-Rosa-mort-de-picsou.gif
Ainsi, La Jeunesse de Picsou est une petite révolution en soi. L’univers Disney se fait plus réaliste et s’inscrit maintenant dans une continuité. Mais Don Rosa n’en oublie pas pour autant les bases. Son récit combine aventure, humour et drame. Si l’approche de Don Rosa est plus moderne que celle de Barks, elle lui reste néanmoins fidèle.



La publication de La Jeunesse de Picsou en France

Don-Rosa-Picsou_Hors_Serie___La_Jeunesse_De_Picsou.jpgEn France, le premier épisode de La Jeunesse de Picsou est publié pour la première fois en mars 1994 dans le Picsou Magazine #266, soit deux ans après sa première publication originale. Il faudra attendre 1998 pour qu’une première intégrale voie le jour. Reprenant le format des Super Picsou Géant, le Picsou Magazine Hors-Série #1 compile les douze épisodes originaux plus les épisodes 6bis, 8bis et 0. Les épisodes bis sont entremêlés aux originaux, respectant ainsi la chronologie des événements mais rompant avec la structure originale de la mini-série. En effet, les douze épisodes originaux commencent toujours par une image des souvenirs de Picsou que sa sœur accumule et permet de voir une évolution du personnage, alors que les épisodes bis commencent par Picsou contant ses souvenirs à ses neveux. Mis à part son introduction s’adressant à des enfants, cette édition répond à toutes les attentes des adultes. Toutes les couvertures originales sont présentes et les solutions au jeu des D.U.C.K sont données. Cette édition de 1998 marquera les esprits : la colorisation et la traduction choisies restent aujourd’hui encore considérées comme les meilleures. En 2005, une nouvelle intégrale au même format sort, mais cette fois-ci en deux volumes puisque Don Rosa a écrit entretemps de nouveaux épisodes bis, ter et quarter. La nouvelle colorisation de cette édition décevra les fans pour qui l’édition de 1998 restera la référence. Quatorze ans après sa sortie, l’édition de 1998 coûte 50 € sur le marché d’occasion. Pour une revue hors-série arborant fièrement « 292 pages, 29 Francs », il y a de quoi faire sourire le richissime canard.



La Jeunesse de Picsou par Glénat

En décembre 2012, Glénat sort le premier volume de son intégrale Don Rosa avec La Jeunesse de Picsou (1/2). Cette édition reprend les douze épisodes originaux uniquement, tous les autres étant prévus dans le deuxième tome de la collection. Glénat  a fait le choix d’harmoniser ses collections en reprenant le format et la maquette de son intégrale Carl Barks. Mais là où le bât blesse, c’est que le format est plus petit que celui de Picsou Magazine et que si cela n’était pas gênant pour Carl Barks, le dessin de Don Rosa en souffre et l’on ne distingue plus aussi bien les détails qu’à l’origine. De plus, Glénat propose une nouvelle colorisation plus réaliste. L’approche est originale et colle au récit mais on perd un peu le charme enfantin de la bande dessinée et certains paysages y perdent en beauté. Par exemple, dans l’édition de 1998, le Yukon était plein de couleurs éclatantes avec des maisons bigarrées et une forêt verdoyante.  Dans l’édition de Glénat, toutes  les maisons sont de couleur bois et la forêt est blanche de neige. Plus embêtant, certains choix artistiques sont malheureux : une colorisation monochromatique du second plan alors qu’il fourmille de détails et de gags, et une gestion des couchers de soleil qui fait non seulement perdre du détail mais aussi tomber dans le pathos pour des scènes particulièrement touchantes.

Don-Rosa-comparaison-picsou-glenat-hachette-8.jpg
 Don-Rosa-comparaison-picsou-glenat-hachette-12.jpg
Mais l’édition de Glénat compense ses défauts par un contenu additionnel particulièrement riche. En plus du jeu des D.U.C.K et  de l’arbre généalogique de la famille Duck (et de sa version détachable en poster), Glénat propose des bonus inédits avec des commentaires de Don Rosa sur trois pages après chaque épisode. Ces commentaires sont riches en anecdotes et en détails techniques. Ils font porter un regard nouveau sur l’œuvre et sont véritablement la grande force de cette édition par rapport aux précédentes.



Conclusion

La Jeunesse de Picsou est une œuvre majeure dans l’univers des canards Disney. Loin d’être une histoire uniquement pour enfant, ce récit est vraiment « tout public » dans le sens où enfants et adultes y trouveront de l’intérêt. Une véritable édition « en librairie » était attendue des fans depuis des années et Glénat a fini par répondre à l’appel. Cette première édition « de qualité » n’est pas parfaite, notamment à cause d’une colorisation décevante, mais les contenus additionnels mettent en valeur le récit et le travail fait par Don Rosa. Que l’on connaisse ou non l’univers de Donald et Picsou, il serait dommage de passer à côté d’une œuvre aussi magistrale.


Jérome, AS édition-librairie

Pour aller plus loin :

 Comparatif des éditions de Glénat et Picsou Magazine HS #1

Podcast sur la Jeunesse de Picsou (critique avec spoilers)

 

 


Repost 0
Published by Jérôme - dans bande dessinée
commenter cet article

Recherche

Archives