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9 octobre 2012 2 09 /10 /octobre /2012 07:00

Roques-Dormal-Pico-Bogue-1.jpg






 

 

 

 

 

Dominique ROQUES (scénariste),
Alexis DORMAL (dessin)
Pico Bogue, La vie et moi
Dargaud, 2008

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Roques-Dormal-Pico-Bogue-2.jpgLes auteurs : une histoire de famille

Cette bande dessinée est née d'une collaboration familiale entre Dominique Roques, la mère et Alexis Dormal, le fils. Dominique Roques – la scénariste – est née en 1948 à Casablanca. Elle a deux fils, dont Alexis devenu dessinateur. Grande lectrice et adepte de l'humour des bandes dessinées (Astérix et Obélix, Mafalda), en 2005, elle décide d'utiliser les textes, idées, impressions, réflexions accumulées au cours des années et de passer à l'écriture. Avec son fils, ils créent les aventures de Pico Bogue.

Alexis Dormal – le dessinateur – est né en 1977 à Bruxelles. Diplômé d’une école de réalisation cinéma/télévision, il part étudier le dessin à l’école Émile Cohl, à Lyon. À partir des textes de sa mère, il propose une mise en scène grâce à ses dessins.

Nourritures : New Yorker, aquarellistes notamment Delacroix.



Bibliographie

La série Pico Bogue est publiée chez Dargaud.

5 tomes actuels

La vie et moi, 2008
Situations critiques, 2009
Question d'équilibre, 2009
Pico love, 2010
Légère contrariété, 2011



L'histoire

Pico Bogue est un garçon d'une dizaine d'années. Ce petit rouquin est entouré de sa famille : ses parents, Ana-Ana, une petite sœur pour le moins unique, Papic et Mamite, ses grands-parents. Nous suivons Pico Bogue dans son quotidien : à la maison, à l'école, avec ses amis. Entre innocence et impertinence, nous partageons ses réflexions sur le monde, des plus basiques aux plus poétiques.





Le protagoniste, Pico Bogue
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Pico Bogue. Son nom évoque « la bogue de châtaigne, et aussi le bug de l’ordinateur et donc le pétage de plombs ». Pico fait référence au picot de la bogue de châtaigne. Une sonorité étonnante, un nom que l'on retient et qui semble rebondir.

Pico a la langue bien pendue, de sa bouche sortent les vérités que les adultes n'osent révéler. Les auteurs parlent de sa coiffure, qu'il désigne parfois comme un feu au-dessus de sa tête, dont il ne se rend sans doute pas compte mais qui symbolise la folie que chacun peut avoir en lui.

Les traits du dessin permettent d'explorer une grande diversité d'expressions du personnage. Ils soulignent le contraste entre une hyper-expressivité, proche de la folie (notamment lorsque Pico se met en colère) et une douceur liée à son innocence.



L'enfance et l'humour

Les enfants sont au centre de cette bande dessinée. Pico Bogue est dans le présent, ici et maintenant. Le dessin permet de s'approcher au plus juste de cette immédiateté, comme si la vie de Pico était croquée, prise sur le vif.

Pico Bogue grandit, il réfléchit, se questionne et se confronte au monde des adultes. Confronter est le terme approprié. La vie apparaît comme un combat et Pico se démène. Il observe, il utilise son expérience de la vie, l'exploite et la met à profit.

L'humour surgit du regard qu'il porte à l'issue de ses réflexions sur la vie des adultes parfois dépourvue de logique.



Les influences

La BD et le comic-strip


Pour la forme mais aussi pour l'humour utilisé, la bande dessinée et le comic-strip apparaissent comme leurs sources d'inspiration.

Parmi les influences évoquées par Dominique Roques on retrouve tout naturellement le meilleur du comic-strip avec

 

« Peanuts, Calvin & Hobbes bien entendu, Mafalda aussi. Mais j’ai aussi fait mon éducation avec Franquin, Goscinny et Uderzo, Sempé (énormément) et bien d’autres dont les plus récents : Ferri et Larcenet. Et il y a Bretécher et F’murrr. Et la joie de vivre de Geluck. Et je pourrais continuer… »

 

Un comic strip, ou simplement strip, est une bande dessinée de quelques cases, disposées en une bande le plus souvent horizontale. Ce nom provient de la juxtaposition des termes anglais comic (comique, amusant, drôle) et strip (bande, bandeau). un format narratif de court, propose une séquence instantanée, avec une chute.
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Charlie Brown protagoniste de Peanuts de Charles Monroe Schulz, rate quasiment tout ce qu'il entreprend malgré une détermination et un espoir sans faille.


L'aquarelle et le crayon

Alexis Dormal évoque en parallèle des

 

« auteurs et illustrateurs tels qu’Art Spiegelman, Ian Falconer, Harry Bliss, Edward Sorel, Charles Addams, Voutch… Et puis, pour [l]’aider dans la couleur, des bouquins d’aquarelles d’Hopper, Homer, Sargent et Delacroix sont toujours ouverts sur [la] table de travail ».

 

 

L'aquarelle semble être la technique qui s'est imposée, par des couleurs directes. Il excelle dans sa capacité à recréer des ambiances, toujours avec pour finalité de mettre en valeur le texte.

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Mon avis

Cette bande dessinée a été une vraie découverte pour moi. J'aime l'univers des auteurs, l'humour se mêle habilement à la poésie. Il y a une fraîcheur qui se dégage à la lecture des textes. En quelques mots, je pense que les auteurs ont su résumer ce qui plaît au lecteur et ce qu'il aime trouver lorsqu'il se plonge dans le monde de Pico Bogue : une bulle d'air.


Mélanie, AS Éd.-Lib. 2011-2012

Sources

Wikipédia

 http://www.dargaud.com/blog/picobogue

 http://www.ouest-france.fr/actu/actuDet_-Pico-Bogue-a-un-grand-frere-et-une-vraie-maman-_3639-1626273_actu.Htm?xtor=RSS-4&utm_source=RSS_MVI_ouest-france&utm_medium=RSS&utm_campaign=RSS

 http://expressbd.fr/?s=dominique+roques

 http://www.bdgest.com/news-297-BD-pico-bogue-le-nouvel-enfant-terrible-de-la-bande-dessinee.html





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26 septembre 2012 3 26 /09 /septembre /2012 07:00

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Thierry MURAT
Les Larmes de l'assassin
Futuropolis 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un roman, une adaptation, un roman graphique

Les Larmes de L’assassin est un parfait exemple de roman graphique, pas vraiment une bande dessinée mais pas non plus un roman. Il n’y a pas de « bulles » à proprement parler, le texte est imbriqué dans l’image. Pourtant il y a des vignettes, clairement délimitées. L’adaptation est réussie, les lecteurs ayant aimé le roman ont adoré le roman graphique. L’adaptation est fidèle et complète puisque Thierry Murat l’a faite en collaboration avec l’auteure du roman d’origine.

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Au départ, un roman

Un roman d’Anne-Laure Bondoux, une histoire poignante sur un assassin qui décide d’arrêter sa cavale et de se poser dans une maison isolé, la dernière avant le désert. Une maison habitée par un couple et un enfant ; il tue le couple mais ne peut se résoudre à tuer l’enfant. L’assassin prend alors la place du père et une étrange relation se forme entre le gamin et l’assassin, entre l’innocence et la violence.



Le graphisme

L’auteur, Thierry Murat, a retranscrit le contexte du désert avec justesse, en utilisant surtout des couleurs ocres. On sent la difficulté d’habiter là-bas et on ressent la chaleur grâce à ses couleurs fortes qui inondent les images. C’est un graphisme dépouillé de tout décor ; bien souvent, il n’y a que la terre qui supporte les protagonistes.

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L’analyse

Le syndrome de Stockholm est dans toutes les têtes lorsqu’on lit cette œuvre ; cependant le livre ne s’arrête pas là. On finit par comprendre les agissements des protagonistes. L’évolution des deux personnages est intéressante, chacun apprend de l’autre. Avec à la fois une horreur contenue, puisque le gamin s’attache à l’assassin de ses parents, mais aussi avec tendresse car au fond il n’a plus que lui. Le texte précise d’ailleurs qu’il  qu’il était « né de la routine du lit de ses parents », ce qui laisse supposer qu’il n’était pas tellement désiré ni aimé.


Laura, 2e année éd.-lib. 2011-2012

 

Lien

 

Site de Thierry Murat

 


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21 septembre 2012 5 21 /09 /septembre /2012 07:00

Mana-Neyestani-Une-metamorphose-iranienne-01.jpg






 

 

 

 

 

Mana Neyestani
Une métamorphose iranienne
traduit de l'anglais
par Fanny Soubiran
Çà et Là et Arte Éditions, 2012





 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une métamorphose iranienne, publié par Çà et Là et Arte éditions, est un roman graphique de Mana Neyestani, qui retrace les événements qui l'ont obligé à fuir l'Iran et condamné à l'exil.

Né en 1973 à Téhéran, Mana Neyestani est un dessinateur de presse proche du mouvement réformateur. Après l'interdiction de nombreux journaux réformistes au printemps 2000, il se reconvertit dans le dessin pour la jeunesse, et publie régulièrement ses planches dans le supplément jeunesse d'un grand quotidien national.

En 2005, Mahmoud Ahmadinejad est élu Président de la République Islamique d'Iran, le gouvernement se radicalise. A priori hors champ des préoccupations du régime, Mana Neyestani ne se sent pas menacé dans son activité professionnelle.

Mais, en 2006, son destin bascule. Mana Neyestani publie une planche sur la meilleure manière de lutter contre les cafards. Sujet relativement anodin, a priori. À un détail près : Mana Neyestani glisse dans la bouche du cafard un mot couramment utilisé par les Iraniens lorsque, justement, ils ne trouvent pas leurs mots. Mais ce mot vient de la langue azérie, minorité ethnolinguistique la plus importante du pays (25% de la population), qui, après des années d'oppression et d'humiliation du pouvoir central, connaît un regain nationaliste.

Qu'un terme azéri soit placé dans la bouche d'un cafard est considéré comme une profonde humiliation par la communauté azéri. La colère monte, d'abord dans les universités, puis se répand comme une traînée de poudre dans la province d'Azerbaïdjan. Des manifestations gigantesques sont organisées, qui échappent rapidement au contrôle des autorités.


Pour tenter de reprendre la main et calmer les esprits, Mana Nayestani et son rédacteur en chef sont emprisonnés, boucs émissaires désignés à la vindicte populaire comme des agents à la solde d'intérêts étrangers. Le cauchemar atteint son paroxysme lorsque, peu après, les forces de l'ordre ouvrent le feu sur les manifestants, tuant des dizaines de personnes.

 
Mana Neyestani et son compagnon d'infortune resteront deux mois dans les geôles de la prison 209, section non officielle de la prison d'Evin, placée sous l'administration de la VEVAK, les services de renseignement du régime qui fonctionnent comme un ministère autonome. Ils se retrouvent alors aux prises avec un système sourd, absurde, qui cherche à les asservir en les obligeant à devenir des espions. Neyestani joue d'ailleurs avec nos préjugés sur ces espaces de non-droit, en mettant en scène une violence physique qu'il n'a, pour sa part, pas subie.Mana-Neyestani-Une-metamorphose-iranienne-02.jpg

 
La violence à laquelle est soumis Neyestani est d'ordre psychologique. Elle peut prend la forme d'un brusque changement d'itinéraire entre le bureau du procureur et la prison ; ou le placement en détention, sous une fausse identité, avec des manifestants nationalistes azéris.


Mana-Neyestani-Une-metamorphose-iranienne-03.jpg 


Mana Nayestani décrit avec précision le désespoir absolu de ces jours vides, totalement retranchés du monde.


Mana-Neyestani-Une-metamorphose-iranienne-04.jpg
 
Et le cauchemar ne s'arrête pas aux frontières de l'Iran. Lorsque, enfin libérés, mais toujours harcelés par le régime, Mana Neyestani et sa femme choisissent l'exil, ils se heurtent à un autre cauchemar kafkaïen : les politiques migratoires des pays occidentaux. En quête d'un impossible exil, ils fuient par Dubaï, via la Turquie puis sont arrêtés en Chine, où ils tentent d'entrer clandestinement. Jetés en prison, ils sont ensuite extradés vers la Malaisie.



Auteur d'un récit d'une noirceur absolue, Mana Neyestani réussit cependant le tour de force de ne jamais s'abandonner au pathos, et cultive constamment une veine tragi-comique assez jubilatoire. Son dessin, un noir et blanc hachuré, précis, nerveux, porte parfaitement le récit. D'une grande inventivité, il s'autorise toutes les libertés graphiques pour exprimer une idée, une émotion, et rappelle le dessin de presse. On peut aussi penser, en lisant cet album, au travail de Claude Serres ou de Robert Crumb.


Mana-Neyestani-Une-metamorphose-iranienne-05.jpg
Et, bien sûr, la référence à Kafka est omniprésente. Réflexion sur la solitude et le désespoir d'une mise à l'écart, nous assistons également à la résistance d'un citoyen pris dans les rouages d'un système totalitaire qui cherche à l'écraser. Témoignage extrêmement poignant et dénonciation implacable du régime qui sévit aujourd'hui en Iran, Une métamorphose iranienne est un album d'une grande puissance narrative et réflexive, à découvrir d'urgence.


Fabien, A.S. Bib 2011-2012





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20 septembre 2012 4 20 /09 /septembre /2012 07:00

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Marc-Antoine MATHIEU
3"
Delcourt, 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

On qualifie parfois les livres d’univers de poche. Il faut reconnaître à 3", l’œuvre de Marc-Antoine Mathieu, le mérite de donner corps à cet abus de langage en emportant le lecteur au-delà de l’espace et du temps, dans les « 3 secondes » nécessaires à « la lumière pour parcourir 900 000 kilomètres », dans le temps « d'un coup de feu, d'une larme, d'un SMS, d'une explosion... ».
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Le minuscule intervalle dans lequel s’inscrit l’histoire n’en constitue pas moins une véritable narration haletante. Menée dans le monde véreux du football, elle entraîne son lecteur dans une enquête où les faux semblants à combattre seront nombreux. Entre les coups de feu et les infimes indices semés tout au long des pages, il appartient à celui qui lit de remonter à la source de l’information pour trancher entre ce qu’il voit et son intuition.

La multiplicité des points de vue adoptés a de quoi perdre le lecteur et l’itinéraire du rayon de lumière que suit le fil du récit est tentant. Toutefois, il faut s’abstenir de se laisser bercer par la confortable habitude d’une narration linéaire. Il s’agit avant tout de réfléchir tout comme la lumière sur les diverses surfaces pour faire émerger la vérité au grand jour.

Mises en place avec une minutie géniale, les cases virevoltent. À l’esprit de retrouver son chemin dans ce dédale graphique qui lui permettra de décrypter le mystère des événements rapportés dans ces 3 secondes.

Mais, dans cette quête, le livre n’est pas la seule aide dont le lecteur dispose. En effet, outre les questions posées énigmatiquement par Marc-Antoine Mathieu sur la page de titre, une version numérique a été mise en place sur le site de l’éditeur. La lumière se met en mouvement et les images s’animent pour un rendu cinématographique. L’ouvrage n’est plus seulement cantonné à son support de papier mais acquiert une dimension nouvelle, plus proche encore de la rapidité de l’action.
Marc-Antoine-Mathieu-3-secondes-03.jpg
3 " apporte véritablement une nouvelle vision de la bande dessinée. L’ambition du projet ne peut être résumée à une pâle copie du cinéma. L’implication forte du lecteur dans l’histoire, la splendeur des images et la complémentarité des versions papier et numérique font de ce livre hybride une ouverture vers un autre monde où le temps et l’espace n’ont que l’importance qu’on leur accorde.


Romain, AS Bibliothèques 2011-2012

 

 

Marc-Antoine MATHIEU sur LITTEXPRESS

 

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Article d'Eloi sur Dieu en personne.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

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10 septembre 2012 1 10 /09 /septembre /2012 07:00

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Stéphane POULIN et Carl NORAC
Au pays de la mémoire blanche
éditions Sarbacane, octobre 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au Pays de la mémoire blanche a été écrit par  Carl Norac, le poète belge, et illustré par le Québécois  Stéphane Poulin. Entre album et bande dessinée, il est le fruit d’un travail de cinq années. Il est paru en octobre 2011 aux éditions Sarbacane en partenariat avec Amnesty International.

Des mains bandées et une phrase pour ouvrir l’œuvre : « Au début, c’est blanc dans ma tête ». Une chambre dans un hôpital rudimentaire, un corps bandé qui laisse deviner un visage animal. Le narrateur interne se nomme Rousseau et ne sait pas qui il est. Nous ne savons rien de lui et il n’en sait pas plus. C’est avec lui que nous découvrons la raison de son amnésie. Un policier lui explique qu’il est un chien qui a été victime d’un attentat. Sorti de cet hôpital sombre et rudimentaire, il doit se découvrir et comprendre la ville dans laquelle il se trouve.

Il reste dans sa solitude et ses questionnements face aux nombreux hauts murs de cette ville aux allures de prison. Qui est-il et quelle est cette ville ? Nous ne connaîtrons pas le nom de cette cité hostile aux murs élevés qui renforcent l’atmosphère oppressante. Le seul élément qui pourrait raccrocher la ville à un territoire réel s’avère être le billet de 300 lei remis par les policiers qui l’ont interrogé à son réveil. Le leu, lei au pluriel, est la monnaie roumaine. Faut-il voir un rapprochement avec son histoire ?

POULAIN-et-NORAC-Au-pays-de-la-memoire-blanche-2.jpgC’est lorsqu’il retrouve son appartement vide qu’il découvre ses instincts et la violence de ce monde auquel il a appartenu : « Bienvenue chez moi ! ». On le voit visiter ce qui a été chez lui et qui doit être de nouveau son domicile. Le courrier, les chaussons, la décoration et toutes ces choses figées le mènent vers un moi qu’il ne connaît pas, en contradiction même avec ce que le policier patibulaire lui a affirmé. Il est une momie sous un bandage. « J’aimerais arrêter d’être invisible. J’observe mon reflet dans un seau d’eau. Ah, me voilà, faciès à la Ramsès ! Assez flou. Flou, c’est déjà ça ». La nuit tombe et les balles fusent. Pas un signe de panique : « Est-ce que les gens jouent à se manquer ? Ou sont-ils éduqués à mourir en silence ? » . Les nuits succèdent aux jours avec leur lot de tueries : les chats perdent leurs rêves. Ce conflit est pesant, oppressant. Il semble être installé dans tous les murs de la ville qui en portent les stigmates. La folie et le mutisme se sont emparés des habitants.

Sans souvenir, sans identité, l’animal au visage bandé sait que sa nouvelle vie a un but : « Au fond de moi, je sais que je ne reviens pas vers ce monde sombre pour ne rien troubler ». Ce n’est pas une sensation, les murs s’érigent d’eux-mêmes à une vitesse déconcertante. Ils sont étranges, Rousseau ne s’avoue pas vaincu et s’enfonce dans l’un d’eux avec vigueur. Il réussit à le traverser : « Le mur ne peut rien. J’ai passé l’épreuve de la terre ». Cette traversée le mène un peu plus vers son histoire grâce à un passeur au regard blanc qui le fait naviguer sur une barque à la rencontre d’un père qu’il ne reconnaît pas. C’est décidé, il va sauver cette ville, même si désormais il doit compter sur les chiens de meute pour lui rendre la tâche plus impossible qu’elle ne l’est déjà. Il réussit à montrer la voie aux âmes errantes de la ville : « ce mur ne vaut que le poids de la peur ». Le mur est passé et la rumeur enfle, la foi gagne les victimes de cette mascarade et traverse ces obstacles de toutes parts. Rousseau prend le métro vers une nouvelle vie. Il est temps pour lui d’ôter ses bandages.
Poulain-et-Norac-Au-pays-de-la-memoire-blanche-03.jpg
Cet album est le fruit de cinq ans de travail et révèle une palette sombre et une narration grave. L’histoire de Rousseau semble réaliste et tellement lointaine à la fois. D’une part la personnification rend possible la transposition à des situations réelles, actuelles ou passées. C’est un élément qui renforce le caractère tragique de l’histoire. La méconnaissance qu’a le personnage de lui-même est magnifiquement représentée par des détails troublants et le manque de texte. Celui-ci est blanc sur noir à l’image de sa mémoire. La disposition des planches ajoute à l’oppression déjà causée par le peu d’éléments dont dispose le lecteur. En effet, elles révèlent de grands vides et sont encadrées d’un liséré blanc disposé sur un fond noir. Le réel se confronte aussi à l’irréel dans la pensée de Rousseau, ce qui nous plonge dans un sentiment de désarroi. Nous sommes pendus à ses rêves insensés qui forgent pourtant sa foi et le construisent de nouveau.  Les images sont crues et les bandages sur le visage de Rousseau rendent ses expressions énigmatiques rajoutant à l’inquiétude que nous éprouvons.

J’ai été charmée par cet album par la dualité qu’il présente entre concret et abstrait. J’ai aussi trouvé que le sentiment d’oppression était merveilleusement dessiné et que le travail d’écriture s’articulait parfaitement avec le style graphique. Au-delà de son esthétique il nous mène au questionnement comme si, nous aussi, nous avions une « mémoire blanche ».



Laetitia, AS bib.-méd. 2011-2012

 

 


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4 septembre 2012 2 04 /09 /septembre /2012 07:00

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Jean-Luc MASBOU
et Alain AYROLES
De Cape et de Crocs
bande dessinée en dix tomes
Genre : aventure, fantasy, humour…
de cape et d’épée !
éditions Delcourt
collection « Terres de Légendes ».





 

 

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Alain  Ayroles est le scénariste de De Cape et de Crocs, mais aussi de l’excellente série Garulfo (que je vous recommande tout autant ; c’est une série terminée, en 6 tomes et publiée chez Delcourt également). Il travaille actuellement sur une autre série, D (série en cours, 2 tomes sortis), avec le dessinateur Bruno Maïorana. Artiste du verbe, il polit ses histoires comme autant de bijoux. Rehaussés de dialogues exquis et de procédés narratifs délicieux, ce sont à chaque fois des mets de choix !


 

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Ancien élève de l’École supérieure de l’image d’Angoulême, Jean-Luc Masbou est le dessinateur et coloriste de De Cape et de Crocs. Il ne fallait rien de moins que sa dextérité et son sens du détail pour rendre toute la beauté des paysages lunaires, la vaillance de don Lope et l’audace de messire Armand. Il est aussi par ailleurs scénariste pour deux séries publiées chez Delcourt, L’Ombre de l’échafaud et l’Empire céleste.

 

 

 

 

 

Tome 1 : Le Secret du Janissaire.
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De Cape et de Crocs est une bande dessinée, une série en dix tomes. Ce beau récit de cape et d’épée raconte les aventures de deux gentilshommes, l’un français et l’autre espagnol, qui cherchent fortune de par le monde. L’histoire commence à Venise, par une belle nuit ; messire Armand Raynal, baron de Maupertuis, renard rusé, et don Lope de Villalobos y Sangrin, loup hidalgo andalou, chassés de la Cour de France à la suite d’un duel (réussi), errent dans les rues en se demandant comment renflouer leur bourse désespérément vide, lorsqu’il leur semble entendre des pleurs. C’est le sieur Cénile Spilorcio, riche armateur vénitien, dont le fils s’est apparemment fait enlever par des marins turcs. Les deux amis promettent solennellement de le délivrer (gratuitement). Mais sur le bateau, « pas plus d’otages que de pape en paradis » ! La seule chose sur laquelle nos deux héros mettent la patte, c’est une carte. Et quelle carte ! Un parchemin qui indique la route qui mène au fabuleux trésor des îles Tangerines… N’écoutant que leur courage (et aussi dame Fortune, qui semble sourire de toutes ses dents), messire Armand et don Lope se lancent sur la piste de la plus merveilleuse des aventures…

(1995) Tome 1 : Le Secret du Janissaire. Où l’on rencontre pour la première fois nos deux héros, ainsi que ceux qui deviendront leurs meilleurs ennemis. Le décor est planté, la chasse au trésor est ouverte ! Amis lecteurs, à vous l’honneur…

(1997) Tome 2 : Pavillon noir ! Où messire Armand et don Lope se retrouvent confrontés à de terribles pirates, avides de richesses ! Aidés du loyal lapin Eusèbe et du susceptible Raïs Kader, ils vont cependant continuer leur route.

(1998) Tome 3 : L’Archipel du danger. Où Armand et Lope, devenus maîtres du galion pirate, arrivent en vue des îles Tangerines. Mais un terrible orage se prépare, qui risque de causer bien plus que des dégâts matériels…

(2000) Tome 4 : Le Mystère de l’île étrange. Où les îles se révèlent encore plus mystérieuses que prévu. Le rideau ne se lève sur un secret que pour mieux en cacher un autre, et le trésor est décidément bien gardé…

(2002) Tome 5 : Jean Sans Lune. Où l’on rencontre les « hideux démons » habitant le centre de l’île, lesquels cherchent avant tout à repartir chez eux. Malheureusement, ils ont des otages ! Nos deux héros n’ont d’autre solution que de se lancer à leur poursuite…

(2004) Tome 6 : Luna incognita. Où le lecteur suit nos amis… jusqu’à se retrouver sur la Lune ! L’astre est habité par une bien curieuse population dont la fréquentation se révèle aussi amusante qu’instructive. Nos gentilshommes sauront-ils faire honneur à la Terre ?

(2006) Tome 7 : Chasseurs de chimères. Où la Lune fait appel aux services de nos amis ; sur le point d’être attaqué, l’astre a besoin de son défenseur de toujours, le légendaire « Maître d’armes ». Messire Armand et don Lope proposent de partir à sa recherche, aux confins du monde lunaire connu…

(2007) Tome 8 : Le Maître d’armes. Où l’on retrouve le Maître d’armes, sur le toit de l’immense îlot d’Oxymore. L’individu se révèle brave, gascon, rimeur, philosophe, poète et escrimeur mais hélas, la guerre n’est plus son affaire. Nos amis vont devoir faire preuve de beaucoup de persuasion…

(2009) Tome 9 : Revers de fortune. Où l’on pleure la défaite de l’astre lunaire. La capitale est prise, les troupes royales sont décimées et les pertes sont lourdes…  Malheur aux vaincus ! Mais nos héros ne l’entendent pas de cette oreille…

(2012) Tome 10 : De la Lune à la Terre. Où l’appel de la Terre se fait trop fort ; il est temps pour nos héros de rentrer. Nul doute que ce sera en vainqueurs (sur tous les fronts ?), et ainsi pourront-ils tirer leur révérence avec panache et élégance.



Personnages principaux


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Armand Raynal de Maupertuis

Gentilhomme français, il se révèle en toutes circonstances aussi rusé que le renard qu’il est en réalité. Gascon, élégant, bretteur et poète, il se dit malgré tout cartésien ; mais la raison se révèle une bien faible maîtresse, au regard des beaux yeux d’une belle ! Et lorsqu’il rencontre pour la première fois Séléné, la nièce de l’infâme Cénile, il tombe instantanément sous son charme, et met son phrasé soigné, son sens de la rime et sa maîtrise de la langue française au service du sentiment qui l’étreint, l’Amour. Admirateur des Arts et des Lettres, il révèle son esprit aussi affûté que son épée, même s’il manie le premier un peu mieux que la seconde ; son courage n’a cependant d’égal que sa faconde, et toutes ses qualités en font un compagnon agréable, digne de respect et d’admiration.  Fort de son amitié pour don Lope, il peut glapir (selon ses propres termes) sans crainte la devise de sa famille : « Maupertuis ose et rit ! »

 

 

Lope de Villalode-cape-et-de-crocs-6.jpgbos y Sangrin

Ne vous fiez pas à ses principes rigoureux, cet hildago espagnol a le sang chaud ! Meilleur ami de messire Armand, qu’il a connu à la guerre, il est plus prompt à croiser le fer qu’au duel rhétorique ; et s’il se tire fort bien du premier exercice, il laisse volontiers  le second à don Armando, ainsi qu’il appelle son ami. Mais ce grand loup n’est pas idiot pour autant ; simplement, son caractère entier, son sens de l’honneur et le respect de ses règles de vie l’obligent à choisir avec circonspection ses centres d’intérêt et ses amis. Cependant, une fois que sa loyauté vous est acquise, vous ne pourriez avoir de plus fidèle allié. Amoureux dès le premier regard de la bohémienne Hermine, il lutte longtemps contre ce sentiment, étant encore en deuil de son précédent amour. Mais la belle est aussi têtue que lui, et la bataille qui se joue entre eux tourne rapidement au flirt ! Le trésor ainsi gagné par don Lope dans cette aventure n’a pas seulement une valeur matérielle…  La devise de sa famille est : « Carne y Sangre ! »


De-cape-et-de-crocs-eusebe.jpgEusèbe

C’est en fait un personnage bien mystérieux que ce troisième compère. Condamné aux galères à la suite, semble-t-il, d’un complot, c’est là que ce mignon petit lapin blanc rencontre nos deux héros. D’une gentillesse extrême, d’une loyauté sans faille, travailleur et un peu naïf, Eusèbe va devenir  le compagnon indispensable de cette aventure. Petit de taille mais grand de cœur, ce lapin fait preuve en sus d’un immense courage, et sa maîtrise de l’art du déguisement (qu’il a acquise en travaillant comme comédien) va lui permettre de tirer ses compagnons de bien des mauvais pas. Mais sous cette apparence si douce et innocente se cache apparemment un lourd passé, dont seules quelques bribes nous sont révélées : un jumeau maléfique, un passé militaire au service du cardinal de Richelieu… Mais il est écrit que ce récit n’aura pas sa place dans cette aventure ; pour l’heure, Eusèbe est simplement le compère le plus loyal et le plus gentil qui soit.


Personnages secondaires

De-cape-et-de-crocs-le-rais-Kader.jpgLe Raïs Kader

Autrefois janissaire, maintenant corsaire, ce « grand pendard de Turc » parcourt les mers dans l’espoir de réunir le plus de richesses possible. Sa seule motivation n’est pas la soif de l’or ou un quelconque appât du gain, mais la volonté de lever une armée pour prendre la ville de Maracaibo… Même si les raisons qui motivent ce projet paraissent obscures, don Lope et messire Armand finissent par apprécier à sa juste valeur ce joyeux compagnon, bon marin et bagarreur. Les disputes du marin maure avec l’hidalgo andalou ne parviennent même pas à briser leur amitié ; tout au plus les font-elles se brouiller quelque peu, mais c’est toujours pour donner lieu à de plus grandes réconciliations. Les deux compagnons, puis amis, se sont cependant promis un duel lors de leur première rencontre et se doivent de respecter cette question d’honneur…



De-cape-et-de-crocs-Selene.gifSéléné

Que serait un héros sans une belle chère à son cœur, sans une muse à qui déclamer son amour dans de hautes envolées lyriques ? C’est le rôle de Séléné, jeune beauté pour qui Armand eut le coup de foudre au premier regard. Enfant trouvée, pupille de l’avare Cénile Spilorcio, elle est presque séquestrée par le vieillard, qui veille jalousement sur elle comme sur un de ses trésors, ou comme sur un investissement, puisqu’il veut l’épouser. Jeune fille quelque peu naïve, tenue à l’écart du grand monde, elle est sensible et délicate. Au côté de messire Armand, à qui elle porte un amour réciproque, elle va participer à cette grande aventure vers les îles Tangerines et au-delà, et trouvera en guise de trésor des réponses aux mystères de son propre passé. C’est l’image même de la jeune beauté, pure, innocente et délicate, l’amoureuse de théâtre par excellence.


De-cape-et-de-crocs-Hermine.gifHermine

Cette bohémienne au tempérament de feu et au caractère indomptable est presque tout le contraire de la douce Séléné ! Têtue, impatiente, susceptible, elle a jeté son dévolu sur don Lope, et lui avoue son amour au cours d’une danse enflammée. Mais le loup la repousse, et la belle offensée en conçoit une grande rancune. Les circonstances vont cependant se charger de les réunir à nouveau, et don Lope ne peut alors plus taire ses sentiments : lui aussi aime Hermine, lui aussi est tombé amoureux d’elle au premier regard, mais…  Et voilà nos deux protagonistes à nouveau engagés dans une sorte de tango enfiévré ! Drapés dans leur fierté respective, l’un avance quand l’autre recule et vice-versa. Cette incertitude vis-à-vis de don Lope n’empêche pas Hermine de se révéler rusée et courageuse, aussi forte dans l’adversité que dans le malheur. Abandonnée quand elle était enfant, recueillie par des bohémiens, elle va aussi trouver au fil des albums des révélations sur son propre passé. Mais les retrouvailles avec sa famille ne l’empêchent cependant pas de n’en faire qu’à sa tête !



De-cape-et-de-crocs-Andreo.gifAndréo

C’est l’archétype du jeune amoureux dans les comédies. Un visage de jeune premier, une apparence élégante, mais… une intelligence un peu faible, un caractère effacé, dompté par un père tyrannique. Car Andréo est le fils du seigneur Spilorcio, et s’il fait croire à son père qu’il s’est fait enlever par des Turcs, ce qui constitue le point de départ de toute cette aventure, c’est parce qu’il est amoureux d’Hermine. Or la malicieuse gitane lui a fait croire que les membres de sa tribu demandaient une dot de cinq cents écus pour sa main. N’ayant pas cet argent, et ne pouvant le demander à son père, Andréo se résout à monter ce simulacre d’enlèvement, sur les conseils de son valet Plaisant. Embarqué malgré lui dans cette chasse au trésor, il n’existe que par son amour pour Hermine, pur, brûlant, indestructible. Même l’idylle entre sa belle et don Lope ne suffit pas à le décourager. À défaut de le faire apprécier, une telle abnégation finit par le faire accepter au sein du groupe. Devenu comédien par la force des choses, il fait rire les autres, peut-être pour oublier son propre malheur. Les péripéties qui s’enchaînent vont lui ouvrir peu à peu les yeux, et le jeune fat qu’il était va perdre petit à petit ses dernières illusions sur le monde…

 

 

de-cape-et-de-crocs-Plaisant.gifPlaisant

Plaisant occupe la place peu enviée de valet de comédie. Occupé à rattraper les bêtises de son maître, à faire avancer ses histoires d’amour, il prend à sa place des coups de bâtons qui pourtant ne lui feraient pas de mal ! Petit bonhomme rondouillard, pleutre et méfiant, il n’a rien de l’Arlequin malicieux ou du Scapin rusé. Et pourtant…  D’une loyauté sans faille, il suivra Andréo, son maître mais aussi son frère de lait, jusque sur la Lune. Forcé de monter lui aussi sur scène, il y distribue les coups et les bons mots, il y fait la loi, comme  dans les comédies du XVIIe siècle. C’est lui aussi un personnage secondaire qui prendra de plus en plus d’importance au fil des albums ; d’abord le lecteur l’ignore, puis le prend en pitié, enfin admire quelque peu ce dévouement sans faille, cette obstination à toujours vouloir retourner la situation à son avantage. Mais son prénom reste malgré tout une farce : « Plaisant » ne l’est ni de corps ni d’esprit. Il en a conscience, ce qui rend encore plus admirable sa ténacité et sa capacité à aller toujours de l’avant.


de-cape-et-de-crocs-Cenile.gifCénile Spilorcio

Lui aussi tiré des comédies du XVIIe siècle, il personnifie tout à la fois le barbon et l’avare. La moindre de ses remarques a un rapport avec l’argent, le moindre de ses gestes est calculé. Il ne voit en son fils qu’une bouche à nourrir, et en sa pupille un futur retour sur investissement, puisqu’il peut soit la marier à un parti richement doté, soit l’épouser lui-même. Pour économiser ses propres écus, il est prêt à laisser vendre son fils ; et seul un appât du gain aussi important que le trésor des îles Tangerines peut le persuader d’armer un bateau et d’engager un équipage à ses frais. Il va au cours de l’aventure s’acoquiner avec le capitan Mendoza, prêt à tout pour une belle quantité d’or. Il est même disposé à penser que l’or pousse sur les arbres, si cela peut lui permettre d’en récolter des barriques entières… Ses crises d’hystérie à la moindre suggestion de dépense sont impressionnantes.


de-cape-et-de-crocs-Mendoza.gifMendoza

Chevalier de l’ordre de Malte, le capitaine Mendoza est un homme inquiétant et cruel, dont l’apparence même est une manifestation de son âme ténébreuse : grand, maigre, tout de noir vêtu, l’œil sombre et le visage en lame de couteau… Armand ayant réussi, au cours d’un duel, à lui balafrer le visage, il conçoit à son égard un féroce appétit de vengeance, qui va grossir au cours de l’aventure par l’ajout d’une rivalité amoureuse ; en effet, Mendoza trouve la belle et innocente Séléné fort à son goût, même si cela n’est guère réciproque ! Il incarne le méchant, le ténébreux, l’âme damnée de toute aventure qui se respecte ! Même si sa présence est indispensable au bon déroulement de l’histoire, on ne l’apprécie pas pour autant. Au début de l’aventure, c’est le capitaine de la galère sur laquelle sont emprisonnés nos deux amis suite aux manigances du signor Spilorcio.

 
Captain Boney Boone, M. de Cigognac et les pirates

Lorsqu’Andréo se retrouve abandonné par son équipage sur la route du trésor, il ne trouve rien de mieux à faire que de s’adresser à des pirates pour le remplacer. Et pourtant, on ne peut ignorer, lorsqu’on rencontre le capitaine et ses amis, qu’il ne s’agit pas là d’honnêtes marchands comme ils le prétendent. Le cap’taine Boone présente en effet une troublante ressemblance avec le célèbre pirate Barbe Noire, jusqu’à la barbe fumante de souffre, et son équipage tout entier est couturé de milliers de cicatrices. M. de Cigognac, le second du capitaine, se montre plus méfiant et plus circonspect dans ses actions. Noble de naissance, il s’est joint aux frères de la côte par goût de l’aventure et par idéal. Éperdu d’admiration pour le capitaine Boney Boone et ses fameuses harangues (qui se terminent en général avec du rhum), il est prêt à le suivre, comme les autres hommes d’équipage, jusqu’aux « tréfonds de l’Enfer »… À défaut de cela, ils iront quand même jusque sur la Lune. Plus que de méchants hommes, les pirates sont des idéalistes, qui ont soif d’aventures (et de rhum !) autant, sinon plus, que d’or.
de-cape-et-de-crocs-15.jpg« Nous sommes des pirates, mille bréchets ! Nous ne sortons pas de la cuisse de Jupiter, MAIS DES TRIPES DE NEPTUNE ! » (Tome 9, Revers de fortune)

de-cape-et-de-crocs-bombastus.jpgBombastus Johannes Theophrastus Almagestus Wernher von Ulm (aussi appelé plus simplement Bombastus) est un savant allemand qui s’est retrouvé coincé à la suite d’un naufrage sur les îles Tangerines. Si les plus grands génies ont une part de folie, lui semble surtout être un savant fou. Énonçant les théories les plus absurdes, spécialiste des explications les plus absconses qui soient, il se révèle malgré tout indispensable à notre petite bande. C’est lui qui va inventer les appareils qui conduiront nos amis sur la lune, par exemple. Tour à tour dans le camp des gentils et dans celui des méchants, il ne sert ni Bien ni Mal mais la Science avant tout. Il rend service à qui le lui demande, mais n’a jamais reçu un seul « merci » pour ses solutions aussi dangereuses qu’inventives. Il semble entretenir une étrange fascination pour tous les appareils à base de poudre à canon ou nécessitant un mécanisme de mise à feu.

 

 

 

 

De-cape-et-de-crocs-Jean-sans-lune.jpgLe Prince Jean, Mademoiselle et Monsieur Apollon

Ce sont les esprits maléfiques, les « hideux démons » qui hantent les îles Tangerines. Coincés sur Terre depuis une décennie, ces habitants de la Lune n’ont qu’une envie : rentrer chez eux. Mais cette opération nécessite quelques ingrédients extrêmement difficiles à trouver, tels qu’une pierre de Lune. Seulement la plupart des équipages aventureux ont préféré se risquer au fil des années à la recherche du trésor sans cet artefact, et périr ainsi dans ces îles lointaines. Despote, égoïste, capricieux et puéril, le Prince Jean a été banni de la Lune pour avoir tenté de prendre le pouvoir de force. Il a été suivi par sa sœur Mademoiselle, qui faisait aussi partie du complot, et par monsieur Apollon, son grand chambellan.



Quelques clés de lecture

Le dernier tome de la série est sorti au début du mois d’avril 2012. Aussi, pour rendre hommage à cette bande dessinée qui a enchanté quelques-unes de mes meilleures années de lectrice, je vais vous présenter certaines de ses particularités. En effet, les références méta-textuelles, qu’elles soient classiques, contemporaines, littéraires ou cinématographiques fourmillent au fil des pages. Même si elles ne sont pas indispensables pour comprendre l’histoire, qui est accessible à un enfant comme à un adulte, leur compréhension ajoute au plaisir de la lecture.


Le théâtre du XVIIe siècle.

 

 

– La bande dessinée s’ouvre sur une scène des Fourberies de Scapin, de Molière, un motif qui est repris au cours de tous les tomes, que ce soit dans la sempiternelle question « Mais que diable allaient-ils faire dans cette galère ? » déclinée à l’infini (« Mais que diable allait-il faire dans cette chébèque ? », « Mais que diable allions-nous faire ici ? »), ou dans les extraits qui sont joués au détour des cases (lorsque Plaisant et Andréo deviennent comédiens par la force des choses, c’est cette pièce qu’ils ont à travailler).

– Les noms et attitudes de tous les personnages rappellent fortement la Commedia dell’Arte : Cénile Spilorcio le vieux barbon, l’Harpagon de la bande, Andréo/Léandre l’amoureux, Plaisant le valet débrouillard, etc. Dans le quatrième tome, il y a d’ailleurs une représentation entière, puisque Hermine, Andréo, Plaisant et les pirates doivent all’improviso jouer La Farce de maître Grosjean pour divertir les étranges personnages qui les ont fait prisonniers.

– Don Lope semble descendre en droite ligne du Cid :

«La vaillance de Maures ? Ah ! Laissez-moi rire ! Au siège de Valence, mon aïeul Rodrigo de Villalobos, à la tête d’une poignée d’hommes, a défait plus de mille des vôtres.

– Valence ? Parlons-en de Valence ! J’y avais un ancêtre ! Vous étiez peut-être cinq cents au départ, mais en arrivant au port, vous étiez au moins trois mille !

– Qu’importe ! Nous vous infligeâmes une raclée ! » (Tome 3, L’Archipel du danger.)

– On trouve régulièrement des quiproquos, au sens théâtral du terme, au fil des tomes : Cénile s’adressant au lecteur dans le tome 2 : « La peste soit du borgne ! Que ne perdit-il la langue plutôt qu’un œil ! » ou même le capitaine Boney Boone dans le tome 4, au moment de sortir de scène : « Mettons à profit la confusion ambiante pour prendre la poudre d’escampette ! »


Le théâtre est également un élément central dans la composition même de la bande dessinée ; en effet, les masques antiques de la comédie et de la tragédie sont présents sur la quatrième de couverture, le rideau est littéralement tiré sur la page de titre, et le troisième tome s’ouvre au rythme des trois coups symboliques.  Les dénouements et autres moments forts de la bande dessinée ont tendance à se passer sur scène (les retrouvailles entre les personnages au tome 4, le renversement du Prince Jean au tome 9… Et la toute fin du dernier tome se passe sur scène.) L’effet ainsi obtenu est enjoué, enlevé, pétillant… et permet quelques dei ex machina tout à fait réjouissants !

de-cape-et-de-crocs-18.jpgQuatrième de couverture de la bande dessinée,

où l’on retrouve des éléments du théâtre, comme les masques ou le rideau.

 

Mais les références sont multiples, de toutes natures et de toutes époques

 

 

 – Les noms des deux personnages principaux sont tirés du Roman de Renart, l’un de plus célèbres romans du Moyen-âge. En effet, le héros Renart est seigneur de Maupertuis, et son compère le loup se prénomme Ysengrin.

– Lorsque les deux héros se préparent  pour aller délivrer Andréo (du moins le croient-ils), la scène reprend la préparation du héros Rambo dans le film Rambo II.

– Dans le tome 1, de petits personnages défilent dans les cases pendant l’entretien du Raïs Kader avec le docte Saltiel Ben Bezalel ; bien qu’ils n’aient ni salopette, ni cheveux verts, c’est là une référence au jeu vidéo Lemmings.

– On trouve des références au Seigneur des Anneaux au fil des tomes : tome 3, Eusèbe prend la place de Gandalf pour lire un journal inachevé relatant un événement terrible, et tome 7 les feux d’alarmes des mimes s’allument comme pour mieux célébrer la guerre qui se prépare !

– Astérix et Obélix ont inspiré l’une des dernières cases du premier tome, celle où les marins se disputent pour savoir quelle direction prendre (référence à La Galère d’Obélix) ou dans les scènes de bataille du tome 8 ; l’équilibre des forces et le plan de bataille rappellent les combats gaulois, sans pour autant avoir la même fin heureuse…

– Boney Boone à lui seul est une triple référence : à Barbe Noire dont il a l’apparence, à l’Île au trésor dont il a le perroquet, à Moby Dick quand il propose la même chasse que le capitaine Achab (un doublon d’or à qui lui ramènera la dépouille du lapin blanc !) ; et ses pirates font de leur côté maintes références culturelles : à chacune de leurs scènes d’hystérie, ils prennent des poses (Le Cri, par exemple) ou évoquent des monstres mythiques et des punitions divines (Charybde et Scylla, le Kraken, etc.).

– La rixe entre messire Armand et le pirate Adynaton d’Hyperbolie ressemble fort à une « battle » organisée entre deux rappeurs. La gestuelle d’Adynaton, notamment, et son collier en forme de sablier sont deux des références les plus évidentes.

 

de-cape-et-de-crocs-19.jpgRixme, ou « battle » de poésie.

(Tome 7, Chasseurs de Chimères)

 

 

Je pourrais aussi parler d’Hergé, de Shakespeare, de Léonard de Vinci et de bien d’autres encore, mais d’une part je ne disposerais pas d’assez de temps ou de pages, et d’autre part je ne suis pas assez cultivée. Le scénariste et le dessinateur se sont vraiment amusés dans cette bande dessinée, et c’est ce qui contribue aussi à rendre l’intrigue plus vivante ; de péripéties en péripéties, de références en références, on avance dans l’histoire, toujours  plus avides de nouvelles découvertes. Outre le plaisir de lire, il y a aussi le goût du jeu, cette sorte de défi lancé par les auteurs aux lecteurs : serez-vous capables de tout voir dans notre œuvre ? Une lecture ne suffit pas, mais qu’importe ! On ne se lasse pas de retrouver nos deux héros…



La référence majeure de cette œuvre, outre Molière, est Cyrano de Bergerac, que ce soit la pièce de théâtre d’Edmond Rostand ou le personnage historique. Les alexandrins gascons de l’un et le voyage lunaire de l’autre constituent une des sources majeures de la bande dessinée, parmi lesquelles on trouve aussi Alexandre Dumas et Théophile Gautier, grands maîtres du feuilleton de cape et d’épée. L’apparition de maître d’armes au tome 8 n’est que la suite logique de plusieurs références, la première étant les vers d’Armand lors de son combat avec don Lope contre la maréchaussée sous le balcon de Séléné au tome 1 (Le fait de chercher ses rimes rappelle en effet le duel de Cyrano dans l’acte I de la pièce, qu’il intitule « Ballade du duel qu’en l’hôtel bourguignon Monsieur de Bergerac eut avec un bélître ! ») ou les inquiétudes du roi de la Lune dans le tome 7 (« Pourvu qu’ils n’aillent pas lui parler de son… » nez ! ). Il serait fastidieux de rapporter ici tous les indices de l’influence de ces œuvres dans l’intrigue : Monsieur de Cigognac qui peut être le Monsieur de Sigognac du Capitaine Fracasse, les Cadets de la Lune qui ressemblent de manière plus que frappante aux trois mousquetaires d’Alexandre Dumas (depuis leur casaque jusqu’à leur apparence physique !)… Mais le plus important, c’est le panache ! L’ingrédient indispensable de n’importe quelle bonne histoire de cape et d’épée, ce qui fait le charme gascon des personnages, c’est ce fameux panache !

 

 « Je croyais que vous étiez comme Messieurs de Villalobos et Maupertuis ! Que comme eux, vous ne renonciez jamais. Que comme eux, vous aviez toujours un riant visage à présenter à l’adversité… Un beau geste face au malheur, un bon mot face au danger… Que comme eux, vous possédiez ce je-ne-sais-quoi qui permet les plus improbables victoires, et qui, quand on perd, empêche les méchants de triompher tout à fait… Cette chose que mes amis appelaient…

– Le panache ! »

 

(Définition du panache par Eusèbe, tome 9, Revers de fortune.)

 

 
On retrouve chez don Lope et messire Armand cette sorte d’élégance surannée, cette audace gasconne, ce charisme enfin qui fait les personnages de légende. Les héros de ce genre, de cape et d’épée, n’ont ni Dieu ni maître qu’ils n’aient choisi eux-mêmes. Ils vivent leur vie presque avec désinvolture, conscients de leurs faiblesses humaines qu’ils dissimulent dans une révérence, de leur peu de fortune dans lequel ils se drapent. S’ils les mettent en évidence, c’est pour mieux les vaincre. J’aime les qualités morales de ce type de héros, leur noblesse de cœur autant que de nom, leur façon d’aller de l’avant sans jamais hésiter.

de-cape-et-de-crocs-20.jpg

Si je recommande à tout le monde cette bande dessinée, c’est tout simplement parce qu’elle est exceptionnelle. L’intrigue est bien menée, les dessins sont magnifiques, les personnages sont attachants, les références sont multiples… C’est une bande dessinée qui respecte le lecteur. Don Lope et messire Armand nous invitent, chapeau à la main et épée au côté, à les suivre dans cette folle aventure. Nulle part vous ne trouverez de notes, explications ou autre : vous, lecteur, êtes parfaitement capable de comprendre toutes les subtilités, de saisir toute la magie des nuances de cette bande dessinée. Je pourrais continuer à vous en parler pendant des heures, mais je n’aurais que trop peur de vous lasser. Moi-même, je découvre encore de nouvelles choses à chacune de mes lectures. Et comme avec Alexandre Dumas, je ries je pleure, je m’exalte, je sens monter en mon âme enchantée les béatitudes de la langue française !! Pour moi littéraire, c’est le nectar de notre langue qui est ainsi distillé, et je ne me lasserai jamais de revenir puiser à la source. Fontaine de Jouvence ? Peut-être… Alors levons nos verres, compagnons ! Vous reprendrez bien une petite rasade … ?


Merci à MM. Alain Ayroles et Jean-Luc Masbou, merci infiniment, et à bientôt pour de nouvelles aventures !!

 

Les images ont toutes été prises sur le site officiel de De Cape et de Crocs : http://www.decape.askell.com

Les portraits des personnages sont en majorité des dédicaces mises en ligne par leurs chanceux propriétaires : merci à eux !

Je vous invite à aller visiter le site, ne serait-ce que pour lire L’Impromptu, pièce en un acte et en alexandrins qui relate la rencontre entre nos deux héros ! http://www.decape.askell.com/impromptu.php

À voir également, pour tous les fans de la série : http://www.lesmillechandelles.com/impromptu.php

La compagnie des Mille Chandelles a monté l’Impromptu, et des vidéos de certaines scènes tournent sur internet ; c’est un pur régal !!

Bientôt, sortie d’un diptyque retraçant l’histoire d’Eusèbe, le mystérieux lapin !


Marie, AS éd.-lib 2011-2012

 

 

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1 septembre 2012 6 01 /09 /septembre /2012 07:00

Tardi-Brouillard-au-pont-de-Tolbiac.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jacques TARDI
Brouillard au pont de Tolbiac
Casterman, 1982
Réédition

Collection Romans bd/A Suivre, 1997

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La bande dessinée Brouillard au pont de Tolbiac, éditée en 1982, est une adaptation par le dessinateur Jacques Tardi du roman du même nom de Léo Malet, publié en 1982.

Cet album en noir et blanc narre les aventures de Nestor Burma dans les années 50, on y découvre une partie de la jeunesse du détective.



Intrigue

Nestor Burma reçoit une lettre de Lenantais, un ancien compagnon que le détective a connu dans sa jeunesse lorsqu’il fréquentait un foyer anarchiste. Dans sa lettre, Lenantais demande de l’aide à Burma mais il est tué avant d'avoir pu parler au détective.Ce dernier décide alors de replonger dans le passé de son ami pour savoir qui l’a assassiné. Lors de ses recherches, Burma rencontre Belita, une gitane menacée par son clan qui était la jeune protégée de Lenantais, et tombe amoureux d’elle. Il croise également d’anciens anarchistes devenus capitalistes liés à l’assassinat de Lenantais et à d’autres affaires de meurtres.

Le récit se déroule sur cinq jours et plusieurs intrigues se croisent dans l’histoire : l’enquête de Burma sur Lenantais est étroitement liée à une affaire plus ancienne qui a eu lieu chez les anarchistes peu après le départ de Burma, appelée « affaire du pont de Tolbiac ». Il semblerait que quelqu’un cherche à se venger en tuant les personnes impliquées dans cette ancienne affaire. On suit également l’histoire d’amour entre Burma et Bélita et leur différend avec les gitans.

Le rythme de l’histoire est assez lent, il y a beaucoup d’explications et peu de scènes d’action. Le récit m’a paru compliqué et assez difficile à suivre car il y a de nombreux retours en arrière et un nombre important de personnages essentiels pour le déroulement de l’intrigue ; il m’a fallu noter leurs noms sur une feuille pour arriver à suivre l’histoire.
Tardi-Brouillard-au-pont-de-Tolbiac-03.JPG


Les personnages

Tardi-Burma.jpgNestor Burma

Il est le narrateur de l’histoire, on suit sa progression dans l’enquête mais également ses pensées. Il correspond à la figure typique du détective privé, avec son éternel imper, qui boit et fume beaucoup, n’hésite pas à recourir à des méthodes illégales pour arriver à ses fins et ne fait pas confiance à la police.

C’est un personnage assez complexe : il est cynique, désabusé et utilise beaucoup l’ironie et l’humour noir pour commenter ce qui l’entoure dans un langage familier voire argotique. Mais c’est également un personnage humain et sensible, qui tombe amoureux et semble affecté par les événements. Burma n’est pas un héros, il peut connaître la défaite, et on peut d’ailleurs considérer la fin de l’histoire comme un échec pour lui : son ami est vengé car les meurtriers sont tués ou punis mais il va perdre son amour. L’opposition entre le texte et le dessin accentue la dualité du personnage : les traits de Burma paraissent figés et on ne voit presque aucune expression sur son visage alors que le texte révèle une certaine sensibilité.



Paris

La ville de Paris peut être considérée comme un personnage à part entière de l’histoire, elle fait le lien entre les différentes intrigues et contribue à créer l’ambiance de l’histoire. Tardi accorde une place importante à la ville deTardi-Brouillard-au-pont-de-Tolbiac-rue-nuit.jpg Paris qui est souvent le point de départ de ses histoires, il dessine d’ailleurs le décor avant de dessiner les personnages.

L’histoire se déroule dans les quartiers populaires du 13ème arrondissement ; la ville paraît triste et désenchantée, à l’instar de l’histoire et des personnages. Les lieux sont sombres et étouffants, plongés dans le brouillard ou sous la pluie, et de nombreuses scènes se passent de nuit. L’utilisation du noir et blanc accentue la noirceur de la ville. Nestor Burma n’apprécie pas le 13ème arrondissement, il le décrit de manière très négative et avec un certain fatalisme :

 

« C’est un sale quartier, un foutu coin, dis-je. Il ressemble aux autres, comme ça, et il a bien changé depuis mon temps, on dirait que ça s’est amélioré, mais c’est son climat. Pas partout, mais dans certaines rues, certains endroits, on y respire un sale air. Fous-en le camp, Belita. Va bazarder tes fleurs où tu voudras, mais fous le camp de ce coin. Il te broiera, comme il en a broyé d’autres. Ça pue trop la misère, la merde et le malheur..."» (p.35).

 

Dans l’introduction de la bande dessinée, Léo Malet déclare qu’il croyait écrire un roman contre le 13ème arrondissement avec lequel il avait un vieux compte à régler mais que son roman a finalement fait figure de défenseur de cet arrondissement. En effet, son récit immortalise ces quartiers qui ont pour la plupart été bétonnés depuis. Le pont de Tolbiac et certains des lieux du roman n’existent plus, d’autres sont restés presque à l’identique.

Pour ses dessins, Tardi a pris de nombreuses photos de la capitale au début des années 80 et les a associées à ses propres souvenirs pour recréer le paysage du Paris des années 50. Dans chaque case,  les lieux sont représentés avec précision, on peut trouver à la fin de l’album un plan du 13ème arrondissement avec une légende indiquant les endroits où se passent les différents événements de l’intrigue. Certains se sont d’ailleurs amusés à retrouver les rues dessinées par Tardi et à les comparer au Paris actuel ; on peut trouver leurs travaux sur ces sites  ici et  .



La ville et l’époque sont représentées très fidèlement par Tardi : les voitures, bars, journaux ou films à l’affiche des cinémas reproduits dans la bande dessinée ont bien existé dans les années 50. On voit également un peu partout des graffitti « FLN vaincra » qui renvoient au contexte de la guerre d’Algérie. Ce souci du détail contribue à nous plonger dans l’ambiance de l’histoire.

Tardi-Brouillard-au-pont-de-Tolbiac-page.jpg

Dessin

Il y a en général de cinq à six cases par planche, où alternent les plans d’ensemble montrant les rues de Paris et les gros plans sur les personnages. Tardi accorde une place importante au texte et à la narration.

Il dit ne pas se préoccuper de respecter l’anatomie ; ce qui lui importe est la compréhension de la scène plus que le mouvement exact. On remarque en effet que les traits des personnages sont simplifiés voire caricaturés (les yeux sont réduits à l’état de fentes et la bouche n’est plus qu’un simple trait), et bougent de façon pas toujours très naturelle. Les visages sont presque inexpressifs, il faut donc se référer au texte pour savoir ce que pensent les personnages.



Avis

J’ai bien aimé cette BD car elle nous plonge dans l’ambiance du Paris populaire des années 50 ; j’ai également bien accroché au dessin de Tardi et les personnages m’ont paru intéressants. Par contre j’ai eu plus de mal avec l’histoire elle-même, il m’a fallu m’accrocher pour suivre l’enquête car il y a beaucoup de personnages et que certaines pages sont remplies d’explications, le texte prenant parfois plus de place que l’image.Adele-blanc-Sec.jpg

J’ai également lu 120 rue de la gare qui est aussi une aventure de Nestor Burma, se passant entre Paris et Lyon et dans laquelle on  retrouve certains des personnages récurrents qui entourent Burma. Il m’a semblé plus intéressant et facile à lire. Mais si je devais conseiller un album de l’œuvre de Tardi, ce serait plutôt un des tomes des Aventures extraordinaires d’Adèle Blanc sec, car il y a plus d’action et que l’histoire est plus fantaisiste.


Anaig Trebern, 1ère année bib 2011-2012.

 

 

 

 

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31 août 2012 5 31 /08 /août /2012 07:00

Will-Eisner-Jacob-le-cafard.jpg








Will EISNER
Jacob le cafard

Titre original
A Life Force
(Précédemment traduit sous le titre
Le Bronx
Glénat comics-Usa, 1988)

Traduction
Anne Capuron
Delcourt
Collection Contrebande, 2006





 

 

 

 

 

 

 

 

will_eisner.jpgWill Eisner est un auteur de bande dessinée américain né en 1917 dans le quartier de Brooklyn à New York de parents juifs immigrés d’Europe. Il est mort en 2005 à 87 ans. Il est connu et reconnu pour avoir créé le personnage du Spirit ainsi que le concept de « roman graphique ». C'est une figure majeure de la bande dessinée du XXe siècle et l'un de ses plus grands auteurs.

Auteur et éditeur dès le milieu des années 1930, Will Eisner connaît un premier grand succès avec The Spirit qu'il crée en 1940 et anime jusqu'en 1952. Il tente ensuite sans succès de se consacrer à d'autres séries avant de se rabattre sur des activités annexes plus lucratives (direction éditoriale, guides humoristiques, cours, etc.). Redécouvert à la fin des années 1960 par la critique, il reçoit de nombreuses distinctions dans les années 1970, dont le Grand Prix de la Ville d'Angoulême en 1975, ce qui le pousse à reprendre la bande dessinée.



Le graphic novel

En 1978, Un Pacte avec Dieu marque la naissance américaine du « graphic novel » (roman graphique) selon l'expression qu'Eisner forge lui-même.

Un roman graphique (de l'anglais graphic novel), est une œuvre narrative dans laquelle l'histoire est transmise au lecteur en utilisant la bande dessinée (classique ou expérimentale). Le format BD du roman graphique comprend un grand nombre de pages, souvent plus d'une centaine. Le roman graphique propose une histoire complète très développée, plus littéraire, qui a un début, un milieu et une fin, à l'opposé des séries continues. Il implique très souvent une histoire qui est en dehors des genres habituellement associés aux bandes dessinées et comics (humour, aventure, science-fiction) et qui traite de thèmes plus matures.

Eisner apporte du neuf à la bande dessinée en introduisant notamment beaucoup de coupures de presse pour marquer des ellipses dans son récit et informer ses lecteurs sur l’état du monde à l’époque à laquelle se déroule son histoire. Alan Moore reprendra ce même procédé quelques années plus tard dans la  série Watchmen.

Il est difficile de remonter  aux origines du terme de graphic novel tant les sources et opinions divergent. S’il ne fallait retenir qu’une version de la légende, pourquoi pas celle-ci, narrée par Eisner lui-même :

 

« I called the president of Bantam Books in New York, who I knew had seen my work with The Spirit. Now, this was a very busy guy who didn't have much time to speak to you. So I called him and said, 'There's something I want to show you, something I think is very interesting.'

He said, 'Yeah, well, what is it?'

A little man in my head popped up and said, 'For Christ's sake, stupid, don't tell him it's a comic. He'll hang up on you.' So, I said, 'It's a graphic novel.'

He said, 'Wow! That sounds interesting. Come on up.' »

Traduction :

“J’ai appelé le président de Bantam Books (maison d’édition américaine) à New York, qui avait vu mon travail sur  le Spirit. Cependant, c’était le genre de gars très occupé qui n’a pas beaucoup de temps pour parler avec vous. Alors je l’ai appelé et j’ai dit : ‘Il y a quelque chose que je voudrais vous montrer, quelque chose de très intéressant je pense.’

Il m’a répondu, ‘Ouais, bien, c’est quoi ?

Un petit bonhomme est apparu dans ma tête et a dit, ‘Pour l’amour du ciel, crétin, ne lui dis pas que c’est un comic. Il va te raccrocher au nez.’ Alors j’ai fait : ‘C’est un roman graphique.’ »

 

 

 

Jacob le cafard

Jacob le cafard est le deuxième tome de la trilogie Un pacte avec dieu.

1978. Un Pacte avec Dieu (A Contract with God)
1988. Jacob le Cafard  (A Life Force)
1995. Dropsie Avenue

Eisner-jac001.jpgLes romans prennent tous place dans l’avenue Dropsie dans le Bronx (fictive), et mettent en scène des gens simples confrontés aux difficultés de leur époque.

Jacob le cafard raconte l’histoire de Jacob Shtarkah entre le milieu des années 1930 et la fin de la Seconde Guerre mondiale (pendant la Grande Dépression). On découvre Jacob, un charpentier déjà âgé qui vient de passer cinq ans à bâtir une salle d’étude pour la synagogue de son quartier. Une fois le travail fini, il apprend que ce ne sera pas son nom qui sera mentionné sur la plaque rivée au bâtiment  mais celui de l’homme qui a financé les travaux, Morris Goldfarb.

Ce n’est que le début d’une longue suite d’événements plus ou moins tragiques, mais cela représente pour Jacob l’élément déclencheur qui l’amènera à se questionner sur le sens de la vie. Dès le début deEisner-jac003.jpg l’œuvre, un parallèle avec le cafard est mis en place au cours d’un dialogue à sens unique entre Jacob, désespéré, et un représentant de l’espèce rampante dans une ruelle. Il est intéressant de voir que, alors que le titre original mentionne la force de vie dont parle l’auteur dans l’introduction, la version française choisit de mettre l’accent sur ce parallèle avec l’insecte. L’idée de la force de vie paraît plus forte au premier abord car c’est un terme qui revient souvent dans la bouche de Jacob. On peut supposer que cette force correspond à la rechercne par l’homme des raisons de son existence, tandis que le cafard vit et survit seulement parce qu’il est programmé par des milliers d’années d’évolution pour le faire. Toutefois, c’est bien l’insecte qui amène le vieil homme à envisager l’existence d’une force de vie, une force qui fait que le cafard reprend sa route dès qu’il est remis sur ses pattes, et ce même après une chute de plusieurs étages. C’est ce qu’essaiera de faire Jacob, continuant d’avancer malgré les coups durs que la vie lui assène.

Jacob Shtarkah : Charpentier juif, la soixantaine, des problèmes de cœur.

Rifka Shtarkah : Sa femme. Mariage arrangé. Ils ont appris à s’aimer au fil des années, pour ne finalement plus arriver à distinguer l’amour de l’habitude et de la routine. A aussi des problèmes cardiaques.

Elton Shaftsbury : Héritier d’une compagnie de produits du bois qu’il vend pour placer ses revenus en bourse afin de se consacrer à des activités « plus distinguées ». 1929 : la bourse s’effondre, il perd tout. On le retrouve en 1933 comme vendeur de pommes dans la rue.
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Il y a ainsi une foule de personnages d’origines, de confessions et d’opinions politiques diverses et variées qui permettent à Eisner de décrire, à travers leurs rapports, plusieurs thèmes et préoccupations Eisner-jac004.jpgen accord avec l’époque. Jacob et Rifka n’ont plus leurs enfants à charge (Rebecca, leur fille, est institutrice, et leur fils Daniel est docteur) mais n’ont jamais eu de coup de foudre l’un pour l’autre. Leur vie à deux est ainsi devenue routinière. Si on manque de certitudes sur les sentiments de Rifka, Jacob se questionne ouvertement sur le sens de cette relation et est à la recherche de « plus ». Il ne se satisfait pas de cette cohabitation et ne retire aucune joie de son foyer. Lorsqu’il perd son travail, il préfère divaguer dans une ruelle avec un cafard plutôt que de se confier à son épouse…

Elton et Rebecca sont tombés amoureux en se croisant dans l’immeuble, ce qui perturbe Jacob car Elton est un goy. L’auteur pose ainsi la question de la cohabitation des confessions mais aussi de la foi. En effet, si au début Jacob s’interroge sur l’existence d’un dieu, lui et sa femme continuent tout de même à rechigner à laisser leur fille dans les bras d’un non-juif.

 

 

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La mafia se présente dans l’œuvre à la fois comme le seul recours possible pour les plus désespérés en même temps que leur pire cauchemar. Tout service rendu par le syndicat exigera un service en retour, et celui-ci est généralement plus important et de nature illégale.

Même les syndicats légaux (les syndicats ouvriers) se conduisent comme des malfrats, forçant les ouvriers à adhérer, allant de la menace verbale à bien pire. Le travail donc, déjà difficile à trouver (et à conserver), est rendu encore plus complexe à cause des activités des syndicats et des nombreux trafics de la mafia.

Eisner va croiser les histoires de Jacob et de sa famille avec celles de voisins, tout ce petit monde qui gravite autour du vieux quartier, ce qui lui permet d’aborder de nombreux thèmes. Si elles peuvent de prime abord paraître éloignées, les différentes intrigues viennent en fait s’entrelacer habilement, le tout dans une ambiance en noir et blanc qui apparaît comme une évidence pour cette œuvre, tant Eisner la maîtrise et sait la rendre très dense et extrêmement riche. On peut trouver du noir très profond, mais rarement une grande clarté tellement le dessin fourmille de textures et de détails réalistes. On est immergé dans la crasse, les objets et bâtiments abîmés. Si les décors sont très réalistes, les personnages semblent être traités plus librement. Ils n’ont du moins pas cette apparence rigide que l’on peut trouver dans certains comics : les expressions faciales tordent leur peau, leurs traits ne sont pas fixes, bref, ils sont extrêmement vivants. Les corps apparaissent souvent voûtés comme pour montrer le poids qui pèse sur chacun des personnages.
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Les péripéties forment une sorte de crescendo dramatique entrecoupé de moments de répit, malheureusement de courte durée. Jacob rachète une société prospère de dépôt de bois : elle va servir à blanchir l’argent de la mafia. Il se lie à nouveau avec son ancienne petite amie qu’il a sauvée du nazisme montant en Europe : elle le quitte après qu’il ait quitté sa femme pour elle. Toute la narration est construite ainsi, en dents de scie, de sorte qu’un rythme s’établit à la lecture. On sait qu’une petite victoire sur la vie aura tôt fait de se transformer en une nouvelle embûche pour les personnages. Qu’attendre donc du dénouement de cette série de malchances ? Ni un grand malheur, ni la félicité totale : Jacob continue son chemin, retourne vivre avec sa femme par dépit et connaîtra sans doute d’autres soucis durant les quelques années qui lui restent à vivre. Eisner réussit à nous faire nous poser ce questionnement à travers ses personnages : le seul but de l’homme est-il de lutter pour sa survie ou peut-il aspirer à plus de sens ? Jacob a cru un instant ressentir quelque chose qui ressemblait au bonheur en retrouvant son amour de jeunesse, mais cela fut éphémère et il dut se résigner à retrouver une vie de lutte quotidienne, sans aucune récompense au bout.


Paul, 1ère année bib.

 

 

Will EISNER sur LITTEXPRESS

 

 

 

Eisner New York 1

 

 

Article d'Eloi sur la trilogie New York.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Will Eisner Au coeur de la tempete-copie-1

 

 

 

 

 Article de Gaspard sur Au cœur de la tempête.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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30 août 2012 4 30 /08 /août /2012 07:00

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Ben KATCHOR
Histoires urbaines de Julius Knipl, photographe
Julius Knipl, real estate photographer, 1996
Traduit de l'anglais par Jean Esch
Casterman,

collection Écritures, 2005

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ben Katchor est né en 1951 à Brooklyn au sein d'une famille juive. Il grandit dans un milieu hétéroclite, nourri de culture yiddish et des idées communistes de son père, lecteur assidu du journal communiste yiddish le Morgn Frayhayt. En parallèle, l'âge d'or des Comics et des comic strips publiés dans la presse (il cite par exemple Little Orphan Annie ou Dick Tracy) le familiarisent avec le dessin. Ses études à l'École d'art et de dessin au musée de Brooklyn, constituent un pas important vers le monde des comic strips : il explique qu'il fut fasciné par « cet espace d'illusion que l'on pouvait coucher sur papier ». C'est sans doute à ce moment qu'il bifurque vers son monde actuel : les enseignements suivis lui apportent en effet une culture solide dans l'art du dessin, mais aussi en littérature anglaise, et c'est ainsi qu'il définit et justifie le charme des comics par l'alliance poétique du dessin et de la fiction, qui renvoie au terme de « roman graphique » utilisé par Will Eisner.

Publiées à partir de de 1980 dans le Raw Magazine de Spiegelman, les pérégrinations de Julius Knipl ont aussi été publiées dans The Forward, une revue socialiste juive en anglais qui fait écho au Frayhayt que lisait son père. Cela pose alors la question d'une possible politisation du personnage de Knipl et de ses interactions avec une ville qui est chez lui exclusivement celle des classes moyennes et populaires. Katchor avance cependant que son travail n'a pas pour but de mettre en scène ses idées politiques, mais explique que toute création peut avoir une portée ou une signification politique. Il définit plutôt son travail sur la ville ainsi :

« Les villes sont fascinantes car il y a dans le tissu urbain les liens les plus évidents entre les gens et les objets, la grande ville nous fait prendre conscience de ce qui se passe, notamment en termes de relations humaines ».



Julius Knipl, « œil flottant »

Ben-Katchor-02.JPGJulius Knipl est photographe pour une agence d'immobilier. La cinquantaine, le dos voûté portant son lot de souvenirs, son matériel à immortaliser le réel, l'instant fugace. Réel, le monde de Katchor ne l'est pas à proprement parler, puisqu'il explique avoir peint une ville imaginaire pour ne pas ennuyer son lecteur et s'ennuyer lui-même, en reproduisant machinalement New York, à laquelle la ville de Knipl s'apparente cependant. En effet, celle-ci est une ville d'anonymes, impersonnelle, une fourmilière de petits commerçants, de travailleurs ordinaires, s'accommodant du quotidien, hommes seuls hantés par des souvenirs, des opportunités non saisies. Ainsi Knipl travaille sans grand enthousiasme, c'est un homme on ne peut plus banal, qui s'éloigne clairement des héros ou anti-héros propres aux comics : Knipl est un non-héros. Son métier n'est qu'une excuse pour ses promenades contemplatives dans les rues de la ville. Car si Knipl n'est pas du genre voleur de feu, c'est cependant un poète à sa façon, un maniaque des témoignages du passé, un collectionneur des résidus de cet autre monde : il est un « œil flottant », c'est le prétexte de Katchor pour s'attarder sur la valeur sentimentale d'un appartement qui éclot lors du déménagement, ou se rappeler l'inexistence nostalgique de métiers loufoques, celui de cracheur certifié par exemple, sorte de chasseur de primes ayant pour seule arme le crachat.
   
« Knipl », explique l'auteur, signifie le nœud du mouchoir en Yiddish, et fait référence aux femmes au foyer qui faisaient un nœud dans leur mouchoir pour y mettre des pièces. Cette maniaquerie d'un autre temps illustre justement le caractère sentimental et poétique d’un personnage aux pratiques dépassées. Knipl voit et s'approprie des instants, des situations, et les conserve, comme tout bon collectionneur, avec méticulosité et un attachement particulier pour le précieux. Ce qui frappe chez Katchor, c'est justement cette capacité à instiller une agréable nostalgie partout, et même dans ce que nous ne connaissons pas : en effet, s'il semble regretter la poésie et le charme d'objets anciens noyés dans le flot de standardisation propre à notre société de vitesse, l'évocation d'associations aux activités étranges, de situations bien souvent comiques amusent notre nostalgie.

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Le style graphique et littéraire de Katchor

Le dessin de Katchor, est à la fois très méticuleux, grisâtre, parfois presque brouillon, il n'est pas véritablement beau mais il s'inscrit dans ce monde urbain impersonnel, cette ville quasi sous-marine, éclairée d'innombrables enseignes, grouillante de taxis ou vendeurs de journaux, foisonnante de détails. Ce qui importe dans ce dessin, c'est aussi un style littéraire particulier : une voix narratrice nous accompagne tout au long des situations (qui n'ont d'ailleurs pas de liens entre elle, chaque situation étant indépendante des autres) exposées sur 8-9 cases. Cette narration se fait de manière discontinue (une phrase peut commencer à la première case et se terminer à la cinquième), et alterne avec des dialogues ou des remarques des personnages dans les phylactères. Si cela rend la lecture quelque peu complexe au premier abord, on se rend vite compte que cette prose concise, épurée, constitue l'essentiel de la puissance d'évocation de l'auteur. Il nous plonge dans une atmosphère très contemplative, aux plans longs, tel un film. Quant aux nombreux éléments absurdes et surréalistes des situations, Katchor explique qu'ils sont là justement pour nous amener à nous poser des questions sur la composition de notre propre monde, si ce dernier est véritablement moins absurde.



Bibliographie

Cheap novelties : The pleasures of urban decay (Penguin), 1991
Julius Knipl : Real estate photographer : stories, 1996 (Casterman, 2005)
The Jew of New York (Amok), 2001 (puis Rackham, 2007)
Julius Knipl, Real estate photographer : The beauty supply district (Rackam, 2011)
The cardboard valise, 2011


Une interview très intéressante de Ben Katchor sur France Culture  ici
 


Nicolas, 1ère année bib.-méd.

 

Ben KATCHOR sur LITTEXPRESS

 

 

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Article de Gaëlle sur Julius Knipl photographe.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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Published by Nicolas - dans bande dessinée
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29 août 2012 3 29 /08 /août /2012 07:00

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Guillaume TROUILLARD
Colibri
Éditions de la Cerise, 2007
   



 

 

 

 

 

 

 

 « Seulement quand le dernier arbre aura été coupé, quand le dernier fleuve aura été empoisonné, quand le dernier poisson aura été attrapé ; alors seulement vous verrez que l’argent ne peut pas être mangé ».

C’est par ce proverbe des indiens Cree qu’est introduit « Colibri », bande dessinée de Guillaume Trouillard.

Ce proverbe annonce une bande dessinée empreinte d’un engagement certain de l’auteur contre l’absurdité humaine en matière écologique et résonne comme un appel à la sauvegarde de la planète. Plus qu’une simple bande dessinée poétique, Colibri se présente donc comme une œuvre politique. En racontant la vie de plusieurs personnages à l’intérieur d’une mégalopole, Guillaume Trouillard dénonce aussi d’autres excès de la société.

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La ville tentaculaire
   
Il faut savoir que l’auteur de la BD, Guillaume Trouillard, est parti en Chine pendant quelque temps afin de voir, étudier et dessiner le changement de société qui s’y produisait. C’est pourquoi la mégalopole dessinée dans cet album ressemble fortement aux grandes cités chinoises, comme la ville de Shanghai. La ville tentaculaire que l’on peut admirer dans Colibri est donc une sorte de témoignage de ce séjour, un regard horrifié sur la rapidité à laquelle le monde urbain change, se transforme très souvent au détriment de la nature. Cette dernière est comme prisonnière de la ville, à l’image de l’Eden Plaza, qui enferme cette jungle artificielle désinfectée par d’étranges hommes en jaune, ou encore de l’Oriental Plaza, avec sa pêche en aquarium et sa piscine à vagues où sont jetés de vrais morceaux de fruits de mer…
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La nature apparaît d’ailleurs très rarement : on découvre une jungle en introduction, avec en son cœur, un batteur qui frappe de toutes ses forces avant de s’écrouler sur son instrument. Ce batteur qui s’effondre pourrait être une allégorie de la mort, avec le cœur qui s’affaiblit jusqu’à s’éteindre. La nature est aussi représentée dans ces pages où des animaux se révoltent contre la destruction humaine de la forêt par des bulldozers. Mais là aussi, elle perd face à la force humaine.
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Enfin, la ville change toujours pour paraître plus forte, plus puissante : ainsi, les gratte-ciel et autres buildings prennent le pas sur les petits bistrots et autres commerces de quartier.



Aliénation des citadins
 
Au-delà d’une dénonciation de la ville en elle-même, Guillaume Trouillard s’attaque aussi dans cet ouvrage à l’absurdité, parfois même la folie, de ses citadins. Mais ceux-ci apparaissent davantage comme les victimes des mauvaises conditions de vie urbaine que comme les coupables. Victimes de la surpopulation, et de tous les maux qu’elle engendre. Dans une vignette, un personnage s’exclame :  « Des millions à s’entasser dans cette foutue ville et pas un chat dans les rues », soit : beaucoup d’hommes mais finalement peu d’humanité. Toujours dans cette même idée, il s’exclamait un peu plus tôt : « La merde ! C’est tout ce qu’il reste d’humain ici ! ». Le même personnage en vient même à comparer la race humaine à des bêtes : « On en est rendu à vivre comme des fourmis ». Enfin, un peu plus loin, il récidive, de façon plus explicite cette fois-ci : « Il y a trop d’hommes sur terre ».

Ce qui est le plus déprimant, c’est que cette surpopulation n’empêche pas la solitude chez les hommes et crée chez eux une effrayante indifférence, même face à des monstruosités, comme cette femme qui brûle dans le métro sans que personne s’en inquiète réellement. Cette foule les rend inexorablement tristes, sans vie, comme invisibles. Guillaume Trouillard ne se retient pas de montrer les plus vilains défauts de ces personnages, tels l’hypocrisie, avec cette planche où l’on peut voir un personnage courir puis s’effondrer avant de se goinfrer d’une barre chocolatée ; mais aussi le besoin de posséder toujours plus que son voisin, comme avec les voitures par exemple (p.14). L’auteur aime aussi grossir certains traits de personnalité pour en faire ressortir toute l'absurdité : les indigènes, doués de réels talents (picturaux par exemple), deviennent des bêtes de foire ; et les policiers s’adonnent à des contrôles sans intérêt, en prenant la température des gens et en écartant ceux qui sont trop fiévreux.

Autre sujet de dénonciation, très présent dans Colibri : la surconsommation et la « surcommunication ». Tout au long du livre, on retrouve des affiches publicitaires (qui à bien y regarder se moquent ouvertement de leurs produits), comme on en trouve beaucoup en Asie orientale. L’auteur se moque aussi dans une planche du suremballage des aliments.

À travers toutes ces thématiques, Colibri pose donc la question de savoir si cette expansion humaine est encore souhaitable, alors que les conditions de vie sont de plus en plus déplorables. Même si cet ouvrage est plutôt déprimant, avec un final assez cauchemardesque (un crash de voiture), il faut aussi en retenir une ode à l’écologie et aux peuples premiers. Enfin, le mot « Colibri », qui désigne le plus petit oiseau au monde, pourrait représenter de manière symbolique l’étouffement de la nature au milieu de l’expansion et du désastre urbains.

trouillard colibri ville ensemble

Le travail du dessinateur

Trouillard, pour l’élaboration de Colibri, s’était fixé comme objectif l’improvisation : seule l’introduction et la conclusion étaient déjà présentes dans sa tête. La bande dessinée se présente alors comme un long plan-séquence, contenant effectivement des fragments de vie a priori sans lien, mais qui cherchent à montrer un univers, une époque aussi cauchemardesque que destructrice.

C’est ainsi que malgré son format assez « conventionnel » (album cartonné en couleurs), cette bande dessinée, par son récit éclaté, étonne par son originalité. Dans un entretien, Guillaume Trouillard explique qu’il a utilisé la technique de l’aquarelle, car elle lui semblait la plus appropriée pour faire ressortir ce grouillement, cette oppression qui caractérise la mégalopole. Au niveau des couleurs, il a bien évidemment rejeté les couleurs saturées et criardes, et a privilégié des couleurs ternes, comme le marron. Pour le dessin, il ne se contente pas d’un seul style particulier, comme dans une BD traditionnelle, il l’adapte à la situation donnée. Comme par exemple, aux pages 25 et 26 : un dessin plutôt enfantin pour évoquer un souvenir, un rêve, une envie d’un personnage. Ou encore aux pages 32 et 33, qui représentent le dépliant d’un espace de fitness.

Mais ce qui est frappant et vraiment très intéressant dans cette bande dessinée, c’est qu’elle est beaucoup plus picturale que textuelle : l’image se suffit à elle-même pour narrer l’histoire. Pour Guillaume Trouillard, ce n’est pas forcément la succession des images qui fait sens, mais l’image en elle-même.
 


En plus
 
Colibri a obtenu le Prix BD des lecteurs de Libération en 2008.

Guillaume Trouillard, qui est aujourd’hui bordelais, a créé, dans sa dernière année aux Beaux-arts à Angoulême, les « éditions de la Cerise », qui lui permettront de publier certains de ses amis et lui-même. Chaque année, on peut retrouver avec plaisir chez cet éditeur la revue collective « Clafoutis ». Nous en sommes à la 4ème édition en 2012. On peut également retrouver l’auteur à ses concerts dessinés, avec son frère musicien Antoine Trouillard. Ils étaient d’ailleurs présents à la 10ème édition de l’Escale du livre, à Bordeaux.

Site internet des Editions de la Cerise : http://www.editionsdelacerise.com/


Quentin, 1ère année bib.


 

Guillaume TROUILLARD sur LITTEXPRESS

              

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Entretien de Nolwenn avec Guilaume Trouillard

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation par Charlotte des éditions de la Cerise.

 



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