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13 avril 2013 6 13 /04 /avril /2013 07:10

à la librairie BD Fugue
Bruno-Loth-bd-Fugue.JPGPhoto Bd fugue

 

Auteur du cycle de bande dessinée Ermo, il se consacre aujourd’hui à l’histoire de son père dans Apprenti et Ouvrier. Au programme : couleur, anarchisme et autoédition.



Comment vous est venue l’envie de faire de la BD ? Comment passe-t-on de l’univers de la publicité à celui de la BD ?

Depuis tout petit, j’ai eu envie de faire de la BD. Vers l’âge de 22 ans, grâce à des projets de bandes dessinées, je suis entré dans des agences de pub, jusqu'à 40 ans. J’ai passé pratiquement 20 ans à me « prostituer pour le grand capital ».
 
En 1999, il y a eu la grande tempête, ça fait un peu vieux combattant de raconter ça, et ma maison a été inondée : plein d’originaux ont été détruits, j’étais complétement déprimé. Plein de gens du village où j’habite n’avaient pas été inondés et sont venus chez moi, pour m’aider à nettoyer. À ce moment-là, j’ai senti qu’il y avait un bouleversement dans ma vie. Toute cette générosité, je la ressentais tellement que j’avais besoin de la retransmettre ; j’avais besoin de changer ma vie, d’arrêter de travailler pour la pub. Je me suis dit : « il faut que je fasse ce que j’ai toujours aimé, c'est-à-dire de la bande dessinée ».

 

Vous avez créé votre propre maison d’édition, Libre d’images, pouvez-en dire plus sur votre démarche ?

Ermo a été ma première BD autoéditée. Je n’avais pas du tout envie de retourner au grand capital, c'est-à-dire aller voir des éditeurs. En plus, Ermo, c’est une bande  dessinée qui parle d’anarchistes catalans. Donc, j’ai lu beaucoup de bouquins sur l’anarchie, et je me suis dit qu’il y avait peut être d’autres choses à essayer et d’autres voies que celle du capitalisme. Je me suis lancé dans une autoédition : je diffusais moi-même, sans passer par les libraires, mais en passant par des salons de BD. Je vendais en direct, j’avais un accès direct au public et non pas à travers le libraire.

Il faut savoir qu’avant le libraire il y a les diffuseurs, les distributeurs, toute une chaîne qui est assez lourde quand tu montes une maison d’édition. C’est 60% de ton prix de vente qui part là-dedans. Moi je n’avais pas les moyens de faire ça et pas l’envie, j’avais envie de passer par d’autres chemins, l’autoédition en était un.

 

Pourtant Apprenti et Ouvrier sont diffusés en partenariat avec la Boîte à bulles ?

Oui, c’est une coédition avec la Boîte à bulles. Ce qui m’embête chez les éditeurs c’est l’exploitation des auteurs. Si on peut éviter d’être exploité c’est pas mal, ce n’est pas les exploitants qui vont arrêter d’eux-mêmes.

Quand la Boîte à Bulles sont venus me voir pour éditer le tome 3 d’Ermo, j’ai dit non, parce qu’il n’avait pas à être chez un éditeur et je n’étais moi-même pas prêt à être chez un éditeur.

Deux ans plus tard, la Boîte à Bulles est revenue en me disant : « si tu as un autre projet, on est preneur ». J’avais justement un autre projet, celui d’Apprenti, j’ai demandé quelle forme de contrat ils me proposaient. Je n’avais pas envie d’être exploité comme le sont les auteurs notamment chez les petits éditeurs. Ils ne peuvent pas faire autrement que de ne pas payer les auteurs : c’est un cercle vicieux. Ils aimeraient bien, mais ils ne peuvent pas parce qu’ils n’ont pas de bénéfices suffisants sur chaque album, ou du moins ils ne s’en donnent pas les moyens. Avec Apprenti, j’ai fait un contrat de coédition qui me permet de dégager plus pour moi-même.

 

Donc vous n’avez pas le projet d’éditer quelqu’un d’autre ?

Si, mais ça se ferait dans l’aide à l’édition. Si je peux donner un jour un coup de pouce à quelqu’un pour qu’il fasse son propre album et qu’il s’autoédite, pourquoi pas. Mais éditer moi quelqu’un, je ne pourrais pas, je ne saurais pas vendre ces livres aussi bien que mes propres livres. C’est une question de savoir-faire. Je ne sais vendre que mes livres parce que j’en suis passionné et que je peux en parler, répondre au gens en faisant des dédicaces. Mais vendre le bouquin d’un autre je ne suis pas sûr de savoir le faire. C’est un métier différent.

 

Plusieurs membres de votre famille sont des artistes en herbe, à commencer par votre père que l’on voit sans cesse en train de dessiner. Votre famille vous a-t-elle communiqué cet amour de l’art ?

Oui, tout à fait. D’ailleurs, dans Ouvrier, on parle de l’oncle Raoul, un sacré gus, qui avait fait de la peinture aux Beaux-Arts. Moi même, j’ai une fille qui vient d’être diplômée des Beaux-Arts. Quand on est petit et qu’on voit les autres dessiner, mais c’est aussi valable pour d’autres formes d’art, comme la musique, on devient soi-même un artiste, un musicien, même si on n’en fait pas véritablement une carrière, mais au moins on aime la musique.

entretien-Bruno-Loth-1.jpg 

Ce goût pour la BD vous a également été communiqué par votre famille ? Quelles sont d’ailleurs vos influences ?

Oui, je suis tombé tout petit dedans. La BD est un peu liée à Apprenti et Ouvrier, puisque c’est du travail que mon père me ramenait des BD de la bibliothèque du CE. C’est comme ça que j’ai découvert mes premières bandes dessinées, Astérix, Tintin ; j’étais aussi abonné à PIF, les classiques. À l’époque, il n’y avait pas autre chose. C’est à l’adolescence que j’ai découvert des bandes dessinées dans des revues comme Métal Hurlant et À suivre. Ça a été un choc. Grâce à À suivre, j’ai eu accès aux BD de Tardi qui m’a beaucoup influencé, au niveau graphique mais aussi finalement au niveau politique, puisque Tardi est proche des anarchistes et moi aussi…

 

 

 

             (Ouvrier, p. 7)

 

Plusieurs de vos personnages évoquent leur vision de l’art ; est-ce une manière d’exposer votre point de vue par l’intermédiaire de leur voix ?

C’est difficile à expliquer, c’est ce que j’imagine qu’ils pouvaient se dire. Mon père ne se rappelle pas les dialogues de l’époque, ou ce dont ils parlaient. Je sais qu’ils parlaient beaucoup de peinture, mon père me l’avait dit. J’ai refait des dialogues au travers de ce que pouvaient penser Raoul, Marceau ou mon père. Ils sont très influencés par leur oncle. Quand ils étaient tout petits, ils passaient du temps à regarder leur oncle peindre ou dessiner.

 

entretien-Bruno-Loth-2.jpg(Ouvrier, p. 99)

Et pour ce qui est de cette planche, où Jacques et Marceau évoquent l’importance de la couleur…

 

C’est vraiment une moquerie des dires de mon père. Mon père pense que tout s’apprend, on ne peut pas faire des trucs par soi-même. Avant de pouvoir faire de la peinture, il a lu dix bouquins théoriques sur la peinture. Il en parle avec l’oncle à un moment : «  Tu sais, tonton, j’ai lu pas mal de bouquins sur la peinture ». L’oncle lui répond : « les bouquins, c’est bien mais il faut avant tout avoir l’œil ». Moi, je suis plus proche de l’oncle Raoul : je suis entièrement autodidacte et instinctif dans ce domaine-là.
 

 

entretien-Bruno-Loth-3.jpg(Apprenti, p. 25)
 

 

Pourquoi avoir choisi le noir et blanc et l’ajout de rares touches de couleurs ? J’ai lu dans un entretien que vous vous étiez inspiré de Guernica de Picasso…

C’est une anecdote, ça ! J’avais fait Ermo entièrement en couleur, et je trouvais que ça n’allait pas dans l’ambiance du contexte de la guerre d’Espagne. J’ai eu l’idée de supprimer les couleurs et d’arriver à une BD grise, à laquelle j’ai rajouté du rouge. Sur le moment, je n’ai pas pensé à l’histoire de Guernica. Quand il a voulu créer Guernica, Picasso n’a eu accès qu’à des images en noir et blanc. Ensuite il s’est fait sa propre image de Guernica en noir et blanc et il voulait rajouter une larme de rouge, mais il a renoncé. C’est là qu’en plaisantant je dis que je suis plus fort que Picasso, parce que j’ai réussi à rajouter du rouge. Je plaisante. Sa démarche est intéressante parce que je me suis dis que pour replacer l’histoire dans le contexte de la guerre et dans le temps passé, le faire en noir et blanc, c’est significatif. Au niveau graphique, quand on voit du noir et blanc, on se situe toujours dans le passé. Une espèce de reflexe de Pavlov.

 

Comment choisissez-vous la couleur à insérer dans un dessin ? Quelle symbolique attachez-vous à la couleur ?

J’ai toujours une idée cachée derrière la tête par rapport à la couleur. Dans Apprenti et Ouvrier, il y a plusieurs parties. Dans les parties qui se passent à l’usine c’est des couleurs froides à dominante bleue, avec du gris. Mon père me disait que quand il était à l‘usine, pour lui, c’était la froideur de la mort. Dès qu’il sortait de l’usine, il tirait le rideau, c’était la joie de vivre qui revenait. Là on est dans les couleurs marron. Le troisième passage est celui avec le Front Populaire et les manifestations, la colère : là il y a du rouge qui apparaît. C’est toujours symbolique. Comme dans Ermo avec le rouge et noir, couleurs des anarchistes de la C.N.T. – F.A.I., de la guerre d’Espagne.

 

Pourquoi ne pas être resté à ces couleurs ? Dans Ermo, on voit dans le tome 4 et 5 d’autres couleurs apparaître, comme l’orange, le violet ou le jaune ?

Ça m’a démangé de rajouter des couleurs symboliques. C’est toujours pareil, c’est dans le symbole. Je voulais rajouter les couleurs du drapeau espagnol républicain que personne ne connaît. Rouge, or et violet. Dans les premiers tomes, comme je n’avais pas mis de jaune et de violet, le drapeau espagnol apparaît rouge, blanc et noir. Personne ne le voit, ce drapeau. Quand je suis passé au tome 4, j’avais cette volonté de mettre le drapeau en couleur. D’ailleurs au début du tome 5, la première page, c’est une marionnette qui représente l’Espagne, drapée dans le drapeau espagnol. 

 

entretien-Bruno-Loth-4.jpg(Ermo, t. 5, p. 03)


On sent une évolution dans le dessin entre Ermo et Apprenti, notamment Franco…

C’est tout bête, c’est une question de technique. J’ai fait l’encrage d’Ermo au porte-plume et l’encrage d’Apprenti a été fait au pinceau. Mais il y a quand même une évolution dans Ermo du premier au dernier. D’ailleurs dans le tome 6, je reviens à la tête d’Ermo du tome 1. Ce n’est pas voulu. En dessinant petit à petit, je suis poussé vers une forme de réalisme. Dans le dernier, je me suis fait violence pour revenir au début d’Ermo.


entretien-Bruno-Loth-6.jpgentretien Bruno Loth 5

 

(Ermo, t. 5 p. 05 et Ouvrier, p. 31)

 

 

Comment travaillez-vous le dessin à proprement parler ? À partir de photos, d’archives ou d’après votre imagination ?

Il n’y a que de l’imagination, enfin… J’ai pris de la documentation, des vieilles photos et je redessine certaines choses. Je ne pourrasi pas faire un décor en me disant : c’est complétement inventé. J’invente par rapport à des données que je sais exactes dans le disque dur de mon cerveau. Je sais qu’à cette époque c’était comme ça même si la rue n’a pas vraiment existé ; c’est une rue des années 30, ça ne serait pas une rue de 2012.

Pour l’Espagne c’est pareil, je vais chercher des photos dans des bouquins sur l’Espagne des années 30, mais je vais aussi sur place. Une ville comme Bordeaux ou Barcelone, ça se sent de l’intérieur, il faut y être, s’y balader pour que ça soit crédible. Je crois que c’est ça qui est important, il ne suffit pas de prendre une photo, de la décalquer et puis hop, on a la vue qui apparaît. On reconnaîtra certainement un monument ou un truc comme ça mais pas l’ambiance d’une ville, elle doit être vécue de l’intérieur. En plus, à Madrid ou Barcelone, il y a énormément de choses de cette époque qui sont restées.

 

Justement, il y a une scène très marquante dans Ermo, sur une place de Barcelone, avec le bruit des mitrailleuses…

C’est la scène qui se passe autour de la statue de Colomb ? J’ai été touché par ce lieu. En allant à Barcelone, j‘avais prévu de faire cette scène, j’avais tous mes plans. Quand j’ai vu les bâtiments autour et la statue de Colomb, je me suis aperçu qu’il y avait encore des impacts de balles de l’histoire que j’allais raconter.

entretien-Bruno-Loth-7.jpg(Ermo, t. 2 p. 40)

Vous avez des personnages très marqués : l’oncle Raoul dans Ouvrier, Bertin et la troupe de copains, mais surtout dans Ermo, notamment Fina, Luz, Sidi… Quelles ont été vos sources d’inspiration pour ces hommes et ces femmes pleins de caractère ?

 Ce sont des femmes espagnoles qui sont le contraire de la majorité des femmes de l’époque parce qu’elles sont engagées. Avant le coup d’état et la révolution anarchiste, la soumission était le propre de beaucoup de femmes. Celles que l’on voit dans Ermo ne ferment pas leur bouche, elle ont des idées et ont envie de les transmettre. Autant Fina, Luz que Carmen, l’ancienne prostituée qui devient militante, des mujeres libres ou Frederica Montseny, première femme ministre en Europe (sans compter la Russie) sont des femmes de caractère. Ça m’a plu de raconter ça parce que c’est contraire de l’image soumise de la femme en Espagne. L’émancipation de la femme était une des choses que demandaient les anarchistes, même si parmi ces anarchistes il y avait beaucoup de machos et beaucoup de femmes se sont battues pour se faire reconnaître.

entretien Bruno Loth 8entretien-Bruno-Loth-9.jpg

 

(Ermo, t. 4 p. 35 et 36)

 

 


 
Comment vous est venu l’envie de faire un livre sur votre père ? Comment est né ce projet ?

J’ai fait Ermo après la mort de mon beau-père. C’était un hommage aux républicains espagnols. Je n’avais jamais eu l’idée de faire une BD sur mon père. Jusqu’au jour  où mon père, qui avait 82 ans à l’époque, me dit : « j’en ai marre de vivre, je n’ai plus de but dans ma vie ». Ça ne m’a pas plu du tout d’entendre ca. J’ai eu envie de le secouer, de lui trouver un but. Puisque j’avais fait un hommage à mon beau-père pourquoi pas en faire un à mon père.

Je lui ai proposé de raconter ses histoires, ses anecdotes qu’il racontait tous les dimanches lors des repas de famille, sur la guerre et le front populaire, les histoires de famille avec Raoul, Marcel. Ces histoires je les connaissais par cœur, sans vraiment les connaître puisque je ne les remettais pas dans le contexte.

Quand je lui ai dit que j’allais raconter son histoire pendant le Front populaire, il m’a répondu que l’histoire d’un ouvrier n’allait jamais intéresser personne. En partant de ce constat,  j’ai voulu lui prouver que sa vie était aussi intéressante.

 

Ce sont des souvenirs assez personnels qui se gardent généralement dans la famille, pourquoi avoir rendu cela public ?

Je voulais faire la BD, je ne me suis pas posé la question de la publication parce que pour moi c’était logique comme pour Ermo.

 

Comment s’est déroulé le travail avec lui ? Comment avez vous fait le tri dans les souvenirs qu’il vous a racontés ?

 C’était génial de travailler avec mon père. Pour le tri dans les anecdotes, j’ai fait ce que j’ai voulu. Je voulais que les anecdotes racontent une histoire. Donc, je suis parti de la trame de l’Histoire, du Front populaire à Bordeaux qu’il fallait mettre en fond, et après j’ai essayé de caser toutes les histoires dans une chronologie qui n’est pas forcément réelle : je changeais l’ordre des anecdotes si une histoire passait mieux avant une autre. En plus de ça, je n’avais pas forcement le datage de toutes ses anecdotes.

 

Vous dessinez les souvenirs de votre père d’après l’idée/l’image que vous vous en faites, quelle a été sa réaction lorsqu’il a vu la BD ? Est ce qu’il ne s’est pas senti trahi par le rendu ? N’y a t-il pas eu d’ailleurs cette peur de trahir ses souvenirs ?

Le scénario a évolué petit à petit. Je montrais des bouts à mon père au fur et à mesure que je faisais des pages ; je lui faisais constater si c’était bien comme il avait vécu les événements. Bien souvent, il y a eu des modifications de sa part quand il y avait des choses qui n’allaient pas. Comme il dessine, il a pu me dessiner des éléments comme les machines-outils : je suis parti de croquis qu’il m’avait faits et de photos.

entretien-Bruno-Loth-10.jpg(Apprenti, p 11)

L’engagement social et politique est très présent dans votre œuvre, avez vous envie de faire passer un message, ou de susciter des vocations  ?

Ça ne m’intéresse pas de faire une BD sans engagement social. Avec ma compagne, on a vu pas mal de films belges. Autant dans le cinéma des frères Dardenne que dans celui de Delépine, on trouve toujours derrière un engagement social qui me paraît important de nos jours. Moi j’ai envie de faire une BD en faisant passer un message, j’ai envie qu’à la fin, la personne qui l’ait lue se sente concerné, qu’elle ait appris quelque chose si ça concerne l’Histoire.

 

Au fond pourriez vous faire une BD sans évoquer l’engagement social, politique ? Est-ce que vous avez des projets de travaux issus tout droits de votre imagination, sans appui sur la famille ?
 
Mon prochain projet c’est une histoire encore plus tournée vers la politique, toujours dans les années 30. Ça fait un bon moment que j’étudie les rapports entre Buenaventura Durruti, le leader anarchiste espagnol, et Makhno, leader anarchiste ukrainien dont la plus grande victoire a été de conquérir toute l’Ukraine en 1917, lors de la révolution inconnue, une révolution anarchiste. Tous les deux se sont rencontrés à Paris ; Durruti travaillait comme mécanicien aux usines Renault et Makhno sortait de prison. C’est cette rencontre que je voudrais raconter.


Marine L., AS Bibliothèque

 

 

Liens

 

 Site de Libre d'images

 

 Entretien avec Bruno Loth réalisé en 2008

 

 


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28 février 2013 4 28 /02 /février /2013 07:00

Herve-le-Corre-1.jpg

 

Herve-Le-Corre-Les-coeurs-dechiquetes.jpg

 

 

Nous avons eu le plaisir de recevoir Hervé le Corre, auteur de polars et enseignant bordelais. Il a reçu le grand prix de littérature policière en 2009, le Prix Mystère de la Critique 2010 pour Les Cœurs déchiquetés et le prix du Nouvel Obs/ bibliobs du roman noir français. Un nouveau roman est en cours d’élaboration.



Comment vous est venue l’envie d’écrire ?

Hervé le Corre, nous raconte qu’il commence à écrire dés l’enfance. Il aimait surtout raconter des histoires à ses amis et ses proches. Pour lui, les rédactions d’école n’étaient aucunement une « corvée ». Bien sûr, l’amour de la lecture lui a donné envie d’écrire. Pour exemple, la poésie fut et est encore aujourd’hui une source d’inspiration.

Ces différentes lectures au cours des années lui ont permis de s’imprégner de toutes sortes de personnages, d’atmosphères, de sentiments… pour ensuite s’en servir dans ses romans.
Manchette-Le-petit-bleu-de-la-cote-ouest.gif
Il a fait des études de lettres classiques ; pourtant, il a cherché à s’éloigner du style classique pour écrire ses romans. Il ne souhaitait pas être comparé à des auteurs académiques.

Le déclic s'est produit avec la lecture du Petit Bleu de la côte ouest de Jean-Patrick Manchette, auteur de romans policiers. Il fut impressionné par l’écriture et le style particulier de Manchette. Il s’agissait d’un perfectionniste qui passait beaucoup de temps à peaufiner son style.  Avec J.-P. Manchette, Hervé Le Corre pensait que qu’un livre facile à lire serait facile à écrire ; avec son expérience, il nous avoue que c’est loin d’être le cas.

Ses commencements dans l’écriture consistent, comme souvent chez les débutants, en  de petits morceaux de texte mis bout à bout, des personnages juste esquissés, puis petit à petit les grands thèmes et une intrigue commencent à se dessiner.


 
Comment construire ses personnages, les grands thèmes d’un roman et un style propre ?

En commençant à la Série Noire, il partait en général de faits divers et histoires en tout genre (terrorisme/indépendantisme basque, histoires d’amour sur le Minitel…).

Herve-Le-Corre-L-homme-aux-levres-de-saphir.jpg
L’homme aux lèvres de saphir (très différent de ses autres romans) fut une grande « rupture intellectuelle ». À la suite de beaucoup de refus de son éditeur, Hervé Le Corre décide de changer. Pour écrire ce livre, il s’inspire de Lautréamont. Il choisit la Commune de Paris en toile de fond, car pour lui, il s’agitd’une période qu’il considère comme une des plus importantes (et intéressantes) de l’Histoire de France. Il pensait depuis un moment à faire un livre autour de la Commune.

Pour le style, il nous dit, qu’il ne veut surtout pas faire de grandes descriptions à la Zola ; ce n’est pas son but du tout en écrivant ses romans.  Au XXIème siècle, pour Hervé Le Corre, il n’est plus utile de faire de grandes et précises descriptions pour envelopper le lecteur dans une atmosphère particulière ou  pour lui faire imaginer un personnage ou encore un lieu.

Hervé Le Corre travaille d’abord pendant un long moment  (plusieurs années) sur la « préparation » du récit (les thèmes, recherches historiques, …). Puis, il passe à la réalisation « technique » de l’ouvrage ; il construit un style qu’il souhaite « sec » pour un récit plus « rude ».



Dans chaque roman, il y a la présence de personnages très forts, des personnages souvent perturbés ? Comment les construisez-vous ?

Par exemple, dans L’Homme aux lèvres de saphir, l’auteur a tenté de créer un équilibre entre les personnages « bons » et les personnages « sombres ».  Hervé Le Corre part en général d’une idée vague de personnage, puis il  lui donne de la profondeur, lui construit une histoire ; la constitution de ses personnages semble venir d’elle-même.

L’auteur part aussi de la réalité pour construire quelques-uns de ses personnages, pour imaginer leurs réactions face à certaines situations.

Hervé le Corre 3

Comment sort-on de l’écriture d’un roman ?

L’écriture d’un roman est certes prenante et intense mais l’auteur nous prévient qu’il ne s’identifie pas aux personnages au point de faire des cauchemars. Même si des passages restent difficiles à écrire car très violents ;  l’écriture est une mise à distance et permet une sorte de « protection ».

Éric-Emmanuel Schmitt, à propos de La part de l’autre, biofiction sur la vie d’Hitler, raconte qu’écrire sur un tel personnage l’a profondément marqué. Il vivait avec ce personnage qu’était Hitler, cela en devenait presque insupportable.  Au contaire, Hervé le Corre arrive toujours à tenir ses personnages à distance. C’est un « travail d’équilibriste ».



Quel a été  le déclic pour vous faire éditer ?

Par « pure vanité » nous répond Hervé Le Corre. Mais attention, il s’agit de rester humble et le refus de certains de ses récits par son éditeur permet de prendre du recul, c’est important pour continuer d’écrire.



Comment se passe la collaboration avec l’éditeur ?

Chez Rivages/Noirs, « l’éditeur prend le texte tel quel », mis à part la correction des fautes d’orthographe ; Hervé le Corre n’a pas eu à modifier un chapitre. Pour le moment, il n’y a pas de travail de réécriture.



Quand est-ce que l’on décide qu’un roman est terminé ?

La fin de l’intrigue vient toute seule. Le plus difficile est de finir d’un point de vue stylistique ; comment terminer quand un livre « bouillonne encore » ? L’auteur nous informe qu’il écrit lentement ; il prend le temps de relire par morceaux et de retravailler le texte petit à petit. À la fin, il relit tout son texte. Enfin, il faut se décider à se défaire de son texte pour ensuite le présenter et le laisser aux lecteurs.

Herve-le-corre-trois-de-chutes.gif

Pourquoi avoir choisi Bordeaux et/ou la région bordelaise pour vos romans ?

« Par facilité », Hervé Le Corre connaît très bien la ville. Cela l’inspire pour faire évoluer ses personnages dans l’espace. Il est « charnellement » attaché à cette ville qu’est Bordeaux.



Quelle relation avez-vous avec les lecteurs ?

Il n’écrit pas pour ses lecteurs, c’est-à-dire qu’il écrit ce qu’il aime et si ses ouvrages trouvent du public ce n’est que positif. Il n’écrit pas pour ses lecteurs mais il sait que dés qu’il y a publication, il y a des « lecteurs au bout ».

L’auteur  fait quand même toujours attention à la violence qu’il utilise.  Il ne fait pas de l’ultra-violence si ce n’est pas nécessaire au récit.
.
L’auteur nous parle aussi d’une nouvelle relation entre auteur et lecteurs : les blogs et les critiques sur internet.



D’où vient le titre L’homme aux lèvres de saphir ?

Nous avons remarqué, qu’à première vue, le titre de cet ouvrage ne correspond pas tellement à l’histoire qu’Hervé Le Corre nous raconte.

L’auteur nous explique : pour l’anecdote, le manuscrit était prêt à l’envoi, dans une enveloppe, il manquait juste… un titre. Alors, l’auteur a rouvert Les Chants de Maldoror pour y trouver la dénomination de « l’homme aux lèvres de saphir ».

Au départ, ce fut un titre choisi un peu au hasard, mais au fond et avec le temps, le titre plaît de plus en plus à l’auteur. Ce titre peut s’expliquer par le fait qu’un homme aux lèvres de saphir serait, dans l’imagination d’Hervé Le Corre, un homme aux lèvres bleues et dures, c’est-à-dire un homme froid et cruel, exactement à l’image du serial killer du roman. Un titre étrange pour un personnage tout aussi étrange.


Herve-le-Corre-2-copie-2.jpg

Nous remercions Hervé Le Corre d’être venu nous parler de lui, de son écriture et de ses romans.

Pour retrouver toutes les vidéos d’Hervé le Corre à l’IUT Michel de Montaigne :
https://www.facebook.com/crm.iutbxtrois?fref=ts


Marion A., AS bib.






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5 janvier 2013 6 05 /01 /janvier /2013 07:00

Catalogue-bleu-autour-2013.jpg

Nous sommes restées silencieuses pendant une bonne partie du voyage. Chacune essayant d'imaginer l'exercice tout nouveau qui nous attendait. Notre interlocutrice ne se résumait pour l'instant qu'à une voix chantante et quelques courriels brefs. Le train s'immobilise et nous passons brusquement d'une rame de TGV aux couleurs criardes, à un Paris laiteux. Tous les tons de gris se dégradent délicatement, du métro au quartier du Marais où nous avons rendez-vous avec la traductrice Elif Deniz. Nous ne le savons pas encore mais les couleurs vives de la Turquie et son chaud soleil, un chauffage au gaz à la terrasse du café de la Perle, nous attendent …

Dans son dernier message, Elif Deniz nous a proposé de la retrouver d'abord à l'espace des Blancs-Manteaux, où se tient, ce samedi 17 novembre 2012, le salon des Éditeurs indépendants. La maison d'édition  Bleu Autour pour laquelle elle traduit y présente sa collection. En pénétrant dans l'ancien marché couvert des Blancs-Manteaux, nous découvrons une véritable caverne d'Ali-Baba : de petits bijoux d'ouvrages s'amoncellent sur les tables d'exposition. Nous déambulons quelques instants entre les allées, admirant jaquettes et papiers et surtout l'incroyable diversité des sujets proposés, avant de nous arrêter devant le stand de Bleu Autour. Plus question de résister : en l'attendant, une petite pyramide de livres est édifiée, la transaction effectuée, et leur nouveau propriétaire dans la joie de l'attente de les lire …

Nous faisons tout d'abord la connaissance de Patrice Rötig, directeur de la maison d'édition Bleu Autour. Il ne tarde pas à nous présenter Elif Deniz, qui nous a rejoints : une poignée de main franche, un sourire chaleureux et nous sommes sous le charme d'une belle femme brune à l'accent chantant, passionnée par son deuxième métier. Elle ne se départira pas de sa joyeuse humeur et de son rire en cascade, pendant toute notre conversation. Nous marchons au hasard à la recherche d'un café. Patrice Rötig se joindra à nous un peu plus tard.



En quelles langues traduisez-vous ?

Elif Deniz : Je traduis exclusivement du turc vers le français. Je n’ai pas suivi de formation de traductrice. Je suis d’origine turque et je parle français depuis l’âge de onze ans, j’en ai cinquante aujourd'hui. J’ai fait mes études secondaires au lycée français Galatasaray d'Istanbul puis mes études supérieures à l’Université de la Sorbonne à Paris, en économie. Je suis chercheur en économie internationale. C’est pour cette raison que j’utilise deux noms différents. Je traduis sous le nom d’Elif Deniz, mes deux prénoms et je signe mes articles sous le nom de Deniz Ünal. Je travaille toujours à plein temps dans ce domaine au CEPII (Centre d'Études Prospectives et d’Informations Internationales).


Comment êtes-vous devenue traductrice ?

Je suis venue à la traduction à une période très difficile de ma vie. Et je me suis tournée vers le poète Orhan Veli. Mon père me récitait ses vers depuis l’âge de trois ans. En Turquie, sa poésie se transmet de façon très orale, un peu comme en Afrique. Cela ressemble à des chansons et tout le monde connaît des vers d’Orhan Veli. Ce sont des vers libres. Un ami m’a suggéré de publier ma traduction. Et, de fil en aiguille, j’ai fini par rencontrer Patrice Rötig qui, depuis, est devenu mon compagnon. C’est une histoire d’amour, finalement ! Mais j’ai remarqué que même si certains traducteurs sont issus de la traductologie, une bonne partie, pour les langues peu courantes en Europe, peuvent avoir des parcours comme le mien.



Un synonyme ou une périphrase pour « traducteur » ?

En France, on dit « traduire c’est trahir » mais je n’y adhère pas. J’avais envie qu’Orhan Veli soit connu en France. Et c’est ainsi pour tous les auteurs que je choisis. J’ai envie de les faire connaître, de les transmettre. Je veux faire naître une rencontre entre l’auteur et le lecteur, je me vois comme une sorte de médiatrice.



Voyez-vous la traduction comme une forme de création ?

Non, au début du travail, je ne pars pas de cette idée-là. Je ne suis pas écrivain, moi-même. Je précise cela car certains traducteurs le sont et ont une autre idée de l’écriture, parfois. Ils ont leurs propres rites, leur propre façon de faire. J’essaie au maximum de rendre le style de l’auteur, d’être le plus proche possible. Mais puisqu’une langue est intraduisible au sens littéral, au final, une traduction devient nécessairement une création, à quatre-vingt-dix pour cent. C’est une invention pour moi. Et je le constate, une langue, ce sont des manières de dire, beaucoup d’expressions, de constructions, de phrases types. Il faut réussir à rendre ça, même si c’est parfois éloigné du sens littéral. D’ailleurs, Patrice Rötig vous le confirmera, le traducteur touche des droits d’auteur, car on considère que c'est un métier de créateur.



Êtes-vous plutôt sourciste ou cibliste ?

Je peux dire que je suis les deux ! Pour ma part, je travaille toujours avec une personne dont le français est la langue maternelle et qui l’écrit très bien. Bien sûr, je fais très attention au turc. Mais j’ai pu constater que pour certains traducteurs du turc, la qualité du français n’est pas là. Et grâce à ma longue pratique du français, je « sais » si la traduction proposée est juste ou non par rapport au turc. Et je discute de cela avec la personne qui traduit avec moi. J’effectue un va-et-vient entre les deux langues. Je suis très compétente en ce qui concerne la source car mon niveau de turc est soutenu. Ma famille était très cultivée et mes parents pratiquaient un turc ancien que mes enfants ne comprennent pas parfois. Je maîtrise l’évolution de la langue turque sur cent ans. Je peux retrouver l’étymologie des mots anciens, arabes, persans ou ottomans.

 

Le turc est une langue ouralo-altaïque qui a beaucoup évolué depuis le début du XXème siècle. Depuis la fondation de la République en 1923, la langue s’est rapprochée de l’anatolien, lui-même proche des langues de l’Asie ; on a retrouvé une partie de ces racines ouralo-altaïques. Et pour comprendre certains auteurs ou même nos parents, nous avons besoin de connaître l’ottoman pour certaines expressions abstraites. Je me suis aperçue que je comprenais certains mots dans une conversation entre deux Indiens ou deux personnes s’exprimant en persan.

 

La traduction est un acte profondément humain. Il faut connaître tellement de choses, la culture des pays, parfois même des chansons : il faut « doublement » savoir, la culture des deux pays. Et ensuite, la technique est importante, en ce qui concerne « la plume », pour que tout cela soit bien rendu. Et cela passe par des années d’assimilation de la langue.



Quel est le traducteur qui vous inspire dans votre langue ?

N’étant pas du métier, j’ai très peu regardé le travail des autres traducteurs dans ma langue. Mais, en revanche, je suis une véritable lectrice et je lis beaucoup et toujours les ouvrages dans la langue d’origine, en turc, jamais traduits en français. Mais par exemple, Münever Andaç, la compagne du poète Nazim Hikmet, qui a traduit aussi bien Yachar Kemal et Orhan Pamuk avant de mourir, était une très bonne traductrice. Je ne sais pas s’il y a eu de meilleure traductrice depuis.



Quelle est votre première traduction ?

Orhan-Veli-Va-jusqu-ou-tu-pourras.gifMa première traduction est Va jusqu’où tu pourras d’Orhan Veli. Il ressemble un peu à Prévert. J’ai commencé à le traduire en 2007. Il a été publié en 2009.



Répondez-vous à des demandes ou proposez-vous les traductions vous-mêmes à votre maison d'édition ?

Ma collaboration avec la maison d’édition Bleu autour est une histoire familiale maintenant. Je suis aussi responsable du domaine turc et je sélectionne les auteurs que je souhaite traduire. D’autres maisons d’édition m’ont proposé de traduire des textes. Car il y a peu de traducteurs de turc en France et pourtant une littérature turque très riche, abondante et peu connue. Donc il y a forcément une demande mais je n’ai pas beaucoup de temps et j’ai un autre métier. Mes refus concernant les propositions de traduction sont liés à ce manque de temps.


Enis-Batur-Le-facteur-d-Uskudar.gif
L’éditeur est-il votre seul interlocuteur ou avez-vous des contacts avec l'auteur ?

Bien sûr, j’ai des contacts avec les auteurs vivants. J’ai discuté avec Enis Batur pour Le facteur d’Üsküdar. Je l’ai aidé à reprendre la traduction de Jean Descat (celle qu'il avait faite pour les éditions Arfuyen dans les années 90). Jean Descat a traduit très rapidement ce livre d’Enis Batur car il avait très peu de temps. Je l’ai retravaillée. À la fin, Patrice Rötig a relu le texte. C’est un travail à trois. Je voudrais rendre hommage à Jean Descat qui a une très belle plume en français. Le cas des couples de traducteurs, dans le cas du turc, est assez fréquent, je crois. Au début de la République turque, il y avait un Bureau des traductions. Pour le russe par exemple, il y avait un traducteur turc d’origine juive, arrivé de Russie à vingt ans et qui traduisait Dostoïevski en collaboration avec un Turc de Turquie. Cet homme est devenu ensuite un grand diplomate. Ils étaient célèbres tous les deux. Je trouve que la traduction à quatre mains est la meilleure configuration. Surtout si le second a une très bonne plume. Le style final est très important.

Au sujet d’Enis, je ne l’ai pas trop interrogé sur ce qu’il voulait dire. Je le comprenais parfaitement. Il parle très bien le français. Il a suivi sa scolarité en français, comme moi. Alors je le questionne en tant que lectrice, je lui demande ce qu’il a voulu dire. Mais lui, en revanche, ne m’a pas fait de remarques, ne m’a rien fait changer dans ma traduction et c’est très rassurant. J’ai aussi repris la traduction d’un poète contemporain chypriote, Mehmet Yasın, publié dans J’ai vu la mer, une anthologie de la poésie contemporaine turque, éditée par Bleu autour. Mais je ne l’ai pas interrogé sur ses oeuvres.

J’ai également eu des contacts avec Fürüzan. Le travail était plus littéraire, notamment pour deux de ses nouvelles assez abstraites, dans Pensionnaire d'État. Je lui ai posé des questions sur le style. Le fait de pouvoir discuter avec l’auteur est important afin de le faire connaître, de le situer.

C’est un travail qui nous tient à coeur avec Patrice Rötig.

 

La sonnerie du téléphone nous interrompt. Patrice Rötig appelle Elif Deniz au téléphone pour lui proposer de nous rejoindre à la terrasse du café de la Perle. Elif Deniz reprend le fil de son explication.

Dans le livre de Fürüzan, il y a beaucoup de détails autobiographiques. Certaines de ses nouvelles sont des « concentrés » de son enfance pouvant être difficilement compréhensibles sans une bonne connaissance de l’auteur et de ses oeuvres. J’ai discuté de ce sujet avec elle. Je lui demandais qu’elle me confirme que j’avais bien compris. J’ai pu constater en discutant avec une amie turque, écrivain elle-même, Ayse Sarısayın, que l’auteur n’a pas forcément conscience du ressenti du lecteur ou de l’analyse que ce dernier peut avoir de son texte. Le lecteur peut l’aider à découvrir des choses inconscientes, auxquelles il n’a pas pensé. Il peut y avoir plusieurs lectures d’une même chose racontée par l’auteur et ce dernier peut l’accepter.


Être en contact avec les auteurs vivants et pouvoir discuter avec eux est un vrai cadeau. Tout n’est pas forcément merveilleux dans ce métier. Car d’une certaine manière, vous désacralisez le texte.

Pour Orhan Veli, par exemple, ses poèmes ont quelque chose de magique. Ils s’imposent tellement simplement.

Patrice Rötig nous rejoint à la terrasse du café. Il nous a retrouvées sans difficulté : « Ah, ça travaille là … » Il s’installe à côté de nous tandis qu’Elif Deniz poursuit :

En traduisant, on comprend l’articulation du texte, le système de l’écrivain, tout cette construction très travaillée. On voit l'envers du décor. C’est dans ce sens que j’utilise le mot désacralisation du texte tel que vous l’aviez découvert en tant que lecteur. Mais d’un autre côté, quand vous découvrez des choses et que vous les partagez avec l’auteur, là, ce sont de vrais cadeaux. Vous allez plus loin avec lui.

Patrice vient de se faire relayer sur le stand de Bleu autour. Il nous propose un café et, n'ayant pas déjeuné, se commande un en-cas.

Je travaille aussi beaucoup sur les textes d'auteurs décédés. Comme j'ai l'incroyable liberté de choisir les auteurs selon mes propres goûts, souvent, ce sont des auteurs disparus. La littérature turque a été longtemps dominée par un courant de réalisme social dont faisaient partie quelques grands auteurs connus en France ou à l’étranger, comme Yaşar Kemal. Ce sont « nos » Zola. Et les jeunes écrivains en ont souffert. Quant à moi, j’aime beaucoup les « petites voix », celles des individus qui paraissent anodines, qui ne prétendent à rien d'autre qu'à vivre, qui semblent loin des grandes causes. Comme Tezer Özlü, ou Fürüzan. Tezer Özlü d'ailleurs est plus sociale et aussi plus écorchée que Fürüzan, qui met plus de distance, est plus dans la retenue et la puissance contenue. Mais elles n'ont pas le même âge, Fürüzan est plus âgée, et Tezer Özlü est morte très jeune.

Tezer Özlü est pour moi, et beaucoup d'intellectuels en Turquie, une auteure culte. Pourtant, elle n'y est pas très connue. Son histoire me fait un peu penser à celle de Sylvia Plath. Et sinon, je traduis beaucoup les oeuvres de Saït Faïk, que j'adore et qui est un écrivain majeur, reconnu en Turquie mais peu connu en France.



Existe-t-il une concurrence entre les traducteurs de turc ?

Non, les travaux se répartissent naturellement entre les traducteurs. Nous sommes très peu de spécialistes. Et à condition de bien le vouloir, il y a toujours du travail.



Votre texte est-il systématiquement relu par une personne dont le français est la langue maternelle ? Discutez-vous de vos interrogations lors d'un travail avec un autre traducteur ?

Je travaille toujours à quatre mains et je discute beaucoup avec ma ou mon collègue de traduction. Mais je lis toujours avec beaucoup d'intérêt ce qu'ont écrit les autres traducteurs, ou ce qu'ils ont dit. Je les côtoie également.



Avez-vous déjà retraduit un texte ?

Il m'est arrivé de traduire pour la seconde fois un texte qui avait déjà été traduit en français comme pour Orhan Veli. La première traduction avait été éditée par Arfuyen, spécialisée en poésie, mais l'ouvrage était épuisé. (J'écoute Istanbul, traduction de M. E. Tatarag̃si et Gérard Pfister, Arfuyen, 1990) Il s'agissait également d'une traduction à quatre mains mais quelques poésies et non toute son oeuvre. Habituellement, je choisis plutôt des auteurs qui ne sont pas connus.



Qui aimeriez-vous traduire ?

Je souhaite traduire d’autres textes d’Enis Batur. Et puis avec Patrice, nous avons un projet de livre collectif sur des enfances turques, racontées par une trentaine d'auteurs qui gravitent autour de la maison Bleu autour ou écrivent pour elle et composent une mosaïque intergénérationnelle, culturelle et de langues très intéressante. Les textes s'étaleront sur une longue période de l'histoire de la Turquie.



Patrice Rötig : Comme j'ai passé une partie de mon enfance en Turquie, j'écrirai un texte également. Cet ouvrage fera suite aux livres d’enfance de Leïla Sebbar, deux recueils de textes, Une enfance juive en Méditerranée musulmane, avec parmi les auteurs Tobie Nathan et Une enfance corse, pour lequel Jerôme Ferrarri a écrit un texte.



Quelle autre littérature aimeriez-vous traduire ?

Elif Deniz : J’ai traduit des nouvelles, des essais, des fictions, des poèmes en vers libres. Je necrois pas qu'il y ait de genres à traduire mais seulement des textes.



Aimeriez-vous aborder plus particulièrement certains sujets ?

Comme je l'ai évoqué tout à l'heure, je n'aime pas forcément ce qu'on appelle les grandes causes. Je suis plus attirée par la sincérité humaine, la simplicité. C'est plus difficile d'aller vers le dénuement, en fait, d'abandonner tout le decorum.



Comment commence un travail de traduction ?

Quand je lis l'ouvrage pour la première fois, je connais déjà très bien l'auteur et l'ensemble de son œuvre. Je traduis d’un jet en progressant dans le texte. J'estime important de procéder ainsi.

Patrice Rötig : Elif fait soixante-quinze pour cent du chemin. Puis j'en fais quinze, ou Agnès Chevallier et pour finir, Elif en refait cinq pour cent. Elle corrige ce que nous avons modifié. Il faut qu'il y ait un « passage » par la langue maternelle.

Elif Deniz : Le texte fait sans cesse des allers-retours entre les traducteurs. Je conserve toujours une longueur d'avance sur la seconde relecture car il faut que je puisse leur fournir des informations par rapport au texte.

Patrice Rötig : Ce qui est intéressant dans cet exercice, c'est qu'il faut également connaître la langue d'Elif Deniz. Il faut bien se connaître également. En turc, par exemple, les genres n'existent pas. Donc il faudra être vigilant sur cette différence avec le français, dans les traductions d'Elif. Et quand Elif reprend notre texte, elle a une perception très fine du travail effectué et se rend compte immédiatement si les difficultés de la traduction ont été surmontées, ou si on l'a mal comprise. Alors on cherche à nouveau jusqu'à ce qu'elle valide notre proposition.

Elif Deniz : J'aime vraiment les auteurs. Avec mon travail, je comprends peut être un peu plus les intentions de l'auteur, qu'un lecteur ordinaire. Peut-être s'agit-il d'intuition... Il y a surtout ma lecture de l'auteur et je souhaite lui être fidèle. Je n'ai jamais cessé de lire mais depuis mes études je lisais surtout dans d'autres langues. Grâce à la traduction, j'ai recommencé à lire des auteurs turcs. Je veux rendre justice à l’auteur mais sans pour autant traduire littéralement. Plutôt dire dans une nouvelle langue, ce qu'il aurait pu dire dans cette langue. E je peux introduire des notions qui n'existent pas du tout en turc.

Patrice Rötig : Comme vous le savez, certaines expressions sont parfois intraduisibles dans une langue. Il faut alors trouver un moyen, parfois même améliorer la langue. Tu te souviens, l'autre jour, tu as discuté de ça avec Rosie (Pinhas-Delpuech) qui t'avait fait des propositions au sujet de Saït Faïk. et finalement tu es revenue vers le turc, on a cherché à nouveau. Et c'était bien meilleur parce qu'on a cherché plus loin. On a fini par trouver la bonne expression en français. Elif disait que l'écriture de Saït Faïk, en turc, était chaotique. Mais cela arrive parfois, que les traductions soient « meilleures » que les originaux.

Elif Deniz : Surtout quand c'est traduit par des écrivains.

Patrice Rötig : Trouver un bon traducteur est difficile. Tout se joue en français. Il faut être « caméléon ». Pour Tezer Özlü par exemple, la traduction est primordiale car tout est dans l'économie de la langue. C'est pourquoi c'est très difficile à traduire.

Elif Deniz : Pour Tezer Özlü, on peut parler d'un nouveau langage, d'une nouvelle manière de raconter. Le ressenti compte beaucoup.



Des outils spécifiques ? Vous documentez-vous avant de traduire ?

J'ai quelques anciens dictionnaires turc – français, ou de turc, d'ottoman, de français. Mais j’utilise surtout internet, notamment le site turc de TDK (Türk Dil Kurumu - Institut de la langue turque), et son grand dictionnaire. J'ai besoin de connaître tous les synonymes ou équivalents en turc d'abord.

Patrice Rötig : Mais Elif va aussi sur les dictionnaires arabe-turc ou persan-turc. On voyage ... Il faut des oiseaux rares pour traduire le turc.



Un moment de prédilection ou un moment obligé pour travailler ?

Ayant un autre métier je travaille pendant mon temps libre, les week-ends, le soir, les congés ... Je travaille sur mon ordinateur ce qui me permet d’être mobile.



Quelles sont les difficultés de la traduction en poésie ?
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Pour J’ai vu la mer, l'anthologie de poésie contemporaine, j'ai eu la chance de pouvoir travailler avec Pierre Chuvin, un grand universitaire (ancien directeur de l'Institut français d'études anatoliennes (Georges-Dumézil) d'Istanbul, Professeur émérite de langue et littérature grecques antiques à l'université de Paris-X Nanterre), spécialiste du grec ancien et qui comprend et parle très bien le turc. Il traduit très bien la poésie car il connaît la poésie Divan (poésie classique turque dite du Divan, à partir du XVIe siècle). Pierre Chuvin a souhaité reprendre la traduction des poètes modernes avec moi. Ces poètes ont été sélectionnés par Enis Batur, des années 80 jusqu'à aujourd'hui. Et même si je ne connaissais pas autant la poésie que lui, en ce qui concerne les poètes modernes, j’ai une bonne intuition du rythme et du sens. Ma faculté de grande lectrice me permet de m'approcher au plus près de la poésie, de faire corps avec le poète. Cela arrive seulement si j'aime profondément ce que je lis. et comme il s'agissait de ma langue maternelle, j'ai pu l'aider sur certains points.



Pourquoi ne pas publier une édition bilingue pour la poésie ?

C'est d'abord un choix éditorial de Patrice et moi-même et aussi par commodité. Le recueil d’Orhan Veli aurait été trop épais et difficile à tenir en main ou dans le sac.

Patrice Rötig : Finalement, je le regrette un peu. Lors de présentations de l'ouvrage en public, Elif lit un des poèmes en turc, et magistralement d'ailleurs, Cap sur la Liberté. Le C.N.L. par exemple, incite à éditer des bilingues.

Elif Deniz : Je trouve que les éditions bilingues sont davantage nécessaires pour les langues qui touchent un grand lectorat comme l'anglais, ou l'espagnol. Pour les autres, ça se discute. Et en ce qui me concerne, j'aime bien me promener avec mes livres de poésie et je n'aime pas qu'ils soient trop encombrants.

Patrice Rötig : On pourrait utiliser un papier plus fin. Après, c'est un choix d'éditeur.



Considérez-vous les notes de bas de page du traducteur comme des échecs ?

Elif Deniz : Pas du tout !

Patrice Rötig : Certains traducteurs considèrent les notes comme des échecs, et n'en veulent pas. Je trouve cela dommage. Chez Bleu Autour, nous sommes plutôt prolixes en notes de bas de page.



Y a-t-il des traductions que vous voudriez refaire ?

Elif Deniz : Non, car nous travaillons à plusieurs, en profondeur sur les traductions. Nous avons toujours beaucoup discuté. Je crois que nous avons donné le meilleur de nous-mêmes à chaque fois.

Patrice Rötig : C’est en quelque sorte un artisanat.

Elif Deniz : Par exemple, j’ai mis six mois à traduire Les nuits froides de l’enfance de Tezer Özlü, en dehors de mes heures de travail d'économiste, pendant mes vacances. Il faut y inclure également tout le travail de recherches pour bien la situer. Sa vie a été très compliquée. Même pour un livre avec si peu de pages, il a fallu que j'entre en relation avec sa soeur, avec son frère. Et j'ai pu bien comprendre son univers et le restituer.

Patrice Rötig : Son écriture est très elliptique. Et le fait d'avoir les repères chronologiques permet de mieux la comprendre. Elle s'attache à casser la temporalité très consciencieusement, elle concentre tout. Elle perd le lecteur à dessein. Elle est très moderne en cela.



Comment se calcule la rémunération ?

Elif Deniz : C'est une question pour Patrice ça ! C'est très réglementé !

Patrice Rötig : C'est une rémunération au feuillet. La maison d’édition demande l'aide du CNL par le biais de dossiers. Soixante pour cent du montant de la traduction sont accordés si le feuillet est payé au moins 21€. Ce qui est le cas pour Bleu Autour.

Elif Deniz : Le ministère de la Culture turc nous accorde des aides via le TEDA Project. C'est un projet favorisant la diffusion de la littérature turque à l’étranger. Cette aide a été mise en place parallèlement au Bureau des Traductions, datant du début de la République (1923). Ce Bureau avait choisi sept cents oeuvres de la grande littérature classique étrangère pour les faire connaître aux Turcs, grâce aux traductions des plus grands traducteurs-écrivains de l'époque. Au début des années 2000, l’État turc a eu l'idée de diffuser la littérature turque dans le monde.

Patrice Rötig : L'aide n'est pas accordée systématiquement. Elle m'a déjà été refusée. Mais ils ont subventionné la traduction de Saït Faïk, en dépit de son homosexualité.

Elif Deniz : Ils ont également subventionné Tezer Özlü malgré sa vie très libre. Pour un gouvernement aussi tourné vers l'Islam ... Nous avons besoin des subventions. La traduction n’est pas une « affaire » pour les petites maisons d’édition. Cela représente de grosses charges. Il faut réussir à se maintenir en équilibre.

Patrice Rötig : Cela reste difficile de vendre même de bonnes traductions. Pour le livre de Yaşar Kemal, nous avons réussi à atteindre les 1500 exemplaires. En général, nous considérons qu’une publication « marche » lorsque nous en vendons 1000 exemplaires. Elle « marche » très bien à partir de 2000 exemplaires vendus.



Avez-vous envie d'écrire ?

Elif Deniz : Oui, je vais tenter l’expérience dans le livre d’enfance turque que nous publierons.



Participez-vous à des colloques de traducteurs ?

Je fréquente d'autres traducteurs qui sont des amis.Comme Yiğit Bener, par exemple, qui a publié chez Actes Sud et a traduit Voyage au bout de la nuit de Céline. J'ai participé à une session de formation au CITL, à Arles pour des traducteurs qui se formaient à la traduction du turc vers le français. N’étant pas du métier, et à cause du manque de temps, je ne participe pas aux colloques. Je suis inscrite à l’ATLF depuis peu.



Quelles qualités faut-il privilégier lorsqu'on veut devenir traducteur ?

Rigoureux, généreux. Et surtout aimer le texte qu'on veut traduire. Il faut faire corps avec l’auteur et avec le texte afin de pouvoir le transmettre. Il faut essayer d'être fidèle à l'auteur. Je ne parle pas de fidélité littérale. Il faut respecter son authenticité, ne pas apparaître soi-même, éviter la sur-traduction et la sous-traduction.



Quels seraient les écueils à éviter pour un jeune traducteur ?

Patrice Rötig : Il ne faut pas s'improviser traducteur. Il faut avoir une bonne connaissance de la langue d’origine et de cible ainsi qu’une belle plume. En passant trois ou quatre ans à Istanbul, les gens s’imaginent qu'ils vont pouvoir devenir traducteur de turc.

Elif Deniz : S'ils n'ont pas une bonne connaissance de la langue, il faut qu'ils travaillent avec des Turcs.

Patrice Rötig : Il faut aussi qu'ils aient une plume en français : c'est plus rare...

 

 

 

Fürüzan, Pensionnaire d'état
 

 

En turc, certains mFuruzan-Pensionnaire-d-etat.gifots donnent une information familiale sur le personnage (abla, teyze amca abi). Dans le texte de Fürüzan, vous avez choisi de traduire yayla par « estive ». Les mots turcs transportent toute une imagerie populaire. Les prénoms turcs ont une signification voire une connotation également. Comment procédez vous pour contourner ces difficultés ?

Elif Deniz : Yazlık par exemple, veut dire littéralement « maison d'été ». Mais en français il faudrait dire « maison de campagne ». Mais les yazlık ne sont pas à la campagne en Turquie mais au bord de la mer. Et ce sont parfois des constructions récentes. Pour Fürüzan, j'ai eu un problème avec le mot evlatlik. Evlat veut dire « enfant ». C'est différent de çocuk qui veut aussi dire « enfant ». Evlat c'est plus la relation d'un parent à son enfant. Ce mot doit être arabe ou persan. Evlatlik aurait le sens de « qui tient lieu d'evlat ». Ce sont des petites filles venant de familles très pauvres qui sont données à des familles plus aisées, pour qu'elles les élèvent mais qui finalement exécutent toutes les tâches de la maison. Comment traduire ce mot ? Ce sont des sortes de domestiques. Cela a été traduit par « petites bonnes ». Mais il faut conserver l'idée de l'enfant et de la bonne, et l'injustice de la situation de cette enfant, élevée comme une esclave. Il y a de la douleur dans ce mot également. Et je me retrouve presque dans une impossibilité de traduire ce mot.



Et en ce qui concerne les prénoms turcs, qui ont une signification ?

Nous avons choisi d'en traduire juste un seul : le prénom Serbest a été traduit par « Fortune ».



Et pour les notes de bas de pages indiquant les différents quartiers d'Istanbul ?

Elles ne sont pas le fait de l'auteur. Nous avons choisi de les rajouter pour que le lecteur se situe plus facilement dans la ville.

Patrice Rötig : Avec la rigueur, la générosité est une autre qualité d'Elif. Et de mon point de vue, je trouve qu'il vaut mieux en mettre plus que pas assez … Et notamment, je déplore que les grandes maisons d'éditions ne prennent pas la peine de donner plus d'informations sur les auteurs. À Bleu autour, nous établissons une biographie assez complète de l'auteur. Et c'est beaucoup de travail. Après, le lecteur choisit de le lire ou pas.

Elif Deniz : J'en ai parlé avec Enis d'ailleurs, qui se plaignait qu'on ne sache pas où, ni dans quel siècle il vivait !



« Les Ponts d'Edirne »

Comment se présentait le texte de Füruzan en turc pour signifier qu'il s'agissait de bulgare ? Votre choix pour le traduire en français : bouleverser la syntaxe.

 

On peut dire que cette famille bulgare parle « petit turc », comme on connaît l'expression « parler petit nègre ». En fait ils construisent leurs phrases en turc à l'européenne avec le verbe au milieu, entre le sujet et le complément. Alors que le turc renvoie le verbe à la fin. C'est comme si elles parlaient turc « à l'envers », avec un vocabulaire peu utilisé par les Turcs eux-mêmes.



Tezler Özlü, Les nuits froides de l'enfance
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Le texte est vraiment bouleversant. A-t-il été difficile à traduire ? Comment avez-vous créé cette « intimité » avec Tezler Özlü ?

J'ai découvert, à travers ma lecture, que Tezler Özlü avait « inventé » un nouveau langage pour parler d'elle. Elle utilise une narration très brisée avec beaucoup de retours en arrière, un peu comme Fürüzan. La chronologie n'est pas respectée du tout. Certains thèmes s'imposent. Et une langue différente apparaît, presque différente du turc. Nous avons beaucoup discuté de cela avec ma « seconde main » Agnès Chevallier. Et Patrice a revu tout le travail, en tant qu'éditeur à la fin.

Le but de Tezer, c'était de nous mener vers son intimité, de raconter l'indicible, comme ses séances d'électrochocs, ou pendant l'extase, lorsqu'elle faisait l'amour. Nous sommes allés lire des textes d'Apollinaire sur l'amour et le sexe pour nous aider dans la traduction, sur le côté cru.

Certains mots décrivant l'acte sexuel en turc peuvent être moins vulgaires qu'en français. La première traduction de certains passages était très plate. Il a fallu reprendre pour restituer toute la poésie du texte.

 

 

 

Une heure trente se sont déjà écoulées. Nous prenons congé d'Elif Deniz et Patrice Rötig qui ont déjà fait preuve d'une extrême gentillesse et d'une grande disponibilité. Leur journée est loin d'être terminée car le salon des éditeurs indépendants dure toute la fin de semaine.

L'échange a été intense et nous nous quittons à regrets. Nos curiosités mutuelles se sont alimentées pendant cet échange de questions. Pendant que nous les raccompagnons jusqu'à l'espace des Blancs-Manteaux, nous donnons chacune quelques explications sur notre souhait de les rencontrer.

Et pour le trajet du retour en train, quelques beaux livres à jaquette rouge …

 

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Propos recueillis le  17 novembre 2012  par Nathalie et Maureen, lp.

 

 

 


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Published by Nathalie et Maureen - dans Entretiens
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1 avril 2012 7 01 /04 /avril /2012 07:00

écrivain et éditeur du domaine étranger aux Éditions Phébus.

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À propos de la littérature américaine…

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Comment la littérature américaine a-t-elle été absorbée et découverte par les éditeurs français ? Aujourd’hui, comment s’occupe-t-on des auteurs américains ? Car ils sont très nombreux, et ils couvrent énormément de genres différents… j’aimerais savoir comment vous l’abordez, ici, chez Phébus.

La littérature américaine ?



Oui, par exemple, quelle image avez-vous de cette littérature ? Car finalement vous n’en publiez qu’une partie…

Oui puis ce n’est pas vraiment ce que je publie le plus. De toute façon je ne publie pas un auteur américain, ou un auteur irlandais…

 

 

 

Vous publiez son livre.

Voilà, un livre qui me plaît. Alors, oui, il est américain, mais nous n’avons pas du tout la même approche si c’est un livre rwandais ou américain, l’histoire du pays n’est pas la même, et même dans certains pays, si c’est un homme ou une femme… Il y a des pays ou il faut du courage pour écrire certains livres. Dans les littératures contemporaines, quand j’avais quinze ou seize ans, c’était la littérature américaine qui m’attirait. C’était une génération où on était encore très imbibés de Steinbeck, Hemingway. Fitzgerald pas tellement, cela commençait, graduellement il prenait de plus en plus la place qu’il devait gagner un peu plus tard. Et surtout Faulkner, moi c’était Faulkner. Et Steinbeck qui est très oublié maintenant, qu’on met très de côté…



Il revient au théâtre un peu…

Oui il revient un peu… Des souris et des hommes revient au théâtre mais le roman n’est pas très lu. Les raisins de la colère a été complètement oublié…



Cela n’intéresse plus notre société… ce milieu ouvrier ne touche plus personne…

Oui mais les gens font attention au décor et non pas à la profondeur, ce sont quand même des gens qui luttent contre un système, cela devrait être beaucoup lu maintenant, même si le décor est différent. Il y a une énergie dans la révolte qui devrait être nécessaire à notre époque. Donc beaucoup de choses sont une affaire de forme, et non de fond. Le monde change mais reste un noyau extrêmement récalcitrant et c’est cela qui est bien. Et puis après il y a eu tous les Faulkner ; après, quand j’ai eu 25 ans, j’ai découvert Flannery O’Connor…



Et vous les lisiez grâce à qui ?

Parce que j’étais libraire, et puis on parlait des livres, et c’était la grande vogue du féminisme donc on redécouvrait tous les auteurs féminins. Virginia Woolf était un peu en sommeil d’une certaine manière. Et après, je n’ai pas fait d’études, quand je me suis mis aux langues j’avais 35 ans, c’était quand même assez tard, pour lire Woolf dans le texte. Après cela a été Pavese et ensuite… Mais donc au début aucun Américain. Faulkner est quand même resté mon écrivain préféré. Quand j’ai monté une petite maison d’édition, on a fait une réédition d’un roman de George Sand, Consuelo, qui est un des rares romans épiques français, et puis John Mac Gahern qui est un écrivain irlandais, toujours…



Et pourquoi cet engouement pour les Américains dès votre plus jeune âge ?

Parce qu’il y a une force de frappe grâce aux agents, des gens très efficaces, et puis les conséquences historiques, avec la Seconde Guerre mondiale.



C’était une deuxième invasion …

Je suis né au début des années 50, les gens lisaient des romans américains, des polars américains, la Série Noire, et les films américains... L’Europe avait été assoiffée de films américains, et le jazz ! Les gens allaient écouter du jazz, les festivals de Montreux, d’Antibes, c’était incroyable. Maintenant on n’en parle plus mais c’étaient des manifestations presque au même niveau que Cannes, pour la musique. Donc c’est vrai qu’on était complètement pris par cela…



Par l’ambiance…

Oui voilà, c’étaient les sauveurs, c‘était toute une nouvelle vie, c’était de l’autre côté de la mer. La liberté, un monde complètement différent après avoir été privé d’horizons, et surtout après avoir échappé à la mort pour beaucoup. Je pense qu’il y a cela, doublé de la force de frappe des agents.



Et par rapport au style, pourquoi cela plaît-il autant aux Français ? Car c’est quand même moins tourné vers la personnalité profonde des « héros », des réflexions sur nous-mêmes… ce sont plus des histoires, des épopées…

Oui, en effet, mais je crois que dans les années 50, Steinbeck joignait d’une certaine manière tous les courants intellectuels, les lecteurs et autres. C’était quand même très à gauche, cela rejoignait les Sartre, les Camus, les gens comme cela, même si ce n’était pas tout à fait la même idéologie, c’était très proche. Je pense que l’auteur qui a été très important pour les écrivains français a été Truman Capote avec De sang-froid. Et puis plus tard on a eu un rejet de du concept de l’histoire dans les années 60, avec le Nouveau Roman. On a été moins proches, d’une certaine manière, du roman américain qui s’est à nouveau vendu très bien. Dans les années 60 on découvrait vraiment Faulkner, beaucoup plus qu’avant-guerre. Gallimard a mis douze ans pour écouler deux mille exemplaires du Bruit et la Fureur.



Il a eu du succès parce qu’il était en opposition avec le Nouveau Roman ?

Non, il y avait une recherche…



Oui, sur le style mais…

Tout était éclaté…



Donc il était dans la continuité.

Oui, ils se répondaient, cela faisait écho, avec des différences mais… Après est revenu le goût de l’histoire, de l’intrigue suivie. Le marketing a été de plus en plus fort, le modèle américain s’est propagé. Même les mouvements hippies venaient des Etats-Unis ; même s’ils refusaient tout, ils prenaient part à une idéologie qui était très américaine.

Ce qui est très intéressant, aujourd’hui, c’est que quatre ans plus tôt j’avais à peu près 85 % des livres qui étaient amenés par les agents, et évidemment là-dessus il y avait 70 % d’Américains, ou d’Anglo-saxons. Et là, en quatre ans, c’est un des effets de la crise, je suis passé à 50 % de livres présentés par les agents. Les livres me sont aussi amenés par les traducteurs et traductrices mais toujours avec beaucoup moins d’Américains et Anglo-saxons. Maintenant c’est 25% à peine.



Parce que les Américains arrêtent d’écrire ?

Non mais parce que d’abord je trouve qu’il y a un fléchissement de leur qualité, ils sont en train de payer le côté atelier d’écriture. Alors il n’y a plus de livres comme il y a dix, quinze, vingt ans où on pouvait dire : « Oui, c’est nul ! » Maintenant non, c’est tiède, c’est pas mal foutu, c’est pas mal construit…



Parce qu’on leur apprend les ficelles !

Il y a cela, et le fait qu’en Europe il y a encore de vrais éditeurs, alors qu’aux États-Unis l’éditeur est en train de disparaître. Il perd son importance. Aujourd’hui sur leurs manuscrits il y a au moins cent pages de trop. Il y a des choses qui ne sont pas exploitées, des côtés de l’intrigue qui passent à la trappe. Ce manque me permet de me lancer dans les littératures nordiques, turque, serbe… Toutes les autres. Et je lis beaucoup moins de littérature américaine.



Aujourd’hui vous en avez fini avec elle ?

Oui elle est emmerdante, elle est toujours sur le même modèle, il n’y a plus d’invention. Ceux qui inventent encore des choses, c’est les vieux de la vieille ! Celui que je considère comme un génie c’est DeLillo.  Outremonde est pour moi le À la recherche du temps perdu de la fin du XXe. C’est un livre sublime à tous les niveaux. Il y a tout, les personnages, les histoires, une invention sur le plan de la structure, dans le langage. Il fout trois adjectifs et la manière dont il les a arrangés et le choix de ces trois ouvre sur un point de vue tout à fait moderne, complètement neuf



Donc ils sont en train de stagner, c’est cela ?

C’est-à-dire que tout est un peu sur le même modèle, c’est barbant. Je ne suis ni pour ni contre l’histoire, ni pour ni contre une révolution sur le plan du style, de l’écriture… il y a des romans où il y a beaucoup de recherche stylistique et ils sont complètement ratés et vice versa… Et sur l’histoire c’est pareil. D’une certaine manière celle-ci n’est pas grand-chose. C’est ce qu’on en fait qui compte. Le monde change, les choses se modifient mais il y a très peu de thèmes. Vous en avez cinq « grands » : la vie, la mort, l’amour… Et puis les sept péchés capitaux. Avec l’envie plus forte que la jalousie. Tout est une histoire de point de vue, et là je trouve qu’il n’y a plus tellement de point de vue, d’opinion. C’est mou, c’est people, cela se regarde, cela lorgne vers le cinéma.
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Donc tout ceci, c’est ce que vous proposent les agents, mais est-ce qu’il n’y aurait pas quelque chose derrière qui resterait aux États-Unis ?

Eh bien en tout cas, mes lecteurs et lectrices, depuis un an et demi, il n’y en a pas un seul qui m’ait amené un grand bouquin américain. Ou mis de côté. Peu sont amenés par les agents et quasiment pas d’Américains. Ou alors Elizabeth Crane, seul de l’année, que je trouve sublime. Il y a quatre ans il y en avait six ! Je ne trouve pas de choses intéressantes.

 


Ce que vous aimez disparaît ?

Cette année, sur quatorze nouveautés, seulement deux Américains. Vous vous rendez compte. Cela a commencé il y a quatre ans et cela n’a fait que s’amplifier. Alors je préfère m’ouvrir à d’autres perspectives. Le plus souvent, des bouquins que Phébus aurait pu se permettre d’acheter il y a quatre ou cinq ans, de nos jours les Américains en font monter les prix de manière délirante. Mais c’est n’est pas tellement dû à cela finalement, car on trouve des choses bonnes grâce aux traducteurs. C’est vraiment à cause de la crise : les agents représentent certains auteurs dont ils ne s’occupent pas parce que c’est beaucoup de travail pour vendre un livre à trois mille euros, tandis qu’ils mettent toute leur énergie pour les livres dont ils savent qu’ils les vendront à plus de quinze mille euros.



Donc ils font déjà un tri ?

Absolument. Et c’est le fric. C’est tout. Comme ils ont souvent réduit leur personnel, ils disent que cela ne vaut plus la peine de se fatiguer pour gagner deux mille cinq cents euros.



Et on retrouve cette situation partout, ou c’est propre à Phébus ?

Non, dans quasiment toutes les maisons c’est la même chose. Mais chez nous, on est obligé de fonctionner comme cela car je ne suis jamais à Francfort ni ailleurs, sur les coups. Je ne l’ai jamais été. Mais en plus les agents aujourd’hui savent moins quoi me proposer.



Ils ne vous proposent que quelque chose qui est susceptible de vous plaire ?

Quand je leur donne la liste des auteurs publiés ils regardent à la va-vite, comme des veaux, et en général, après, c’est comme s’ils n’avaient rien lu. Ils ne font pas leur boulot, ils voient juste que c’est très littéraire et puis voilà… Leur opinion est faite.



Donc c’est au petit bonheur la chance…

Ils mettent n’importe quoi !



Mais dans ce cas, cela veut aussi dire qu’ils ne vous mettent pas tout, vous passez à côté de certaines choses.

Oui mais on passe toujours à côté de livres. On peut toujours refuser quelque chose et se tromper.



Oui mais dans ce cas on vous l’a tout de même soumis. Tandis que là si en plus vous n’en entendez jamais parler…

Dans ces cas-là c’est souvent acheté par Belfond, ils ne nous l’ont pas proposé car c’est tout de suite à vingt-cinq mille ou trente mille euros, ou parce qu’ils n’ont pas lu le livre et n’ont pas saisi que cela pouvait être pour nous.



Il y a eu une montée des prix, mais est-ce que les plus chers sont aussi les plus intéressants ?

Pas forcément, ce sont ceux qui ont un plus grand capital de vente. Ce sont des livres dont, même si l’auteur n’est pas connu, ils vous les vendent cinquante mille à cent mille euros, et ils demandent souvent une garantie de promotion, cela peut être dans le contrat ou non. Ou celui qui achète dit ne pas proposer plus de cinquante mille mais promet de mettre cent mille de publicité. Là, cela change tout.Elif-Shafak-Soufi-mon-amour.gif



Et donc ils continuent de publier autant d’Américains.

Un jour si on se fait voler Elif Shafak ce sera à cause de cela. Le jour où je ne serai plus là, Françoise Triffaux [éditrice du domaine étranger de Belfond] ne se gênera pas. Et elle proposera cent cinquante mille de pub !



Et donc par rapport au public, est-ce que les auteurs américains attirent plus, juste par leur nom ?

Oui, toujours, et surtout au niveau des journalistes. Dans les grands journaux, vous en avez trois qui sont intéressés par la littérature anglo-saxonne et un autre qui couvre les littératures espagnole, portugaise et brésilienne ! Il y a moins de place pour ceux-là.



Puisqu’il y a moins d’Américains chez Phébus, cela se ressent sur les ventes ou non ?
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Il n’y a jamais eu énormément de ventes…



Les gens font confiance à Phébus ?
Herman-Bang-Les-quatre-diables.gif
Oui on arrive à s’en sortir, avec Ana Matute qui a eu le prix Cervantès, les critiques nous ont suivis. Sur le plan de la presse nous avons pas mal de fidèles. Pas pour tout, mais quand même. Et puis l’esprit Phébus c’est aussi, quelque chose que je soutiens, dans une année, sur douze livres, quatre classiques et huit contemporains. Herman Bang, c’est un classique. Cela change les perspectives dans nos choix.

 

Pour en revenir aux classiques américains, pourquoi ce sont eux qui plaisent le plus ?

Parce que c’est les grandes histoires, c’est facile à lire, on est beaucoup moins dans l’écriture. Il faut être objectif, sauf certains. Julie Otsuka c’est un chef-d’œuvre, mais c’est cent quarante pages en huit ans. Ou Elizabeth Crane, cela faisait quatre ans que je ne l’avais pas publiée…

Julie-Otsuka-Quand-l-empereur-etait-un-dieu.gif

 
Donc les gens les attendent puis les oublient.

Mais on se dit aussi qu’un jour ou l’autre, beaucoup de maisons d’édition, avec l’importance du domaine commercial, vont dire que certains auteurs trop peu vendeurs sont à arrêter. Ici j’ai de la chance je peux encore me bagarrer. Avec Vera [Michalski, détentrice du groupe Libella] nous avons encore une volonté de publier une œuvre et non pas un livre. Un auteur est une œuvre. Je trouve que, de plus en plus, chez les Américains, l’idée d’œuvre disparaît. Il y a un livre qui marche, mais se souvient-on de l’auteur ?



Y-a-t-il des auteurs américains que vous aimeriez avoir, et qui sont ailleurs ?

Les Heures de Cunningham ; le reste, je ne trouve pas cela très bon, et Harlem Quartet de Baldwin, un chef-d’œuvre sur l’humanité, cela vous arrache le cœur, il y a tout, il a la structure, la langue, il en change au long du livre, mais on le lit comme cela, c’est intellectuel mais pas tant que cela, c’est humain.



Il y a des auteurs français qui arrivent à rendre cela ?

C’est très différent, on ne peut pas la comparer, c’est très difficile pour eux de construire des monuments. Ils arrivent à construire des œuvres, mais pas des monuments. Proust a canalisé en un seul livre tout le génie français. Il y a toute l’histoire de la littérature française…



Du coup tout le monde est complexé.

Eh bien, il a fallu passer à autre chose, mais c’est très dur. Chez les Américains je pense qu’ils arrivent à faire d’un livre un très grand livre à lui tout seul. Chez les Français il y a des œuvres. C’est une fragmentation des choses pour les Français tandis qu’outre-Atlantique ils ont moins le culte du personnage. Mais le fait est que contrairement aux Français ils font de plus en plus de politiquement correct…



De la fausse provocation.

C’est cela, et ainsi beaucoup de Français aujourd’hui m’intéressent plus. Ils sont moins pressurés par l’agent.



Ils écrivent encore parce qu’ils en ont besoin… Aux États-Unis peut-être que le premier livre d’un auteur est sincère mais le reste sera soumis à la loi de l’argent…

Oui, c’est très souvent le cas. Pour les Américains il y a un fléchissement… c’est dû à une fermeture. Le fait qu’ils n’étudient quasiment plus les langues, plus aucune littérature étrangère, cela crée des eaux stagnantes, ils sont en train de le payer, cela croupit. C’est cela qui est terrible. Il faut s’ouvrir, faire passer les courants des autres littératures… Ils ont un besoin d’être reconnus immédiatement, que cela marche tout de suite… le marché est contraire à la littérature. Qu’ils relisent le journal de Virginia Woolf ! Elle dit qu’au bout d’un an et demi elle a vendu mille cinq cents exemplaires de la Promenade au phare, et elle va pouvoir faire installer une salle de bains. Eh bien cela remet les pendules à l’heure. C’est elle qui le dit, et cent ans après on la lit toujours ! Mais je n’ai aucun a priori. Il faut vraiment que j’aie un coup de foudre.

Hugo-Hamilton-Sang-impur.gif

Vous prenez ce que vous aimez… quand vous êtes arrivé chez Phébus… vous proposiez ce que vous aimiez ou ce qui était proche des attentes de la maison ?

Non, j’ai proposé ce que j’aimais, mais c’est vrai que ce que j’aimais pouvait s’adapter tout au moins au catalogue Phébus. Et après j’ai proposé des Irlandais (Hugo Hamilton) et le bol c’est qu’ils ont eu le Femina. Tout cela parce que pas mal d’agents m’ont proposé des livres qui étaient à la fois littéraires mais aussi grand public. C’est la chance.

 


Proposiez-vous des choses qui ne vous avaient pas forcément plu mais dont vous saviez qu’elles conviendraient à la maison. Cela doit faire plaisir de voir son livre accepté ?

Oui évidemment… Est-ce que cela m’est vraiment arrivé… j’ai eu assez de chance. Il n’y avait pas de catalogue d’auteurs contemporains, donc je l’ai un peu créé. Les choses se sont inversées.
Matthew-Klam-Sam-the-cat.gif


Comme vous étiez le premier vous ne vous sentiez pas obligé de respecter une ligne…

Comme il y a eu le Femina, l’ancien directeur m’a fait confiance et il m’a permis de publier des livres qu’il détestait, lui, en revanche. Avec le machisme qui l’accompagnait, il me disait que Crane, c’est de la « tripaille de femelle ». Je ne répliquais pas car je me serais énervé… Et à un moment je lui ai proposé un Américain, Matthew Klam, Sam the Cat, et d’ailleurs je ne sais pas, il n’a plus rien écrit depuis dix ans… bref monsieur Sicre de me demander ce que c’était, et moi, de la « tripaille masculine »… il m’a regardé comme cela, et il m’a foutu une couverture nulle, avec un chat quasiment victorien, un gros pépère avec des rubans partout, cela n’allait pas du tout. La couverture américaine c’était un type pris en photo dont on voyait seulement le haut du pantalon, mais qui voulait bien dire ce que cela voulait dire. Et il fallait reprendre cela, la photo était extraordinaire, elle disait tout. J’ai cru devenir dingue. C’est un des auteurs américains que j’aurais vraiment aimé suivre.
 


Pour publier, il faut que j’entende une voix, je suis un peu le Jeanne d’Arc de l’édition. Les trois-quarts des agents sont des businesswomen, elles n’ont lu aucun des livres qu’elles représentent. J’essaie de travailler avec les vraies lectrices. Et en général celles-ci ne se trompent pas dans ce qu’elles me proposent.



Mais quand elles vous les conseillent, dans ces moments-là vous n’avez pas un peu l’impression qu’elles vous volent un peu votre travail ?

Ah non, pas du tout ! Au contraire, elles font leur travail, je prends cela comme un nouveau chemin, je vais découvrir un auteur. C’est comme avec un libraire. Mais leur vrai rôle serait plutôt de faire connaître aux éditeurs des auteurs qui sans leurs agents resteraient inconnus. Mais cela c’est fini. À part les petits agents… C’est « fric fric fric ». Ils laissent tomber ce qui ne marche pas. Ils font monter les enchères pour un livre, celui-ci ne marche pas, et après l’auteur est out. Ils l’abandonnent.



Donc pour les Américains qui n’ont plus d’agent, il y a un moyen pour prendre contact avec eux ?

Non, ils sont morts. Sauf Victoria Lancelotta dont j’ai publié deux livres qui ne sont pas sortis aux États-Unis. Elle n’avait ni agent ni éditeur, car elle ne se vendait plus. Et c’est très courant d’avoir des Américains plus populaires en France que chez eux.

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Vos traducteurs ou agents, comment choisissent-ils ce qu’ils lisent ? Ils font leur marché en librairie ?

Non pas forcément, ils ont souvent été aux États-Unis, ou en Irlande, et ils m’envoient en général trente pages du livre dans la langue d’origine et trente pages traduites.


AL, 2e année Éd.-Lib.

 

 

 


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14 décembre 2011 3 14 /12 /décembre /2011 12:00


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C'est au Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil que j'ai pu rencontrer l'auteure Marie Caillet une nouvelle fois. Sa présence sur le salon concorde avec la sortie de la suite des aventures de ses personnages phares Mydria et Orest, L'Héritage des Darcer — tome 2 : Allégeance. Pour ceux qui ne connaîtraient pas l'intrigue de cette trilogie, voici un petit rappel :

«Lorsqu’on s’appelle Mydria, qu’on est la fille unique et chérie des puissants Siartt et qu’on a pour objectif principal d’accéder à un pouvoir plus grand encore en épousant le prince héritier du royaume, la vie ne peut pas être ennuyeuse. Jusqu’au jour où Mydria découvre ses vraies origines. Elle n’est nullement Siartt, mais l’ultime héritière d’une dynastie renversée depuis des générations ! Horreur : à la suite de ses ancêtres, elle est tenue de se lancer à la recherche du trésor familial, recevant pour seules aides un sifflet et le Don d’Aile, cet étrange pouvoir capable de vous métamorphoser à volonté…Le pire danger ne l’attend peut-être pas derrière l’errance, la bataille et les cloques aux pieds. Le pire danger pour un cœur confiant ne tient peut-être qu’en un seul nom : Orest.» (résumé de l'éditeur).

 

 

Marie CAILLET
L'Héritage des Darcer

  Tome 2 Allégeance
Michel Lafon,
décembre 2011

 

 


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Marie-Caillet-boite.jpgUn an après la sortie de son premier livre, qu'est-il devenu ? Grâce au bouche à oreille et à plusieurs articles parus dans des journaux destinés à la jeunesse, L'Héritage des Darcer s'est très bien vendu, et la suite des aventures de Mydria vient tout juste de paraître. L’engouement pour cette série s'est vérifié lors des dédicaces de l'auteure le samedi 3 décembre de 12h à 14h puis durant celle du dimanche 4 décembre de 14h à 15h. Dix minutes avant le début des signatures, une longue file de lecteurs attendait déjà l'arrivée de Marie Caillet. Les fans n'ont pas été déçus : la décoration du stand les emmenait directement en Edrilion (une chimère en glaise, un grimoire, une carte, ainsi qu'un trésor aux milles pépites, le tout créé et fabriqué par l'auteure elle-même) et un petit papillon offert à chaque dédicace. De plus, la maison d'édition Michel Lafon donnait aussi un poster et une carte cartonnée représentant la couverture du deuxième tome.


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J'ai profité d'une petite accalmie pour lui poser quelques questions :


Peux-tu nous présenter l’intrigue de ce nouveau tome ?

Le tome 2 commence avec une situation de crise : le royaume d’Edrilion se retrouve privé de roi. En effet, celui-ci a disparu et on le croit mort, mais personne ne sait ni comment, ni pourquoi. Les seuls à le savoir sont My et Orest, mes deux héros. Pour la bonne raison qu’ils l’ont tué.

Cette mort va engendrer d’énormes luttes de pouvoir : un parent de ce roi va chercher à conquérir le trône, aidé par les Chimères, des monstres extrêmement dangereux (on découvre leurs pouvoirs au fil du livre). Mais la seule à pouvoir prétendre au trône de façon légitime, c’est My. My qui descend des Darcer, rois chassés du pouvoir deux siècles auparavant. My qui possède le pouvoir de sa famille (se changer en créature ailée) et dont le meilleur allié est Orest, son compagnon. Hélas, Orest est un voleur et assassin, et n’a pas sa place aux côtés d’une reine…

Dans ce tome, de nouveaux personnages font leur apparition. La relation qui unit My à Orest évolue énormément. My apprend également à utiliser son pouvoir. On découvre d’autres particularités du monde, comme les Kmett (des traqueurs), les Chimères, les fauconniers… et My réalise que la partie est loin, très loin d’être gagnée.



En appréhendes-tu la sortie, la réaction des lecteurs du tome 1 ?

Bien sûr. Il y a toujours une part d’appréhension, surtout que je tiens beaucoup à ce projet. Cette suite fait découvrir plus de choses sur Edrilion, elle est également plus forte d’enjeux. Quand j’ai rendu le manuscrit, je me suis dit que j’avais fait mon possible pour ce livre-là. Je n’ai donc pas de regrets (même si on peut toujours améliorer un livre, mais c’est un autre débat !) Je sais que chaque lecteur a ses goûts, et que les avis seront différents. Mais je trouve intéressant de voir que chacun a sa façon d’imaginer un personnage, une situation, voire ne rit pas aux mêmes choses.



Au début, L'Héritage des Darcer ne devait se dérouler que sur deux tomes. Pourquoi avoir finalement choisi le format de la trilogie?

En fait, c’est un peu différent : le tome 1 pouvait être un one-shot (une histoire en 1 tome). Il avait sa fin, le sort des personnages était « réglé », et en même temps, l’histoire pouvait se poursuivre. J’avais donc le choix. Et j’ai décidé de poursuivre. Je pense que j’ai fait le bon choix, car beaucoup de lecteurs m’ont dit qu’ils espéraient une suite, et qu’ils trouvaient dommage de voir l’histoire se terminer si vite.



L'écriture du troisième tome avance bien ?

Pour le moment, tout va bien ! Ce tome 3 va être mon préféré, il se passe beaucoup de choses décisives…



Comment se déroule l'élaboration de l'histoire ?

Certains auteurs arrivent à être très organisés, et à bâtir un scénario à l’avance. Moi, pas du tout. Je bâtis l’histoire par petites touches, par exemple en travaillant un personnage. A la fin, j’ai des fiches pleines de notes en vrac, que je rassemble dans des grandes parties de l’histoire (le tome 3 en a six). De cette façon, je retiens les éléments-clés et je laisse mes personnages libres. Je prévois juste le plan du prologue et des premiers chapitres.



Combien de temps te prend en général la correction de ton manuscrit ? Est ce une étape que tu redoutes ?

La grosse part des corrections prend à peu près deux mois. C’est une étape que je déteste (j’aime bien écrire, mais me relire est assez pénible, même si c’est nécessaire).



Quel effet te fait d'avoir dans tes mains un livre que tu as écrit ?

C’est incroyable de se dire que quelque chose qui vous occupe depuis un an devient concret, fini. J’ai éprouvé un sentiment d’accomplissement, d’autant que le travail sur la couverture était magnifique !



Cela fait environ un an que ton aventure dans la monde de l'édition a commencé, qu'en retires-tu ?

C’est quelque chose qui m’a fait beaucoup grandir. Ne serait-ce que pour mener un projet jusqu’au bout, en sachant que derrière, une équipe compte sur moi. Je sais aussi, maintenant, que l’écriture est vraiment ma passion. Et que c’est ce que je veux continuer à faire.



On voit que tes lecteurs sont au rendez-vous pour cette dédicace. Pensais-tu qu'ils seraient aussi nombreux ? Quel est l'intérêt des séances de dédicace pour toi ?

Les voir aussi nombreux m’a été droit au cœur ! Les séances de dédicace, c’est l’occasion de rencontrer des lecteurs en vrai, et je pense que c’est aussi important pour eux que pour moi. Je peux aussi répondre à leurs questions, ou discuter du livre. C'est une autre facette du métier d'auteur.

 

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Entretien réalisé avec Marie Caillet l'année dernière

 http://littexpress.over-blog.net/article-entretien-avec-marie-caillet-62403418.html

Site de l'auteur  http://mariecaillet.20minutes-blogs.fr/

 

 

 

 

Suzy 2e année éd.-lib.

 

 


 


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6 décembre 2010 1 06 /12 /décembre /2010 19:00

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Marie CAILLET

L'Héritage des Darcer

Michel Lafon,

octobre 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Marie Caillet, 19 ans aujourd'hui, a vu l'histoire de sa jeune héroïne Mydria enfin publiée grâce à sa victoire au concours de jeunes auteurs lancé par les éditions Michel Lafon fin 2009. Avec une écriture pleine de poésie, et très mature pour son âge, elle a su charmer des personnalités littéraires telles que Anne Robillard, l'auteure de la série Les Chevaliers d'Émeraude, ou encore Barry Cunningham, l'éditeur anglais d'Harry Potter.

Cette jeune auteure ne nous a pas encore montré toutes les facettes de son talent, et je pense qu'elle a encore beaucoup de choses à nous dévoiler sur son écriture et son immense imagination.

=> Auteur à suivre !

 

 

 

 

Peux-tu présenter l'histoire de l'Héritage des Darcer ?

L'héritage des Darcer, c'est l'histoire de Mydria Siartt, dite My, qui est, au début de l'histoire, la fille unique d'une puissante famille noble. Elle apprend à l'âge de 16 ans qu'elle est une enfant adoptée, qu'elle est en réalité la dernière des Darcer, une dynastie qui a disparu deux siècles auparavant. Le seul moyen pour cette dynastie de revenir au pouvoir, c'est de retrouver le trésor familial caché quelque part dans le royaume. My est tenue de se lancer dans la chasse au trésor à la suite de ses ancêtres, avec un sifflet comme unique aide. Sauf que My souhaite simplement faire le mariage le plus prestigieux possible et ne voit pas du tout l'intérêt de se lancer dans une quête pareille. Elle s'enfuit donc, et tombe tout à fait par hasard sur Orest, un assassin qui va lui arracher son secret. My se retrouve finalement contrainte de se lancer dans sa chasse au trésor, aux côtés d'une Guilde de brigands en tous genres.

C'est donc une histoire qui mélange deux thèmes, tous deux issus de clichés : cette chasse au trésor, et une histoire d'amour qui va finir par naître entre les deux personnages principaux (princesse/assassin).


Comment t'est venue l'idée de ce livre ?

Au détour d'une conversation msn avec une amie. Comme on écrivait toutes les deux et qu'on avait toute une pile de scénarii en stock, on a eu l'idée d'échanger tout ça et de voir si on pouvait écrire une histoire à quatre mains à partir de nos idées. On a partagé le travail en deux parties : j'ai relevé un scénario qui me plaisait pas mal, avec l'idée d'une chasse au trésor et d'une dynastie disparue, la base de l'histoire a donc été fournie par mon amie ; je me suis occupée de mon côté à la développer pour en faire une histoire complète : en ajoutant les personnages, puis le monde, et le contexte général.


Quels ont été tes sources d’inspiration pour écrire cette histoire ?

Alors là c'est difficile à dire, honnêtement. Pour les personnages (princesse, assassin) j'ai repris des clichés, qui au fil de l'écriture ont fini par avoir leur propre caractère. Pour le monde en lui-même, c'était à moitié de l'improvisé (les épreuves qu'ils traversent, les créatures qu'ils rencontrent) et l'influence du merveilleux et de la fantasy.


Pourquoi le merveilleux et/ou la fantasy ?

Merveilleux et fantasy sont des genres que je ne distingue pas, qui font partie de l'imaginaire, pour englober le tout. Il y a beaucoup de choses que j'aime dedans : d'abord une très grande liberté que je ne rencontre pas dans les lectures contemporaines, avec des univers et des ambiances avec un air "d'ailleurs". La magie, rêver ne fait pas de mal dans un monde beaucoup trop terre-à-terre à mon goût. Mais aussi les personnages : qu'ils soient créatures ou êtres humains, j'aime beaucoup les suivre dans mes lectures, eux, leurs destins, leurs évolutions, voir comment quelqu'un qui habite dans un monde différent du nôtre peut appréhender la vie. D'une certaine manière, si j'aime la littérature de l'imaginaire, c'est parce qu'elle m'aide à élargir mon point de vue sur beaucoup de choses.


Pourquoi avoir participé à ce fameux concours qui t'a permis de te faire publier ?

Pour tenter ma chance tout simplement. Ce roman-là n'est pas né pour participer au concours, j'avais vraiment envie de l'écrire pour lui-même. Mais à partir du moment où il était fini à temps, je me suis dit, bon ben envoie-le, ça vaut toujours le coup d'essayer !


Quand as tu appris ta victoire, et comment as-tu réagi ?

J'ai appris la nouvelle début janvier, et pour ma réaction... un peu difficile de me rappeler mais c'était pas la zénitude. En tout cas j'étais stressée : de me dire que si je ne gagnais pas, j'allais sûrement mal le vivre, mais que si je gagnais, ça allait quasiment être aussi affreux parce que la douce vie de scribouilleuse toute seule dans son coin allait devenir beaucoup plus sérieuse, avec l'édition derrière et tout plein d'exigences... (et j'avais raison, c'était stressant). Mais quand même, quand j'ai appris la nouvelle, j'étais hyper, hyper heureuse. J'ai mis du temps à réaliser aussi (deux bons mois, je crois). Donc voilà, tout plein de bonheur et d'appréhension, c'était une période intense que je ne suis pas près d'oublier.


Pourrais tu raconter un petit peu par quelles étapes est passé ton premier manuscrit pour en arriver au texte final ?

Cela s'est fait en plusieurs étapes : d'abord un rendez-vous avec les responsables d'édition (elles sont deux dans le secteur jeunesse chez Lafon) où on a discuté du texte et des modifications à apporter : elles avaient à peu près les mêmes critiques que moi, et ça portait surtout sur la fin, trop rapide. Donc j'ai eu plusieurs mois pour réécrire tout ça (comme je suis une chipoteuse, j'ai corrigé et réécrit 150 pages au lieu de 50). Ensuite, les autres réunions ont surtout servi à discuter du titre et de la couverture, jusqu'en août, où il y a eu les épreuves (le manuscrit imprimé, où on a le droit et même le devoir de faire plein de ratures dessus) et où j'ai passé une journée à la maison d'édition pour qu'on voie le texte en détail et pour confronter mes retouches à celle de l'éditeur.


Ce n'est pas trop difficile de confronter son texte à des professionnelles ?

Oui et non en fait... C'est dur de soumettre son texte en général, mais le plus dur, c'est surtout de soumettre mon texte à moi-même. Parce qu'il y a forcément des premiers jets, dont je suis obligée de me prendre tous les défauts dans la figure et de regarder mon travail en face pour savoir comment améliorer. L'étape la plus dure est celle-là. Mais quand j'envoie mon texte à l'éditeur, c'est quand il est finalisé, et que j'ai suffisamment confiance en lui. Donc oui c'est dur, mais quand on a suffisamment bûché dessus, sauf si on est de mauvaise foi, et qu'on est satisfaite de ce qu'on a fait, le plus dur est déjà derrière. Enfin, c'est ce qui s'est passé pour le moment, ça se passera peut-être moins bien par la suite.


Quels sont tes projets d'écriture à venir ?

Pour cette année, je vais écrire le second tome de l'Héritage des Darcer. Ensuite, j'ai deux autres projets qui attendent, qui me tiennent énormément à coeur : une histoire d'anges gardiens et une histoire qui date un peu, que j'avais abandonnée parce que ça devenait trop compliqué, mais je suis très attachée aux personnages et je pense la modifier en profondeur pour l'écrire quand même.

 

Blog de l'auteur : http://mariecaillet.20minutes-blogs.fr/

 

Suzy, 1ère année Éd./Lib.

 

 


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4 décembre 2010 6 04 /12 /décembre /2010 07:00

Rencontre à la Machine à Lire le 25/11/2010,

18h30,

avec Zeina Abirached

et les éditions M. Toussaint Louverture

 

 

 

Nous sommes le jeudi 25 Novembre, il est 18h30, la librairie La Machine à Lire se prépare à accueillir l’illustratrice Zeina Abirached ainsi que l’éditeur de la maison béglaise  M. Toussaint Louverture.

C’est Amandine Aigueperse, libraire à  La Machine à Lire, qui dirigera le débat.

Quelques sièges, une table avec les livres de Zeina Abirached et M. Toussaint Louverture et des intervenants sympathiques. L’échange promet d’être intéressant.

Zeina Abirached naît à Beyrouth, au Liban, en 1981. Son enfance est marquée par la guerre civile qu’elle vit comme une normalité. Elle grandit dans une maison située sur « la ligne verte », zone de démarcation qui coupe en deux la ville de Beyrouth pendant de la guerre.

À l’occasion de la sortie du  Livre du chevalier Zifar : livre du chevalier de Dieu (2009) qu’elle a illustré pour les éditions M. Toussaint Louverture, Zeina Abirached revient sur son travail d’illustratrice.

En 2001, alors qu’elle se rend aux Beaux Arts de Beyrouth, elle est contrainte de modifier son trajet habituel à cause de travaux dans une rue. En remontant une des rues qu’elle descend habituellement elle voit un endroit qui durant la guerre était muré par des sacs de sable, condamnant ainsi le passage. Cet événement a priori anodin, lui fait prendre conscience de la réalité de la guerre. Frappée par cette découverte, elle décide d’enquêter auprès des gens de son quartier pour voir si quelqu’un se souvient de l’enlèvement du mur de sacs de sable… Personne ne s’en souvient. C’est le point de départ de son premier livre, Beyrouth-Catharsis, paru en 2006 aux éditions Cambourakis.

Zeina-Abichared-Beyrouth-Catharsis.gif

 

 

 

Beyrouth-Catharsis

Avec ce livre, elle tente de comprendre sa ville et son passé. Durant la guerre, le peuple de Beyrouth était protégé. À la fin de la guerre, les habitants ont eu besoin de se réapproprier une ville complètement modifiée qui pour certains s’étendait uniquement sur la zone verte. Avec la réunion des deux parties de la ville, chacun a été confronté à un nouvel espace. Pour Zeina c’est un nouveau pays qu’elle découvre. Elle évoque même le trouble qui l’envahit en découvrant l’autre partie de la ville, si bien qu’elle a le sentiment de devoir parler anglais et non arabe ou français pour être comprise. Beyrouth-Catharsis entend donc explorer la notion d’espace et son importance pour les Beyrouthois.

 

 

 

 

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38, rue Youssef Semaani

En 2006, elle publie un second livre qui se présente comme une nouvelle exploration du peuple libanais et son devoir de mémoire: 38, rue Youssef Semaani, toujours chez Cambourakis. Cette fois il ne s’agit plus de la ville de Beyrouth mais de la vie d’un immeuble, l’immeuble dans lequel elle a vécu avec sa famille. Le déclencheur du livre se trouve non pas dans la rue mais dans des images INA. Elle découvre un document appelé « Beyrouth 1984, une rue sur la ligne de démarcation » qui filme les gens d’un immeuble. Parmi eux une vieille dame, c’est la grand-mère de Zeina. Pour l’illustratrice c’est un grand étonnement, c’est la première fois qu’elle entend sa grand-mère parler de la guerre : « vous savez, je pense qu’on est quand même peut-être plus ou moins en sécurité ici ». 38, rue Youssef Semaani raconte donc la vie sa famille et des gens de l’immeuble. On y rencontre des personnages hauts en couleur comme Chucri, « l’intendant » de l’immeuble, celui qui fait le lien avec l’extérieur, Anhala, elle, est la nounou et Ernest quant à lui est le conteur officiel du livre. Ernest, ancien professeur de lettres, déclame Cyrano de Bergerac aux autres habitants. En montrant la vie de cet immeuble, Zeina met en scène la convivialité et l’entraide qui régnaient alors. Toutes les familles descendaient chez sa famille parce qu’ils habitaient au premier et que leur entrée, la pièce la plus éloignée des fenêtres, était la plus sûre de tout l’immeuble en cas de bombardement.

38, rue Youssef Semaani est également l’occasion d’explorer encore une fois la notion d’espace mais dans un univers clos. Grâce à un système de rabats qui se déploient pour former une nouvelle planche, Zeina Abirached dote l’immeuble d’une dimension nouvelle.

Ce livre est bien reçu par la famille qui aide l’illustratrice et la soutient dans son long travail de mémoire et d’introspection. Avant le livre, les gens ne parlaient pas de la guerre, explique l’illustratrice, après oui. Pendant la guerre chaque famille s’attachait à un objet symbolique pour éviter de sombrer dans la terreur. D’ailleurs la mère de Zeina faisait tout pour ne pas dire aux enfants la réalité de la guerre. Dans la famille de Zeina c’est une tenture, appelée ghalamkar. La tenture représente la scène de l’Ancien Testament « Moïse devant Pharaon » (Exode [7, 1-13]) au cours de laquelle Moïse, devant Pharaon et la cour d’Égypte, jette son bâton qui se transforme alors en serpent. Cette tenture est imprimée par tampons, elle fonctionne donc sur un principe de répétition des motifs. C’est notamment un des pocédés utilisés par Zeina pour ses illustrations.

 

Zeina-Abirached-Chevalier-Zifar.gif

 

 

 

Le livre du chevalier Zifar : livre du chevalier de Dieu

Cette histoire catalane, date du XIVe siècle. Pour les éditions M. Toussaint Louverture, Zeina Abirached illustre l’ouvrage.

C’est l’histoire du chevalier Zifar et sa famille. Le chevalier Zifar est un homme preux et un valeureux guerrier. Un jour, il est frappé par un malédiction : son cheval ne vivra que dix jours et il en sera ainsi pour chacun des chevaux qu’il possédera. Ce coup du sort va gâcher sa vie et le mener à l’exode. On retrouve ici les thèmes de l’errance et de la fuite, également présents dans les ouvrages de Zeina Abirached.

Ce projet se présente pour Zeina comme une respiration hors de ses recherches sur Beyrouth. Sa démarche pour illustrer Le livre du chevalier Zifar est moins naturelle, elle doit sans cesse vérifier si ses illustrations s’adaptent bien au texte et le traduisent bien. Pour ses propres livres les illustrations et le texte font corps et sont instinctifs. Elle voit les illustrations comme des prolongements de sa pensée, elle n’a pas d’effort à faire pour mettre en images et en paroles ses sentiments.

 

 

Zeina-Abirached-Le-Jeu-des-hirondelles.gif

 

Le jeu des hirondelles et Je me souviens

 

 

 

Ces deux livres sont inscrits eux aussi dans une perspective de rétrospection et d’urgence (elle crée Je me souviens en 40 jours). Elle tente de se confronter au Beyrouth mythique des années 60, celui de ses grands-parents. C’est son grand-père, accordeur de piano, qui est le personnage central de cet autre Beyrouth. Pour illustrer cette ville qu’elle n’a pas vécue, elle se base sur des photos.Zeina-Abirached-Je-me-souviens.gif

 

 

 

Les livres de Zeina Abirached sont distribués au Liban en français et dans les librairies françaises. Il n’existe à ce jour pas de version arabe. Un des raison est l’absence, dans la culture arabe, de structure éditoriale pour la bande dessinée. La BD n’est pas un format du Moyen Orient. À Beyrouth, la presse se montre très enthousiaste quant aux livres de Zeina Abirached, mais elle a malgré tout besoin d’expliquer sa démarche. Les Libanais ne sont pas habitués à son type de travail : roman graphique, noir et blanc.

 

 

 

 

 

 

Alice, AS Éd.-Lib.

 

 

 

Site Monsieur Toussaint Louverture




Monsieur TOUSSAINT LOUVERTURE sur LITTEXPRESS

 


chevaler Zifar



Articles d'Aline et de Yohann sur le Livre du chevalier Zifar

 

 

 

 



ACOT-MIRANDE-TEMPS-GELE.jpg




Article de Pierric sur Temps gelé de Thierry Acot-Mirande



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6 juillet 2010 2 06 /07 /juillet /2010 07:00

IL ÉTAIT UNE FOIS À…

hautefaye.JPG


RÉSUMÉ DES FAITS

 

16 août 1870, Hautefaye, petit hameau de dix maisons au nord de la Dordogne. C’est le jour de la grande foire annuelle aux bestiaux et aux marchandises, tous les paysans de la région s’y sont donné rendez-vous, mais les conditions sont réunies pour assister à un drame inhumain : canicule, sécheresse, affaires infructueuses, alcool, malentendus et surtout la guerre et les défaites qui s’accumulent.


Des paysans présents ce jour, pour la plupart charentais, commencent à discuter de la situation actuelle, des rumeurs circulent sur l’arrivée des républicains dans les campagnes attachées à l’Empire. Clairement pro-bonapartistes, ils ruminent contre les révolutionnaires républicains, mettant dans le même panier les châtelains qui donneraient de l’argent aux Prussiens. Les esprits s’échauffent, on part à la recherche de ces hobereaux qui mettent à mal l’Empire français. Le premier à se confronter à ces hommes sera Camille de Maillard, fils du maire de Beaussac, cousin d’Alain de Monéys : après quelques injures de la foule et une altercation vive avec les meneurs, il sera forcé et contraint, bien que totalement d’accord, de crier « Vive l’empereur, vive Napoléon ». Cependant les hommes sont bornés et persuadés qu’il n’est pas sincère, ils l’invectivent de plus belle mais Camille de Maillard arrive à prendre la fuite.


Un peu plus tard, Alain de Monéys quitte ses cousins de Poutignac, chez qui il a déjeuné, pour rejoindre la foire de Hautefaye et faire ses adieux avant de partir au front. Arrivé à l’entrée du foirail, il est alors encerclé par la foule en délire, traité de Prussien ; on lui demande de crier la même chose que son cousin. Il a beau clamer qu’il n’est pas un Prussien et qu’il va partir défendre l’Empire, ses propos sont pris à contre-sens, et la foule de crier : « Mort au Prussien » ; s’ensuit alors un long calvaire pour cet homme de 34 ans. Celui qui était connu de tous pour sa bonté et sa générosité envers les habitants des environs est alors traité comme un ennemi du peuple. Il sera traîné dans tout le village, battu, torturé dans l’atelier du forgeron (qui n’est autre que le maire), écartelé, pendu, puis brûlé vif. Cinq ou six hommes, amis du pauvre Alain, ont bien essayé de le sauver de cette horde de loups assoiffés de sang prussien, mais à six contre des centaines, le combat était perdu d’avance.


Le lendemain, une atmosphère plus que pesante règne sur Hautefaye et ses environs. Certains se vantent d’avoir réduit en cendres un Prussien, mais une bonne partie commence à se demander quelle folie s’est emparée de ces hommes, eux-mêmes, pour s’en prendre à cet homme dont  personne n’a jamais, et n’aurait jamais eu à se plaindre.


Un procès sera conduit contre vingt-et-un accusés présents ce jour funeste ; quatre seront condamnés à mort, exécutés sur la place du village, les autres seront condamnés soit à perpétuité, soit pour une durée déterminée, soit mis en réclusion ou en maison de correction pour les plus jeunes.

 

 

CONTEXTE HISTORIQUE D’APRÈS LE LIVRE DE GEORGES MARBECK

L’Empire français est dirigé par Napoléon III depuis 1852 — Déclaration de guerre contre la Prusse — Tirage au sort des conscrits dans toutes les communes.


1870
Mai : Plébiscite de Napoléon III pour renforcer l’Empire et réduire les mouvements républicains.
8 mai : Vote à Hautefaye, 100 % de oui en faveur de l’empereur.
3 juillet : Tentative d’alliance entre l’Espagne et l’Empire prussien, la France serait alors cernée par ses ennemis. Napoléon renonce à déclarer la guerre, mais sa compagne Marie Eugénie insiste (« c’est ma guerre »), le conseil des ministres approuve.
14 juillet : Guerre proclamée contre la Prusse, appel de soldats en renfort.
11 août : Alain de Monéys, malgré sa réforme, prend la décision d’aller rejoindre le front avec son cheval.
16 août : Foire annuelle aux bestiaux et aux marchandises à Hautefaye. Canicule depuis cinq mois, affluence de paysans de toutes les communes alentour jusqu’en Charente. Mélange d’alcool, de chaleur, d’affaires infructueuses, décès des enfants du pays au front, soutien farouche à l’Empire et à Napoléon III, crainte de l’arrivée de la république dans les campagnes… S’ensuit le crime contre Alain de Monéys, châtelain de la commune, ami d’un bon nombre de paysans du coin.
24 août : Le maire de Hautefaye, Bernard Mathieu, est révoqué, Elie Mondout, l’aubergiste, est choisi pour le remplacer.
1er septembre : Sedan, Napoléon III est battu, l’Empire français capitule.
4 septembre : La République est proclamée, avec Gambetta et Favre à sa tête.
26 septembre : Assises spéciales pour l’affaire de Hautefaye, vingt-et-un inculpés, dont cinq originaires des environs de Hautefaye.
28 septembre : Strasbourg capitule.
27 octobre : Metz capitule.
5 novembre : La mère d’Alain de Monéys meurt de désespoir et de chagrin.
9 décembre : Le gouvernement français s’installe à Bordeaux.
13 au 21 décembre : Procès des meurtriers d’Alain de Monéys à Périgueux. Quatre des accusés sont condamnés à mort : Chambord, Buisson, Piarrouty et Mazière, avec exécution sur la place du village de Hautefaye. Travaux forcés à perpétuité, à durée déterminée, réclusion ou maison de correction pour les autres inculpés.

 

 

1871
28 janvier : Paris capitule, armistice de vingt-et-un jours signé par Favre et Bismarck.
7 février : Jour d’exécution à Hautefaye, quatre têtes tombent.
10 février : La fille d’Élie Mondout, Anna meurt à 18 ans, en état de choc depuis l’exécution ; sa tante découvre qu’elle était  enceinte mais tait son secret.
1953 : Le dernier témoin du drame, Noémie Lavaud, petite-fille Mondout, décède à 92 ans.
1970 : 100 ans après le drame, une messe du pardon est dite à l’église de Hautefaye, avec les descendants de la victime, Alain de Monéys, et des meurtriers.

cartehautefaye.jpg

 

TRAJET ET CALVAIRE D’ALAIN DE MONÉYSalaindemoneys.JPG
Départ de Poutignac, chez ses cousins de Maillard.
Montée vers Hautefaye, muret et champs de luzerne : altercation, premiers coups.
Dans le bourg d’Hautefaye, vers la mairie pour le mettre à l’abri.
Dans une ruelle vers la place, devant l’auberge Mondout sur la place : passage à tabac par la foule.
Devant la cour du presbytère, face à la ruelle du maire : tentative de pendaison aux branches d’un cerisier.
Diversion du curé pour inviter la foule à boire le vin de messe à l’église.
Emmené devant la mairie, le maire refuse de prendre part et s’enferme chez lui.
Traîné à l’atelier de forge du maire, Monéys est torturé, on lui arrache un ongle de pied.
Emmené sous bonne escorte dans un réduit de l’étable, on tente de « l’arranger » un peu.
Traîné à nouveau sur le foirail, il est écartelé.
Retour au point de départ près des champs de luzerne.
On le traîne au lac desséché pour le brûler vif, sa graisse sera recueillie, étalée sur des tranches de pain et régalera les esprits échauffés.

 

 

teule-mangez-le-si-vous-voulez.gif  Mangez-le si vous voulez , Jean Teulé

 

Ce court récit de Jean Teulé prétend retranscrire un drame humain effroyable, la mise à mort d’un habitant de la région périgourdine, Alain de Monéys, par des villageois poussés à bout par la sécheresse, la guerre et l’alcool. Accablés par la canicule, ils laisseront leur violence se déchaîner. Désireux d’en arriver rapidement à l’exécution d’Alain, Teulé se précipite à partir de quelques détails et accumule des renseignements historiques qu’il survole. Ainsi, il ne développe pas la psychologie des personnages, et s’attarde peu sur la réalité du chemin de croix de la victime. Même si l’effort de présenter un plan qui facilite la lecture est réel, en lisant le livre de Georges Marbeck, on découvre que ces éléments sont finalement factices.


Cet ouvrage se présente comme la réécriture romancée d’un fait réel. Or, une question éthique se pose dès le début du récit : sommes-nous réellement face à une réappropriation de ce fait divers par un écrivain, ou seulement face à un exercice de style quelque peu bâclé ? En effet, la volonté de Teulé ne semble pas d’expliquer ce drame, ni même de lui donner valeur de symbole. Il paraît juste vouloir exciter nos sens en appuyant lourdement sur l’horreur de ce drame, le rendant plus sanguinolent que de raison, et en y ajoutant des « affaires de sexe ».


Georges Marbeck a fait un véritable travail de recherche historique ainsi qu’une étude sociologique des mouvements de foule. L’écriture du drame par Georges Marbeck permet de développer des caractéristiques de la psychologie de masse qui se cachent derrière un acte de barbarie isolé. A contrario, Mangez-le si vous voulez
laisse un goût quelque peu amer : la reconstitution historique n’importe pas à Teulé ; ce fait divers est seulement pour lui le prétexte à un énième livre, court et facile à vendre.

 

 

Entretien avec Georges Marbeck,
auteur de Hautefaye, l’année terrible

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Après nous être passionnées pour cette histoire terrible, et avoir préparé de nombreuses questions, rendez-vous est pris : samedi 1er mai, 15h00, au domicile de l’auteur. Nous découvrons alors une belle et vieille demeure périgourdine, une odeur de cire et d’encens dans la grande cage d’escalier, et, au deuxième étage, un bureau derrière un rideau de velours, une bibliothèque d’ouvrages reliés, couverture de cuir… Et l’histoire commence, sans presque aucune intervention de notre part ;  il nous délivre son récit. Les intitulés des questions ont donc hautefaye_lannee_terrible.JPGété ajoutés pour une meilleure lisibilité de l’entretien retranscrit.

 

Élise, Elsa, Éva : Comment avez-vous eu connaissance de cet événement ?


Georges Marbeck : Tout à fait par hasard, j’en avais entendu parler par ma famille, notamment par ma mère qui parlait de ce village comme d’un lieu maudit à éviter. Un réel mystère planait sur Hautefaye. Lors d’un séjour en Dordogne, en voiture avec un habitant de la région, nous avons traversé le bourg de Hautefaye. Et à la sortie, il m’a dit : « C’est ici qu’ils ont brûlé Alain de Monéys ! ». Etonné, j’ai répondu : « Oui, au Moyen-Âge ? » «Non en 1870 ! m’a-t-il répondu, une journée terrible dont mon grand-père fut témoin. »  C’est à cette époque que j’ai débuté mes recherches sur l’affaire de Hautefaye.

 


E.E.E. : Quelle était votre volonté de départ ?
 

G.M. : L’idée de départ n’était pas un livre mais plutôt un projet de film. J’avais commencé à écrire un scénario à partir de cette histoire, de ce contraste entre l’horreur du meurtre commis dans la chaleur de l’été et le châtiment donné en plein hiver, sous la neige, de cette guillotine qui vient de Bordeaux… Mais ce projet était un vrai serpent de mer, il a été repris plusieurs fois, notamment par Yves Boisset, réalisateur qui est venu à Hautefaye il y a trois ans, mais le film n’a jamais abouti.

 


E.E.E. : Pourquoi décider d’en faire un livre ?


G.M. : Lorsque j’ai commencé mes recherches, je suis tombé sur un ouvrage de M. Galet, Meurtre à Hautefaye. Après l’avoir lu et rencontré son auteur, je n’étais pas satisfait par les explications qui m’était données, ni les raisons profondes de cette frénésie meurtrière. J’ai alors entrepris mes propres recherches de documentation sur l’époque, toujours dans l’optique d’en faire un film. Quelque temps plus tard, je dînais avec un ami qui travaillait aux éditions Robert Laffont, je lui raconte alors mon idée de scénario, il m’affirme qu’il y a là un livre à écrire. Les jours passent et je reçois un coup de téléphone du directeur littéraire des éditions Robert Laffont, qui me dit que mon histoire est formidable. Le contrat est signé, je perçois une avance sur mes droits d’auteur et il m’accorde un an pour écrire le livre. Paru en 1982, il est tiré à 50 000 exemplaires, dont 3 600 vendus en Dordogne, il est aussi réédité dans une version « Grand livre du mois ». Pour ce qui est de l’illustration de la version originale, il s’agit d’un tableau d’un ami peintre représentant l’atelier d’époque du maire de Hautefaye. D’autres esquisses ont été réalisées et exposées à Paris.


Quant au titre, ou plutôt au sous-titre, j’avais au départ une autre idée plus représentative, telle que « le crime des braves gens », « L’Année terrible » étant un titre déjà utilisé par Victor Hugo, je le trouvais moins parlant sur le sujet, mais on ne pouvait pas mettre seulement le titre « Hautefaye ».


 

E.E.E. : Comment vous-êtes vous documenté sur les faits de l’époque étant donné la profusion d’éléments historiques, politiques et climatiques qui sont exposés dans ce récit ?

 

G.M. : Ma volonté première était d’être au plus près de la réalité ; j’ai donc cherché, fouillé, et trouvé des archives et des documents divers. Parmi ces archives, celles d’un écrivain périgourdin qui avait écrit un feuilleton sur Hautefaye dans les années 30 ; ce dernier avait à l’époque fait une enquête minutieuse sur l’affaire, sur les habitants et les descendants des familles concernées. On y trouve des informations sur Anna Mondout, cette jeune bergère retrouvée morte et enceinte dans la neige le lendemain de l’exécution capitale, on apprend qu’elle avait un fiancé, parti à la guerre. Je suis aussi rentré en contact avec un historien de Périgueux qui avait acheté, ou peut-être trouvé, une série de documents qui avaient servi à la rédaction du feuilleton précédent. Il les avait alors donnés aux archives de la ville de Périgueux ; j’y suis donc allé et j’ai cherché parmi les cartons afin de retrouver des traces des habitants de l’époque et vérifier la véracité des éléments accumulés jusqu’alors. J’avais aussi un ami juge d’instruction au tribunal de Périgueux ; ce dernier m’a permis de parcourir les archives poussiéreuses entassées dans le grenier du palais ; cependant les trois quarts des documents juridiques de cette affaire avaient disparu, mis à part certains documents  journalistiques. J’ai vécu cette recherche de documents comme une véritable aventure, bien que bouleversante.


 

E.E.E. : Comment avez-vous pensé la part de réalité et la part de fiction étant donné l’aspect historique et anecdotique de ce roman ?

G. M. : Grâce aux archives accumulées sur l’affaire et sur les habitants de l’époque, j’ai pu retranscrire l’histoire de façon à être au plus près de la réalité. Un seul personnage a été inventé de toutes pièces, il s’agit de Rougier Le Rouge ; il représente la figure républicaine. En quelque sorte il incarne le non au plébiscite de Napoléon dans le village de Hautefaye. Je me suis donc inspiré de personnages républicains présents dans les ouvrages d’Eugène Le Roy, notamment dans Les gens d’Auberoque. J’ai aussi mis en valeur le personnage d’Anna Mondout, c’est un des seuls personnages féminins du récit dont j’ai fait le fil conducteur de l’histoire. Bien que bergère, elle est sensible et ouverte, ce qui lui permet de traverser les différentes classes sociales ; par ailleurs elle est dans toute cette affaire aussi bien témoin que victime.

 

 

E.E.E. : Comment, selon vous, en est-on arrivé aux faits qui se sont déroulés ce 16 août 1870 ?


G. M. : Un historien de Limoges, Yves-Marie Bercé, a écrit un ouvrage, Croquant et va-nu-pieds, à propos des jacqueries, et selon lui, le drame de Hautefaye serait la dernière jacquerie du Périgord. La révolution n’étant pas si loin, les paysans des contrées profondes entretenaient encore des rapports tendus avec les châtelains, comme la famille de Monéys, d’autant plus qu’ils étaient séparés par la barrière de la langue, les uns parlant le français et les autres l’occitan. Le comble de cet affreux drame, c’est que celui que l’on a traité comme un Prussien n’était autre qu’un innocent, qui s’était engagé pour partir à la guerre malgré sa réforme. Je me suis d’ailleurs passionné pour la façon dont les paysans étaient de fervents adorateurs de Louis-Napoléon Bonaparte, qui était perçu comme le descendant de celui qui, après la Révolution, avait donné aux paysans la propriété de leurs terres. Cette histoire m’a bouleversé ; j’avais l’impression de remuer des horreurs. C’est pour moi la pire des choses qu’une foule qui s’acharne sur un innocent, prise d’une folie collective extraordinaire. « Un brave homme torturé et brûlé par de braves gens ! Tel est bien le visage singulier qu’offre le crime de Hautefaye. »

 

 

E.E.E. : Dans quelles circonstances est paru l’ouvrage des cent documents sur le drame de Hautefaye ?

 
G. M. : Alain Bressy, mon ami juge d’instruction à Périgueux, qui organisait des manifestations culturelles dans une salle de Trélissac, m’a demandé si l’on pouvait faire une exposition sur l’affaire de Hautefaye, avec les différents documents que j’avais accumulés. C’est à cette occasion qu’est sorti ce livre, catalogue de l’exposition qui proposait des photographies de l’époque, des documents journalistiques, des dessins, et encore plus insolite, la porte de la mairie de Hautefaye. Cette dernière avait été achetée par un collectionneur qui l’a prêtée pour la durée de l’exposition ; c’est un élément symbolique puisque c’est cette porte qui est restée tragiquement fermée le jour du drame.

 

 

E.E.E. : Comment avez-vous reçu le livre de Jean Teulé, Mangez-le si vous voulez ?

 

G. M. : J’ai dans un premier temps été surpris de cette parution survenue si rapidement ; il était venu me voir quelques mois auparavant parce qu’il s’intéressait à l’époque à cette vieille histoire. Il voulait alors tenter d’en écrire un livre. Il a donc repris les faits en s’appuyant sur mon ouvrage et notre petit entretien pour reconstruire l’histoire à sa façon, en cent dix pages et de façon totalement approximative. Suite à cette parution et à son traitement médiatique, une des descendantes de la famille de Monéys m’a appelé, furieuse ; elle voulait savoir qui était cet homme qui se permettait de raconter des choses pareilles, et savoir si je l’avais rencontré. Cette parution a été perçue comme une atteinte par les habitants de la région et les descendants des différentes familles, cela parce que Teulé a dénaturé les faits réels et les personnages tout en laissant leurs véritables identités.

 

 

E.E.E. : Dans quelles circonstances avez-vous rencontré Jean Teulé ? Que pensez-vous après coup du traitement des informations qu’il a puisées auprès de vous et de votre livre ?


G. M. : Il m’a contacté sur Paris afin que nous nous rencontrions ; il avait apprécié Hautefaye, l’année terrible et voulait en savoir plus sur la part de fiction et de réel dans mon récit, avec peut-être l’idée d’en faire un livre par la suite. Nous avons donc dîné ensemble ; je lui ai parlé du seul personnage inventé et des recherches que j’avais effectuées à l’époque. Ce fut un bref entretien, aussi bref que le temps qu’il a pu mettre pour écrire son livre et le faire paraître, ce qui explique sûrement le fait que le contexte soit si bâclé. On ressent dans son livre un réel manque de connaissance sur le monde paysan, et sur l’époque du Second Empire. Je l’ai d’ailleurs revu depuis la parution de son livre, au salon du livre de Brive, j’ai profité de l’occasion pour lui dire la mauvaise réception de son ouvrage en Périgord ; il était confus et m’a demandé de transmettre ses excuses aux descendants heurtés par sa version des faits.

 

 

E.E.E. : Après la lecture de vos deux ouvrages, le récit de Teulé, semble très provocateur, ce qui dénature le drame. Mais il fait surtout peu allusion à la situation politique et économique, le contexte est sous-développé alors qu’il semble plutôt être l’élément déclencheur, que pensez vous de cette vision des choses ?


G. M. : C’est un homme des médias. Il cherchait alors un sujet sanglant à sensation, il est tombé sur cette affaire et a décidé d’en faire un livre. Là où j’ai tenu à être au plus près de la vérité, Teulé, lui, a laissé libre cours à son imagination pour en effet accentuer l’horreur de cette histoire en y ajoutant des scènes de torture supplémentaires, ainsi qu’une scène d’ébat sexuel inapproprié où la pauvre Anna Mondout devient une vile créature excitant les villageois. Pour ce qui est du contexte, Teulé ne replace pas les faits historiques comme j’ai pu le faire ; dans ma version, le crime n’arrive qu’à la 235e page, toute la situation politique, économique et sociale est donnée afin de faciliter la compréhension du lecteur. Pour moi, c’est l’image de l’écrivain qui fait dans la caricature, le rendu final en est presque inintéressant.

 

 

corbin-le-village-des-cannibales.gifE.E.E. : Alain Corbin, historien spécialiste du XIXe siècle, était déjà revenu sur les faits avec Le village des cannibales où il développe une théorie sur les mouvements de foule ; cependant son titre n’est-il pas un peu provocateur ?


G. M. : Lorsque j’ai rencontré Alain Corbin, nous avons abordé le titre donné à son ouvrage qui ne me paraissait pas être le plus convenable ; il m’a alors confié que son éditeur l’avait poussé à mettre ce titre quelque peu provocateur. Ce qui a été en sa défaveur lorsqu’il a voulu rencontrer le maire de Hautefaye, puisque ce dernier a refusé (comme il le fera avec Teulé), offusqué par ce titre mensonger. En effet, ce que l’on ne précise pas assez, c’est que la plupart des habitants même de Hautefaye n’ont pas participé à ce massacre collectif, certains ont même aidé à le protéger, et pour ce qui est des coupables, ils venaient en majorité des régions voisines. J’ai d’ailleurs une petite anecdote amusante sur l’ouvrage de Corbin : dans son analyse, il émet des doutes sur quelques-unes de mes sources, ce qui est acceptable, mais à l’inverse, il s’appuie sur un personnage, qui n’est autre que Rougier Le Rouge le seul personnage inventé du mon récit.

 


E.E.E. : À quand une nouvelle édition de cet ouvrage épuisé depuis déjà trop longtemps ?

 

G. M. : Tout comme pour le projet de film, plusieurs personnes sont intéressées par ce projet de réédition mais le passage à l’acte ne s’est toujours pas fait. Ce sera peut-être l’occasion d’apporter des modifications, notamment sur le titre.

 

hautefaye-fin.JPG

 

 

 

Propos recueillis par Élise, Elsa, Éva, L.P.

 

 

 

 

 

Lire l'article de Laure sur Mangez-le si vous voulez.

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23 juin 2010 3 23 /06 /juin /2010 07:00

 Librairie Entre deux noirs


8h 45. Place Sainte Croix, Bordeaux. Terrasse d’un bar plantée au beau milieu des arbres. Quelques passants. Les premiers rayons de soleil de la journée tentent de percer les ruelles sombres et étroites de la ville. L’humidité des précédents jours de pluie se fait sentir, et la petite fraîcheur matinale couvre d’autant plus les passants d’une sensation agréable.


Une étudiante. Grande, brune, du rouge sur ses lèvres. Perdue dans ses pensées et à peine réveillée de sa courte nuit. Elle est assise à cette même terrasse de café en sirotant son petit expresso. Elle joue avec les grains de sucre renversés sur la table et observe les marques du rouge à lèvre laissées sur sa tasse de café. Elle lève les yeux, regarde le ciel et les alentours en tentant de convier les souvenirs vécus autour de cette même place.


Par un geste malencontreux, sa cuillère tombe dans un bruit sourd et l’ôte de sa candeur matinale …



[Ça aurait pu être le début d’un (bon ?) polar…]


… Et pourtant… Cette étudiante ne s’y connait que très peu en polars. Allez savoir pourquoi, son attention s’était justement fixée sur Christophe Dupuis, spécialiste bordelais du domaine « noir » sur lequel elle a choisi de l’interviewer. Elle l’attend précisément à cette même terrasse de café en espérant que son train n’ait pas de retard. Finalement non, elle le voit qui s’approche, – ponctuel en plus –, et l’air à peine réveillé lui aussi. Rassurée, elle lui parle un peu en lui faisant savoir qu’elle est désolée pour ses désorganisations précédentes, et qu’elle est quand même une fille gentille. Il semble acquiescer, pas pour la fait qu’elle soit une fille gentille (ça il ne peut pas le savoir), mais plutôt pour sa désorganisation qui lui a valu quelques incohérences auprès de lui.


« Un grand café et un croissant  s’il vous plaît ! »


L’interview (mais quel grand mot !) peut enfin débuter.


…Et elle fait tomber sa cuillère une seconde fois, en pensant, elle seule, qu’elle est vraiment maladroite, et là dessus,  « Y’a pas à tortiller ! »…


Tout d’abord, pourriez-vous vous présenter,  pour ceux qui n’auraient pas la chance de connaitre  Christophe Dupuis ?

 

Christophe Dupuis, 40 ans, libraire.



C’est tout ? J’ai cru voir que aviez été directeur de collection et éditeur…

 

Non mais là on en a pour la journée si je parle de moi. Je vous enverrai mon CV ! Donc oui, oui… J’ai été directeur de collection, aux éditions Baleine , et j’ai travaillé aussi chez Points Policier.  J’ai monté aussi une association…

 

 

… Attends !… Euh, pardon, attendez, j’en parle dans une proche question ! [gêne intérieure pour ce tutoiement inhabituel]… Donc, vous êtes spécialisé dans le monde des polars… Comment vous est venue cette passion ? Un auteur ? Un texte en particulier ?


Tout petit, je lisais des romans policiers, c’est mon père qui me forçait à en lire. En fait, mes parents étaient des gros lecteurs, ils étaient divorcés, et c’est mon père qui me préparait des piles de polars lorsque je venais chez lui en vacances, et c’est lui qui m’a filé le virus.

 

 

J’ai vu en lisant certains articles que vous aviez fondé une association, l’Ours polar… Vous pouvez m’en parler un peu ?


Quand je suis arrivé à Bordeaux, je débarquais tout juste de Normandie, et j’ai constaté qu’ici il n’y avait rien sur le polar… la ville d’Alain Juppé… Quand même ! Avant j’avais écrit des articles dans une revue, angevine justement [« justement », car je suis angevine…fait référence à notre conversation pré-interview], « La Tête en  noir »… Je pouvais chroniquer trois bouquins tous les deux mois, alors que j’en lisais vingt par mois, mais bon…  Et puis, il n’y avait pas de revue d’actualité sur les polars, ceci ajouté qu’on voulait monter un festival polar et on a créé l’association L’Ours polar. Elle a fermé à la fin de l’année dernière, après cinquante numéros de la revue et pas mal de choses faites.

 


Comment pourriez-vous nous définir à nous, non-spécialistes, le polar ?


Y’a pas de définition précise. Rho, fallait suivre les cours… ! Ah non, mince, vous n’en avez pas en bibliothèques [d’ailleurs, c’est en train d’être réfléchi pour les futurs étudiants en bibliothèques, bonne chose pour eux, que nous, nous n’avons pas eue]… Non, y’a pas de définition précise en fait…Il y a une notion de transgression, une notion d’enquête ; mais c’est pas forcément un flic qui mène l’enquête, ça peut être un journaliste, ça peut être vous, ça peut être moi… Comme en France on traduit des livres du monde entier, il y a un territoire très vaste, ça peut se passer dans un désert, un centre urbain, une campagne, au fond du bush australien... le livre peut se passer sur 50 ans, ou 3 jours, ou 2 heures en huis clos… Bref, c’est vraiment difficile d’avoir une notion synthétique. C’est pour ça que je préfère le terme de roman noir parce que c’est vague et que ça englobe tout.

 

 

Comment est née l’idée de la librairie Entre Deux Noirs ?


J’avais cette petite idée qui me trottait dans la tête, mais je ne voulais pas monter ma librairie tout de suite. Je n’ai pas fait l’IUT Montaigne de Bordeaux mais un autre truc à Épernay et mon diplôme en poche ne trouvant pas de travail (les Bordelais ne voyaient que par l’IUT) j’ai décidé de me lancer et j’ai ouvert ma librairie…Je suis vraiment parti la fleur au fusil, sans trop d’argent, donc j’ai d’abord fait librairie, mais aussi bouquinerie pour remplir les murs (je n’avais même pas de quoi remplir 15 mètres carrés de livres neufs) ! Et là, ça fait 10 ans…1er avril 2000.

 


Et pourquoi cette librairie en milieu « rural » à Langon ? Pourquoi pas Bordeaux ?

 

Ça a toujours été mon idée. Développer cet ancrage « rural » ….Y’a quand même pas de raison que la culture n’évolue que pour une élite urbaine. Puis je vivais à la campagne, alors…

 

 

Vous avez des employés avec vous je crois…


Non, mon employée m’a quitté car ayant mis la librairie en vente, et elle ne voulait pas faire partie des murs donc bon… Je me retrouve seul.

 

 

Est-ce que vous avez une maison d’édition ou une collection de prédilection en matière de polars ?

 

Rivages. Y’a pas à tortiller. Mais je suis très éclectique dans mes lectures. Mais y’a pas à dire, avec Rivages , c’est là où j’ai le plus de bonheur de lecture.

 

 

Le monde de la production littéraire policière est de plus en plus florissant de nos jours, il suffit de le constater dans les rayons de nos librairies… Je ne sais pas quel pays est le plus grand producteur de polars, mais dans le domaine étranger, où vont vos préférences ?


Essentiellement les Anglo-Saxons…De toute façon, c’est ce qui nous arrive le plus…Ce n’est pas pour autant qu’il y a une supériorité de la littérature noire américaine… Mais elle est quand même vachement forte.

 

 

Et maintenant, le noir s’est étendu au monde des plus petits… Que pensez-vous de ces polars pour la jeunesse ?

 

Oui, ça s’est vachement développé, mais je ne lis pas les histoires des enfants. Ça me fait peur…

 


Depuis quelques années, la bande dessinée polar est apparue… Trouvez-vous que cela enlève ou apporte quelque chose par rapport à un roman policier ?


Je ne sais pas. Il y a du beau travail, c’est sûr, mais moi j’aime le texte… Et là,  ce sont plutôt des adaptations, et même si le rendu graphique est beau, j’y suis quand même moins sensible. De toute façon, il y a une explosion du roman noir, et du coup ça se développe sous plein de formes. Et puis quand le polar n’aura plus le vent en poupe, on passera à autre chose.

 

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En parlant d’adaptations, de nombreux polars ont été portés à l’écran. Quel est celui qui vous a le plus marqué (positivement) ? Et pensez-vous que globalement des adaptations cinématographiques ? Le suspens n’est pas trop perdu ?


Le suspens est perdu, oui. Dans le polar, il y a une histoire, et une chute… Dans Shutter Island par exemple, la chute vous cloue au fauteuil… Une fois qu’on sait la chute, relire le livre ou aller le voir en film n’a plus grand intérêt. L’adaptation de Millenium est mauvaise mais Tavernier a fait une excellente adaptation de James Lee Burke.

 


La première fois où je vous ai rencontré, j’ai été littéralement scotchée.

 

N’exagérons rien…

 

 

Je n’exagère pas. Je ne suis pourtant pas une grande lectrice de polars, mais à vous entendre, j’avais envie de lire tous ceux que vous nous proposiez… Vous faites bien la promotion de vos livres, c’est le moins que l’on puisse dire, et j’imagine que vous avez une fréquence de lecture assez inimaginable… Je me demandais donc si, personnellement, vous vous êtes déjà essayé à l’écriture


Oui, la liste des courses.

 

 

 
Non franchement, chacun son truc. Moi j’en lis, j’en vends, et c’est très bien comme ça.

 

Est-ce que vous mettez en place des animations autour du polar, directement dans votre librairie, mais aussi dans d’autres lieux ?

 

Oui, c’est un peu mon fond de commerce en fait. Ça ne se passe pas seulement à la librairie. Ce sont surtout des cafés polars en bibliothèques, une randonnée noire, des festivals, des colloques, … tout ce qui a trait au roman policier de toute façon.

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Pour vous, quelle est la plus « grande claque », comme vous dites, que vous ayez vécue à la lecture d’un polar ?


Il y en a trop… James Sallis, toute la saga Lew Griffin, James Lee Burke, Hugues Pagan et tout récemment, Et qu’advienne le chaos, de Hadrien Klent, un excellent roman français… En vérité il y a plein de livres que j’aime, je suis bon public quand même, alors que les gens disent que je suis méchant !

 

 

La remise de prix polars s’est étendue depuis quelques temps… Que pensez-vous d’un prix tel que le prix SNCF du polar ? Considérez-vous cela comme un abus ?

 

Non, ce n’est pas un abus pourquoi pas, il y a des valises de prix, il en manque juste un qui ait une renommée comme ceux de la littérature dite blanche, qui se gardent bien de mettre des polars dans leurs sélections.

 

 

D’ailleurs, je me suis renseignée sur le site du prix SNCF polar, et le but de celui-ci était de récompenser les « amateurs d’un genre populaire »… Vous êtes d’accord sur cette notion ? Ne pensez-vous pas que l’on a trop attribué cette étiquette  à la littérature policière ?


Ah, c’est l’éternel débat…littérature populaire ou pas… Mais ça veut dire quoi “populaire“ ? Une littérature du peuple ? Une littérature accessible au plus grand nombre ? L’essentiel là-dedans c’est que des bonnes choses soient écrites... Il ne faut pas qu’il y ait de freins et que l’adjectif ne fasse pas se dire aux gens « c’est mal écrit, c’est mal fait ».

 

 

En tant que spécialiste du monde de la littérature policière, vous est-il arrivé de participer à des remises de prix ? Des salons ?


Je suis juré au prix du Nouvel Obs… Mais en vérité ma spécialité c’est pré-jury !…Je fais la sélection pour les jurés. Il y a dix lecteurs qui font leur choix à la fin, mais moi je fais pré-jury avec une quinzaine de personnes avant cela. Dans ce sens, je suis aussi pré-jury du prix du festival de Beaune. Et je fais partie du jury du tout nouveau prix créé par Points Policier.


Pour mes collègues et moi-même, bibliothécaires, quels ouvrages classiques et imparables auriez-vous à proposer à nos lecteurs ?


Rha, c’est bien une question de bibliothécaire ça (rires) ! A chaque fois je me fais lyncher parce qu’on me demande une liste de références et que je dis qu’il n’y en a pas : tout dépend de ce que la personne lit et de ce qu’elle a envie de lire. On pourrait dire que James Ellroy c’est incontournable… mais ça n’empêche qu’il y a des gens qui ne veulent pas lire de romans politiques, violents, américains, etc.  L’intérêt, ce qui fait le métier de passeur, de bibliothécaire ou de libraire, c’est de connaître son fonds, ce que la personne a envie de lire et de trouver le livre qui va lui aller… Y'a franchement pas d’incontournables… Et puis il y a aussi des périodes de lectures différentes… Ca dépend des envies du moment.

 

 

SUR-LE-FIL.jpgJ’aimerais maintenant vous parler plus de votre métier de libraire… J’imagine que vous avez vu des évolutions depuis les années où vous exercez.


Oui…Plus ça va, et pire c’est…Mais, si j’étais assez pessimiste à une certaine période, je retrouve un peu le sourire en ce moment grâce à plein de petites maisons d’édition qui se créent, comme Asphalte , Zanzibar  ou Attila  par exemple. Des éditeurs avec un projet éditorial précis, avec une sensibilité du livre, et qui ont aussi compris l’intérêt d’avoir un site Internet. Là on assiste à une création pointue (les grands espaces pour Gallmeister, la littérature urbaine pour Asphalte pour être bref), qu’on pourrait presque qualifier de niche. Et cette édition de niche est réalisée par des personnes passionnées qui connaissent bien ce qu’elles font. Face à elles, on trouve de plus en plus de librairies tenues par des passionnés qui savent ce qu’elles veulent vendre (prenez l'exemple de l’excellente La Colline aux livres à Bergerac). Là est une des clés de l’avenir de la librairie française, je pense.

 

 

Que pensez-vous apporter en plus par votre présence et votre librairie, par rapport à une librairie généraliste par exemple ?


Ma présence ? Euh, strictement rien. Il faut être conscient de son pouvoir d’attraction, comme le dit un ami à moi… Moi, je suis juste pointu dans mon sujet, et les gens viennent me voir pour ça… Je n’essaie pas du tout d’avoir un vernis pour briller sur tous les domaines, mon truc c’est le polar et j’essaie de faire ça bien. Attention, je ne suis pas non plus monomaniaque, mais je n’ai aucune prétention quant au reste.

 


La concurrence doit être rude quand même, surtout avec les grandes surfaces…


Non, non…Pas sur mon créneau… On ne vend pas du Marc Lévy en pile…

 


Arrivez-vous à gérer le flot important de nouveautés ? Comment vous vous y retrouvez ?


Très bien, parce que j’ai des bonnes relations avec les représentants… Ce sont des gens pointus et sympas, donc ça se passe très bien, et cette relation est importante.

 

 

La librairie Entre Deux Noirs est aussi une librairie jeunesse. Pourquoi avez-vous fait le choix de vous ouvrir à autre chose que du polar ?


Ma première librairie était vraiment spécialisée en littérature policière, mais quand je suis arrivé sur Langon, il n’y avait pas de librairie généraliste et il y avait de quoi faire quelque chose sans pour autant lâcher le polar. C’est pourquoi j’ai embauché Claire et elle a choisi de développer son expertise sur plusieurs rayons, dont le secteur jeunesse. On a développé le magasin, qui est plus généraliste aujourd’hui, mais avec la même précision dans nos choix… Pas question d’avoir du Bellemare ou du Poivre d’Arvor dans les rayons, ni du terroir d’ailleurs.
…Pierre Bellemare… [il se répète ça pour lui-même avec un petit sourire affligé].

 

 

Comment vous positionnez vous en tant que libraire face à l’avancée du numérique ?

 

A gauche. [Il voit mon sourire et reprend] Non, en fait j’y réfléchis. Je regarde comment ça se passe tout ça, ce que ça va donner… La chose qui me fait peur c’est que le numérique tombe aux mains exclusives de Google, Amazon ou Apple. Aujourd’hui, il y a une règle tacite qui dit que les libraires vendent les livres des éditeurs. C’est simple. Mais pour le numérique, rien n’est acté et il ne faut pas que les libraires se fassent déborder et que demain Google, Amazon ou Apple se positionnent directement avec les éditeurs (c’est plutôt le contraire) et qu’ils soient les seuls à vendre les éditions numériques. Pendant de nombreuses années le livre et le numérique coexisteront, ensuite on verra…on n’est pas à la fin du livre papier quand même. Mais ce qui est super important, c’est que justement ça soit nous les passeurs du numérique. La mission elle est là quand même ! Il faut tenter d’exister sur Internet en réfléchissant à tout ça.

 

 

Du point de vue de vos clients… c’est typiquement masculin, ou les femmes s’essayent au noir ?


Alors là c’est comme Tintin… De 7 à 77ans…Y’a pas de lectorat type. Y’a une étude sociologique qui a été faite sur le profil des lecteurs de polar, mais grosso modo, il n’y a pas de profil type

 

 

Quand l’on constate la fermeture des librairies spécialisées, comme celle de votre collègue David Fournol à Oscar Hibou, comment envisagez-vous le devenir de votre métier et de votre librairie ? Avez-vous des craintes ?

 

Oui, j’ai des craintes comme je disais tout à l’heure. C’est déjà difficile aujourd’hui, alors ça ne va pas aller en s’améliorant ! Mais y’a quelques années, j’étais plus pessimiste…. Il suffit de lire Schiffrin pour avoir une idée de l’édition aujourd’hui. Mais avec ces nouvelles maisons d’édition qui arrivent, comme je le disais, je suis plus optimiste. L’avenir de la librairie n’est bien sûr pas gagné, mais j’espère que les libraires qui s’y connaissent auront quelque chose à défendre, contrairement à la librairie qui fait pareil qu’un supermarché et qui n’a pas trop d’avenir, à mon sens. Autant aller au supermarché en fait. Parce que ce qui fait l’intérêt du libraire, c’est la connaissance de son fonds. Et ça, c’est comme dans n’importe quel métier….. C’est comme un pâtissier, on va dire : « elles sont trop bonnes ses pâtisseries », et c’est sûr que c’est différent de celles qui sont surgelées chez son voisin… Il faut aussi prendre le virage du numérique (c’est con comme expression, non ?), parce que le tout n’est pas de se laisser distancer. Il y a aussi des librairies qui se développent sur Internet. Euh, personnellement,  rester chez moi à faire de la programmation HTML et à faire des cartons, ce n’est pas mon truc… Discuter, échanger, parler, ça ça l’est. Ca me rappelle un ami à moi et qui est dans votre branche et qui me dit « c’est un peu comme les gens qui veulent être bibliothécaires pour être au contact des lecteurs et qui bossent à la BDP… C’est schizophrénique ». Eh bien c’est pareil, on ne voit personne. Et le livre sur Internet, c’est un peu schizophrénique…Donc, l’avenir c’est de ne négliger aucune porte, de travailler sur Internet et sur le numérique, pour pouvoir donner une offre différente… Et ce n’est pas une question d’avoir un « plus » culturel, en fait, c’est juste la base du métier, la moindre des choses.

 

 

Mais quand même, une dernière question… Est-ce que Christophe Dupuis ne se lasse pas de lire uniquement des polars ?


Non pas du tout…. Mon fonds de commerce c’est bien le polar, mais je ne me lasse pas. Bon, mon grand regret c’est de ne pas avoir le temps de lire tout ce que j’ai envie. A chaque fois que je vois un représentant qui me présente de superbes choses, je commande, et quand ça arrive à la boutique je me dis : « ça, ça a l’air vraiment bien, je le prends et l’emmène chez moi», et puis, au bout de trois mois ils sont toujours dans ma pile de lecture, je n’ai pas le temps de les lire, et je les ramène, piteux. Mais quand même, je lis un peu de littérature contemporaine, un peu de BD aussi. J’essaie également de lire quelques essais qui portent sur l’état du monde, mais bon pas trop parce que ça me déprime et qu’on n'y voit aucune solution proposée (c’est bon, on est tous d’accord sur le constat, que fait-on maintenant ?)... Et puis je lis des revues aussi (XXI, Courrier International), j’essaie de picorer, de piocher… Mais quand même, des fois j’ai peur, je me dis « purée, c’est un peu monomaniaque de tout le temps lire  »…
 

 

Eh bien, il semblerait que j’aie fini… euh, merci beaucoup…

 

Bé, de rien… Je n’aime pas parler de moi en fait ...

 

 

Oui, mais moi j’aime vous écouter. Je me mets au polar très prochainement,
Bien à vous.

 

 

Propos recueillis par Clémence, L.P. Bib.

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7 juin 2010 1 07 /06 /juin /2010 07:00

Je souhaite vous présenter Marlène Colotte, jeune illustratrice. Depuis la fin du mois d'avril, vous pouvez trouver en librairie Maigre comme un clou, son premier album illustré.


J'ai eu la chance de voir naître ses personnages. Soyons honnête, au départ, ces drôles d'animaux ne s'inscrivaient pas dans un récit. La qualité de la réalisation et de la mise en espace vivaient par elles-mêmes. En janvier dernier, Marlène m'appelle. J'apprend au détour d'une conversation qu'elle a décroché un contrat chez Bilboquet, la parution est prévue pour février. J'ai donc attendu patiemment la sortie de ce livre qui a tardé à venir… Quel bonheur de trouver l'album sur la table de mon petit libraire auscitain ! Quelle surprise de retrouver ces protagonistes si vivants ! Quelle fierté de voir le travail d'une amie récompensé !


Je me suis régalée à la lecture de cette petite histoire, sans prétention mais pleine d'humour. Un album qui véhicule des valeurs fondamentales comme l'amitié, la diversité et la tolérance.



Marlène est une glaneuse. On retrouve dans son univers artistique son caractère brut et son imagination débordante. Marlène est une forte tête, très indépendante et fidèle à ses idéaux. À travers la retranscription de notre brève conversation (Marlène peaufine son diplôme de fin d'étude aux Beaux-arts), vous allez découvrir le parcours d'une artiste avec une belle carrière devant elle.

 

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Christine AGOSTINI

& Marlène COLOTTE

Maigre comme un clou
coll. Les cracontes
Éditions Bilboquet


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Petit résumé de l'album.

 
Séraphin n'est vraiment pas gourmand. Il est maigre comme un clou. Séraphin le loup est la risée de toute sa meute qui va le pousser à trouver un quatre heures.


Jour après jour, Séraphin va croiser sur sa route les héros des plus grands contes de notre enfance. Ainsi, il va rencontrer les Trois Petits Cochons, Pierre, le Petit Chaperon rouge et aussi les Sept Petits Chevreaux… Mais lequel parviendra à lui mettre l'eau à la bouche ?

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Marlène, tu es l'illustratrice de cet album pour enfants. Quel est ton parcours ?


Mon parcours est plus que classique. Après un bac littéraire option arts plastiques et une année en classe de remise à niveau en arts appliqués, j'ai intégré l'école des Beaux-arts de Toulouse, où j'ai passé six ans. J'ai redoublé ma cinquième année pour ne me consacrer exclusivement au livre.

 

 

Comment devient-on illustratrice ?

 

Je ne sais pas si on le devient ; disons que les gens ont besoin de vous mettre une étiquette, cela les rassure. Je fais des dessins, il y a un texte pas loin, alors je suis automatiquement illustratrice. Ce qui est somme toute un peu réducteur. Je préfère le terme « dessinatrice ». Disons que ma pratique la plus automatique est le dessin qu'il soit graphique ou numérique. Mais si je devais répondre à la question de façon très franche, on devient illustratrice lorsque l'on a son premier livre dans les bacs à la FNAC !


Quelles sont tes sources d'inspiration et tes références ?

 

Mes sources d'inspiration sont diverses.  Je n'ai utilisé la technique de la récupération que pour ce livre jeunesse.
Il faut aller voir les travaux de Serge BLOCH*, Marc BOUTAVANT*, Kveta PACOVSKA*, Christian VOLTZ* et
Stian HOLE *.
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Marc BoutavantKveta-Pacovska.gifchristian-voltz.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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                 * Les influences de Marlène

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Comment est né ce projet ?


J'ai créé mon Myspace comme des milliers de gens. J'y avais mis beaucoup de travail autour de l'illustration jeunesse, mais des travaux sans but, des tests, des idées... Un jour un auteur m'a contactée, une institutrice qui cherchait à percer dans le milieu. Elle m'a demandé si une collaboration était possible. Elle était prête à écrire un texte en fonction de mes techniques d'illustration, prête à jouer sur les mots (d'où « maigre comme un clou », en avoir gros sur le cœur, cœur de pierre...). J'ai accepté. Deux ans plus tard … le livre est édité !


Peux-tu décrire les étapes de l'élaboration d'un album ?

 
La première est celle de l'écriture donc celle de Christine. Ensuite ça a été un va-et-vient avec elle pour la création de l'univers, puis les personnages apparaissent et les décors ensuite. Le premier prototype a été imprimé aux Beaux-arts. Ensuite il faut du culot, j'ai écumé le salon jeunesse de Montreuil avec mon livre sous le bras, à harceler les éditeurs présents sur leurs stands... Plus de six heures de rencontres. Vient la phase des lettres envoyées, des courriers avec présentation du projet aux maisons d'édition. Enfin, neuf mois après, un éditeur a dit OK... Ça roule pour nous ! Nous avons rencontré sur Paris l'éditeur et le directeur éditorial de Bilboquet. Il a fallu penser à la réadaptation du format de notre projet au format déjà présent dans la ligne éditoriale de Bilboquet. Pour des raisons budgétaires nous avons supprimé près de la moitié des illustrations ce qui a demandé pas mal de travail. Pour les finitions, c'est la maquettiste qui détermine si tout est bon. La dernière étape est la photogravure, l'impression puis la vente.

 

 

Quelles sont tes relations avec Christine Agostini ?

 
Nous sommes devenues amies. On souhaite retravailler ensemble.

 

As-tu rencontré des difficultés dans la réalisation de ce livre ?

 
La première a été de tout remanier pour coller aux critères de Bilboquet. Ça implique le travail avec le texte, la prise en compte du format, le tout autour de mes illustrations.


Pour moi le plus dur est la perte de l'âme de mon livre. Au départ c'est un travail plus poussé sur la notion de vide qui disparaît dans ce format. Je l'ai conçu d'une certaine façon mais pour suivre les lois du marché on est obligé de composer et d'accepter certaines choses, comme la moitié de ces illustrations qui ont été supprimées...

 


Comment se faire éditer lorsque l'on débute dans l'illustration ?

 

Comme je te l'ai dit, du culot !

 

Pourquoi Bilboquet ?


Ils y croyaient beaucoup !

 

 

Peux-tu me dire quelques mots sur l'équipe de Bilboquet ? Quels ont été tes contacts ?


J'ai eu essentiellement des contacts avec le directeur éditorial, la maquettiste ainsi que  les secrétaires pour tout ce qui est administratif. Il faut avouer que dans cette maison d'édition, ça vole de tous les côtés… C'est assez bon enfant.

 


Quelle image avais-tu du milieu de l'édition ?

 

Aucune, et je crois que chaque maison d'édition a ses propres principes, ses propres équipes et tout ce qui va avec...

 


Quelles critiques peux-tu porter sur l'édition ?

 

Le manque de  prise de risque et leur manque de rapidité.

 

 

As-tu des projets ?

 

Une bande dessinée, une chronique sociale animalière cheminote appelée Zone dangereuse. C'est un projet indépendant que je mène seule.

 

Quels sont tes auteurs préférés ?


Honnêtement je n'en ai pas… du moins pas en jeunesse.

 

 

Merci à toi !

 

Pauline, L. P. édition


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