Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
4 juin 2010 5 04 /06 /juin /2010 07:00

editions-theleme-coffret-proust.jpg

Les éditions Thèlème  ont vu le jour en 1989 à l’initiative d’Adeline Defay, aujourd’hui éditrice responsable de la maison. Aujourd’hui, on compte 150 livres audio « actifs » dans son catalogue, mais bien plus ont été enregistrés depuis les débuts de cette maison. Des classiques des littératures française et étrangères, de la poésie à la philosophie, en passant par le polar ou encore les ouvrages jeunesse, les éditions Thélème ont développé un catalogue d’une importance certaine et qui n’a cessé de s’enrichir.

 

 

 

Entretien avec Héléne Lotito,

assistante d’édition

aux Éditions Thélème 

 

 

 

Pouvez-vous nous expliquer comment s’est effectué le choix du nom de la maison ? Pourquoi les éditions Thélème ?


« Fay ce que voudras » est la devise de l’abbaye de « Thélème », dans Gargantua de Rabelais ; Thélème, c’est donc le début de l’utopie en littérature, un lieu où il n’y a pas de règles, simplement l’envie de s’instruire, au gré des découvertes de textes d’une part, et de comédiens d’autre part.

editions-theleme-proust.jpg

 

 

L’aventure a commencé avec l’adaptation en livre audio d’A la recherche du temps perdu de Marcel Proust, comment s’est développé ce projet ? 


Je n’étais pas là aux débuts des éditions Thélème, mais je sais que le projet aussi ambitieux et fou qu’il puisse paraître s’est imposé à l’éditrice dès le commencement. Ensuite il aura fallu plus de quinze ans pour le mener à terme ! 311 CD – 140 heures d’écoute ! la parution a eu lieu en 2006 et À la recherche du temps perdu est aujourd’hui le « best-seller » des éditions Thélème. Pendant 18 mois, l’idée s’est transformée en spectacles de lectures à la Comédie des Champs-Élysées puis au théâtre la Bruyère avec succès… et toujours « de grands acteurs » !

 

 

 

Ce coffret est-il à l’origine de votre désir de faire lire de grands auteurs par de grands acteurs ?


Sans aucun doute. Pourtant, aujourd’hui, les choix de textes s’orientent vers davantage de diversité, toujours de grands classiques, mais aussi des textes contemporains, jeunesse, des polars et même de la philosophie orientale !

 

 

 

Comment s’effectue le choix des voix, aujourd’hui ?


Les choix sont souvent le fruit des choix précédents ; une expérience a plu, on recommence ! Ainsi le coffret Baudelaire a appelé le coffret Rimbaud…

 

 

 

Il semblerait que les éditions Thélème doivent leur succès à une toute petite équipe  ; alors, comment s’organise le travail au sein de la maison ?


Qui a parlé d’organisation ?? Blague mise à part, l’éditrice insuffle les idées qui sont ensuite plus ou moins faisables… En interne, nous nous occupons de la production (droits des textes, enregistrements – rédaction des quatrièmes) mais toute la fabrication est externe (du graphiste à l’usine) ; nous nous occupons également de la diffusion auprès des libraires. La distribution (stock et facturation) revient aux Belles-Lettres.

 

 

 

Comment s’effectue le choix des textes ?


Principalement par coups de cœur. Et puis, en littérature, tout est question d’influences. Les acteurs nous parlent des auteurs qu’ils aiment et liraient avec plaisir. Et puis souvent un auteur appelle un autre auteur : Baudelaire et par enchaînement Rimbaud, puis Verlaine et pourquoi ne pas revenir à Victor Hugo ?

 

editions-theleme-russell-banks.jpg

 

Au sein du catalogue se côtoient textes classiques et contemporains. En 2009, vous publiez La Réserve de Russell Banks alors que le grand format est toujours sur les tables des libraires. Pourquoi un tel roman ?


A la création de la maison, le classique n’était pas du tout publié en livre audio. Il  s’est imposé comme une formidable opportunité. Mais depuis quelques années, le catalogue s’ouvre à des textes contemporains. Cela relève de la volonté  de la maison de faire découvrir des choses plus modernes.
De nouvelles maisons d’éditions de livres audio ont vu le jour qui ont permis d’envisager les choses différemment. Ces maisons étant liées à des grands groupes, (Hachette, Flammarion), le simple mot de « livre audio » est devenu moins obscur dans l’esprit à la fois du public mais aussi de la profession. Il est devenu plus envisageable de demander des droits pour enregistrer des textes contemporains.
La Réserve, c’était un test, et il s’est révélé très positif. Nous restons dans une démarche plutôt littéraire aux éditions Thélème, mais il était important d’ouvrir le catalogue et de faire des choix « symboliques », comme aussi l’enregistrement du Dahlia noir de James Ellroy l’année dernière qui nous  a permis d’exprimer notre démarche : une lecture est l’incarnation d’une écriture, non une interprétation de personnages, ni une théâtralisation de romans. Un roman qui a pour narrateur un homme, un flic en l’occurrence, lu par une jeune femme, dont la voix rappelle davantage la victime (le « Dahlia noir » justement). C’est un jeu que seule la lecture peut mettre en place, un jeu avec l’écriture et ses ambiguïtés, ses rouages internes, et non simplement la psychologie des personnages, le témoignage d’une époque, toutes considérations extérieures au processus narratif lui-même, au roman.

 

 

 

J’imagine que le texte n’était alors pas libre de droits ; comment s’organise l’achat de droits pour un livre audio ?

 

Auprès du service des « droits audiovisuels » qui s’occupent généralement des adaptations au cinéma et qui découvrent de plus en plus les adaptations en livres audio. Les maisons détenant les droits peuvent demander une rémunération pour céder les droits ou bien un pourcentage sur les ventes et bien sûr elles pouvent refuser la cession de droits (si l’acteur envisagé pour la lecture ne leur plaît pas, par exemple).

 

 

Vous avez également développé  de nouvelles collections comme la littérature de jeunesse ; comment  est née cette envie ?


Renouer avec une certaine idée des histoires pour enfants. Le registre reste encore une fois classique (Tom Sawyer, La Case de l’Oncle Tom, L’Appel de la forêt…).  Pour l’enfant, c’est un premier rapport au roman, et aux mots. Cette première expérience conditionne une grande partie de son rapport à la littérature dans sa vie d’adulte.

 

 

 

Votre maison est distribuée par les Belles Lettres. Si vous vous occupez vous-même de la diffusion, cela doit demander du temps et une bonne organisation. Depuis deux ans, le Salon du livre de Paris dédie un espace au livre audio. Est-ce que ce genre de manifestations vous aide à avoir une meilleure visibilité auprès du public?

Auprès du public, mais aussi des libraires justement, le rayonnement est important, et la présence au salon du livre a été remarquée par ceux que nous connaissons déjà. Le rapport est néanmoins pour l’instant de l’ordre de l’affectif ; tous les libraires n’ont pas encore essayé le livre audio, loin de là ! Mais certains férus nous aident réellement à être visibles.

 


 

Lorsque l’on parle livre audio, on pense souvent livre pour malvoyants. Et pourtant c’est une idée reçue. Nous vivons aujourd’hui dans une société pressée, en perpétuel mouvement. Les gens n’ont plus le temps de lire et le livre audio s’impose comme une alternative. Quel est le public des éditions Thélème ?


Le public du livre audio est extrêmement divers. Ceux qui adorent un auteur et qui veulent l’entendre lu, ceux qui admirent le travail d’un acteur, ceux qui veulent calmer les enfants dans la voiture, ceux qui font eux-mêmes beaucoup de transport, ceux qui se croyaient insensibles à la littérature et qui y reviennent par ce biais… tout le monde peut écouter et apprécier le livre audio, mais pour cela il faut essayer !

 

 

 

On peut donc vous trouvez en librairie, mais aussi sur internet. Les livres audio peuvent être commandés directement sur votre site. Qu’est ce qui vous a poussés à faire ce choix ?


La nécessité de se rendre le plus visible possible, et aussi d’être accessible à l’étranger car le public étranger constitue une partie non négligeable de notre public (apprentis en français ou expatriés pour qui le livre audio est une habitude – comme en Allemagne, en Belgique ou aux Etats-Unis…)

 

editions-theleme-oscar-wilde.jpg


Depuis quelques années, le marché du livre audio croît considérablement. Les grands éditeurs comme Gallimard ou Hachette créent leurs structures destinées à l’écoute d’œuvres littéraires. On découvre également l’émergence de prix récompensant les livres audio. Depuis votre arrivée aux Editions Thélème, quelles évolutions avez vous connues ?

 
Tant d’évolutions déjà : les éditions Thélème ont commencé par vendre des cassettes et aujourd’hui se posent les questions du mp3 et du téléchargement direct sur le Web…

Le support a finalement peu d’importance, c’est la lecture qui compte. Il y a parfois des couacs quand on croit que les gens sont équipés alors qu’ils ne le sont pas, mais les transitions se font naturellement. Quant aux prix, c’est très bon signe pour l’avenir du livre audio ! Les éditions Thélème viennent d’ailleurs de recevoir le prix du public des auditeurs d’Europe 1, « La Plume de Paon », pour le titre Le Portait de Dorian Gray, lu par Denis Podalydès de la Comédie-Française. Les spectacles ont également permis de défendre la lecture et Proust en particulier, le Salon également et la concurrence nous oblige à aller encore plus vite !
 

 

 

Propos recueillis par Lucile, L.P. éditeur.

Repost 0
Published by Lucile - dans Entretiens
commenter cet article
21 mai 2010 5 21 /05 /mai /2010 08:00

Entretien avec Eric Latouche & Robert Serrano, 

directeurs de la publication

 

LES-HESITATIONS-D-UNE-MOUCHE.jpg

 

En quelle année a été créée l'association L'écrit de la mouche et dans quel but ?

Tout d'abord, il ne faut pas confondre l'association et la revue, même si toutes deux sont intimement liées. Cette dernière (Les hésitations d'une mouche) est née en juin 1997. Pour des raisons économiques, juridiques, logistiques, bref pour qu'il n'y ait pas de ... hic, l'association (L'écrit de la mouche) a été créée officiellement le 15 janvier 2000. Elle sert de base arrière à la revue d'un point de vue comptable et décide des orientations à suivre, impulsées par ses membres actifs.


Quelles actions mène actuellement votre association ? Qui sont vos partenaires ?

Encore une fois, l'obligation première et prioritaire de l'association consiste à publier tous les trimestres, et ce, depuis 12 ans, la revue littéraire. Ce qui occupe une bonne partie du temps. Pour le reste, nous n'avons pas de partenaires attitrés. Par déontologie, l'association a décidé de se passer de subventions, de deniers publics, de partenariats privés, de mécénat, se débrouillant seule et n'ayant de comptes à rendre à personne, si ce n'est à ses adhérents.


Marina MorgantiniComment vous est venue l'idée de créer la revue Les hésitations d'une mouche ? Pourquoi avoir choisi ce titre ?

L'idée s'apparentait à l'époque à une véritable utopie qui, aujourd'hui encore, finalement, perdure dans nos esprits, preuve que l'on peut vieillir sans renier son idéal de départ. À l'origine nous avions constaté combien de nombreux textes de gens qui écrivaient par passion, dormaient, selon le cliché éculé, dans des tiroirs. L'idée nous est donc venue de leur offrir une vitrine. Tout simplement. Quant au titre, on le doit à Françoise Sagan dans Bonjour Tristesse. Cherchez bien, vous y trouverez cette association de mot pour laquelle nous avons, comme on dit en langage djeun, flashé.


Illustration de

Marina Morgantini

 

 

Comment faites-vous votre communication mis à part les nombreux salons auxquels vous participez et votre référencement sur le site de l'ARPEL  ?

 On n'a jamais rien inventé de mieux depuis la nuit des temps que le bouche-à-oreille. Outre qu'il facilite le rapprochement entre genre humain, il a le mérite de travailler durablement et de s'instiller dans un coin de l'esprit. Sinon, époque moderne oblige, nous avons un site Internet , incontournable de nos jours.

 


Faites-vous du dépôt ?

Du dépôt vente ou du dépôt légal ? L'un mais pas l'autre assurément. On préfère accompagner la Mouchephysiquement, dans la mesure du possible. Bien que d'un âge raisonné, elle mérite encore et toujours, l'attention et l'affection de ses parents.


Comment vous êtes-vous fait connaître à l'étranger ? Quelles sont les répercussions ?

Dire que l'on s'est fait connaître à l'étranger paraît présomptueux. La Mouche a voyagé, certes, en Afrique, sur les deux continents américains, un peu partout en Europe francophone, mais essentiellement parce que les auteurs publiés étaient natifs de ces contrées. Pour le reste, vous avez le don de poser, finalement, plusieurs questions dans une, mais concernant les répercussions, à ce jour, pour être bref, on dira aucune. Simple précision puisque vous n'aviez pas songé à cet aspect-là : l'association se ruine en frais d'expédition dès lors qu'il nous faut franchir nos belles frontières. En un mot comme en cent, une revue expédiée à l'étranger nous coûte assurément plus qu'elle ne nous rapporte, même si nous n'en faisons pas une question d'argent.

 
En lisant votre revue, il nous a semblé qu'il y avait une tendance fantastique dans les textes choisis ainsi qu'un certain engagement politique. Malgré votre volonté de donner une chance à tous, avez-vous une ligne éditoriale ? Comment choisissez-vous les textes qui seront publiés et les artistes qui illustrent la couverture de la revue ?

Aucune tendance ni engagement politique (apportez-nous les preuves). Après, chacun y voit ce qu'il a envie de voir, interprète à sa manière, analyse, dissèque, absorbe, ingurgite, digère, tous les mots qui s'étalent avec fracas dans nos pages. Pas de ligne éditoriale, mais une ligne jaune à ne pas franchir sur quelques aspects qui nous sont chers, la tolérance par exemple, la liberté d'expression n'étant pas synonyme d'un grand n'importe quoi qui s'affranchit des règles de bienséance. Tout le monde a sa chance, quel que soit son âge, sa raison sociale, sa fortune, l'auteur étant jugé sur ses écrits qui passent de main en main au sein d'un classique comité de lecture qui, par la suite, fait la synthèse des avis, favorables ou non. Idem pour les illustrations.


En publiant les textes, élaborez-vous un ordre de préférence, de coups de cœur comme par exemple sur la quatrième de couverture ?

Absolument pas. La quatrième de couverture est réservée, par nécessité à des textes d'une certaine longueur. Mais on peut y voir, effectivement, un privilège, que d'être ainsi exposé. Pour le contenu des 16 pages, celui-ci répond à une savante alchimie, entre textes longs et courts, avec des sujets que l'on espère variés afin de ne pas sombrer dans le désespoir ou le béat contentement au long d'un même numéro. Il s'agit là de l'exercice le plus périlleux. Le succès de la revue en dépend. On est des Domenech : il nous faut sélectionner et mettre en musique avec une certaine unité l'ensemble des textes.


Suivez-vous certains auteurs et artistes ?

Oui. Nous nourrissons parfois des relations épistolaires ou autres, tant avec les auteurs que les lecteurs. Généralement, la démarche doit venir de l'intéressé, car par manque de temps essentiellement, on ne peut pas se permettre d'effectuer un sondage auprès de tous, ni les relancer pour savoir s'ils ont bien reçu la revue, une fois qu'ils ont été publiés, car parfois, revers de la médaille oblige, on n'entend plus parler de ceux que l'on nomme des « mercenaires » (on les repère vite cependant), pour qui la publication ne sert qu'à alimenter un CV et parader ainsi, auprès de qui d'ailleurs ? on ne sait pas trop. Globalement, en un esprit de fraternité avéré, nous aimons tous nos auteurs, nous en sommes toujours très fiers, prêts à les soutenir si nécessaire.


Faites-vous parfois vous-même appel à des auteurs et des artistes ?

Franchement non, nous n'en voyons pas l'intérêt. Pas de passe-droit au motif que la personne est connue et/ou reconnue, cela n'entre pas dans notre philosophie, d'autant que la liste d'attente pour être publié enfle énormément. En ce moment, ça bouchonne sérieux comme dirait Bison Futé !


Certains se sont-ils fait connaître et/ou publier grâce à vous ?

Oui nécessairement. Ce sont là nos petits bonheurs personnels et une reconnaissance du travail accompli. Si nous adorons travailler dans l'ombre, que certains aient pu avoir accès à la lumière, nous ravit franchement.


Les auteurs s'engagent à ne pas réclamer de droits d'auteur, mais y a-t-il une alternative pour la protection de leurs textes ou illustrations ?

 Rien n'empêche un auteur, et c'est souvent le cas, de s'entourer de précaution avant toute publication. L'arsenal législatif existe même s'il n'est pas à la portée de toutes les bourses. De notre côté, nous sommes clairs en annonçant clairement la couleur à travers notre règlement.
Mouche-couv-52.jpg

En ce qui concerne la mise en page, est-ce volontaire de rester sobre ? Est-ce une façon de donner effectivement une chance à chaque auteur en ne faisant aucune distinction particulière entre les textes ? Est-ce tout simplement dû à un manque de moyens ?

La fin justifie les moyens, c'est bien connu. Nous restons sobres parce que l'univers des lettres n'est pas forcément olé-olé et nous non plus d'ailleurs. Notre longévité crédibilise notre manière de faire, de penser, d'agir, ne serait-ce qu'à notre modeste niveau, parce qu'effectivement nous ne roulons pas sur l'or, même si encore une fois, l'argent n'est pas notre moteur. Sous notre capot, l'envie et la passion guident notre rythme de croisière et la vitesse de pointe.

 
Enfin, souhaitez-vous développer et diversifier votre revue ? Quelles sont vos ambitions futures ou éventuelles ?

Ouf, voici la fin de l'interrogatoire ! Pouvez-vous nous rendre nos effets personnels, nos lacets, nos portables  ?... Notre seul credo : continuer à exister. Chaque jour on s'en donne les moyens, afin de sans cesse progresser, de toujours s'améliorer, se bonifier et tendre vers l'excellence. C'est notre manière de témoigner. Croyez-moi, la Mouche n'a pas dit son dernier mot.

 
Propos recueillis par Delphine et Camille, L.P.
 


Repost 0
Published by Delphine et Camille - dans Entretiens
commenter cet article
9 mai 2010 7 09 /05 /mai /2010 07:00

corinne-maier-no-kid.gif

Corinne Maier, l’auteur de No kid, a accepté de répondre à mes questions sur son ouvrage qui a fait polémique lors de sa sortie. Paru en 2007, No kid est un essai articulé en 40 points qui sont en fait des raisons de ne pas avoir d’enfants


Mère de deux enfants, elle dénonce les diktats de la parentalité parfaite et le culte de l’enfant roi qui inondent la société actuelle. L’enfant est ennuyeux, l’enfant coûte cher, l’enfant tue l’amour (…et l’environnement !), et ne parlons pas du milieu qui l’entoure, comme l’école.


Jugé comme politiquement incorrect voire immoral, ce pamphlet renverse toutes les idées communément admises et transmises sur le bien-fondé de faire des enfants. C’est avec humour et bonne humeur qu’elle revient sur son ouvrage et sur le conflit qui l’oppose, elle et plusieurs professionnels du secteur du livre, aux éditions Michalon.

 

 

 

 

Pour ceux qui ne vous connaissent pas, pouvez-vous vous présenter ?


De genre féminin, née en Suisse en 1963. Plusieurs nationalités, excellente santé. Psychanalyste, auteure, et de façon générale loser.

 


No kid est plutôt une critique des enfants, des parents, du culte de l’ « enfant roi », de la médiatisation encourageant à la natalité et à la parentalité parfaite ou d’un tout ?


Tout ça, tout ça... Et une critique de la société d'aujourd'hui, en plus. Pour seulement 13 euros ! Attention, je ne fais pas de promo, car je n'ai pas perçu un seul centime sur les ventes de ce livre. Aussi, je conseille de l'emprunter en bibliothèque.

 


Est-ce un cercle vicieux  selon vous ?

 

Ne pas être payé (je plaisante) ? Dans le monde du livre et plus généralement de la culture, c'est hélas fréquent.

 


Vous êtes-vous servie d’aspects psychanalytiques pour l’écriture de ce livre ?


Absolument pas. Cela dit, la psychanalyse n'est aucunement nataliste. Ceux qui tentent de faire croire le contraire (j'en connais) sont, au mieux, des mauvais lecteurs, au pire des imposteurs.

 


Trois ans se sont écoulés depuis la parution de No kid . vos enfants l’ont-ils « enfin » lu ?

 

Oui ; ma fille a ri, mon fils m'a dit qu'il n'était "pas assez méchant" à son goût. Je lui ai répondu : c'est bientôt ton tour de prendre la plume, mon gars, si ça se trouve tu seras pire que ta mère. Au travail !

 

 

Lors de votre apparition à l’émission de Ruquier (vidéo disponible sur Internet en quelques clics…) vous déclarez dans les dernières minutes : « La société telle qu’elle est ne m’intéresse pas ». Cette phrase m’avait beaucoup marquée ! Quelle société vous intéresserait ?


Disons que la société dans laquelle je vis me révulse. Je la hais. Mais elle m'intéresse beaucoup. J'essaie de la comprendre, et surtout d'anticiper le moment où tout va s'effondrer, comme un château de cartes. J'espère pouvoir vivre ce moment, même si ça risque de déménager grave — on n'a rien sans rien... S'il le faut, je vivrai centenaire !

corinne-maier-no-kids-us.jpg

 

Pour sa sortie aux Etats-Unis durant l’été 2009, le texte et la couverture de votre livre ont été modifiés. Pour quelles raisons précisément ?


Je ne suis pas sûre que mon côté "no future", à vrai dire très européen, puisse être apprécié par tous les Américains... La couverture de la version américaine (parue chez McLelland&Stewart) est beaucoup plus souriante et décontractée que celles de ses sœurs européennes.

 


Avez-vous lu la traduction ?

 

Oui. Elle n'est pas mal faite. Elle est bien adaptée au public nord-américain, en ce sens que les exemples ont été transposés. Plus concrètement, par exemple au lieu de parler de Chiara Mastroianni, il est question d'Angelina Jolie.

 

 

Compte-tenu de l’esprit conservateur de certains Américains (peut-être est-ce un cliché…), les réactions étaient-elles plus houleuses qu’en France ?


Ben non. Plutôt plus calmes. J'ai même été invitée sur Fox News pour faire la promo du livre, ils étaient nettement plus sympas que chez Ruquier. Notre France nataliste a été contaminée par la sale graine pétainiste : faites des enfants, rien n'est plus important, le pays vous en sera reconnaissant !

 

 

J’ai lu sur votre blog que les éditions Michalon ont eu quelques problèmes financiers (avec 3 millions d’euros de dettes, c’est rien de le dire) et ont fermé boutique. On peut lire sur votre site plusieurs témoignages d’auteurs « arnaqués » par Michalon, pouvez-vous m’en dire plus ? Combien de personnes sont touchées ?


Des dizaines de personnes, et ce sur plusieurs années. Correcteurs, auteurs, investisseurs, directeurs de collection, que de gens floués ! Hélas, l'omerta règne dans les milieux feutrés du livre. Mais là, l'affaire est tellement grosse que la riposte s'organise. D'autant que Michalon continue à publier !



Est-ce que cette affaire a évolué depuis le dîner de « cons » de Michalon du 30 mars ?

 

Bien sûr. Des témoignages, nombreux, ont été mis en ligne sur Internet. Chez Michalon, ils sont très ennuyés, je peux vous le dire... Et il y a d'autres choses en cours, mais je ne peux rien dire car l'effet de surprise sera décisif. Les "michalonnés" se rebiffent !

« Apprentis éditeurs, un livre à lire d’urgence : tous les trucs pour ne payer personne et pour faire figure dans le PIF (paysage intellectuel français). On s’arrache déjà "Tirage de tête" (208 pages, 20 euros franco de port). Le commander sur : http://touchalon.free.fr » (citation tirée du blog de Corinne Maier)

 


Le conseilleriez-vous à mes collègues qui se destinent à l’édition ?

 

Mais oui ! Ce livre de Clément Maraud, qui a travaillé très longtemps dans les métiers du livre, contient tous les trucs pour faire semblant d'être un éditeur, enfumer tout le monde et ne payer personne : bien plus utile qu'un bac+5 ! A commander en ligne d'urgence !

 


Après ces déboires, avez-vous tout de même un nouveau projet d’écriture ?


Oui. Un pamphlet sur la France... J'espère qu'il sera assez méchant pour plaire à mon fils.



Vous m’avez avoué avoir une « passion pour les bibliothèques ». Qu’est ce qui vous plaît dans ces lieux ?


Les livres ! J'adore lire et j'ai commencé à aller en bibli à l'âge de 8 ans. Je n'ai jamais levé le pied, et j'y suis comme chez moi. J'y ai lu Balzac, Flaubert, Zola, Henry James, Faulkner, Tolstoï, Nabokov, Céline, Proust, Cervantès, Shakespeare... Et d'autres, beaucoup d'autres. Mon dernier emprunt : les oeuvres de Swift en Pléiade, à la bibliothèque Marguerite Yourcenar du 15e arrondissement de Paris. Je n'aime pas posséder les livres, une fois que j'en ai lu un, c'est un peu comme si je l'avais détruit, ou dévoré, alors je préfère rendre le trognon. Pour le dire autrement, l'objet "livre" ne m'intéresse pas en lui-même, mais par ce qu'il contient. Donc, les bibliothèques, c'est idéal. Comme je souhaite vivre jusqu'à la fin du monde (voir plus haut), autant que je m'occupe en attendant. J'ai calculé que si je vivais jusqu'à 98 ans, j'aurais le temps de lire environ 15 000 livres dans les 50 prochaines années. Youpii !

Propos recueillis par Lucie, L.P.

 

 

 

Le site web de Corinne Maier

www.corinnemaier.info

Le blog de Corinne Maier pour suivre l’affaire Michalon et se régaler de posts
http://corinnemaier.blogspot.com/

Actualités

Envie de partager votre non-désir d’enfants dans la bonne humeur ? La première édition française de la fête des « non-parents » aura lieu le 15 mai 2010  au Comptoir Général à Paris. Au menu cette année, le côté écologique de la non-parentalité ! Fête, rencontres, rires en présence de Corinne Maier, Noël Godin (le célèbre entarteur) et Laure Noualhat (journaliste à Libération et Siné-Hebdo)


Bibliographie de Corinne Maier sur Mollat.com

 

 

 


Repost 0
Published by littexpress - dans Entretiens
commenter cet article
21 avril 2010 3 21 /04 /avril /2010 07:00

Un salon du livre. Un stand. Une question. Un mail. Une réponse.


Tout s’est fait très rapidement, le temps d’un week-end et le rendez-vous était pris. Un dernier mail pour régler les détails mais déjà des tonnes de questions trottent dans ma tête. Quelles questions lui poser ? Mes exemplaires, où sont-ils ? A Bordeaux… Oh non… ça ne fait pas très sérieux et en plus je n’aurai pas de dédicace… Tant pis, je ne peux pas me téléporter, je ferai sans. Il a l’air gentil et décontracté dans les mails… Tout va bien se passer, no stress. Où dois-je le rencontrer déjà ? Ah oui… « Vers midi… vers Montparnasse »
m’a-t-il dit. Plus évasif tu meurs... Mardi matin 9h42, le téléphone sonne. Allo, Maeva ? c’est Eddy ! Mon train arrive à Montparnasse à 11h35, peut-être qu’on peut se retrouver à l’espace « Grands Voyageurs » ? Oui, bien sûr, j’y serai ! (En vrai la conversation a duré plus longtemps, notamment la décision du lieu de rencontre...).

 

Préparation : ordinateur portable, manteau, pass navigo (!), la clé et c’est parti. Je pars de chez moi à 10h30 ; oui, j’ai pris large, c’est Paris tout de même ; avec les transports on ne sait jamais... J’arrive à Montparnasse à 10h55. Quelqu’un est au courant que l’on met si peu de temps pour aller à la gare ? Il faut prévenir voyons. Ce n’est pas grave, j’en profite pour flâner (oui, dans une gare, et alors ?) et me mets à la recherche de cet espace « Grands Voyageurs ». Je m’arrête un instant devant notre lieu de rencontre (qui n’était pas le bon — au passage — mais j’y reviendrai tout à l’heure). Je réalise qu’aucun lieu n’aurait pu être plus parfait que celui-ci. Eddy Harris fait plus d’1m90 et voyage sans cesse à travers l’Europe, l’Afrique, et les Etats-Unis. La métaphore me fait sourire. Était-elle pensée ? Pas sûr. Je lui demanderai. Je m’installe donc sur une chaise. J’attends, me lève et me rassois. Je décide d’aller sur les quais et me heurte à des vagues déferlantes de voyageurs : des cadres, des hommes d’affaires, des familles entières (c’est les vacances ?), des étudiants, des couples qui se retrouvent, qui se quittent... Tous là pour une raison et moi pourquoi suis-je là ? J’attends un auteur que j’apprécie beaucoup pour un entretien. Stressée; moi ? A peine. C’était compter sans la SNCF qui m’a offert gracieusement quelques minutes de plus : « Le TGV 8577 en provenance d’Angoulême est arrêté en pleine voie et arrivera en gare à 11h48. La SNCF s’excuse auprès des passagers de ce désagrément ». Et auprès d’une étudiante stressée, la SNCF ne s’excuse pas ? Ca ne m’étonne pas ! Le jour où un TGV arrivera à l’heure... Mais je m’égare. Je retourne à l’espace d’attente. Les minutes s’égrènent et le moment approche.

 

11h50. Personne. 11h55. Le téléphone sonne. Maeva c’est Eddy où es-tu ? — Devant l’espace « Grands Voyageurs » et vous ? J— ’y suis et je ne te vois pas. [Blanc] — Dans quelle partie de la gare êtes-vous ? — Je vais te guider, va vers le quai numéro 1 et ensuite vers la sortie, ce sera sur la droite. Une longue marche s’enclenche alors pour moi, et un peu de gêne voire de honte également. Comment ai-je pu louper cet espace ? Je m’engage dans le couloir et aperçois sur la droite un homme de taille déraisonnable (comparé à moi, je veux dire...) avec un chapeau d’Indiana Jones (le même !), au téléphone... dans l’espace « Grands Voyageurs » effectivement. Un grand sourire, on se serre la main, on descend (très confortable cet espace... j’y reviendrai entre deux trains en retard), on s’installe, je sors mon ordinateur, il s’exclame à la vue de celui-ci et je commence mon interview en répétant 3 fois ma première question... Stressée ? À peine.


Avant de lire cet entretien, sachez qu’Eddy Harris parle beaucoup mieux français qu’il ne veut bien le faire croire et qu’il a également beaucoup d’humour... Je crois qu’il ne me contredira pas. Bonne lecture =)

 

photo-5-copy.jpgEddy L. Harris à Lire en poche 2009.

 

 

Première question qui me taraude depuis que je sais que je vais vous rencontrer… Aujourd’hui nous nous voyons à Paris, mais vous n’y vivez plus. Pourquoi avoir quitté cette ville qui vous faisait tant rêver pour la région Poitou-Charentes ? (Question posée trois fois donc...)


(Rires) Paris est trop cher ! Je ne me suis pas du tout lassé. Je n’avais jamais mis les pieds à Angoulême. J’y ai pris un café un jour à l’occasion d’un festival de jazz et j’ai bien aimé. Je ne voulais pas être trop loin de Paris et un peu à la campagne donc c’est un bon compromis.

 

 

 

Dans Paris en noir et black vous expliquez qu’être noir et américain en France est très particulier en raison du fait que les Français ont cette admiration pour les Etats-Unis. Depuis la sortie du livre, la politique gouvernementale s’est durcie et la question de l’identité nationale est plus présente que jamais. Alors pour vous c’est quoi être français ? (Beaucoup trop longue cette question !)


(Rires) Je ne me sens pas français mais je ne me sens pas non plus américain. La nationalité est juste un passeport. C’est une question d’identité qui va plus loin.

 

 

 

Au moment de la sortie de Jupiter et moi il y a quelques années, vous avez déclaré « J'aimerais aller en Afrique, y perdre mes papiers et essayer de rentrer en France. » Qu’en est-il de ce projet ambitieux ?


C’est toujours une ambition. Je voulais le faire pour faire un livre, mais cette question de clandestinité est partout. Les journalistes, les documentaires... on la trouve partout aujourd’hui. Je ne vois pas l’utilité de le faire pour le plaisir. Mais j’ai toujours ce projet de traiter ce sujet de l’immigration, de l’identité. Et Liana Levi a déjà publié un très bon ouvrage d’un auteur italien qui parle de ce sujet. La différence est que j’aurais été noir et lui blanc, et donc pas le même point de vue.

 

 

 

Vous avez fui un pays pour un autre, la France, où vous êtes américain avant d’être noir. On a l’impression que vous ne fuyez pas un pays, mais votre condition. (Aïe ! Cette question le dérange un peu je n’aurais peut-être pas dû la poser…)


Ni l’un ni l’autre. Ce n’était pas une fuite du tout. C’est trop facile de dire qu’un noir fuit les Etats-Unis pour des raisons raciales. On ne m’a pas forcé à quitter les Etats-Unis mais j’étais attiré par la France. Je suis en France une autre façon d’être moi, d’être un homme. Je suis un étranger ici, j’ai plus de liberté mais je n’ai pas fui.

 

 

 

On ressent beaucoup dans Paris en noir et black une certaine dualité : américain mais un peu français, noir mais pas africain, écrivain mais surtout voyageur. Elle fait partie de vous ou vous la cultivez consciemment ? Elle sert vos écrits ? (Ah il approuve mon analyse ! Ouf !)

 

C’est une partie de moi depuis très jeune que je reconnaissais et c’est aussi quelque chose que je cultive. J’aime mon côté américain mais j’aime aussi être « francisé »... Ça se dit ? Oui. Je joue avec le fait que je parle français mais pas très bien, que je suis américain en France, etc.

 

 


Le regard des Français sur les États-Unis a dû s’idéaliser un peu plus avec l’élection de Barack Obama. Les Américains ont (en quelque sorte) réussi là où les Français échoueront toujours. Les gens que vous rencontrez au quotidien vous en parlent ?


Hum hum… Oui, c’est  vrai. Dans les contextes officiels oui, dans mon village on me parle d’Obama mais pas des Français qui ne peuvent pas élire un président noir. Dans les conférences, c’est un sujet qui arrive souvent. On voit la différence entre un pays raciste comme les Etats-Unis et un pays qui ne se dit pas raciste comme la France. Les immigrés américains se sentent américains. Un noir à Chicago est un américain alors qu’un noir en France est un étranger.

 

 

 

Oui, en France, les gens ne sont pas forcément racistes mais ils ne voient pas en eux des Français légitimes…


Oui tout à fait, ce n’est pas une question d’être raciste mais de vision de l’autre.

 

 

 

Au moment des élections, vous êtes retourné voter aux Etats-Unis. C’était un acte important pour vous ?


Oui, surtout cette fois. Chaque fois je me rends aux Etats-Unis pour voter et symboliquement c’était important. Je n’ai pas confiance dans le vote par procuration. Ils comptent les votes différemment. Je voulais aussi voir si le pays avait changé…

 

 

 

Et alors il a changé ?

 
Oui et non. C’est juste un pas évolutionnaire dans le pays, et pas révolutionnaire… Évolutionnaire.

 

 

 

Il doit être le président de tous les Américains mais n’avez-vous pas envie qu’il soit un peu plus que ça ? (Pas un peu trop politique comme question ?...)

 

(Grand sourire) Moi ? Oui ! Cela fait partie de cette dualité. Je suis heureux qu’il soit un banal président d’un pays, des Américains. D’un autre côté, je veux un président plus noir, plus engagé.

 

 

 

Il ne l’est pas assez ?


Non. Il commence à montrer un côté plus évident mais seulement pendant ce débat de la sécurité sociale.

 

 

 

Il a quand même fermé Guantanamo c’est une bonne chose…

 

C’est en cours, ce n’est pas encore fermé !

 

 

 

Vous n’envisagez donc toujours pas de retourner vivre aux Etats-Unis ?

 

Même pas. Je vois que ce n’est pas un président si différent. Il a peut-être une autre perspective mais ça reste les Etats-Unis. L’attirance pour la France venait de la vie parisienne. Pour moi c’est une vie provinciale. (Il aperçoit l’expression sur mon visage et précise...) Par rapport à New-York ;  ici je peux passer des heures dans les cafés. J’adore la France et je ne pense pas à vivre ailleurs, non.

 

 

 

Comment expliquez-vous que vous n’êtes pas beaucoup lu là-bas ? Les Américains ne sont pas prêts à entendre ce que vous avez à dire ? (Aoutch, j’espère qu’il ne prendra pas mal cette question...)

 

(Rires) Tout à fait, c’est exact. Je pense que maintenant ils commencent à être prêts. Je parlais des choses qu’ils ne voulaient pas entendre, les conditions de vie à Harlem par exemple, la ghettoïsation. Ils n’étaient pas prêts tout simplement.

 

 

 

En lisant vos écrits on note qu’ils sont tous les étapes d’une quête identitaire qui commence avec Mississipi solo. Où en êtes-vous dans cette quête personnelle ? Avez-vous trouvé qui vous étiez à travers tous vos voyages d’écrivain-nomade ?


De finir la quête, non… mais… de me connaître, oui et cela depuis longtemps ! Il y a le Eddy Harris de la politique et le Eddy Harris privé qui se connait très bien et ce depuis très jeune. Pour les livres, j’utilise cette métaphore pour les gens qui cherchent à se connaître. Je sais que mon identité, si une telle chose existe, est faite de plusieurs choses : pas d’une identité nationale, ni noire ni quoi que ce soit. J’ai décidé il y a très longtemps que je peux choisir mon identité, je connais des Blancs plus noirs que moi et qui s’identifient aux Africains même s’ils n’ont jamais mis les pieds en Afrique. Mon identité change et je la choisis.

 

 

 

Vous vous considérez comme un auteur politique et engagé ?


Malheureusement, oui…

 

 

 

Revenons à Paris en noir et black. La traduction du titre en français est très forte et lourde de sens. Est-ce un choix de la maison d’édition ou le vôtre ?


On a travaillé ensemble mais c’est moi qui ai choisi ce titre. Je savais que je voulais parler de cette différence entre les Noirs aux Etats-Unis et les Noirs français. Mais c’est la maison d’édition qui voulait que je mette Paris dans le titre donc j’ai joué avec ça.

 

 

 

Parlons un peu de Harlem. Y êtes-vous retourné depuis vos deux années passées là-bas ? Ou après l’écriture achevée ?


Oui, oui, j’y étais il y a deux mois. Chaque fois que je vais à New-York je vais faire un tour à Harlem. Je voulais visiter cette petite école où j’ai fait mon « after school ». J’y vais souvent, juste pour manger.

 

 

 

Rien ne change ?


Si, le quartier change. Bill Clinton s’était installé dans le quartier... enfin un bureau lors de sa présidence ce qui a augmenté les loyers, a attiré les Blancs et a repoussé les Noirs pauvres qui ne peuvent plus payer le loyer. Les acheteurs ont racheté et réhabilité. Il y a 10 ans c’était difficile de trouver un Blanc, maintenant ils sont partout comme des fourmis… (Rires)

 

 

 

Vous pensez qu’un jour quelqu’un pourra se promener dans Harlem sans craindre pour sa vie ? C’est utopique ou il faut garder espoir ?


La plupart des gens n’ont pas peur pour leur vie, ils sont juste des résidents dans un quartier sensible. C’est vrai qu’en remontant du métro jusqu’à mon appartement c’était un peu sombre. Est-ce que j’avais peur pour ma vie ? Non. D’une agression, peut-être. Ce que l’on lit et ce que l’on voit à la télé sur ce quartier n’est pas la vérité dans sa complexité. Il y a des coins plus dangereux que d’autres et aussi des coins « plus faciles ».

 

 

 

Vous parlez français, vous n’avez jamais songé à écrire en français ? Et en plus ça économiserait des frais de traducteurs à Liana Levi…

 
(Rires) Si, j’y pense ! J’ai cette envie et si je réussissais c’est une autre question. Ce n’est pas seulement une question de m’exprimer en anglais qui est importante. Je touche à la langue et à ses racines aussi. Je ne peux pas dire que je peux écrire en français, mais ne perdrais-je pas quelque chose en français ? L’écrivain tchèque Kundera par exemple, maintenant qu’il écrit en français je trouve qu’il a perdu quelque chose. Est-ce qu’en français je peux écrire sur les mêmes sujets ? Sur cette quête identitaire. Je ne sais pas encore, je  testerai en écrivant !

 

 

 

Dernière question. Lorsque j’ai fini de lire Paris en noir et black je n’avais qu’une envie : connaître la suite de l’histoire, la suite de votre quête initiatique et identitaire. Quels sont vos projets littéraires ?


Je suis en train d’écrire un polar ; avec Paris en noir et black c’est la clôture de quelque chose. Il y a tous mes ouvrages à la fois sur l’Afrique, la diaspora, mon père et puis Paris qui fait partie de cette diaspora après la guerre des Noirs qui sont venus trouver une vie ici. Ma quête d’identité est j’espère terminée. Le polar est juste un livre pour le plaisir. Après, peut-être faire un livre sur l’identité nationale. Être noir en 2010, qu’est-ce que ça signifie ? Il n’y a aucun pays où 100% des gens sont originaire de ce pays. Il y a des ethnies partout. Les gens bougent. Je veux toucher à cette question d’identité.

 

 

 

Prévu pour ?


(Rires) Euh… Selon Liana Lévi pour la semaine prochaine, elle m’envoie des sms tous les jours car j’ai fait l’erreur de lui donner 100 pages. Si je terminais la semaine prochaine il serait peut-être prêt pour la rentrée en septembre.

 

 

 

Il ne sera pas prêt donc !

 
Non car je voyage beaucoup, je vais en Italie, je dois retourner aux Etats-Unis dans les prochaines semaines… mais à la fin 2010 il sera publié, j’espère... (Rires)

 

 

 

J’ai une autre question en fait... Est-ce que vous avez remarquez la belle métaphore entre notre lieu de rencontre et vous-même... ? (Il réfléchit... et éclate de rire !)


Ah oui c’est vrai... Je n’y avais pas pensé.

 

 

 

Merci beaucoup pour votre temps, vraiment merci beaucoup et merci de m’avoir répondu. (Arrête de lui dire merci Maeva il a compris là et lâche-lui la main aussi...Voilà c’est mieux.)

Je repars de la gare Montparnasse les jambes encore flageolantes mais le sourire aux lèvres et le laisse dans l’espace « Grands Voyageurs » qui lui sied si bien. Pas une minute à perdre il faut que je rédige au plus vite cette heure passée avec Eddy Harris pour ne pas en oublier une miette. Un dernier message dans la gare annonçant un retard de TGV et je m’engouffre dans la bouche du métropolitain parisien...

Maëva Saïd Ali Bacar, LP

 

Eddy L. HARRIS sur LITTEXPRESS
Eddy-Harris-Paris-en-noir-et-black.gif





Article de Chloé sur Paris en noir et black









Article de Pauline sur Jupiter et moi.

 

 

 

 

 

 

Harlem

 

 

 

 

Article de Benjamin sur Harlem 

Repost 0
Published by Maeva - dans Entretiens
commenter cet article
20 mars 2010 6 20 /03 /mars /2010 07:00
La première fois que je suis entrée dans les bureaux des éditions P.O.L., c’était pour clore mon diplôme par un stage dans l’édition. Paul était absent ce matin-là de mai. On m’a installée à un bureau, au milieu des livres aux couvertures blanches et à la typographie bleue nuit. Mon premier travail a été de trier et classer deux gros dossiers : l’un concernant des articles sur les éditions P.O.L., l’autre sur Paul Otchakovsky-Laurens.
 
Et je m’y suis plongée. La matinée s’est déroulée, je lisais des articles, certains anciens, d’autres récents. J’ai alors découvert sa carrière. On a tous commencé stagiaires ; lui chez Christian Bourgois, avant d’intégrer de grandes maisons d’édition, de devenir directeur de collection, puis de quitter ces grands groupes pour monter SA maison en 1983, avec l’aide de Flammarion. Aujourd’hui, les éditions P.O.L. sont toujours là, avec une belle année 2009, et de beaux jours en perspective.

Pour apercevoir une miette de ce que j’ai lu, nous (Louise et moi) vous conseillons d’aller voir ICI
, même si l’article est un peu vieux ; mais intéressant, et en accès libre sur internet…

C’est par un après-midi de novembre que nous nous rejoignons, Inès et moi, au Quartier latin. Il fait déjà nuit  ; la fontaine Saint-Michel bat son plein, agressée par les flashes incessants des touristes du monde entier. Nous sommes en avance. Avec les éternels problèmes du métro parisien on a préféré prévoir large… La boule au ventre, les yeux scintillants, le sourire crispé, c’est avec un grand trac que nous nous dirigeons rue Saint-André-des-Arts à la rencontre d’un grand Monsieur de l’édition. Il a tout de suite accepté de nous recevoir, répondant promptement et très poliment au mail d’Inès. Relecture rapide des questions préparées, un dernier regard appuyé entre nous pour se donner du courage et on sonne au numéro 33 de la rue. Une plaque indique qu’à cette adresse se côtoient les éditions Joëlle Losfeld, Verticales, Alternatives et P.O.L. Il fait déjà sombre dans la petite cour pavée que nous traversons. On patiente un peu devant une relectrice, et le voilà qui arrive, grand, élancé, yeux clairs : Excusez-moi j’étais au téléphone, suivez-moi, mon bureau est ici… Intimidées, ne pouvant plus reculer, nous suivons alors Monsieur Paul Otchakovsky-Laurens dans les couloirs des éditions P.O.L.



logo-pol.jpg


Louise : On va vous poser des questions sur les métiers du livre, évidemment, et, notamment, en rapport avec les polémiques actuelles, donc nous allons parler de votre présidence à la Scelf, du livre numérique, des prix littéraires et du Salon du livre 2010.

P.O.L : D’accord.


Inès : Donc voilà, on va introduire l’entretien par une question plus générale : vous avez votre maison d’édition depuis 1983, vous avez commencé comme stagiaire chez Bourgois, donc en résumé cela fait longtemps que vous êtes dans le milieu du livre, donc la question serait : qu’est-ce que vous avez pu voir changer, entre hier et aujourd’hui.

P.O.L : Alors écoutez, oui, ça fait donc 40 ans que je travaille cette année dans ce milieu-là, alors pour moi ce qui a changé principalement c’est un gain extraordinaire de productivité, c’est-à-dire que l’introduction de l’informatique, c’est pareil dans tous les milieux évidemment, mais dans l’édition ça s’est traduit par un maintien par exemple du prix du livre et du coût du livre, même une baisse relative du coût du livre par rapport à ce que c’était il y a 40 ans, c’est-à-dire que aujourd’hui on fait un livre de manière plus économique qu’on le faisait il y a 40 ans, ça c’est la chose la plus frappante à mes yeux. Sinon pour le reste il y a eu évidemment des mouvements de concentration extraordinaires, il y a eu un certain nombre de maisons qui sont passées du statut de maison familiale ou maison indépendante à celui de filiale de groupe plus important. Ça c’est une évolution très notable aussi. Pour le reste, les fondamentaux du métier sont restés les mêmes ; c’est le choix de livres, c’est un certain nombre de risques que prennent les éditeurs pour imposer des politiques éditoriales qui sont plus ou moins bien acceptées par le public, voilà.


Inès : On parle beaucoup en ce moment du livre numérique.

P.O.L :
Oui je n’ai pas cité le livre numérique parce qu’on n'en est encore qu’aux balbutiements, ce n'est pas encore un bouleversement, pas pour l’instant.



Inès : Oui mais vous commencez peut-être à numériser vos ouvrages…

P.O.L :
Oui, oui, on est en train de numériser, ça nous est plus facile que Gallimard par exemple, mais on est en train de numériser la totalité du fonds.


Inès : Et vous procédez comment ?
 
P.O.L
: C’est une entreprise, c’est un sous-traitant.


Inès : L’entreprise est venue vous chercher, e-pagine je crois, ou c’est vous qui avez fait la démarche ?

P.O.L :
C’est-à-dire qu’on a été démarchés, mais comme la maison fait partie du groupe Gallimard, on a pris les mêmes fournisseurs que Gallimard tout simplement.


Louise : C’était un choix ?

P.O.L :
C’était un choix … disons que bof, je pense qu’on serait allés naturellement de toute façon vers e-pagine, mais il se trouve que comme c’était le choix de Gallimard, on a trouvé plus rationnel de suivre le même…, parce que ça nous permet des tarifs ensemble, etc., c’est une économie d’échelle importante.


Inès : Justement pour vous, qu’est-ce que le livre numérique peut apporter en plus de la version papier ? Vous n’avez pas peur d’une perte de lectorat ou …

P.O.L :
Non écoutez, pour l’instant je ne suis pas devin alors je ne sais pas ce qu’il va apporter ou ce qu’il va retirer, ce que je constate, ce que j’imagine plutôt que constater, c’est que c’est un nouveau canal qui a ses qualités et ses défauts ; ses qualités, c’est par exemple l’achat d’impulsion, d’ici quelque temps quand quelqu’un entendra parler d’un livre à la télévision (son téléphone sonne) attendez excusez moi…
Oui donc quand on verra un film à la télévision ou quand on lira un article dans le journal on pourra tout de suite cliquer sur son e-book ou sur son téléphone, sur son ordinateur et recevoir le fichier et donc, il y a quelque chose d’assez intéressant de ce point de vue-là. Le revers de la médaille, c’est que ça risque de mettre à mal le réseau des librairies qui est quand même indispensable ; donc il faut absolument qu’on arrive à associer les libraires à cette évolution ; parce que le réseau des librairies est indispensable,  parce que l’objet livre est un objet qui a ses propres qualités qui ne sont pas celles du livre numérique ; d’une part, ça induit un type de lecture qui n’est pas le même que celui des livres numériques, notamment une lecture contextualisée alors que le livre numérique peut autoriser une lecture décontextualisée avec le fichier numérique.  Mais sinon il y a un marché nouveau qui s’ouvre, c’est évident oui, c’est important mais bon voilà, il y a un certain nombre de problèmes qui vont se poser qu’il faudra résoudre les uns après les autres. Et notamment celui du prix unique du fichier numérique, etc. Il y a toute une série de questions qui se posent, le prix unique du livre a préféré la librairie en France,  la diversité de l’offre et a maintenu le prix du livre à un niveau raisonnable ; si le livre, le fichier numérique n’est pas soumis aux mêmes contraintes on peut imaginer que ça aura des effets très néfastes sur l’évolution du prix unique.


Inès : On va rester dans les nouvelles technologies, les sites internet aujourd’hui des maisons d’édition se développent, vous avez été l’un des premiers à créer un site internet assez performant avec des interviews d’auteurs, tout ça, je crois que vous êtes en train de le refaire, alors, justement, qu’est-ce que vous pensez amener de plus ?

P.O.L :
Disons que c’est une évolution surtout pour que le site n’est pas l’air trop démodé  pour commencer,  parce qu’il commence à dater un petit peu esthétiquement et puis on y ajoute de nouvelles fonctionnalités, comme des parcours thématiques à l’intérieur de la production et du catalogue, on y introduit aussi des ateliers, on appelle ça des ateliers, où chaque auteur pourra, s’il le veut, faire part de ses travaux en cours, de ses réflexions, tenir un espèce de blog, voilà on essaye de suivre ça… Mais il y a toujours des vidéos et ,en plus, des sons maintenant ; les vidéos sont sonores évidemment mais il y a en plus des catégories sons avec des interventions radio, des choses comme ça.


Inès : Vous chercher par cela à fidéliser le lectorat, ou à amener de nouveaux lecteurs ?

P.O.L :
Écoutez, les nouveaux lecteurs, par définition, on ne les connaît pas, c’est extrêmement volatil comme notion. Mais oui, c’est pour fidéliser, c’est pour animer autour de la maison bien entendu, c’est pour créer une sorte de communauté de lecteurs autour de la maison.


Louise : On l'a vu, le secteur du livre a évolué et on doit chercher à s’adapter ; il y a aussi de plus en plus d’adaptations audiovisuelles ; donc vous, vous êtes président de la Scelf, est-ce que vous pouvez définir en quelques mots la raison d’être de cette société ?

P.O.L :
Alors donc cette société, Société Civile des Éditeurs de Langue Française, c’est une société qui est comme la SCAM (la Société Civile des Auteurs Multimédia), la SACEM (la Société des Auteurs Compositeurs et Editeurs de Musique), c’est une société de perception et de répartition de certains droits générés, dans le cas de la Scelf donc par les adaptations audiovisuelles, par les représentations et adaptations théâtrales, par les lectures publiques essentiellement. La Scelf reçoit, soit directement, soit par l’intermédiaire de sociétés d’auteur déjà existantes comme celles que j’ai citées, des fonds qu’elle répartit ensuite entre ses adhérents, c’est-à-dire la totalité de l’édition française.
À charge pour les éditeurs, ensuite, de répartir ce qui leur revient, et aux auteurs. La Scelf est, si vous voulez, l’institution qui matérialise la qualité de cessionnaire des éditeurs. Les éditeurs sont cessionnaires des droits de leurs auteurs, ils ne leur appartiennent pas, ils sont juste cessionnaires, gestionnaires si vous voulez en quelque sorte, et ils perçoivent pour le compte des auteurs et pour le leur évidemment, suivant les répartitions contractuelles qui ont été décidées. Les éditeurs se sont réunis pour créer cet organisme qui intervient, ou bien auprès des producteurs indépendants ou bien auprès des chaînes de télé, ou bien auprès des sociétés d’auteurs qui ont elles-mêmes perçu, pour le compte de la Scelf.


Louise : La Scelf c’est un peu finalement prendre les devants par rapport à des propositions qu’on aurait des producteurs…

P.O.L :
Non non, la Scelf ne démarche pas les producteurs, ça c’est le travail des éditeurs, mais ensuite à partir du moment où un contrat est conclu entre un éditeur et un producteur, le contrat est domicilié à la Scelf, ça veut dire qu’il est déposé à la Scelf et la Scelf suit son application et notamment pour ce qui concerne l’argent qui éventuellement viendra de l’exploitation, du film qu’on aura tiré du livre. Ce n’est pas prendre les devants, c’est avoir une organisation qui gère les fonds générés par l’exploitation des adaptations.


Louise : Justement, comment procédez-vous lorsque que vous avez une proposition de producteur ? C’est à vous qu’on fait cette proposition, où à l’auteur directement ?

P.O.L :
Ça peut arriver que ce soit à l’auteur, mais à partir du moment où l’auteur nous a cédé la gestion des droits de l’adaptation cinématographique c’est nous qui sommes les interlocuteurs privilégiés du producteur. Alors ça se passe de différentes manières, là, bon aujourd’hui on vient d’accorder une option non pas à un producteur mais à un scénariste qui est très intéressé par un livre qu’on a publié et qui se fait fort de trouver un producteur alors voilà on lui a donné une option pendant un an. Cette personne va pouvoir parler, non pas en notre nom, mais oui en quelque sorte, en tout cas va pouvoir démarcher des producteurs en étant sûr que nous de notre côté nous ne démarcherons pas d’autres producteurs.


Louise : Et donc comment ça se passe plus précisément, vous avez des discussions avec l’auteur ? Vous lui soumettez la proposition ou c’est vous qui avez le seul pouvoir de décision ?

P.O.L :
On a le pouvoir de décision par contrat,  mais il est évident que pour conserver des bonnes relations avec l’auteur et puis simplement par respect pour l’auteur, c’est tout à fait légitime, on le tient au courant de ce qu’il se passe, on lui demande son avis, il y a aussi le respect de droit moral. Si un producteur nous propose une adaptation qui est totalement insensée par rapport à ce que contient le livre, il se peut que l’auteur ne soit pas d’accord et qu’il estime que son droit moral est bafoué, donc ; il nous appartient d’abord d’éviter ça bien sûr, mais de toute façon de demander son avis à l’auteur à chaque étape.


Louise : Le premier marché des droits audiovisuels s’est tenu au Salon du livre de Paris en 2009, apparemment ça a été un franc succès…

P.O.L :
Oui, oui ça a attiré beaucoup de monde oui, oui., c’était bien.


Louise : Vous allez réitérer l’expérience en 2010 ?

P.O.L :
Oui on recommence cette année oui tout à fait. Si possible, il faut régler ça parce que ça coûte cher parce qu’il faut travailler en amont.


Louise : Vous allez l’aborder différemment ?

P.O.L :
Non pas du tout ; enfin, on va l’aborder différemment dans la mesure où la salle sera plus grande, ce sera un peu plus confortable… On a été un petit peu dépassés par notre succès l’année dernière, donc ça va être heu… après, non c’est sur le même principe, c’est-à-dire des speed dating, enfin des rendez-vous comme ça, pendant une journée, ce sera un peu plus long, non il n’y a pas de changement fondamental, il y a préparation avec un catalogue, voilà, voilà, oui, bien sûr..


Louise : Donc les éditions P.O.L. seront présentes au Salon du livre de Paris cette année ?

P.O.L :
Oui bien sûr.


Louise : Hachette Livre a fait savoir qu’il réduirait sa présence, qu’en pensez-vous ?

P.O.L :
Je désapprouve (rire) tout simplement, je trouve que c’est un moment assez unique pour faire la promotion du livre donc je trouve que c’est … je ne trouve pas opportun de manifester de manière aussi spectaculaire son désaccord ou sa volonté de ne pas poursuivre. Hachette trouve que ça coûte très cher mais bon on peu aussi ne pas dépenser beaucoup d’argent tout en étant présent.


Louise : C’est vrai que du coup ça a amené toute une réflexion sur ce moyen de communication qui bien qu’efficace d’après les éditeurs, est tout de même coûteux… Est-ce qu’il faudrait repenser la formule ?

P.O.L :
Coûteux mais enfin, bah, écoutez, on est en train, là, enfin, au syndicat, ils sont en train de beaucoup réfléchir. Déjà cette année la formule est un peu différente puisque les invités, pour le trentième anniversaire, sont les auteurs, enfin ils le sont chaque année mais l’année prochaine on reviendra en 2011 avec les pays du nord, ce seront les pays du nord. Mais heu… non la formule je ne sais pas s’il faut la changer la formule. L’année dernière on a eu un accroissement de fréquentation ce qui est plutôt bon signe donc bon, voilà, je trouve que ça fonctionne ;  moi je suis pour le Salon du livre. Peut-être faut-il faire payer moins cher les emplacements parce que les petits éditeurs souffrent beaucoup, il y a toute une réflexion économique à mener sans doute, mais je trouve que le principe du Salon est une bonne chose…


Louise : Une réflexion économique générale même peut-être quand on pense notamment au Salon d’Angoulême également menacé, il faudrait repenser ça, les Salons sont visuellement importants pour les éditeurs mais…

P.O.L :
Mais ça coûte cher, ou,i c’est vrai, mais cela dit vous savez, ça coûte à peine plus cher qu’une publicité dans un journal de grande diffusion, en tout cas pour un éditeur comme nous.


Inès : On va reparler plus précisément des éditions P.O.L ; vous avez reçu le prix Goncourt l’année Atiq-Rahimi.gifprécédente, on voulait savoir s’il y avait eu un grand changement entre avant le Goncourt, et après, quelles évolutions ?

P.O.L :
Ecoutez le grand changement, c’est qu’on a fait un beau chiffre d’affaires cette année-là quand même, ça c’est une chose évidente heu… le changement ben vous voyez que la maison n’a pas déménagé, on reste dans le même cadre et avec le même nombre de personnes, heu... Je suis bien placé pour savoir que les années se suivent et ne se ressemblent pas et ce n’est pas parce qu’on a eu le Goncourt une année qu’on l’aura tous les ans d’une part, et qu’on aura des chiffres d’affaires comparables les années qui suivent, donc on est raisonnable. On a un petit peu augmenté la production, mais ça tient au Goncourt dans la mesure où l’on a été un peu plus au large, mais surtout parce que la production est assez limitée, entre 40 et 45 livres par an et comme il y  chaque année de nouveaux auteurs, avec des publications de plus en plus longues, on a un petit peu désengorgé la file d’attente, je dirais, des publications cette année, mais pas beaucoup. On a publié 5 livres de plus je crois à peu près, donc ce n’est pas très significatif. Heu… non l’évolution principale c’est qu’on reçoit beaucoup plus de manuscrits. On reçoit beaucoup plus de manuscrits, c’est pas forcément une production plus intéressante pour autant…parce que ce sont des gens, des écrivains, des auteurs qui ont découvert la maison par le prix Goncourt et ils ne savent pas très bien ce que l’on publie, ils sont… voilà…


Louise : Que pensez-vous des gagnants 2009, prix Renaudot et prix Goncourt ?

P.O.L :
Eh bien écoutez, j’ai pas vraiment de jugement à porter ; Marie NDiaye est un écrivain, c’est certain, heu, j’ai même publié un livre d’elle il y a quelques années. Heu, Frédéric Beigbeder, bon ben voilà, c’est un personnage public, c’est pas un écrivain pour lequel j’ai…mais c’est un personnage public, voilà c’est les prix


Louise : Justement, il y a eu une polémique déclenchée par Eric Raoult (député UMP de Seine-Saint-Denis), qui a parlé du devoir de réserve des lauréats du Goncourt…

P.O.L. :
Oui, ça c’est une totale invention, c’est ridicule, ça n’a pas de sens.


Louise : Quand on représente la littérature française, est-ce qu’on a le droit de tout dire finalement ?

P.O.L. :
Ben oui, le travail des écrivains c’est de dire ce que personne n’ose dire de toute façon. Donc, non, non c’est complètement stupide cette intervention, à mon avis.


Inès : Donc, on va conclure cet entretien, est-ce que vous avez des projets à long ou moyen terme pour les éditions P.O.L. ?

P.O.L. :
Non, mon seul projet c’est de continuer, de trouver des auteurs intéressants. J’ai pas de projet de développement, publier un peu plus de littérature étrangère, sans doute, ça c’est une évolution bon un petit peu inévitable mais sinon, non, je n’ai pas de projet de développement. Je trouve qu’on a atteint une taille au-delà de laquelle je ne suis pas sûr que l’équipe actuelle pourrait maîtriser la situation. Je n’ai pas envie d’entrer dans la spirale de la croissance, en quelque sorte, et je trouve que pour moi la limite, c’est…comment dire, c’est ma capacité de lecture, et je trouve qu’ une cinquantaine de livres, ça va, c’est bien, et je n’ai pas envie de publier des livres que je ne lirai pas.

Louise : Eh bien, merci beaucoup.

Inès : Merci

P.O.L. :
Merci à vous, c’est gentil.

Propos recueillis par Inès Adam et Louise Lefaux.


Repost 0
Published by Inès et Louise - dans Entretiens
commenter cet article
17 mars 2010 3 17 /03 /mars /2010 07:00
directeur commercial des Éditions J.-C. Lattès.
Da-Vinci-code.gif

Q. — Le Da Vinci Code est sorti en 2003 aux Etats-Unis et en 2004 en Grande-Bretagne.  À quelle période avez-vous décidé de vous lancer sur le projet ?

Philippe Dorey — Nous avons acheté les droits du livre avant la sortie aux États-Unis, bien avant que l’on entende  parler de phénomène et de succès extraordinaire. À l’époque où Isabelle Laffont a acheté le livre, il n’était pas connu. En 2003, il a été traduit. La même année, il a été vendu à Pocket et il est sorti en mars 2004. Pour répondre à votre question le plus précisément possible, nous avons décidé de nous lancer dans l’aventure à partir du moment où un agent nous l’a proposé, avant la forte médiatisation qui a suivi.
davincicode-doubleday.jpg

Q. Comment se passent les relations avec les agents ? Êtes-vous en relation permanente avec les agents de Doubleday ?

Philippe Dorey — Non. Il ne s’agissait pas des agents de Doubleday mais d’agents qui traitent avec des éditeurs ou des auteurs. Aux États-Unis, travailler avec des agents est une pratique bien plus développée qu’en France. Donc, ce sont des agents indépendants qui traitent avec les éditeurs originaux et les éditeurs étrangers. Les éditeurs américains n’ont pas forcément les droits étrangers.


Q.
—  Qu’est-ce qui vous a séduit dans le projet ?

Philippe Dorey — Le sujet a séduit Isabelle Laffont. Le fait que l’intrigue se passe à Paris lui avait plu aussi, de même le fait que l’auteur aborde le personnage de Léonard de Vinci qui fascine toujours. Et puis nous  trouvions l’histoire cohérente. De plus, nous avions édité un livre sur les codes secrets environ deux ans auparavant qui avait bien marché.


Q.
—  Aviez-vous déjà édité les livres précédents de Dan Brown ?

Philippe Dorey — Non, le Da Vinci Code est le premier livre de Dan Brown que nous ayons édité. Il faut savoir qu’Isabelle Laffont a acheté les quatre livres dans un premier temps.


Q. —  Y a-t-il eu des enchères lors du rachat des droits ? Plusieurs maisons d’édition s’intéressaient-elles au projet ?

Philippe Dorey — Non, je ne crois pas.


Q. —  À combien d’exemplaires s’élevait le tirage initial ?

Philippe Dorey — Il était de 60 000 exemplaires me semble-t-il.


Q. —  Je suppose que vous aviez une volonté de couvrir l’ensemble des points de vente.

Philippe Dorey — La volonté oui, mais cela n’a pas été facile lors de la mise en place. Dan Brown était un auteur inconnu et, bien que le phénomène ait été en route, il y a beaucoup de gens qui ne l’ont pas vu ou qui voulaient ne pas le voir. Les libraires ont vraiment joué le jeu mais certains points de vente, comme les hypermarchés, nous ont moins bien suivis même s’ils se sont rattrapés par la suite. Il s’agit avant tout d’un succès de librairie.


Q.  —  Ce qui correspond aussi à la stratégie des grandes surfaces.

Philippe Dorey — Oui, le réseau des librairies crée les succès en France et tous les autres sont des réseaux suiveurs, comme les hypermarchés. Grâce au réseau des librairies, on a pu arriver à un très bon résultat.


Q. —  Quelle publicité a été déployée ? Y avait-il une forte publicité lors de la mise en place ?

Philippe Dorey — Non, pas tellement. Nous avons vraiment fait jouer le réseau de librairies pour essayer d’amplifier le bouche-à-oreille qui était en train de naître. Il y avait une rumeur positive, une rumeur de phénomène, et il a fallu aider à ce que la prescription et les ventes aillent dans ce sens. On a envoyé des marque-page aux libraires trois semaines avant la sortie du livre en leur disant de rester vigilants sur le phénomène naissant. Nous avions fait figurer sur les marque-page un petit jeu à propose de la Joconde. On y voyait Mona Lisa ainsi qu’un slogan : « Pourquoi cet homme sourit-il ? ». Nous avons essayé d’amplifier le phénomène mais c’est le fait qu’il soit déjà pris dans une mécanique heureuse qui a fait que le Da Vinci Code a rencontré son public.


Q. —  Après que le phénomène a été en marche,  avez-vous déployé une publicité plus large pour continuer de l’accentuer ? Ou n’y en avait-il plus tellement besoin ?

Philippe Dorey — Nous avons fait de la publicité par professionnalisme, je dirais. Je ne suis pas sûr que cela ait servi à grand chose. Le bouche-à-oreille est bien plus fort que toute publicité. Il s’agit de la meilleure publicité. Et puis, la presse a pris le relais. Nous avons également fait un peu de publicité à la radio. Mais, la presse a vraiment contribué à accentuer le bouche-à-oreille en en parlant comme du livre qui obtenait un succès hors du commun aux États-Unis. Il était numéro un depuis un an et demi. Les gens savaient que le Da Vinci Code était un bon roman, crédible, au sujet passionnant.


Q. —   À quelle date y a-t-il eu revente aux clubs de livres ?

Philippe Dorey — Pour France Loisirs, il s’agit toujours de neuf mois après la sortie du livre. Les ventes ont dû être faites en mars pour un sortie en début d’année 2005. Nous passons un contrat pour x millions d’exemplaires.
da-vinci-code-pocket.gif

Q. —  Y a-t-il eu une hésitation sur la revente des droits en poche entre Pocket et le Livre de Poche ?

Philippe Dorey — Nous avons proposé le livre à différents éditeurs de livres au format de poche et le plus offrant a obtenu les droits. Mais cette revente se passe bien avant la sortie en France du format standard.


Q. —  Combien de temps avant ?


Philippe Dorey — Pour certains livres, la revente des droits en poche peut aller très vite, parfois six mois avant la sortie en grand format. Dans le cas du Da Vinci Code, la revente a été rapide car le livre était déjà numéro un aux États-Unis. Les collections de poche ont donc été rapidement sollicitées.


Q. —  En ce qui concerne le choix de la couverture, est-ce la même que pour la version originale ?


Philippe Dorey — Pas exactement, mais nous en sommes toutefois proches. Nous avons gardé le principe du bandeau avec les yeux de Mona Lisa mais nous retravaillons toujours nos couvertures. S’il n’y a pas eu tellement de questionnements pour la couverture française, il y a en eu cependant plus à propos du titre. Nous avons hésité un certain moment entre « Code Da Vinci » et « Code de Vinci » mais le « Da Vinci Code »  était évident, d’autant plus que le film allait sortir et nous savions qu’il allait s’appeler le Da Vinci Code et que les distributeurs français l’appelleraient ainsi.


Q. —  Le repérage était plus facile ainsi.

Philippe Dorey — Oui, surtout que, bien que le titre soit en anglais, il n’est pas compliqué à retenir.

the_da_vinci_code-film.jpg
Q. —  Vous avez ressorti des grands formats avec la couverture du film. Combien de temps avant la sortie sur les écrans avez-vous procédé à leur mise en place ?

Philippe Dorey — Un mois avant la sortie du film pour l’ouverture du festival de Cannes au mois de mai 2006, aux environs de mi-avril.


Q. —  Est-ce que cela a bien relancé les ventes ?


Philippe Dorey — Oui, cela a bien relancé les ventes parce que l’on a beaucoup parlé du film même s’il n’a pas eu le succès escompté.


Q. —  Et vous avez également publié un album illustré du film.


Philippe Dorey — Nous l’avons publié bien avant la sortie du film pour la simple raison qu’il existait déjà aux États-Unis. Il est sorti pour les fêtes de fin d’année 2005 et il s’est très bien vendu. C’est un long-seller. Nous avons eu quelques problèmes de fabrication sur le livre, nous ne pouvions pas le réimprimer rapidement parce qu’il est très illustré. Il n’était cependant pas trop cher, aux alentours de 30 €.


Q. —  Vous avez donc sorti les grands formats avec la couverture du film puis l’album. Était-ce une réponse à la concurrence qui s’installait sur le thème du Da Vinci Code afin d’en garder le monopole ?



Philippe Dorey — Non, notre politique vis-à-vis du Da Vinci Code a été de publier intégralement l’œuvre de Dan Brown mais de s’en tenir là, autrement dit ne pas publier de commentaires. On nous a proposé tous les commentaires imaginables sur le livre que nous avons tous refusés et laissés à la concurrence. Nous nous en sommes tenus à l’édition des livres de Dan Brown, du roman Da Vinci Code dans toutes les éditions possibles. Il y en a eu trois plus un carnet de voyage, puis nous avons publié un livre autour du personnage de Robert Langdon intitulé les Ambigrammes, de John Langdon, et l’album du film.


Q. —  Le film a-t-il eu un gros impact sur les ventes ?

Philippe Dorey — C’est plutôt la médiatisation autour du film qui a fait revendre le livre et non le film en lui-même. Je ne crois pas que le film ait beaucoup relancé les ventes. C’est plutôt le fait que les gens en parlent, entre ceux qui l’ont vu en ayant vu le livre, ceux qui le liront après. Tout ce qui encourage le commentaire fait vendre.


Q. —  Selon vous, est-ce que l’adaptation cinématographique d’un livre peut marquer le tarissement d’une production littéraire sur le sujet ?

Philippe Dorey — Je pense qu’il n’y a pas de règle.


Q. —  Parce que le public pourrait être tenté d’aller voir le film et de ne plus prendre la peine de lire le livre.


Philippe Dorey — Dans la mesure où le livre était un énorme succès bien avant le film, ça n’a pas été le cas. De plus, la majorité des gens a pensé que le livre était beaucoup mieux que le film. Pour certains livres je pense que cela marque effectivement la fin de quelque chose, comme pour Le Nom de la Rose par exemple dont l’adaptation au cinéma est assez réussie. Mais dans le cas du Da Vinci Code, le film n’a pas eu un tel impact, le livre a continué à très bien se vendre jusqu’à la fin de l’année 2006.


Q. —  Il y a un nouveau roman de Dan Brown prévu pour bientôt, n’est-ce pas ?

Philippe Dorey — Nous prévoyons de sortir le nouveau Dan Brown, pas une de ses anciennes œuvres mais bien une nouveauté, cependant nous n’avons pas encore fixé de date. Nous ne savons pas si la sortie sera cette année ou l’année prochaine. Par contre, Anges et Démons sort au cinéma prochainement.


Q. —  Le prochain opus sera-t-il de la même veine que le Da Vinci Code ?


Philippe Dorey — Oui, l’auteur reprend le personnage de Robert Langdon après l’enquête du Da Vinci Code. L’intrigue se situe cette fois aux États-Unis autour de la naissance de la ville de Washington dont la création est totalement maçonnique.
Anges-et-demons.gif

Q. —  Les autres titres de Dan Brown se sont-ils aussi bien vendus que le Da Vinci Code ?

Philippe Dorey — Non et c’est normal. Nous en avons quand même vendu 2, 5 millions d’exemplaires en grand format. Aucun livre ne se vend à ce rythme. Il est alors normal que les autres titres se vendent bien moins, même s’ils n’en restent pas moins de gros best-sellers. Le Da Vinci Code est un phénomène rare.


Q. —  Aviez-vous entrevu un tel succès ?

Philippe Dorey — Non, on ne peut pas prévoir un succès comme celui-là. Nous avions pensé que le roman serait un succès mais pas de cette ampleur, nous estimions des ventes environnant les 100 000 exemplaires. Le succès est compréhensible mais il n’était pas prévisible.


Q. —  Au sujet de la polémique suscitée par l’ouvrage, avez-vous reçu des plaintes ou des lettres ?


Philippe Dorey — Oui, nous en recevons d’ailleurs toujours un peu, c’est normal ; il s’agit d’un sujet qui remettait en cause mais de manière romanesque des grands sujets sensibles. Mais éditeurs comme auteur, nous avons toujours affirmé que ce livre est un roman. Il n’apporte pas de vérité et se contente de raconter une fiction autour de notre lot commun culturel. À partir de là, chacun peut entendre ce qu’il veut. Il y a eu des réactions et tous les livres de commentaire en ont fait leur succès.


Q. —  Vous aviez un droit de regard sur ce que produisait la concurrence pour éviter qu’il y ait plagiat ?


Philippe Dorey — Non. Nous serions intervenus si certains avaient repris ouvertement le titre ou la couverture, par exemple.

Propos recueillis par
Valentine Lelièvre, L.P. librairie.
Repost 0
Published by Valentine - dans Entretiens
commenter cet article
15 mars 2010 1 15 /03 /mars /2010 07:00
         conseiller scientifique à la Cité internationale de la bande dessinée et de l'image
Jeudi 4 février 2010

Jean-Pierre Mercier est conseiller scientifique à la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image depuis plus de vingt ans. Considéré comme un des spécialistes du neuvième art, il fait partie d’une génération de passionnés qui a débuté dans la publication de fanzines. Éditeur, bibliothécaire, journaliste, Jean-Pierre Mercier a été témoin et acteur de l’évolution de ce secteur éditorial depuis le début des années 70.

Depuis trente-cinq ans sont entreprises à Angoulême de nombreuses actions en faveur de la bande dessinée dont la plus médiatisée est le Festival international de la bande dessinée. Vers la fin des années 80, une structure a été créée visant à pérenniser ces actions, le Centre national de la bande dessinée et de l’image. Jean Pierre Mercier a fait partie de cette équipe dès les débuts, et est toujours conseiller scientifique dans ce qui est aujourd’hui la Cité internationale de bande dessinée et de l’image. La cité comprend entre autres un musée, une bibliothèque, une librairie, un cinéma d’art et d'essai.

Au cours de cet entretien, nous lui avons dans un premier temps demandé de revenir sur son expérience personnelle de l’édition amateur et professionnelle de bande dessinée, et dans un second temps de nous parler des publications de la Cité de la bande dessinée et de l’image et de l’évolution de ses politiques éditoriales. Enfin nous l'avons fait réagir sur l'évolutions numérique et technologique.

Première partie : édition de fanzine et édition de bande dessinée dans les années 70-80

Parlez-nous de votre parcours.


J’ai suivi des études commerciales que j’ai abandonnées parce que ce n’était pas du tout mon truc. Je suis allé à la fac en psychologie jusqu’à la licence. Entre temps j’ai rencontré un de mes voisins, Sylvain Insergueix, qui faisait un fanzine de bande dessinée. C’était en octobre 1972, je crois. Il faisait ça dans la cave du pavillon de ses parents où il habitait. On avait tous les deux, je crois, 18 ans à l’époque et métaphoriquement parlant, je ne suis jamais sorti de cette cave. On avait commencé à faire un fanzine1 On était 5-6 et on a fait ça pendant 3-4 ans.


Quel était le titre ?


falatoff.jpgFalatoff. Quand je suis arrivé, une petite dizaine de numéros étaient déjà parus. J’ai appris ce que c’était de faire une interview, d’écrire un article, ce que c’était que de faire de la maquette, de la mise en page. On discutait avec des imprimeurs pour savoir ce qu’était un chemin de fer, enfin on a tout appris sur le tas. En même temps qu’on apprenait tout ça, on faisait également de l’import de publications hollandaises méconnues, qu’on vendait à certains libraires à Paris, ce qui fait qu’on s’est rendu compte qu’il y avait du matériel étranger intéressant. On s’est dit qu’il faudrait le publier, donc on a mis le pied dans l’édition de livres et on a continué. Parallèlement je suis devenu bibliothécaire un peu par hasard pour gagner ma vie mais j’ai pris goût à ce métier. Donc de 1975 à… 1980, je ne sais plus, 1983 ? 1984 (tout ça est très loin) j’étais bibliothécaire à la ville de Paris. J’ai travaillé uniquement dans les sections enfantines, j’en ai un très bon souvenir. En tant que bibliothécaire, j’ai été assez rapidement repéré comme un de ceux qui connaissaient bien la bande dessinée, donc j’ai dû, plus ou moins de façon informelle, m’y coller et assurer des formations. Et je me suis retrouvé dans cette situation étonnante où les gens ont considéré que j’étais un spécialiste : il a donc fallu que je le devienne. En gros je connaissais ce que j’avais lu, ce que je voyais, mais sur l’histoire de la bande dessinée, il faut se replacer dans le contexte, il y a trente ans, on en savait beaucoup moins que ce qu’on sait aujourd’hui.


Vous êtes devenu spécialiste après qu’on vous a considéré comme ça ?


Exactement. Thierry Groensteen2 raconte à peu près la même histoire, Au début je faisais ça un peu, je ne dirai pas en amateur mais, j’essayais d’être sérieux, mais bon en gros, dès que je voyais passer un bouquin sur la bande dessinée je le lisais, j’essayais de me renseigner, j’essayais de me tenir au courant, et c’est comme ça que je me suis formé. Je fais partie d’une génération qui est passée par les fanzines pour devenir ensuite professionnelle. Certains d’entre nous sont devenus rédacteurs en chefs de revues, éditeurs, journalistes, libraires. On a fait tous à peu près le même parcours au début des années 70.


Comment du fanzine, en êtes-vous arrivé à devenir éditeur puis journaliste ?

À partir de 1983-1984, je crois, je suis devenu éditeur à plein temps. Notre maison s’appelait Artefact. Nous étions au début un groupe de 3-4 personnes, il y avait un responsable financier, Jean-Luc Renaud, Sylvain Insergueix était le responsable technique qui fabriquait les bouquins, et moi je m’occupais des relations avec les auteurs, le contenu des livres et la communication, c'est-à-dire envoyer les services de presse et contacter les journalistes. Nous étions au départ une association loi 1901, mais nous nous sommes rendu compte qu’il y avait des limites à ce qu’on pouvait faire avec une association, surtout du point de vue commercial, donc on a créé une maison d’édition, qui était une SARL, et qui a commencé avec un demi-salaire, puis un salaire, puis deux, puis trois… À l’époque de pleine activité, nous étions six. On ne roulait pas sur l’or, c’étaient des salaires tout à fait modestes, mais on avait quand même la possibilité de se payer, ce qui était formidable. On a commencé à « décoller » au milieu des années 80 et puis il y a eu la crise qui a touché la bande dessinée de 1986-87 jusqu’au début des années 90, c’est l’époque où s’est arrêté Futuropolis. On a pris de plein fouet cette vague de récession, une partie du public a déserté le champ de la bande dessinée, et nous étions sur des créneaux quand même assez pointus, ce qui fait qu’on nous avons très vite senti que c’était cuit. Je me suis retrouvé sans boulot en 1986. J’avais des contacts dans les journaux et chez les éditeurs, donc je me suis devenu pigiste, je travaillais pour des petits journaux, je faisais des formations, et je travaillais, alors c’était la grande époque du Minitel et je me suis retrouvé  à fournir des contenus pour des gros éditeurs, je faisais de la veille documentaire pour tous les articles qui vont paraître sur l’éducation, des choses de ce genre. C’était intéressant.


Et après vous êtes devenu conseillé scientifique pour le centre national de la bande dessinée et de l’image ?
 
J’avais gardé des contacts avec pas mal de gens, et un jour il y a une relation  qui me dit qu’à Angoulême se lance un gros projet autour de la bande dessinée, un centre, qui allait devenir le Centre national de la bande dessinée et de l’image. J’en avais vaguement entendu parler parce que je venais tous les ans au festival. On m'a donné un numéro de téléphone, j'ai appelé, j'ai été convié à une première rencontre par un des responsables du projet, puis une seconde et à la fin de cette deuxième entrevue, il me dit : « Bon, écoutez, si vous le voulez, le poste est à vous ». Ça m'a surpris, mais j'ai fini par accepter. Je pensais y rester 3, 4 ans et ça fait 21 ans que je suis là.


En quoi consiste le métier de conseiller scientifique ?
 
Au départ, je n'étais pas conseiller scientifique. On m'a fait venir sur mes compétences en matière de bibliothèque, c'est-à-dire que l'on cherchait un bibliothécaire qui connaisse la bande dessinée. Quand je suis arrivé fin 1988, il y avait une documentaliste et moi. À cette époque le directeur du Festival de la bande dessinée d’Angoulême était parti monter un projet concurrent à Grenoble. Toute l'équipe du CNBDI de l'époque a tout lâché de son propre projet pour porter secours au festival. On a remis ça l'année suivante. Entre temps on m'avait dit qu'il fallait monter la bibliothèque. On a donc réfléchi au projet de la bibliothèque, on a recruté les membres de l'équipe. J'ai été responsable de la bibliothèque pendant deux ans et un jour le directeur de l'époque me convoque dans son bureau et me dit que Thierry Groensteen, qui  était le conseiller scientifique du musée, a beaucoup de travail et qu'on aurait besoin d'une deuxième personne ressource. Thierry est ensuite devenu directeur du musée et moi, donc, conseiller scientifique. Il y avait donc l'équipe de la bibliothèque et l'équipe du musée. Et j'étais entre les deux et sous la responsabilité de Thierry Groensteen. On a travaillé comme ça pendant une dizaine d'années. Être conseiller scientifique à la Cité aujourd'hui comme hier, c'est être la personne ressource en bande dessinée. Ça suppose que j'aie une bonne connaissance des contenus, ce qui est vrai jusqu'à un certain point : il y a des domaines où je suis moins compétent que d'autres. Je suis un bon lecteur de mangas mais je ne suis pas un spécialiste. Mon travail est alors de savoir trouver les gens qui savent quand moi je ne sais pas. Ça veut dire que je suis potentiellement en contact avec tout le monde dans la maison pour discuter des projets. On peut dire que je suis le mur, on jette une balle et on voit si elle rebondit. C'est très rare que je dise « Non, laissons tomber, c'est une mauvaise idée ». Comme tout le monde est très compétent dans cette maison, les choses arrivent, bien structurées et organisées. On se tourne vers moi pour être sûr de ne rien oublier. Je réponds également aux demandes extérieures. Des projets d’expositions, des colloques, des formations, parfois des demandes d’expertise sur des contenus… Il faut regarder, croiser avec les bibliographies établies, les ouvrages de référence ou même sur Google. Internet c'est très bien pour ça. Je dois me tenir au courant, il faut que je lise de la bande dessinée, que je lise toute la presse et la littérature secondaire, que je prenne le temps de discuter avec des gens. Travailler pour le musée, plus particulièrement, c'est participer aux politiques d'acquisition, en concertation avec le conservateur. Combler les périodes ou les genres où nous sommes plutôt mal lotis, réfléchir sur la bande dessinée contemporaine, les grands auteurs sur lesquels il faudrait qu'on se « penche », qu'on contacte pour leur demander s'ils sont prêts à nous vendre des œuvres. C'est d’abord un travail de réflexion sur la constitution de la collection du musée et ensuite travailler dessus, renseigner les notices du catalogue… Tout ça fait partie de mon travail. Je n'ai jamais le temps de m'ennuyer.



Deuxième partie : la politique éditoriale de la Cité
CIBDI-musee.jpgCIBDI Musée, façade

Comment est née la revue 9e Art ? Quel a été votre rôle ?

La double mission d’un établissement comme le CNBDI hier et la Cité aujourd’hui, est à la fois de constituer un 9e-art-14.jpgpatrimoine et d’œuvrer à la connaissance de la bande dessinée. Ça peut être prendre la forme d’expositions, d’interventions, de formations, mais aussi l’édition de livres. Très tôt on a fait des ouvrages professionnels, des bibliographies sélectives. On a bien sûr édité des catalogues d’exposition dans un premier temps en coédition avec des éditeurs commerciaux. Quand Thierry Groensteen est devenu directeur du musée, il a proposé que l’on ait une politique éditoriale en propre, c'est-à-dire qu’on sorte des livres avec notre propre numéro ISBN, un diffuseur et tout ce qui s’ensuit. Pendant quelques années on a continué à publier les livres pratiques dont j’ai parlé, mais aussi des catalogues pour les expositions sur Moebius, Crumb, Cestac, Cosey, Caran d’Ache, Veyron… Thierry Groensteen a également proposé de faire une revue, c'est-à-dire d’avoir la possibilité de continuer à traiter, sinon de l’actualité, sinon en tout cas de qui se passe de nouveau, sous la forme d’une publication périodique. On a choisi de faire un annuel c’était une façon chaque année de faire un bilan, d’aborder un thème de fond. Thierry en a été le rédacteur en chef, moi je faisais partie du comité de rédaction, auquel participaient des universitaires, des journalistes, extérieurs à la maison, des noms connus dans ce petit milieu. La revue a vécu 15 numéros comme ça. On a changé la formule à partir du numéro 12, où on est passé d’une revue grand format à une publication de plus petit format avec une pagination plus importante. Le sous titre était « esthétique et patrimoine » mais nous ne voulions pas nous interdire de traiter des sujets « de fond », comme par exemple l’autobiographie, ou la philosophie en bande dessinée, ou la bande dessinée pour enfants... L’idée c’était d’avoir un regard « intelligent », renseigné, cultivé, sur la bande dessinée, essayer de rester abordable mais ne pas hésiter à être ambitieux quant au sujet traité. J’ai remplacé Thierry Groensteen au poste de rédacteur en chef à partir du numéro 14, sans que le propos change fondamentalement. L’an passé, dans le cadre des nouvelles orientations de La Cité, il a été décidé que 9e Art ne serait plus une revue papier mais deviendrait un site Internet, et donc depuis janvier 2010 la revue est en ligne avec un ensemble de dossiers qu’on va compléter et augmenter de thèmes nouveaux, et puis aussi en reprenant tout le fonds des anciens numéros qui sont pour la plupart épuisés. On va faire des pages en .pdf de tout ça et on va les placer sur le site que ça puisse être exploité par les amateurs et les chercheurs, disponibles en téléchargement.


Il y a eu un retour au partenariat d'édition, avec Flammarion notamment, pour le dernier catalogue ?

Il y a eu un changement il y a deux ans. Fin 2007, le CNBDI en tant que structure a cessé d’exister, et il y a eu la création de la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image qui est un EPCC, avec la nomination d’un nouveau directeur et entre autres, une politique éditoriale qui fonctionne systématiquement en partenariat avec des éditeurs extérieurs. On a ainsi travaillé avec Flammarion sur l’édition des deux catalogues qui ont paru pour l’inauguration du musée, le 21 juin 2009. Nous sommes en partenariat avec la ville de Paris pour l’exposition Cent pour cent et son catalogue. D’autres partenariats se profilent en fonction des opérations qu’on prévoit.


Quel est le rôle de la Cité dans ces publications ?

Essentiellement le contenu. Les éditeurs viennent nous voir parce qu’on a une collection de planches et des compétences reconnues en matière de contenu, parce qu’on est capable de rassembler ces planches autour d’un thème.


Donc la Cité fournit le contenu et l'éditeur fait la forme ?

On intervient aussi sur la forme, on discute de la présentation, de la maquette. Mon rôle est de recevoir les textes, de vérifier qu'il n'y a pas de grosse bêtise, ensuite c'est la mise en forme classique d'un manuscrit, l’orthographe, le gras, l'italique, les notes, les appels de notes… puis vérifier que la mise en page est correcte, en faire des relectures, jusqu'au bon-à-tirer final.


Troisième partie : évolution numérique et technologique


Que pensez-vous du développement des outils numériques pour les métiers du livre ? Voyez-vous cela comme un atout ou une menace pour le « livre-papier » ?


Ce changement est un fait, et il n’y aura pas de retour en arrière. Comme toujours, on gagne et on perd à cette évolution. On gagne une capacité de récupérer de l’information qui est franchement incroyable. Pour quelqu’un qui comme moi, au temps de la préhistoire, essayait de se renseigner sur l’histoire de la bande dessinée et trouvait un ou deux maigres bouquins et essayait de déchiffrer des choses en espagnol, en italien ou en allemand, c’est fini. On a accès à une quantité énorme d’information c’est une très très bonne chose. D’un autre côté je ne crois sincèrement pas, en tout cas pas dans un délai proche, que ça va être le cataclysme que certains prédisent,  même si le marché est à la veille d’une grande évolution. On a connu la mort des revues (Pilote, Métal Hurlant, etc.) il y a bientôt trente ans, En France, la publication de bandes dessinées s’est organisée autour du livre. 80% du contenu aujourd’hui paraît sous forme d’album. Les nouvelles technologies ouvrent de nouveaux champs dont on n’a pas idée. Là-dessus je suis assez classique, c'est-à-dire que je pense que c’est le contenant qui détermine le contenu, avec quelques constantes de long terme. Le succès de la presse américaine des années d’entre-deux guerres a amené les grandes séries classiques du fameux « âge d’or ». L’évolution de la presse d’après-guerre a fait évoluer cette forme. La bande dessinée franco-belge s’est située dans le champ de la littérature enfantine, ce qui a donné les albums dont la forme s’inspirait de l’édition pour enfants, et qui perdurent aujourd’hui. Il se peut très bien que la bande dessinée telle qu’on la lit aujourd’hui sur papier n’existe plus à des horizons d’une, deux ou trois décennies. Mais il me semble que l’idée de raconter des histoires en image restera. Et des formes nouvelles émergeront sans doute, et je suis très curieux de voir ça dans les années qui viennent.


Réalisé par Manon Picot et Hélène Thabaraud ,
Apprenties à la Cité de la bande dessinée et de l'image,
ANGOULÊME.


NOTES

1publication amateur sur la bande dessinée.
2Thierry Groensteen est l’un des spécialistes reconnus de la bande dessinée en Europe. Auteur de plusieurs dizaines d’ouvrages sur le domaine, il a été rédacteur en chef des Cahiers de la bande dessinée, de Neuvième Art et directeur du Musée de la bande dessinée de 1990 à 2000. Il dirige aujourd’hui la collection de l’An 2 aux éditions Actes Sud.






Repost 0
Published by Manon et Hélène - dans Entretiens
commenter cet article
12 mars 2010 5 12 /03 /mars /2010 07:00
photo










Le 19 janvier 2010
Durée : une heure
Entretien conduit par
Caroline Chabot et Élise Rabouam,
LP Éditeur


















Q : Stéphane Michalon,  pouvez-vous vous présenter brièvement ?

R : Je suis un ancien libraire. J’ai travaillé pendant cinq ans au Virgin Méga Store des Champs-Élysées, puis dix ans à l’Arbre à Lettres. Depuis deux ans, j’ai créé une filiale d’une société qui fait des prestations informatiques pour les libraires, qui s’appelle ePagine, pour mettre les libraires en capacité de commercialiser l’offre numérique des éditeurs.


Q : D’accord. On souhaitait dresser un panorama du marché du livre numérique aujourd’hui. Par rapport aux tablettes, pouvez-vous nous expliquer rapidement la technologie de l’encre électronique et les différents modèles qui sont disponibles, leurs fonctionnalités ; où peut-on se les procurer, à quel prix, etc. Bref, où en est-on au niveau des tablettes en France ?

R : Les éditeurs éditent des livres sous forme papier et sous forme numérique. Pour les livres qui sont édités sous forme numérique, il faut un support pour pouvoir les lire. Ce support a forcément, a priori, un écran. « A priori » car évidemment, si c’est un livre audio, ce n’est pas un écran, et le livre audio est quand même un fichier numérique.

Concentrons-nous juste sur la récupération de fichiers numériques des éditeurs et le fait qu’on va les lire… On peut le lire sur un écran PC, et il y  a des millions de gens équipés d’un écran PC, idem pour Mac. On peut le lire sur un écran de téléphone, et il y a effectivement aussi des millions de gens qui sont équipés d’écrans de téléphone. Maintenant, il y a effectivement une nouvelle technologie que poussent les industriels pour des écrans qui ne fatiguent pas les yeux, non rétroéclairés, et qui ne consomment pas d’électricité ou qui en consomment beaucoup moins, dans la mesure où à chaque fois qu’une page est affichée, la page est fixée, et elle ne consomme plus d’électricité. Je pense que c’est ça le saut technologique du côté des industriels.

Par ailleurs, il y a un deuxième saut technologique du côté des éditeurs : le texte n’est pas dans un format Pdf fixe mais dans un format reflow, par exemple le format ePub, qui fait qu’il va s’adapter à la taille de l’écran. Donc ces deux innovations font qu’il va peut-être se passer quelque chose. Pour l’instant, il y a trois fabricants principaux qui se sont engouffrés là-dedans : Sony, Philips et Amazon, qui fabrique lui-même son propre reader. On trouve les Sony et Philips à la Fnac, chez Surcouf, chez Darty, chez n’importe quel revendeur qui a envie de travailler avec les fabricants. On trouve aussi une tablette française qui utilise la même technologie au Virgin, au Furet du Nord, etc. qui s’appelle Bookeen. Le Philips est généralement en vente par correspondance chez des revendeurs un peu spécialisés puisqu’il vise plutôt une clientèle B to B. Enfin, la Kindle d’Amazon est disponible sur le site américain d’Amazon. La Kindle a été vendue à plus d’un million d’exemplaires donc ce sont eux qui tirent le marché et vu le nombre de tablettes qu’ils ont vendues, je pense que ça veut dire que le marché est déjà là. Ensuite, d’autres vont s’engouffrer là-dedans, notamment Apple, qui va chercher à adapter, à faire quelque chose de mieux que l’iPhone pour ce qui est de la lecture de textes un peu longs, donc quelque chose de non rétroéclairé, et si possible amenant la couleur, puisque tous les matériels qui sont actuellement en production et en vente ne lisent que le noir et blanc.


Q : C’est une très bonne réponse à la question, très complète. Est-ce que vous savez si des fabricants prévoient de faire une tablette avec le tactile et une connexion 3G en même temps ?

R : Je pense que tous les fabricants visent la couleur, le tactile, et la connexion. C’est l’objectif de tout le monde. Pour l’instant, ils n’ont pas atteint cet objectif. La seule technologie qu’ils arrivent à sortir en production en usine, c’est noir et blanc + tactile, et éventuellement 3G, mais pas encore la couleur. Sony a fait un premier essai avec un tactile, la PRS 700 ; ils l’ont améliorée avec la PRS 600. Bookeen sort un appareil qui lui aussi est en tactile, mais en connexion WiFi, et à ma connaissance, la Kindle, elle, a la connexion 3G, mais n’est pas encore en tactile. Mais la prochaine Kindle sera sûrement en tactile. Donc tout le monde vise 3G + tactile + couleur ; on peut dire que l’élément manquant est la couleur.  Elle existe en sortie de laboratoire, mais personne n’est encore capable de la fabriquer de façon industrielle, parce que tout le monde cherche à garder l’idée que la tablette ne soit ni rétroéclairée, ni en consommation permanente comme peut l’être un écran PC, donc être capable, à un moment, de figer la page et de laisser tomber la demande d’énergie pour l’affichage. Ce n’est pas évident à faire.


Q : Je pense que c’est surtout de cette innovation que va dépendre l’investissement de tout le monde dans le numérique. Si la couleur n’est pas rapidement disponible en sortie d’usine, ça risque de compromettre le succès du numérique…

R : Oui mais ce que les industriels annonçaient il y a deux ans pour 2015 va sortir en 2012, ce qui était prévu pour 2012 sort cette année, donc on a plutôt l’impression qu’il y a un investissement très fort en recherche et développement qui fait qu’ils vont y arriver. Mais effectivement, s’il n’y a pas de support de lecture extrêmement confortable, amenant des choses différentes de ce qu’amène le livre, à ce moment-là, le marché ne décollera pas. Je tiens juste à rappeler qu’Amazon a vendu un million de machines.


Q : Mais est-ce qu’on est sûrs des chiffres ? Parce qu’ils ne communiquent pas vraiment leurs chiffres… Est-ce qu’on peut raisonnablement estimer qu’Amazon a vendu un million de machines ?

R : Vous pensez qu’Amazon ment, c’est ça ?


Q : Non, mais ils sont quand même assez opaques… Quand on dit un million, est-ce seulement aux États-Unis ou dans le monde ?

R : Dans le monde, mais essentiellement aux États-Unis, puisqu’elle n’est vendue quasiment qu’aux États-Unis. (Silence) Moi je pense que c’est vrai. Pour les chiffres Amazon, je pense que c’est quand même à vous d’aller vérifier les sources. Allez voir dans la presse et sur les blogs quels chiffres sont donnés exactement, et à quelle date, et à partir du moment où vous citez la source, je pense que ça suffit pour savoir si ces chiffres sont crédibles ou non. Je pense qu’un revendeur comme Amazon ne prendrait pas le risque de dire un chiffre faux… Soit il ne sort pas de chiffres, et c’est opaque, soit il sort des vrais chiffres, et dans ce cas, il faut bien analyser les chiffres dans leur contexte, pour bien comprendre de quoi il s’agit…


Q : Oui, parce que récemment par exemple, on a lu un article disant qu’Amazon a vendu plus de livres numériques que de livres papier le jour de Noël sur leur site.

R : Ça, c’est forcément vrai. Bon, par contre, ils ne disent pas combien, mais c’est forcément vrai. Pourquoi diraient-ils cela ?


Q : Mais même si c’est vrai, on ne peut pas interpréter cet élément puisqu’on n’a pas de données chiffrées. Les ventes peuvent très bien être très faibles…

R : Mais on sait que les ventes Amazon de livres numériques ne sont pas faibles. Maintenant, Amazon, c’est de la Vente par Correspondance, donc ça paraît assez logique qu’au niveau des cadeaux, on ne fasse pas les achats le jour même, on est obligés de prévoir le délai minimum de livraison (4 ou 5 jours à l’avance). Autrement dit, il est logique que les achats de livres papier par correspondance soient quasi inexistants le jour de Noël, alors que les livres numériques continuent à se vendre car ils sont livrés dans l’instant. Moi, je pense qu’en effet ils ont vendu plus de livres numériques que de livres papier le jour de Noël, et s’apercevant de ça, ils en ont profité pour faire un outil de communication, mais à nouveau, il faut bien chercher s’ils parlent des fichiers ou des machines.


Q : Dans le cas présent, ils parlent des fichiers.

R : Oui, là, ils parlent des fichiers. Par contre, pour les un million de ventes, ils parlaient des machines.

Kindle-Amazon.png
Q : Voilà, les machines qui étaient le produit le plus vendu de leur histoire sur tous les produits du site, puisque Amazon vend beaucoup d’autres choses… Ils vendent du petit électroménager, des choses comme ça…

R : Ça montre qu’il y a un marché quelque part, c’est sûr. Après, est-il accessible à tout le monde, est-ce qu’il va se diffuser…


Q : On voulait parler des fichiers en eux-mêmes, des compatibilités entre les formats et les machines, pour préciser que les fichiers ne sont pas lisibles sur tous les supports.

R : Le but des éditeurs, c’est d’avoir un fichier qui soit lisible sur toutes les machines. Il se trouve qu’il y a une société, qui s’appelle Adobe, qui a une très forte présence via sa série de logiciels, et notamment le logiciel Acrobat qui permet de lire les Pdf. Cette société a décidé de pousser en parallèle du Pdf un format reflow qui s’appelle le ePub. Le ePub n’appartient pas à Adobe, c’est un format libre, mais Adobe développe plein d’outils autour de ce format. Donc il y a toutes les chances que le ePub se diffuse, et donc devienne de fait, parce que tout le monde aura fait les développements pour pouvoir le lire, un format interopérable.
opus_bookeen.jpg
Il existe un format concurrent qui s’appelle le Mobi, utilisé par le principal vendeur de livres numériques, Amazon. La racine du ePub et du Mobi est la même, donc il serait très facile pour Amazon soit d’intégrer les ePubs dans son Kindle, soit de transformer tous les Mobi en ePub. Il n’y a aucune barrière technique à cela. C’est juste des stratégies commerciales et des choix à faire : mettre en place un modèle très ouvert, c’est-à-dire capable de tout lire, ou proposer un modèle vertical, ce que fait Amazon avec succès, avec une machine, un format, et une protection de ce format sur cette machine.

Un exemple concret : la société Bookeen s’est lancée sur le marché avec le format Mobi. Aujourd’hui, elle fait le choix de prendre le format ePub ; mais si la Cybook (tablette de Bookeen) ne peut pas lire à la fois le Mobi et le ePub, c’est seulement parce que Bookeen avait signé un contrat avec la société Mobipocket (qui appartient à Amazon). Ce contrat stipulait que les Cybooks ne pourraient contenir un format et une protection associée à ce format concurrente du Mobi. Techniquement, il pourrait très bien y avoir à la fois le format Mobi et le format ePub sur la tablette, mais ces formats sont attachés à des systèmes de protections, et ce sont ces systèmes de protection qui sont l’enjeu des contrats.

Finalement, il y a plusieurs points à retenir. D’abord, des innovations technologiques : côté éditeur, avec le format reflow, et côté fabricant, avec l’encre électronique. Ensuite, il faut comprendre les enjeux autour des DRM, puisque les formats sont libres mais que les DRM limitent l’interopérabilité.


Q : Puisqu’on a abordé la question des DRM, pouvez-vous nous expliquer quel type de DRM on peut poser sur des fichiers pour les protéger ?

R : N’importe quel informaticien est capable d’inventer n’importe quel DRM. Maintenant, une fois qu’on a mis une DRM, c’est-à-dire qu’on a encrypté un fichier, ça n’a de valeur que si le support sur lequel on va le lire va être capable de la décrypter. Comment dire… J’invente une protection, ça, c’est facile. Maintenant, il va falloir que je passe des accords avec tous les supports de lecture pour qu’eux-mêmes intègrent un logiciel capable de décrypter ma protection. Si un éditeur décidait de protéger son fichier avec un système qu’il invente, s’il veut que son livre soit sur Sony, il va falloir que Sony intègre le décryptage de la DRM qu’il a inventée. C’est pour ça que les fabricants vont a priori n’intégrer que les DRM qui ont une forte probabilité d’être choisis par les éditeurs, et qui donc seront utiles à beaucoup de lecteurs. Actuellement, il y a donc deux choix stratégiques possibles : soit je suis dans un modèle ouvert, donc j’ai intérêt à ce que toutes les machines puissent décrypter, et donc je vais plutôt prendre la DRM d’Adobe associée à l’ePub, soit je suis dans un modèle volontairement fermé, parce que c’est plus intéressant commercialement, auquel cas je fabrique ma propre DRM qui ne sera lisible que sur les machines que je vais vendre moi-même. Les deux modèles sont possibles. Si je m’appelle Apple et iTunes dans le début des années 1990, j’ai tout intérêt à créer ma DRM propre, qui ne sera décryptable que sur l’iPod. C’est beaucoup plus intéressant. Si demain je m’appelle Google, j’ai plutôt intérêt à choisir une DRM qui va être lisible sur toutes les machines possibles, parce que je vais plutôt être dans un modèle ouvert.


Q : Où peut-on se procurer des livres numériques ?


R : Un éditeur produit un fichier, et c’est lui qui décide chez qui on peut se le procurer. Cela peut être le site de l’éditeur, des sites de e-commerce, des blogs…


Q : Quel est concrètement le circuit du livre/fichier numérique ?

R : Les éditeurs maîtrisent la diffusion et la distribution du livre papier grâce à deux choses : d’une part la loi sur le prix unique (loi Lang), qui empêche le revendeur de fixer son prix, qui est donc fixé par l’éditeur ; et d’autre part parce qu’ils ont investi dans des outils de distribution qui leur appartiennent (par exemple, la Sodis appartient à Gallimard, Hachette Distribution appartient à Hachette, Editis détient Interforum, etc.). Actuellement, concernant le livre numérique, tout le monde interprète la loi Lang comme étant non applicable. Donc il n’y a pas de loi encadrant la diffusion et la distribution du livre numérique. Dans le contexte où il n’y a pas de loi pour l’encadrer et où le marché du livre numérique en France est tout petit, les éditeurs se sont rendu compte que le seul outil à leur disposition pour verrouiller un peu ce qui se passe c’est, comme pour le livre papier, d’être propriétaire de leur outil de distribution. Donc, au lieu de construire des entrepôts « en dur » stockant des livres physiques, ils ont investi dans des serveurs pour ranger les fichiers numériques, qu’on appellera « entrepôts numériques ».

À partir de là, un libraire qui propose la vente d’un livre numérique Gallimard n’a pas le fichier dans son magasin ; il va envoyer une commande à l’entrepôt numérique de Gallimard qui s’appelle Eden, qui va lui envoyer une autorisation de téléchargement pour le fichier commandé. Le libraire envoie cette autorisation à son client dans un mail, et ce client pourra alors activer ce droit à télécharger, directement depuis Eden… comme si le livre papier partait directement de la Sodis à l’adresse du client du libraire. Ensuite, le libraire qui a encaissé la vente du livre numérique va tout simplement être facturé par la Sodis comme il est facturé chaque fois qu’il passe commande d’un livre papier.



Q : L’entrepôt numérique d’Hachette est bien Numilog ?


R : Hachette a même plusieurs entrepôts numériques ; un qui est plutôt spécialisé dans le livre, et qu’il a acquis en rachetant une société qui s’appelle Numilog, et un qui est plutôt spécialisé dans la presse mais qui est tout aussi capable de vendre du livre, qui s’appelle HDS Digital. Si vous allez sur le site de Relay.fr, vous pouvez acheter des livres, et ils ne sont pas dans l’entrepôt Numilog. Hachette investit donc dans différents entrepôts.


Q : Si on résume les acteurs en présence, il y a maintenant…


R : Eden pour Gallimard, Flammarion et La Martinière-Le Seuil (ou autrement dit Sodis, UD, Volumen) ; ils se sont regroupés pour mutualiser les investissements. Et Editis est dans la même stratégie qu’Hachette mais a fait tous les développements en interne, n’a pas racheté d’entreprise, pour se construire son propre entrepôt numérique qui s’appelle e-Plateforme.


Q : Quel rôle ePagine joue-t-il dans tout ça ?

R : ePagine est un prestataire pour des libraires, les revendeurs de l’offre des éditeurs. Certains libraires ont besoin, logo_epagine.pngpour exercer leur activité, de prestataires. Ils en ont besoin par exemple pour leurs logiciels de gestion, mais d’autres libraires fabriquent le leur, même si la plupart recourent à un prestataire. Il peuvent y recourir pour leur base de données, ce que font la plupart d’entre eux (avec Electre, Médialivre, etc.) Mais effectivement certains se débrouillent eux-même à partir des informations qu’ils vont chercher chez Dilicom. Les libraires prennent le plus souvent un prestataire parce qu’ils n’ont pas de quoi investir par eux-mêmes (par exemple en embauchant quelqu’un de spécialisé pour s’en occuper). Ils se rendent parfois compte après avoir essayé eux-même que des sociétés proposent des logiciels de gestion plus performants (que ce soit Médialog, Inférences, Ellipses, etc.)

Pour le numérique c’est exactement la même chose : il y a des libraires qui sont tout à fait capables de tout faire eux-mêmes, de construire un site internet, se connecter aux entrepôts, etc. Mais tout ça c’est beaucoup de temps et beaucoup de savoir-faire, et la majorité des libraires vont plutôt choisir un prestataire pour les aider à faire ça.

Donc le rôle d’ePagine, c’est d’amener du service à un libraire qui voudrait vendre l’offre numérique des éditeurs. Et ces services ont pour but de permettre la vente du livre numérique sur internet, mais aussi en magasin, et d’assurer au moins pour les quelques années qui viennent un service après-vente performant, puisqu’on voit aujourd’hui que ce point est un peu plus compliqué pour le livre numérique que pour le livre papier. Un livre papier défectueux (avec des pages blanches, un problème d’impression…) est ramené au libraire qui en commande un autre ; il pourrait faire la même chose pour le livre numérique, sauf qu’on est au démarrage et comme les process ne sont pas tout à fait automatisés, le client peut rencontrer des difficultés techniques, avoir besoin d’aide… donc ePagine amène ce service. Et la grosse transformation en tant que prestataire pour des libraires, c’est que là on ne va plus seulement être le prestataire pour le libraire en tant que client mais on va aussi aller plus loin en répondant aux clients des clients. Ça s’inscrit dans le cadre d’une évolution visible ces dernières années : jusqu’à présent, un libraire s’adressant à un prestataire acquérait un outil qui allait rester dans la sphère professionnelle ; maintenant, quand un libraire commande un site internet, il commande un outil qui va aussi s’adresser aux clients, et donc il va demander des services en conséquence.


Q : ePagine s’engage dans la diffusion du livre numérique. Quels sont selon vous les avantages du livre numérique pour les professionnels, pour les particuliers ? Que peut-on dire à des « sceptiques du numérique » ?


R : Le livre papier est génial et on n’est pas près de faire mieux. Aujourd’hui il se trouve que des éditeurs commercialisent des textes uniquement en numérique. C’est un fait. Donc le libraire doit se demander s’il les commercialise ou pas. Par exemple, tous les anciens numéros de la nrf sont vendus par Gallimard en numérique, et seulement en numérique ; Gallimard ne va pas les rééditer en papier. C’est à chaque libraire de se poser la question de savoir si, à un client qui demande le numéro 1 de la nrf, il va dire « ça existe mais je ne peux pas vous le vendre », ou « ça existe, Gallimard l’édite, ça vaut tant et je peux vous le vendre ».

Donc je ne réponds pas à la question, je pense que le livre papier est très bien…  Il se trouve qu’on est dans une nouvelle situation, après on s’y adapte ou pas.


Q : Le livre numérique représente de nouveaux usages, ne constitue-t-il pas une concurrence directe au livre papier ?


R : C’est une nouvelle offre ; que va-t-il y avoir comme nouveaux usages par rapport à cette offre, c’est une autre question. Il y a en tout cas une nouvelle offre des éditeurs, et les libraires doivent se positionner par rapport à ça. C’est exactement la même chose par rapport au livre audio. Un libraire n’est pas obligé de vendre des livres audio. Il peut se dire « je reste au papier, je ne vends pas de livre audio ». Il peut aussi se dire « c’est le même texte, le même auteur, le même éditeur, c’est peut-être l’auteur lui-même qui lit, ou un acteur… Est-ce que je le vends, est-ce que ça fait partie de mon métier ou pas ? » Le libraire doit toujours de toute façon se positionner par rapport à l’offre des éditeurs.

Maintenant quels usages il va y avoir… On ne sait pas trop. Mais si jamais cet usage, à terme, représente 5% du C.A., il faut que le libraire se demande s’il se positionne par rapport à ces 5% ou pas. Sachant que si jamais un usage se créait et qu’on monte à 10%, 20% du C.A., pour les libraires qui ne se seront pas positionnés ce sera un problème. Ça pourrait être dangereux d’avoir décidé « je ne vends pas telle partie de l’offre des éditeurs avec lesquels je travaille depuis toujours ».



Q : Est-ce qu’on sait déjà quels sont les secteurs qui ont le plus de succès en numérique (livres universitaires, littérature…) ; est-ce qu’on a des données chiffrées là-dessus, est-ce qu’on peut l’évaluer ?

R : Il y a déjà un énorme C.A. qui est fait par l’édition scientifique et juridique uniquement en numérique. Ce C.A. se fait sans les libraires. Sur la littérature et les sciences humaines, il y a deux ans on pensait tous que ce seraient les sciences humaines qui allaient intéresser les usagers ; au final, là on voit que ce n’est pas du tout le cas, puisque pour l’année 2009 tous les téléchargements concernent la littérature.

On voit maintenant qu’en proposant un service, ePagine a peut-être du coup proposé un usage. Par exemple les représentants de Volumen (la diffusion Seuil), reçoivent sur des tablettes à encre électronique des épreuves non corrigées qu’auparavant ils recevaient sous forme de feuilles A4 reliées par un élastique ; ils préfèrent visiblement recevoir ce fichier et le lire dans leur tablette plutôt que de se trimballer X épreuves non corrigées sous forme de paquets de feuilles. On va voir, découvrir à l’usage si c’est vraiment utile pour eux.


Q : Est-ce qu’à terme ils ne pourraient pas présenter leur book aux libraires sur des tablettes ? Tant qu’il n’y a pas de tablettes couleur, ça paraît difficile…

R : Grosso modo tous les représentants de maisons d’éditions sont équipés d’un PC sur lequel ils ont leur book. Mais effectivement, pour certains représentants ce n’est pas encore rentré dans les usages, notamment dans certaines grandes maisons…


Q : En guise de conclusion, nous nous demandions ce qui devrait, pourrait se mettre en place pour que le numérique s’installe pour de bon …

R : Il y a une seule chose à bien comprendre. On n’est pas dans un métier de demande mais d’offre, donc de toute façon il ne se passera rien s’il n’y a pas d’offre. Mais il y aura une offre, il y a des gens qui vont se positionner sur l’offre ; donc tout l’enjeu est de savoir qui fait l’offre… Est-ce que ce sont les éditeurs qui proposent une offre, ou est-ce que cette offre va passer par ailleurs, c’est-à-dire en ne se développant que sur du piratage, on va dire  « piratage légal » pour tous les textes tombés dans le domaine public, et « piratage illégal » pour tout ce qui est textes sous droits, que quelques usagers voudraient en numérique et que l’éditeur ne propose pas. En tout cas c’est sûr que s’il n’y a pas d’offre, les choses ne se développeront pas correctement ; mais en même temps je pense que de toute façon, les usages ayant horreur du vide, il y aura une offre. La question est de savoir si ce sera une offre légale, disponible pour tous ou pas. Il y a vraiment quelque chose autour du développement de l’offre légale.

Il y a un deuxième point qui est aussi important : est-ce que les fabricants de machines vont proposer des outils vraiment agréables pour le lecteur. S’ils ne proposent pas quelque chose d’agréable, en termes de lecture, d’accès, etc. il ne se passera rien non plus. Mais là encore on peut faire le pari qu’il va y avoir une offre de ces fabricants, qui vont êtres inventifs comme ils l’ont été avec l’iPhone par exemple.

Un dernier point : ce qui est positif par rapport à la filière livre, c’est que l’essentiel de ce qui va être proposé va l’être par l’écrit ; donc il va y avoir du boulot pour plein de gens sur l’écrit. Pour que cet écrit soit de qualité il va devoir être édité, peu importe le support (internet, PC, tablette), donc il va y avoir du travail pour des gens qui maîtrisent les médias écrits.



Q : C’est une façon de nous réconforter un petit peu sur notre avenir…

R :
Bien sûr ! Tout passe par l’écrit, il faut bien des gens pour le mettre en forme. Je ne sais pas comment ça va se revendre, par quels circuits, mais à mon avis c’est déjà très clair qu’il y a du boulot pour l’édition ; pour la librairie ce n’est pas clair, si les libraires ne sont pas capables de se placer en commerçants du numérique.


Q : Vous disiez tout à l’heure que dans certains secteurs on pouvait déjà se passer d’eux comme intermédiaires…


R :
Oui mais c’est aussi parce qu’eux-mêmes ont lâché le morceau.


Q : Nous allons donc faire passer le message à nos camarades, qui devront se positionner en tant que libraires sur cette question, faire un choix…


Lire également l'entretien de Marion avec François RANNOU, éditeur de poésie à La Rivière échappée, sur l'édition numérique et


Repost 0
Published by Elise et Caroline - dans Entretiens
commenter cet article
9 mars 2010 2 09 /03 /mars /2010 07:00

Premières Impressions


A l'heure convenue, je me suis présenté à l'Atelier. Comme dans tout atelier d'artiste digne de ce nom, il régnait une légère ambiance de capharnaüm avec, en fond sonore, un vieux rock. Cet Atelier est le « quartier général » de quelques auteurs de bande dessinée girondins. S' y retrouvent notamment J-.D .Pendanx, N. Dumontheuil  La porte est à peine franchie que l'on est déjà dans l'ambiance. En effet, une fois la  vue d'ensemble de l'atelier saisie, mon regard se fixe sur un homme à sa table à dessin. L'objet de ma venue est assis à sa table, attendant mon arrivée en travaillant sur sa prochaine parution. Et je dois avoir avouer avoir eu une certaine gêne à le déranger en pleine création. Cependant, une fois son dessin terminé, il s'est entièrement consacré à moi pour mon plus grand plaisir. Il a par ailleurs été très chaleureux, et très ouvert. Nous avons donc tout d'abord commencé par aborder le parcours qui l'a amené à devenir l'auteur connu et reconnu qu'il est devenu.

   
Et avant la bande dessinée ?

   
N. Dumontheuil n'a pas toujours été l'auteur de bande dessinée que l'on connaît aujourd'hui. Il lui a fallu quelques annéesavant de se lancer réellement dans la création. En effet, après des études d'art appliqués, il a fait un BTS pour se spécialiser dans l'expression visuelle. Il a par la suite fort logiquement intégré une agence de pub où il réalisait divers croquis ou dessins. Et c'est d'ailleurs cet emploi qui l'a en quelque sorte incité à se lancer dans la bande dessinée. Car malgré la stabilité financière que représentait cet emploi, il a quand même pris peur  à l'idée de rester dans cet univers sans jamais pouvoir en sortir par la suite. Alors après 4–5 ans de bons et loyaux services, il décide de se consacrer entièrement à la bande dessinée.


   
Un auteur fidèle ?

   
Cette décision se concrétisera par la parution en 1993 de L'enclave parue aux éditions Dargaud, un album écrit Dumontheuil-Qui-a-tue-l-idiot.gifet élaboré au cours de la période où il travaillait encore dans la publicité. C'est d'ailleurs pour cela que le projet a été présenté terminé à tous les éditeurs, chose peu courante dans le monde de l'édition. Et puis « les choses étant ce qu'elles sont », il décide pour le projet suivant de changer d'éditeur. C'est alors la maison Casterman qui l'accueille en son sein et publie Qui a tué l'idiot ? en 1996. Cet album sera également celui de la consécration pour N. Dumontheuil, qui se verra récompenser par le titre du meilleur album de 1997 à Angoulême.

Ce prix marquera le début d'une longue collaboration avec Casterman. En effet, il publiera encore six titres pour cet éditeur. Et puis, en 2007, quelques divergences de points de vue et surtout une envie d'ailleurs l'amèneront à collaborer avec Futuropolis.  Il y découvrira notamment une nouvelle façon de travailler. En effet, l'éditeur n'a pas hésité à lui proposer certaines modifications, parfois judicieuses, parfois non, tout en lui laissant le choix de prendre en considération ces suggestions. N. Dumontheuil considère d'ailleurs cette démarche comme fort intéressante car l'éditeur peut être amené à soulever des problèmes que lui-même n'avait pas perçus. Mais cela n'est intéressant, pour les deux parties que s'il s'agit d'un dialogue. Chez cet éditeur il publiera deux séries, Bigfoot ( 3 tomes ) et Le Landais volant ( 2 tomes parus, le 3e est en création tandis que le 4e en est à la phase d'écriture).

dumontheuil-big-foot-1.gif
   
Bigfoot

   
Cette série publiée en trois tomes a unanimement été appréciée par la critique. Elle s'inspire d'un roman de Brautigan, The Hawkline Monster. Mais, en fait, le roman n'est que le point de départ de la bande dessinée. Car N. Dumontheuil ne voyait pas l'intérêt d'adapter un roman en bande dessinée. Pour lui, la bande dessinée est un moyen comme un autre de parler de soi et en même temps de toucher les gens. Ainsi, il s'est inspiré des personnages du roman et a décidé de faire faire autre chose aux deux personnages. Il les a donc sortis du huis-clos dans lequel l'auteur les avait enfermés, et à partir de là, les liens avec le roman se sont faits de plus en plus rares, jusqu'à devenir quasi inexistants.


   
Le Landais Volant

    landais-volant-pl.jpg
dumontheuil Le Landais volantComme je l'ai dit précédemment, le 3e tome de cette série en est à la phase du dessin. Le 4e en est, lui, à la phase de l'écriture. N. Dumontheuil n'est aucunement gêné par ce chevauchement de ses productions. Au contraire, il les recherche. Cela lui permet d'alterner les projets et ainsi de ne pas s'enfermer dans un seul et même projet. Enfin, cela lui permet, une fois le 3e tome terminé et paru, de ne pas rester à ne rien faire. Il peut tout de suite embrayer sur un autre projet. Il ne reste donc pas deux à trois mois à végéter sans projets, une situation qu'un auteur de bande dessinée ne peut se permettre trop longtemps, car compliquée à vivre financièrement parlant.

  
En ce qui concerne l'oeuvre elle-même, il m'est bien sûr impossible d'éviter le sujet concernant le personnage principal, directement inspiré par son ami dessinateur J.-D. Pendanx. N. Dumontheuil ne nie bien évidemment pas ce lien, mais ce n'est là qu'une inspiration et à l'heure actuelle le personnage vit sa propre vie, indépendamment de J.-D. Pendanx. Il reconnaît d'ailleurs totalement oublier ce lien lorsqu'il écrit ou dessine les aventures de son personnage.

   
En résumé, cette série narre les péripéties d'un Français, quelque peu crédule et plein de préjugés, parti séjourner en plein coeur de l'Afrique. Directement inspirée par les voyages qu'a effectués N. Dumontheuil en Afrique, cette histoire parle de sujets forts et notamment du racisme et des préjugés que peuvent avoir les Européens sur ces pays et leurs populations. Afin de toucher son lectorat, N. Dumontheuil avoue tirer sur deux cordes : l'humour et l'émotion, le sentiment. Selon lui, cette combinaison permet d'exalter les moments forts, et notamment lorsqu'ils sont précédés par des moments amusants et humoristiques.


   
La rencontre avec les fans


Comme tous les auteurs, N. Dumontheuil est sollicité par nombre d'organisateurs, de libraires ou par son éditeur, pour être présent à divers festivals. Même si il accepte assez régulièrement, environ une fois tous les deux mois, il avoue qu'il n'en est pas un grand adepte. Pour apprécier ces rencontres avec ses lecteurs, il aimerait qu'il s'agisse vraiment de rencontres et non «  d'un travail à la chaîne ». De plus, il reconnaît également obéir à une certaine obligation envers son éditeur mais aussi envers son lectorat. D'ailleurs, il n'hésite pas à exprimer ses préférences en matière de festivals. Ainsi, Bastia est l'un de ses favoris du fait qu'il y a moins de visiteurs et qu'ainsi il a beaucoup plus de temps pour discuter et échanger avec ses lecteurs. Il déplore ainsi  que les grands festivals ne satisfassent que la consommation de masse des lecteurs qui aspirent à avoir des exemplaires uniques. C'est pour toutes ces raisons qu'il tente d'espacer les dédicaces et  de conserver un certain plaisir à satisfaire son lectorat. Au sujet du plaisir de dessiner, il m'avouera également préférer l'écriture d'un scénario à la réalisation du dessin.


Et c'est sur cette notion de plaisir que je le quittai, le laissant reprendre son dessin interrompu...

Matthieu, L.P. librairie






   
Repost 0
Published by Matthieu - dans Entretiens
commenter cet article
4 mars 2010 4 04 /03 /mars /2010 07:00
boulet-notes-1.jpg
Gilles Roussel alias Boulet est un dessinateur et scénariste français de bandes dessinées. Né en 1975 à Meaux, il obtient son baccalauréat option arts plastiques puis étudie sur les bancs des Beaux-Arts de Dijon. Il s’oriente ensuite vers des études aux Arts déco de Strasbourg. Encore étudiant, il se fait remarquer lors du concours de BD du festival de Sierre par Jean-Claude Camano, créateur avec Zep de la revue Tchô !. Boulet commence ainsi sa carrière de dessinateur/scénariste de BD au sein de ce journal. En 2000, il publie sa première bande dessinée, préalablement publiée dans Tchô ! : Raghnarok, qui raconte l’histoire d’un petit dragon vert accompagné de ses amies Najette, la fée, et Roxane, la barbare, dans un monde peuplé de dragons ; de lutins et autres personnages de fantasy. La série compte actuellement six volumes, publiés chez Glénat. Toujours chez Glénat, il publie également, en collaboration avec Reno, Womoks et Le Miya. Il est également l’auteur des trois tomes de la Rubrique Scientifique, bande dessinée pour la jeunesse, qui explique avec beaucoup d’humour et grâce aux personnages de Mademoiselle Agnès et du professeur Boulet diverses notions scientifiques telles que l’écologie ou la théorie du chien de Pavlov. Sa bibliographie compte également une participation au projet Donjon, mené par Joann Sfar et Lewis Trondheim. Publié chez Delcourt, ce projet consiste en une série de BD, parodie d’heroic-fantasy, dessinée et scénarisée par une multitude d’auteurs de bande dessinée français. Boulet est le dessinateur des tomes 5 et 6 de la série Donjon Zénith. Côté collaboration, Gilles Roussel a également participé aux recueils Chicou-Chicou, Soupir, Boule de Neige ou encore Nekomix 7.
Boulet tire sa notoriété principalement de son blog (www.bouletcorp.com/blog/ qui existe également en version anglaise). Commencé en juillet 2004, ce blog fait maintenant partie des blogs les plus visités de France. En 2008 paraissent les Notes T1, recueil qui regroupe les différentes notes de son blog postées entre juillet 2004 et juillet 2005. Deux autres tomes des Notes sont publiés chez Delcourt en 2009.



Côté Boulet

Pourquoi avoir choisi un surnom comme Boulet qui a une connotation négative dans un sens ?

En fait je ne l'ai pas choisi... C'est un surnom qui me colle depuis mon adolescence, dû au fait que mes grands frères devaient me traîner avec eux. J'avais parié que je l'utiliserais pour signer une BD un jour, et finalement c'est resté...


Tu as suivi des études d’art à Dijon puis à Strasbourg mais as-tu voulu dès le départ t’orienter vers la bande dessinée ?

Je ne voulais pas faire spécialement de la BD, je voulais faire du dessin, ça c'est sûr, mais je n'avais pas d'idée de voie précise. C'est simplement ce qui s'est présenté en premier...


Quelles sont tes influences ?

Elles sont innombrables... Ça commence par les franco-belges, avec Franquin, Peyo, Hergé et compagnie, puis j'ai eu ma période Fluide Glacial, puis Calvin et Hobbes, puis Dragon Ball... Mais finalement mes principales influences sont souvent les gens avec qui je dessine directement, comme Reno, Lucie Albon, mes amis de Tchô!, Erwann Surcouf...


Toujours étudiant, tu te fais repérer par Glénat et depuis tu es dessinateur professionnel. As-tu déjà eu des reproches pour ne pas avoir « galéré » ?

Il ne manquerait plus que ça...


Ta BD préférée du monde entier de la Terre ?

J'hésite... Je peux tricher en répondant par continents ? En Europe, ça serait sans doute un Franquin, et plutôt un Gaston... En Amérique je re-citerais bien Watterson et son Calvin et Hobbes, au Japon ce serait One Piece de Eichiro Oda


Tes coups de cœur BD du moment ?

Marzi de Savoia et Sowa chez Spirou, Lincoln des Jouvray chez Paquet, l'intégrale d'Emile Bravo, Lou de Julien Neel, Captain Biceps de Tébo et Zep, Mamette de Nob... Il y en a tellement !


Tes coups de cœur blog BD du moment ?

C'est plus dur à dire concernant les blogs... Souvent je connais la personne et perds toute objectivité. Tout de même, ceux que j'attends avec le plus d'impatience sont toujours Bastien Vivès, Marion Montaigne et Zack Weiner avec ses « céréales du dimanche matin ».


Tu lis autre chose que de la BD ? côté littérature tu aimes quels genres ?

A vrai dire je lis assez peu de BD. Souvent les gens qui m'en parlent s'y connaissent cent fois plus que moi. Je lis pas mal de bouquins de vulgarisation scientifique parce que ça m'amuse beaucoup et me fascine, sinon j'ai un gros penchant pour la littérature jeunesse.


L’humour est présent dans toutes tes BD, tu voudrais aujourd’hui dessiner une BD d’un genre complètement différent ?

Complètement différent, non, mais j'aimerais assez avoir le temps de dessiner d'immenses récits d'aventures, très premier degré, les histoires que j'aimais quand j'étais petit : avec de la bagarre, des mondes étranges, des monstres...


La BD que tu as réalisée dont tu es le plus fier ?

Je suis fier de toutes ! Chacune correspond à une période de ma vie, il n'y en a pas que j'aime moins... Celle qui me paraît cependant la plus chargée de nostalgie et d'émotions est Chicou-Chicou, mais surtout parce que c'était une aventure collective qui dépassait de loin les 350 pages du bouquin !


Tu mentionnes le recueil Chicou-Chicou, que tu as réalisé avec Lisa Mandel, Aude Picault, Domitille Collarday et Erwann Surcouf, c’était plutôt pour cette collaboration un travail individuel mis en commun par la suite ou un travail collectif dès le départ ?


Travail collectif ! Nous avions le blog sur lequel nous improvisions tour à tour, c'était ma meilleure expérience dans le domaine. Ca faisait longtemps que je n'avais pas eu autant l'impression d'apprendre à dessiner !




Côté jeunesse
Boulet-Rubrique-scientifique-1.gif
Lorsque tu dessines pour la jeunesse (La Rubrique Scientifique, Raghnarok), tu as en tête un public jeunesse ou tu dessines sans arrière-pensée pour le public visé ?

Non, je n'ai pas d'arrière-pensée... J'ai commencé Raghnarok et la Rubrique avant de les présenter à Glénat ; au départ je faisais ça complètement pour moi sans même imaginer que ça pourrait être publié un jour...


Tu aimerais qu’une de tes BD jeunesse soit adaptée en dessin animé à l’image récemment de Lou de Julien Neel ?

Ce serait plutôt l'inverse... Je ne suis pas tellement ambitieux, je n'ai pas comme Julien Neel les compétences en animation permettant de tout superviser, et le milieu de la télévision ne m'attire pas du tout. Bref, on me l'a proposé et j'y allais en traînant un peu les pieds. Pour le moment rien est encore fait mais j'ai réussi à rencontrer un studio dont j'aime beaucoup le travail, on verra ce que ça donne !


Tu es aussi bien dessinateur jeunesse que dessinateur adulte, lequel de ces deux « costumes » préfères-tu ?


Je n'ai pas vraiment de préférence en ce qui concerne la réalisation, mais c'est agréable de pouvoir toucher des gens de sa génération. Mais bon, c'est juste du relationnel, devant la table à dessin, les deux costumes sont équivalents.

boulet-notes1-pl1.jpg

Côté blog

Pourquoi avoir créé un blog dans la multitude qui existait déjà ?

A l'époque où je l'ai ouvert ce n'était pas une multitude, en BD... Nous étions peut-être une vingtaine, et il n'y avait pas de dessinateurs déjà publiés qui s'étaient penchés sur ce nouveau moyen de diffusion. Moi ça me convenait, ce côté « auto-édition sans aucun matériel », je pouvais m'amuser en n'ayant aucun compte à rendre à personne.


Les gens pensent te connaître personnellement parce qu’ils lisent ton blog ; c’est un phénomène facilement repérable lorsque tu dédicaces ou dans les commentaires déposés sur ton blog. Cela te dérange-t-il ? Essaies-tu toujours de garder une certaine distance ?

Julien Neel m'a dit l'autre jour que quand on lui parlait de moi comme quelqu'un qui a l'air sympa et marrant, il essayait de convaincre qu'en fait je n'étais pas du tout comme ça, que je suis râleur et sentencieux et que j'ai plutôt des allures de vieux professeur aigri. Il m'expliquait qu'en fait cette image lui paraissait plus proche de la réalité. Le pire c'est que je crois qu'il n'a pas complètement tort. Donc oui, j'ai toujours un peu peur de décevoir les lecteurs qui me confondent avec le personnage du blog.


Néanmoins, via ton blog, as-tu fait des rencontres sur le plan artistique ou personnel ?


Oui, bien sûr ! Je me suis fait des amis, j'ai rencontré des gens passionnants... Ca me permet en plus de sortir un peu du monde de la BD, qui finit par m'ennuyer. C'est quand même bien agréable de pouvoir converser avec des gens de tous horizons !


Lorsque tu vois que ton blog est parmi les plus visités de France, que tu as été parrain du Festiblog, que tu as plus de 4 000 fans Facebook, que ressens-tu : de la pression, du contentement ?


Heu... Alors la page Facebook en question a été faite par un lecteur, je ne l'ai vue qu'une fois ou deux chez des amis. Le parrainage du festiblog ça m'a fait très plaisir évidemment, mais à l'époque ça n'avait pas les mêmes proportions, c'était un petit truc avec 15 auteurs invités.
Alors ça me fait super plaisir, vraiment énormément, mais honnêtement, j'ai l'impression que tout ça, les blogs, le net, c'est encore plus volatil, encore moins important que ce qui peut passer à la télévision. C'est une « célébrité », un succès très relatif et très superficiel.
Boulet-notes-3.gif

Les Notes : une idée de ton éditeur, une volonté de voir ton travail sur papier ou réellement une pression extérieure comme tu l’expliques au début du volume un ?


Réellement une pression extérieure comme expliquée au début du tome 1 !


Tu avais peur, pour les Notes, de subir le « syndrome Frankenstein » ou celui du « collègue rigolo », penses-tu avoir échappé à cela ? Pour le « syndrome du collègue rigolo », il existe néanmoins dans chacun des volumes des Notes un fil conducteur (une séance de dédicace à Aubusson pour le volume deux, ton enfance pour le volume trois par exemple) est-ce une coïncidence ou as-tu crée volontairement ce fil rouge ?


Non, c'est voulu ! Quand j'assemble les pages, j'essaie de voir la thématique générale qui se détache de l'album, et je fais un fil rouge qui la rappelle... Concernant le contenu, non, je ne pense pas y avoir totalement échappé, mais bon. Il faut voir ces livres comme ce qu'ils sont : des recueils. Le but est de garder une trace.


D’après tes Notes, les séances de dédicaces ont l’air d’être une corvée (hormis celles à l’étranger) mais réellement considères-tu cela comme une tâche pénible ou comme des moments sympas ?

Non j'adore ça, pour de vrai. J'adore rencontrer des gens et papoter cinq minutes pour savoir un peu qui ils sont et ce qui les amène, j'adore dessiner et que ça fasse plaisir... Les récits que j'en fais, si je choisis les moments pénibles, c'est que ce sont les plus drôles ! Si je racontais qu'un gamin m'a demandé un dessin, n'a rien dit, et qu'après il était tout content, hé bien ça serait quand même beaucoup moins marrant que le bonhomme qui revient douze fois pour faire des photos !



Côté collaboration



Quel est le dessinateur de BD vivant ou décédé avec lequel tu rêves ou as rêvé de travailler ?

Les collaborations ce sont surtout des aventures humaines, donc je ne peux pas vraiment me fier à mes goûts en matière de dessin pour ça. Si ça se trouve, le dessinateur dont j'adore le boulot va se révéler infect quand je vais le rencontrer, ça arrive... Donc je ne sais pas. J'aimerais bien retravailler avec mon ami Reno parce qu'on s'entend super bien, j'aimerais retravailler avec mes amis Erwann Surcouf et Nicolas Wild parce que je sais qu'on s'amuserait comme des fous.


Quelle a été la collaboration qui t’a le plus apportée, que ce soit lors d’un album collectif ou lors d’une collaboration scénariste/dessinateur ?


Sans hésiter Chicou-Chicou.

Boulet-Erik.gif


Tu as travaillé pour l’éditeur Glénat, Delcourt et même Bragelonne avec Erik le Viking notamment, comment se passe le travail avec tes éditeurs ? Est-ce eux qui t’ont contacté ou toi qui les démarches avec des projets ?

Ca se fait « comme ça » la plupart du temps. Glénat parce que j'ai commencé là, Delcourt parce que je connaissais Lewis qui m'a fait bosser sur Donjon, puis m'a poussé à faire Notes, Bragelonne par copinage complet...







Comment as-tu pris la suite de Lewis Trondheim pour le dessin de Donjon Zénith ? Comment se passait le travail avec le scénariste ?


Je travaille surtout avec Lewis... Qui est très patient... Je réclame beaucoup plus de retours que les autres dessinateurs qui envoient l'album fini ! Moi je demande avec angoisse ce qu'il pense de chaque page.

Pour finir quels sont tes projets actuellement ?


Continuer Notes (je termine le tome 4), et travailler ensuite à fond sur un projet que j'ai monté avec Pénélope Bagieu... Après ça c'est l'inconnu, on verra bien !


Coralie, L.P.

Repost 0
Published by Coralie - dans Entretiens
commenter cet article

Recherche

Archives