Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
6 février 2009 5 06 /02 /février /2009 21:16
Nathalie Kuperman écrit à la fois pour les enfants et pour les adultes. Ecrivain et journaliste, elle a notamment publié Tu me trouves comment ? et J’ai renvoyé Martha chez Gallimard pour un lectorat adulte, et plusieurs romans pour la jeunesse à l’Ecole des Loisirs dont L’Heure Bleue ou Les signes. Pour cette interview, elle a souhaité s’imposer un jeu : répondre à chaque question par une simple phrase. Une idée originale qui apporte son lot de difficultés ! Il est en effet plus difficile de condenser ses réponses en une phrase plutôt qu’en un paragraphe.



Bonjour Nathalie Kuperman et merci d’avoir accepté de répondre à mes questions ! J’ai fait votre connaissance lors de la dernière Escale du Livre de Bordeaux où vous aviez rencontré plusieurs classes afin de parler de certains de vos ouvrages. J’ai choisi de centrer cette interview sur votre roman pour adultes Petit déjeuner avec Mick Jagger, sorti en août dernier ainsi que sur votre parcours.

Pour commencer, si vous pouviez nous parler de la genèse de Petit déjeuner avec Mick Jagger ? Comment vous est-il venu à l’idée ?


C’est parti comme une blague : quand Olivier Cohen, le patron des éditions de l’Olivier, a dit devant moi qu’il allait lancer une collection où il demanderait à des auteurs qu’il aime bien de parler de leur héros, j’ai dit en riant que moi, si j’étais à la place de ces auteurs, je raconterais le petit déjeuner que j’avais pris avec Mick Jagger ; il m’a alors lancé le défi.

Que pouvez-vous nous dire sur le personnage principal de ce livre ? Il est vrai que la frontière entre le réel et l’irréel est mince et qu’avec cette double-lecture, le lecteur se perd un peu…

Le personnage a quatorze ans, trente ans, quarante ans, il navigue entre les âges, entre le réel et l’imaginaire, s’invente des vies, une passion avec son chanteur, échappe à sa famille comme il peut, fuit la vie qui, pour lui, ne ressemble pas à la vie.

Le roman comprend plusieurs thèmes assez marquants, celui de la mère notamment. La mère de l’héroïne est un peu folle, elle sort d’une maison d'isolement et ne semble pas se rendre compte que sa fille existe. C’est un thème que l’on retrouve dans la plupart de vos anciens romans, même dans certaines parutions jeunesse où la mère est souvent absente (je pense notamment à L’Heure Bleue). Pourriez-vous nous dire votre sentiment sur le sujet ?

La mère est souvent, dans mes livres, à la fois trop présente et pas assez là, et son absence remplit tout l’espace mental de sa fille, d’autant que les raisons de l’absence sont troubles pour une enfant, que l’enfant se sent facilement responsable du malheur de ses parents.

Dans vos livres, vous abordez souvent ces thèmes destructeurs : le deuil, le viol… Pourriez-vous nous dire pourquoi ? Est-ce une manière d’exorciser ? Ou ce sont simplement des thèmes qui vous viennent simplement à l’esprit sans raison particulière ?

Il m’est très difficile en effet d’expliquer comment les thèmes viennent s’imposer à moi, le fait est qu’ils s’imposent et que je suis parfois étonnée moi-même de cette matière avec laquelle je vais devoir travailler.

Mick Jagger est le leader des Rolling Stones, pourquoi lui en particulier ? (une passion ? votre groupe favori ?)

Mick Jagger est un symbole sexuel, un type bourré de talent, un phénomène qui ne laisse pas indifférent, quoi qu’on en pense, une bête de scène, une bête, une sorte de monstre.

D’où vous vient votre inspiration ? Puisez-vous dans votre propre histoire personnelle ?

Je ne m’intéresse pas tellement à moi-même, mais l’écriture m’y force, puisque qu’elle est une prolongation de ma personne, au sens physique du terme, et donc, forcément, mon histoire personnelle est une histoire d’écriture, comme l’est l’invention, une histoire personnelle d’une certaine imagination.

Parlons un peu de vo
us justement. D’où vous est venue cette envie d’écrire ?

De l’envie de ne pas me laisser mourir.

Vous publiez à la fois pour les adultes et pour la jeunesse. Pourquoi ce choix ? Souhaiteriez-vous vous « spécialiser » dans un futur proche ou préférez-vous garder ces deux points de vue ?

Parler de spécialisation en ce qui concerne l’écriture me paraît un peu fou, c’est bien parce que je déteste toute idée de spécialisation que j’écris, et cela date de l’époque où l’on voulait m’orienter vers une seconde spécialisée secrétariat car je ne fichais rien à l’école.

Depuis vos débuts vous avez changé plusieurs fois d’éditeur. Pour quelles raisons ? Désaccords littéraires ?

Je ne suis absolument pas en désaccord avec Gallimard, mais il se trouve que cet éditeur a accepté que je publie à l’Olivier pour un livre seulement, puisqu’il s’agit d’une collection intitulée « Figure libre », étant bien entendu que si prochain roman il doit y avoir, ce sera à Gallimard que je le présenterai en priorité.

Dans votre écriture, avez-vous été influencée par des écrivains particuliers ? Quelles ont été vos influences ?

J’ai aimé Georges Perec, Gustave Flaubert, Nathalie Sarraute, Marguerite Duras, Gertrude Stein, Louis-René des Forêts, James Hadley Chase, Maurice Blanchot, et tant d’autres… franchement, je ne sais pas.



Parmi vos romans, lequel avez-vous préféré écrire ?

Le dernier ! Mais n’est-ce pas le cas de tous les écrivains ?

Aujourd’hui, y-a-t-il des auteurs (en littérature jeunesse ou non) que vous appréciez particulièrement ?

J’en connais peu, mais je pourrais citer Kitty Crowther, Kéthévane Davrichewy, Valérie Zenatti, Geneviève Brisac, Arnaud Cathrine, mes amis, quoi !



Et maintenant, pouvez-vous nous dire quels sont vos projets ?


Un roman sur la violence adolescente, un roman sur un ogre qui ne parvient pas à finir ses phrases, un roman sur la maladie, mais comme je traverse une période où je n’ai pas le temps d’écrire, où le désir, de n’être plus alimenté par les mots, me lâche, je me dis que je n’écrirai peut-être plus jamais, et je pleure comme je l’ai fait samedi dernier, de dix heures à une heure du matin, en comprenant qu’écrire est une grâce, qui arrive, ou qui n’arrive pas.

Merci beaucoup Nathalie Kuperman d’avoir pris le temps de répondre à mes questions malgré votre actualité chargée !!
Je vous souhaite une excellente continuation.



Sophie MICHEL, Licence professionnelle Bibliothèques
Repost 0
Published by Sophie - dans Entretiens
commenter cet article
4 février 2009 3 04 /02 /février /2009 17:32


Prix RTL de la BD, Prix tam tam à Montreuil, 19ème Prix des Libraires BD, Prix des Essentiels à Angoulême…
A 44 ans Emile Bravo vient de rafler pour 2008 une partie des récompenses les plus prestigieuses du Neuvième Art.

Cet auteur parisien a su remettre au goût du jour une certaine écriture de la bande dessinée et du livre jeunesse, notamment avec de jeunes héros comme dans C’était la guerre mondiale ou Les épatantes aventures de Jules.

Son style ? Il se rapproche de la ligne claire comme Hergé ou Yves Chaland, tout en renouvelant le genre avec l’influence d’auteurs de la « nouvelle vague ». Il travaillera d’ailleurs dans l’atelier Nawak à Paris, puis fera partie des fondateurs de l’atelier des Vosges, en compagnie d’un Trondheim, de Sfar, Blain, Guibert et autres David B.

Emile Bravo vous touche avec l’histoire de son ami Jean Regnaud dans Ma maman est en Amérique, il vous fait rire en imaginant un jeune Spirou tel qu’on ne le connaissait pas dans Le journal d’un ingénu, et surtout il vous replonge avec plaisir et insouciance dans les petits problèmes de l’enfance.

Entretien avec un auteur qui a trouvé sa propre écriture, celle du dessin …


Au départ dans la publicité, comment es-tu venu à la bande dessinée ?


En fait j’ai toujours eu envie et j’ai toujours fait de la bande dessinée. Au départ c’était en dilettante, avec Jean Regnaud, et l’illustration me servait de gagne-pain, notamment dans les revues et publicités.

Même si c’est un monde que l’on ne connaît pas bien, l’illustration me permettait de bien gagner ma vie. Le récit graphique (bande dessinée) est différent de l’illustration, surtout parce qu’il est plus diversifié, malgré les fortes connotations qu’on peut lui donner. Aujourd’hui, j’ai beaucoup moins de temps à consacrer à l’illustration, et puis il faut constamment se renouveler. Avec la publicité, il est difficile d’avoir un univers à soi, surtout par le biais des commandes. C’est pour ces raisons que je souhaitais développer une œuvre plus narrative, avec mon propre univers.


Tu étais dans l’atelier Nawak, déplacé ensuite place des Vosges, et aujourd’hui tu es à la Piscine. Pourquoi ce choix de travailler avec d’autres auteurs, peux-tu en parler ?

Je préfère travailler avec des auteurs et copains, il y a une plus grande émulation. On s’est tous retrouvés dans l’atelier Nawak puis place des Vosges, j’étais un des seuls à travailler plus pour la jeunesse. Et puis on a tous débuté ensemble : Joann Sfar faisait son premier « pattes de mouche » à l’Association et Christophe Blain était sur son Carnet d’un matelot. On pensait qu’il y avait quelque chose d’autre à faire dans le milieu de la bande dessinée, et on voulait le faire…

Aujourd’hui, je suis à La Piscine en compagnie de Marc Boutavant, Delphine Chedru, Christian Aubrun, Paul Boiteau ou encore Nine Antico.

Quelle technique utilises-tu pour le dessin et la couleur de tes planches et récits pour la jeunesse ?

Je me sers plutôt du feutre-pinceau, et le grain apparaît avec cette technique et un papier épais. En ce qui concerne la couleur, c’est par ordinateur ! Le public en bande dessinée reste généralement bloqué par certains codes graphiques. Je joue avec les couleurs, avec des teintes différentes, plus rétro comme pour Ma Maman est en Amérique.

Tu étais présent cette année lors des « Rencontres Chaland » à Nérac. Yves Chaland, un des auteurs de la ligne claire… On ressent beaucoup l’influence de ce style graphique dans ton travail. Peux-tu nous expliquer pourquoi ?

Pour moi, la ligne claire n’est pas vraiment un style graphique mais plutôt une forme de narration. Je souhaite avant tout mettre le dessin au service de l’histoire. C’est un code graphique qui va à l’essentiel, avec un dessin plus lisible.

Je cherche à la manière de l’écriture manuscrite d’être le plus lisible, le plus clair dans mes propos. J’ai envie d’attirer un public qui n’est pas que celui de la bande dessinée. Je trouve que c’est un monde assez « ghettoïsé », car les lecteurs sont trop habitués à certains codes graphiques et narratifs. Je ne cherche pas ces codes, je veux servir avant tout mon récit, avant de montrer mon travail de dessinateur.


D’ailleurs, Les épatantes aventures de Jules ont été rééditées avec de nouvelles couvertures. Le Spirou se démarque aussi des précédents titres de la collection. Des couvertures qui ne fourmillent plus de détails, comme on le voit souvent en bande dessinée, mais vont à l’essentiel. C’était une volonté de ta part ?

Oui, c’était ma volonté, et toujours dans la même idée de rendre les choses plus claires. En littérature, on ne voit pas apparaître un chapitre entier sur une couverture. Alors pourquoi tout dévoiler sur une couverture de bande dessinée ? Je préfère traduire en gros, aller au plus simple. Pour Spirou, le drapeau belge fait partie du texte, il est plus significatif qu’un décor très fignolé. C’est l’idée que je me fais de l’ écrivain graphique. Une avalanche de dessin ne serait plus au service de l’histoire, et je souhaite avant tout raconter quelque chose.





Et justement, Ma maman est en Amérique traite avec justesse et tendresse de l’absence d’une maman, une histoire vécue par le scénariste … Ton dessin semble même plus simplifié pour mieux servir le récit. Comment avez-vous travaillé, avec Jean Regnaud ?

Le texte est en effet très fort, et je voulais me faire discret, me mettre au service de l’auteur pour faire passer toutes ses émotions. Nous avons souvent travaillé ensemble et il avait une vraie vision graphique de l’ensemble. Il notifiait les dialogues et je mettais en scène. Mon but était de dessiner les émotions, les attitudes et expressions. C’était un vrai dialogue joué et dessiné.

Quels sont les auteurs et ouvrages qui t’ont le plus marqué, le plus influencé ?


Enfant, je lisais les classiques. Je baignais dans l’univers de René Goscinny, Hergé, Peyo ou encore Morris.
Adolescent, j’ai découvert Hugo Pratt avec les aventures de Corto Maltese, et puis un jour je suis tombé sur Maus de Art Spiegelman. J’admire beaucoup son travail, le fait de servir son récit dur et touchant sur la Shoah en réduisant son dessin au minimum. Il n’y a pas d’artifice, au profit de l’histoire et de la dureté du propos.

Et puis j’aime le travail des copains : que ce soit Emmanuel Guibert, Riad Satouf qui traite bien l’adolescence, ou encore Marc Boutavant…


Tu t’amuses à détourner les contes classiques avec ta série des Sept ours nains. Que penses-tu du tour de force du Pinocchio de Winshluss en matière de détournement ?


C’est un auteur fantastique ! Il a mélangé le conte classique avec notre monde cynique. Il fait partie, selon moi, de ces rares auteurs qui se servent du dessin pour dire beaucoup de choses. D’ailleurs, pourquoi tant de gens regrettent les premiers Astérix ? On réalise alors toute l’importance narrative qu’apportait Goscinny.

En parlant de classiques, pourquoi t’es-tu éloigné des aventures adultes de Spirou ? L’éditeur a-t-il posé des conditions ?

Non, j’étais libre, les éditions Dupuis m'ont contacté et on m’a laissé carte blanche. L’idée m’est venue des questions que je me posais gamin, comme par exemple comment Spirou et Fantasio se sont-ils rencontrés ?

Dans Les Aventures de Tintin on apprenait comment s’était créé le lien entre chaque personnage. J’avais envie de répondre à ces questions. J’essaie aussi de faire des histoires que j’aurais aimé lire étant petit.

Et puis, je ne voulais pas que Spirou m’amène dans son univers, je souhaitais l’amener dans le mien, afin de me l’approprier, et de raconter ce que je voulais. Du coup, cela a amené beaucoup de pe
rsonne à lire Jules. Finalement, ces deux héros sont très proches, même si l’un parle de l’Histoire et l’autre des sciences.

Mais ce Fantasio est assez douteux au début de l’histoire …

Oui, mais seulement aux regard des adultes ! J’aime beaucoup jouer avec le lecteur, le fourvoyer, surtout avec les a priori que l’on peut avoir. Finalement, ce Fantasio n’a rien de pervers, et l’enfant ne porte pas le même regard sur cet inconnu en imperméable. Contrairement à l’adulte !

De la même manière, je me suis amusé à mettre en scène le lecteur lors de la scène dans la barque. Spirou va embrasser la jeune fille, quand soudain elle pense qu’un voyeur les regarde. Ce voyeur en question, c’est le lecteur, car les deux personnages nous regardent !


C’était la guerre mondiale et Le journal d’un ingénu traitent de la Se
conde Guerre mondiale. On retrouve dans ces deux livres des enfants de différentes nationalités qui « jouent » une guerre à leur échelle, pourquoi t’intéresses-tu à ce regard ?

L’humanité est immature et cela s’exprime dans l’agressivité dès le plus jeune âge. Pour moi c’est une manière de responsabiliser les gens, et cela dès l’enfance. Ces bagarres montrent de manière ludique et pédagogique ce que nous avons pu faire d’horrible.

As-tu fait des interventions en classe ou suscité des réactions de la part de jeunes lecteurs, lors des salons ?

Oui, j’aime rencontrer les classes, j’ai eu toutes sortes de réactions. Mais aujourd’hui j’en fais moins, par manque de temps…



Jules, Jean, un Spirou adolescent… tu aimes raconter des histoires autour d’enfants, des quêtes initiatiques… y a-t-il une raison ?


Au départ le média de la bande dessinée a été créé pour l’enfance. C’est mon moyen d’expression. Etre adulte c’est aussi renouer avec son enfance. Avec des titres comme Maus ou Persepolis, l’enfant peut s’y retrouver. On peut traiter d’un sujet difficile tout en le rendant très accessible, ce qu’a fait Marjane Satrapi. Il faut éveiller l’enfant à l’image, et la part pédagogique et didactique peut aussi passer par l’humour.



Et tous ces prix obtenus cette année, alors ça fait quoi ?


C’est vrai, je ne renie pas ces prix et c’est très encourageant. La bande dessinée destinée à la jeunesse est un milieu tellement dévalorisé, cela me fait plaisir d’y apporter quelque chose. Le Neuvième Art est un milieu qui se cherche encore aujourd’hui et qui pense obtenir ses lettres de noblesse avec des récits uniquement pour adultes. Personnellement je ne pense pas qu’il faille mettre de côté notre âme d’enfant.

Donc encore beaucoup de travail en perspective. Et quels sont tes projets ? 


Je viens de finir un troisième conte détourné sur mes sept ours nains, au Seuil. En ce moment, je suis sur un nouveau tome des épatantes aventures de Jules. Et je prévois un autre Spirou, car le premier s’arrêtait au début de la guerre. J’aime bien l’Histoire et l’expliquer avec un peu d’humour pour la rendre plus accessible et pédagogique. Une grande clarté dans mes propos et toujours le dessin au service du récit !

Un grand merci Emile Bravo et bonne continuation !




Entretien réalisé par Sarah Vuillermoz, L.P.


Vous pouvez aussi retrouver cette interview sur
le site de la librairie Oscar Hibou
Repost 0
Published by Sarah - dans Entretiens
commenter cet article
30 janvier 2009 5 30 /01 /janvier /2009 22:06
Illustration pour un ex-libris. Librairie Super-Héros

1. Qui est Loïc Dauvillier ?


Bonjour Loïc Dauvillier !

Bonjour, Grégoire Bessagnet !

Pourriez-vous vous décrire en quelques lignes ?

 Je suis un être humain, vivant sur la planète Terre.

A quand remonte cette envie de faire de la bande dessinée, de passer du « côté obscur » du métier ?

J’ai l’habitude de dire que l’envie de faire de la bande dessinée est un accident.

J’ai fait des études techniques (BTS mécanisme et automatismes industriels). A cette époque, je n’avais ni l’envie, ni la prétention d’écrire. Le livre n’était pas un ovni pour moi mais il n’avait pas l’importance qu’il a maintenant. L’ensemble de mon temps libre, je le consacrais à la musique. J’étais musicien, batteur dans un groupe de post-punk. Malheureusement, un problème aux oreilles m’a empêché de continuer. J’ai dû tout stopper sous peine de devenir sourd. Je ne vous cache pas que c’était une décision difficile à accepter mais je n’avais pas le choix.

Fort de mon Bac+2, j’ai intégré un poste dans l’industrie. C’est à cette période que j’ai appris à apprécier la lecture et le livre.

En 1995, mon chemin croise celui de Pascal Rabaté. Notre rencontre me donne envie de créer l’association Charrette et de m’investir dans la promotion d’ouvrages et d’auteurs que j’aimais. Soyons clair, à cette époque, je n’avais pas envie de faire de la bande dessinée.

En 2001, j’ai un accident de voiture (trois tonneaux sur l’autoroute). Cet accident me cloue au lit durant deux mois. La situation m’impose de m’interroger sur moi et sur ce que j’attends de la vie. Rapidement, j’abandonne l’industrie et je cherche des « missions » dans le domaine du livre et de la bande dessinée.

En 2003, suite à une discussion avec Jean-Luc Loyer, je tente d’écrire une histoire.

Ce sera le tome 1 de La Petite Famille et le début de la grande aventure.

Qu'est-ce qui vous a attiré vers cet art ?

Ma passion pour le dessin, pour le livre. Mon envie de raconter des histoires et les possibilités qu’offre la bande dessinée.

Nous pouvons aussi bien raconter des histoires intimistes ou des grandes épopées. La bande dessinée permet de faire tout sans limite (ou presque).

Vous avez aussi la casquette d'éditeur (éditions Charrette où est parue la magnifique adaptation du Topor, Café Panique, par Alfred). Qui éditez-vous ? Quels sont vos critères de sélection ?

Charrette est une association à but non lucratif et nous n’avons pas la prétention de changer ou de grandir.
 
Actuellement, il est relativement facile d’imprimer un livre. Or, éditer un livre ne se limite pas à l’imprimer. Il faut s’engager aux côtés de l’auteur pour défendre son travail et permettre à l’ouvrage de vivre.

Nous ne nous engageons dans la réalisation d’un ouvrage que si nous nous sentons en parfaite harmonie avec son fond et sa forme et si nous croyons être le bon éditeur pour ce livre.

Charrette est une petite structure. Nous ne sommes pas dupes. Nous n’aurons jamais les moyens d’un Flammarion, Gallimard, Média Participations…
 

Si nous pensons qu’un projet peut trouver sa place chez un gros éditeur, notre rôle est de l’aider, de l’accompagner dans sa recherche.

Si nous estimons q
ue le livre ne trouvera pas sa place dans le catalogue d’un gros éditeur mais que nous croyons en cet ouvrage (qualité de fond et de forme), nous nous engageons dans sa publication.

Je pense que les éditeurs indépendants ont, pour beaucoup, la prétention de devenir des gros éditeurs. Ils utilisent l’édition indépendante comme un tremplin. Or, pour moi, la ligne éditoriale d’une petite structure doit se situer en marge des grands courants éditoriaux « à la mode ».

L’édition indépendante est et doit être un champ d’expérimentation. C’est dans ce sens que nous avons lieu d’exister. Charrette est un espace de liberté.



Prochain livre à paraître chez Charrette.
Recueil d'illistrations de
Lolmède.

Quelles sont les sources d'inspiration du scénariste que vous êtes, hormis les œuvres littéraires, en vue de les adapter, pour des bandes dessinées comme La Boucherie ou Comment je me suis fait suicider ? Musique, cinéma, paysages, voyages ?


 Je vois mon travail comme une réflexion sur moi-même et sur le monde qui m’entoure.

Je travaille avec de la musique. Elle est quasiment présente en permanence. Généralement, l’impact de la musique sur mon travail se situe au niveau du rythme. J’irai vers le Requiem de Mozart pour les moments calmes, Killing Joke envahira les passages énergiques. Je suis un ancien batteur. Cette notion du rythme est une chose importante, voir primordiale.

Exception à la règle : Ce qu’il en reste a été écrit avec pour ambiance, les somptueuses musiques et paroles de Dominique A. Sans les albums de ce musicien, ce livre ne serait pas le même.

Pour le cinéma, Tati est ma référence ultime. Il est une nouvelle fois question de rythme mais ce n’est pas le point principal. C’est sa façon de composer l’image et l’histoire qui me fascine. Dans une même scène, il n’y a pas une histoire mais une multitude de petits récits.


page de Ce qu'il en reste (aux éditions Les Enfants rouges)


Il y a ce que l’on voit au premier visionnage et ce que l’on redécouvre lors des re-visionnages. Il offre la possibilité de redécouverte… presque de relecture. C’est fantastique.

Sinon, Jarmusch (Broken Flowers, Mystery train, Down by Law), les frères Coen (O'Brother, The Barber, No Country for Old Men), Michael Haneke (Le Septième continent), les frères Dardenne (Rosetta),
Klapisch (Le Péril jeune)… c’est sans fin. Un film comme Le Septième continent a été une véritable révélation pour l’écriture et la composition de l’ouvrage Inés (publication en mars 2009).

Pour le paysage et les voyages, biiiiiiiiiiiiiiiiip ! Je ne suis pas un grand voyageur. Je suis très casanier. J’aime rester chez moi.

Concernant les deux ouvrages que vous citez : La boucherie est une réflexion sur la nature humaine. J’aborde la question de la solidarité et celle du dépeuplement des campagnes. Un boucher quitte un petit village de campagne… on s’en moque. Un médecin quitte un village de campagne… cela pose un problème. Ce n’est pas ouvertement dit comme ça, je vous l’accorde.

Dans mes scénarii, j’aime laisser, aux lecteurs, une grande liberté d’interprétation. Concernant la notion de solidarité, je pense que c’est dit plus clairement dans mes dialogues et mon histoire. Avec prétention, j’ose croire que la notion de solidarité apparaît à la première lecture et celle du dépeuplement au moment de fermer le livre.

Comment je me suis fait suicider est une grosse blague. Un délire avec Sébastien Vassant. Nous avions le désir de faire un ouvrage où, le lecteur pousse la lecture jusqu’à la fin mais se demande pourquoi il a été jusqu’au bout. C’est un livre expérimental. Un délire ? …comme l’histoire !

Je note que vous avez choisi les ouvrages où je développe un côté humoristique. Ils ne sont qu’une petite partie de mon travail. J’aimerai le développer. A savoir, l’humour décalé et burlesque.



Certains auteurs aquitains comme Alfred travaillent dans des « ateliers ». Y travaillez-vous aussi ?


Oulallala ! Il est difficile pour un scénariste de travailler en atelier. L’écriture d’une histoire et le dessin ne sont pas la même chose. Impossible pour moi de travailler en atelier. De plus, je suis un ours… et j’aime le côté solitaire. Je ne me sens pas capable de travailler en atelier.

Pour en revenir une dernière fois à Alfred et vous, pensez-vous qu’il existe une « école de la bande dessinée bordelaise… ou aquitaine » ? Je pense aussi à Olivier Ka, Corbeyran, etc.

Je ne pense pas. L’unité de lieu ne suffit pas à dire qu’il existe une école. Olivier Ka est scénariste de bande dessinée mais la majorité de son travail d’écriture est disponible en littérature jeunesse. Son travail en bande dessinée, bien qu’impressionnant par la qualité, ne reflète pas l’ensemble de son travail d’écriture. D’ailleurs, il ne réside plus sur Bordeaux…

Pour Corbeyran, je pense que ses intentions narratives ne sont absolument pas les miennes.

Je me sens narrativement plus proche de Marzena Sowa que d’Olivier Ka ou Corbeyran. Pourtant Marzena est polonaise et vit à Bruxelles.

 Aujourd’hui, le constat est clair : avec près de 4000 titres différents par an, la bande dessinée traverse une période de surproduction. Quel est selon vous son avenir ? Qu’est-ce qui peut la « sauver » ? Baisse de production, plus forte mise en avant d’ouvrages de qualité ?...


Qu’est-ce qui vous permet de dire qu’il y a une surproduction ?

Dire qu’il y a 4000 titres par an n’est pas un argument suffisant. Moi, je veux bien avoir 4000 excellents ouvrages par an. Pas vous ? Vous me parlez de « plus forte mise en avant d’ouvrages de qualité ». Il faudrait commencer par définir les critères de qualité d’un bon ouvrage de bande dessinée. Je ne suis pas certain que mes critères sont les mêmes que les vôtres.

La bande dessinée est un art et je pense qu’en art, il n’y a pas de mauvais goût. Il y a des choses qui nous plaisent et des choses qui ne nous conviennent pas. Prenons l’exemple de Van Gogh, je ne suis pas sûr qu’à son époque, son travail ait été considéré comme de qualité. C’est le temps qui permet de juger l’impact d’une œuvre sur son temps.

Le problème de la bande dessinée est simple. C’est un art qui n’existe que parce qu’il est reproduit. Initialement, le but d’un éditeur est de gérer les droits d’un ouvrage réalisé par un auteur. Actuellement, nous sommes face à un problème. Les éditeurs « commandent » des ouvrages à des « auteurs » afin de créer des produits. La bande dessinée n’est plus le résultat de la démarche d’un auteur mais le résultat d’une attente marketing. J’ai toujours trouvé que le terme « bande dessinée d’auteur » était pompeux. Pourtant, je pense que ce terme devient de plus en plus juste.

Prenons un exemple, la collection Jungle des éditions Casterman. Je doute que le catalogue de cette collection soit le résultat d’une réflexion provenant d’un auteur.

La bande dessinée, c’est une économie. Si le marché de la bande dessinée était en crise, le nombre d’albums publiés diminuerait de lui-même. Les éditeurs ne sont pas des mécènes.

 Deux pages sur la loi Lang pour le Jade (éditions Six pieds sous terre)



2.  Oliver Twist et l’adaptation littéraire en bande dessinée



Changeons de registre si vous me le permettez et passons à la thématique de l’année dans la bande dessinée : l’adaptation littéraire. En septembre dernier (2008, n.d.l.i.), Gallimard sort en « grande pompe», en partenariat avec un magazine critique connu, l’adaptation en bande dessinée du Petit Prince de Saint-Exupéry, dans la collection Fétiche. Avez-vous lu cette adaptation ? Si oui, qu’en avez-vous pensé ?

 Sur la forme, je n’ai rien à en penser.  Non pas parce que le livre est de mauvaise facture, mais simplement car il ne répond pas à mes attentes de lecteur (pour être franc, j’ai dû lire les 15 premières pages). Sur le fond, Sfar et les ayants droit le disent : il s’agit d’une commande. Cela me rend triste mais ils ont le mérite d’annoncer la couleur.

Pour moi, l’adaptation littéraire n’a rien à voir avec un filon marketing. La grande quantité des adaptations prouvent que les éditeurs, les ayants droit (ainsi que certains auteurs) ne voient pas les choses de la même façon. Dommage !

Joan Sfar doit sûrement avoir des bonnes raisons pour accepter ce travail. Je ne lui en porte pas rigueur.  Maintenant, si l’on se place du côté des ayants droit, c’est détestable. Ils ont été cherché Joann Sfar mais, une fois le livre terminé, ils n’ont pas hésité à dire que le résultat n’était pas concluant. Pourtant, le livre a été publié. Cela laisse entendre qu’ils n’ont pas proposé Joan Sfar par admiration pour son travail mais parce que cet auteur est reconnu.

Vous ne trouvez pas cela étrange ?
 
Face à cette collection Fétiche chez Gallimard, il y a la collection Ex-Libris chez Delcourt, pouvez-vous nous en parler ?

Guy Delcourt a proposé à Jean-David Morvan de monter et diriger une collection de son choix. Le résultat est Ex-Libris. La différence entre Fétiche et Ex-libris est dans la nature des adaptations. Gallimard (Fétiche) se consacre à l’adaptation d’ouvrages de son catalogue « littérature » (sauf pour le Roman de Renart). Je pense qu’il est logique qu’ils cherchent à valoriser leur catalogue.

Delcourt (Ex-Libris) est ouvert à toutes formes d’adaptation. Nous trouverons bientôt dans cette collection, les œuvres de Boris Vian. C’est une autre démarche.

Quelle est la réaction de Guy Delcourt face à cette sortie ?

Face à la sortie d’Oliver Twist ? Il semble très content. Le tome 1 est en réimpression et nous sommes actuellement en train de réaliser le tome 4.

 … et celle de Jean-David Morvan, le directeur de la collection Ex-Libris ?

Le plus simple est de lui demander.

Parlons de vous et d’Oliver Twist. Adapter un classique de la littérature en bande dessinée n’amène-t-il pas une certaine dose de stress ? Vis-à-vis du public, mais aussi de la critique ?

Ecrire n’est pas une chose anodine mais de là à dire qu’il y a du stress…. Ce n’est pas un travail à la chaîne. Donc, le stress est vraiment relatif ! Ecrire, c’est de la prétention et de la générosité.

Prétention de croire que notre histoire est intéressante.

Générosité de l’offrir aux lecteurs. C’est ma façon de voir les choses.

Qu’en est-il de la descendance de Dickens ? Sont-ils mis au courant de votre adaptation ?

70 ans après la mort de son créateur, son œuvre tombe dans le domaine public. Il y a des exceptions pour les créateurs « morts pour la patrie » (Apollinaire, Cendrars, Max Jacobs, Saint-Exupéry…). Pour ces auteurs, il faut rajouter 30 ans. Dickens n’est pas mort pour la patrie… Il est mort en 1870. Donc les textes sont dans le domaine public depuis 1940.

Si je ne me trompe pas, il faut décompter les années de guerre… donc, disons qu’ils sont dans le domaine public depuis 1950. Je ne sais pas s’ils ont connaissance de notre adaptation. Il faut dire que les Anglais ne sont pas de grands amateurs de bande dessinée.

Qu’est-ce qui a amené en vous cette envie d’adapter Oliver Twist ? Un certain goût du risque, de la mise en danger ? (rires)

Pour beaucoup de personnes, Oliver Twist est l’histoire d’un orphelin dans l’Angleterre victorienne. Ces lecteurs n’ont rien compris. Avec Oliver Twist, Dickens décrit la situation sociale de l’Angleterre. Je pense que notre situation sociale n’est pas très éloignée de celle du 19ème siècle.

Je ne vois pas les risques… Je n’ai pas la sensation d’être en danger.

En général, qu’est-ce qui selon vous amènerait un auteur de bande dessinée à adapter une œuvre littéraire ?

Pour ma part, je n’adapte pas ce que je considère comme un texte de référence. C’est-à-dire un texte qui a participé (ou participe) à ma construction d’homme. Exemple : Mauriac, Camus, etc. J’adapte des textes qui me parlent mais où j’ai la sensation de pouvoir ajouter ma touche au récit.

Pour Olivier Twist, j’effectue un travail sur le rythme et la composition des événements, ainsi que la psychologie d’Oliver Twist. Dans l’ouvrage de Dickens, Oliver subit sa vie. Dans notre travail, il vit sa vie. Cela peut paraître un détail mais il a son importance.

Comment avez-vous rencontré Olivier Deloye (dessinateur d’Oliver Twist) ? Le choix de ce dessinateur relevait-il d’un « coup de foudre » pour le dessin ou d’une vision convergente à donner à l’ambiance d’Oliver Twist ?

La magie d’internet… Nous fréquentions le même forum de discussion. J’ai apprécié son travail. Il appréciait le mien. (non, ce n’est pas Meetic !). Bref, nous avions envie de bosser ensemble. Oliver Twist est notre première collaboration et j’espère qu’elle ne sera pas la dernière. J’aime énormément son dessin et la façon dont il aborde la collaboration. Il y a des rencontres qui font grandir. Je sais ce que je dois à Olivier.

On remarque la présence en plus du dessinateur de coloristes. Est-ce vous qui les avez choisis ou Olivier Deloye, et quels ont été les critères qui vous ont amené à les choisir ?

Le coloriste intervient sur le dessin mais également sur la narration. Le choix du coloriste se fait à deux mais l’avis du dessinateur est primordial et prioritaire. On colorise son dessin. J’avais déjà collaboré avec Jean-Jacques Rouger et j’avais envie de repartir avec lui dans une nouvelle aventure. J’ai proposé à Olivier de faire des essais avec Jean-Jacques. Olivier a accepté. En retour, nous n’avons pas eu un essai mais deux. Isabelle Merlet (compagne de J.J.R.) avait apprécié les pages et avait également réalisé un essai. Nous avons apprécié les deux propositions. Elles étaient complémentaires.

Nous avons proposé à Isabelle et Jean-Jacques de réaliser ensemble le travail de la mise en couleur. A notre plus grand bonheur, ils ont accepté.

Le coloriste est un acteur trop peu reconnu dans notre profession.  Pour moi, une bonne couleur peut sublimer le dessin et la narration ou la massacrer. Isabelle et Jean-Jacques sont des très grands de la couleur. Sans eux, le projet ne serait pas ce qu’il est.

Pensez-vous que cette façon tripartite (scénariste, dessinateur, coloriste) de travailler est appelée à se développer dans le futur, dans la profession (ce qui ressemblerait de manière très exagérée à la façon de fonctionner des studios de comics américains)
?

La collaboration « scénariste, dessinateur, coloriste » est un schéma classique en bande dessinée. Cette forme de travail n’a rien à voir avec un fonctionnement « studio ». Dans le travail de studio, il n’y a qu’une tête et des exécutants (Walt Disney ou Miyazaki). Les exemples de studios bande dessinée sont nombreux. Au Japon, la quasi-totalité des ouvrages sont réalisés selon ce mode de travail. Même les mangas dits « d’auteur » sont réalisés par un maître et des assistants. C’est le cas pour Taniguchi… Personne n’a jamais entendu parler de Takahashi. Pourtant, c’est un des dessinateurs du studio Taniguchi. Taniguchi lui-même a été l’assistant de Kyda Ishikawa. Au Japon, c’est une culture de travail. En Europe, il y a l’exemple d’Hergé ou de Peyo. Je serais curieux de connaître le nombre de petits bonhommes bleus réellement dessinés par Peyo.

Dans le cadre d’Oliver Twist, l’ensemble des membres de l’équipe est un auteur. Nous ne prenons pas à notre compte un travail réalisé par une autre personne. Ce travail n’a rien à voir avec un studio. Je n’aime pas le travail de studio simplement car je n’aime pas le nombrilisme. Si une personne intervient dans un ouvrage, elle doit être reconnue à la hauteur de son travail et de son investissement.

La couleur dominante des trois tomes d’Oliver Twist est le marron. Comment l’expliquer ? Mise en abîme dans l’époque par le biais d’un effet « sépia » ? autre raison ?

Ce n’est pas à moi qu’il faudrait poser la question mais à Isabelle et Jean-Jacques.

Toute l’équipe qui a travaillé sur Oliver Twist a-t-elle lu l’œuvre de Dickens ? Avez-vous rencontré des divergences de points de vue ? Si oui, comment avez-vous alors tranché ?

Je pense que oui… Enfin, j’espère que oui ! (hahahaha !)

Il n’y a pas de divergences de point de vue. Faire un projet ensemble, c’est avoir les mêmes envies et les mêmes visions. C’est un postulat de base.

Justement, quelles difficultés et facilités trouve-t-on à adapter un classique de la littérature ?

Il y a autant de difficultés que de facilités... C’est fonction de nous. De notre état d’esprit au moment de la réalisation. Ce n’est ni plus facile ni plus difficile que d’écrire sa propre histoire. C’est simplement différent.

Finalement, on peut dire qu’adapter une œuvre oblige un peu à trahir celle-ci pour pouvoir y apporter sa vision. Comment alors trouver ce juste milieu, entre adaptation et totale interprétation, voire imagination ?

 Je ne me pose pas la question. J’ai un fond (l’œuvre à adapter). Je tente de le respecter mais je fais ce que je veux de la forme. Chercher un équilibre entre l’œuvre de l’auteur-créateur et mon travail serait, pour moi, une forme de compromission. Or, je fais ce que je veux.



Je souhaite « Bonnes bulles et bon vent » à Oliver Twist ainsi qu’à vous Loic Dauvillier. Dans quel projet aura-t-on le plaisir de vous voir « sévir » prochainement ?

En mars prochain, aux éditions Drugstore, sortira un ouvrage très important pour moi. Il s’agit d’une création. L’ouvrage se nomme Inés. Avec Jérôme d’Aviau, nous abordons le sujet de la violence conjugale. Un ouvrage pas facile qui je l’espère trouvera son public. Le livre est fini. Il ne nous reste qu’à attendre sa publication et c’est long.
Ça aurait pu être la couverture du tome 3… mais non !

Entretien réalisé par Grégoire Bessagnet, Licence pro Bib.

Voir aussi l'entretien réalisé par Sarah en avril 2008.
Repost 0
Published by Grégoire - dans Entretiens
commenter cet article
28 janvier 2009 3 28 /01 /janvier /2009 19:03


Tout d'abord, qui est Maliki ??

 

Maliki c'est une jeune femme sortie de l'imagination d'un dessinateur que nous connaisons sous le nom de Souillon. Celui-ci, voulant que sa jeune créature, soit autonome lui a donné vie. Du coup, Maliki est une personne à part entière et a même créé son blog.

 

Ce n'est pas très clair ? allez donc visiter son BD-blog c'est bien mieux dessiné !! ;-)


Et maintenant quelques questions à Maliki, dessinatrice, BD bloggeuse.

Est ce que tu as rencontré des difficultés à être prise au sérieux quand tu as voulu publier tes strips (sur support papier) ?

En fait je n'ai jamais voulu publier mes strips. Au départ, c'était prévu pour être un webcomic sur Internet, et ça s'arrêtait là. C'est Ankama qui m'a proposé de publier le site au format papier. C'était trop tentant pour refuser, même si du coup il a fallu remanier pas mal de choses (encore une chance que je bossais depuis le début en haute définition, je n'ai pas eu à tout refaire pour l'impression).

Pourquoi avoir choisi un dessin très "manga" ? ( Aujourd'hui ce style de dessin est très apprécié mais tu as commencé avant que cela ne devienne une mode).

Là encore, ce n'est pas particulièrement un "choix". Quand on commence à dessiner, on s'inspire forcément de ce qui nous plait et nous entoure. J'ai été gavée de dessins animés à la télé à l'époque du club Dorothée, et quand j'ai pris un crayon, c'est forcément quelque chose d'un peu ressemblant qui en est sorti. Par la suite, d'autres influences (franco-belges ou comics) sont venues se greffer là-dessus, mais la culture "source" est effectivement le style japonais.

Tes strips ont quelque chose de grinçant, de cynique, avec parfois une petite touche d'humour noir. Y a-t-il une raison particulière à cela ? une volonté de nous faire bouger ?

Je ne tiens pas spécialement à faire bouger les gens. C'est vrai que je suis parfois assez fataliste mais je n'ai jamais cru qu'on pouvait faire bouger les gens ; ce sont les gens qui décident de bouger mais c'est indépendant de notre volonté. Si mes strips sont parfois à double tranchant, c'est sûrement simplement parce que ça fait partie de mon caractère, et aussi parce que je n'aime pas vraiment donner une vision toute noire ou toute blanche d'un événement. Je n'aime pas l'excès, ni dans un sens ni dans l'autre, alors je recherche toujours une sorte d'équilibre entre les tons. La vie n'est ni rose, ni noire, elle se décline en gris colorés.

Peut être qualifierais-tu tes strips avec d'autres adjectifs ?

Si j'osais, je dirais que j'essaie de faire des strips "universels". Même si le mot est un peu fort, l'idée c'est vraiment de faire des histoires dans lesquelles tout le monde peut se retrouver un peu. Souvent les gens m'écrivent pour me dire "ah oui, c'est exactement ça !" ou "il m'est arrivé la même chose !". J'essaie juste de mettre le doigt sur des détails quotidiens qu'on ne remarque pas forcément, ou sur lesquels on a perdu l'habitude de s'interroger. Après, les gens réagissent et interprètent selon leur propre sensibilité.

Ton bd blog a-t-il été utile pour te faire publier ?

Complètement, car c'est grâce à lui que j'ai été remarquée par Ankama. Par contre je n'allais pas du tout à des salons, c'est juste le site qui m'a apporté plein de contacts dans le métier.

Avec le succès du premier tome, le deuxième a-t-il été plus facile à créer ?


Pas spécialement plus facile, non. Le plus dur a été de ne pas se mettre la pression. Tant que ça reste sur Internet, ça a quelque chose d'éphémère et de très "jeté". Quand ça passe sur papier, c'est fixé dans l'Histoire. Du coup on a envie de faire un truc nickel, parfait, de donner le meilleur. Mais ce n'est pas la finalité du site. Le but de publier un strip toutes les semaines, c'est de faire passer un message, de progresser, de se défouler, etc. Pour tenir de tels délais, on ne peut pas se permettre de pondre une oeuvre d'art à chaque fois, sinon on ne dort plus. Du coup il a fallu que je me fasse violence pour rester dans cette logique et garder mon rythme de parution original. Du coup ça donne une BD un peu hybride et inégale, mais c'est comme ça que je voulais le faire.

Y a-t-il un troisième tome de prévu ?


Oui, le troisième tome sortira dans le courant de l'année 2009. Un one-shot (avec une histoire complète) est également prévu pour 2010

En plus de gérer ton blog et de faire publier tes strips tu travailles avec la société Ankama, notamment sur son jeu Dofus, est-ce qu'on s'arrête là ou bien travailles tu encore à côté ?

Il m'arrive aussi souvent de réaliser des petits boulots en freelance, j'ai besoin de diversité :) Je réalise souvent des affiches pour des festivals ou des événements. Je fais des illustrations pour diverses occasions. Je travaille également sur le character design de jeux DS avec Magic Pockets (sur l'ile aux dauphins 1 et 2). Je prépare également une autre BD qui n'aura rien à voir avec Maliki ;)


Pour en savoir plus

Tout d'abord un lien vers son site

http://www.maliki.com/

Et deux autres interviews :

http://www.maliki.com/interview.htm

celle ci lors de la Japan expo de Paris en 2008

http://www.dailymotion.com/video/x61nxd_interview-de-souillon-maliki-japan_webcam

Merci encore à Maliki d'avoir pris le temps de répondre en ces périodes de fêtes.


Karen , Licence Pro Bib

Repost 0
Published by Karen - dans Entretiens
commenter cet article
24 janvier 2009 6 24 /01 /janvier /2009 17:31



Sinuant sur des routes humides et ensoleillées, je réfléchissais à la mise en forme de ma rencontre avec Thalie de Molènes. Il m’apparut que la meilleure façon de la retranscrire serait de la raconter. La norme voudrait que je respecte le modèle des interviews journalistiques avec questions de l’interviewer en caractères gras et réponses de l’interviewé en dessous en caractères normaux comme si les questions avaient plus d’importance que les réponses. Or cela ne s’est pas déroulé de la sorte.

Au début de cette année de formation, j’appris dans mon cours d’expression que je devrais réaliser un entretien, une « interview » d’un auteur. Exercice universitaire autant que mise en situation professionnelle puisque, postulant à une formation des métiers du livre, la fréquentation d’auteurs et l’organisation d’entretiens fera partie de mon quotidien d’animation. Je trouvais cet exercice emballant et stressant car je n’avais pas beaucoup de temps et surtout pas d’auteur spécialement en tête. Pour les étudiants basés à Bordeaux ce n’était pas un problème, me dis-je, les auteurs sont accessibles rapidement. Or j’ai réalisé mon entretien avant beaucoup de camarades.

Courant octobre, je me rappelai la lecture d’un livre que je n’avais jamais totalement oublié, Le Bahau de Thalie de Molènes ; ce livre questionne la relation d’un adolescent avec la nature, et son accession à une humanité. Il m’avait profondément marqué. D’autant plus que le personnage entretenait un rapport avec l’eau tout à fait particulier ; il recréait le monde et nageait dans son univers ; je me projetais, alors, car je découvrais le canoë-kayak, activité dont je ne peux me passer aujourd’hui.

Mes amis libraires de Périgueux, Jacky et Cathy Raimbault sont toujours de bon conseil, et dans mes souvenirs il me semblait qu’ils connaissaient Thalie de Molènes. En effet ils évoquèrent Thalie avec des mots emplis de chaleur humaine, me renforçant dans mon choix. Au téléphone, je découvris une voix douce et attentionnée, au timbre jeune et chantant.

Le rendez-vous fut pris pour le jeudi 20 novembre 2008 à 14h, à Plazac.

Je pris le temps de surfer sur Internet pour découvrir un peu plus de choses sur la vie de Thalie de Molènes. Née len 1931, quittant l’école très tôt, elle voyage et apprend plusieurs langues. L’ARPEL fait remonter sa première publication à 1956 avec François et la petite Tahitienne. Il apparaît que Le Bahau est sa dernière publication en 2003, or elle a publié trois livres depuis.

Je ne prépare pas un questionnaire-type, mais préfère placer cet entretien sous le signe de la rencontre, du partage d’expériences et de l’échange d’idées. Cependant je liste la veille entre une projection faisant partie du festival du Mois du Film Documentaire et une conférence de presse, quelques thèmes : « le rapport à la nature, à l’humanité, la littérature d’hier et d’aujourd’hui, le numérique, le rapport à l’écrit, la démarche d’écriture, un conseil d’écriture ».

Le jour dit, je découvre un village très joli, typiquement périgourdin, grimpant sur la roche et taillant ses rues dans les murs de maisons en pierre. Je l’appelle au téléphone pour trouver sa maison, elle me dit qu’elle me guette ; je me lance avec crainte pour la voiture dans une ruelle sinueuse et étroite, puis, en  un éclair, alors que je passe devant une des dernières maisons, une dame à la chevelure crème me fait signe, c’est ici.

Je suis accueilli chaleureusement ; la maison invite à la proximité et à la convivialité, une superbe cheminée trône dans le salon, copiant celle de la cuisine, le bois rougit, il fait bon. Le café est chaud. Sa fille et son ami arrivent, ils rentrent le bois, nous échangeons dans des fauteuils moelleux avec une réelle sincérité, sur des thèmes vivants. Le café liant l’échange, je découvre les frémissements d’une famille chaleureuse, accueillante et soudée.

Thalie leur demande aimablement de nous laisser, pour « ne pas lui faire perdre son temps, il doit travailler ». Je leur fais comprendre que le temps partagé n’ést jamais perdu.

Nous commençons par parler du Bahau et de l’expérience que ce fut pour moi. Ce personnage d’adolescent infirme a été élevé par la nature, dans son rapport au monde et à l’eau. « Sans le personnage de Marie, qui le regarde, lui parle, il n’aurait pas gagné son humanité. » Situé dans la campagne périgourdine pendant la Seconde Guerre mondiale, le récit conte l’histoire d’un être pur, éduqué par la nature, dans une période immonde. Il n'est pas pollué par les hommes, n’a pas de famille, n’est pas allé à l’école, au catéchisme. Il a trouvé dans la rivière un monde dans lequel il s’est fait une place. Chacun se pose la question de sa place dans le monde, cette énigme résulte de l’existence même de l’humain sur terre. C’est très difficile. Aujourd’hui on assiste à une réelle fuite en avant dans l’accélération de la société. Tout doit être rapide, immédiat. Or il paraît nécessaire, pour trouver sa place, de se réapproprier le temps de se poser des questions. La lecture permet cela au contraire des films ou de la vidéo qui abondent en images, qui nous imposent ces images. La force du livre, du récit c’est qu’il crée notre cinéma.

Thalie veut lire des histoires, aime les écouter et trouve dans ces récits la compréhension de sa vie, de sa personne et du monde. Elle abomine le livre scolaire, et l’école du Nouveau Roman qui ennuie les gens. Réfléchir sur l’existence du roman, c’est oublier d’intéresser les gens. Cet ennui a donné de l’intérêt pour le polar. Il faut se donner la peine d’écrire des histoires, et d’attirer les gens par le style.

Alors qu’elle a vécu à Paris pendant de longues années, elle décide il y a qinze ans de venir en Périgord pour écrire autrement et réaliser un travail sur son écriture. Face au béton armé, elle exprime un fort besoin de nature, de solitude et de repli. De ces nouvelles sources, va naître Le Bahau, qui la fera passer du statut d’auteur pour la jeunesse à celui d’auteur « généraliste ».

Ce statut d’auteur jeunesse, justement, c’est à Paris qu’elle l’a cultivé. Imprégnant ses livres de ses voyages, elle traitait de thèmes qui la préoccupaient alors. C’est au milieu de cette activité qu’elle a élevé son fils. Le Périgord lui a permis une autre ouverture, un nouveau public, une plus grande profondeur.

Sous l’impulsion de son éditeur et de souvenirs de famille fugaces, elle travaille actuellement à l’écriture d’une saga sur le protestantisme en Dordogne. Elle m’apprend que la Dordogne fut le théâtre de la lutte entre protestants et catholiques pendant des siècles. Il y a encore aujourd’hui une réelle omerta sur le sujet. Bergerac appartenant à une couronne protestante partant de Genève pour finir à La Rochelle.

Revenant au fil de l’entretien, j’aborde la question de la numérisation des supports et de la mise en circulation des e-books. Thalie paraît peu intéressée et ne comprend pas l’intérêt de posséder la bibliothèque nationale dans « un dé à coudre ». « Finalement, dans sa vie on n’aborde concrètement que très peu de sujets. Nos sujets de lecture, nos interrogations, nos recherches ont beau êtres très divers, au fond c’est toujours les mêmes questions que l’on travaille. Je me souviens d’un proverbe indien qui dit : "un homme lit parfois trois livres dans sa vie. " Le livre existera toujours, le numérique et ses médias (Internet, e-books, ordinateurs) sont de très bons outils de travail. Il est important de conserver la relation humaine dans l’échange culturel. » Nous poursuivons en prenant le cas des chercheurs qui grâce aux bibliothèques numériques accèdent beaucoup plus aisément aux savoirs. Tout en constatant que l’accroissement de la maîtrise d’Internet par les populations met ces activités à la portée de tous.

Je ne peux alors m’empêcher de lui parler de ma petite sœur qui est née avec une souris dans la main. Elle n’a jamais connu le monde sans Internet ni la présence d'un ordinateur. Récemment, elle s’est mise à écrire des poèmes, mais son texte ne prend forme que par l’intermédiaire du clavier et de l’écran de l’ordinateur. Thalie ne peut envisager l’écriture sans le contact avec le papier, sans une appréciation matérielle de son travail. Même si aujourd’hui elle tape ses ouvrages sur un ordinateur, elle ne peut s’empêcher d’imprimer son texte, de le toucher, le raturer, le réécrire. Elle ajoute : « votre soeur est prisonnière de son éducation ; si j’étais née avec l’ordinateur dans les mains, probablement que j’écrirais avec aujourd’hui et que je ne poserais même pas la question. Mon travail dans une radio locale dans les îles sur une chronique où je devais écrire un texte pour une chronique d’une minute m’a obligée à prendre la mesure de mon écrit, m’a appris à calibrer et équilibrer mon propos. » Je raconte également l’expérience de publication qu’a connue ma sœur avec une de ses copines en étant intégrées dans un recueil de poèmes. Cette expérience, lors de la découverte du livre édité, fut plus une déception qu’une joie, parce que l’éditeur a choisi de ne pas publier le texte de sa copine. Elle me raconte alors qu’elle a eu une expérience d’écriture à plusieurs, qui fut un échec car chacun avait développé une manière de penser solitaire. « Souvent la réussite des livres écrits est la conséquence d’une réelle symbiose entre deux personnes aussi bien affective que professionnelle. Grimo, l’auteur jeunesse, par exemple, est le pseudonyme de deux plumes qui écrivaient tout le temps ensemble. »

Parler de nos occupations extraprofessionnelles nous amène aux questionnements sur notre rapport à notre terre, la Dordogne. J’y suis très attaché et trouve dans cette contrée des ressources humaines et une dynamique entraînantes. Thalie m’oriente sur le rapport qu’entretient le Périgord avec le Temps. « Sans être passéiste, ce passé est constamment proche. Les gens nous le rappellent, les paysages ont été travaillés par les rivières et les hommes. La vallée de la Vézère est occupée depuis le paléolithique sans interruption, elle semble éternelle. » La problématique de la mise en valeur de ce patrimoine me laisse perplexe ces temps-ci. À Ciné Passion en Périgord, nous essayons de mettre en valeur ce caractère humain, chaleureux et atemporel en attirant des tournages de films sur notre département. Thalie le fait par ses écrits, elle travaille la perception momentanée de la Nature qui est présente partout, dans une volonté d’accompagnement d’une construction intérieure du récepteur de ce message de ressourcement.








Pour finir je lui demande des conseils d’écriture pour ma sœur, elle me répond :

« Écrire sans retenue ; elle doit être sa seule école, son seul maître. Se nourrir des lectures les plus diverses et être prudente sur les avis des autres en protégeant son travail. Ce qui est légitime est son acte d’écriture. Garder son envie, même si on lui dit que c’est mauvais. Cela doit rester sa discipline libre, son espace de vie. »



Julien Robillard, Licence Professionnelle Métiers du Livre
Repost 0
Published by Julien - dans Entretiens
commenter cet article
20 janvier 2009 2 20 /01 /janvier /2009 06:27

Né dans une famille d’artistes en 1976, dévoreur de livres, et amateur de musique et de cinéma, Alfred, de son vrai nom Lionel Papagalli obtient un bac littéraire puis fait une année de fac afin de se consacrer entièrement au dessin, en particulier à la bande dessinée. Il fonde rapidement sa propre maison d’édition, Ciel Ether, qui lui permet de publier ses propres ouvrages. Cela lui donne l'occasion de de rencontrer Eric Corbeyran. De cette rencontre naissent La digue puis Abraxas, albums publiés aux éditions Delcourt.

Depuis, Alfred publie divers albums de genres différents, même si le genre pour enfant reste son terrain de prédilection.

En 2007, avec son ami Olivier Ka, scénariste, il a été récompensé du Prix du Public et du Prix Essentiel au festival de la BD d'Angoulême pour l'album Pourquoi j'ai tué Pierre.

Il vient juste de pblier un nouvel album très sombre, Je mourrai pas gibier, d’après un roman de Guillaume Géraud.


ENTRETIEN


J’ai pu lire que vous aviez fondé en 1995, une structure d’auto-édition appelée Ciel Ether. En êtes-vous venu à cela par choix ou en raison d’éditeurs méfiants ?

C'était uniquement par choix et envie personnelle. J’avais à peine 18 ans, je savais très bien que mon dessin n'était pas suffisamment abouti pour prétendre aller voir de vrais éditeurs. J'avais également très envie de comprendre comment fonctionne la vie d'un livre, de sa création à son impression, sa diffusion, sa promotion, etc... Bref, à petite échelle j'ai eu envie de mettre les mains dans tout ça.

Pendant deux ans, donc, j'ai écrit, dessiné, fabriqué ces petits livres que j'ai envoyés un peu partout. Ça m'a permis d'apprendre mon métier, de rencontrer plein de gens qui faisaient comme moi, de montrer mon travail... Bref, ce sont des années durant lesquelles j'ai l'impression d'avoir confirmé cette envie de gamin de faire de la bande dessinée.


Comment se passent vos rencontres avec vos collaborateurs ? S’agit-il d’amis ou juste de contacts professionnels ? Dans le premier cas, ne trouvez-vous pas ça « dangereux » pour l’album de travailler avec des proches ?

C'est justement parce que les choses comportent un risque qu'elles valent la peine. Je ne travaille quasi exclusivement qu'avec des gens dont je suis proche, ami, intime. Je ne parviens pas à fonctionner autrement. J'ai besoin de cette intimité, cette confiance, cet amour, ces différends que l'on a avec ses amis.

Je ne souhaite pas travailler autrement. Avec certaines personnes, des livres ont mis des années avant de se faire parce que nous attendions de mieux nous connaître avant de nous y atteler. J'aime cette idée que faire un livre  ensemble ait du sens et ne soit pas seulement un parmi d'autres.


En plus de la reconnaissance, qu’apporte le gain de prix, comme vous en avez reçu à Angoulême avec Olivier Ka ?

Des gentillesses de la part de gens dont on aime le travail, une vie plus longue pour le livre qui est pratiquement resté 8 ou 9 mois en avant dans pas mal de librairies, quelques portes qui s'ouvrent un peu plus facilement quand on veut rencontrer telle personne ou proposer tel projet.

En gros, les prix à Angoulême, pour moi, ont été la possibilité de me sentir bien par rapport à mon travail et à ce que j'avais envie de raconter. Je suis surtout très heureux d'avoir partagé ça avec Olivier, sur ce livre si particulier pour nous...


Quand on regarde votre bibliographie, on constate une progression vers des œuvres plus sombres… Avez-vous prévu de revenir prochainement à des albums jeunesse, ou simplement des thèmes moins durs ?

En fait, c'est presque un hasard si mon travail s'est orienté dans cette direction. Je veux dire que je n'ai pas fait ça de manière calculée ou organisée.

Certains livres ont mis plus de temps à sortir alors qu'ils étaient là avant, par exemple. Mais quand je regarde l'ensemble, je suis bien obligé d'admettre que quelque chose semble me pousser dans une direction plus... adulte, peut-être.

Je ne me pose pas vraiment la question, en réalité. Les projets arrivent en fonction des rencontres et des envies, des évidences.

Si une chose est sûre, toutefois, c'est que j'ai longtemps voulu raconter la colère, sans savoir comment m'y prendre. J'ai depuis peu le sentiment de mieux cerner par quel bout attraper la chose et j'ai envie de la creuser ; c'est peut-être ça, au final, qui donne plusieurs livres "sombres".

Mais j'ai super envie de refaire des choses pour les plus petits !! Il n'est pas question de ne pas y revenir !!!


Vous venez de terminer  Je mourrai pas gibier, adapté du roman de Guillaume Guéraud. Une fois de plus, c’est un thème choc. Adapter un roman, une œuvre aboutie représente un travail supplémentaire. Comment avez-vous abordé ce travail ?

Guillaume qui est un ami depuis plusieurs années m'a laissé carte blanche pour aborder son récit. J’avais besoin de cette liberté sur ce projet ; pourtant, au final, je m'aperçois que je suis resté collé à son texte, à ses mots. Quand j'avais découvert son roman, je l'avais pris en pleine gueule et j'étais ressorti sonné de cette histoire. Quand il a été question de dessiner ces pages, je me suis contenté de prendre le roman tel quel, et d'avancer mes pages en même temps que le récit, sans plan pré-établi. Je prenais le chapitre 1, je le lisais plusieurs fois, puis je commencé à gribouiller ce qui me semblait évident. Une fois terminé, je prenais le chapitre 2, et ainsi de suite...

J'ai voulu autant que possible conserver avec mon adaptation, le sentiment de note unique qui court tout au long du texte. J'ai voulu avancer en même temps que le lecteur et que le personnage principal...

Au final, je tombe sur la pagination prévue... Coup du hasard sans doute.



Avec cette nouvelle œuvre n’avez-vous pas peur de heurter certains lecteurs ? Pourquoi j’ai tué Pierre, tout en traitant d’un thème aussi difficile, se vivait du point de vue de la victime. Ici, le statut du personnage principal est plus complexe, à la fois bourreau et victime…

Non. Quand je fais un livre, je ne me pose pas la question de savoir ce que les gens en penseront ou ce qu'ils en attendent. Ca ne m'intéresse pas. Ce qui est important pour moi, c'est de bien raconter ce que j'ai à raconter. C'est d'être graphiquement le plus cohérent possible avec les mots de l'histoire.

Je ne pense à rien d'autre pendant la réalisation du livre. Après, une fois que le livre existe, j'aime en parler avec ceux qui le souhaitent. C'est une autre étape de la vie du bouquin et elle m'apporte beaucoup. Avant ça, le livre n'appartient qu'à moi et aux auteurs avec qui je le partage.

J'ai besoin de faire des livres très différents les uns des autres. Que les gens qui me lisent ne se retrouvent pas dans chacun d'entre eux ne me dérange pas. Mon travail ne consiste pas à, obligatoirement, proposer aux gens ce qu'ils attendent ou connaissent de moi.

Dans « Je mourrai pas gibier », l'ambiguïté que génère le personnage principal est quelque chose qui avait dérouté pas mal de monde dans le roman; c'est une des choses qui me parle le plus.


De façon plus générale, quels sont vos prochains projets ? Une suite pour Le Désespoir du Singe ?


Une suite et fin pour Le Désespoir du Singe, oui.

Puis un gros livre reprenant un personnage célèbre que je souhaite déplacer de son contexte connu. C'est encore flou et en chantier...

Puis toujours des choses qui sont déjà plus ou moins amorcées et qui demandent encore un peu de temps et d'énergie...

Bref, j'ai une manière un peu chaotique de fonctionner qui fait que je ne sais jamais exactement quoi arrivera quand. Du coup, j'ai toujours du mal à répondre clairement à cette question. Mais en gros, la priorité est de terminer Le  Désespoir du Singe...

Avez-vous déjà pensé à adapter à l'écran une de vos œuvres ? En a-t-il déjà été question ?

Il arrive qu'il en soit question sur tel ou tel livre, oui. et puis ça prend un temps fou pour, souvent, ne pas se faire…

L'idée m'a bien entendu souvent traversé la tête. L’envie serait là, mais objectivement, l'énergie que cela demanderait pour peut-être se faire, ne me motive pas assez...

il m'arrive de bosser sur des projets en animation, encore ces temps-ci. Mais je ne sais jamais trop comment me situer.

Ca me plairait beaucoup, mais je n'ai pas la tête assez disponible pour le marathon que demande une adaptation cinématographique.

On verra bien...


Entretien réalisé par Anne-Laure Soyez et Anne-Laure Lajous, L.P.

Voir aussi


l'entretien de Sarah avec  Alfred et Olivier Ka sur

Repost 0
Published by Anne-Laure et Anne-Laure - dans Entretiens
commenter cet article
9 janvier 2009 5 09 /01 /janvier /2009 17:30




Jeune auteure et dessinatrice de bande dessinée, Joanna Hellgren est née en 1981 à Stockholm. Diplômée de Konstfack, Ecole supérieure d’art et du design à Stockholm, c’est à dix-neuf ans que Joanna Hellgren s’adonne au genre de la bande dessinée, aux côtés de Julie Doucet, auteure québécoise de bande dessinée renommée et Anke Feuchtenberger, auteure allemande de bande dessinée et professeur d’Art à Hambourg.

Joanna Hellgren est révélée en avril 2008, avec la sortie de son premier album, Mon frère nocturne, édité par les éditions Cambourakis en avril 2008 et qui vient d’être tout dernièrement nominé pour la sélection officielle d’Angoulême 2009.

Ceci ne fait que confirmer le talent de Joanna Hellgren, personnalité fascinante et sensible, qui sait surprendre avec un style graphique et une écriture singuliers.

Joanna Hellgren vit actuellement à Stockholm et réalise en plus de bandes dessinées, des illustrations pour la presse et des éditeurs suédois et écrit aussi des articles pour le journal d’une association de graphistes et illustrateurs.

Entretien

Dans Mon frère nocturne, le thème central est le deuil et les conséquences psychologiques qui peuvent en découler. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur les différentes réflexions qui vous ont amenée à aborder ce thème ?


Je ne sais pas pourquoi beaucoup de mes histoires commencent après la mort de quelqu'un. Peut-être parce que je ne l'ai jamais vécu. Je n'ai perdu personne sauf mon grand-père quand j'avais cinq ans, mais (comme tout le monde) j'ai des amis qui ont perdu un frère ou une sœur, leur père ou leur mère. D'avoir vécu si protégée peut donner un sens de culpabilité. Quand j'étais plus jeune, j'étais sûre qu'une justice "céleste" allait se venger, pour faire de l'équilibre. Maintenant je ne crois plus qu'il y ait ce genre de justice.

 L'ensemble de l'histoire est raconté à travers le point de vue d'un enfant. Qu'est-ce qui vous fascine justement dans le monde de l'enfance ?

Je me souviens beaucoup de mon enfance avec des détails très forts. Je n'ai pas d'image idéalisée des enfants, mais je sais que quand j'étais petite j'avais l'horreur de grandir. À partir de 12 ans, je me disais que ça suffit là, je ne suis pas prête à tout ce qui va venir... Heureusement j'avais tort. Mais j'ai trouvé l'adolescence extrêmement dégoûtante. J'aime beaucoup les enfants même si je n'ai pas la chance d'en connaître beaucoup.

 Le rapport texte-image est intéressant, les mots renforcent l'importance des images. Cependant, écrire et dessiner, dessiner et écrire…n'est-il pas difficile de trouver un équilibre entre les deux ?

J'ai toujours fait les deux depuis toute petite. Parfois que du texte, et parfois seulement dessin ou peinture. Justement les deux ensemble m'aident à continuer et d'ajouter un certain humour dans les expressions (même si je suis bien consciente que ça ne fait pas vraiment rigoler, au moins pas dans Mon frère nocturne.).
 
 Quel processus de création  avez-vous adopté pour cet album ?

C'est une histoire que j'ai commencé à écrire uniquement en texte quand j'étais au lycée. Comme tous mes projets de texte seul, je ne l'ai pas terminé, mais des années plus tard, j'en ai parlé avec une amie qui m'a dit que ce serai une bonne idée de le recommencer. Ça a déclenché l'idée de nouveau, et je l'ai fait pendant huit mois. Le temps de dessiner donne le temps pour réfléchir. J'ai commencé en janvier à Paris, puis j'ai terminé tout en août après être retournée à Stockholm après presque trois ans en France. Voilà pourquoi j'ai tout de suite voulu le faire en français ainsi qu'en suédois. Finalement il n'a été publié qu'en France. Peut-être plus tard je trouverai un éditeur suédois.

Pour les dessins, vos deux outils principaux sont le pinceau et le stylo, pourquoi avoir fait ce choix stylistique ?

C'est seulement dans ce livre que j'ai choisi de travailler avec plume et pinceau. Aussi souvent je travaille avec crayon et collage, comme dans mon livre suivant, Frances qui est uniquement en crayon. Je n'aime pas travailler toujours pareil, et l'an et demi qui s’est passé entre la création de Mon frère nocturne et Frances peut expliquer la différence de style. Mais bref, j'aime les détails que donnent la plume, et la force du pinceau.

 L'absence de perspective dans les dessins, est-ce une volonté de rendre floue la réalité, de la détourner ?

Oui, même si je n'ai pas formulé comme ça. J'ai choisi de ne pas utiliser une perspective réaliste, parce que je ne trouve pas que c'est important dans l'histoire. Et d'en ajouter m'aurait forcée de travailler avec des fonds, et j'étais plus intéressée de travailler avec des images simples, avec le texte comme un élément graphique et complémentaire.
 

De manière générale, la mort, le deuil sont des thèmes fréquents en littérature jeunesse. Aviez-vous fait des recherches auparavant ?





Je n’ai pas fait de recherches, mais j'aime beaucoup la littérature de jeunesse, surtout les livres de Tove Jansson (les Moomin), mais encore plus ses histoires pour adultes. J'adore aussi Momo de Michael Ende, les livres d'Astrid Lindgren, surtout Ronya, fille du brigand, Les frères cœur de lion et Mio mon Mio. La grande spécialiste suédoise de livres de jeunesse pleins de mystère était Maria Gripe, avec Cécilia retrouvée, La fille de papa Pélérine et Hugo et Josephine. Petite, j'adorais les histoires dramatiques, quasi-réalistes et tristes. Valja, de L.M Voronkova m'a fait pleurer et tout ce qui est d’autrefois a un fort intérêt.

 





Souhaitez-vous faire passer un message social à travers ce livre?


Non, je ne pense pas vraiment au lecteur en travaillant. Voilà peut-être les difficultés à savoir si c'est pour des enfants ou pas. En revanche, je fais attention à ne pas faire passer des messages in- voulus. Par exemple, des images des hommes et femmes, filles et garçons trop typiques. On peut dire qu'un père qui se casse est typique, mais dans Frances, c'est la mère qui est partie, même si on ne le sait pas dans le tome1.


Entretien réalisé le 2/11/2008

Sophie Robin, Licence pro.


Repost 0
Published by Sophie - dans Entretiens
commenter cet article
28 décembre 2008 7 28 /12 /décembre /2008 19:40
Entretien avec Rose-Marie Vassallo

Portrait


Rose-Marie Vassallo est née en 1946 à Niort. Elle a étudié à HEC avec l’idée de travailler dans la publicité. Elle a d’abord été auteur de livres pour la jeunesse sous un pseudonyme, puis lectrice dans une maison d’édition. Elle est traductrice de l’anglais depuis 1976 et a traduit à ce jour plus de 350 livres, des livres pour la jeunesse principalement, mais aussi des essais, des romans adultes et des livres sur le jardinage. Elle continue d’écrire un peu, depuis la Bretagne (Trégastel) où elle habite. Ses ouvrages les plus récents sont : Comment le Grand Nord découvrit l’été, chez Père Castor Flammarion en 2004 et Trois petits morceaux de nuit chez Albin Michel jeunesse en 2006. Elle se déplace volontiers pour des rencontres avec les enfants (elle est membre de la charte des auteurs et illustrateurs pour la jeunesse) et anime des ateliers de traduction pour étudiants.



Entretien

Comment êtes-vous devenu traductrice ?

Quand j’ai démarré dans le métier (années 1970), il n’existait aucune réelle formation à la traduction littéraire (alors qu’il s’en trouvait pour les domaines technique et commercial, ainsi que pour l’interprétation, bien sûr – entre autres l’ESIT, fondée en 1957). Chaque traducteur littéraire de l’époque – eh oui ! je suis « d’époque » – aurait son propre itinéraire à raconter, souvent assez inattendu. (Lire à ce propos La Traduction, par Marie-Françoise Cachin, Editions du Cercle de la Librairie.)

Je suis pour ma part venue à la traduction par le biais de l’écriture. Après avoir publié (sous pseudo) plusieurs petits ouvrages pour enfants, je me suis retrouvée en collaboration étroite avec un éditeur, lequel m’a proposé notamment des lectures d’édition – de manuscrits, et d’ouvrages du domaine anglais –, puis de traduire un premier ouvrage dont l’original était en anglais. C’était un texte qui m’avait plu et que j’avais soutenu en comité de lecture, si bien que l’éditeur en question en avait acheté les droits de traduction.

Comme vous le savez sans nul doute, il existe aujourd’hui des formations spécialisées, tel le premier DESS de traduction littéraire (devenu MasterPro) de l’Université Paris VII, créé en 1990. (J’y ai longtemps animé des ateliers, j’en anime encore à Bruxelles, entre autres.)



Les livres que vous traduisez sont-ils proposés par les éditeurs eux-mêmes ? En avez-vous proposé à la traduction auprès d’éditeurs ?

Pour l’anglais, sauf exception, l’initiative vient plutôt de l’éditeur. La raison en est que les échanges anglais-français sont très actifs, et surtout facilités par le fait que la plupart des éditeurs parlent anglais (même si tous ne lisent pas la langue de Shakespeare aussi couramment qu’on serait tenté de le penser). Les ouvrages leur sont proposés à eux soit directement par les éditeurs étrangers, soit pas des agents spécialisés.

Ma situation personnelle est un peu spéciale puisque, en tant que lectrice d’édition, j’ai joué un petit rôle, auprès de divers éditeurs, dans la sélection des ouvrages traduits (par le biais des comités de lecture), de sorte qu’en général j’ai choisi moi-même les ouvrages que je souhaitais traduire. Mais la situation la plus courante, pour un traducteur de langue « non rare », est de se voir proposer par un éditeur tel ou tel ouvrage à traduire – sachant que, tout de même, il peut toujours refuser.

Le cas des langues dites « rares » est différent. Souvent, ce sont en effet les traducteurs de ces langues de petite diffusion qui démarchent les éditeurs en vue de les convaincre d’acheter les droits de traduction de tel ou tel ouvrage – car la plupart des éditeurs ne lisent pas ces langues, et n’ont pas de service de lecture pour elles.


Y a-t-il des difficultés de traduction des livres jeunesse par rapport au livre adulte ?

Oui et non. Oui car, de façon assez surprenante, les mots simples, les énoncés simples, sont souvent les plus complexes à traduire… simplement ! Je m’explique : un mot comme « big », en anglais, signifie aussi bien « gros » que « grand », par exemple. Si un auteur joue avec ce mot, mettons en faisant dire à une petite fille et un lutin qu’ils souhaitent l’inverse l’un de l’autre, la petite fille se trouvant trop « big » (trop grosse) et le lutin pas assez (pas assez grand), en traduction il va falloir trouver une solution. Or un autre détail complique encore les choses : non seulement il faut faire simple, mais encore il faut faire bref – et même très bref dans le cadre d’un album illustré.

Pour le reste, la tâche est la même, et les casse-tête et cas de conscience aussi.


Travaillez-vous plus spécialement avec certains éditeurs ? Pour quelles raisons ?

Je suis totalement libre, les éditeurs sont mes « clients », mais je suis volontiers fidèle à ceux auprès de qui je me sens en affinité, et qui me considèrent comme partenaire à part entière, membre de cette équipe qui fait qu’un livre voit le jour.

À l’inverse, lorsqu’un éditeur me donne l’impression de n’être à ses yeux qu’un prestataire de service, bref un extérieur, je m’éclipse discrètement. (Au besoin, s’il me propose une nouvelle collaboration, j’invoque le trop-plein de mon carnet de commandes – sans mentir beaucoup, d’ailleurs.) De même, je peux refuser de travailler ou cesser de travailler pour un éditeur dont la compétence ne me paraît pas à la hauteur de mes attentes.

(NB. Attention aux termes : « éditeur », ici, prend deux sens qui se combinent parfois. 1) Maison d’édition dans son ensemble ; 2) Principal interface de celle-ci auprès des auteurs et des traducteurs, autrement dit : « directeur/trice littéraire », « responsable éditorial », directeur/trice éditorial », « directeur/trice de collection », etc. suivant les maisons.)

Etes-vous affiliée à une association de traducteurs ?

Oui, à l’ATLF (Association des traducteurs littéraires de France), dont je vous recommande le site (www.atlf.org). Association très vivante, qui permet de rencontrer des collègues en toutes sortes d’occasions et de dialoguer en permanence avec ceux d’entre eux qui sont inscrits à notre liste de discussion électronique, sorte de forum privé remarquablement actif.
 
Quels sont les tarifs pratiqués par les éditeurs ? Y a-t-il un tarif fixe pour la rémunération des traducteurs ou est-ce variable en fonction des éditeurs ?

Les « tarifs » varient en fonction des langues et des donneurs d’ouvrage, bien sûr. (Une moyenne actuelle serait pour l’anglais, en gros, d’environ 20 euros le « feuillet » de 60 caractères sur 25 lignes dans la langue d’arrivée. Mais il faut savoir que ce tarif ne permet d’évaluer que l’ « à-valoir », c’est-à-dire la rémunération qui restera acquise au traducteur quel que soit le succès du livre. Car tout comme l’auteur, il est théoriquement payé en fonction du succès de l’ouvrage, par le biais d’un pourcentage sur le prix de vente à l’unité ; la différence avec l’auteur est que, puisqu’il s’agit d’une tâche qu’on lui commande, il conservera l’à-valoir même si l’éditeur ne vend pas un seul exemplaire du livre. (Certains auteurs à succès exigent des à-valoirs non remboursables, eux aussi.) Il ne touchera de droits d’auteur au-delà de cette somme que  lorsque cet à-valoir sera « amorti », c’est-à-dire lorsque la somme qui lui a été versée dépassera celle qu’il aurait fini par recevoir si on lui avait versé, pour chaque ouvrage, le petit 1% ou 2%  prévu au contrat.

Inutile de dire que, pour bon nombre d’ouvrages, le traducteur ne verra jamais venir un euro de plus que son à-valoir. (En revanche, depuis la rémunération du droit de prêt en bibliothèque – basé sur les achats des bibliothèques et non sur l’acte de prêt –, quelques sous de plus tombent dans son escarcelle.


Est-ce un choix délibéré de votre part de traduire principalement des ouvrages pour les enfants et les adolescents ?

Tout ce qu’il y a de plus délibéré. D’abord, pour les raisons mentionnées ci-dessus : j’y ai trouvé des éditeurs avec lesquels je me suis bien entendue, et auprès desquels je suis restée tout le temps que durait cette bonne entente. Ensuite, et je n’ai pris conscience de cette seconde que récemment, sans doute aussi parce que la littérature générale est dans l’ensemble plus sombre, plus dure, plus amère, que la littérature jeunesse. Or traduire est un acte lent ; une scène de violence, une scène de souffrance, une scène crue y durent bien plus longtemps que lors d’une simple lecture. (Il m’est arrivé un jour de renoncer à sortir le soir parce que j’avais les yeux tout bouffis après avoir passé la journée à traduire un rituel de funérailles en mer !) Personnellement, je m’implique trop dans ce que je traduis, je « vis » trop dans mes textes ; donc, traduire du plus léger, du plus drôle, du plus optimiste m’est en quelque sorte une protection. Par ailleurs, j’ai des besoins sans doute anormaux en humour. Beaucoup de bouquins pour adultes, et j’en suis bien désolée pour les adultes, en contiennent si peu que je m’asphyxie très vite. Là encore, en lecture, ça peut passer. Mais macérer des semaines entières dans le 0% d’humour, merci !

Bref, au départ, c’était une raison historique (j’ai démarré comme auteur en litt. jeunesse), mais c’est par goût que j’y suis restée largement – car dès ma deuxième année d’activité j’étais passée au rayon général, où je n’ai d’ailleurs plus cessé de faire de petits sauts (en philosophie, en sciences humaines, en botanique et horticulture comme dans quelques beaux romans). Et chaque fois je me dis qu’il est bien reposant, de temps en temps, d’avoir droit sans complexes à un français complexe.


Travaillez-vous plus particulièrement avec certains auteurs ? Si oui, lesquels ? Les connaissez-vous personnellement ?

Je ne citerai pas de noms, il y en aurait trop, mais j’ai tendance à « suivre » mes auteurs… et eux à me « conserver », aussi. Je me suis fait parmi mes auteurs de solides amitiés – y compris (ah ! les braves gens) certains dont ensuite je n’ai plus rien traduit, parce que j’aimais moins ce qu’ils faisaient !

Jadis, ce genre d’amitié se nouait par le biais d’une correspondance postale ; aujourd’hui, avec le courriel, c’est vingt fois plus facile et plus gratifiant encore. (Par exemple, j’ai reçu hier le nouveau texte d’un auteur – un suite d’ouvrage – que l’éditeur de la v.o. vient seulement de recevoir aussi. Pas pour la traduire encore, juste pour la découvrir et réfléchir… mais c’est top secret !)


Avez-vous des thèmes de prédilection qui vous incitent à traduire un ouvrage plutôt qu’un autre ?

Je ne pense pas avoir de thème favori – car l’humour, et j’y tiens, ne doit pas être un thème. (« Et maintenant, rions » ? Berk.) En fait, c’est tout l’avantage que je vois à la traduction par rapport à l’écriture, que je pratique encore un peu : quand vous écrivez, vous n’avez affaire qu’à vous-même ; quand vous traduisez, vous découvrez le monde dans sa diversité absolue. Traduire, sur ce plan, est comme lire : un acte hautement éclectique.

Pouvez-vous donner des exemples de quelques difficultés de traduction que vous avez rencontrées ?

Hou là, non ! Ça me mènerait trop loin. Traduire est difficile, y compris traduire quelque chose de très simple. (La traduction facile, c’est celle que font les autres .) Pour vous en convaincre, essayez-vous donc traduire un mode d’emploi. Et je dis bien : le traduire. Non pas le comprendre, ni dire oralement : « voilà, en gros, ça dit ça. » Vous m’en donnerez des nouvelles.

Tout au plus puis-je citer la difficulté particulière qu’ont présenté les Désastreuses aventures des orphelins Baudelaire (A Series of Unfortunate Events) : je n’avais pas le contexte en aval, j’ignorais totalement comment s’achèverait la série. Alors que pour traduire il faut disposer du contexte, de TOUT le contexte.



Quel genre (albums, romans, théâtre, poésie, etc.) privilégiez-vous dans vos choix de traduction ?

Aucun genre réellement, mais je n’accepte de travail que si deux conditions sont remplies. Un, je dois y trouver un plaisir de lecteur, et donc pouvoir me dire que d’autres y trouveront du plaisir. Deux, je dois « avoir pied partout », j’entends par là y être à l’aise, y compris dans les détails techniques, car il y en a toujours. Par exemple, je n’irais pas traduire un ouvrage ayant pour cadre principal le monde de l’équitation, ou celui de la musique (que j’aime, mais sans m’y connaître), ou celui de la construction automobile. Passe de ferrer un cheval, vite fait, au milieu d’un roman, ou de soulever un capot de voiture à l’occasion (quitte à appeler au secours mon garagiste), mais pas question de jouer les expert(e)s là où je ne le suis pas. Par exemple, j’ai beau aimer lire des polars, j’évite d’en traduire parce qu’il y a trop d’armes à feu (je suis nulle en la matière) et, souvent, trop d’hémoglobine et de précisions pour médecin légiste.

De même, je laisse la traduction de théâtre aux gens de théâtre, dont je ne suis pas.

J’aime la traduction d’albums pour petits, du moins d’albums qui me plaisent, parce qu’elle touche à la poésie – et aussi parce que ce sont des tâches très courtes : au moins, on se voit avancer, contrairement au roman de 600 pages !

Cela dit, pour la poésie, je n’en ai jamais traduit que des extraits. Traduire de la poésie ne nourrit pas son homme !


Les questions de cet entretien ont été posées par courriel.

Anastasia Sukhodolets et Benoit Carchano, Licence pro Bibliothèques



Repost 0
Published by anastasia - dans Entretiens
commenter cet article
23 décembre 2008 2 23 /12 /décembre /2008 23:30
Jean Vautrin, de son vrai nom Jean Herman, est né en 1933 en Lorraine. D’abord étudiant à l'Institut des Hautes Etudes Cinématographiques, il devient par la suite l’assistant de Roberto Rossellini en Inde. Il tourne quelques longs métrages dont Le Dimanche de ma vie (Prix Marylin Monroe) et Adieu L’Ami avec Alain Delon et Charles Bronson.

C’est à partir de 1971 qu’il se tourne vers l’écriture. A la fois romancier, nouvelliste et auteur de polar, c’est en 1989 qu’il reçoit le Prix Goncourt et le Prix Goncourt des lycéens pour son roman Un grand Pas vers le Bon Dieu. Nombre de ses œuvres sont aujourd’hui adaptées en BD.

Jean Vautrin nous reçoit chez lui.



Interview.

1- Vous vous êtes essayé à tous les genres : roman, nouvelle, album… ; quel est celui qui vous a le plus intéressé ? Pourquoi ?

J. Vautrin : Je crois qu’il ne faut pas considérer les choses comme ça. Plus que des essais et des erreurs, c’est un itinéraire, c’est une manière de vivre où tout se conjugue et tout se confond. La finalité, c’est l’écriture bien sûr. J’ai toujours eu une grande liberté. Finalement cela avance en vertu d’une espèce de cohérence et je ne suis pas dans la démarche de quelqu’un qui se dit : « je vais essayer ceci, je vais essayer cela ». C’était à ma portée et cela correspond à mon regard composite, à la fois fait d’images, de rencontres… Je le prends comme ça vient, j’ai parfois envie d’écrire un roman, ou une nouvelle…C’est une question de liberté.

2- Pourquoi vous êtes-vous tourné vers l’écriture après tout ce temps passé au service du cinéma ? Quel a été le déclic ? Est-ce une rupture ou une continuité dans votre carrière ?

J. Vautrin : La vie commande quand même, les circonstances sont en embuscade ! J’ai fait ce que l’on appelle la pirouette à l’envers : d’habitude on commence à écrire et on a envie d’aller à l’image, et moi ça a été le contraire. Mais je savais d’avance que je serais un artiste composite, multicarte.

J’ai passé 15 ans au service du cinéma, cinéma dans lequel je n’étais pas parfaitement heureux ,d’ailleurs, parce que je n’ai jamais été doué pour aller discuter des budgets et on m’avait embarqué dans une direction qui était celle des super vedettes et ce n’était pas mon truc. Et puis nous avons eu un enfant autiste. Cela a été un fantastique bouleversement dans nos vies, et cela nous a obligés à certaines attitudes. Je pouvais alors difficilement m’éloigner de la maison. Marcel Duhamel (éditeur et créateur de la Série Noire chez Gallimard) m’a dit : « tu écris des scénarios, pourquoi est-ce que tu n’écrirais pas pour la Série Noire ? ». C’est comme ça que j’ai commencé à écrire pour la Série Noire chez Gallimard, et ça a été une révélation. Je me suis peu à peu persuadé que l’écriture était le geste juste pour moi et que cela me permettait cette indépendance que je recherchais de nouveau. J’ai commencé à écrire grâce à mon fils et pas à cause de lui.


3- Dans votre carrière qu’avez-vous préféré faire : réalisateur, scénariste, écrivain, acteur ?

J. Vautrin : J’ai eu des satisfactions partout, je ne saurais pas vous répondre. Dans toutes les disciplines de l’art, il y a des réussites, des faillites, des miracles, donc il est difficile de rationaliser tout ça. Mon premier long métrage en 1965, Le dimanche de la vie, d’après Queneau, a été pour moi quelque chose de miraculeux, et de vraiment important. A l’inverse il y a eu des films galères. C’est la même chose pour les livres, il y en a qu’on aime bien, auxquels on tient au fond de soi-même et qui pourtant ne réussissent pas en terme de commercialisation. C’est très difficile donc de répondre à cette question.

4- Est-ce que le prix Goncourt a changé quelque chose pour vous ? Vous a-t-il motivé pour continuer ? a-t-il changé votre façon d’écrire ou votre façon de voir les choses ?

J. Vautrin : Oui bien sûr, ça change les tirages, d’abord ! Il faut bien le dire ! Sans compter que j’ai obtenu le même jour le Prix Goncourt et le Prix Goncourt des Lycéens ; on est un peu reine d’un jour, en fait. C’est vrai qu’on passe une année entière à voyager. On a brusquement l’impression qu’on pourrait devenir quelqu’un d’important, ce qui bien sûr est faux ! Mais il n’empêche que ça a été un grand tremblement dans ma vie, je ne pensais pas que ce serait si important, pour moi et pour les miens. Cela m’a permis de débloquer des fonds pour créer un centre pour les handicapés.

Mais cela n’a rien changé à mon écriture. Ecrire reste pour moi un besoin.


5- Avez-vous été influencé dans votre écriture par des auteurs en particulier ? Quelles ont été vos influences ?

J. Vautrin : J’ai eu des lectures, étant enfant, qui m’ont marqué. De mon temps, on lisait systématiquement les classiques pour enfants comme Dumas, les romans-feuilletons, Arsène Lupin, M. Leblanc, tout cela m’a émerveillé quand j’étais jeune. Plus tard, il a plutôt été question de gens comme Maupassant, des raconteurs d’histoires. J’ai aussi était séduit assez vite par des préoccupations sociales, par Victor Hugo. Et puis pas forcément des artistes officiels, non plus. Et plus tard, il y a les gens comme Céline, Queneau qui sont devenus brusquement des maîtres à penser. Ce sont des gens qui m’ont appris à penser un peu mieux peut-être, à m’installer dans mes meubles, passé le moment de l’influence pure et de l’admiration béate.

Il y a eu beaucoup d’écrivains américains également, Dos Passos, Faulkner, pour le lyrisme, pour l’ampleur. Et puis des gens comme Salinger. Ce sont des rencontres importantes.

6- Certains de vos romans ont été adaptés en BD. Comment ce partenariat a-t-il été mis en place ? Etait-ce un souhait de votre part ou une proposition des dessinateurs ? Avez-vous été impliqué dans des choix, tels que le physique des personnages, l’environnement (au niveau du dessin). Comment s’est passée l’adaptation du texte ?

J. Vautrin : Dès le début, j’ai été ami avec Enki Bilal, Tardi, et ils ont été amenés à faire des couvertures de mes livres. Et puis j’ai rencontré Jean Teulé, qui était dessinateur à l’époque et on s’est mis à travailler ensemble, on faisait des petites bandes dessinées pour des journaux de l’époque, et puis, de fil en aiguille, il a adapté Bloody Mary en BD. Cela a été un déclic supplémentaire. Et puis plus récemment Tardi a adapté Le cri du peuple, sur la Commune de Paris. Notre collaboration a duré longtemps, quatre ans. Nous échangions du courrier, on se téléphonait et le reste du temps Tardi m’envoyait des petits dessins, des croquis sur lesquels je donnais mon avis. Il a été assez fidèle au livre. Au niveau du texte, il est clair qu’il y a eu déperdition et puis c’est moins littéraire, mais c’est tout à fait normal. Avec Tardi, on parlait des passages importants, qui étaient essentiels.



7- Comment est née la collaboration avec Dan Franck pour les aventures de « Boro », qui en est l’initiateur ? Comment se passe l’écriture d’un roman à « quatre mains » (au niveau de la méthode de travail) ? Est-ce que vous échangiez les idées puis l’un faisait la rédaction et l’autre donnait son aval ?

J. Vautrin : C’est vraiment une amitié, une osmose, Dan c’est mon frère. Ce qui est important c’est d’être motivé par les mêmes préoccupations sociales, voire politiques. Je suis un artiste engagé, je ne penche pas vers la droite, c’est bien connu. C’est aussi une rencontre, Dan. On s’est rencontrés dans les années 80 au salon du livre. On s’est raconté des histoires et à force de se raconter des histoires, on s’est raconté une histoire. Petit è petit, en trois jours, on a eu l’idée du personnage, l’idée du Hongrois. On savait qu’il serait métèque parce qu’on voulait parler du métissage, on savait qu’il serait à moitié juif parce qu’on savait que ça emmerderait pas mal de gens, on savait qu’il boiterait parce qu’il serait très beau et donc il fallait qu’il ait un handicap, on savait qu’il aurait des idées libertaires, qu’il serait très indépendant, on savait que ce serait un homme à femmes, c’est venu petit à petit, ça c’est construit. Donc il se bâtissait de lui-même, le personnage, et on savait il y a dix ans qu’il mourrait en 1956. L’écriture à quatre mains, c’est une aventure, c’est ca qui nous intéressait aussi. Au départ on avait décidé que ce serait un jeu littéraire, il y a des gens qui correspondent, nous avons dit « au lieu de correspondre on va écrire selon la méthode du cadavre exquis », vous savez on écrit une phrase on roule le papier on le passe à l’autre, etc.…Ça a fonctionné un peu au début, on était timides, mais petit à petit, on s’est mis à écrire un chapitre chacun. Puis après, ça on est arrivés à mettre en place le style de ce mec qui s’appelle Franck&Vautrin, qui est ni moi ni lui en fait : moi j’aime plutôt l’écriture pléthorique, lui, il aime plutôt l’écriture minimaliste. Il fallait donc qu’on arrive à accorder nos violons, il y a eu un certain temps pour une mise en place commune, c’est évident. C’est vrai qu’au bout de vingt ans, on y pense plus, on sait très bien ce qu’il faut faire pour revenir au script qui a été décidé. Les gens qui nous connaissent intimement savent très bien ce qui est écrit par l’un ou par l’autre, mais en même temps on se tend des pièges. Il y a un tapuscrit énorme puisque à chaque fois les bouquins ont 450-470 pages et chacun a droit de vie ou de mort sur le manuscrit donc il y a des rajouts, des réécritures, à ce stade là, quand le manuscrit est prêt. Et puis au fil des années, il y a une grande connaissance des thèmes et des caractères du personnage, c’est ça la joie du roman-feuilleton. On essaie aussi à chaque fois, pour dynamiser les choses, de remettre un travail à l’autre qui n’est pas fini, lui remettre une patate chaude entre les pattes de façon à ce qu’il se brûle et qu’il soit condamné à la réflexion et à l’invention. On le met en difficulté exprès, c’est ça qui est drôle.



8- Votre littérature est dite sociale, vos personnages viennent de la rue, des banlieues, sont des écorchés, pourquoi ces thèmes et ces personnages récurrents ?

J. Vautrin : Oui, je suis du côté des bancroches, c’est évident. C’est un parti pris. Quand j’étais gamin, j’étais comme ça, j’étais toujours avec les plus faibles, ça m’est resté. Je crois que c’est une bonne attitude, je n’aime pas les gens qui se mettent du côté des costauds. Je crois qu’il faut être rebelle dans la vie, c’est un atout supplémentaire. Je crois qu’un écrivain doit être un écrivain engagé. Si j’ai écrit du polar c’est parce que c’est un espace enragé. Dans les années 70, avec d’autres, on a créé le néo-polar qui était revendicatif dans le sens où la littérature française s’égarait dans les cols blancs, vers les sentiers bourgeois, et nous, on n’en avait pas envie. On avait envie de revendiquer des libertés enfouies, on avait envie de dire que les HLM c’étaient des ghettos et on avait raison. On ne nous a pas assez donné raison, à mon avis.

9- Vous aimez les romans noirs, comme Billy-Ze-Kick ou plus récemment L’homme qui assassinait sa vie, où le héros est un détective, les personnages assez sordides et où vous décrivez un Bordeaux « glauque ». C’était une envie particulière d’écrire sur le lieu où vous vivez ? Pourquoi choisir une telle atmosphère pour décrire la ville ?

J. Vautrin : C’est glauque, Bordeaux, on ne veut pas l’admettre parce que c’est bourgeois mais c’est glauque. Il ne faut pas oublier que c’est un ancien port. J’ai écrit ça parce que ca m’amuse, c’est un roman de contre-pied radieux qu’on veut donner à Bordeaux, cité du vin et des merveilles. En fait, il y a des prostituées qui viennent de Hongrie, il y a des maquereaux…Bordeaux ne s’est pas construite comme ça, comme une terre des merveilles, c’était une terre de négriers avec des gens qui ont fait le trafic des esclaves. Les fortunes de Bordeaux ne sont pas aussi majestueuses qu’on veut bien le dire, ce n’est pas la ville bourgeoise qu’on aimerait qu’elle soit. Ca m’amuse parce que dans un polar, c’est ça, ça permet d’injecter des tas de choses. J’ai vu beaucoup de films noirs, des films B d’avant-guerre, ce sont des merveilles et c’est vrai que dans les plis de ces pellicules oubliées, il y a une critique de la société américaine qui est merveilleuse. On n’a jamais eu l’équivalent en France, les romanciers ne parlent que de leur digestion, de leur nombril, de leurs amours. Il y a autre chose sur terre quand même, on le voit assez en ce moment, il me semble. Il est temps que la littérature française s’élargisse un peu et se mondialise. On s’étonne de ne pas être plus traduit à l’étranger mais ce n’est pas étonnant, il n’y a pas cette universalité qu’il y a chez les écrivains étrangers. Je crois que justement la démarche du néo-polar c’était ça, une espèce de révolte pour que les choses sociales apparaissent. On n’a pas hésité à mettre en scène, à cette époque-là, des hommes politiques corrompus, des choses comme ça, comme les Américains le faisaient.

On parlait des auteurs qui m’ont beaucoup marqué, je crois qu’il y a Dickens aussi, j’aime beaucoup Dickens.


10- Parmi vos œuvres, quelle est celle que vous avez préféré écrire ?

J. Vautrin : Je suis embêté car j’essaie d’écrire avec une certaine cohérence. Il y a des livres fétiches mais c’est aussi ce que vous renvoie le public. C’est vrai que Billy-Ze-Kick, ça continue à se vendre et c’est un bouquin qui a un certain âge (35 ans), qui est toujours aussi actuel. La vie Ripolin, ça me touche beaucoup parce que c’est sur le handicap et c’est une prise de distance par rapport au handicap. Symphonie Grabuge est un bouquin qui n’est pas très connu mais dans lequel il y a beaucoup de choses, une critique de la société qui vaut pour aujourd’hui. Il a eu le prix populiste, dont je suis le président du jury aujourd’hui, qui est un peu méconnu, et qui a été créé dans les années 20. Des tas de gens formidables ont eu le prix populiste, c’est un prix qu’on essaie d’aider à survivre, on a couronné récemment Gaudé qui marche bien. Je pense qu’on le donnera à Teulé un jour, il le mérite.

11- Quels sont les auteurs que vous appréciez particulièrement aujourd’hui ?

J. Vautrin : J’ai plusieurs sortes de lectures. Je suis président d’un jury donc je lis des bouquins, qui parfois me tombent des mains. Et puis il y a les bouquins qu’on choisit, il n'y en a pas beaucoup en ce qui me concerne parmi les contemporains en France. Mais je continue à lire beaucoup de littérature américaine, beaucoup de nouvellistes étrangers. McCarthy, Ford, des gens comme ça, sont passionnants. La route de McCarthy, c’est terrible, c’est vraiment un voyage au bout de la nuit.



Un grand merci à M. Jean Vautrin pour sa gentillesse et pour s’être prêté au jeu des questions. Nos remerciements à son épouse pour son accueil.

Aline Crochart et Ingrid Deloi, Licence Professionnelle Librairie.


Repost 0
Published by Alinne et Ingrid - dans Entretiens
commenter cet article
20 décembre 2008 6 20 /12 /décembre /2008 06:50
Rencontre avec Josyane SAVIGNEAU



Le 26 novembre dernier, dans la salle Albert Mollat, Laura et moi avons assisté à la rencontre de Josyane Savigneau, journaliste au Monde depuis 1977 et directrice du supplément du quotidien, Le Monde des livres, de 1991 à 2005.

Elle est venue parler de son dernier livre Point de côté paru le 1er octobre 2008 chez Stock où elle raconte son éviction du Monde des livres et les rencontres avec des artistes du milieu du cinéma, de la chanson, de la littérature…

Josyane Savigneau est née à Châtellerault, petite ville du département de la Vienne au nord de la région Poitou-Charentes. Elle est issue d’un milieu modeste (mère tenant une épicerie et père vendeur de vin). Son origine sociale lui pèsera tout au long de sa vie car elle raconte dans son autobiographie l'humiliation sociale qu’elle a ressentie suite à son éviction au Monde des livres et met cet événement en corrélation avec son enfance. En effet, elle se sentait mal à l’aise du fait que c’était une élève « méritante », (terme méprisé par la journaliste) mais pas assez riche contrairement à certaines de ses camarades de classe (exemple : souvenir chez une amie, fille de médecin). Josyane Savigneau disait : « je suis née du mauvais côté du pont ». Quelques années plus tard, elle découvre Simone de Beauvoir avec Mémoires d’une jeune fille rangée grâce à une amie dont les parents étaient professeurs. Elle restera très marquée par cette lecture comme par les ouvrages d’Annie Ernaux, écrivain d’un autre genre. La journaliste dit « j’aimerais que la réalité se plie à mes désirs ».

Au cours de sa carrière, Josyane Savigneau a fait un certain nombre de rencontres pour lesquelles elle a eu une reconnaissance et le dévoile dans son ouvrage. Ce fut le cas avec Jean-Pierre Elkabbach dont elle deviendra l’assistante pendant quelques mois ; il lui aura appris la réactivité du journalisme. Elle dira de lui qu’il fut « un père professionnel ».

François Bott, autre personnage capital car il l’engagea en 1983 au Monde des livres et lui demanda d’organiser un interview de Marguerite Yourcenar. Cette entrevue fut pour la journaliste un grand moment et a débouché sur une amitié : « je n’ai jamais vu Yourcenar comme un monument historique. C’est une femme simple et très coquette ». Par ailleurs, Josyane Savigneau a écrit une biographie de l’écrivain1.  Elle s’est
également entretenue avec Françoise Verny, éditrice française décédée en 2004.

Elle a eu aussi une tendresse pour Hector Biancotti, élu à l’Académie française le 18 janvier 1996 et auteur en 1985 de Sans la miséricorde du Christ (Prix Fémina cette même année). L’ex directrice du Monde des livres a été marquée par l’entretien avec Juliette Gréco, chanteuse considérée comme « un mythe » et pourtant devenue son amie depuis trente ans. En 1984, elle rencontre une autre artiste, Edwige Feuillère, admirée autant que Gréco.

Plus tard, elle fit la connaissance d’Angelo Rinaldi, critique littéraire assez acerbe et portant trop d’atteintes personnelles selon elle, qui préfère la critique d’accueil.

Pour finir, elle apprécie énormément Philippe Sollers, un des fondateurs de la revue Tel Quel qu’elle a découvert pendant ses études.


1. Marguerite Yourcenar, l’invention d’une vie, Gallimard, 1990.


Laura Roussin et Manuel Gérard, Licence professionnelle Bibliothèque


Repost 0
Published by Laura et Manuel - dans Entretiens
commenter cet article

Recherche

Archives