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29 décembre 2012 6 29 /12 /décembre /2012 07:00

Le 19 octobre 2012,  la librairie BD Fugue Café organisait en partenariat avec  le cinéma Utopia une animation à l’intérêt double pour les clients participants : ces derniers pouvaient rencontrer un auteur au cours d’une séance de dédicace puis voir un film en projection exceptionnelle et en débattre avec cet auteur invité.

bd-fugue-cafe.jpg

Le concept

La librairie BD Fugue à Bordeaux propose de manière irrégulière des rencontres/dédicaces avec des auteurs. Ces rencontres sont suivies pour ceux qui le souhaitent de la projection au cinéma Utopia (situé dans la même rue que la librairie) d’un film choisi par l’auteur et en présence de ce dernier. Une autre « rencontre » a alors lieu après le film avec l’auteur.

Logo-Utopia.png

L’auteur

Christian Lacroix, dit Lax, est à 63 ans l’auteur de trente-trois albums de BD. Pendant longtemps, ce professeur de bande dessinée à l'École d'Art Graphique Émile-Cohl de Lyon a préféré faire des histoires one-shot et créer de nouveaux personnages pour chaque album. Avec Des maux pour le dire, Lax est pour la première fois en 1987 un auteur complet sur l’album. Il met en scène son frère, handicapé et grand voyageur, pour aborder des thèmes sociaux. Lax continuera par la suite à aborder les sujets du handicap et des relations familiales dans ses œuvres, comme nous pouvons le voir avec L’Écureuil du Vél d’Hiv.


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La bande dessinée : L’Écureuil du Vél d’Hiv

 

En 1940 à Paris. Sam et Eddie sont deux frères. Sam, l’aîné, est un pistard, un coureur cycliste sur piste, l’un des meilleurs de sa génération, particulièrement apprécié du public populaire du vélodrome d’hiver à Paris, le fameux Vel’ d’Hiv’. Eddie, le cadet, souffre d’une hémiplégie inférieure du bras gauche et de la jambe gauche. Entre Sam et Eddie, c’est un amour fraternel, quasi fusionnel. Adulé par sa mère, Eddie est rejeté par son père, le docteur Ancelin. Serge Ancelin, persuadé en ses temps d’occupation qu’Hitler vaut mieux que le Front populaire, soigne le jour ses patients, souvent gratuitement, et passe ses nuits à se perdre dans le jeu avec des officiers allemands. Le 15 juillet 1942, Sam, qui a trouvé porte close, ne sait rien du drame qui se déroule à l’intérieur du Vél d’Hiv’ : c’est plus de 13 000 Juifs, raflés par la police française, qui sont enfermés dans des conditions sanitaires inhumaines. Ce que Sam ignore aussi, c’est que sa mère, accourant au secours d’une amie, est jetée sans ménagement à l’intérieur du vélodrome…     (Présentation de l'éditeur, Futoropolis).

 

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Le film : On achève bien les chevaux

Titre original : They shoot horses, don’t they ?
Réalisateur : Sidney Pollack
Acteurs principaux :
Jane Fonda : Gloria Beatty
Michael Sarrazin : Robert
Susannah York : Alice
Gig Young : Rocky, l’animateur
Red Buttons : le marin (Sailor en VO)


Synopsis

En pleine dépression économique, les primes des marathons de danse attirent jeunes et vieux accablés par la misère. Robert et sa partenaire Gloria dansent à en perdre la raison. Ils tiendront coûte que coûte. À moins que la mort ne les sépare...



L’organisation

Pour le libraire

Olivier VanDermotte, gérant de la librairie BD Fugue à Bordeaux est à l’origine du projet. C’est la troisième année qu’il propose cette animation dédicace et cinéma en partenariat avec l’Utopia. Cette association est informelle. Il n’y a aucun contrat signé : le libraire et le gérant du cinéma font au cas par cas en fonction des auteurs invités, des propositions de films et bien sûr des possibilités. Pour Olivier VanDermotte, ce système est avantageux pour tous : la librairie et le cinéma ont des prescriptions dans la presse et à la radio dans toutes les rubriques « sorties » (au niveau local bien entendu) et cela fait parler de l’auteur. Outre le démarchage de nouveaux clients, monsieur VanDermotte nous confiera y voir aussi une façon de fidéliser sa propre clientèle. La librairie se montre en effet vivante et bénéficie de l’image de marque de l’Utopia.

Pour le choix de l’auteur, le gérant alterne auteurs bordelais et auteurs non-bordelais. Dans le cas présent, pour faire venir Lax de Lyon, la librairie BD Fugue a négocié avec l’éditeur et prend en charge l’hôtel et le transport.

De son côté, le cinéma Utopia a fait imprimer son programme en précisant que le film On achève bien les chevaux est diffusé dans le cadre d’une soirée spéciale, organisée avec BD Fugue à l’occasion de la sortie de l’Écureuil du Vél d’Hiv de Christian Lax. Il est précisé qu’il s’agit d’une projection unique d’un film choisi par l’auteur et qu’une rencontre aura lieu avec lui lors de cette soirée. La séance est au prix habituel, 6€, et il n’y a aucune obligation d’achat de la bande dessinée ou de devoir rester pour la rencontre.


Pour l’artiste invité

Quand Christian « Lax » Lacroix a appris qu’il devait choisir un film, il a hésité. Le film devait être en relation avec sa bande dessinée mais presque toutes les œuvres cinématographiques sur le vélo sont des comédies. Cela ne coïnciderait pas avec les thèmes et l’ambiance de l’Écureuil du Vél d’Hiv. De plus, le choix devait se porter sur un film que l’Utopia pouvait acquérir et qui n’aurait pas à souffrir d’une sortie ou d’une diffusion télévisée trop récente. En effet, on peut estimer que les spectateurs ne vont pas revenir payer pour voir un film qu’ils ont vu gratuitement la semaine passée. Ne pouvant pas prévoir le programme télévisé très en avance, le choix doit donc se porter sur un film qui passe rarement sur le petit écran.

En gardant ces conditions à l’esprit, Lax en est venu à penser au film de Sidney Pollack On achève bien les chevaux. Si de prime abord, le film ne semble avoir aucun lien avec son album, il n’en est rien. Lax explique les similitudes qu’il voit : le film a les mêmes thématiques et le même fonctionnement que sa BD alors qu’il n’a pas été une source d’inspiration lors de son écriture. En effet, on retrouve dans les deux œuvres le thème du dépassement de soi. La situation de crise et la dureté de la vie sont explorées de façons similaires avec d’un côté la grande dépression et de l’autre l’occupation nazie. Lax notera d’ailleurs la présence d’une sirène dans le film, qui marque la fin des pauses et la reprise du concours, qui rappelle celles des temps de guerre. De même, les histoires fonctionnent en huis clos avec la piste de danse pour le film et le vélodrome pour la BD. Lax pousse la comparaison jusqu’à faire remarquer que dans les deux œuvres, les concurrents sont par deux, tournent en rond et sont mal payés. On retrouve aussi dans les deux cas des nantis venus se montrer et se mélanger à un public populaire qui vient se distraire et parier. Au final, On achève bien les chevaux ressemble bien plus à l’Écureuil du Vél d’Hiv qu’il ne l’avait imaginé.



Le déroulement

En amont de la rencontre avec Lax et de la projection du film, la librairie BD Fugue et le cinéma Utopia communiquent autour des événements.

L’unique séance d’On achève bien les chevaux paraît sur la grille de programme de la gazette de l’Utopia. Il s’agit d’un journal gratuit contenant la programmation du cinéma pour un mois mais aussi de fiches détaillées et de critiques des films projetés. La fiche du film choisi par Lax prend les trois-quarts d’une page et l’accent est mis sur le caractère exceptionnel de cette « soirée ciné-BD » avec la couverture de l’Écureuil du Vél d’Hiv en illustration. Si l’article précise qu’une rencontre avec Lax aura lieu, on note en revanche qu’il n’est fait nulle part mention de la présence de l’auteur à la librairie partenaire pour une séance de dédicace dans la journée. De son côté, la librairie BD Fugue utilise Facebook pour prévenir ses clients de la journée de dédicace. Grace à l’utilisation du module « événements », la librairie informe tous ses « suiveurs » de la nature et de la date de l’animation qu’elle va faire. Ainsi, plus de 1200 personnes sont invitées à participer à une « dédicace/projection/rencontre avec Christian Lax »  le vendredi 19 septembre à partir de 15h30.

En librairie, la queue nuisait à l’ambiance, alors le gérant a opté pour un système de tickets : un livre acheté donne accès à un ticket et un horaire de passage. Le magasin reste ainsi calme et les clients venus voir Christian Lax peuvent avoir un véritable échange avec lui. L’artiste est installé dans la partie bar du magasin. Ainsi, il n’est pas importuné par les clients « lambda » venus uniquement acheter un livre mais il n’en est pas pour autant coupé de la vie du lieu. Le système de ticket, et donc d’horaire, lui permet de prendre son temps et de faire une dédicace pour laquelle il s’applique. Cela serait sans doute moins le cas si dix personnes attendaient leur tour. Le système mis en place a pour défaut de diminuer le nombre de clients venus faire une dédicace puisque l’achat est obligatoire, mais il a pour effet de permettre une véritable rencontre avec l’auteur. Lors de cette après-midi de dédicace, ce ne sont donc qu’une douzaine de personnes qui seront venues voir Christian Lax, mais ceux-ci auront eu une rencontre de qualité et les autres clients de la librairie n’auront pas été gênés par une foule venue uniquement voir l’auteur.

La séance du film commence à 20h30 dans l’une des petites salles de l’Utopia. Le gérant du cinéma vient faire la présentation du film et de Christian Lax, en précisant qu’une rencontre avec lui aura lieu après la séance. En tout, ce sont une trentaine de personnes qui regardent le film de Sidney Pollack en présence de Christian Lax et Olivier VanDermotte. Le film terminé, la salle se vide de moitié. Le gérant commence à interviewer Lax puis, une fois les présentations faites, entreprend de faire participer le public. Le problème est qu’après deux heures d’un film oppressant qui se termine mal, le public n’est pas des plus festifs. Entre la fatigue due au fait que le film était en anglais et sous-titré en français et l’ignorance du public sur l’œuvre de Lax, il ne manquait que le « coup de blues » donné par le film pour que les questions se fassent rares. Devant le peu de participation, Lax s’excusera d’avoir choisi ce film si peu joyeux et expliquera, comme il l’avait fait pour nous, les raisons de son choix. Une discussion naîtra alors entre Lax et deux personnes du public sur l’occupation et la déportation. Le sujet étant lui aussi plutôt lourd, surtout après la projection d’un film pessimiste, il n’entraînera pas le public dans un débat passionné. En tout, cette rencontre avec Lax n’aura duré que quinze minutes et il n’aura que peu parlé de l’Écureuil du Vél d’Hiv. Quelques amateurs viendront néanmoins le voir après cette rencontre pour discuter avec lui.



Conclusion

Comme toute animation en librairie, cette formule « dédicace et cinéma » présente des avantages et des inconvénients. Pour la première partie qui se déroule en librairie, le choix de faire des dédicaces payantes (puisque celle-ci ne peut se faire qu’à condition d’acheter un album) fait ses preuves. La librairie ne connaît pas d’embouteillage de fans venus uniquement voir l’artiste, et les possesseurs d’un ticket de dédicace ont tout le loisir de profiter de leur rencontre grâce aux horaires de passage. De même, les séances de dédicaces ne tournent pas au travail à la chaîne pour les artistes et l’on peut supposer que cela les incitera à revenir si une nouvelle animation de ce genre leur est proposée.

En revanche, c’est la partie cinéma qui montre ses faiblesses. On remarque l’importance du choix du film. Un film trop sombre fera peser une lourde ambiance et freinera les gens à participer à un débat. De plus le public présent dans la salle n’est pas acquis d’emblée : parmi les personnes présentes, un certain nombre sont venues pour le film et ne connaissent pas l’artiste invité.  On se retrouve alors dans une position inconfortable où l’on vient de voir un film mais où l’on doit parler d’une autre œuvre. Un travail de préparation serait donc nécessaire en amont pour dynamiser cet aspect.


Jérôme, AS éd-lib.

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24 décembre 2012 1 24 /12 /décembre /2012 07:00

Ritournelles-video-poesie.JPG   
Dans le cadre de la treizième édition du festival de littérature et d'arts contemporains Ritournelles, consacrée à la « cinémalittérature », avait lieu mardi 4 décembre à  l'Oara une soirée vidéo-poésie. Le programme du festival  décrit la vidéo-poésie de la manière suivante : « formes hybrides de la rencontre entre poètes et artistes contemporains vidéastes – Imaginaires croisés entre textes et images. »

En effet, tel était le programme de cette soirée qui comportait quatre performances : Around Theworld 2.0 de Jérôme Game et Valérie Kempeneers, Lonely People de Jean-Michel Espitallier et Yumi Sonoda, Didier A. Disparu de Bertrand Dezoteux et Didier Arnaudet ainsi que Overflow une performance de poésie et de batterie écrite et interprétée par Jean-Michel Espitallier et Jérôme Game.

Vous pouvez consulter  le programme du festival qui contient des descriptions de ces quatre spectacles ainsi que des biographies succinctes des artistes présents.



Around Theworld 2.0
Texte, voix : Jérôme Game
Vidéo : Valérie Kempeneers
Durée : 25 minutes

Cette performance nous emmène dans un tour du monde assez particulier. La vidéo est constituée d'une suite continue de paysages vus du ciel qu'accompagne un flux de parole sur le thème du voyage. La parole et l'image se complètent et s'accordent parfaitement. Les images filmées laissent voir des suites de paysages divers : des usines, des ports industriels, des mers, des parkings, et cela en continu. L'image n'est pas nette et la caméra avance souvent de manière saccadée, avec un rythme variable. La voix du poète suit l'écran presque dans un mouvement  mimétique : le narrateur ne s'arrête jamais mais butte sur les mots, n'achève pas les phrases et les enchaîne de manière continue. Cet ensemble créée un patchwork à la fois visuel et auditif. Le poète rassemble des fragments pour créer quelque chose de construit, un voyage qui fait sens. On peut y voir une portée poïétique forte : Jérôme Game se sert d'éléments de notre monde pour créer son propre univers. Le parcours qu'il nous offre a quelque chose de fascinant, le spectateur est pris dans cette boucle sans fin, se laissant bercer à la fois par les images et la musique qui les accompagne. Les phrases heurtées et sans cesse interrompues ne gênent pas la compréhension ; au contraire, elles apportent du sens à la performance. Tout se joue sur le rythme et les associations qu'il produit. Le spectacle joue beaucoup sur les répétitions, à la fois dans le paysage et dans les mots, avec la présence d'anaphores mais aussi de mots et de phrases qui reviennent cycliquement.

En plus d'être un voyage poétique, cette expérience a le mérite de pouvoir soulever un certain nombre de réflexions sur notre société, en particulier sur le rapport de l'homme à l'image et à l'espace. L'image semble d'abord venir d'avion et les mots évoquent la présence d'un voyageur avec l'anaphore de la formule « il part pour », qui ouvre le poème. Cependant, très vite, viennent s'ajouter d'autres regards, notamment celui d'un internaute, comme le suggèrent de nombreuses formules, notamment « ajouter un commentaire », « google map », « options du blog » ou encore celui d'un système de surveillance, « CCTV ». On se retrouve étouffé par l'omniprésence du regard, ce qui peut faire écho à la manière dont les images nous assaillent à travers les médias et pas nécessairement pour montrer quelque chose qui suscite l'intérêt. Le film ne montre pas des lieux touristiques mais, au contraire, des zones commerciales. Il ne s'agit pas là de montrer du beau mais de faire sens à travers un itinéraire pensé par le poète. L'homme ne vit plus dans son monde, il le regarde à travers un écran et se laisse diriger par lui. Ce n'est pas pour rien que les images montrées proviennent d'internet et sont de qualité médiocre. Cela correspond à l'image dégradée du monde qui est ici exposée. La voix qui lit semble elle-même être déroutée et piégée dans ce qu'elle lit, ayant souvent l'air d'être sur le point de s'effondrer alors qu'en réalité le poète maîtrise parfaitement ce qu'il fait. Ainsi, si la prestation est peut-être un peu longue, cela est en accord avec le sens que l'on peut y voir et contribue à créer une atmosphère de lassitude qui parvient pourtant à captiver le spectateur. Saluons la très bonne diction et la prononciation de Jérôme Game qui participent à l'efficacité d'une telle performance. Il ne s'agit pas d'un spectacle qui cherche à être agréable, mais qui intéresse et fait réfléchir.



Lonely People
Texte, voix, bande-son : Jean-Michel Espitallier
Vidéo : Yumi Sonoda
Durée : 20 minutes

Tandis que Around theworld 2.0 se caractérisait par un certain hermétisme, Yumi Sonoda et Jean-Michel Espitallier nous ont offert avec Lonely People une très jolie expérience, d'accès beaucoup plus facile. L'univers développé par Yumi Sonoda joue sur une subtilité et une délicatesse qui lui donnent un aspect presque onirique. Elle nous montre une place dominée par des tons bruns et la présence d'ombres très marquées. Le fort contraste des couleurs fait que les personnes qui circulent sont davantage des silhouettes, peut-être même des spectres. Cet aspect insaisissable est souligné par une composition de l'image un peu déroutante, presque comme si elle était vue à travers un kaléidoscope. Cela donne à l'image une portée picturale qui valorise la puissance esthétique de la représentation.

Ce film est servi par trois niveaux de texte qui se complètent. Il s'ouvre sur la clameur de la rue et très vite commence la chanson des Beatles, All the Lonely People, puis Jean-Michel Espitallier énonce un texte à la troisième personne qui se compose d'énumérations d'activités du quotidien réalisées par une femme et un homme indéterminés. Il emploie des formule de ce type : « elle écrit sur une ardoise », « elle révise ». Le texte du poète fait écho aux paroles de la chanson, les personnages qu'elle met en scène donnant le sentiment d'être des lonely people. Le peu d'informations sur les personnages leur donne le statut d'anonymes et ils peuvent à la fois être n'importe qui et tout le monde, comme les gens qui vont et viennent à l'écran. Arrive ensuite une troisième voix, puissante, qui narre également des activités, mais cette fois à la deuxième personne du singulier, en utilisant le pronom « tu », comme si le narrateur s'adressait aux personnages de l'histoire, et peut-être même au spectateur. Les sons s'emballent, en raison du nombre de voix et de leur volume, mais il ne s'agit pas d'une cacophonie désagréable, bien au contraire. Le sens de ce qui nous est conté gagne en intensité grâce aux différentes modalités à travers lesquelles il se construit. Après ce mouvement en crescendo, commence un decrescendo : les voix et les mouvements se calment, la voix qui s'exprime à la seconde personne se tait, puis le poète s'arrête, la musique cesse également, et il ne reste de nouveau que le bruit de la rue qui a alors pris un nouveau sens.

Jean-Michel Espitallier et Yumi Sonada ont réussi à mêler leurs univers respectifs afin de créer une œuvre pleine de sensibilité.



Didier A. Disparu
de Bertrand Dezoteux, d'après une œuvre de Didier Arnaudet.
Durée : 15 minutes

Avant de commencer la projection, l'écrivain Didier Arnaudet et le réalisateur du film, Bertrand Dezoteux, ont présenté leur travail. Le texte de Didier Arnaudet, Les Périphéries du large, se constitue de fragments et, plutôt que de suivre la même voie, Bertrand Dezoteux a décidé de sélectionner quelques fragments et d'en faire un récit continu et peut-être plus accessible que l'oeuvre d'origine, bien que cela comporte le risque de la dénaturer.

Le film suit un personnage qui doit remettre des documents à son chef, Didier, disparu du jour au lendemain, le laissant complètement dérouté et livré à lui-même, jusqu'à ce qu'il rencontre une jeune femme avec qui il va très vite nouer une relation. Le film est réalisé de manière assez basique et le jeu des acteurs peut paraître moyen,  si bien qu'au première abord on a l'impression de se retrouver devant un mauvais film amateur. Les plans rapprochés sont nombreux et les personnages semblent étouffés par le cadre, ainsi que par tous les sons qui les entourent, le film étant dépourvu de musique ou de tout autre son  extradiégétique. Mais très vite, le spectateur se rend compte qu'il y a un jeu volontaire avec des procédés et des clichés narratifs : la relation amoureuse entre les deux protagoniste est très convenue, et on a même le droit à des scènes de combat et à une poursuite en voiture. Tout cela prend une tournure absurde qui semble être assumée, comme en manifeste la présence d'un homme déguisé pour jouer le rôle de Didier, le chat du personnage féminin.

En outre, le retournement de situation final fait que le recours à tous ces ressorts fait sens et ce qui aurait pu sembler être, dans un premier abord, un film médiocre s'avère en fait être une expérimentation très bien pensée. On comprend la confiance que Didier Arnaudet a accordée à Bertrand Dezoteux. À sa manière, le cinéaste a su jouer avec les ambiguïtés sur lesquelles reposait le livre en retranscrivant cela de manière plus adaptée à un support cinématographique.



Overflow
Texte, voix : Jérôme Game
Batterie, voix : Jean-Michel Espitallier
Durée : 30 minutes

La soirée s'est achevée par une performance de Jean-Miche Espitallier et Jérôme Game, mêlant poésie et batterie. Malgré l'absence de vidéo ici, il aurait été dommage de se priver d'un tel numéro, en la présence des deux poètes. Ce spectacle se caractérisait par la présence d'une énergie brute, presque semblable à celle présente lors d'un concert de rock. Les deux artistes dialoguaient, s'affrontaient, s'accompagnaient l'un l'autre, nous donnant le droit à une joute dynamique et prenante. Dans ce spectacle, le poète devient musicien, et le musicien devient poète, ce qui ne peut qu'évoquer la poésie lyrique telle qu'elle est dépeinte dans les œuvres antiques, tout en apportant un nouveau souffle au genre, par le choix de la batterie et à travers la poésie de Jérôme Game qui lui est très singulière et n'a rien à voir avec une poésie traditionnelle. Cette véritable explosion de rythmes et de sons était une manière très judicieuse de clore cette expérience poétique, avant de permettre aux spectateurs d'aller se réunir autour d'un verre de vin offert par le festival.

Cette soirée Vidéo-Poésie a donc su montrer à quel point l'alliance entre vidéo et poésie peut être féconde, et cela à travers des prestations très différentes. Il s'agissait d'un spectacle riche qui aura su satisfaire les amateurs de poésie avant-gardiste, tout en pouvant servir de bonne introduction à ce domaine pour les non-initiés par la diversité de son contenu. Il ne s'agit pas de projections accompagnées de lecture de poésie mais bien d'oeuvres mêlant, chacune à leur manière, vidéo et poésie. Le trait d'union entre vidéo et poésie présent dans le titre de la soirée était donc justifié.


J.S., AS éd-lib

 

 

 

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23 décembre 2012 7 23 /12 /décembre /2012 07:00

LAURE-ADLER-MANIFESTE-FEMINISTE.gif

L’avant-dernier événement du festival littéraire « Ritournelles » s’est déroulé à la Machine à Lire, le samedi 8 décembre. La journaliste et écrivaine Laure Adler est venue y évoquer son dernier essai, Manifeste féministe, publié en 2011 aux éditions Autrement. Cette rencontre a été l’occasion pour elle de donner son point de vue sur la situation du mouvement féministe en France, devant un public majoritairement féminin.

 

La rencontre a débuté par une brève allusion à Marguerite Duras, figure centrale de cette 13e édition de « Ritournelles ». Laure Adler, qui a bien connu la romancière, a pu ainsi faire part de l’histoire complexe de Duras avec le mouvement féministe. Après avoir donné à la revue Sorcières plusieurs textes, dont une ébauche de La Douleur, publiée anonymement dans le premier numéro (1976) sous le titre « Pas mort en déportation », Marguerite Duras s’est éloignée du mouvement féministe, ne souhaitant pas devenir sa porte-parole. Néanmoins, sa vie et son œuvre témoignent d’une profonde adhésion à la doctrine féministe.

 

 

 

L’animatrice de la rencontre, Marie Estripeaut-Bourjac, a ensuite présenté l’essai de Laure Adler, Manifeste féministe, qui évoque l’engagement des hommes dans le combat féministe. Cet ouvrage fait partie de la collection « Manifeste », qui présente la vision engagée d’une personnalité sur un thème particulier : « Une personnalité défend une valeur, un engagement […] puis réunit autour d’elle les contributions écrites ou illustrées des auteurs, artistes, hommes de lettres et hommes d’action qu’elle admire, qui ont nourri son œuvre et qui, par leur cheminement, font écho à l’idée qu’elle défend. »[1] L’essai de Laure Adler ne déroge pas à la règle. La première partie est consacrée à l’histoire de l’engagement des hommes dans la cause féministe : de Descartes à Léon Blum, nombreux sont les hommes dont les pensées et les actes ont soutenu les femmes dans leur quête d’égalité. Dans la seconde partie de l’ouvrage, Laure Adler s’efface pour laisser la parole à une quinzaine d’hommes de renom, tels que l’écrivain Pierre Michon, le sociologue Edgar Morin, Stéphane Hessel, ou encore Christian Lacroix. Ils donnent chacun leur tour dans des articles ou des interviews leur vision des rapports entre hommes et femmes.

 

 

 

Les manifestes féministes

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Marie  Estripeaut-Bourjac a souligné que le titre de la collection est particulièrement évocateur pour l’histoire du féminisme puisqu’il fait écho à un événement-clé, la publication du « Manifeste des 343 salopes » dans Le Nouvel Observateur en avril 1971. Les signataires de ce manifeste rédigé par Simone de Beauvoir, reconnaissaient avoir avorté et revendiquaient le droit à l’IVG. En novembre dernier, le « Manifeste des 313 », publié également dans Le Nouvel Observateur, a réuni les signatures de femmes violées désirant briser le tabou et faire entendre leurs voix.

 

Le titre de Laure Adler s’inscrit donc dans une démarche qui est toujours d’actualité, celle de la revendication. Pour elle, « le mouvement des femmes est un perpétuel recommencement », notamment parce que le féminisme est encore « considéré comme une affaire de femmes et n’a pas su faire valoir sa dimension émancipatrice pour tous, hommes et femmes ».

 

 

 

 « Toute victoire féminine n’est pas une défaite pour les hommes, c’est une victoire partagée. » Maurice Godelier

 

Dans cette optique, Marie Estripeaut-Bourjac a posé deux questions à Laure Adler : a-t-elle souhaité par cet ouvrage ouvrir une nouvelle voie aux combats des femmes pour la reconnaissance de leurs droits ?  et pense-t-elle que nous sommes aux prémices d’une révolution qui ouvrirait peut-être sur une société où le masculin et le féminin seraient des attributs partagés et non plus assignés par des normes à un sexe ou à un autre ?

 

Pour répondre à ces deux questions, Laure Adler a retracé les grandes étapes du féminisme et a insisté sur sa longue histoire et les nombreuses luttes menées pour l’accès au savoir, à l’indépendance intellectuelle et économique.

 

Selon la journaliste et écrivaine, nous sommes à l’heure actuelle à un point de régression, avec une doctrine féministe qui s’est affaiblie. Les mouvements nés après 1968, tels que le MLF, ont mené de nombreux combats, dont les résultats se sont perpétués jusqu’à aujourd’hui, comme l’avortement, la pilule ou le PACS. Cependant certains secteurs restent encore très fermés, comme les domaines politique ou économique, faute d’un véritable engagement des femmes dans la durée.

 

 

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Cependant, si dans les années 1980-1990 le combat féministe s’est affaibli, une nouvelle génération de femmes s’engage de nouveau. Laure Adler signale les mouvements qui s’organisent autour d’associations comme Osez le féminisme ! fondé par Caroline de Haas, ou encore la revue Causette créée en 2009.  Elle note également une avancée dans certains domaines, comme celui de la littérature (avec une rentrée littéraire qui a fait la part belle aux auteures), et plus généralement dans le monde de l’art, qui est selon elle le premier lieu où les femmes peuvent s’exprimer avec autant de force que les hommes.

 

Enfin, Laure Adler a remarqué que si dans les premiers temps du féminisme, les hommes étaient exclus des débats pour permettre aux femmes de libérer leur parole, il est aujourd’hui nécessaire qu’ils soient présents aux côtés des femmes dans cette recherche d’égalité.

 

Cette idée d’un combat fédérateur a été largement applaudie par le public – féminin et masculin – qui participait à cette rencontre. Pour conclure, en réponse aux questions qui lui ont été posées, Laure Adler a tenu à affirmer le rôle majeur de l’éducation dans l’évolution profonde des mœurs, qui permettra l’égalité entre les deux sexes, mais aussi l’apport de nouvelles conceptions, comme les gender studies, qui ouvrent une nouvelle voie d’approche aux rapport hommes-femmes.

 

 

Emmanuelle, AS bib

 

 

Quelques ouvrages de Laure Adler

 

Marguerite Duras, Paris, Gallimard, 1998

 

Les Femmes qui lisent sont dangereuses, avec Stefan Bollmann, Paris, Flammarion, 2006

 

Les Femmes  qui écrivent vivent dangereusement, avec Stefan Bollmann, Paris, Flammarion, 2007

 

 

Des références données par Laure Adler lors de sa conférence

 

Michelle Perrot, Georges Duby (dir.), Histoire des femmes en Occident, Paris, Plon, 1990-1991

 

Françoise Héritier, Masculin-Féminin, 2 vol., Paris, Éditions Odile Jacob, 2007.

 

Françoise Héritier, Hommes, femmes : la construction de la différence, Paris, édition Le Pommier, 2010

 

Judith Butler, Défaire le genre, Paris, Éditions Amsterdam, 2006

 

 

Note

 

[1] http://www.autrement.com/collections.php?col=946&cont_main_menu=946&PHPSESSID=03097ffcb819ec1433e3cb6483ff331b [consulté le 09/12/2012]


 

 


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11 décembre 2012 2 11 /12 /décembre /2012 07:00

bruits_du_dehors.jpg

Hélène Perret, Eddie Ladoire (conception et création sonore)
Judith Gars (voix, lecture)
Spectacle « Les bruits du dehors »
à l’Oara (Bordeaux)

le 6 décembre 2012.

 

 

De l’obscurité jaillit une flamme. À la flamme succède une volute de fumée accompagnée d’une soudaine lumière dévoilant la silhouette d’une jeune femme, à demi allongée sur le sol. De cette attitude et ce visage se révèle une douce naïveté mêlée à la maturité surjouée de l’adolescence. De l’incandescence de la cigarette embaumant la salle s’ensuit la rupture, crue, du silence par les mots de Marguerite Duras qui sortent de la bouche de cette jeune femme.

Les bruits du dehors, « création sonore, cinéma pour l’oreille ou série d’images phonographiques » d’Hélène Perret et d’Eddie Ladoire avec la voix de Judith Gars et textes de Marguerite Duras, nous amène ce jeudi 6 décembre 2012 à l’Oara Molière-Scène d’Aquitaine dans le cadre du festival Ritournelles, à voyager au travers de sonorités comme matière visuelle pour éprouver les extraits d’Un barrage contre le Pacifique, L’Amant, L’Amant de la Chine du nord.

Le grain chaud d’un vinyle de jazz nous transporte lentement vers Saigon où l’insouciance laisse peu à peu place à l’angoisse, la claustrophobie de la garçonnière, bourdonnement accompagné de l’errance de la jeune femme au sein de la pièce. Assourdissement violent, bruits de rails, confusion, références au « vacarme continu de la ville, embarquée dans la ville, dans le train de la ville. »

S’ensuit une accalmie toute relative, hypnotique par la redondance de vibrations mimant le vertige et le malaise, des enregistrements de voix qui ressemblent à des murmures au creu de nos oreilles, fantomatiques et dérangeants. « Sur les stores on voit les ombres des gens qui passent dans le soleil des trottoirs. […] Les claquements des sabots de bois cognent la tête, les voix sont stridentes […]. »

La jeune femme reste figée face à cette fenêtre invisible, inquiète : « Aucun matériel dur ne nous sépare des autres gens. Eux, ils ignorent notre existence. » Pendant qu’une odeur d’encens se propage insidieusement dans la salle, « des odeurs de caramel arrivent dans la chambre […]. »

Un silence nous accompagne vers un nouveau dehors, celui de l’environnement de la maison de la mère, personnage implicitement introduit par un son s’approchant du tonnerre, inattendu et féroce,  qui abat la jeune femme, recroquevillée.

Et doucement la nostalgie reprend le dessus tirée par la main d’une légère mélodie au piano, accentuant ce sentiment contradictoire au sujet de sa mère : « Ma mère, ça la prend tout à coup, vers la fin de l’après-midi, surtout à la saison sèche, elle fait laver la maison de fond en comble, pour nettoyer elle dit, assainir, rafraîchir. » Tableau suggéré par des sons d’eau, d’écoulements lents et rapides : « La maison tout entière embaume, elle a l’odeur délicieuse de la terre mouillée après l’orage, c’est une odeur qui rend fou de joie, surtout quand elle est mélangée à l’autre odeur, celle du savon de Marseille, celle de la pureté, de l’honnêteté […]. » La jeune femme vogue de part et d’autre de la scène, comme libre et insouciante, zigzaguant entre les filets d’eau que nous imaginons ruisseler sur la scène sous ses pieds.

Lentement elle semble reprendre ses esprits, met sa chaussure à talon, hésite, met la seconde, puis son chapeau, enfile son manteau et ouvre son parapluie pour se couvrir de la pluie qui arrive, qui annonce l’humidité de la forêt, la forêt interdite.

Le spectateur est alors plongé dans le noir complet, l’esprit envoûté de chants d’oiseaux, de la jungle, les grosses gouttes d’eau cognant les feuilles des arbres.

Ce spectacle se révèle donc surprenant et intéressant, traduction auditive et sensorielle personnelle qui se confronte avec notre propre approche de cette lecture objectivement commune mais subjectivement différente.


Bruno, AS bibliothèques-médiathèques

 

 


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10 décembre 2012 1 10 /12 /décembre /2012 07:00

India-song-en-te-te.png

Marguerite-Duras-India-Song-affiche.jpg

 

 

 

 

 

 

Réalisation et scénario : Marguerite Duras
Musique : Carlos d’Alessio
Date : 1974, France
Durée : 120 min
Avec : Delphine Seyrig, Michaël Lonsdale, Claude Mann

 

 

 

 

 

 

 

 

Cinémalittérature, d’un bloc, comme s’il y avait fusion physique entre les deux genres, telle est la thématique proposée cette année par la 13ème édition du festival littéraire « Ritournelles ». La programmation est foisonnante, tant et si bien que l’on ne sait plus trop où donner de la tête ; après moult pérégrinations, et mue par une certaine curiosité, j’ai finalement décidé d’aller voir la projection du 6ème film de Marguerite Duras, India Song.

Je me suis glissée, le temps d’une soirée, dans la peau d’un reporter des Cahiers du cinéma et c’est donc carnet en main que je me suis rendue à l’Utopia : la salle n’est pas grande mais pleine à craquer, et terriblement silencieuse – ce même silence religieux que lorsqu’on contemple une oeuvre d’art dans un musée – l’attente est un peu longue.

Enfin, le personnel vient annoncer que le film va commencer, s’excuse de la qualitémédiocre de la pellicule en précisant qu’il s’agit d’une copie en 35 mm ; d’ailleurs le projectionniste a apparemment quelques difficultés avec la bobine récalcitrante...

Michèle Porte, proche de Marguerite Duras, qui a réalisé des documentaires sur son oeuvre et sur sa vie, se lève et prend la parole :

 

« Vous savez, c’est une grande chance de pouvoir voir ce film, parce que les copies sont rares. C’est peut être le film que Marguerite a le plus porté au public... Elle est allée à Cannes avec ce film1.

À cette époque, elle avait achevé d’écrire Le Vice-consul et Anne-Marie Stretter... le personnage d’Anne-Marie Stretter, elle en était obsédée. C’était un personnage réel, la femme de l’ambassadeur de France... Marguerite ne l’a jamais rencontrée personnellement, elle la voyait passer dans sa limousine, et elle a fantasmé sur elle parce que les gens disaient que c’était une très belle femme, qui avait de nombreux amants et qu’un de ces jeunes amants s’était suicidé par amour pour elle.

Anne-Marie Stretter, c’était devenue une obsession. Elle était l’incarnation de l’Amour qui portait la Mort en elle. India Song, je pense que c’était un moyen de clore une boucle : elle a suivi ce personnage sur toute une vie, son mariage... et son suicide dans le film, c’est un moyen pour Marguerite d’évacuer cette obsession. »

 

Michèle Porte se rassoit, on applaudit, le film commence. Il s’ouvre sur le soleil qui se couche sur un paysage verdoyant de mousson que l’on suppose indien ou peut-être asiatique. La scène est longue, prélude à la langueur que l’on retrouve ensuite tout au long du film, et qui laisse cette impression de chaleur moite des pays tropicaux où le temps semble se dérouler à l’infini. Dès le premier instant, des voix sont introduites : celle pointue, âpre, acérée, d’une mendiante du Laos dont l’histoire nous est contée – ou plutôt scandée – par Viviane Forester dont la voix chaude s’entremêle au dialecte de la mendiante. Tous les ingrédients du film sont posés.

 

Opening scene, Youtube :

http://www.youtube.com/watch?v=laUM85wOcPA

 

India-Song-01.jpg

 

 

India Song est en fait l'adaptation de la pièce de théâtre du même nom publiée en 1973, qui reprend elle-même les personnages développés dans Le Vice-consul. Le film est découpé en trois actes :

  • Acte 1 – nous sommes en 1930, à l’ambassade de France aux Indes, à Calcutta, précisément. Des voix intemporelles nous narrent la vie de l’ex-femme d’un ambassadeur, aujourd’hui disparue : Anne-Marie Stretter (formidable Delphine Seyrig) auréolée de ses amants, en particulier Michael Richardson.

 

  • Acte 2 : – la caméra se focalise sur un événement particulier, une réception à l’ambassade, un soir d’été, dans la chaleur étouffante de la mousson, au cours de laquelle le vice-consul de France à Lahore (Michaël Lonsdale) en exil à Calcutta, provoque le scandale en criant (littéralement) son amour à Anne-Marie au beau milieu des invités.

 

  • Acte 3 : La dernière partie du film se situe « aux îles » – ne me demandez pas lesquelles – où Anne-Marie Stretter va finir par se donner la mort.


La fin, on la connaît dès le début, mais l’histoire n’est somme toute qu’un prétexte à l’image et au son. Duras utilise un procédé très original de désynchronisation, ce qu’elle qualifie elle-même de «film des voix» et de «film des images» : les personnages ne parlent jamais (leurs lèvres ne remuent pas), l’intégralité de la narration repose sur des voix «off», celles de Delphine Seyrig, de Michaël Lonsdale, de Claude Mann, de Marguerite Duras elle-même, qui se chevauchent, dialoguent, questionnent, s’entremêlent.

Les personnages, muets, l’extrême lenteur de leurs gestes (et du film en général), l’utilisation fréquente d’images fixes ne sont pas sans faire penser à la pantomime et ce phénomène dissociatif engendre un flou entre la réalité et l’imaginaire, renforcé par l’introduction d’un immense miroir dans les scènes de réception : le spectateur perd momentanément ses repères spatiaux, il ne sait plus d’où viennent les protagonistes, et Duras joue sur les champs de telle manière qu’elle parvient à offrir des angles différents aux reflets et aux acteurs. Autrement dit, on se retrouve dans une sorte de double réalité.

Dernier point essentiel du film : la musique et les sons. La bande son, signée Carlos d’Alessio forme un arrière-plan lancinant, répétitif, autour du thème musical d’India Song, elle se cale dans le fantasme, enlace les images à la manière des volutes d’encens posé sur le piano : le film, c’est la musique, la musique, c’est le film.

 

 

 

 India Song, interprétée par Jeanne Moreau, sur la musique de Carlos d’Alessio et les paroles de Marguerite Duras (la version du film es uniquement instrumentale) :

  http://www.youtube.com/watch?v=w9fLfi9nZmI

 

 

 

Le film se clôt sur une dernière scène de paysage. Les lumières se rallument, on est transporté à nouveau dans la réalité. Certains spectateurs quittent la salle, mais beaucoup choisissent de rester encore quelques instant pour écouter Michèle Porte, la voix chargée d’émotion commenter, raconter, proposer, broder autour de la projection :

 

« Chaque fois que je le vois, ce film, je pleure, je suis saisie d’émotion... La musique et ces sons, ces sons... vous savez, au départ India Song avait été enregistré pour la radio. Marguerite a réutilisé les enregistrements, après, sur le tournage du film... ce n’est pas quelque chose qu’elle avait prévu dès le début. J’ai travaillé à la radio parfois, les studios de Radio France sont lugubres... c’est étonnant qu’avec les sons, les bruits d’oiseaux, du dehors, on soit parvenu à rendre l’impression d’être réellement aux colonies.

Parce qu’en réalité, les scènes d’extérieur ont été tournées dans la région parisienne... et vous vous rappelez l’ambassade de France, ce qui passe pour l’ambassade de France au début du film, ce bâtiment tout décrépit, c’est le château Rothschild qui se trouve près de Boulogne-Billancourt. J’ai entendu dire qu’il était vraiment en ruine aujourd’hui, c’est dommage. Je pense que Marguerite a voulu rendre compte d’un état de décadence: tout est déliquescence, la mort, la lèpre, la faim, la langueur de la mousson. Elle m’a confié un jour que ce film, c’était la fin d’un monde, du monde, c’est à dire la mort de l’Europe.»

 

Un spectateur évoque l’existence d’un parallèle entre les écrits et les films de Duras, ce que confirme Michèle Porte :

 

« Oui, c’est vrai qu’il existe un lien étroit entre les deux, je pense que pour Marguerite, ce n’est qu’un seul et même moyen de s’exprimer. Si l’on regarde ses premiers films, La musica, qui est un très beau film... c’est dommage qu’on ne le voie pas plus souvent... ou Nathalie Granger, ce sont des films très classiques.

Pour la scène de la réception, Marguerite avait téléphoné à ses amies, demandait à Delphine si elle n’avait pas une robe de bal 1930... parce que bien sûr, elle n’avait pas de budget pour tourner. Je lui ai dit : pourquoi tiens-tu absolument à tourner cette scène, on n’a pas besoin de la voir, il suffit de la suggérer. Elle n’a rien dit et le lendemain, elle a annoncé : j’ai pris une décision, on va supprimer la scène de réception... et je crois que c’est à partir de là qu’elle a pris le parti de fragmenter, qu’elle a abandonné le cadre conventionnel. C’est vrai qu’elle a eu le même glissement dans son oeuvre littéraire, mais ce film c’est une charnière dans sa manière de filmer. »

 

India-Song-seyrig-et-duras.jpg

 

L’entretien touche à sa fin, on remercie chaleureusement Michèle Porte, le public se lève. Rideau. Jusqu’à la prochaine projection, Le Camion, toujours de Duras, samedi 8 décembre.

En conclusion, j’ai trouvé ce film extrêmement déroutant, puisque c’est au final davantage une pièce de théâtre ou un dialogue mimé, que du cinéma strictement « conventionnel » ; il est aussi très lent : c’est une lenteur voulue, mais certains, comme mon voisin de fauteuil, ont pu succomber à l’appel des bras de Morphée. Mais même sans connaître l’intégralité des oeuvres de Duras, je pense qu’India Song est tout à fait représentatif de sa personnalité et de son style d’écriture, et à ce titre il est tout à fait intéressant d’en voir la projection au moins une fois dans sa vie, d’autant plus que lesdites projections se font rares – on regrettera d’ailleurs que les bobines aient perdu l’intensité de leur couleurs.

Pour celles et ceux qui auraient envie d’aller plus loin :

 

– il y a une partie consacrée à l’œuvre cinématographique de Marguerite Duras dans le livre Marguerite Duras Vérité et légendes , d’Alain Vircondelet, aux éditions du Chêne,  (1996, 187 p.).

– Un entretien avec Duras sur ses films est paru dans le n°426 des Cahiers du cinéma de décembre 1989, p.62 à 67.

– Marguerite Duras parle d’India Song sur le site de l’Ina : http://www.ina.fr/art-et-culture/cinema/video/I04259990/marguerite-duras-a-propos-de-india-song.fr.html 

 

 

Marion. B., A.S Bib.

1. En 1975, le film a reçu le Prix de l'Association Française du Cinéma d'Art et d'Essai à Cannes, ainsi que le Grand prix de l’Académie du cinéma. En 1976, India Song a obtenu trois Césars, ceux de la meilleure actrice, Delphine Seyrig, de la meilleure musique et du meilleur son.

 

 


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29 novembre 2012 4 29 /11 /novembre /2012 07:00

Édition n° 13,

Cinémalittérature

à Bordeaux

du 3 au 8 décembre 2012

Ritournelles-2012.jpg

 

Pour consulter le programme complet

cliquer  ici

 

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25 novembre 2012 7 25 /11 /novembre /2012 13:00

mercredi 28 novembre
à 18h30

 

Présentation de la collection Fiction à l'œuvre (co-édition Confluences - Frac Aquitaine) avec Valérie Mréjen : La bonne réputation, à partir d'une œuvre de Manuel Alvarez Bravo et Frédéric Léal : La nostalgie, camarade ?, à partir d'une œœuvre de Hubert Duprat.

 

 

 

valerie-mrejen-la-bonne-reputation.gif

 

Valérie Mréjen est née en 1969 à Paris. Elle commence par éditer quelques livres d’artiste avant de tourner ses premières vidéos. Ses travaux ont fait l’objet de nombreuses expositions en France et à l’étranger. Elle a réalisé plusieurs courts-métrages, des documentaires (Pork and Milk, 2004, Valvert, 2008) et un premier long métrage de fiction, En ville, co-réalisé avec Bertrand Schefer et sélectionné à la quinzaine des réalisateurs à Cannes en 2011. Elle a également publié plusieurs récits, Mon grand-père, 1999, L’Agrume, 2001, Eau sauvage, 2004 (Allia), et Forêt noire, 2012 (POL).


 


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Né en 1968, Frédéric Léal exerce la médecine générale à Bordeaux. Il a un temps publié des critiques littéraires-récits dans les revues Action Poétique et CCP, avec lesquelles il collabore régulièrement. Après avoir beaucoup publié dans les revues de poésie contemporaine, il est édité depuis plusieurs années aux éditions de l'Attente et aux éditions P.O.L. Il a publié récemment Le peigne-jaune (l'Attente, 2011) et Délaissé (P.O.L, 2010).

 

 

 

 

 

La rencontre sera animée par Éric Audinet et Claire Jacquet.

 

 

 


 

 

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20 novembre 2012 2 20 /11 /novembre /2012 07:00

autour de son ouvrage La Capitana

traduction François Gaudry

 Métailié, août 2012
La Machine à lire

jeudi 8 novembre 2012
Elsa-Osorio-La-Capitana-copie-1.gif


L'ambiance chaleureuse de la librairie est particulièrement propice à la rencontre... Au cœur de  la Machine à lire, nous sommes installés sur une quinzaine de chaises pliantes, attentifs au récit d'Elsa Osorio dont le charmant accent nous fait voyager.


Elsa OsorioElsa Osorio, site Métailié

 

L'auteure argentine est venue présenter son dernier roman à un petit groupe de privilégiés. J'avoue que je me sens un peu désorientée : le public est principalement composé de fans de la première heure tous venus avec une pile de livres sous le bras à faire dédicacer. Je ne suis venue qu'avec La Capitana, que je viens de terminer et qui sera présenté ce soir.

Pourquoi avoir choisi ce livre, cette rencontre ? Un roman qui retrace le vie d'une femme, anarchiste, argentine, ayant combattu pendant la guerre d'Espagne, écrit par une femme, argentine (mais pas anarchiste) également... Il en fallait moins que cela pour me convaincre.

 

 

Micaela Feldman Etchebéhère (1902–1992) est donc un personnage réel dont la vie incroyablement riche se prête à merveille au jeu de la fiction. De l'Argentine à l'Espagne, en passant par la France et l'Allemagne, on suit ses péripéties avec passion, entre la guerre, le militantisme et l'amour. Fille d'immigrés russes juifs, très jeune militante des milieux communistes et anarchistes, admiratrice de Louise Michel, « Mika » aura un incroyable destin, une vie inouïe...



La « rencontre » entre Elsa et Mika : pourquoi écrire sur ce personnage ?

La rencontre entre la romancière et « son » personnage est avant tout le fruit d'une rencontre entre deux écrivains. Elsa Osorio (E. O.) rencontre Juan José Hernández à la fin d'un dîner il y a de cela pas mal d'années. Hernández, écrivain de la revue Sur (qui a aussi publié Borges), lui parle avec passion de Mika et insiste pour lui préciser qu'elle « existe, elle est vraie » et n'est pas un personnage sorti de son imagination. Hernández a en effet rencontré Micaela Feldman à Périgny où elle a vécu. À partir de ce moment E. O. s'intéresse à son histoire et commence à écrire sur son engagement pendant la guerre d'Espagne. À ce moment, M. Feldman est encore en vie. Seulement E. O. abandonne ce projet quand elle est confrontée à la question complexe de la place du POUM (Partido Obrero de Unificación Marxista) dans la Guerre (les soviétiques qui ont « soutenu » le parti Républicain ont mené une politique d'élimination des anarchistes et des marxistes non staliniens). La romancière continue tout de même à collectionner avec passion tous les documents qu'elle peut trouver au sujet de «Mika » et de Hipólito Etchebéhère, son compagnon. Un jour où E. O. est à Paris, elle se remet à écrire quand, presque par hasard, elle se trouve dans la maison que Mika a habitée trente ans plus tôt. Puis Hernández, l'ami écrivain, meurt et c'est aussi un roman qui lui rend hommage. À partir de ce moment il lui faudra encore beaucoup de temps pour achever d'écrire cette histoire. Entre temps M. Feldman Etchebéhère est décédée et E. O. n'a jamais eu l'occasion de la « rencontrer » (physiquement).



La distorsion du temps et de l'espace : pourquoi ce parti-pris ?

E. O. utilise des partis-pris qui pourraient déconcerter : c'est le cas de la distorsion du temps et de l'espace par exemple (chaque chapitre commence par un nom de ville et une date) comme les différents niveaux de narration (voix de l'auteure, de Mika, questionnement intérieur, etc.). Ce système apparemment déroutant est justifié par E. O. : « Pour moi il y a un ordre, mon ordre ». « Il y a toujours plusieurs narrateurs dans mes livres », nous explique-t-elle. « Mélanger les voix, ne pas avoir un seul point de vue » lui permet d' « être le personnage ». Le récit principal est celui de la Guerre, entrecroisé avec celui de la naissance de Mika jusqu'au début de la guerre d'Espagne en 1936. Ces deux récits se rejoignent à la fin. S'ajoutent à cela des épisodes ponctuels de la vieillesse, des anecdotes, des rencontres qui font sens dans la vie du personnage. L'ensemble du roman est construit autour d'un questionnement, qui pourrait être celui de la voix intérieure de Micalea, autour d'une interrogation que l'on pourrait résumer à «Pourquoi es-tu devenue Capitaine? ». Le dernier chapitre est comme une réponse à cette question. E. O. insiste : « On me dit toujours qu'il y a des sauts dans le temps mais il y a un ordre. Quand un personnage raconte l'histoire de sa vie, il ne va pas de la naissance à la mort, ici il va de la guerre à la vie. »



Mika vue par Elsa Osorio : portrait d'une femme d'action en 1936
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Qui est finalement cette femme pour l'auteure ? Comment explique t-elle cette force de caractère et l'affection qu'elle provoque chez les soldats qu'elle commande ? Selon E. O., et elle s'appuie en cela sur les nombreux carnets et l'autobiographie (Mi Guerra de España) écrits par M. Feldman, elle savait que pour être obéie, en tant que femme en 1936, elle devait être « une femme spéciale ». « Les miliciens, avec tout ce qu'ils « savent » sur les femmes, ne savent pas quoi faire avec Mika. Elle sait donner des ordres, même si elle n'est pas préparée à la guerre. Elle s'occupe des miliciens comme si c'étaient des enfants. » E. O. insiste aussi sur le fait que son héroïne soit passée du statut d'intellectuelle à celui de combattante : « Il y a beaucoup de choses qu'elle doit changer. Je crois qu'elle gagne sa place ». En effet, quand arrivent les Brigades Internationales, les femmes combattantes sont sommées de rejoindre l'arrière-garde. Les miliciens commandés par Micaela Feldman font le choix qu'elle reste leur capitaine.



Républicains et soviétiques : « l'expulsion de la guerre »

Au moment où les avions russes commencent à apparaître dans le ciel espagnol, une partie des miliciens est mise sur la touche par les autorités soviétiques représentées par la Guépéou. Le POUM auquel appartient Micaela est une des organisations accusées de « trahison » envers le communisme stalinien. E. O. fait dire à son personnage : « On m'a expulsée de la guerre ». Elle reprenait là les propos de Mi Guerra de España : «  Je me demandais qui l'avait chassée. Ce n'était pas l'ennemi, mais dans le même front. J'ai découvert plus tard qu'elle avait été prisonnière (dans son propre « camp »). Pour cet épisode, E. O. invente des personnages fictifs et les fait évoluer avec des personnages historiques (comme Andreu Nin) : « Je passais de l'Histoire à la littérature tout le temps ». La fiction ne nie pas l'Histoire, au contraire.



Hipólito et Mika, « révolutionnaires professionnels »

Il faut aussi évoquer le personnage d'Hipólito Etchebéhère. Lui n'a pas exactement la même manière d'envisager les choses, il est prêt à l'action depuis longtemps. Seule sa maladie (il est tuberculeux) pourrait constituer un obstacle à son engagement. Seulement Mika articule sa vie autour de lui pour le protéger. Pour le préserver elle l'embarque dans cette aventure en Patagonie, où ils vont prendre la mesure des massacres des indiens. C'est un passage étonnant et important dans l'histoire puisqu'il est le point de départ du voyage pour l'Allemagne. « Dune façon différente, tous les deux sont des révolutionnaires professionnels » analyse E. O.. Engagés très jeunes, « ils ont vécu en totale cohérence avec ce qu'ils pensaient » et « ils ont vécu la grande aventure intellectuelle, révolutionnaire, du XXe siècle : Patagonie, Paris, Allemagne, Espagne ». Micaela Feldman se serait définie ainsi 'lors d'un reportage télévisé : « Je suis communiste mais pas du PC (elle y est restée moins d'un an lors de sa jeunesse argentine), mais je suis surtout anarchiste ». E. O. émet l'hypothèse selon laquelle le fait qu'elle n'appartienne à aucune organisation (elle rejoint le POUM au début des combats) ni parti politique, «  et en plus une femme », pourrait expliquer qu'elle ne soit pas connue, presque oubliée de l'Histoire. « C 'est curieux, je suis un écrivain de fiction et c'est un autre écrivain de fiction qui m'a raconté cette histoire », ajoute la romancière, « Quand j'ai écrit cette histoire, on m'a dit « vous êtes trotskyste », mais je crois qu'au delà de cette question, il y a seulement des vies qui valent la peine d'être racontées, comme cette grande histoire d'amour liée au militantisme ».


Michaela-et-les-militants-du-POUM.jpg Michaela et les militants du POUM

image navecorsara.it



Jan Well, le personnage « trouble »

Jan Well est un personnage que l'on rencontre en Allemagne, puis en Espagne sous un autre nom. C'est un espion russe chargé de diviser et de faire éclater les groupes marxistes dissidents. Le malheur s'abat sur Micaela Feldman à chaque fois qu'elle le voit. Ce personnage est basé sur quelqu'un qui a existé mais est fictif. Ce protagoniste permet d'expliquer ce qui s'est passé en Allemagne puis plus tard en Espagne : « Les staliniens étaient là pour que les groupes trotskystes ne passent pas ». Elsa Osorio ajoute très justement : « Ce personnage inventé me libère d'un poids historique très lourd. C'est un personnage qui permet de raconter les choses ». L'intérêt de Jan Well est qu'il avait le même rêve que Mika mais d'une manière différente. La tension entre les deux personnages permet de raconter ce qu'elle n'a pas voulu raconter : son emprisonnement par les républicains.

« Mais quand on voit sa vie, on sait que pour elle le plus important c'est l'ennemi principal. Pour Mika, toutes les organisations doivent marcher ensemble contre le fascisme. C'est un période où ils vivent et s'engagent, ce sont de véritables militants internationalistes. À partir de cette histoire, j'ai aussi découvert celle de ses amis, comme Kurt Landau, j'aimerai écrire sur eux... ».



Un personnage « clé » : Guy Prévan

Ces personnages sont « réels » et ce sont eux qui possédaient les nombreux papiers de Mika. Guy Prévan est un poète trotskyste : « Au début il m'a caché qu'il avait tous ces documents, il a raconté les choses petit à petit ». Le reste des documents se trouve en Argentine dans une bibliothèque spécialisée de gauche dont l'accès est difficile, mais grâce à Guy Prévan, E. O. peut en consulter une bonne partie et poursuivre son enquête. « Finalement le personnage de ce journaliste convient à mon roman. Que se passe-t-il quand elle vieillit ? »



La rencontre avec Juan Carlos Cáceres et Guillermo Nuñez : Micaela, femme sans âge

E. O. a rencontré Guillermo Nuñez, un musicien qui faisait partie du même groupe que Cáceres, un musicien très connu, qui vivait à Périgny comme M. F. Nuñez a également donné à E. O. des lettres d'Hipólito et des documents de Mika. « Mais surtout, il m'a montré comment elle a pu être importante. Quand il parlait de Mika, il en parlait comme d'une femme sans âge. ». Effectivement, la relation avec les gens n'est pas une question d'âge mais de conviction. « C'est Guillermo qui a un bâton, qui aurait appartenu à Trotsky puis à Rosmer, puis Mika et enfin Guillermo. Chacun a sa version sur ce bâton, c'est une légende ».



Lecture polyglotte et traduction

Elsa Osorio et Claude Chambard nous ont ensuite fait le plaisir d'une lecture, en français et en espagnol, d'un passage particulièrement fort lors de l'attaque de Moncloa en novembre 1936.

Cette lecture polyglotte est encore l'occasion d 'évoquer le multilinguisme des protagonistes de La Capitana. Tous vivaient dans plusieurs langues (espagnol, français, allemand, russe) et apprenaient très vite au gré des circonstances : « C'étaient de vrais internationalistes ».

Cette problématique de la langue permet à François Gaudry de prendre la parole. Présent dans l'assistance, le traducteur de La Capitana a su conclure avec des mots justes cette belle soirée : « Ce roman a le grand mérite de restituer d'un point de vue singulier ce qu'a été le tourbillon tragique de l'Histoire du XXe siècle ».



Bibliographie

Osorio, Elsa. La Capitana. Paris : Métailié, 2012


Du même auteur, traduit en français :

Osorio, Elsa. Luz ou le temps sauvage. Paris : Métailié, 2000

Osorio, Elsa. Tango. Paris : Métailié, 2007

Osorio, Elsa. Sept nuits d'insomnie. Paris : Métailié, 2011


Œuvre de référence :

Etchebéhère, Micaela. Ma guerre d'Espagne à moi. Paris : Denoël, 1975


Fanny G., AS Bibliothèques 2012-2013.

 


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18 novembre 2012 7 18 /11 /novembre /2012 13:00

Mardi 20 novembre à 18h30

 

À l'occasion du centenaire de sa création, la Ligue pour la protection des oiseaux organise du 19 au 25 novembre la première édition du Festival de l'Oie Bernache, qui se veut un pont entre la science et la culture, entre l'observation et le spectacle, entre le conte et la découverte de cet oiseau emblématique du Bassin d'Arcachon.

 

Olivier Rolin, écrivain voyageur, amoureux des contrées de l’Est et auteur du livre Sibérie (éditions Inculte, 2011) viendra partager avec le public ses écrits et lectures ayant trait à la migration, la nature sauvage, la Sibérie et le littoral français.

 

Olivier Rolin est l’auteur, notamment, de L’Invention du monde (Seuil, 1993), Port-Soudan (Seuil, 1994), Tigre en papier (Seuil, 2002), Un chasseur de lions (Seuil, 2008), Bakou, derniers jours (Seuil, 2010), Bric et Broc (Verdier, 2011).

 

Après la première livraison de Bernache ?, feuilleton en 4 épisodes, la soirée sera animée par Pierre Schoentjes (professeur de littérature à l'université de Gand) qui conduit une recherche sur la place du rapport Homme/Nature dans la littérature contemporaine.

 

Olivier ROLIN sur LITTEXPRESS

 

Olivier Rolin Bakou derniers jours

 

 

 

 

Article de Florian sur Bakou, derniers jours.

 

 

 

 

 

 

 

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Articles de Chrystelle et de Barbara sur L'Invention du monde




 

 






Articles d'Aurélie et de Marie sur Tigre en papier.



 

 

 

 

 

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15 novembre 2012 4 15 /11 /novembre /2012 07:00

à l’occasion de la sortie de son nouveau roman  

Mientras huya el cuerpo

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Rencontre-Contraportada.JPGC'est à la librairie espagnole Contraportada rue st James, à Bordeaux, transformée pour l'occasion en petit auditorium autour de l'auteur Ricardo Sumalavia, que se déroule l'entrevue ou plutôt la conversation entre l'auteur et son public hispanophone.

Après une brève présentation biographique et bibliographique, Ricardo Sumalavia nous en dit en peu plus sur sa filiation littéraire: d'Italo Calvino à Paul Valéry, sans oublier Beckett, dont il a choisi une des phrases comme titre de son nouveau roman.

S'ensuit un discours sur le processus complexe qu'est le travail d'écriture, notamment concernant la rédaction de nouvelles, dont trois recueils ont été publiés en espagnol, ainsi qu'une traduction française aux éditions  Cataplum (voir  l’entretien avec Ricardo Sumalavia et Robert Amutio à l'occasion de la parution de Pièces).

Comment reconnaître la dernière phrase d'une nouvelle ? Sait-on vraiment si celle-ci se termine là où l'auteur pose le mot de la fin ? Ou continue-t-elle à évoluer dans l'esprit de son auteur, pour influencer ses autres écrits ?

Comme Ricardo Sumalavia nous l'explique, pour lui, une nouvelle n'est que partiellement achevée tant qu'un de ses éléments narratifs n'est pas rappelé, même brièvement, dans une suivante.

Son dernier roman s'inscrit lui aussi dans une continuité d'écriture, celle de sa trilogie Levadad, dont il est le deuxième volet.

Au premier abord, cet intitulé témoigne de l'intérêt de l'auteur pour cet état de suspension que procure l'écriture, lui qui grâce à elle souhaite faire entrer le lecteur dans le monde qu'il imagine, mais témoigne aussi de son intérêt pour la fragilité des corps et des êtres humains.

Dans ce roman, Mientras que huyo el cuerpo, Ricardo Sumalavia fait le choix d'un genre particulier, très peu développé au Pérou, bien qu'en hausse, parallèlement à l'augmentation de la violence dans le pays : le néo-polar, qui met en scène un détective privé « hallucinant », inspiré d'un homme que l'auteur a rencontré en Amérique du sud.

Le héros de ce roman, Apolo, faisait autrefois partie de la police nationale dans les années 1990, mais à la suite de la mise en place d'un gouvernement de répression avec l'élection d'Alberto Fujimori, il décide de ne plus être le pantin d'une morale arbitraire et despotique.

Ainsi, l'ancien policier quinquagénaire s'occupe désormais la plupart du temps de vulgaires histoires d'adultère, très répandues, et ne se fait guère plus d'illusion sur les vertus de l'amour marital.

Il n'est donc pas étonné lorsqu'une vieille femme vient lui demander ses services après que sa fille a été assassinée par son mari un matin dans une ruelle, alors que leur relation semblait stable et solide.

C'est au travers de cette intrigue simple et néanmoins délicate, que Ricardo Sumalavia a su réutiliser son propre savoir, son vécu, et a pu traiter de sujets lui tenant particulièrement à cœur.

On retrouve ainsi, comme dans beaucoup de ses nouvelles, la prépondérance du thème de l'identité.

La réflexion sur les différentes dimensions de la personnalité se traduit par un découpage particulier du roman : une première partie consacrée à la vie professionnelle du narrateur en tant que détective privé, alors nommé Apolo.

Puis dans une seconde partie l'auteur souhaite nous faire partager « l'illusion de la dispersion » qui réside en chacun de nous : le sentiment oppressant de perdre parfois le fil de ses pensées, au milieu d'un brouhaha de réflexions furtives ou infinies. Ainsi, l'individu dans son entité privée, débarrassé de ses attributs professionnels, n'est autre qu' Apolinario.

Ce jeu sur les noms est issu de l'expérience personnelle de Ricardo Sumalavia, dont le prénom a toujours balancé entre deux pôles : Ricardo pour la vie courante et sociale, Ernesto dans la vie familiale intime.

Entre polar et fantastique, balançant entre différentes situations d'énonciation, cet ouvrage reste un roman au registre inclassable, que les hispanophiles peuvent d'ores et déjà découvrir aux éditions Estruendomudo. Pour ceux qui ne seraient pas des virtuoses de la langue de Borges, sachez que la publication d'une traduction de «Mientras que huya el cuerpo» par Robert Amutio devrait voir le jour ces prochains mois.

 

 

Laura Izarié, Mylène Rhétat, Lucie Phillippe, Laurette Pourret, 2e année bib.

 

 

Ricardo SUMALAVIA sur LITTEXPRESS

 

Ricardo Sumalavia Pièces

 

Entretien avec Ricardo Sumalavia et Robert Amutio à l'occasion de la parution de Pièces.

 

 

 Article de Julie sur Pièces.

 

 

 

 

 

 

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Published by Laura, Mylène, Lucie, Laurette - dans EVENEMENTS
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