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27 novembre 2010 6 27 /11 /novembre /2010 19:09

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José Carlos SOMOZA
La Dame N°13
Traduit de l’espagnol
par Marianne Million
Éditions Par ailleurs 
J’ai lu, 2005

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Somoza est un psychiatre et écrivain d’origine cubaine. Il doit quitter son pays et vivra la majeure partie de sa vie en Espagne pour des raisons politiques. Son œuvre la plus connue date de 2003 et s’intitule Clara et la pénombre. Somoza décidera par la suite d’abandonner la psychiatrie pour s’adonner entièrement à l’écriture.

Somoza, ce nom ne vous dit peut-être rien… Moi-même, lorsque mon professeur de littérature m’a vanté ses mérites il y a deux ans, j’ignorais tout de lui. Si je m’attendais à lire cela ! Ce livre m’a profondément marquée par sa redoutable originalité. Cela peut sans doute paraître exagéré mais je pense que la Dame n° 13 est l’œuvre la plus décalée que j’aie jamais lue, surtout dans le genre fantastique (que je n’apprécie pas vraiment habituellement). Alors, si vous êtes fâché avec ce genre et que vous aimez la poésie, essentielle ici, ce livre est fait pour vous et vous surprendra agréablement. Somoza joue avec les genres et de ce fait, la Dame n° 13 est un livre très particulier ; il ne faut pas avoir froid aux yeux parce que l’auteur s’adonne à une écriture saccadée et violente, voire « gore », où la poésie est utilisée comme une arme pouvant entraîner la mort de qui osera défier les treize dames, sorcières détenant ce pouvoir merveilleux et horrible à la fois.

« Lasciate ogni speranza voi ch’entrate. » Laissez toute espérance vous qui entrez. Ce vers de Dante, tiré du texte, résume bien ce qu’inspire le livre : une fois le livre de Somoza entamé, nous ne pouvons presque plus nous en défaire.

Cette histoire s’ouvre sur un rêve. Ou plutôt un cauchemar.

« Il savait qu’en haut se trouvait se véritable victime. L’escalier débouchait sur un long couloir recouvert de moquette et décoré de bustes classiques placés sur des piédestaux. L’ombre de l’homme éclipsait les bustes au fur et à mesure qu’il passait devant eux : Homère, Virgile, Dante, Pétrarque, Shakespeare… silencieux et morts à l’intérieur de la pierre, inexpressifs comme des têtes décapitées. Il parvient au bout du couloir et traversa une antichambre révélée de façon magique par la lumière verte intense d’un aquarium posé sur un socle en bois. C’était un objet spectaculaire, mais l’homme ne s’arrêta pas pour le contempler. Il ouvrit une porte à double battant située à côté de l’aquarium et, avec une lampe électrique, convoqua les formes d’un lustre, de plusieurs fauteuils et d’un lit à baldaquin. Sur le lit, une silhouette floue. Elle se réveilla lorsqu’il tira le drap brusquement. C’était une femme jeune aux cheveux très courts, mince, presque frêle. Elle était nue, et, quand elle se redressa, le bout de ses seins menus pointa vers la lampe. La lumière aveuglait son regard bleu. Il n’y eut pas d’échange de paroles, tout juste des sons. Simplement l’homme

Non

Se jeta sur elle.

Je ne veux pas

La nuit se poursuivait au-dehors

Silence. Flux du temps.

Alors il se passe quelque chose. De façon lente mais imperceptible, la tête de la femme se met à bouger.

Je ne veux pas rêver

Elle se tourne jusqu’à se retrouver sur la nuque, se redresse par secousses maladroites et s’appuie sur le cou tranché. Elle a les yeux écarquillés.

Je ne veux plus rêver


Et elle parle. »

Déconcertant, pour un début. Somoza  place directement le lecteur dans l’ambiance déroutante du livre. Happés par l’écriture dont le rythme est surprenant, souvent effréné,  le lecteur ne sait à quoi s’attendre, et l’inquiétude fait d’ores et déjà son apparition. De plus, la présentation du texte semble étrange, en parfait accord avec le ton de l’œuvre. En effet, on ne comprend pas tout de suite pour quelle raison l’auteur alterne la narration normale avec ce qui semble être les pensées intimes des différents personnages. Le thème du rêve très présent au début du texte et continuera d’être traité assez fréquemment dans l’œuvre, peut-être pour troubler davantage le lecteur dans sa compréhension de l’histoire.

L’histoire se déroule à Madrid. Salomon Rulfo est un jeune enseignant et grand amateur de poésie —  « Il lisait partout et à toute heure, mais uniquement de la poésie. »  — ayant arrêté son activité de professeur d’histoire de la poésie à l’université et tombé dans l’alcoolisme à cause de la mort brutale de sa femme, Beatriz. Chaque nuit sans exception, il fait le même cauchemar. L’incompréhension et la peur le gagnent lorsqu’il aperçoit, lors d’un reportage à la télé, une maison, semblable à celle qu’il voit toutes les nuits dans ses rêves et dont il ne connaissait pas l’existence. Dans ce reportage, la journaliste décrit un crime, un crime inhumain. Perturbé par cette histoire, le héros décide de se confier à son médecin, Ballesteros qui l’aidera par la suite à découvrir le sens caché de ses rêves dont la cause reste inconnue. Dans sa quête de vérité, Rulfo rencontrera Raquel, une femme pour le moins intrigante qui fait le même rêve que lui et ne se souvient pas de sa vie passée, avant de devenir prostituée et d’être condamnée à vivre dans la misère la plus complète par son patron. Alors qu’elle est maltraitée et humiliée par ses clients violents, sa rencontre (de hasard ?) avec le héros lui permettra de commencer, avec son jeune enfant, une nouvelle vie plus heureuse car elle et Rulfo s’aimeront d’une façon respectueuse et discrète.

Ils découvriront l’horrible vérité des dames, au nombre de treize mais dont on ne doit surtout pas mentionner la treizième. En effet, ayant volé un objet qui leur appartient dans la maison du crime aperçue lors du reportage, c’est-à-dire la maison de leur cauchemar, les deux personnages vont se retrouver au cœur d’une intrigue palpitante, semblable à une intrigue policière si ce n’est que le fantastique a une part beaucoup plus importante.  « La maison était ouverte. Rulfo ne s’expliquait pas comment car Ballesteros et lui avaient pu constater le contraire à peine une heure plus tôt, mais c’était le cas maintenant. »

Construite sur une légende ancienne, l’intrigue est surprenante car elle met en scène des femmes maléfiques, pouvant revêtir plusieurs apparences, et tenant les poètes du monde sous leur emprise : elles sont leurs muses et les inspirent de manière magique dans le but de leur faire écrire les plus beaux vers. Ceux-ci leur sont ensuite volés afin qu’elles puissent s’en servir comme arme de torture.

« Les dames sont treize : la N° 1 Invite, la N°2 Surveille, la N°3 Punit, la N°4 Rend fou, la N°5 Passionne, la N°6 Maudit…

– La N°7 Empoisonne, récitait le vieux, tandis que l’enfant lisait sans un seul murmure, sans une seule erreur. La N°8 Conjure, la N°9 Invoque, la N°10 Exécute, la N°11 Devine, la N°12 Connaît. Il s’arrêta et sourit. Ce sont les dames. Elles sont treize, elles sont toujours treize, mais on n’en cite que douze, tu vois ? … Tu ne dois en mentionner que douze, ne te risque jamais, même en rêve, à parler de la dernière. Pauvre de toi si tu mentionnais la treize ! Tu crois que je mens ? »

Les dames, voulant récupérer l’objet, appelé imago et dont la fonction est bien précise, vont tendre un piège à Rulfo et Raquel, menacés de mort. Ils devront l’éviter s’ils veulent survivre car les dames, aussi surprenant que cela puisse paraître, torturent leurs ennemis en inscrivant des vers de poètes célèbres sur leur corps ou seulement en les récitant. Ces vers s’appellent des « phylactères ».

« Subitement, une douleur comme il n’en avait jamais ressenti, hérissée, cristalline, très pure, tranchante comme l’éclair, lui transperça l’estomac et le fit tomber à genoux sur la gazon, incapable même de crier.
– Baudelaire, il entendit la voix lointaine de la femme. Premier vers de l’Albatros. »

Qui est donc la dame N°13, et quel secret cache Raquel ? Ne se souvient-elle vraiment pas de sa vie passée ou manipule-t-elle Rulfo ? Ignorait-t-elle véritablement l’existence des dames ?

Ce livre que j’ai énormément apprécié est non seulement un pur divertissement dont l’intrigue sort du commun et est particulièrement bien construite, pensée, mais également un grand éloge de la poésie, omniprésente. Effectivement, si Somoza a décidé de traiter ce thème, c’est pour nous sensibiliser au pouvoir de la poésie, et à l’influence que les mots peuvent avoir sur nous. La façon qu’a Somoza de comparer la poésie à une arme destructrice est significative puisqu’elle montre combien nous sommes sensibles aux mots.

Ce qui fait la force de cette œuvre, c’est incontestablement le style de Somoza, presque indéfinissable, l’intrigue bien agencée, et le mélange des genres qui satisfera les amateurs de policiers puisque la violence est très présente, voire parfois trop :

« Des ciseaux et des lancettes de différentes formes mordaient ses jambes décharnées. Les arêtes des tibias avaient été percées en différents points. Celui qui avait commis une telle atrocité avait plongé à plusieurs reprises dans ces orifices et perforé également à divers endroits… »

Il satisfera également les amateurs d’œuvres fantastiques et poétiques.

Ce livre est tout simplement marquant.

 

 

Camille, 1ère année Bib.-Méd.-Pat.

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11 juin 2010 5 11 /06 /juin /2010 07:00

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David S. KHARA
Les Vestiges de l'aube

Rivière Blanche, 2009

 


 

 

 

 

 

 

 

 

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Après le phénomène Twilight, vous n’en pouvez plus des vampires ?

Détrompez-vous, vous allez apprendre à les apprécier avec le roman de David S. Khara !


Ne faites pas attention à la couverture, peu accrocheuse mais entrez vite dans ce récit urbain où  l’histoire, bien construite, est loin des stéréotypes que l’on nous propose aujourd’hui en librairie.

L’auteur nous livre ici une fiction sombre, pleine de tristesse et de désespoir… où une amitié, aussi improbable soit-elle, va soulager le mal-être de deux personnes qui en ont bien besoin.

Werner est devenu vampire après le massacre de sa famille pendant la période de Sécession. Depuis presque deux siècles, il vit reclus dans le sous-sol aménagé de son ancienne demeure. Afin d’essayer de retrouver un peu d’humanité dans sa peau de mort-vivant, il décide de converser sur internet avec des inconnus.

Barry est policier à New-York. Depuis la mort de sa femme et de sa fille en 2001, il essaie de survivre au chagrin et à la solitude qui le ronge en se plongeant dans son travail et en s’aidant d’une thérapie.

Autour d’une enquête drôlement bien menée sur une série de meurtres, Werner et Barry vont se lier d’amitié. Une amitié qui risque d’être délicate au regard de l’histoire personnelle des deux hommes…

L’enquête policière aussi bien que le développement des liens profonds qui se tissent entre les deux personnages principaux, sont mis en valeur par une écriture fluide et des dialogues efficaces. Le vampire ne pourrait être qu’un prétexte pour évoquer la différence si nous ne retrouvions pas tous les détails qui en ont fait un être légendaire.

Ce thriller fantastique nous transporte facilement dans plusieurs périodes de l’Histoire de l’Amérique. L’auteur a fait un véritable travail de recherches afin de nous proposer un roman qui nous prend aux tripes, pardonnez-moi l’expression.

L’être humain y est représenté comme une personne capable des actes les plus cruels mais, en même temps, l’espoir que fait naître une amitié si sincère nous donne envie d’y croire.

Touchant, efficace… Captivant !


Un petit aperçu : Werner s’adresse au policier lors d’un moment de colère…


« Le diable ? Le diable ? Mais de quel diable parlons-nous ? En matière de démons et de mal, je ne connais que les hommes. Est-ce à vous qu’il faut l’apprendre ? Vous à qui ces hommes ont tout pris ? Vous, confronté au crime, à l’abjecte bassesse des motivations les plus ignobles ? […] L’histoire de l’humanité est jonchée de cette soif de destruction. Depuis combien de temps n’avez-vous pas connu une journée sans meurtre ou sans guerre ? Croyez-vous vraiment que le diable soit nécessaire ? Croyez-vous seulement qu’il existe ? Et si le diable était le nom donné par les hommes à leur propre folie pour se dédouaner de l’insupportable réalité de leur nature profonde ? »

 

L’auteur

David S. Khara est né à Bourges en 1969 et s’est installé en Bretagne depuis le milieu des années 80. Après un passage dans le journalisme à l’AFP, il devient concepteur rédacteur publicitaire, puis dirigeant d’une société spécialisée dans la communication sur les nouveaux médias de 1993 à 2009.

Il se lance dans l’écriture en 2009 avec la sortie en mars 2010 de son premier roman, ici présenté, Les Vestiges de l'aube. La série connaîtra deux nouveaux opus en 2011 et 2012.

Passionné de littérature classique, il se réclame de la vague des romans d’aventure populaires. Dans son deuxième roman, Le Projet Bleiberg, à paraître en septembre 2010 aux Éditions Critic, il nous entraînera dans les arcanes secrètes de la Deuxième Guerre mondiale.

 

Aude, 2e année Éd.-Lib.

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10 juin 2010 4 10 /06 /juin /2010 07:00

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Poppy Z. BRITE
Le Corps Exquis

Traduit de l'américain

par Jean-Daniel Brèque
J'ai Lu, 1996





  

 

 

 

 

 

 

 

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Née en 1967 à La Nouvelle Orléans, Poppy Z Brite a publié de nombreuses nouvelles et deux romans d’obédience fantastique dont Sang d’encre qui lui a valu le British Fantasy Award en 1994. Le Corps exquis est son troisième roman. Influencée par des auteurs aussi divers que Peter Straub, Kennedy O’Toole, Stephen King, Henry Miller ou William Burroughs, la première partie de son œuvre s’inscrit dans la mouvance littéraire splatterpunk qui s’est employée à renouveler le fantastique et l'horreur en s'inspirant de l'esprit nihiliste et réaliste du punk pour détourner les clichés du genre. Depuis les années 2000, elle délaisse le genre pour se tourner vers une littérature plus réaliste où ses intrigues teintées d’humour noir gravitent désormais autour de la cuisine de la Nouvelle-Orléans et de ses nombreux restaurants. La Belle rouge, paru en 2009, est son dernier roman en date.


 « Le Corps exquis est un roman ambitieux, une troublante histoire d’amours. C’est probablement une des œuvres phares de ce que les Anglo-Saxons ont accompli en littérature : donner des lettres de noblesse à leur culture underground. »  Virginie Despentes


« Poppy Brite est une sorcière de l’écriture : elle mélange dans son chaudron moderne des ingrédients dont l’assemblage, aujourd’hui, illustre notre fin de siècle par le biais de la métaphore violente. »  Marie Darrieussecq


Ces phrases récupérées par J’ai Lu pour la quatrième de couverture du livre ont bien plus qu’une dimension prescriptive pour qui connaît le parcours aux allures de via crucis du Corps exquis… L’histoire commence en 1995 lorsque Poppy Z Brite, alors auteur de deux romans fantastiques acclamés par la critique dans lesquels elle avait revisité avec brio les mythes du genre (le vampirisme pour Âmes perdues en 1992 et la maison hantée en 1993 avec Sang d’encre), soumet à son éditeur de l’époque, Delacorte, un manuscrit dressant le portrait de deux serial killers homosexuels, cannibales et nécrophiles dont les destins se croisent pour vivre une histoire d’amour inédite, sanglante, dérangeante. Offrant par là même une réflexion sur l’amour, le désir, la mort, la douleur, la violence, la solitude ou encore la souffrance physique et psychique dans une société puritaine à la dérive, Poppy Brite donne à l’horreur une autre signification, et c’est la manière ordinaire de vivre de certains qui s’inscrit dans des perspectives monstrueuses. À ces monstres imaginaires auxquels elle avait rendu un bel hommage dans ses ouvrages précédents se substituent le meurtre, les goûts hors nature et la réalisation des pires fantasmes qui produisent leurs monstres naturels, des monstres jugés trop extrêmes puisque Delacorte refuse de publier le manuscrit. Ironie du sort, c’est Simon&Schuster, l’éditeur de Bret Easton Ellis qui lui avait refusé cinq ans auparavant son American Psycho qui se jettera à l’eau en 1996 malgré les pressions exercées par les ligues familiales et les censeurs.

En France, c’est Jean-Daniel Brèque (l’un des traducteurs de Stephen King) qui «
traduit ce livre -- [qu'il avait ] lu et adoré dès sa sortie en langue anglaise -- [...] après avoir signé un contrat de traduction avec J'ai lu » (voir commentaire). La traduction rencontre les mêmes problèmes qu’aux Etats-Unis, et grâce à l’appui d’écrivains comme Marie Darrieussecq ou Virginie Despentes, l’éditeur de poche J’ai Lu accepte enfin de publier Le Corps exquis dans la collection Nouvelle Génération en 1999, affublant d’ailleurs l’ouvrage d’une première de couverture d’assez mauvais goût...

Beaucoup d’adjectifs ont été employés pour décrire ce livre : macabre, choquant, révulsif, malsain, et s’il est vrai que Le Corps exquis n’est pas à mettre entre toutes les mains tant les descriptions sont violentes et pourraient heurter les âmes les plus sensibles, ce n’est jamais dans une optique d’exhibitionnisme ou de surenchère gratuite. Tout comme Virginie Despentes, Breat Eston Ellis, Chuck Palahnuik, Clive Barker, Irvin Welsh ou encore Murakami Ryû pour ne citer qu’eux, Poppy Brite fait partie de cette génération d’auteurs mettant en scène avec une plume redoutable mais non dénuée de poésie les tabous et les travers de nos sociétés, les comportements déviants comme solution extrême à la solitude, à l’isolement, les marginaux involontaires largués par le culte de la réussite dans un univers urbain aux allures de corps humain beau et souffreteux à la fois ; bref, une société déboussolée encore larvée dans des tabous qu’elle n’assume plus mais qui n’est plus satisfaite par les plaisirs ordinaires auxquels elle a pu goûter en abondance et qui cherche de plus en plus à repousser la limite de ses appétits. Toute cette génération d’auteurs froidement accueillie en France de prime abord par la plupart des critiques a pourtant revitalisé le paysage littéraire en offrant des livres lucides, transgressifs et audacieux, mue par la volonté d’ancrer la multiplicité de ses voix dans une réalité et des références culturelles propres. Le Corps exquis s’inscrit dans l’état d’esprit de cette jeune scène alors en pleine ébullition, une scène qui a su démontrer sans prétention aucune que contre-culture n’était pas synonyme d’inculture.


Immisçons-nous donc sans plus tarder dans les entrailles du Corps exquis pour autopsier l’écriture et la poésie de Miss Brite qui pour l’occasion trempe sa plume dans du formol et nous livre une œuvre passionnante aux effluves déroutants.


L'intrigue s'articule autour d'un quatuor masculin gay. Comme à son habitude, Poppy Brite commence par dépeindre individuellement chacun de ces personnages en plongeant dans leur passé, leurs pensées et leur psyché pour ensuite tisser un roman en toile d’araignée où leurs destins vont entrer en collision, reprenant ainsi à son compte le procédé d’écriture de la plupart des romans de Stephen King.

Depuis cinq ans, Andrew Compton, personnage central également narrateur, est enfermé dans l’aile A de la prison londonienne de Painswick, le secteur réservé aux tueurs sanguinaires. Et pour cause, entre 1977 et 1988, il a mutilé, torturé et assassiné vingt-trois jeunes hommes, conservant leur cadavre pour se livrer à des actes de nécrophilie. Mais Compton est bien décidé à ne pas en rester là :


« Comment avais-je pu commettre vingt-trois meurtres ? Qu’est-ce qu’y m’y avait poussé ? J’ai tenté d’explorer avec des mots les profondeurs de mon âme. J’ai disséqué mon enfance et ma famille (étouffantes mais pas vraiment traumatisantes), mon itinéraire sexuel (avorté), ma carrière dans diverses branches de la fonction publique (aucun signe distinctif, excepté de nombreux renvois pour insolence et insubordination). […] Je n’ai jamais été enclin au moralisme, rien ne peut excuser le meurtre aveugle. Mais j’ai fini par comprendre que je n’avais pas besoin d’excuses. Je n’avais besoin que d’une raison, et la terrible joie que m’apportait cet acte était à mes yeux une raison suffisante. Je voulais retourner à mon art, accomplir le destin qui était de toute évidence le mien. Je voulais passer le reste de ma vie à faire ce qui me plaisait, et je n’avais aucun doute sur mes plaisirs. Mes mains étaient impatientes de retrouver le couteau, la chaleur du sang frais, le marbre lisse d’une peau morte depuis trois jours. J’avais décidé d’exercer ma liberté de choix. »  p. 14

Et c’est en parvenant à stopper les battements de son cœur grâce à une technique empruntée aux fakirs hindous qu’il s’évade de Painswick. Dans une scène teintée d’humour noir, c’est la douleur provoquée par le scalpel incisant son présumé cadavre pendant l’autopsie qui le ramène à la vie, sous le regard médusé des deux médecins légistes qui eux n’auront nul besoin de simuler leur mort ! Compton se retrouve en cavale, et c’est loin des griffes de Sa Majesté qu’il décide de poursuivre son œuvre. Le hasard le fera atterrir de l’autre côté de l’Atlantique à La Nouvelle-Orléans…

C’est justement dans cette belle ville de Louisiane que vit Jay Byrne, richissime héritier d’un empire industriel chimique qui partage la même passion dévorante qu’Andrew Compton pour les touristes de passage, junkies et autres vagabonds. Et c’est peu dire, car à la différence de L’Hôte éternel de Londres, comme l’ont surnommé les médias, Jay Byrne ne se contente pas de torturer et de tuer ses victimes pour abuser de leurs cadavres, ceux-ci constituant en fait la base de son alimentation qu’il accommode de sorte à satisfaire son palais de fin gourmet. Lorsque ces deux êtres hors-norme se rencontrent, chacun ne voit en l’autre qu’une proie potentielle avant de s’apercevoir rapidement qu’ils chassent tous les deux sur le même terrain. Leur découverte mutuelle marque le début d’une histoire d’amour inédite pour eux puisque ni l’un ni l’autre n’avaient eu de rapport sexuel avec un être vivant ou survivant à l’acte. Et c’est là tout le talent de Poppy Brite : avec une précision chirurgicale, elle plonge dans les psychés déviantes de ces bourreaux et parvient à les humaniser  aux yeux du lecteur sans pour autant chercher à les exonérer de leurs actes, bien au contraire. L’auteure touche ici à l’un des plus grands tabous de nos sociétés, à savoir tuer pour son pur plaisir en l’absence totale de moralité et sans qu’aucune cause pathologique ou traumatique tout du moins apparente n’existe. L’exhibitionnisme gratuit n’a pas sa place dans le livre, mais Poppy Brite n’esquive pas pour autant le détail de leurs actes et surtout leurs mécanismes de pensée, et ce sont justement ces motivations qui, en filigrane, donnent une parcelle d’humanité à ces deux personnages déviants : la peur de la solitude, et par là même, la quête obsessionnelle d’amour et de plaisir. Ainsi, les atrocités commises sont pour eux des actes d’amour, et pour Jay Byrne, le cannibalisme est la seule façon d’éviter l’abandon de l’Autre :


 « Ses invités devenaient ses amis une fois morts, mais c'étaient là des amis sans surprise : ils lui appartiendraient pour toujours car ils ne pourraient jamais le quitter. Un être-vivant pouvait décider de tirer sa révérence. Une telle absence de loyauté est hors de portée des têtes momifiées et des os récurés. Tous les garçons de Jay finissaient par faire partie de lui. Ils restaient avec lui pour l'éternité, la chair de sa chair, ses amours intérieures. » p. 134

Andrew Compton et Jay Byrn découvrent donc la vie à deux, le partage, l’amour et la confiance en l’autre sans pour autant délaisser leur art, bien au contraire. Andrew Compton est bien décidé à transgresser l’ultime tabou, à savoir partager un repas de chair humaine avec son amant, et c’est Tran, jeune gay d’origine vietnamienne qui est au menu, mais la tournure des événements va modifier la carte, et c’est une viande aux saveurs plus cajuns que le palais d' Andrew découvrira…

 Comme pour Andrew Compton et Jay Byrne, la vie de Tran et de Luke, son ancien amant devenu séropositif, est longuement détaillée avant la confrontation finale. Ces deux autres personnages permettent à l’auteure d’introduire une autre dimension dans l’œuvre. En effet, lorsque le père de Tran découvre son homosexualité, celui-ci le rejette et l’apparente à un pervers, un malade potentiellement dangereux pour ses frères. Quant à Luke, écrivain rebelle terrassé par les nombreux symptômes du VIH, il anime une radio pirate s’appliquant à critiquer les réactions des Américains vis-à-vis de la Peste gay. Poppy Z. Brite dénonce ici le contexte d’homophobie lié à la propagation du Sida sévissant aux Etats-Unis au début des années 1990, l’amalgame fait entre tendance sexuelle, perversion et maladie, et la méconnaissance du virus qui a amené l’Amérique puritaine bien pensante à le considérer comme un juste fléau divin s’abattant sur des êtres déviants, raison pour laquelle Le Corps exquis a rencontré tant de problèmes en plus de sa violence et de son amoralité.


Dans Le Corps exquis, l'amour est profond, sincère, mais ne parvient jamais à sauver les hommes de leur folie. Le livre est imprégné d’une sensualité boueuse - celle des eaux calmes du bayou et des marais – qui vous souffle en plein visage. Avec Poppy Brite, l'horreur prend une tout autre dimension, servie par son style  lyrique et anatomique baignant dans une poésie noire et sulfureuse ici à son apogée :

 

« J'ai tué la plupart de mes 23 garçons à l'arme blanche. [...] J'appréciais la beauté qui parait alors leur corps, les étincelants rubans de sang courant sur leur peau de velours, leurs muscles qui s'ouvraient en frémissant comme du beurre doux. (...) Le parfum de la mort ne me déplaisait pas. Il m'évoquait des fleurs coupées ayant trop longtemps séjourné dans une eau stagnante, une senteur lourde et maladive qui colle aux cloisons nasales et s'insinue au fond de la gorge à chaque souffle. » p.8

L’auteur nous sert un gumbo d’émotions, de sensations, ou se mêlent jazz Dixieland et culture gothique, horreur et délectation, moiteur du Bayou et sécheresse des zones industrielles désaffectées environnant la ville, cette ville qu’elle n’a pas son pareil pour décrire, la transformant en un énième personnage de ses intrigues, apportant la Nouvelle-Orléans et son quartier du Vieux Carré directement au lecteur, qui, poussé dans ses derniers retranchements, n’a pourtant qu’une envie : se replonger dans ce magnifique cauchemar pour savourer encore une fois la plume vénéneuse de Poppy Brite.


Julie Légère, AS édition-librairie.

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23 avril 2009 4 23 /04 /avril /2009 07:28









EDOGAWA Ranpo,
L'Ile panorama
traduit du japonais
par Rose-Marie Makino-Fayolle

Paris : P.Picquier, 2002.











Edogawa Ranpo (1894-1965)


Romancier spécialiste de la littérature policière. De son vrai nom Hirai Tarô. Il est né dans le département de Mie (île principale Honshû, près de Kyotô et Nara) et il sort diplômé de la grande université de Waseda à Tôkyô. Il s’essaie d’abord à plusieurs métiers avant de trouver sa voie en publiant à partir de 1923, sous le pseudonyme d’Edogawa Ranpo, des nouvelles policières dans la revue Shinseinen (ou Nouvel adolescent).


Son pseudonyme a été choisi en hommage à son « maître vénéré » Edgar Allan Poe. Edogawa Ranpo vouait en effet une grande admiration aux grands écrivains policiers occidentaux. Edogawa Ranpo est en fait la transposition phonétique en japonais du nom d’Edgar Allan Poe (en japonais, le « r » se prononce « l »). Les idéogrammes qui composent le pseudonyme ont également une signification poétique puisqu’ils signifient « flâneries sur la rivière Edo ». Edogawa est également un quartier de Tôkyô.

Comme les auteurs de cette période, les œuvres d’Edogawa permettent de se focaliser sur un véritable malaise existentiel. L’ambiance fantastique et grotesque présente dans les récits d’Edgar Allan Poe servira de matière pour la construction du décor et de l’ambiance caractérisant les œuvres d’Edogawa.


Ranpo invente une rhétorique personnelle de la littérature policière, axée sur les effets de la fantasmagorie et de la perversion, et fonde ainsi le genre au Japon. Il publie de nombreux feuilletons (non traduits pour le moment en France) et adapte ses œuvres pour la littérature enfantine, s’assurant une immense audience.

Il crée,
à l’occasion de ses soixante ans, un prix à son nom  qui récompense le meilleur roman policier, dirige des revues et se consacre à l’établissement de la littérature policière comme l’un des genres majeurs de la littérature populaire.


 L’Ile panorama (Panorama-tô kidan en version originale)

  « Un panorama ? C’est une sorte de spectacle très à la mode au Japon [...] Les spectateurs doivent passer par un couloir étroit et sombre. Quand ils en sortent, ils se trouvent aussitôt plongés dans un monde bien particulier. Un monde complet. »


Un étudiant rêveur Hitomi Hirosuke, touche à tout, passionné par les œuvres d'Edgar Poe et fasciné par les utopies, développe une vision personnelle d'une sorte d'art total, concurrent de la nature. Grâce à sa ressemblance physique avec un millionnaire décédé, il va élaborer un plan machiavélique pour prendre la place du mort et pouvoir ainsi passer du stade d'une volonté créatrice à celui d’exécutant. Il entreprend alors la construction d'une île idéale conforme à son imagination où il va emmener sa petite amie.

Edogawa et l’expression du malaise existentiel

Le personnage principal du roman Hitomi Hirosuke possède un fort désir de renouveau, de destruction. Il se désintéresse du monde qui l’entoure. C’est un marginal qui passe son temps à rêvasser. Ce personnage en marge de la société rappelle d’un certain point de vue l’esprit négatif et destructeur des dadaïstes. Hitomi Hirosuke semble avoir une âme d’artiste mais pour lui l’art est insuffisant :

« Il faut dire que Hitomi Hirosuke ne croyait pas que le travail puisse servir à gagner sa vie. En fait, il en avait déjà assez de ce monde avant même de le connaître. A l’école, il s’était passionné pour la lecture des quelques dizaines de récits idéalistes et utopiques existant depuis Platon. Il était resté indifférent à l’idéologie politique ou économique de ces écrits. » (p.11)

Les ambitions de Hitomi et sa conception philosophie de la vie et de l’art sont fondées sur une certaine forme de refus du monde rappelant la négativité dadaïste. Il a comme chez les dadaïstes cette volonté de s’exprimer de manière novatrice. Via son personnage, Edogawa cherche à faire ressentir le malaise des hommes de son époque devant s’habituer tant bien que mal aux bouleversements culturels qui imposent un nouveau mode de vie. Edogawa parle de l’intrusion de la machine et de l’industrialisation dans la culture et dans l’art. Dans le roman, un « panorama » entier est consacré aux machines :

« C’est un groupe de monstres noirs qui tournent sans arrêt. Leur force motrice est due à l’électricité qui naît dans le sous-sol de l’île […]. Des morceaux de cylindres, de grandes roues qui rugissent, d’énormes engrenages dont les roues dentées, noires et luisantes, s’imbriquent, des leviers d’oscillation qui ressemblent aux multiples bras d’un monstre, […], des cascades de courroies, ou encore des poulies de courroie, des courroies de chaîne, tout cela tourne à toute vitesse, dans une course folle et insensée, en produisant une sueur noire et graisseuse. » (p.113)


La déformation érotique du réel

Les espaces qu’Edogawa décrit dans L’île aux Panoramad sont envahis d’éléments trahissant la nature perverse de son personnage. Cet univers, construit à l’aide du mélange des formes, est à l’image de la personnalité de Hirosuke. Certains décors paraissent fantastiques voire « surréels». Ainsi, par certains aspects, l’œuvre d’Edogawa rejoint l’art surréaliste. Les déformations, les agglutinations d’images, et surtout la volonté de mettre en image ce que pourrait cacher l’inconscient humain, fascinent comme de véritables « tableaux ». Lorsque les panoramas sont décrits, on ressent parfois cette volonté d’approcher l’esthétisme de la peinture.

    « Je vous laisse imaginer le merveilleux résultat de cet assortiment tout simple constitué de l’étang au centre de la forêt, des camélias sur la rive et de l’innocente jeune femme nue. Si cela ne relevait pas du hasard, mais d’un plan délibérément établi, nous sommes obligés de reconnaître que Hirosuke était un peintre extraordinaire. » (p.103)
   

Dans l’œuvre d’Edogawa, il y a, dans la forme et le fond, un lien avec le surréalisme. Ce lien s’établit d’une part à travers le thème de la folie (avec l’invention de personnages « détraqués ») et de l’art des malades (les surréalistes, comme Breton ou Eluard, se sont beaucoup penchés sur l’art des malades).

Edogawa cherche à décrire le plus justement possible les profondeurs de l’âme humaine et il n’hésite pas à montrer la part négative et perverse des désirs humains. Dans L’île panorama, Hirosuke tente de créer un art nouveau, celui des panoramas, où l’homme serait heureux de vivre, comblé par une beauté entièrement contrôlée. Il parle d’une beauté réalisée par lui-même et non par Dieu. En effet Hirosuke s’oppose directement à l’œuvre de Dieu : le monde ne le satisfait pas et il veut le refaire. Il dit lui-même :


« Il rêvait d’inventer un art nouveau reposant sur la contemplation de la nature […]. Il voulait modifier cette nature œuvre de Dieu, qu’il trouvait imparfaite, l’embellir à son idée, pour exprimer à travers elle un idéal artistique extravagant. En d’autres termes, son ambition était de recréer la nature à la place de Dieu. L’art selon lui, pouvait être considéré comme une révolte de l’homme contre la nature, et aussi comme l’expression d’un désir de lui imprimer sa propre personnalité, puisqu’elle ne la satisfaisait pas telle qu’elle était. » (p.12)

Cette île panorama enfin réalisée, les descriptions de ce monde surréel révèlent toutes les passions étranges du héros. Les longs tunnels sous la mer où l’on peut être surpris par on ne sait combien de créatures effrayantes, les chemins sombres au milieu d’une forêt artificielle, les femmes nues qui dansent ou s’étendent sur la verdure, démontrent ses goûts pour tout ce qui est hors du commun. Ces associations d’images fascinent parce qu’elles frappent d’émotions. Le but ultime est de condamner la beauté spectacle, séparée de la vie, nier la beauté qui ne nous transforme pas. Edogawa cherche à peintre une beauté « bouleversante ».

Enfin, comme les surréalistes, Edogawa critique violemment le monde. Le thème du crime lui permet de montrer son indifférence face aux valeurs morales, de décrire la noirceur de l’âme humaine et de toutes les contradictions qui l’animent. Il est vrai que les récits d’Edogawa se concluent rarement par une fin positive. D’ailleurs L’île panorama se termine avec la mort du héros, et le plus souvent dans les récits d’Edogawa ce qui mène les personnages à la mort est une destruction du corps. Edogawa s’acharne à développer toutes sortes de mises en scène de meurtres et de massacres absolument terrifiants. Dans le cas de L’île panorama, le mot « destruction » est bien faible. En effet, le roman se termine ainsi :


« Ainsi finit Hitomi Hirosuke, le corps pulvérisé par un feu d’artifice, dans une pluie de chairs sanguinolentes qui arrosa jusque dans ses moindres recoins le pays des panoramas qu’il avait créé. »(p.157)


Les romans et les nouvelles d’Edogawa Ranpo se situent toujours entre la raison et la folie. L’intrigue de ses récits s’articule autour de deux principes :

1-    le scénario reste fidèle aux règles strictes de l’élucidation logique et rationnelle,

2-    On observe la mise en place d’une atmosphère fantastique ou horrible, savamment construite qui débouche sur des crimes monstrueux. Cette atmosphère mélange fréquemment grotesque et érotisme.

Au-delà du mystère de l’enquête, ces récits suscitent chez le lecteur des sensations très fortes qui dépassent la simple envie de vouloir trouver la solution de l’énigme.

Edogawa aime guider le lecteur dans un univers inquiétant, le faire sombrer dans un univers où règnent la perversion, l’érotisme et la mort. Usurpation d’identité, univers fantasmagorique, perversions sexuelles, cruauté raffinée, fétichisme, voyeurisme, sadisme autant de thèmes qui sont chers à l’auteur et qu’il n’hésite pas à entremêler dans de nombreux romans.

Hélène Hubert, A.S. Bib.




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19 novembre 2008 3 19 /11 /novembre /2008 19:17
Marie et Marie :
deux points de vue sur La peur qui rôde






Howard Phillips LOVECRAFT
La p
eur qui rôde
Traduit de l’américain par Yves Rivière
Editions Gallimard,
1961
Folio 2€, 2005






















1. Article de Marie C.

Mais qui est H.P Lovecraft ?


Il est né le 20 août 1890 à Providence (Rhode Island, USA) et est mort au même endroit le 15 mars 1937.

Il est l’auteur d’une soixantaine de nouvelles, d’un roman et de poèmes. Dans son œuvre, il a imaginé tout un monde de créatures, de dieux et de lieux étranges, réunis sous l’appellation du “mythe de Cthulhu”, terme inventé  par August Derleth après sa mort.

Mais pour mieux comprendre l’œuvre il faut comprendre l’homme : en effet, Lovecraft était une personne qui avait beaucoup de mal avec les rapports humains, ce qui faisait de lui quelqu’un de profondément solitaire et qui travaillait beaucoup. Il ne cachait pas non plus ses opinons xénophobes et racistes dans ses premiers écrits, mais a beaucoup modéré ses opinions à la fin de sa carrière, allant même jusqu’à répudier certains ouvrages.

Il n’a jamais vécu de sa plume mais il doit la renommée qu’il a aujourd’hui à deux de ses amis écrivains, August Derleth et Donald Wandrei (rencontrés au magazine Weird Tales), qui ont crée la maison d’édition Arkham House (du nom d’une ville imaginée par Lovecraft)  pour diffuser son œuvre.

Lovecraft nous laisse donc des écrits comme L’appel de Cthulhu, L’affaire Charles Dexter Ward  et Je suis d’ailleurs, dont sont tirées les trois nouvelles de ce mini-recueil.




Les trois nouvelles… en résumé

La peur qui rôde

Un homme se rend dans un village ou se trouve une maison abandonnée, que l'on dit maudite. En effet, aux dires des rares villageois restés et des montagnards, la maison du Mont des tempêtes (car il s’abattrait plus d’orages sur cette colline que partout ailleurs) abriterait un gigantesque démon qui à la nuit tombée s’empare des voyageurs solitaires et les emporte, ou les laisse “affreusement déchiquetés et rongés”. Pour percer ce mystère, il s’intéresse de plus près à la famille qui habitait jadis la maison, les Martense. Il finit ainsi par découvrir le secret de cette famille et de la chose qu’elle abrite…

La tourbière hantée

Un homme est invité par un très bon ami, Dennis Barry, à venir dans son château en Irlande, qu’il a racheté et rénové. Cette demande fait suite au départ précipité des paysans, ouvriers et domestiques du château. Il lui révèle à son arrivée que c’est parce qu’il veut assécher la tourbière, mais qu’une antique légende veut qu’un esprit protecteur maudirait quiconque y toucherait. Malgré les visions horrifiques qui assaillent nos deux protagonistes dans leurs rêves, Dennis en fait fi et commence les travaux. Son ami va alors voir de ses yeux que la légende disait vrai.

La maison maudite

Dans la ville de Providence, Edgar Poe (une des grandes influences de Lovecraft), en allant faire la cour à une poétesse, passait devant une maison dont il n’avait, ironie du sort, pas remarqué la particularité. C’est donc le narrateur qui se charge de nous conter en quoi cette maison est si spéciale. Apparemment, un grand nombre de personnes y seraient mortes avant qu’elle finisse abandonnée. Avec l’aide de son oncle, Elihu Whipple, il décide de mener plus avant leurs investigations sur cette maison, en particulier sur les anciens locataires et sur la cave, dont une odeur particulièrement fétide se dégage. Ce qu’ils vont y trouver dépasse leur entendement…

Entre réalisme et fantastique

Ces trois nouvelles ont des caractéristiques communes, ce qui ne doit pas être étranger au fait qu’elles soient dans le même recueil de cette collection, qui, rappelons-le, sert à faire découvrir un auteur par des extraits de recueil.

Tout d’abord nous distinguons deux éléments qui font que ces nouvelles sont ancrées dans une réalité plausible :


 Le narrateur

Il est assimilé à l’auteur, ce qui donne l’effet que ces histoires semblent des souvenirs vécus par Lovecraft lui-même.

Le narrateur est toujours un être rationnel : il procède de manière sensée, voire scientifique, pour vérifier les dires des individus qu’il rencontre. En témoigne le fait qu’il débute à chaque fois son “enquête” en étudiant l’histoire du lieu et des personnes liées à ce lieu, il retourne plusieurs fois dans le lieu de jour, de nuit et élabore un plan. Il ne va pas “à l’aventure” voir directement de quoi il retourne.

Même la curiosité qui pousse le personnage principal à se confronter à ce qui dépasse son imagination pourrait être celle d’un scientifique ou d’un détective.

 Le cadre géographique

Que ce soit le paysage montagneux des Catskills (La peur qui rôde), la lande irlandaise (La tourbière hantée) ou la ville de Providence (La maison maudite), le cadre géographique est à chaque fois réel, ce qui contribue d’autant plus à donner au récit un aspect plausible.

Mais ce qui pourrait n’être qu’une banale enquête autour de vieilles légendes fait basculer ces trois nouvelles dans le fantastique par deux éléments :


 L’atmosphère

En particulier celles des lieux principaux, est rendue pesante, à la limite du surnaturel, par des jeux d’ombre et de lumière, de brume, de couleur du ciel, et ceci  seulement à la nuit tombée car le jour, ces lieux ne sont effrayants que pour celui qui connaît leur histoire. Rien n’est trop étrange pour faire en sorte que le lecteur ne se sente pas en sécurité.

 La créature

Il est très difficile pour le lecteur de s’imaginer la physionomie de la créature que chaque personnage affronte dans chaque nouvelle, étant donné que les personnages eux-mêmes manquent de mots pour la décrire. Néanmoins, des adjectifs tels que “dégoûtante”, “indicible”,  “monstrueux”,  “démoniaque” sont employés pour désigner la créature, qui revêt des formes variées, souvent indéfinissables.

Quand bien même on trouve les écrits de Lovecraft trop étranges, voire malsains, on ne peut nier l’héritage littéraire qu’il a laissé derrière lui. D’ailleurs, son univers ausso original que foisonnant (à l’instar d’un Tolkien) a dépassé le cadre du livre pour être adapté au cinéma,  ainsi qu’en jeu de rôle sur support papier, où il a trouvé un second souffle et une assurance que son œuvre, ainsi que la mythologie qu’il a créée, perdureront encore longtemps dans les mémoires.


Marie C., 1ère année Bibliothèques-Médiathèques


2. Article de Marie B.





On ne peut pas s’intéresser à une nouvelle de Lovecraft en particulier sans s’intéresser à l’auteur lui-même et à son œuvre.

H.P. Lovecraft est né en 1890 et mort en 1937. Il est reconnu comme l’un des grands maîtres de la littérature d’épouvante, bien qu’il n’ait connu le succès qu’à titre posthume.

L’écrivain est un homme solitaire, qui se réfugie dès l’enfance dans les livres et l’écriture. Mais surtout, il est rongé par un profond mal-être, tourmenté toute sa vie durant par le déclin, la chute, la dégénérescence. Ses écrits sont directement inspirés de ses cauchemars qu’il note dès son réveil. Ainsi, lorsque l’on se penche de plus près sur l’œuvre de Lovecraft, on découvre une récurrence dans les textes, avec une obsession particulière pour la démence, et une peur effroyable du monde maritime et de ses abysses, mais également une mythologie très complexe de dieux extra-terrestres, avec ses abominations, ses cultes… Cette cosmogonie sera plus tard surnommé « mythe de Cthulhu » (Cthulhu étant l’une de ces divinités) et inspirera bien d’autres écrivains, mais aussi des illustrateurs, réalisateurs, créateurs de jeux de rôles…
 
Il est donc important de noter que chaque nouvelle s’inscrit, de près ou de loin, dans ce monde, cet univers propre peuplé d’entités immondes et doté d’une atmosphère toujours inquiétante. Lovecraft joue d’ailleurs plus sur l’ambiance que sur les monstres eux-même, et il est assez rare de trouver des descriptions détaillées de créatures. C’est la présence qui effraie plus que la bête.

Le recueil La peur qui rôde regroupe donc trois nouvelles, "La peur qui rôde", "La maison maudite" et "La tourbière hantée". Comme la plupart du temps dans les nouvelles de Lovecraft, le narrateur parle à la première personne, et il tient le rôle d’investigateur dans une histoire étrange et sombre. Ici, un  journaliste enquête sur une légende qui terrifie les paysans d’une région reculée suite à un accident survenu un soir d’orage et dont la cause est inconnue ; là, un homme cherche à déterrer un secret ignoble enfoui au cœur d’une maison depuis plusieurs générations. Dans les deux premières nouvelles, l'horreur provient d’une malédiction survenue dans une famille et qui se propage par le sang, au gré de naissances dont l’origine n’est pas toujours très claire, traversant ainsi le temps jusqu’à être oubliée, ne laissant pour seule trace qu’une créature abominable qui massacre – par la dévastation ou par la maladie - et terrifie. Dans La tourbière hantée, c’est le lieu qui est source d’effroi. Le marécage abrite en effet un lieu occulte, l’antre de créatures et d’esprits antiques appartenant à l’un ou l’autre dieu. Le recueil semble donc rassembler tous les éléments propices à un bon petit moment de frisson.

Et pourtant, en grande admiratrice de Lovecraft, je ne peux que déconseiller cet ouvrage. A vrai dire, il est même assez décevant. Il est agréable à lire, recèle de bonnes intrigues mais…
 
Il est évident que dans l’œuvre d’un écrivain, il y a du bon et du moins bon. Mais pourquoi avoir choisi le moins bon pour construire un recueil en Folio 2€, donc un livre qui sera acheté par des gens qui passaient par là et qui ne connaissent pas forcément Lovecraft ? S’il y a quelques textes que je peux conseiller, ce sera La couleur tombée du ciel, Je suis d’ailleurs, Celui qui chuchotait dans les ténèbres, L’Abomination de Dunwich. Les trois nouvelles du recueil ne sont pas du tout représentatives du talent de l’auteur, de sa force d’écriture qui plonge le lecteur dans ses peurs les plus profondes. Les textes me semblent trop bruts, ils manquent cruellement de sous-entendus, de simples allusions comme l’auteur les manie si bien. Tout est trop bien exprimé, et cela casse presque le mystère. Car comme Lovecraft le dit dans une de ses lettres, « la peur est l’émotion humaine la plus ancienne et la plus forte, et la peur la plus forte est celle de l’inconnu ».
Un recueil que l’on peut lire donc, mais qui n’est que l’écorce d’une oeuvre magistrale.




Marie Basile, 1ère année Edition-Librairie
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Published by Marie et Marie - dans fantastique - horreur
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8 novembre 2008 6 08 /11 /novembre /2008 00:08

GUDULE ou Anne Duguël,
Le club des petites filles mortes

Editions Bragelonne, février 2008

 

 


























Gudule (ou Anne Duguël pour les adultes) est principalement connue pour ses œuvres destinées à la jeunesse. Néanmoins, elle a aussi été l’auteur de remarquables romans fantastiques pour adultes dans les années 90. Difficile de pouvoir se les procurer aujourd’hui,
alors Bragelonne les réédite en deux tomes. Le premier, Le club de petites filles mortes est un recueil de huit de ses romans, plus ou moins célèbres.

L’auteur nous plonge dans la vie fantastique de plusieurs enfants. Ils avancent tous dans un univers lugubre et cruel où règne la souffrance. Chaque mot est un coup de poing et la plupart du temps, la fin des personnages principaux oscille entre la folie et la mort.

Mais alors, quel plaisir à lire un livre aussi glauque, me direz-vous ?

Il est vrai qu'au premier abord, ces histoires sont affreuses…

 Pourtant, le style alerte de l’auteur nous tient en haleine et c’est presque avec mélancolie que nous refermons ce livre. Les personnages sont si proches de nous que dans chaque mot employé, nous ressentons ce qu’ils vivent. Les fins nous arrachent le cœur. Ce n’est pas juste nous écrions-nous ! Mais peut-on parler de justice lorsque des enfants sont traumatisés à vie par des adultes et qu’ils en perdent toute joie de vivre ?

Grâce à un humour à faire grincer des dents, Gudule arrive à nous faire aimer le monstre, le méchant de l’histoire et à désirer qu’il s’en sorte. La poésie et l’émotion s’y confondent pour traiter dans la plupart des romans du même objet : des enfants mûris bien avant l’âge, jetés dans le monde impitoyable des adultes qu’ils adorent tout en les haïssant. Pour s’en isoler ou s’en venger, selon les cas, ils ne peuvent que plonger dans l’horreur  de leurs actes innocents et candides…

Bien sûr, c’est un recueil d’histoires fantastiques. Mais l’horreur y est subtilement mêlée et Gudule y fait aussi une approche psychologique de l’enfance brisée.

C’est donc dans une réalité qui n’est pas la nôtre qu’évoluent ces personnages mal-aimés. Pourtant, ce qu’ils y vivent et ce qu’ils y ressentent ressemble à s’y méprendre au quotidien de certains jeunes d’aujourd’hui.


Aude, 1ère année Édition-Librairie
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20 novembre 2007 2 20 /11 /novembre /2007 21:01

Edith Wharton,triomphedelanuit.jpg
Le Triomphe de la nuit, volume 1, 1973,
Traduction Florence Lévy-Paoloni,
Terrain Vague, 1990,

réédition Joëlle Losfeld, 2001, 8,50 €

I- Présentation de l’auteur
    Edith Newbold Jones est née le 24 janvier 1862 à New York. Ses parents font partie de la haute société, et elle est en quelque sorte « l’enfant que l’on n'attendait pas », la famille comptant déjà deux fils adolescents. Edith est une enfant très intelligente, qui passe toute son enfance à voyager à travers l’Europe. Elle déteste l’hypocrisie qui règne dans son milieu, mais ne peut échapper à ses obligations : elle épouse Edward Wharton à 23 ans, malgré leur peu de points communs. Elle étouffe comme beaucoup de femmes dans les corsets de la Belle Epoque, et part pour l’Europe en 1903. C’est à ce moment qu’elle rencontre l’écrivain Henry James, son « dearest cher Maître », lui aussi Américain exilé. Elle reconnaît volontiers l’influence de l’auteur du  Tour d’écrou, avec qui elle entretiendra une correspondance régulière jusqu’à la mort de celui-ci en 1916. En 1905 le premier roman d’Edith, Chez les heureux du monde (House of mirth), est publié dans le Scribner’s Magazine ; il raconte l’ascension et la chute d’une jeune femme dans la haute société new-yorkaise. En 1906, installée à Paris, cette quadragénaire sans enfant découvre l’amour avec un journaliste volage, Morton Fullerton. En 1911 est publié Ethan Frome. Elle finit par divorcer de son mari dépressif en 1913. Pendant la Première Guerre mondiale, elle s’engage dans la collecte de fonds et l’aide humanitaire. Et en 1920, elle publie Le temps de l’innocence, qui reçoit le prix Pulitzer l’année suivante. Son autobiographie, Les chemins parcourus (A backward glance), sort en 1934. Edith Wharton mourra d’une attaque cardiaque le 11 août 1937, dans sa villa de Saint-Brice-sous-Forêt, non loin de Paris.

II- Les nouvelles fantastiques d’Edith Wharton
        Edith Wharton n’a pas publié que des romans évoquant la société bourgeoise de la fin du XIXe siècle. En dehors de poèmes et de pièces de théâtre, elle a pris plaisir à rédiger des histoires de fantômes. Elle publie en 1910 le recueil Tales of men and ghosts, qui contient notamment la nouvelle Les yeux, pièce très remarquée. Mais c’est apparemment la publication posthume titrée Ghosts, en 1937, qui contient la totalité de ses nouvelles fantastiques, accompagnées d’une préface.
Ces onze nouvelles ont été traduite en français et publiées par la maison d’édition Terrain Vague en 1990. Les éditions Joëlle Losfeld les ont reprises et publiées en deux volumes en 2001 :
-Volume 1, Le triomphe de la nuit ; comprenant La cloche de la femme de chambre, Les yeux, Plus tard, Kerfol, Le triomphe de la nuit
-Volume 2, Grain de grenade
; comprenant Miss Mary Pask, Ensorcelé, Mr Jones, Grain de grenade, Le miroir, Le jour des morts.
        Edith Wharton semble être l’héritière de la tradition anglo-saxonne de la « ghost story » ; mais ses nouvelles sont différentes d’une histoire de Poe ou de Stevenson. Chez Wharton, le fantôme est la personnification d’une conscience tourmentée, d’un crime inavoué ou d’un passé difficile à oublier. C’est vrai chez beaucoup d’auteurs fantastiques, mais c’est prégnant ici : tout est dans les non-dits, l’atmosphère, les relations entre les personnages… Ce qui rend parfois l’intrigue difficile à comprendre lors de la première lecture. Les fantômes sont là pour rappeler la faute commise (reproche, culpabilité, condamnation), ou parfois même pour l’anticiper (avertissement). Aujourd’hui, avec les outils psychanalytiques qui nous sont devenus communs, nous pouvons facilement traduire le phénomène de hantise par la frustration des personnages. Hommes ou femmes, ils se débattent dans leur vie tels des poissons dans un filet, se demandant ce qui a bien pu les conduire là, ou préférant tout bonnement l’ignorer, de peur d’avoir des regrets. C’est pourquoi ces histoires, même en considérant leur style parfois verbeux qui peut dater, sont plus ou moins intemporelles : les blessures de l’âme sont toujours les mêmes, c’est uniquement leur perception qui a changé avec les époques. Les fantômes sont encore là, mais on ne les voit plus…

III- Les nouvelles du Triomphe de la nuit
        Ces cinq nouvelles sont assez variées dans leurs situations, leur mode de narration et même leur type de fantômes.
1) La cloche de la femme de chambre
        Alice Hartley est embauchée comme femme de chambre chez Mrs Brympton, dans une maison de campagne sur l’Hudson. La maîtresse de maison est malade, et le mari souvent absent. Hartley subit les apparitions du fantôme d’Emma Saxon, la vieille femme de chambre, qui tente de lui faire comprendre quelque chose. Lorsque la vieille cloche d’Emma sonne, c’est que le danger est proche…
        Cette nouvelle met en scène le seul fantôme aux « bonnes intentions ». C’est une apparition qui a pour but d’avertir les vivants. On est ici dans une situation d’adultère (réel ou supposé ?) entre Mrs Brympton et son ami Mr Ranford. Malgré la bonne volonté de Hartley, le drame ne pourra être évité. Pourquoi l’histoire doit-elle finir ainsi, je ne l’ai pas vraiment compris.
2) Les yeux
        Andrew Culwin, aujourd’hui un vieil homme, est dans son salon entouré de son « club de jeunes gens », avec lesquels il aime rivaliser de fulgurance intellectuelle. Une fois qu’il ne reste plus que le narrateur et son plus jeune protégé, Phil Frenham, il consent à raconter sa propre histoire de fantômes. Lors de sa jeunesse mouvementée, il a à deux reprises été hanté par…des yeux. Ils étaient au pied de son lit, émettaient leur propre lumière, avaient un « air mauvais et torve » et une expression de « sécurité malveillante », celle de quelqu’un « qui a fait beaucoup de mal dans sa vie sans jamais s’exposer au danger ». Cette apparition a lieu pour la première fois lorsqu’il accepte sur un coup de tête d’épouser Alice Newell, une cousine plus ou moins destinée à finir vieille fille ; il traversera l’Atlantique pour échapper à ces deux malédictions. La seconde apparition a lieu alors qu’il ment au jeune et beau Gilbert Noyes sur ses talents littéraires, afin de pouvoir le garder près de lui. Gilbert veut être écrivain, et Culwin le trouve peu talentueux ; mais il est de bonne compagnie à Rome. Cette fois-là, les yeux sont pires, « pires de tout ce que la vie [lui] avait appris en même temps », pires des « multiples petites turpitudes » de l’existence qu’il avait menée. Culwin, en concluant son récit, prétend ne pas comprendre pourquoi il a dû subir ces apparitions. Mais son jeune ami Phil, lui, semble avoir compris qui est vraiment Culwin ; et ce dernier, se penchant par-dessus l’épaule de son ami bouleversé, aperçoit finalement son reflet dans un miroir…
        Le fantôme ici représente la condamnation, et en même temps un double de la personne hantée. J’avoue que cette nouvelle a été difficile à comprendre, même si l’auteur déroule tous les faits pour que nous en tirions nos conclusions. Elle me rappelle en un sens Le portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde, avec le héros refusant de voir la réalité de ses actes, corrompant la jeunesse, et se retrouvant marqué physiquement par ses péchés.
3) Plus tard
        Il s’agit d’une de mes nouvelles préférées dans ce recueil. Edward et Mary Boyne, subitement devenus riches, quittent les Etats-Unis pour réaliser leur rêve : s’installer dans une demeure de la campagne du Sud-Ouest de l’Angleterre. Rien n’est assez ancien ni reculé pour ces deux excentriques qui veulent se couper du monde pour écrire, jardiner et peindre tout leur soûl. Ils s’installent à Lyng, et demandant à leur amie Alida si elle abrite un fantôme, comme toute maison anglaise qui se respecte, ils obtiennent la réponse suivante : « Oh, il y en a un, bien sûr, mais vous ne vous en apercevrez pas […] on ne s’en aperçoit que plus tard ». Au bout de quelques semaines, Mary sent que Edward est soucieux, peut-être lui cache-t-il quelque chose ? Ils ont cru apercevoir une silhouette se dirigeant vers le perron deux mois auparavant, qui avait finalement disparu. L’atmosphère de la maison est étrange, lourde des événements du passé. Mary pense que « si seulement on parvenait à communiquer intimement avec la maison, on surprendrait peut-être son secret et on aurait la possibilité de voir soi-même le fantôme ». Un jour, un jeune homme à l’air las, portant un chapeau au large bord vient voir Edward. Mary lui indique la bibliothèque et retourne à ses occupations, pour découvrir ensuite que son mari s’est volatilisé, une fois sorti avec cet inconnu… C’est la descente aux enfers pour Mary, qui sait qu’il ne reviendra pas. La maison, « complice muette », ne peut rien raconter sur ce qui s’est passé ce jour-là. Finalement, un avocat américain viendra révéler à Mary des choses qu’elles ne voulait pas savoir sur son époux, et notamment l’origine de leur subite aisance financière, liée à un jeune homme portant chapeau, qui a agonisé pendant deux mois…
        Le fantôme est ici importé d’un pays à un autre ! Un esprit peut bien traverser l’Atlantique pour obtenir justice…Cette histoire prouve qu’on ne peut échapper aux conséquences de ses actes. Wharton, ici, critique peut-être la confiance aveugle des femmes envers leurs époux, leur capacité à nier tout ce qui se passe devant leurs yeux, comme l’adultère par exemple. Le personnage féminin est très travaillé, tiraillé par ses doutes, qu’il nous fait partager. Toute vérité est-elle bonne à savoir, quand la paix de l’esprit est en jeu ?
4) Kerfol
Cette nouvelle est mon autre préférée dans ce recueil. Le narrateur va visiter une maison, ou plutôt un ancien château en partie en ruine, situé dans un coin de Bretagne appelé Kerfol. Il ne parvient pas à trouver le gardien censé lui monter les lieux, mais à la place il tombe sur cinq chiens. Ceux-ci sont étranges, silencieux, ils le regardent déambuler en restant toujours à la même distance, dégagent « une lassitude presque humaine ». « Ils donnaient l’impression de posséder en commun un souvenir si profond et si sombre que rien de ce qui s’était produit depuis lors ne méritait un grognement ou un frétillement ». Excédé par cette attitude, le narrateur s’écrie : « Vous savez de quoi vous avez l’air, tous autant que vous êtes ? Vous avez l’air d’avoir vu un fantôme […] Je me demande si il y a un fantôme ici et si vous n’êtes pas les seuls à qui il se manifeste ». L’ironie de la chose fait qu’il apprend plus tard que ce sont les chiens les vrais fantômes de Kerfol, apparaissant une fois l’an… On lui procure un exemplaire des Assises du Duché de Bretagne, où il décrypte l’histoire de cette demeure à travers le procès d’ Anne de Barrigan, accusée du meurtre de son mari. Il nous la raconte à son tour en synthétisant les faits. Au début du XVIIe siècle, Yves de Cornault, le puissant seigneur du domaine, épouse la jeune Anne, qui a l’âge d’être sa petite-fille. Ils forment un couple plutôt heureux, même si Anne se sent seule : Yves a l’habitude de partir plusieurs fois par an pour ses affaires dans différentes villes de Bretagne, et prend bien soin de lui interdire de sortir en son absence ; de plus, elle n’a pas d’enfant pour égayer ses journées. Son mari, au retour de ses voyages, lui rapporte des cadeaux somptueux. Un jour il lui offre un adorable chien chinois, que Anne aime aussitôt comme s’il s’agissait de son propre enfant. Yves, au cours d’une étrange conversation, lui rappelle que le chien est symbole de fidélité… Lors d’une nouvelle absence de son époux, Anne est emmenée à un pèlerinage religieux par la tante de ce dernier ; c’est là qu’elle rencontre Hervé de Lanrivain, jeune homme qu’elle avait déjà croisé auparavant. Il semble compatir à sa solitude, et elle le revoit plusieurs fois. Un jour il doit partir en mission à l’étranger, et elle lui offre en souvenir un collier que lui a donné son mari, et qu’elle faisait porter à son petit chien. Le lendemain, elle fait croire à Yves que le chien l’a perdu. Et ce soir-là, elle retrouve son chien sur son oreiller, mort étranglé à l’aide du collier offert à Lanrivain ! Son chagrin se mue en terreur, elle n’ose pas demander à son mari ce qu’il sait, et lui ne dit rien, redevenant seulement aussi irritable qu’avant leur mariage. Elle se promet de ne plus avoir de chien, mais au cours de ce long hiver, elle se retrouve à adopter à plusieurs reprises des chiens errants ou en manque d’affection : quoi qu’elle fasse, quelle que soit la cachette qu’elle imagine, son mari tel un dieu omnipotent sait tout, et à chaque fois étrangle les pauvres bêtes. Un soir, Lanrivain annonce qu’il vient la voir, et quand elle va à la porte le supplier de partir, son mari tente de se précipiter dans l’escalier. Elle entend alors des hurlements et des claquements de mâchoires, et quand le silence est retombé, elle remonte pour trouver son mari mort, horriblement mutilé… « Lorsque je suis arrivée là-haut, […] j’ai vu mon mari étendu. Il était mort. –Et les chiens ? –Les chiens étaient partis. –Partis…où cela ? –Je ne sais pas. Il n’y avait pas d’issue… et il n’y avait pas de chiens à Kerfol. Elle se redressa […] et tomba sur le sol de pierre en poussant un long hurlement. ». Même les autorités ecclésiastiques ne peuvent résoudre ce cas ; la sorcellerie est-elle impliquée ? Finalement on lui demande : « De quels chiens croyez-vous qu’il s’agissait ? –De mes chiens morts … ». Le procès ne trouve pas vraiment d’issue, et la pauvre Anne est enfermée dans le donjon de Kerfol où elle meurt folle bien des années plus tard.
        L’originalité de cette histoire réside dans l’identité des fantômes : ce sont des chiens ! Des animaux très symboliques, tués pour punir Anne de son infidélité supposée, et qui vont tuer à leur tour par fidélité envers leur maîtresse, puis errer durant des siècles, leur âme ne trouvant jamais le repos. L’histoire de Kerfol placée en incise dans le texte est très bien racontée, et même assez drôle par moments (ma citation préférée : « L’allusion à la sorcellerie refit surface et les avocats des parties adverses se lancèrent des volumes de nécromancie au visage. »). Il y a peut-être selon moi une référence au conte de Barbe Bleue, avec cette hantise de l’infidélité et de la malhonnêteté de la femme. C’est pour moi une histoire riche et bien tournée.
5) Le triomphe de la nuit
        George Faxon est un jeune homme qui vient de quitter Boston pour un emploi de secrétaire particulier dans le New Hampshire. Coincé à la gare, dans le blizzard, sans personne pour l’accueillir, il rencontre le jeune Frank Rainer, qui propose de le loger chez lui et son oncle jusqu’au lendemain. L’oncle en question n’est autre que John Lavington, industriel et mécène reconnu. En arrivant, Faxon participe par hasard à l’enregistrement officiel du testament de Rainer, qui vient d’atteindre sa majorité ; il apprend aussi qu’il est tuberculeux… Au moment où Rainer signe le document, Faxon aperçoit une silhouette se tenant derrière le fauteuil de Mr Lavington : il s’agit quasiment du double de son hôte, si ce n’est que tandis que lui regarde son neveu avec bienveillance, le double montre un visage « blême d’hostilité ». Il est de plus le seul à l’apercevoir. Plus tard, lors du repas, le double de Lavington réapparaît. Les deux hommes d’affaires arrivés dans la soirée arrivent à convaincre Rainer de partir en voyage au Nouveau-Mexique, pour se refaire une santé dans un climat plus sec. L’oncle semble d’accord, mais son double regarde Rainer avec de plus en plus de haine, et même une expression de « menace mortelle ». Pétrifié, ne sachant que faire, Faxon sort de table et s’enfuit de la maison. Mais Rainer a affronté la tempête pour le retrouver. En rentrant avec lui vers la demeure, Faxon se promet d’empêcher qu’il arrive du mal au jeune homme, car il pense avoir été désigné pour accomplir cette mission. Ils se réfugient dans la maison du gardien, et c’est là que Rainer s’éteint, du sang sous son col… Cinq mois plus tard, nous retrouvons Faxon en Malaisie, où il guérit lentement d’une dépression nerveuse. En lisant de vieux journaux, il apprend que l’entreprise de Lavington a fait faillite, mais que celui-ci a pu utiliser une grosse somme d’argent pour la restructurer. Il comprend qu’elle venait… d’un héritage.
        Cette histoire traite de sujets intéressants, comme l’hypocrisie familiale et l’appât du gain. Le double est assez effrayant, et on compatit aussi bien avec le pauvre Rainer qu’avec Faxon. Elle recèle cependant des zones d’ombre que j’aurais bien aimé voir expliquées.

        En conclusion, je dirais que ce recueil contient des nouvelles fantastiques assez variées, toujours caractérisées par l’importance de la psychologie des personnages, et par leur façon de gérer leurs actes et leurs trahisons. C’est un tableau intéressant du comportement humain, avec quelques frissons offerts en supplément.

C.C, 1ère année EDLIB

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