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10 juillet 2013 3 10 /07 /juillet /2013 07:00

Paul-Auster-Invisible.jpg

 

 

 

 

 

 

 

Paul AUSTER
Invisible
traduit de l’américain
par Christine Le Bœuf
Actes Sud,
Collection Babel, 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Paul Auster

Né en 1947 à Newark (New Jersey), il commence à étudier, dès 1970, les littératures française, anglaise et italienne à la Columbia University. Il publie alors des articles sur le cinéma dans le Columbia Review Magazine, et écrit ses premiers poèmes.

Paul Auster fera plusieurs séjours à Paris, l’occasion pour lui d’approfondir son intérêt pour la poésie française. Il traduira les poètes surréalistes et dirigera une anthologie de la poésie française au XXème siècle. Par la suite, il publiera plusieurs recueils de poésie, ainsi que des textes critiques.

En 1974, il rentre à New York, ville qui occupe une place centrale dans son œuvre et qui sera pour lui le moteur de la fiction.

Le passage à la prose se fera en 1979. Il est important pour l’étude d’Invisible d’évoquer l’écriture de son autobiographie, The Invention of Solitude, publiée en 1982. Cependant, il ne s’agit en aucun cas d’un discours de vérité mais de l’écriture de sa propre fiction. En effet, il écrit la première partie, « Portrait de l’homme invisible », à la suite de la mort de son père. Il reconstitue alors l’existence de ce dernier, allant jusqu’à l’inventer, le créer. Enfin, la deuxième partie, « Livre de la mémoire », voit disparaître son nom propre au profit d’une narration à la troisième personne qui transcrit son errance entre New York et Paris.



Les personnages

Adam Walker

Le roman débute en 1967, à la première personne du singulier : « J’étais alors étudiant en deuxième année à Columbia, gamin ignorant affamé de livres et pétri de la conviction (ou de l’illusion) que je deviendrais un jour assez bon pour me dire poète. » (p.7)

On établit dès à présent le lien entre le narrateur Adam Walker et l’auteur Paul Auster ; la question se pose alors d’une autofiction. Ce parallèle est confirmé par la biographie réalisée par un autre personnage Rudolf Born et relatée par Adam.

 

« Pendant ce temps, vous pouvez peut-être nous parler un peu de Westfield, New Jersey.

Westfield ? répétai-je, étonné de découvrir que Born savait où j’étais né. D’où sortez-vous Westfield ?

Ce n’était pas difficile, dit-il. Il se trouve que j’en ai appris pas mal sur vous ces derniers jours. Votre père, par exemple, Joseph Walker, cinquante-quatre ans, mieux connu sous le nom de Bud, propriétaire et gérant du supermarché Shop-Rite, dans la rue du patelin. Votre mère, Marjorie, autrement dit, Marge, a quarante-six ans et a mis au monde trois enfants : votre sœur Gwyn en novembre 1945 ; vous en mars 1947 ; et votre frère Andrew en Juillet 1950. […] Et vous, mon jeune ami intellectuel, mon orfèvre en herbe des mots, traducteur d’obscurs poètes médiévaux, il s’avère que vous avez été pendant vos études secondaires un jour de baseball exceptionnel, capitaine de l’équipe scolaire, pas moins. » (p.43-44)

 

Rudolf Born

Tout le roman s’articule autour de ces deux personnages, au destin lié, que sont Adam Walker et Rudolf Born. Ce dernier est rencontré par le narrateur dès le début du récit. « C’est au printemps 1967 que je lui ai serré la main pour la première fois. […] Lorsqu’il se présenta sous le nom de Rudolf Born, mes pensées allèrent aussitôt au poète. […] Je ne sais plus pourquoi je me trouvais là. » (p.7-8)

Rudolf Born apparaît au lecteur sous les traits que lui donne Adam puisqu’il s’agit d’un narrateur interne. La question se pose dès lors de la subjectivité du portrait :

 

« Sans que je m’en sois aperçu, deux personnes venaient de s’asseoir sur le radiateur, un homme et une femme, tous deux plus âgés que moi. […] Ils faisaient, me sembla-t-il, un couple incongru. Born en complet de lin blanc froissé, pas très net, avec sous la veste une chemise blanche également froissée, et la femme (dont il s’avéra que le nom était Margot) tout de noir vêtue. […] Que vis-je d’autre en ces premiers instants ? Un teint pâle, des cheveux roux négligés (coupés plus court que ceux de la plupart des hommes à cette époque), un beau visage carré, sans signe distinctif particulier (un visage générique, en quelque sorte, un visage qui deviendrait invisible dans n’importe quelle foule) et des yeux bruns et calmes, les yeux inquisiteurs d’un homme qui semblait n’avoir peur de rien. Ni mince ni lourd, ni grand ni petit, et donnant néanmoins une impression de force physique, peut-être en raison de l’épaisseur de ses mains. » (p.8-9)

 

Au cours du roman, l’existence de Rudolf Born est remise en question, mais elle sera confirmée par des recherches entreprises sur le campus de Columbia  par un autre personnage, Jim. Ce dernier apprend « d’un des administrateurs de la School of International Affairs que Rudolf Born y avait été professeur invité pendant l’année académique 1966-1967 ». (p. 242)

Enfin, plusieurs personnages évoqueront les activités secrètes du personnage, des hypothèses qui seront attestées par  Born lui-même, lors d’une conversation à la fin du roman :

 

« – C’est un livre sur ta vie.

– Oui, mais que sais-tu de ma vie, Cécile ?

– Tu étais professeur, maintenant à la retraite, en affaires publiques et internationales.

– Entre autres choses, oui. Mais je n’ai pas fait qu’enseigner, j’ai aussi travaillé pour le gouvernement.

[…]

– Et quel genre de travail ?

– Un travail confidentiel
 
– Un travail confidentiel… tu veux parler d’espionnage ?

– De magouille tous azimuts, ma très chère » (p.277)

 

 

Jim, de son nom James Freeman

Ce personnage n’intervient que dans la deuxième partie du roman, il s’agit d’un second narrateur interne. C’est sous sa narration que se déroulera le reste du roman. Le lecteur ne connaît que très peu de choses sur lui, il se présente ainsi :

 

« Aux temps lointains de notre jeunesse, nous avons été amis, Walker et moi. Nous étions entrés ensemble à Columbia en 1965, deux étudiants de première année originaires du New Jersey ». (p.73)

 

Les conversations révèlent son métier d’écrivain.


Gwyn

Gwyn est la sœur d’Adam. Elle sera au centre du récit d’Adam de la deuxième partie. Elle est un personnage important puisque c’est elle qui instaure le doute dans la dernière partie du roman et place le récit d’Adam dans l’ère du soupçon.


Cécile Juin

Ce personnage apparaît dans la troisième partie du récit, lorsque Adam se trouve à Paris. Elle semble être un personnage secondaire dont se sert Adam pour parvenir à ses fins, mais elle se révèle être un personnage indispensable au récit. En effet, elle est un des seuls personnages à faire le lien entre le passé et le présent. Elle est un témoin, le seul témoin réel qui relie tous les personnages entre eux ; elle est la seule à pouvoir évoquer la relation entre Adam et Rudolf. C’est son témoignage qui clôt le roman.

Cécile est décrite par Adam dans un premier temps :

 

« Plus petite, moins imposante que sa mère, elle a des cheveux châtains coupés court, les poignets minces et les épaules étroites, les yeux vifs et mobiles. […] Non pas une jolie fille, presque un peu terne, à vrai dire, et pourtant son visage est intéressant à observer : menton menu, nez long, joues rondes, une bouche expressive. » (p.182)

 

Jim fait une description comparative de Cécile :

 

« À en juger d’après les descriptions que Walker avait faites d’elle dans ses notes pour Automne, sa silhouette s’était significativement épaissie depuis 1967. La mince jeune fille de dix-huit-ans aux épaules étroites était désormais une femme de cinquante-huit ans ronde et bien en chair, aux cheveux bruns et courts (teints : quelques racines grises visibles quand elle me serra la main et s’assit en face de moi), au visage légèrement ridé, au menton à peine avachi et avec les mêmes yeux vifs et alertes que Walker avait remarqués lors de leur première rencontre. » (p. 247-248)

 

 

L’intrigue

Le roman est découpé en quatre parties qui reconstituent le roman autobiographique d’Adam Walker.

 

 

1ère partie

Le roman s’ouvre sur l’autobiographie du narrateur, à partir du printemps de l’année 1967, et sa rencontre avec Rudolf Born. Ce qui scellera réellement ces deux destins est le meurtre de Cedric Williams, jeune noir de dix-huit ans par Rudolf Born.

Le doute s’installe dès lors sur la sincérité de Born :

 

« Born avait l’intention de m’emmener dans un restaurant cubain au coin de Broadway et de la 109e Rue (l’Idéal, un de ses endroits préférés) mais, comme nous traversions vers l’ouest le campus de Columbia, il me proposa de continuer de marcher au-delà de Broadway et de nous diriger vers Riverside Drive, où nous pourrions nous arrêter un moment pour regarder l’Hudson avant de continuer vers Downtown en longeant le parc. […] La nuit était désormais tout à fait tombée, et on voyait difficilement à plus d’un ou deux mètres devant soi. […] j’aperçus la silhouette indistincte de quelqu’un qui sortait d’un seuil obscur. Une seconde plus tard, Born me saisit le bras et me dit de m’arrêter. […] Le gamin avait un revolver dans la main. » (p .63-34)

 

Born n’a-t-il pas volontairement conduit Adam dans ce lieu ? L’agresseur était-il commandité par Born ?

Cette partie finit sur la dénonciation de Born par Adam, malgré les menaces conférées. Born ne sera pas inquiété car il a déjà quitté l’Amérique pour la France.


2ème partie

Le roman reprend en 2007, le narrateur n’est plus Adam mais Jim. Le lecteur apprend dans une lettre d’Adam à Jim que la partie que nous venons de lire n’est autre que le premier chapitre du roman qu’écrit Adam. S’il contacte son ancien ami Jim, c’est parce que ce dernier est écrivain et qu’Adam est en proie à un blocage qui l’empêche d’écrire le deuxième chapitre.

 

« En guise de préambule, je joins ici un brouillon inachevé du premier chapitre d’un livre que j’essaie d’écrire. Je voudrais le  continuer, mais j’ai l’impression de me trouver devant un mur de difficulté et d’incertitude – peur est peut-être le mot que je cherche – et j’espère que parler avec toi pourrait me donner le courage de le franchir ou de l’abattre. Je devrais ajouter (au cas où tu t’interrogerais) que ce n’est pas une œuvre de fiction. » (p.74)

 

Dans une lettre, Adam retrace brièvement sa vie de 1969 à 2007.

Puis suivra la deuxième partie du roman d’Adam, « Été », qui relate l’été d’Adam de l’année 1967, suite au meurtre. Il occupe alors un emploi à la Butler Library, et cohabite avec sa sœur Gwyn jusqu’à son départ pour Paris. Ce deuxième chapitre du roman est la suite de l’autobiographie d’Adam, mais elle est écrite à la deuxième personne du singulier.

 

« Le printemps cède la place à l’été. Pour toi, c’est l’été après le printemps de Rudolf Born mais, pour le reste du monde, c’est l’été de la guerre des Six Jours, l’été des émeutes raciales dans plus de cent villes américaines, l’été de l’Amour. […] Sans Gwyn, tu ne serais jamais arrivé jusque-là. Si grand que fût ton désir de te forger une vie à toi, hors d’atteinte de ta famille, la maison était l’endroit où tu vivais et, sans Gwyn pour te protéger dans cette maison, tu aurais étouffé, annihilé, poussé au bord de la folie. Aucun souvenir de la prime enfance, mais tu la vois d’abord à cinq ans dans la baignoire où vous êtes assis, nus, tous les deux, […] et tu la regardes, avec un émerveillement recueilli. Déjà tu l’aimais plus que quiconque en ce monde, et jusqu’à tes six ou sept ans tu as tenu pour acquis que tu vivrais toujours avec elle, que vous finiriez mari et femme ».  (p .91 et 108)

 

Cette deuxième partie se clôt avec la fin du deuxième chapitre d’ « Été » et le départ d’Adam pour Paris.


3ème partie

La troisième partie annonce la rencontre entre Adam et Jim :

 

« Une semaine après avoir lu le texte d’Été, je me trouvais à Oakland, en Californie, en train de sonner à la porte de la maison de Walker […] Je ne pourrais expliquer pourquoi j’y attachais tant d’importance, mais je souhaitais qu’il me regarde dans les yeux quand je lui dirais que je n’étais pas écœuré par ce qu’il avait écrit, que je ne trouvais cela ni brutal ni horrible (pour lui resservir ses propres termes) […] Tel était le petit discours que j’avais répété dans ma tête […] mais je n’eus jamais la possibilité de dire ce que je voulais dire. Il s’avéra que Walker était mort vingt-quatre heures exactement après m’avoir envoyé le manuscrit ». (p.149)

 

Jim est accueilli par la fille d’Adam qui lui remet les notes pour le chapitre trois, « Automne ». Cette partie relate la rentrée universitaire d’Adam à Paris, la rencontre avec Rudolf Born, sa compagne et Cécile, le projet de vengeance, jusqu’à l’expulsion d’Adam par les autorités.

Le lecteur entre de nouveau dans l’ère du soupçon, mais soupçon d’une nouvelle nature : le doute entre fiction et réalité (autobiographie).

 

« Adieu, Margot. Adieu, Cécile, Adieu, Hélène. Quarante ans après, elles n’ont pas plus de substance que des fantômes. Ce ne sont plus que des fantômes, à présent, et bientôt W. cheminera en leur compagnie. » (p. 229)

 

L’utilisation du terme « fantôme » remet en question l’existence de ces personnages. De plus, si Adam (W.) doit cheminer parmi ces personnages, peut-être n’existe-il pas lui-même, peut-être est-ce une fiction montée de toute pièce. Par ailleurs, cette interrogation sur l’existence des personnages renvoie à la pensée d’Adam, le jour de sa rencontre avec Born et Margot : «  ils me semblaient devenir irréels – comme s’ils avaient été des personnages imaginaires dans une histoire qui se serait passée dans ma tête ». (p .15)


4ème partie

La dernière partie du roman s’ouvre sur le retour de Jim chez lui, à New York. Le voyage de ce dernier l’amène à se rappeler le retour d’Adam à New York en 1967.

La fin du roman est ancrée dans l’ère du soupçon et ce, dès la rencontre avec Gwyn à qui Jim fit lire le roman de son père. La réaction de Gwyn est inattendue :

 

« Je ne comprends pas, me dit-elle. C’est en majorité si vrai, si exactement juste, et puis il y a tous ces trucs qu’il a inventés. Ça n’a aucun sens. […] Ce qu’Adam a écrit est purement imaginaire.

Ce n’est sans doute pas à moi de te le demander, mais pourquoi aurait-il fait une chose pareille ? Surtout si les autres parties de l’histoire sont vraies.

Je ne sais pas si elles sont vraies. En tout cas je ne peux pas vérifier si elles le sont. Mais toutes ces autres choses correspondent à ce qu’Adam m’a raconté à l’époque, il y a quarante ans. Je n’ai jamais rencontré Born, ni Margot, ni Cécile, ni Hélène. » (p. 238-239).

 

Suite à ces révélations, Jim ne sait plus quoi penser. Il commence une enquête afin de retrouver les protagonistes de ce roman. C’est alors qu’il contacte Cécile qui lui parlera de Paris après le départ d’Adam et ses relations avec Born. Elle en viendra à confier à Jim son journal intime, lequel révèle la complexité du personnage de Born et laisse le lecteur dans le doute.

Après avoir essayé de résumer l’intrigue, on constate que le roman est construit sur une double intrigue : tout d’abord celle liée au meurtre de Cedric Williams et fondée sur la vengeance d’Adam, sa quête de justice. Cette première intrigue fait voyager le lecteur entre New York et Paris, durant l’année 1967. Elle le tient en haleine jusqu’à la dernière page puisque le doute demeure sur la véritable identité du meurtrier. Est-ce réellement Rudolf Born alors que celui-ci admet avoir poignardé le jeune Williams mais nie avoir porté le coup mortel ?

 

« Tu penses à quoi ?

Ce que vous avez fait à ce garçon.

    […]

Un coup, c’est tout. Tu étais là. Tu as vu ce qui s’est passé. Il allait nous tirer dessus.

    […]

Et dans le parc ? Plus de douze coups de couteau après ce premier. Pourquoi diable avez-vous fait ça ?

Je n’ai pas fait ça. Je sais que tu ne me crois pas, mais je n’ai rien eu à voir là-dedans. Oui, je l’ai transporté dans le parc après ton départ, mais quand je suis arrivé là, il était mort. Pourquoi aurais-je continué à frapper un mort ? Tout ce que je voulais, c’était me tirer de là aussi vite que possible.

Alors qui l’a fait ?

Je n’en ai aucune idée. Un malade. Une créature nocturne. New York est un endroit sinistre, après tout. » (p.174-175)

 

La deuxième intrigue prend forme dans la deuxième partie du roman. Nous sommes donc en 2007, Jim découvre l’histoire de cette année 1967 et conseille Adam pour que celui-ci parvienne à finir de l’écrire. Mais la mort d’Adam amène Jim à finir lui-même la rédaction du roman ; une écriture autobiographique remise alors en question par Gwyn.

Cette intrigue est fondée sur la quête de vérité de Jim, mais aussi du lecteur. Cette année 1967 est-elle réalité ou fiction ? Où s’arrête l’autobiographie et où commence la fiction ?

Les formes d’écriture utilisées participent à la vraisemblance, au réalisme du récit.



L’écriture dans Invisible

Invisible est un récit multiforme, un enchâssement littéraire dont le motif central ne cesse de se déplacer, le lecteur se retrouvant confronté aux méandres psychologiques des personnages et notamment d’Adam Walker et Rudolf Born. Il s’agit d’un véritable art narratif offrant un « laboratoire de possibilités humaines » (p.263). Le roman Invisible apparaît premièrement au lecteur comme une autobiographie, avec un narrateur interne qui écrit à la première personne. Mais ce récit exploite toutes les formes d’écriture au long du roman.

La deuxième partie comprend de nombreux échanges épistolaires entre Adam et Jim :

 

« Voici un peu moins d’un an (au printemps 2007), un colis exprès est arrivé chez moi à Brooklyn. Il contenait le manuscrit de l’histoire de Born racontée par Walker (la première partie de ce livre), accompagnée d’une lettre de présentation d’Adam rédigée en ces termes :

 

" Cher Jim,

 Pardonne cette intrusion après un si long silence. […]" (p.74)

 

Cet échange introduit un nouvel élément : le narrateur principal n’est pas Adam, qui est uniquement le narrateur de son autobiographie, de son roman, mais Jim qui est le narrateur d’Invisible.

La correspondance est accompagnée de discours téléphoniques rapportés – « Un mois passa, peut-être un peu plus, et alors, quand je m’y attendais le moins, il reprit contact avec moi. Non par lettre, cette fois, mais par téléphone. » (p. 87)

 

Enfin, Invisible est clos par un extrait du journal intime de Cécile, sur une période de trois mois, qui décrit son séjour auprès de Rudolf Born :

 

« Je tiens un journal depuis que j’ai douze ans, et j’ai écrit un bon nombre de pages sur ce qui s’est passé pendant ma visite chez Rudolf. Un témoignage en direct si vous voulez. » (p. 256)

 

Ainsi, le personnage de Jim est à l’origine du roman Invisible, qui n’est autre que la forme finale du roman d’Adam. Mais Invisible est construit sur une mise en abyme, celle de la rédaction du roman d’Adam, de la mise en forme des notes par Jim – ce qui participe à ancrer le roman d’ans l’ère du soupçon. En effet, le lecteur assiste à une disparition progressive du narrateur : du « je » au « tu », puis du « tu » au « il », celui-ci finit par devenir invisible. Cette forme d’écriture est porteuse d’une réflexion sur l’acte d’écriture :

 

« En parlant de moi à la première personne, je m’étais étouffé, rendu invisible, je m’étais mis dans l’impossibilité de trouver ce que je cherchais. Il fallait que je me sépare de moi-même, que je prenne du recul et que je libère un espace entre moi et mon sujet (moi-même, en l’occurrence), et je revins donc au début de la deuxième partie et entrepris de la rédiger à la troisième personne. Je devint Il, et la distance créée par ce léger déplacement me permit d’achever le livre. » (p .86)

 

Le lecteur est laissé seul face au doute – peut-on dire que le lecteur écrit lui-même l’histoire en un sens ? Le lecteur, par ce procédé, s’identifie peu à peu au personnage, plongeant dans ses méandres psychiques. Sentiment de mal-être, témoin des agissements, des pensées « perverses ». La pression, la honte laissent place au doute. Avons-nous fantasmé ? Pourquoi avons-nous cru à cette histoire ? Pourquoi serait-ce fictionnel alors que nombre d’éléments sont réels ?

De plus, le personnage de Jim qui permet cette mise en abyme entretient le doute en dévoilant les ressorts de la fiction.

 

« [Je] revins m’asseoir sur le lit avec le résumé de la troisième et dernière partie du livre de Walker. Télégraphique. Aucune phrase complète. Du début à la fin, écrit comme suit : Va faire des courses. S’endort. Allume une cigarette. À la troisième personne, cette fois. Troisième personne, tout au présent et, par conséquent, je décidai de suivre son exemple et de rédiger son récit exactement de cette façon : à la troisième personne, tout au présent. En ce qui concerne les pages ci-jointes, fais-en ce que tu veux. […] En dépit de mon intervention éditoriale dans le texte, au sens le plus profond et le plus vrai de ce que raconter une histoire signifie, Automne est du premier au dernier mot l’œuvre de Walker en personne. » (p. 157)

« J’ai déjà décrit de quelle façon j’ai mis en forme les notes de Walker pour Automne. Quant aux noms, conformément aux instructions de Gwyn, ils sont inventés et le lecteur peut, par conséquent, être assuré qu’Adam Walker n’est pas Adam Walker. […] Même Born n’est pas Born. Son vrai nom était proche de celui d’un autre poète provençal et j’ai pris la liberté de substituer à la traduction de cet autre poète par celui que j’ai nommé Walker une traduction faite par moi, ce qui signifie que les références à l’Enfer de Dante, à la première page de ce livre, ne figuraient pas dans le manuscrit original de celui que j’ai nommé Walker. Enfin, je suppose que je n’ai nul besoin d’ajouter que je ne m’appelle pas Jim. » (p. 243)

 

Ces extraits ne témoignent-ils par de la volonté de préserver l’identité et l’intégrité des personnes impliquées ?



Le décor urbain

Ce roman s’inscrit dans la thématique du roman contemporain et urbain. En effet, le décor urbain participe à l’ancrage du récit dans le réel. Le lieu est le moteur de la fiction. Adam décrit avec précision (six pages) le chemin parcouru dans Manhattan jusqu’à Riverside Park :


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« Empruntant le trottoir de Riverside Drive, nous commençâmes à marcher vers le sud. Plusieurs réverbères étaient éteints et, en approchant du coin de la 112e Rue, nous pénétrâmes dans une zone de ténèbres et d’obscurité de la longueur du bloc […] » (p. 63).

 

Le narrateur instaure un climat glauque, menaçant, annonciateur du meurtre. New-York est un lieu de mystère, de secret et d’intrigue. Il s’agit d’une des rares descriptions de New York dans ce roman. La fluidité de l’écriture sert l’image des lieux qu’il décrit. Au charme de la ville, à sa grandeur, se substitue la peur de trouver au détour d’une rue, la méchanceté, l’injustice, le mal.

Il faut tout de même noter la description de la Butler Library dans laquelle Adam travailla durant l’été 1967 :

 

« Et ainsi commence la journée. Tu franchis la porte d’entrée, la lourde porte d’entrée aux ferrements de bronze poli, tu montes l’escalier de marbre, lances un coup d’œil au portrait d’Eisenhower […] et tu pénètres dans une pièce à droite du bureau de la réception […] » (p. 94).

« Une sensation d’irréalité t’envahit chaque fois que tu mets le pied dans les réserves silencieuses, un sentiment de n’être pas vraiment là, d’être coincé dans un corps qui a cessé de t’appartenir » (p. 97).

 

Paul-Auster-Invisible-Butler-library.jpg

 

Ainsi, ce lieu est chargé de mystère. Il crée une atmosphère de malaise, celui-même que semble ressentir le narrateur dans ce lieu. L’utilisation de la deuxième personne du singulier participe à l’identification du lecteur, qui se retrouve témoin, voire acteur des pensées perverses du personnage. Adam semble comme invisible dans ce lieu et ses pensées le rattachent à la réalité ; son travail très mécanique fait de lui un robot, seul le travail bien fait compte et il s’en trouve presque déshumanisé, c’est alors que les pulsions interviennent et font de lui un homme intègre.



Par la suite, nous trouvons plusieurs descriptions de Paris, réalisées par Adam et par Jim. Adam nous décrit son lieu de vie :

 

« L’hôtel du Sud est un établissement miteux, décrépi, situé rue Mazarine, dans le 6e arrondissement, non loin de la station de métro Odéron, boulevard Saint-Germain. En Amérique, un immeuble dans un tel état de délabrement serait condamné à la démolition, mais ce n’est pas l’Amérique, ici, et la ruine lamentable que Walker habite désormais n’en est pas moins un édifice historique datant du XVIIe siècle, croit-il, sinon d’encore avant, ce qui signifie qu’en dépit de sa crasse et de sa vétusté, en dépit des grincements des marches usées du minuscule escalier en colimaçon, son nouveau gîte n’est pas totalement dépourvu de charme. […] » (p. 158).

 

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Description complétée par Jim qui cherche à resituer préciser l’hôtel qui n’existe plus :

 

« […] je souhaitais retourner rue Dauphine cette fois-ci car il se trouvait que c’était en plein le quartier où Walker avait vécu en 1967. L’hôtel du Sud pouvait bien avoir disparu, un grand nombre des endroits qu’il avait fréquentés étaient toujours là. Vagenende était toujours là. La Palette et le café Continu étaient toujours en activité et même le restau U de la rue Mazet servait toujours des repas immangeables à des étudiants affamés. » (p. 247)

 

 

Il semblerait qu’Adam cherche par ses descriptions à opposer la ville de New York et celle de Paris. N’est-ce pas aussi une vision de son for intérieur ? Ce choix apparaît aussi comme une mise en situation pour se consacrer à l’écriture : on peut y voir une volonté de dépouillement pour parvenir à s’extraire de lui-même.

Ainsi, le décor urbain influence la perception du lecteur et sa représentation du réel. La ville est le lieu du crime, de la perversion, de la noirceur comme nous l’avons vu pour New York. Mais il est aussi le reflet des personnages et de leur psyché. Jim écrira concernant les descriptions réalisée par Adam :

 

« Au début d’Automne, il fait de l’hôtel Sud une description assez élaborée, il signale comment Born est vêtu lors de leur première rencontre au café mais, peu à peu, ses descriptions commencent à s’appliquer moins au monde matériel qu’aux états intimes. » (p. 223)

 

Dans l’œuvre d’Auster, la ville, le décor urbain est à la fois un espace concret et virtuel, déréalisé qui conduit à l’errance au cœur de la psyché des personnages – aspect prégnant dans la description que fait Adam de la bibliothèque – mais aussi à l’errance psychologique du personnage solitaire qu’est Adam.

Enfin, nous pouvons ajouter que le décor brouille la perception des choses. Le réel n’a plus aucune stabilité à l’image du monde qui se révèle être un véritable chaos. Finalement, comme le dit Jim, « Seul Paris est Paris ».

Ce qu’on voit n’est pas ce que l’on vit. Cette fonction du décor urbain est évoquée à la fin du roman, dans le journal intime de Cécile. Tout d’abord, nous pouvons noter la description minutieuse de l’île et de la résidence de Rudolf Born :

 

« La maison s’appelle Moon Hill — « montagne de la Lune » — et les conditions de vie y sont primitives. Les fenêtres sont de larges ouvertures taillées dans le roc, non vitrées. L’air passe à travers, la pluie passe à travers, les insectes et les oiseaux passent à travers et il n’y a guère de distinction entre le dedans et le dehors. […] Le paysage est à la fois luxuriant et aride. Une végétation abondante partout (palmiers, caoutchoucs, une centaine de variétés de fleurs sauvages), mais la terre volcanique est parsemée de pierres et  de rochers. […] » (p .260 à 261)

 

Le journal est clos par une description de ce qu’observe Cécile en quittant l’île :

 

« Un champ aride s’étendait devant moi, un champ aride et poussiéreux, semé de pierres grises de formes et de tailles diverses, et, dispersés entre les pierres de ce champ, une cinquantaine ou une soixantaine d’hommes et de femmes, tenant chacun un marteau dans une main et un ciseau dans l’autre, frappaient sur ces pierres jusqu’à ce qu’elles se brisent en deux, […] Cinquante ou soixante hommes et femmes à peau noire accroupis dans ce champ, […] Je demeurai là longtemps, immobile, à les regarder. Je regardais, j’écoutais, et je me demandais si j’avais jamais rien vu de comparable. C’était le genre de travail qu’on associe d’habitude à l’idée de prisonniers, d’individus enchaînés, mais ces gens-ci n’étaient pas dans les chaînes. […] » (p. 288-289).

 

 

 

La place de la poésie

Comme nous l’avons annoncé dans la biographie, Paul Auster a beaucoup étudié la poésie, et notamment la poésie contemporaine et surréaliste. Cet intérêt se retrouve dans Invisible, avec l’évocation de nombre de poètes — de la Grèce antique à la poésie du XXème siècle.


Lycophron — Alexandra


Poète grec du IVème siècle avant J.C., il est l’un des sept poètes de la Pléiade tragique et la Pléiade poétique qui œuvrent pour la pureté de la langue.


Bertran de Born

Poète du XIIème et XIIIème siècle, il est le maître du sirvente politique qui aborde des thèmes violents comme la joie de la guerre. Il s’inscrit dans la tradition de la poésie occitane médiévale. L’image de Bertran de Born arrivant aux Enfers décrite par Dante inspira Paul Auster. Invisible offre la traduction anglaise d’un poème réalisée par Walker à partir d’une interprétation française d’un poème en provençal (p.96). Paul Auster avait-il réalisé ce travail auparavant ? A-t-il étudié ce poète ?


Milton

Poète anglais du XVIIème siècle, il est l’auteur de poèmes épiques et de sonnets qui traduisent les sentiments et les impressions sur des événements précis, historiques ou personnels. La Bible aura une influence cruciale sur son œuvre. Dans le roman, Adam Walker a assisté aux cours sur le poète — peut-être comme Paul Auster — et découvre une édition du Paradis perdu datant de 1670 :

 

« Ce n’est pas l’édition originale de 1667 mais presque, un exemplaire sorti de presse du vivant de Milton, un livre que le poète pourrait avoir tenu entre les  mains, c’est concevable, et tu t’émerveilles de ce que ce précieux volume ne soit pas enfermé quelque part dans une chambre forte thermostatique réservée aux livres rares mais laissé à l’air libre dans l’atmosphère moisie des réserves. » (p. 96)

 

L’émerveillement du narrateur devant cet ouvrage, le bonheur qu’il ressent avec ce livre en main semblent traduire la passion de Paul Auster lui-même pour ce poète.


Georges Perec

Écrivain français du XXème siècle, c’est son roman Les Choses qui est évoqué. Une œuvre qui traite de la recherche du bonheur à travers le consumérisme. Les personnages sont matérialistes et sont secondaires comparés aux choses qui sont décrites. Cette plongée dans le rêve des personnages du roman peut faire allusion au propre roman de Walker : est-ce la réalité ou le récit d’un rêve, d’un fantasme ?


Paul Éluard

Poète d’avant-garde du XXème siècle, il participe au mouvement dada et au surréalisme. Son poème Capitale de la douleur, mentionné dans le roman (p.199), est une exaltation lucide du désir. Il aborde les thèmes de la maladie, de la solitude, de la mort toujours menaçante : c’est ce qui donne son prix au bonheur.

Ces thèmes rappellent les thèmes abordés dans Invisible : la maladie et la mort d’Adam Walker mais aussi sa solitude dévoilée notamment lors de son travail à la bibliothèque. De plus, nous retrouvons l’exaltation du désir avec la révélation de ses fantasmes.


George Oppen

Poète américain du XXème siècle, il est à l’origine du courant de l’objectivisme qui désigne la recherche poétique contemporaine. Le travail des objectivistes se fonde sur une forme d’effacement du poète derrière des créations qui veulent donner accès objectivement au réel. Cette poésie américaine, par ses origines, rompt avec le lyrisme par lequel l’auteur incarnait son jugement dans le texte, elle est épurée de tout jugement subjectif. Le travail objectiviste interroge le rapport entre les énoncés, il les questionne afin de mettre en lumière des liens inapparents. Il ne s’agit pas de métaphore – intensification imagée d’une relation réelle – mais de dévoilement de liaisons cachées dans le réel objectif. Ce travail s’intéresse donc à la formation symbolique du réel.

Reznikoff, une des figures majeures de l’objectivisme, précisait :

 

« Je suppose qu’on peut qualifier du terme « objectiviste » un écrivain qui n’écrit pas directement sur ses sentiments, mais sur ce qu’il voit et ce qu’il entend, qui se restreint presque au témoignage devant une cours d’assises, qui exprime ses sentiments indirectement par le choix de son sujet, et, s’il écrit en vers, par sa musique. »

 

La définition de ce courant littéraire nous amène à nous interroger sur l’importance que lui accorde Paul Auster. En effet, son écriture semble tendre vers l’objectivisme par le fait que les narrateurs ne cherchent pas à apporter de jugement subjectif mais dévoilent le réel tel qu’ils le voient, l’entendent – Cécile écrit dans son journal : « Je regardais, j’écoutais, et je me demandais si j’avais jamais rien vu de comparable » (p. 289).


De plus, le poème écrit par Adam lui-même semble s’inscrire dans ce courant :
 

 

« Never nothing but the dream of nothing

never anything but the dream of all » (p. 214)   

« Jamais rien que le rêve de rien

jamais autre chose que le rêve de tout » (p. 214)

 

Le poème de George Oppen présent dans le roman se révèle être le creuset de l’œuvre  Invisible.

 

« Impossible to doubt the world : it can be seen.

And because it is inevocable

I cannot be understood, and I believe that fact is lethal »

George Oppen, This in Which, (p. 173 dans Invisible)   

« Impossible de douter du monde : on part le voir

Et parce qu’il est irrévocable

Il ne peut être compris, et je crois que cela est mortel. »

George Oppen, This in Which

 

Tout comme P. Auster, George Oppen transcrit sa quête du réel par la ville et la mer observées. Dans ses poèmes ressurgit  ce qu’il a vécu, vu et entendu.

 

« Possible

De se servir

Des mots à condition de les traiter

En ennemis.

Pas en ennemis – en fantômes

Devenus fous

Dans les métros

Et bien sûr dans les institutions

Et les banques. Si on les capture

Un par un en procédant
 
Avec soin, ils retrouveront

J’espère leur rigueur 

Et leur sens. »

George Oppen, Poésie complète,
traduite par Yves di Manno, José Corti.

Le petit trou au fond de l'œil

Comme l'appelait Williams, le petit trou

Nous a laissés nus face

Au monde

Et ne se refermera pas.

Le monde y jette

Un regard vide

Et nous composons

Des couleurs

La sensation

Du foyer

Et certains à l'intérieur

Sont si violents

Et si seuls

Qu'ils ne trouvent pas le repos.

 

Ces deux poèmes ont valeur de manifestes pour G. Oppen mais éclairent aussi l’œuvre de P. Auser.



Conclusion

Invisible de Paul Auster est une œuvre qui se tend entre la biographie personnelle et la fiction. Il existe un décalage entre le « moi » auteur et le « moi » social, biographique. Cette tension et ce doute sont une dénégation qui mène à la mort de l’auteur : l’œuvre est un lieu hybride où s’affrontent l’auteur et son portrait in absentia, avec la présence simultanée du réel et de l’imaginaire.

Où est la vérité ? Où est l’histoire ? Ce roman est à la fois une exploration des possibles romanesques et un « laboratoire des possibilités humaines » (p. 263). Adam reste, malgré les éléments biographiques, un personnage mystérieux. Mais Rudolf Born est le personnage le plus insaisissable, on ne connaît finalement rien de lui. Les personnages et les voix disparaissent – du « je » au « il » – pour ne laisser au lecteur que le mystère de l’année 1967.

Ce roman met le lecteur mal à l’aise du fait de la plongée dans les méandres psychiques des personnages. La pression est palpable face aux fantasmes d’Adam, mêlée à une forme d’empathie envers le héros. Mais l’effondrement est d’autant plus important lors de la mise en doute du récit autobiographique : le lecteur est à la dérive, il est en haleine, dans l’attente d’une fin romanesque qui ne vient pas. Le lecteur est tributaire des choix de l’auteur qui a pris le parti du non-dit, de l’ « invisible ». Mais n’est-ce pas cela la fiction ?
                                   
Le roman se clôt sur une interrogation – une scène anachronique avec la réalité du XXème siècle : Rudolf Born se fait servir par du personnel noir, on croirait vivre au temps de l’esclavage, pourtant ils ne sont pas esclaves. Cette réalité est renforcée par ces hommes et femmes noirs « tenant chacun un marteau dans une main et un ciseau dans l’autre, frappaient sur ces pierres jusqu’à ce qu’elles se brisent en deux » (p. 289) – qu’est-ce que la réalité ? Dans ce roman, dans ce monde – fictif ou réel – la réalité de ce qu’on voit n’est pas la réalité vécue.


Émilie D., 1ère année Bibliothèque

 

Paul AUSTER sur LITTEXPRESS


paul-auster-brooklyn-follies.gif



Articles de Mélanie et de Julie sur Brooklyn Follies



 

 


 

paul-auster-leviathan.gif Léviathan, articles de Clément et  d'Anaïs

 

 

paul-auster-moon-palace.gif  Moon Palace : articles de  Valérie,  de Joséphine et de Laura et de Sarah.

 

Paul Auster Cité de verre

 

 

 

 Article de Bastien sur Cité de verre

 

 

 

 

 

 

 

Paul Auster Revenants

 

 

 

 Article de Marlène sur Revenants.

 

 

 

 


 

Paul Auster La Chambre dérobée

 

 

 

Article d'Emilie sur La Chambre dérobée.

 

 

 

 

 


1TRILOGIE.gifTrilogie new-yorkaise, articles de Marine et de Fiona,

 

1MR-VERTIGO.gifMr Vertigo, articles de M.B. et de Chloé,

 

 

SMOKE.gifSmoke, article de Louise,

 

Paul Auster Le Livre des illusions

 

 

 

 

 

 

Le Livre des illusions, article de Manon

 

 

 

 

 

 

 

 


 
NUIT-DE-L-ORACLE.gifLa Nuit de l'Oracle, articles d'Audrey et de Caroline.

 

 

 

Paul Auster Dans le scriptorium

 

 

 

 

 

 

 

 

Article de Jean-Baptiste sur Dans le scriptorium

 

 

 

 

 

 

 

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8 juillet 2013 1 08 /07 /juillet /2013 07:00

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Sándor MÁRAI
L’Étrangère
Titre original
A Sziget
traduit du hongrois
par Catherine Fay
Albin Michel, 2010
Le Livre de poche, juin 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 
Né en Hongrie en 1900, Sándor Márai connaît dès ses premiers romans un immense succès. Antifasciste déclaré dans un pays allié à l'Allemagne nazie, il est pourtant mis au ban par le gouvernement communiste de l'après-guerre. En 1948, il s'exile et part pour les États-Unis, où il mettra fin à ses jours en 1989.

Il écrit L’Étrangère en 1934, c'est l'un de ses premiers romans. Jusqu’alors inédit en français, il est paru à Budapest en 1934, la même année que Les célèbres Confessions d’un bourgeois qui lui apportent le succès. On retrouve dans ce récit, d’une grande intensité dramatique, plusieurs des thèmes qui traversent son œuvre  romanesque : le mariage et la séparation, l’incommunicabilité entre les êtres, le poids des conventions sociales, et surtout l’angoisse intenable d’être au monde.



Le héros, Viktor Henrik Askenazi, est un honnête bourgeois de Paris, 48 ans, catholique, marié depuis quinze ans, honorable professeur de littérature grecque à l’Institut des langues orientales. Sa vie banale, confortable, presque rituelle (le descriptif du contenu de ses poches indique chez lui l’homme d’habitudes, conservateur jusqu’à l’obsession : portefeuille, stylo-plume, étui à lunettes « acquis quand il était encore étudiant », « briquet et, absurdement, une chaîne de montre en or qui n’était plus attachée depuis longtemps à une montre à gousset et qui pendillait inutilement de sa poche de gilet »), dérape quand il décide un jour d’offrir son aide à une inconnue qui sort du métro sur l’avenue de Wagram, un sac à la main. Elle s’appelle Élise : c’est une danseuse mondaine et un peu louche, impudique et insaisissable. Pour elle, l'étrangère, il quitte sa famille légitime, se sépare de sa femme Anna (« celle qu'il connaissait »),  abandonne son enseignement et emménage dans un « hôtel de seconde catégorie », en faisant fi du regard d'autrui et des convenances.

C'est cependant ce regard intrusif des autres, cette morale bourgeoise omniprésente – y compris en ville, où s’exerce comme dans le moindre village « un contrôle indiscret et provincial » – qui sont ressassés jusqu’à l’écœurement par Askenazi. Las enfin de cette vie de bohème, qui ne lui semble être qu'une chimère qu'il s'est créée pour éviter d'affronter son pire ennemi : lui-même ; insatisfait encore, il quitte Élise et, sur les conseils de son entourage, part se ressourcer seul loin de Paris, dans une station balnéaire au sud de l’Adriatique. C’est là qu’on le rencontre au début du livre, essoufflé comme un paria en fuite, avant la longue analepse qui décrira son adultère. 

Là-bas, dans un climat de plus en plus oppressant et onirique, survient le drame qui provoquera sa dérive finale, jusqu’à une île perdue où, traqué mais seul, il se trouvera enfin face à face avec Dieu... Le chapitre final, intitulé « Dialogue » parce qu’Askenazi s’y adresse au Seigneur, prend dès lors des allures de méditation, Askenazi lançant au ciel le psaume cité par le Christ sur la croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Admirablement construite, L’Étrangère ramasse en deux cents pages l’itinéraire autodestructif d’un homme saisi par l’inquiétude, subitement incapable de demeurer dans les rôles sociaux où il s’était si bien coulé jusqu’alors : le bonheur amoureux avec Élise, qu’il trouve tout à coup « étrangement inconfortable, compliqué et, dans le fond, même pas agréable », et la vie en général, cet « esclavage » permanent que « par un geste unique et d’une grande puissance il avait chassé loin de lui pour toujours ».

C'est  donc avant tout la construction de L'Étrangère qui lui confère sa particularité : sa longue ouverture ne fait véritablement écho qu’au dernier tiers du livre, et Marai commence par nous perdre dans l'esprit de son héros. Tout commence donc dans un hôtel sur le bord de l'Adriatique, où Viktor suit une jeune femme aussi gracile qu'aguicheuse jusqu'à sa chambre. Une analepse nous conduit à la partie centrale, la plus longue, contient les confessions de Viktor, un peu confuses et délivrées çà et là comme on le ferait au cours d'une réflexion avec pour unique fil rouge ce  voyage qui le mène vers Dubrovnik. Le récit désordonné, sans lien évident avec le début est un retour dans le passé, avec une réflexion sur la vie, l'amour, l'adultère, la quête d'une paix intérieure. Nous suivons ainsi le fil de sa pensée, en focalisation interne, au discours indirect libre. La  fin du récit renvoie aux premières lignes du roman, mais juste après un ellipse : le héros est sorti de l'hôtel, on ignore ce qu'il s'est passé entre-temps. C'est  un retour à la situation initiale, mais qui par ce détail nous mène directement à sa chute. Par le déploiement de focalisations, on comprend qu'il circule une rumeur, on perçoit les visions des badauds et des résidents de l'hôtel, la présence de la police, sans pour autant que l'attitude paisible d'Askenazi soit de nature à nous alarmer, jusqu'à comprendre qu'il a dû se passer quelque chose de grave. Il poursuit en effet sa promenade, puis finit par s'isoler sur une île. Dans le dernier chapitre il dialoguera avec le Seigneur,  Ce dialogue qui est en réalité un long monologue au discours direct ramasse tout le roman et s'avère être à la fois un réquisitoire contre ce Seigneur qu'il accuse de l'avoir « trompé » sur la vie, et une plaidoirie sur un acte cathartique qu'il vient de commettre et qui va faire basculer sa vie. Progressivement, il se coupe du monde et devient – ou en tout cas est perçu comme – étranger quand sa chute s’achève dans une tragédie.

Avec un style clair et réaliste, une ironie inhérente au héros, L’Étrangère est un roman psychologique admirable par sa construction, parfois inégal mais haletant, qui signe les prémices de la grande œuvre de Sándor Márai. Ce n'est d'ailleurs qu'au début des années 1990 que son œuvre est redécouverte grâce à l'éditrice Ibolya Virag, spécialiste en littérature hongroise, qui dirige alors chez Albin Michel la collection « Grandes traductions » où il sera publié. Il recevra à titre posthume le Prix Kossuth, la plus haute distinction hongroise, pour l'ensemble de son œuvre.


Raphaëlle, 1ère année édition-librairie 2012-2013

 

 

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28 juin 2013 5 28 /06 /juin /2013 07:00

Sous-les-neons-Matthew-OBrien.jpg

 

 

 

 

 

Matthew O'BRIEN
Sous les néons
Vie et mort dans les souterrains

de Las Vegas
Titre original :
Beneath The Neon
Huntington Press, 2007
Traduit par Caroline Dumoucel
éditions Inculte,
collection Afterpop, 2012


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Éditions Inculte

La maison Inculte a été fondée en 2004 avec la revue du même nom ; elle a tout d'abord été diffusée par les Belles Lettres, puis par Naïve et enfin et toujours aujourd'hui par Actes Sud, et donc distribuée par Union Distribution.

Depuis 2009 l'entreprise s'est transformée en société : la société des Amis d'Inculte qui compte sept actionnaires aujourd'hui mais est ouverte à un maximum de trente. Un actionnaire de la maison possède 1% du capital et a la possibilité d'assister aux réunions semestrielles évoquant le programme éditorial à venir. Pour devenir actionnaire le droit de souscription est de 2000 €.

Le catalogue compte 70 ouvrages toutes collections confondues et chaque année 4 revues, 4 rééditions et 6 nouveautés grand format sont publiées.

Les essais sont classés dans la collection « Temps réel », tout ce qui est fiction ou non-fiction liée à la culture populaire se retrouve dans la collection « Afterpop », la troisième collection s'appelle « Monographie » et la dernière « Rééditions de l'Arc ». Au niveau des revues ce sont Inculte, Le Believer, Multitudes et Le Ciel vu de la Terre qui sont publiées par la maison.

Le design des collections, très graphique, a été primé de nombreuses fois, principalement aux États-Unis par l'AIGA (association professionnelle de design à Seattle), en France par le Concours des plus beaux livres français puis en Chine et au Méxique.



Matthew O'Brien

C'est un journaliste devenu écrivain. Né à Las Végas mais ayant grandi à Atlanta, il retourne en 1997 s'installer dans sa ville natale de laquelle il tire ses thèmes d'écriture. En 2000, il devient rédacteur en chef et directeur de publication au Las Vegas City Life, un journal alternatif de la ville. A côté il lance un projet communautaire appelé Shine a light qui a pour buts principaux de fournir un toit aux sans abri et de leur proposer des actionss de prévention contre les drogues. Matthew O'Brien a été marqué par l'histoire vraie de Timmy Weber, un Américain qui, poursuivi par les forces de l'ordre pour le meurtre et le viol de sa petite amie et de ses enfants, prend la fuite par les égoûts. Fait divers qui va le pousser à se lancer dans l'exploration de réseau pluvial souterrain de Las Vegas, ce qui lui permet d'écrire :



Sous les néons, vie et mort dans les souterrains de Las Vegas ,

d'abord publié aux États-Unis en 2007 chez Huntington Press puis en France en 2012 dans la collection Afterpop des éditions Inculte, traduit par Caroline Dumoucel. La publication française comporte, à la fin de l'ouvrage, un cahier de 15 photos en noir et blanc prises pendant l'exploration.

Ce livre est considéré comme de la non-fiction, c'est un témoignage, un récit de vie fondé sur un travail journalistique d'exploration.

Le titre a été choisi en référence au célèbre panneau « Welcome to the fabulous Las Vegas » situé à l'entrée de la ville, passage obligatoire des touristes qui s'immortalisent dessous. Les caractères du panneau clignotent en néons orangés et c'est du tunnel le plus proche, dont l'entrée est juste en dessous, que commence l'exploration. C'est donc « sous les néons » que Matthew nous emmène, dans l'envers du décor de la ville du vice, sous les apparences. La couverture du livre est orange pour la même raison, en référence au panneau, et au centre dans un cercle très graphique se détache la silhouette de l'auteur à l'entrée d’un tunnel, photo prise lors de l'une de ses escapades.

Il faut savoir que Las Végas est situé dans une zone géographique très aride ; lorsqu'il se met à pleuvoir l'eau ne peut pas s'infiltrer dans le sol et monte donc très vite. Ainsi Matthew O'Brien va partir explorer l'immense réseau de collecteurs pluviaux, un ensemble de tunnels très longs qui permettent d'évacuer l'eau de la ville et d'éviter les crues. Lorsqu'il pleut l'eau peut monter de plus de 30 cm par minute à l'intérieur, et les tunnels deviennent vite le lieu de drames.

Au départ il accompagne son collègue Josh dans son projet d'écrire une série d'articles sur ce réseau. Mais très vite il ambitionne d'en faire un roman et se lance seul dans cette aventure, non sans appréhension. Il n'imaginait pas un instant que ce dédale souterrain puisse être habité. Il explore une zone ignorée tant par les touristes que les habitants de Las Végas,

 

« pour une ville qui servait de toile de fond à tant de films et de séries télévisées, disséquée dans la presse et les livres, nous avions posé le pied en territoire vierge – un monde underground (littéralement et au sens figuré) […] » (p. 133).

 

Pour chaque expédition il se munit d'un magnétophone accroché à sa taille avec un micro au col qui lui permet d'enregistrer toutes les conversations qu'il a avec les gens rencontrés en sous-sol, d'une Maglite (lampe-torche) et d'une mini Maglite, de piles de rechange en quantité, d'une matraque, d'une bouteille d'eau et d'un bonnet en laine.

Le livre compte huit chapitres et un épilogue. À chaque chapitre il donne un nom en fonction du collecteur qu'il « visite », en fonction de ce qui s'y est passé, des personnes qu'il y rencontre... Par exemple le premier chapitre s'appelle « Le collecteur Weber », parce que c'est dans ce tunnel que Timmy Weber a fui. Le quatrième s'appelle « Le collecteur de minuit » parce qu'il l'a exploré en pleine nuit, et le dernier « Le collecteur en crue » parce que lorsqu'il était à l'intérieur il s'est mis à pleuvoir et que le tunnel s'est rempli d'eau. L'épilogue nous renseigne sur ce qui est arrivé aux personnes qu'il a rencontrées après son enquête, il est retourné les voir, mais ne les a pas toutes retrouvées.

Il va donc faire de nombreuses rencontres, toutes plus étonnantes les unes que les autres comme Lauwrence, un cuisinier qui écrit de la poésie et des nouvelles (page 43). La plupart se retrouvent à vivre dans les souterrains pour échapper à une addiction, ou ruinés à cause de celle-ci, que ce soit le jeu, l'alcool ou la drogue. On peut parler d'un repaire de camés, de personnes rejetées de la société, avalées par la ville du vice. Beaucoup sont très terre à terre, très lucides sur leur situation, c'est la ville qui les a perdus. Mais nombreux sont ceux qui pensent et veulent s'en sortir, peu sont ceux qui y parviennent réellement.

Le journaliste est également étonné par les campements qu'il rencontre ; certains sont très sommaires mais d'autres vivent très bien équipés, se sont fabriqué une cuisine, des lits en hauteur pour se protéger de l'eau, des garde-manger... Un monde insoupçonné.

Matthew compare certains tunnels à d'autres réseaux existants : «  Dans les années 1980 et 1990, le métro et les tunnels ferroviaires de New York abritaient des milliers de personnes. » (page 36). Il songe également à la Cappadoce, une région historique et géographique de l'ancienne Turquie qui compte plus de 400 cités souterraines.



Avis

Sous les néons, best-seller aus États-Unis et dans de nombreux pays d'Europe est intéressant parce que c’est le récit d'une réalité que l'on ne pouvait pas imaginer. Grâce aux techniques d'enregistrement utilisées, les conversations sont retranscrites fidèlement. Matthew O'Brien nous fait constater ce qu'il a découvert. Le réalisme de cette non-fiction est saisissant, on ressent pleinement la peur du journaliste lors de ses investigations dans le noir complet, souvent obligé de ramper ou de marcher le dos courbé et les genoux pliés.

Je conseille cette lecture qui m'a plu, la typographie originale le rend très agréable à lire, c'est un beau livre, tant sur la forme que sur le fond.


Mégane Peinturaud, 1ère année édition librairie

 

 

Matthew O'BRIEN sur LITTEXPRESS

 

 

Couv. Blue Angel Motel

 

 

 

 

 

Article de Mathilde sur Blue Angel Motel.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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23 juin 2013 7 23 /06 /juin /2013 07:00

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Jack LONDON
Martin Eden (1909)
Traduction
Francis Kerline
Phébus
Collection Libretto, 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C'est au coeur d'une belle demeure que notre histoire commence.

Un jeune marin de vingt ans découvre pour la première fois l'univers raffiné de la bourgeoisie, où règnent la culture, le savoir et l'aisance. Pour lui, c'est un autre monde, décalé du sien. Une sphère  privilégiée où l'on peut découvrir la quiétude et les secrets de l'esthétique. C'est donc dans cette maison bourgeoise que Martin Eden, très impressionné, verra pour la première fois Miss Ruth Morse, étudiante en lettres, dont il tombera immédiatement amoureux.

Lui a grandi dans la pauvreté, la violence, l'imprévu. Il se trouve confronté à la vue d'une jeune femme qui depuis toujours, vit au cœur de la richesse matérielle et intellectuelle.

Dés les premières pages, nous est livrée l’exaltation ressentie par le jeune homme pour cette jeune personne bien éduquée qui semble incarner la beauté, la délicatesse, la pudeur et l'intelligence.

 

« Il la compara à une fleur d'or pâle frémissant sur sa tige. Ou plutôt non : c'était un esprit, une divinité, une déesse ; une beauté aussi sublime n'était pas de ce monde. » (p.15).

 

Martin Eden idéalise sans même la connaître cette jeune femme cultivée. Il ressent immédiatement une profonde admiration, mêlée à une crainte fébrile, celle du ridicule. En effet, le jeune homme s'exprime avec un langage brut, âcre et vulgaire, celui des bas-fonds du monde ouvrier. À l'opposé, Ruth et les siens manient la grammaire avec habileté, en employant naturellement de belles tournures de phrases.

 

« Oubliant sa réserve, il la dévorait des yeux. Vivre pour elle, pour la conquérir ; se battre et...mourir pour elle. Les livres disaient vrai. Il y avait des femmes comme elle sur terre. Elle en était la preuve . » (p.19)

 

Pour la conquérir, Martin est déterminé à braver les conventions, à franchir le gouffre qui les sépare, du fait de leur position sociale respective. Martin Eden déploiera une énergie impressionnante, une volonté d'acier qui lui permettra d'acquérir rapidement un savoir encyclopédique, une très grande culture qui affinera son esprit vif et son discernement. Cette première rencontre sera décisive dans l'existence de ce jeune homme, visiblement fasciné par la présence de Ruth. Jack London décrit avec subtilité les sensations et les sentiments, la sensibilité à fleur de peau d'un jeune homme émerveillé par la découverte d'un univers si différent du sien.

 

« En l'entendant rire, il avait senti de délicieux petits frissons lui parcourir le dos. Comme un ruissellement de clochettes d'argent, se dit-il et, l'espace d'un instant, il s'imagina dans un pays lointain, fumant une cigarette sous un cerisier en fleur, tandis que les clochettes d'une pagode appelaient à la prière les fidèles en sandales de paille. » (p. 20)

« La beauté idyllique et l'élévation spirituelle des livres devenaient réalité. » ( p. 27).

 

La force et la pureté de l'amour qu'il éprouve pour Ruth sont sans aucun doute une des clefs du récit. Cet amour puissant va l'inciter à découvrir en profondeur les connaissances culturelles et le monde bourgeois.

Peu à peu, le jeune homme portera un regard nouveau, critique et progressiste sur les courants de pensée et les œuvres de divers auteurs, notamment contemporains. Cette acuité intellectuelle, associée à son expérience «  crue » et concrète de la vie, feront de lui un être à part, à la personnalité incomprise. Au fil des pages, Jack London nous dépeint le destin exceptionnel d'un homme pétri par ses voyages, ses lectures éparses, ses ambitions, mais également ses désillusions douloureuses face à la nature humaine.



Le deuxième rencontre qui marquera profondément l'existence de Martin est celle de Russ Brissenden, riche intellectuel tuberculeux, avec qui il se trouvera de nombreux points communs et dont il apprendra beaucoup. Cet homme, autodidacte comme Martin, possède un talent immense en matière d'écriture, mais ne veut en aucun cas être connu du grand public. Martin ressent une profonde admiration mêlée de respect pour cet homme atypique.

 

« Vous m'avez montré ce qu'était un écrivain. Quel génie ! Non, c'est plus que du génie, ça transcende le génie . C'est la vérité devenue folle. » (p. 334).

 

Au fil des pages transparaît le caractère attachant de Martin Eden : un homme sensible, spontané, généreux, impulsif, rêveur, doté d'une grande vivacité d'esprit, d'une imagination remarquable et d'une santé hors du commun.

Ce roman, publié en 1909, est certainement la plus autobiographique de toutes les œuvres de Jack London. En effet, l'histoire de Martin Eden présente de nombreuses similitudes avec celle de son créateur. Jack London vient d'un milieu pauvre, a effectué de nombreuses professions dans le monde ouvrier. Tout comme son personnage, Jack London est un autodidacte qui se forge une culture personnelle et non conventionnelle ; c'est aussi un aventurier, un vagabond qui a soif de liberté et de justice.

À l'âge de neuf ans, Jack London  fait la découverte des Contes de l'Alhambra de Washington Irving ainsi que de l’œuvre de la romancière anglaise Ouida intitulée Signa, relatant l'histoire d'un enfant de ferme italien sans éducation qui devint un célèbre compositeur d'opéra. Outre sa vie personnelle, ce livre est peut-être une des sources d'inspiration de son roman Martin Eden.

Ce roman passionnant aborde avec richesse et psychologie de nombreux thèmes qui s'entremêlent harmonieusement : l'amour, l'apprentissage de l'existence et sa complexité, la force de l'amitié, la dureté de l'intolérance, les distinctions sociales, la confrontation d'idées, la beauté et la vigueur de la vie qui palpite, mais aussi le désenchantement.


Quitterie, 1ère année édition-librairie

 

 

Jack LONDON sur LITTEXPRESS

 

 

jack london

 

 

 

 

 

Dossier d'Anne-Laure et Loïk. Fiches sur Martin Eden, Le Talon de fer, Le Vagabond des étoiles, L'Appel de la forêt, Parole d'homme, Le Loup des mers, Contes des mers du sud.

 

 

 

 

 

 

Jack London Croc-blanc01

 

 

 

 

Article de Yaël sur Croc-Blanc

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Article de Mickaël sur Le Talon de fer

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Article de Thomas sur Parole d'homme

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  Jack London Le peuple d'en bas

 

 

 

Article d'Esilda sur Le Monde d'en bas

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jack London Le bureau des assassinats

 

 

 

 

Article de Tiphaine sur Le Bureau des assassinats.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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18 juin 2013 2 18 /06 /juin /2013 07:00

Paul-Auster-La-Chambre-derobee.jpg









Paul AUSTER
La Chambre dérobée
Titre original
The Locked Room
traduit de l’américain
par Pierre Furlan
Actes Sud, 1988





 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La Chambre dérobée est un roman traduit de l’américain par Pierre Furlan. Il s’agit du troisième volume de la Trilogie new-yorkaise dont les deux premiers sont Cité de verre et  Revenants.

Paul Auster est poète, traducteur et romancier. Il est né en 1947 dans le New Jersey et réside maintenant à Brooklyn. Pour en savoir plus sur cet auteur : http://fr.wikipedia.org/wiki/Paul_Auster



Les personnages

Nous découvrons trois personnages importants dans cette œuvre. Tout d’abord le narrateur, un journaliste, parfois critique pour un magazine. Nous n’avons pas beaucoup d’éléments sur lui. En effet nous ne connaissons même pas son nom. En revanche, il nous relate longuement l’histoire de son ami d’enfance Fanshawe. Celui-ci est au cœur du roman. Nous apprenons que le narrateur ne reçoit plus de nouvelles de lui depuis le lycée. Sophie Fanshawe, son épouse, apprend au narrateur que son mari a disparu depuis six mois la laissant seule avec un enfant de trois mois. Elle veut alors accomplir les dernières volontés de son mari, faire lire ses manuscrits à son meilleur ami qui devra décider de leur qualités, et s’ils sont assez bons, les envoyer à un éditeur.

Le narrateur a beaucoup d’admiration pour cet homme. Plus jeune, il était impressionné par son envie de profiter de la vie dans les moindres détails, par sa générosité et sa simplicité. Durant toute son enfance il a voulu le copier, le suivre partout, tout en sachant qu’il avait plus d’exigence que lui et qu’il ne se contentait jamais de ce qu’il avait. 

Fanshawe a une sœur, Ellen, qui est devenue folle. Sa mère l’accuse d’en être responsable car il a arrêté ses études et est parti, alors qu’il était le dernier homme de la maison. Son père étant avocat, il travaillait beaucoup et n’avait pas énormément de temps à consacrer à sa famille. Ensuite il mourut d’un cancer.



L’histoire

L’histoire se déroule dans les années 70. Le narrateur réussi à faire éditer et publier les œuvres de Fanshawe, ce qui marque le point de départ d’une relation amoureuse entre Sophie et lui.

 

« D’une certaine façon c’est ici que l’histoire devrait prendre fin. Le jeune prodige est mort mais ses écrits continueront à vivre, son nom ne sera pas oublié pendant les années à venir. Son ami d’enfance est venu au secours de la jeune et belle veuve, et ils vivront tous les deux heureux pour toujours. Voilà, il ne manque plus qu’à rappeler les acteurs pour un dernier applaudissement. Mais il se trouve que ce n’est que le début. » 

 

En effet nous apprenons alors que Fanshawe n’est pas mort et il envoie une première lettre à son ami. Nous apprenons que Fanshawe avait prémédité le rapprochement du narrateur et de sa femme et qu’il l’avait même espéré. C’est pour lui un acte de générosité et il tient à ce que le narrateur profite de l’argent reçu grâce au succès de ses œuvres.

 

« J’ai pris certaines décisions qui s’avéraient nécessaires et bien que certaines personnes en aient souffert, j’ai accompli en partant, l’action la meilleure et la plus généreuse de mon existence ».

 

Nous pouvons faire un parallèle avec la réaction que Fanshawe avait eue quand il était petit lorsqu’il s’est rendu à un anniversaire avec un camarade qui n’apportait pas de cadeau car il était trop pauvre. Fanshaw lui avait alors donné le sien (p 290).Ce sont deux actions incompréhensibles mais marquées par la générosité.

Ensuite, le narrateur essaye d’écrire son propre roman. Il a pour idée de faire une biographie de Fanshawe. C’est à partir de ce moment que l’ambiance se dégrade. Il va dépouiller les lettres que Fanshawe a écrites pour sa sœur. Dans celle-ci il raconte sa vie depuis le moment où il a interrompu ses études pour entrer dans la marine sur un pétrolier jusqu’au moment où Ellen eu sa premières crise de folie. Les rapports avec Sophie se détériorent, et il a complétement abandonné son roman qui n’est plus que la couverture de son obstination à rechercher l’endroit où se trouve Fanshawe.



Les thèmes

Le premier thème présent dans ce volume mais aussi dans la trilogie entière est la quête. En effet, ici le narrateur recherche une vieille connaissance et il n’arrivera pas à vivre sans l’avoir retrouvé. Cela l’obsède, le rend malade et à moitié fou. Il lui semble le voir partout. Il éprouve de la jalousie, de la haine envers Fanshawe et une envie de le tuer. Il se perd en le cherchant et il se renferme sur lui-même et en oublie qui il est.

Ainsi, le second thème est l’identité.

 

« Alors que j’avais cessé de le rechercher, il m’était plus présent que jamais auparavant. Le processus s’était entièrement inversé. Après des mois où j’avais essayé de le débusquer j’avais l’impression que c’était moi qui venais d’être découvert ».

 

Il devient dépendant de Fanshawe et plus l’histoire avance plus il se rend compte que tout se détruit autour de lui et au-dedans de lui.



Réalité et fiction

Ce dernier volume oscille entre réalité et fiction. En même temps nous pouvons remarquer un jeu de miroir entre les différents livres qui composent cette trilogie, entre les personnages, mais aussi avec l’auteur lui-même qui glisse des éléments qu’il a vécus, qu’il a entendus et qu’il a lus.

Tout d’abord, nous retrouvons des éléments de la vie de Paul Auster dans l’histoire de Fanshawe. En effet, nous savons qu’il est né dans le New Jersey, endroit où notre personnage est lui-même né et où il a passé son enfance. Tous deux sont partis dans la marine sur un pétrolier puis ont vécu en France, d’abord à Paris puis dans le midi. De plus ils sont écrivains, romanciers, poètes et traducteurs. Sophie, avant d’être le prénom de la femme de Fanshawe, fut celui de la fille de Paul Auster. Enfin, il donne son propre prénom au fils que Sophie et le narrateur ont eu ensemble.   

Nous retrouvons également des noms en commun dans le premier et le dernier volumes de la trilogie. Ainsi, le personnage principal appelé Quinn, dans Cité de verre, est un auteur de romans policiers qui est à la recherche d’un homme appelé Stillman. Dans le troisième volume, Sophie avant de rencontrer le narrateur, a fait appel à un détective dénommé Quinn,pour retrouver Fanshawe, qui a par la suite disparu tout comme le Quinn du premier volume. De plus le narrateur, dans La chambre dérobée, confond un homme appelé Stillman avec Fanshawe.

À la fin du roman, le narrateur déclare qu’il est l’auteur des deux premiers livres de la trilogie nous donnant l’impression d’une fiction dans la fiction (voir la préface de la trilogie). Nous comprenons alors que ce qui s’est passé avant, correspond à plusieurs versions d’une même histoire, plusieurs morceaux ou « stades différents d’une même conscience ».



Mon avis

La Trilogie new-yorkaise est un univers difficile à appréhender. Les personnages sont en quête tout comme nous. Nous sommes aussi tourmentés et malmenés qu’eux. Il est difficile de savoir où l’auteur veut en venir ce qui peut être troublant. La confusion entre la fiction et la réalité est bien présente et nous en ressentons tous les effets. Je trouve que cette œuvre est ingénieuse mais on peut facilement s’y perdre.


Émilie, 1ère année Bibliothèques

 

 

Paul AUSTER sur LITTEXPRESS






Articles de Mélanie et de Julie sur Brooklyn Follies



 

 


 

Léviathan, articles de Clément et  d'Anaïs

 

 

 Moon Palace : articles de  Valérie,  de Joséphine et de Laura et de Sarah.

 

Paul Auster Cité de verre

 

 

 

 Article de Bastien sur Cité de verre

 

 

 

 

 

 

 

Paul Auster Revenants

 

 

 

 Article de Marlène sur Revenants.

 

 

 

 


 


Trilogie new-yorkaise, articles de Marine et de Fiona,

 

Mr Vertigo, articles de M.B. et de Chloé,

 

 

Smoke, article de Louise,

 

Paul Auster Le Livre des illusions

 

 

 

 

 

 

Le Livre des illusions, article de Manon

 

 

 

 

 

 

 

 


 
La Nuit de l'Oracle, articles d'Audrey et de Caroline.

 

 

 

Paul Auster Dans le scriptorium

 

 

 

 

 

 

 

 

Article de Jean-Baptiste sur Dans le scriptorium

 

 

 

 

 

 

 

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16 mai 2013 4 16 /05 /mai /2013 07:00

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Francis Scott FIZTGERALD
Gatsby le Magnifique
Traduit de l'anglais (États-Unis)
par Jacques Tournier
Suivi de Dear Scott/Dear Max
Correspondance traduite de l'anglais (Etats-Unis)
par Nicole Tisserand
Grasset, 1974
Collection Le Livre de Poche

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Fiztgerald, voix de la « Lost Generation »

Francis Scott Fitzgerald est né le 24 septembre 1896 à Saint Paul, dans le Minnesota, en plein cœur d'un Middle-West américain en pleine expansion industrielle et transformation des mœurs. C'est cette année de naissance qui déterminera, plus encore que les sources d’inspiration de ses œuvres, jusqu'à ses propres décisions de vie. En 1914, au début de la Première Guerre mondiale, Fiztgerald a tout juste 18 ans. Ce sont cet âge et son implication, bien qu'avortée, dans cette guerre qui le placent avant même ses premiers écrits comme membre d'une génération « maudite » de l'histoire des États-Unis. En effet, la « Génération perdue », « Lost Generation », est une génération d'abord sociale avant de devenir intellectuelle : elle désigne ces jeunes gens, majoritairement des hommes, nés entre 1883 et 1900, témoins privilégiés puisque désabusés du premier véritable conflit international. Qu'ils aient directement participé au conflit ou pas, tous ont entamé les années 20 transformés, comme perdus durant ces quatre années.

De nombreux intellectuels ont représenté cette génération. Selon la légende, son nom même viendrait d'une scène de vie d'une grande artiste américaine, Gertrude Stein, qui raconta à Ernest Hemingway qu'un jour, en allant chercher sa voiture après une réparation, ne se trouvant pas satisfaite du résultat, elle le fit remarquer et entendit alors le patron crier à ses mécaniciens : « You are all a génération perdue ». Hemingway popularisa le terme dans son roman Le soleil se lève aussi. Mais c'est Fiztgerald qu'on considère toujours aujourd'hui comme le chef de file intellectuel de cette génération, car plus vieux qu'Hemingway de six ans, et romancier avant lui, il regroupe toutes les caractéristiques d'écriture nécessaires dès sa première œuvre, L'Envers du Paradis, publiée en 1920. Quelles sont-elles ? Tout d'abord, une plume vive, presque aigre-douce, qui parle du tragique avec des mots légers et évoque le futile sur des chapitres entiers. Ce sont principalement des personnages sans but, qui errent dans des décors enchanteurs mais irréels, qui échangent des mots mais n'entendent qu'eux-mêmes. De nombreux autres écrivains utiliseront ces codes, donc John Steinbeck, T.S. Eliot, et John Dos Passos, pour ne citer que les plus connus.

Cependant on peut garder en tête le cas de Francis Scott Fiztgerald comme l’un des plus caractéristiques : outre cette voix désespérée et légère à la fois que l'on attribue aux auteurs perdus, Fitzgerald sera également tout au long de son œuvre, et particulièrement dans Gastby le Magnifique, un des plus importants représentants d'un mode de vie, d'un courant de l'histoire qui dura tout au long des années 20 aux États-Unis. On pense aux « années folles », dites aussi « l'Ère du Jazz », peuplée de jeunes gens fortunés, en quête de plaisirs rapides, et dont la situation sombrera brusquement dans la terrible crise économique de 1929.



Gastby le Magnifique, une fresque des années folles

Le roman de Fiztgerald, qui a, à sa sortie, connu de la part du public un succès modéré voire faible, peut être considéré dans sa majeure partie comme une véritable fresque des années folles par ses ambiances, ses scènes coupées du monde, mais surtout ses personnages complexes et frivoles.

Tout d'abord, le roman se déroule sur une période très courte mais emblématique : nous sommes à l'été 1922, sur l'île de Long Island. Le choix de la saison est peu vraisemblablement fait au hasard : l'été est la période favorite de Fiztgerald, la période de toutes les promesses et de toutes les aventures. Cette passion pour la saison estivale lui vint lors de l'été 1918, lorsque jeune sous-lieutenant en poste au camp de Montgomery, il rencontra au cours d'une fête sa future femme et l'amour de sa vie, Zelda Hayres. Cet été-là, en plus de changer sa vie, va lui donner le goût parfois dangereux des amusements éphémères et de l'alcool, dont il reprend l'ambiance dans les fêtes données par Gastby au cours du roman.

Afin de mieux comprendre le récit et cette période majeure de l'histoire américaine moderne, présentons les personnages principaux, qui sont dans au nombre de six, selon moi.

  • Jay Gastby : Jay Gastby est le héros de ce roman, en même temps que le personnage le plus furtif, celui qui s'accroche et fuit beaucoup, avec son homologue féminin Daisy. On apprend au cours du roman quelques bribes de la vie –mystérieuse – de Gastby : il serait né d'une famille modeste, des agriculteurs, qui auraient disparu à l’époque de l’histoire. Il aurait passé cinq mois à l'université d'Oxford avant de s'engager dans l'armée et de s'y illustrer comme héros (seule chose à peu près avérée, Gastby montrant ses décorations à Nick). Millionnaire à seulement une trentaine d'années, il aurait bâti sa fortune sur un empire de pharmacies à travers le pays. Il possède l'immense et grandiose propriété voisine de la maison du narrateur, Nick. Dans cette maison colossale (dont il est fait une visite interminable au début du roman), Gastby organise durant tout l'été des fêtes bruyantes et immenses, attirant des centaines de personnes de la bourgeoisie new-yorkaise, pour la plupart inconnues de l'hôte. Lorsque Nick se rend à une de ces soirées pour la première fois, il croise Gastby sans le savoir, et à l'instant où il le reconnaît, voici comment il est décrit :

 

«  Il me sourit avec une sorte de complicité – qui allait au delà de la complicité. L'un de ces sourires singuliers qu'on ne rencontre que cinq ou six fois dans une vie, et qui vous rassure à jamais. Qui, après avoir jaugé le genre humain dans son ensemble, choisit de s'adresser à vous, poussé par un irrésistible préjugé favorable à votre égard. Qui vous comprend dans la mesure exacte où vous souhaitez qu'on vous comprenne, qui croit en vous comme vous aimeriez croire en vous-même, qui vous assure que l'impression que vous donnez est celle que vous souhaitez donner, celle d'être au meilleur de vous-même. Arrivé là, son sourire s'effaça – et je n'eus devant moi qu'on homme encore jeune, dans les trente à trente-deux ans, élégant mais un rien balourd, dont le langage policé frisait parfois le ridicule. Avant même de savoir qui il était, j'avais été surpris du soin avec lequel il choisissait ses mots. » (p.73)

 

  • Nick Carraway : Nick est le narrateur de l'histoire. Il est donc celui qui observe et décrit tous les personnages, leur évolution, leur gloire et leur chute, parfois. Il porte sur les choses un regard très détaché, décrivant les scènes avec une neutralité déconcertante, comme un témoin muet de drames profonds. On sait finalement assez peu de choses sur lui ; étant le narrateur, il ne fait tout au long du roman que sous-entendre certains aspects de son histoire ou de sa personnalité. On le sait donc homme moyen, plutôt sans histoires justement, buvant peu d'alcool et n'aimant pas se faire remarquer. L'information la plus importante le concernant est qu'il est le voisin de Gastby, ainsi que le cousin germain de Daisy et un camarade d'université de Tom. Il décrit brièvement son passé dans ces quelques lignes, au tout début du roman :

«  Ma famille occupe une place éminente dans notre ville du Middle West depuis trois générations. […] Diplômé de Yale en 1915, un quart de siècle jour pour jour après mon père, j'ai très vite été confronté à la tentative avortée d'expansion germanique qu'on appelle : la Grande Guerre. J'ai pris un tel plaisir à cette union sacrée contre l'envahisseur qu'à mon retour je ne tenais plus en place. Le Middle West, que j'avais regardé jusque-là comme le cœur ardent de l'univers, m'évoquait soudain ses confins les plus déshérités. J'ai donc décidé de gagner la côte Est pour y apprendre le métier d'agent de change. » (p. 21)

 

  • Daisy Buchanan : Daisy est un personnage clé de l'histoire, peut-être même peut-on se risquer à dire qu'elle est l'élément central autour duquel va se dérouler la trame dramatique, le fil empoisonné qui mènera à la fin du récit. Daisy est une jeune fille de Louisville, née d'une bonne famille de hauts bourgeois. Belle, innocente, légère et amusante, elle est dès son adolescence un grand objet de convoitise masculine et aime en jouer. Daisy est sans doute le personnage qui est également émotionnellement le plus complexe. Mariée à Tom depuis seulement trois ans, elle a une petite fille qu'elle semble ne voir que comme une petite poupée, qu'on câline un jour et néglige le lendemain. Elle n'est pas heureuse dans son couple mais ose à peine l'avouer, lorsqu'elle dit à Nick que Tom a une maîtresse. Daisy a la position sociale et financière idéale mais comme tout bon personnage de la génération perdue, elle semble éternellement chercher quelque chose de plus, quelque chose de différent. Elle semble également ne jamais être en mesure de se satisfaire de ce qu'elle obtient, et change souvent d'avis. Dans le roman, Daisy incarne le rôle féminin de la femme-enfant, immature mais blessée, forcée à grandir malgré son très jeune âge, futile car arrachée à ses rêves. Nick décrit son charme naturel et intrigant lors de sa première visite chez les Buchanan, dans le premier chapitre :

« Je revins vers ma cousine qui, d'une voix sourde, envoûtante, me posa diverses questions. C'était l'une de ces voix dont l'oreille épouse chaque modulation, car elles improvisent de phrase en phrase une suite d'accords de hasard que personne jamais ne rejouera plus. Son visage était triste et tendre avec de beaux éclats, l'éclat du regard, l'éclat brûlant des lèvres – mais on percevait dans sa voix une note d'excitation dont les hommes qui l'ont aimée se souviendront toujours : une vibration musicale, une exigence impérieuse et chuchotée : 'Ecoutez-moi, écoutez-moi !', l'assurance qu'elle venait tout juste de vivre des instants radieux, magiques et que l'heure suivante lui en réservait d'autres, tout aussi magiques et radieux. » (p. 29)

 

  • Tom Buchanan : Tom est le mari de Daisy, et un ancien camarade d'université de Nick. C'est un personnage à deux facettes bien distinctes : d'un côté, il est le mari exigeant et impétueux, à tendances machistes parfois, souvent paternalistes, qui a la rancune tenace. De l'autre, il est l'amant amoureux et prêt à toutes les folies pour sa maîtresse, Myrtle Wilson. Dans les deux aspects de sa personnalité cependant, Tom a tendance à agir violemment, de manière impulsive, à parler davantage avec son corps qu'avec sa tête. Cela s'explique sans doute par le fait que Tom est un ancien sportif universitaire reconnu, qui a formé sa notoriété sur ses exploits, et sa fortune sur la finance. Il est très riche mais compte beaucoup moins sur l'argent que Gatsby, conscient des réalités. Ainsi il ne sera jamais inquiet de perdre son argent ni même, en définitive, de perdre sa femme. Lorsque Nick le revoit, lors d'une visite chez lui, il fait une description assez acerbe du personnage de Tom :

 «  Il avait bien changé depuis nos années d'étudiants. C'était un homme de trente ans maintenant, plutôt lourd, le cheveu blond paille, la bouche sèche, l'air hautain. Deux yeux perçants et arrogants lui mangeaient le visage et lui donnaient l'air agressif d'être constamment penché en avant. L'élégance presque féminine de sa tenue de cavalier ne parvenait pas à masquer l'incroyable vigueur de son corps. Les courroies de ses bottes vernies semblaient sur le point de se rompre, et quand il bougeait les épaules on voyait rouler, sous sa veste légère, une énorme boule de muscles. C'était un corps capable de la plus extrême violence  ­ un corps de brute. Sa voix haut perchée, enrouée, revêche, accentuait encore cette impression d’agressivité. S'y mêlait un soupçon de condescendance paternaliste à laquelle ses amis eux-mêmes avaient droit. » (p. 26)

 

  • Jordan Baker : Jordan est la jeune amie de Daisy. C'est un personnage qui, comme Nick, avec qui elle aura d'ailleurs une brève idylle, joue un rôle de médiateur au sein de l'histoire. Témoin du triangle amoureux Gastby-Daisy-Tom, elle tente grâce à un détachement et une nonchalance élégants de calmer le jeu lorsque celui-ci s'échauffe. Bien qu'étant la meilleure amie (peut-être la seule) de Daisy, elle ne semble pas parfaitement au courant de l'histoire de celle-ci, encore moins de ses sentiments. Elle ne s'en mêle du moins que rarement. Jordan est une jeune femme plutôt androgyne, très connue puisque championne de golf, au caractère compétitif et indépendant, mais jamais agressif. Le narrateur, Nick, fait d’elle une courte description lors de sa première visite chez les Buchanan, où elle se trouve comme la plupart du temps :

« Je regardai Miss Baker, en me demandant quel genre de « résultats » elle pouvait « obtenir ». Je la trouvais très agréable à regarder. Longue, mince, la poitrine à peine esquissée, le buste d'autant plus raide qu'elle tendant les épaules en arrière comme un jeune élève officier. Son regard gris bleuté, gêné par le soleil, croisa le mien avec la même curiosité déférente, et j'eus l'impression d'avoir déjà vu ce visage – en photographie, tout du moins. » (p. 31)

 

  • Myrtle Wilson : Myrtle est la maîtresse de Tom. Femme exubérante et caractérielle, elle vit avec son mari, pauvre garagiste, aux portes de New-York. Intéressée par l'argent, il n'est jamais clairement énoncé qu'elle éprouve de l'amour pour Tom. Amère de vivre une vie ennuyeuse et grise, elle ne rêve que de s'élever et sitôt dans l'appartement qu'elle habite parfois en ville avec Tom, Myrtle se campe dans un rôle de bonne bourgeoise mondaine, de manière parfois assez ridicule. Elle sera la première victime de l'histoire tragique de Gatsby le magnifique, suivie de près par Gastby lui-même. Nick la rencontre lorsque Tom en personne souhaite la lui présenter, et l’emmène avec lui pour une soirée à New-York. Voici d’elle sa première impression :

« J'ai alors entendu un pas dans les escaliers, et les contours d'une femme assez forte sont venus masquer la lumière du bureau. Trente-cinq ans environ, manifestement corpulente, mais elle supportait ce trop d'embonpoint avec une sensualité naturelle, comme savent le faire certaines femmes. Surmontant une robe à pois, en crêpe de Chine bleu nuit, son visage n'avait ni éclat, ni trace de beauté, mais il émanait d'elle une énergie vitale qu'on percevait d'instinct, comme une braise sous la cendre, une tension de tout le corps prêt à s'enflammer. » (p. 47)

 

 

Gastby le magnifique s'articule principalement autour d'une histoire d'amour que Nick découvrira par une confidence de Gastby à Jordan : lui et Daisy se sont autrefois aimés et visiblement jamais oubliés, malgré le mariage de celle-ci. Gastby va donc chercher à la revoir et la reconquérir, but principal et caché des somptueuses fêtes qu'il organise dans sa villa sur Long Island. Au cours de ces soirées se côtoient des personnalités atypiques, des centaines de personnes surexcitées, qui dansent jusqu'au petit matin sur les pelouses illuminées de Gastby. Celui-ci n’ayant jamais parlé de son histoire à un quelconque invité, de nombreuses rumeurs circulent sur son compte. Nous sommes en 1922, en pleine période de la Prohibition. La Prohibition est cette période de l'histoire américaine durant laquelle, entre 1920 et 1933, la vente et consommation d'alcool furent interdites et réprimées. Ainsi, le commerce parallèle d'alcool devint pour certain une source de fortune ; ces personnes furent appelées les bootleggers, et Gastby, du fait de l'impressionnante quantité d'alcool présente à ses soirées, est particulièrement soupçonné d'en être un ; selon quelques rumeurs plus farfelues il serait un meurtrier en fuite.

Le roman s'articule en deux « parties » pour le moins informelles, mais à peu près égales : sur un roman d'environ 210 pages, la première temps en fait 120 et la deuxième 90. La première partie, des chapitres 1 à 5, représente la période d'ascension de la gloire gastbyenne. Le héros y est au centre des attentions et des discussions : adulé de tous, qui cherchent à attirer son attention, il est en pleine possession de ses moyens et de ses pouvoirs. Cette confiance en lui que possède Gastby à ce moment-là du récit est représentée de manière symbolique par les lumières omniprésentes, partout où il désire en trouver. Le paroxysme de cet éclairage excessif se situe au début du chapitre 5 , notamment dans le passage suivant :

 

« En regagnant West Egg, cette nuit-là, à deux heures du matin, j'ai eu un instant de panique. J'ai cru que ma maison flambait. Une clarté irréelle inondait la pointe de la péninsule, embrasait les jardins, et projetait de petites lueurs d'incendie sur les fils électriques qui longent la route. J'ai compris, au dernier tournant, que ça venait de chez Gatsby. Sa demeure était illuminée de la cave à la tour de guet. J'ai tout d'abord pensé qu'il donnait une soirée, qu'elle s'était transformée en une vaste partie de "Main chaude" ou de "Promenons-nous-dans-le-bois", ce qui avait conduit à ouvrir toutes les pièces. Mais on n’entendait aucun bruit. Uniquement le vent dans les arbres, qui jouait avec les fils électriques, provoquant de petites baisses de courant, et la maison semblait clignoter des yeux dans les ténèbres. Mon taxi s'éloigna en cahotant et je vis Gatsby venir vers moi à travers sa pelouse.

– Votre maison ressemble à un pavillon de l'exposition universelle.
 
– Vraiment ?

Il la regarda, l'air rêveur. » (p. 111- 112)

 

Il faut noter, afin de bien saisir ce passage, qu'il intervient la veille du jour où Gatsby doit revoir Daisy pour la première fois depuis cinq ans, et que tant de lumière n'est que symbole de l'apogée de sa confiance en son amour et en la jeune femme.

À peine deux chapitres plus tard, le récit semble s'inverser pour s'engager, plus rapide sans doute que ne l'est le début, vers la chute tragique et violente qui attend les protagonistes. En seulement deux courts chapitres, le roman se glace et inverse sa course, de la gloire à la honte, de l'amour à la haine. Le début du drame qui représente tout l'intérêt tragique de Gatsby le magnifique commence donc en début de chapitre 7, par ces mots :

 

«  C'est au moment où la curiosité dont il était l'objet devenait la plus vive que Gatsby renonça, un certain samedi soir, à illuminer ses jardins — et sa carrière de Trimalcion prit fin aussi mystérieusement qu'elle avait commencé. »  (p. 149)

 

Juste après cet épisode, l'histoire semble s'intensifier pour Gatsby et les autres, autant dans le rythme de l'action que dans l'absolu de sa violence.



Une société à la fois critiquée et adulée

Gatsby le magnifique peut aussi être vu comme une critique ambivalente de la société de l'époque dans laquelle a évolué Fitzgerald.

Tout d'abord, il est important de souligner que Francis Scott Fitzgerald a toujours eu, depuis sa jeunesse, une sorte d'obsession pour le monde des riches. Né d'une famille aisée mais loin de l'aristocratie de la côte Est, il rêve dès son adolescence de s'élever socialement le plus possible, notamment grâce aux rencontres. Lorsqu'il entre à Princeton, l'occasion est rêvée. Déjà à l'époque, l'université américaine jouit d'une excellente réputation, mais plus encore, elle est vue comme l'université des enfants de très bonne famille, les enfants de tous les aristocrates et diplomates du pays s'y retrouvant. Là, Fitzgerald va principalement s'occuper à rencontrer du monde, se faire bien voir et se créer une personnalité mondaine, extravertie, séductrice. Il y rencontre l'héritière d'un riche industriel et tente même de la conquérir, mais elle refusera finalement de l'épouser.

De cette obsession et de cet idéal de vie naît grand nombre des personnages de Fitzgerald, dont bien sûr Gatsby. Ainsi on peut penser que Gatsby représente en quelque sorte pour Fitzgerald un double idéal. De nombreux indices et correspondances entre les vies de Gatsby et de Fitzgerald nous permettent de le penser.

Entre 1918 et 1921, Fiztgerald vit à Long Island, le lieu d'habitation des personnages de Gatsby le magnifique. Mais lorsqu'il y vit, contrairement à Gatsby, il est encore en tout début de carrière. Il ne possède aucune fortune, et surtout aucune relation, contrairement à ce qu'il a toujours voulu obtenir. Il est donc démuni et le fait que Gatsby soit si riche et si connu peut être en quelque sorte ce qu'il aurait voulu pour lui-même.

D'un point de vue familial, au moment du récit, Gatsby est seul. Il raconte aux quelques rares proches qui entendent une partie de sa vie qu'il est orphelin et que toute sa famille est morte. Fitzgerald lui-même a toujours eu des difficultés avec ses parents : son père en particulier devient, avec les années, une honte pour le jeune homme, tant Edward Fitzgerald possède une personnalité effacée et un manque de ténacité qui lui fait perdre toutes les choses qu'il possède. En partant pour Princeton et en s'émancipant, il a en quelque sorte cherché à effacer ses origines, pour pouvoir se reconstruire un avenir sur de nouvelles bases : sans doute ce qu'a réussi à faire Gatsby.

Le personnage de Gatsby raconte être allé à l'université d'Oxford durant quelques mois, une grande université mondiale donc. De son côté, Fitzgerald est allé à Princeton, mais est parti pour l'armée avant l'obtention de son diplôme.

Mais là où la correspondance en rêves de Fitzgerald et vie de Gatsby est la plus forte, c’est dans la relation avec la guerre. Dans le roman, le seul (ou presque) fait avéré à propos de Gatsby est qu'il s'est illustré durant la Première Guerre mondiale. Engagé, il a été mobilisé en Europe bien que très jeune et a connu la gloire au combat. Fitzgerald lui-même, en quittant Princeton en 1917, s'engage immédiatement comme sous-lieutenant et n'espère qu'une chose, revenir de la guerre en héros. En octobre 1918, il est envoyé à Long Island en vue d'une mobilisation imminente. Cependant, quelques semaines plus tard, il apprend la signature de l'armistice et c'est une déception colossale pour lui. Voyant son rêve s'écrouler, Fitzgerald regrettera toute sa vie cet épisode et en gardera un souvenir amer.

On peut donc voir que Fitzgerald a, en bien des points, réalisé les espoirs déçus de sa vie dans le personnage de Gatsby, même si au moment de l'écriture, il vit avec sa femme une vie d'insouciance et d'opulence sur la Côte d'Azur.

Cependant Fitzgerald, bien que trop souvent jugé hautain et obsédé par l'argent, l'alcool et la fête par ses contemporains, possédait une personnalité et une sensibilité bien trop complexes pour simplement aduler la société futile des années folles. Plus lucide qu'il n'y paraissait, il a toujours voulu esprimer dans ses romans l'ambiguïté de la réussite et de l'échec à travers ses personnages qui se pensaient au dessus de tout. Comme une manière de démontrer aux critiques qu'il était conscient de ses propres limites. On peut voir cela dans le fait que Gatsby, qui se croyait pourtant si bien parti, échoue tragiquement à la fin du roman tandis que d'autres s'en sortent, que le héros défaille et tombe. Gatsby échoue d'ailleurs principalement à cause de sa confiance en son argent et le pouvoir qu'il lui accorde : il pense que la richesse peut tout obtenir, même parfois les sentiments poussiéreux de Daisy, et le bonheur, bien sûr.

 

 « Ce qu'il attendait de Daisy ? Qu'elle aille trouver Tom et lui dise : « Je ne t'ai jamais aimé. » Rien de moins. Ayant ainsi, d'une seule phrase, réduit trois années de sa vie à néant, ils pourraient discuter des mesures à prendre. L'une d'elles étant qu'ils retourneraient à Louisville, dès que la rupture serait officielle, et qu'elle l'épouserait chez elle, dans sa maison d'enfance – comme si ils revenaient cinq ans en arrière.

– C'est bien ce qu'elle ne veut pas comprendre. Elle comprenait si bien autrefois ? Nous restions assis pendant des heures, et...

Il s'interrompit, et je le vis errer au milieu des débris qui jonchaient le sol : écorces de fruits, rubans piétinés, fleurs fanées.

J'ai risqué un conseil :

– Je ne lui en demanderais peut-être pas tant. On ne ressuscite pas le passé.

–  On ne ressuscite pas le passé ? répéta-t-il, comme s'il refusait d'y croire. Mais bien sûr qu'on le ressuscite !

Il regarda autour de lui avec une brusque violence, comme si le passé était là, tapi dans l'ombre de la maison, mais hors de portée.

–  Je ferais tout pour que les choses soient comme avant. Exactement comme avant.
Il secoua la tête avec force.

­  Elle verra !

Et il me parla longtemps du passé. J'ai eu le sentiment qu'il était en quête de quelque chose, une idée de lui-même peut-être, qui s'était égarée lorsqu'il avait aimé Daisy. Du jour où il l'avait aimée, sa vie n'avait plus été que désordre et confusion. » (p. 146-147)

 

Bien entendu, Gatsby n'est pas le seul personnage cachant une critique acerbe de la part de son créateur. Tous les personnages ont leurs vices et s'attirent de cette manière de nombreux problèmes. Sous les traits de Tom, il critique la violence des financiers des années 20, leur hargne à l'égard de tout ; sous les traits de Myrtle, il critique l'ambition sociale mal placée, conduisant à des désillusions parfois physiquement violentes. Et sans aucun doute, il critique dans chaque personnage évoluant temporairement dans les soirées de Gatsby la société futile qu'il a lui-même devant les yeux à l'époque de rédaction de l'oeuvre, cette génération héritière de l'expansion vers l'ouest et de l'industrialisation des villes, ces jeunes gens aveugles car trop exposés aux lumières crépitantes. Finalement, le seul personnage conservant ses chances dans Gatsby le magnifique malgré le dénouement terrible semble être Nick. C'est donc le personnage le plus commun et le plus modeste et cela nous en dit long sur le jugement de Fitzgerald.



Avis personnel

J'ai été passionnée par Gatsby le Magnifique. En le lisant une première fois, j'ai été charmée par l'écriture minutieuse et lyrique de Fitzgerald : par la description de ces lieux grandioses ou décharnés, par l'atmosphère qu'il réussit à mettre en chaque scène. Son style d'écriture m'a énormément fait visualiser le déroulement de l'histoire, j'ai eu tout le long en face des yeux les visages de Gatsby, Daisy, Tom, les belles voitures, les foules des soirées, les grandes maisons illuminées, les gazons verdoyants. C'est donc une première lecture qui m'a séduite plus qu'intellectuellement plu. Cependant, j'ai voulu relire le lire une seconde fois quelques mois après. C'est alors, en articulant ma lecture et mes recherches en parallèle, que j'ai découvert bien plus que ce qui apparaissait au premier abord. En découvrant la vie de Fitzgerald, son destin, j'ai été surprise de voir que tout devenait beaucoup plus clair, et que les pièces d'un véritable puzzle venaient s'assembler d'elles-mêmes. Voilà pourquoi j'ai notamment voulu axer la majorité de mon intervention sur la vie du romancier, peut-être pour faire découvrir un autre aspect de l'oeuvre, plus attrayant pour ceux qui auraient eu du mal avec son écriture.


Louise, 1ère année bibliothèques

Sources :
 

 

– http://rosannadelpiano.perso.sfr.fr/ONPA_Fitzgerald_html.htm

Pages wikipédia sur Francis Scott Fitzgerald, Génération perdue, Ernest Hemingway, Gertrude Stein, Lost Generation.

 

 

Francis Scott FITZGERALD sur LITTEXPRESS

 

 

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 Articles de Lila et d'Emmanuelle sur « Premier mai » in Absolution.

 

 

 

 

 

 

 

 

Fitzgerald Les enfants du jazz

 

 

 

 

 

 

Articles de Marie et de Charlotte sur Les Enfants du jazz.

 

 

 

 

 

 

 

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Article d'Elisa sur Nouvelles new-yorkaises (Fitzgerald, Miller, Charyn).

 

 

 

 

 

 

 

 

Fitzgerald Les heureux et les damnés

 

 

 

 

Article de Laura sur Les Heureux et les Damnés.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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3 mai 2013 5 03 /05 /mai /2013 07:00

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Géza CSÁTH
Le jardin du mage
traduit du hongrois
par Éva Brabant Gerő
et Emmanuel Danjoy
Arbre vengeur, 2006







 

 

 

 

L'auteur

De son vrai nom József Brenner, Géza Csáth est né en 1887 à Szabadka en Hongrie. Issu d'une famille aisée et cultivée, il s'intéresse très tôt aux arts. Talentueux, il se passionne pour la musique et le dessin, mais sa conception moderne de la création dans ces domaines est mal acceptée. L'écriture est la seule discipline où il est rapidement reconnu grâce à ses critiques musicales dans la revue Nyugat, qui incarne la modernité dans la littérature. Malgré tout, c'est vers la musique qu'il préfère se tourner. Mais après avoir été refusé à l'Académie, il se lance par dépit dans des études de médecine et devient psychiatre. Sujet à des crises d'angoisse, il devient rapidement morphinomane, se procurant facilement de la drogue grâce à son métier. De plus en plus dépassé par son addiction, Brenner se retire pour devenir médecin de campagne. Mais après une brutale cure de désintoxication, il est pris d'accès de folie. Il se suicide en 1919 après avoir assassiné sa femme.

La belle édition de  l'Arbre vengeur est précédée d’une biographie de l'auteur par la traductrice Éva Brabant Gerő, qui présente notamment des fragments de correspondance entre Csáth et son cousin, le poète Dezső Kosztolányi, et qui permet une lecture plus pertinente de l’œuvre si particulière de Csáth.



L’œuvre

Le jardin du mage est composé de vingt-deux nouvelles, pour la plupart très brèves, une courte dizaine de pages en moyenne, illustrations comprises.

Ces nouvelles, très variées en terme de décors et de personnages, sont toutes liées par la fascination qu'a Csáth pour le morbide. Mort, violence, drogue et folie sont tour à tour les maître-mots des différentes nouvelles. Parfois mystérieuses et oniriques et parfois terriblement réalistes, souvent présentées comme des contes (il est d'ailleurs fait référence à Andersen dans la nouvelle « Eszti la rousse »), il se dégage pourtant clairement de l'ensemble des textes une unité de forme et de fond.

S'appuyant sur sa propre perception du monde déformée par la drogue, Géza Csáth nous plonge dans la noirceur de l'homme, mettant en scène le plaisir que prennent certains personnages à faire souffrir ou l'indifférence que ressentent d'autres pour la vie. On comprend grâce à la biographie de l'auteur qu'il pense longtemps avoir trouvé avec la drogue le moyen de vivre pleinement sa vie, de gagner du plaisir et ainsi de vivre effectivement plus longtemps que ceux qui se laissent mener par le quotidien, et ce quelles que soient les conséquences pour son corps, comme en témoigne ce curieux calcul :

 

« L'essence de l'existence est une denrée si précieuse que des générations entières n'en jouissent qu'une heure par siècle.

Qui se résigne à cela s'est résigné à mourir avant même de naître. Celui qui, en revanche, a su devenir un homme véritable, qui a fait ses comptes avec lui-même - comme il convient à sa dignité, doit oser en dérober tous les jours quatorze heures.

Ces quatorze heures équivaudront à huit mille ans d'existence, à une centaine de générations. Mais disons seulement cinq mille. Ainsi en une journée, j'aurais vécu cinq mille ans et, en une année, à peu près deux millions. Supposons qu'au moment où tu commences à fumer de l'opium, tu sois un homme bien solide […], tu peux encore vivre une dizaine d'années. Et alors, âgé de vingt millions d'années, tu pourras poser tranquillement ta tête sur l'oreiller glacé de l'anéantissement éternel. » (« Opium », p.52)

 

Et les personnages de Csáth, suivant ce principe, tentent tous désespérément de voler cette précieuse « essence de l'existence », ces moments de plaisir. Leurs addictions prennent parfois les formes de la violence ou de l'amour, mais tous jettent toutes leurs forces dans cette recherche. Aspect frappant de l’œuvre, ce besoin de violence (physique ou psychologique) pour se trouver soi-même n'est pas l’apanage des adultes. Les enfants, très présents dans le recueil, ne sont pas en reste en la matière, et font même preuve d'une cruauté tout particulière, dont il est difficile de dire jusqu'à quel point ils sont conscients. Dans la nouvelle « La petite Emma », qui fait sûrement écho à la petite sœur perdue très tôt par Csáth, les enfants se livrent collectivement à la torture jusqu'au meurtre final d'Emma, dont le narrateur est amoureux. Mais cette violence ne semble pas présentée par l'auteur comme immorale, et c'est là que réside toute l’ambiguïté de l’œuvre. De même dans « Matricide », où torturer semble être besoin élémentaire pour deux frères. La violence n'est pas présentée comme un vice mais comme un moyen pour les personnages de vivre.

Et chacune des nouvelles est marquée par cette ambiguïté. « Homicide » met en scène un jeune homme aux idées très progressistes du début du socialisme, opposé aux châtiments sévères qu'exerce son père avec ses ouvriers, et qui pourtant tue l'un d'eux venu cambrioler sa maison. Cet homme, visiblement doux et timide, étrangle le cambrioleur au cours d'une lutte bestiale et y prend du plaisir, non sans regretter ensuite son acte. On oppose ici le caractère de l'homme, qui n'est pourtant pas un rôle qu'il joue, à la violence dont il a été capable et au plaisir que cela lui a procuré. Dans « Trepov sur la table de dissection », nouvelle étrangement réaliste et terre-à-terre, deux hommes préparent le corps d'un ancien dictateur à la botte de Staline en vue de son enterrement. Ils haïssent cet homme, et cette haine contraste avec la joie de le voir mort. Ils agissent guidés par ces deux sentiments, l'habillant et le coiffant tout d'abord avec douceur, en sifflant, puis le frappant, exprimant le devoir mais laissant transparaître un besoin plus bestial.

Parfois, l'obsession vire à la folie. Ainsi finit le personnage de Imre Dénes dans la nouvelle éponyme, devenu fou d'être passé à côté d'un véritable amour.

Le recueil se clôt sur une nouvelle singulière, « la mort du mage » (écho à la première de l'ouvrage intitulée « le jardin du mage »), où l'on assiste à la mort d'un homme appelé « le mage », homme aux personnalités multiples, qui succombe à la vie qu'il a menée et à l'opium. Étrange ressemblance avec la vie de Csáth, et même avec sa mort. Mais il semblerait que celui-ci ait rapidement compris ce qui l'attendait, et qu'il en ait donné ici un aperçu.



Ainsi, Géza Csáth, écrivant sous l'emprise de la drogue fait partager sa folie à ses personnages et nous plonge dans des univers où l'on ne distingue plus toujours le fantastique de la folie, exprimant ses propres interrogations sur la nature humaine, et sur ce qu'il est nécessaire de faire pour vivre pleinement. Le jardin du mage est une lecture plaisante mais dérangeante, dont on ne sait si on sort plus optimiste ou plus pessimiste qu'on n'y est entré.


Hippolyte, 1ère année édition-librairie

 

 

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28 avril 2013 7 28 /04 /avril /2013 07:00

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Roberto BOLAÑO
Un petit roman lumpen
Una novelita lumpen
Mondadori, 2002
Anagrama, 2009
traduit de l'espagnol
par Roberto AMUTIO
Christian Bourgois, 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Roberto Bolaño

Poète et romancier chilien (1953-2003), un des écrivains latino-américain les plus admirés de sa génération.
 
« Héritier hétérodoxe de Borges, de Cortázar, de Artl, d’Onetti, à la fois poète et romancier, il saisit à bras le corps la littérature et l’histoire de sa génération, et est passé maître du brassage des registres, situations et personnages. » (Christian Bourgois)
 

 
Analyse personnelle
 
Ce roman qui est le dernier de Bolaño n'est autre que le récit d'un deuil. Bianca, la narratrice, et son petit frère perdent leurs parents dans un accident de voiture alors qu'ils sont adolescents. La narratrice revient sur cette période de sa vie en tant qu'adulte. La difficulté de rappel des souvenirs, l'idée de mémoire sélective sont des enjeux de ce récit.

Cette œuvre m'a semblé pertinente car elle répond aux critères de la poétique d'une fiction courte moderne. En effet, d'un point de vue quantitatif, elle fait tout juste moins de cent pages. Cela facilite la lecture en une seule séance et permet « l'unité d'impression » (cf. E. Poe; The Philosophy of Composition).
 
Ensuite, l'histoire nous plonge dans le réel, les personnages voient leurs vies bouleversées par l'accident de leurs parents, ce qui rappelle une phrase de Goethe : « une nouvelle est-elle autre chose qu'un événement inouï qui a eu lieu ? »

Enfin, d'un point de vue narratif, il me semble qu'on peut qualifier ce récit de nouvelle-instant par son rythme et sa concentration temporelle. Il répond  à ce critère énoncé par René Godenne : « ce qui compte d'abord, c'est la substance émotionnelle de l'instant qui vit en lui pendant un temps ».
 


Dès le début, lorsque Bianca relate la mort de ses parents, on perçoit à travers l'écriture un calme fataliste : « on s'était retrouvés orphelins. D'une certaine manière ça justifiait tout. » C'est l'énonciation d'un fait, ni plus ni moins. Et de tout le récit émane cette (fausse) impression de distance. Toute l'émotion du récit est sous-jacente, comme dans l'inconscient de la narration (et donc de la narratrice). Elle est comme effacée d’elle-même et la distinction des temps d’écriture et d’action semble la rendre spectatrice bien que narratrice. Les événements percutants sont sur le même plan que l'anecdotique car c'est comme cela que Bianca les reçoit. Les choses de la vie semblent la traverser sans la toucher, elle est diaphane. À l'image des jours et des nuits qu'elle passe, ou plutôt qui passent pour elle.

D'ailleurs, la lumière a une place importante dans cette nouvelle, le noir de la nuit n'existe plus pour Bianca et son frère. Ce qui donne une autre dimension à la cécité de Maciste (p. 62). Sa réponse résume son état d'esprit à cette époque : « je ne sais pas si c'est nerveux ou surnaturel, et je m'en fiche. » Cette cécité est importante au niveau du rapport aux corps, puisque Maciste achète les services de Bianca, il est en quelque sorte la victime consentante de leur  délinquance.

En effet, dès les premières lignes du récit, l'accent est mis sur le fait que Bianca a été délinquante. Cela apparaît comme un élément essentiel au deuil. Déjà bien avant l'idée du plan avec Maciste, Bianca se sent hors-cadre. Se définir comme délinquante lui permet de cristalliser ce sentiment de marginalité, de rejet des autres et des normes, voire de le justifier. Justifier, nommer cette période indescriptible, ce statut inexistant. Cela donne une profondeur à ce sentiment qui lui échappe. On peut rapprocher cette idée du terme lumpen, qui vient du marxisme et désigne une personne prolétaire qui n'a pas conscience de sa classe sociale par désintérêt de tout cela.

 L'inconscience et le désintérêt font partie de Bianca. L'écriture à la première personne lui confère une fausse simplicité d'esprit (p.62), contrebalancée par une lucidité aiguë (p. 32 et sq.). Ce qui en fait un personnage complet attachant, humain, en somme.

 
 
Conclusion personnelle
 
J'ai lu ce récit d'une traite, et dès le début j'ai commencé à annoter, car avant même de penser à une fiche de lecture j'ai été touchée par la narration. Mais au fur et à  mesure de ma lecture, j'ai été happée par l'histoire, oubliant de faire attention aux détails de l'écriture. Et c'est en reprenant le livre que je me suis aperçue du foisonnement de fils conducteurs transparents (la folie, l’onirisme, la temporalité, le chapitrage…), l’œuvre est tellement complète que j’ai passé trop de temps sur l’analyse. Je ne voulais pas faire l’impasse sur tout ce que j’ai perçu et donc, quelque part, amoindrir la beauté de l'œuvre telle que je l'ai reçue ; mal retranscrire tout ce qu'elle m'a transmis. Mais le temps m’a fait défaut et je prends ce risque en espérant que d’autres prendront celui de se lancer dans cette lecture malgré ou grâce à cet article.


Louise Barillot, 1ère année bib.

 

 

 

Roberto BOLAÑO sur LITTEXPRESS



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Article d'Annabelle sur Des putains meurtrières

 

 

 

 

 

 

 

Roberto Bolano Le Secter du mal

 

 

 Article de Florian sur Le Secret du mal.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Robert Amutio

 

 

Entretien avec Roberto Amutio, traducteur de Bolaño.

 

 

 

 

 

 

 


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22 avril 2013 1 22 /04 /avril /2013 07:00

Kenzaburo-Oe-Arrachez-les-bourgeons-tirez-sur-les-enfants.gif

 

 

 

 

 

 

 

ŌÉ Kenzaburō
大江 健三郎
Arrachez les bourgeons,
tirez sur les enfants
芽むしり仔撃ち
Memushiri kouchi, 1958
Traduction de Ryōji Nakamura
et René de Ceccatty
Gallimard, Haute enfance, 1996
Collection L’Imaginaire, rééd. 2012



 

 

 

 

 

 

 

 

Kenzaburō Ōé
Romancier, poète, nouvelliste

Kenzaburō Ōé est né en 1935 sur l’île de Shikoku, au Japon. Il étudie la littérature française à l’université de Tokyo. Il sera fortement inspiré par Camus, Rabelais et Sartre. Il fera d’ailleurs son mémoire de fin d’études sur ce dernier. Il le rencontrera à Paris en 1961. Il dit aussi avoir reçu une légère influence de Céline. Il était invité au Salon du livre à Paris en mars 2012.

Sa carrière débute en 1957, alors qu’il a 22 ans, avec la nouvelle Le Faste des morts.
 

 

Dans la construction de son œuvre littéraire, il sera toujours marqué par les événements qui traverseront sa vie.

Il est récompensé en 1994 par le prix Nobel de littérature pour l’ensemble de son œuvre. Auparavant, il a reçu le prix Akutagawa, qui est l’équivalent du prix Goncourt, pour Gibier d’élevage en 1958. En 1989, il a reçu le prix Europolia.



Sources d’nspiration

Il faut savoir que la Seconde Guerre mondiale a éclaté lorsqu’il avait six ans, et qu’elle s’est achevée lorsqu’il en avait dix. Il aurait vu avec sa mère le flash d’Hiroshima, ville distante de 150 km. Avec Gibier d’élevage, il se fait le représentant de cette génération d’après-guerre, la « génération perdue », en mal de vivre, bouleversée par la défaite mais surtout par les monstruosités qu’ont été Hiroshima et Nagasaki.

En 1961, il publie Seventeen. Il a été marqué par l’assassinat du leader du parti socialiste par un jeune militant d’extrême droite. C’est un texte fondamental dans l’œuvre d’Ōé. Il y décrit le Japon des années 1960 marqué par la montée de l’ultranationalisme du parti impérial. Cela lui vaudra d’ailleurs des menaces de mort.


Autre bouleversement qui aura un impact dans sa vie personnelle et littéraire : la naissance de son fils handicapé, Hikari. Cet événement sera très marquant et on retrouvera le handicap dans plusieurs de ses ouvrages comme Une affaire personnelle, Une existence tranquille, ou encore Agwîî le monstre des nuages. Aujourd’hui, son fils est un compositeur reconnu, et c’est d’ailleurs parce qu’il « a désormais sa propre voix » que Kenzaburō Ōé avait décidé d’arrêter l’écriture en 1994. Cependant, il reprendra la plume après le désastre de Fukushima en 2011.



Écriture

Kenzaburō Ōé est un auteur très incisif, au style parfois cru, empreint de naturalisme. En effet, il n’hésite pas à reconstituer le corps dans son entière matérialité : il n’y a pas d’ellipses narratives quand le personnage se nourrit, urine, vomit.

Il amène toujours une réflexion littéraire, et parfois politique. Par exemple, dans Arrachez-les bourgeons, tirez sur les enfants, on trouve une réflexion sur la violence, la mort. Dans Seventeen, il y a une réflexion sur la situation politique et une dénonciation de la montée de l’extrémisme. Parmi les œuvres que j’ai lues de cet auteur, j’ai toujours retrouvé un flux de conscience, du fait d’une narration à la première personne. On est face à la pensée du narrateur, parfois de manière abrupte. Kenzaburō Ōé arrive à transcrire la pensée humaine avec ses doutes, ses hésitations, voire ses basculements.



Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfants

Le titre original est Memushiri Kouchi. Il a été publié au Japon en 1958. La première traduction française ne paraîtra pas avant 1996, chez Gallimard. L’édition sur laquelle j’ai travaillé est une traduction de Ryōji Nakamura et René de Ceccatty.


Résumé

L’idée de départ que je me suis faite à la lecture de la quatrième de couverture est différente du contenu de l’œuvre.

Le résumé de la quatrième de couverture reste fidèle à la trame de l’œuvre : pendant la Seconde Guerre mondiale, un groupe d’enfants d’une maison de correction se réfugie dans un village de montagne pour fuir les bombardements. Ils vont faire face à un accueil plus qu’hostile de la part des paysans. Ils seront contraints d’enterrer des animaux victimes d’une épidémie. Quand trois personnes décèdent dans le village, les habitants fuient, c’est la règle, en abandonnant les enfants à leur sort.


Ils vont donc s’approprier le village, esquisser les règles d’une vie en société et faire l’expérience de la fraternité, de la solidarité et même de l’amour. Ils seront aidés par un jeune Coréen, appartenant à un ghetto voisin.

« Mais au retour des villageois, l’affrontement ne pourra pas être évité. »

Le résumé de la quatrième de couverture se termine sur cette phrase.

À sa lecture, je m’attendais à un récit où la formation d’une société et l’affrontement avec les villageois auraient tenu une grande place. J’ai trouvé la réalité du récit différente, ce qui ne m’a pas empêchée de beaucoup apprécier cette œuvre. C’est un récit où l’enchaînement des événements est très rapide. À chaque chapitre, au nombre de dix, un nouvel élément, une nouvelle situation, un nouveau personnage est présent. Je qualifierais donc le rythme de ce récit comme étant rapide.


Dès le premier chapitre, nous sommes plongés dans l’histoire : « Tard dans la nuit, deux d’entre nous ont pris la fuite, ce qui, à l’aube venue, nous a empêchés de partir. »

Le dernier chapitre se termine en suspension. Le narrateur s’échappe alors qu’on l’isolait pour le tuer. On ne sait pas s’il sera rattrapé. Libre au lecteur de répondre à cette question, même si après la lecture, on a une tendance à être pessimiste quant à sa survie.



Axes de réflexion

Les rapports entre adultes et enfants

La première chose à relever est la quasi-absence de prénoms, notamment chez les adultes. Les quelques personnages qui ont un prénom sont le jeune Coréen, Lee, l’ami le plus proche du narrateur, Minami, et le chien qui sera nommé successivement Nounours puis Léo.

On ne connaît ni le nom du narrateur, ni celui de son frère. Les adultes, quant à eux, sont désignés par leurs fonctions, et uniquement ainsi. Cela va donc du général, des villageois à des noms plus précis : l’éducateur, le forgeron, le maire, le soldat. L’éducateur est présent au début du roman lorsqu’il accompagne le groupe au village. Puis, il repartira une fois son devoir accompli. Le forgeron est le premier homme du village que les enfants vont rencontrer, avec les cadets (jeunes soldats, ils sont à la recherche d’un déserteur). La dénomination des adultes crée un effet de distanciation avec ces personnages, et ne contribue pas à les rendre sympathique au lecteur.

Autre point important : le manque de respect des adultes. En effet, les enfants sont censés être des délinquants, puisqu’ils sont internés à l’origine dans un centre de ré-éducation. Or, les « rôles » si l’on peut dire sont inversés. Ce sont les adultes qui se montrent véritablement irrespectueux et violents à l’encontre des enfants, dont la délinquance n’est pas forcément évidente. Ils se comportent globalement de manière correcte. Ils sont même fortement enthousiastes à l’annonce d’un travail qu’on va leur faire exécuter. Ils sont en attente d’un travail gratifiant afin de pouvoir s’accomplir. Le crime du narrateur n’est évoqué que dans un court passage, où il se remémore son passé (il a tout de même poignardé un de ses camarades de lycée). Il y a donc un fossé entre ce que sont supposés être les adultes et ces délinquants, ce qui crée un effet de contraste.

Toutefois, il y a une catégorie de la population qui suscite l’admiration chez les enfants : les soldats. Les cadets sont présents dès le début du roman. Le groupe d’enfants les rencontre lors de leur pérégrination, avant d’arriver au village. Les soldats sont à la recherche d’un déserteur, ce qui explique leur présence. Par la suite, on apprendra que le déserteur en question est caché par les Coréens.


Les soldats provoquent donc l’admiration chez les adolescents. Ils se prennent à rêver de faire partie des leurs, de revêtir à leur tour le prestigieux uniforme. Cela peut donc nous sembler paradoxal à nous autres, Occidentaux. Ce sont avant tout des délinquants, ils devraient donc être en perpétuelle lutte avec l’autorité, quelle qu’elle soit. C’est notre acception du mot délinquant ; ce décalage dans l’image dépeinte de l’adolescent délinquant est donc très intéressant. Il est nourri d’autre part par le fait que les enfants souhaitent avoir un travail gratifiant comme dit précédemment.


Les relations : amitié, amour et sexualité

Le narrateur est accompagné de son frère. Il en explique d’ailleurs la raison au début du roman. Avant d’envoyer les enfants de la prison à la campagne, le personnel du centre avait fait savoir aux familles qu’elles pouvaient récupérer les enfants. Le narrateur a vu son père arriver avec son petit frère, ce qui a provoqué chez lui un grand espoir. Mais en réalité, son père n’était pas venu le chercher : il a même abandonné son deuxième fils. Le personnage du frère est très attachant, par sa candeur et son innocence, son admiration pour ses compagnons et pour son frère, mais aussi sa curiosité et sa spontanéité.

Outre cette relation fraternelle omniprésente et forte, on s’aperçoit qu’il y a une sorte de complicité au sein du groupe des enfants, à commencer par la relation d’amitié entre Minami et le narrateur. La solidarité entre eux se renforce lorsqu’ils s’aperçoivent qu’ils sont prisonniers au village. Toutefois, cette solidarité a des limites. Le groupe va se disloquer lorsque l’épidémie va se déclarer.


Les femmes dans ce roman n’ont pas de réelle substance. Elles ne sont que nourricières : elles sont chargées d’apporter la nourriture aux enfant, et toujours accompagnées des hommes. Ce sont eux qui ouvrent la porte de la bâtisse dans laquelle les enfants sont enfermés. Il va y avoir une exception. Une petite fille a une place importante dans le roman. Elle sera le premier amour du narrateur. Toutefois la notion d’amour est là encore ambiguë. Le narrateur ressent beaucoup d’exaspération à son encontre. C’est une relation particulière basée essentiellement sur le physique. Ils se parlent très peu, par exemple.

La sexualité est aussi très présente dans ce roman. Tout d’abord, la petite fille et le narrateur entretiennent un semblant de rapports sexuels. C’est assez déroutant à la lecture, d’une part parce qu’il s’agit d’une petite fille et d’un adolescent, et d’autre part parce que le rapport qu’ils ont eu pourrait être assimilé à un viol. C’est en tout cas l’impression que j’ai eue à la première lecture.

Ensuite, il y a beaucoup d’allusions à la sexualité infantile, le tout sur fond d’homosexualité. En effet, Minami est reconnu pour avoir eu des amants. On peut supposer  qu’il s’agit de prostitution. Le narrateur est lui-même attiré par les soldats, il aura d’ailleurs une relation sexuelle avec le déserteur. Cet aspect cru de la sexualité est donc assez déroutant, et renforce la thématique de la violence.


Violence & mort

Il faut savoir que la violence est omniprésente dans cet ouvrage. Dès les premières pages, on apprend le sort qui est réservé aux enfants à la moindre tentative de fuite. Ils sont battus à la moindre incartade, et même « plus que ça ! » dira Minami.


Le roman débute sur la fuite de Minami et de l’un de ses camarades, ce qui empêche le reste du groupe de continuer son périple : « Tard dans la nuit, deux d’entre nous ont pris la fuite, ce qui à l’aube venue, nous a empêchés de partir. ». Minami et son complice sont rattrapés par les paysans et roués de coups. L’éducateur leur dira même qu’il est inutile de fuir, la campagne est pire que la prison et les paysans les pires geôliers. Les deux enfants sont donc blessés, l’un d’eux finira même par succomber à ses blessures.

La violence se situe à plusieurs niveaux, elle est tant physique que morale. Ces enfants sont maltraités, mal nourris, battus, déconsidérés. Ils ne sont que de la vermine, utilisés en quasi-esclaves pour des travaux ingrats, voire dangereux, comme enterrer des cadavres d’animaux atteints d’une épidémie. La violence est donc fortement présente dans les rapports entre enfants et adultes.

Elle est aussi présente dans les rapports entre adultes. Des soldats sont à la recherche du déserteur, avec qui les enfants vont se lier d’amitié d’ailleurs, et l’on sait rapidement le sort qui l’attend lorsqu’il sera retrouvé. Les habitants sont eux aussi à la recherche du traître, la fuite paraît donc aussi impossible pour lui que pour les enfants. Il y a un relent de racisme, avec la présence du ghetto coréen. Les Coréens sont aussi peu considérés que les adolescents par les habitants du village. Le maire à son retour dans le village menace Lee, il lui conseillera de garder le silence sur les événements pour éviter les représailles contre le village coréen.


Enfin, la solidarité entre les enfants sera ébranlée lorsque le chien du frère du narrateur sera suspecté d’être vecteur de l’épidémie. Le groupe soudé va donc se désintégrer à la fin du roman. Dans leur face à face avec les villageois à leur retour, le narrateur sera le seul à leur résister. C’est d’ailleurs pour cela qu’il sera conduit à l’extérieur du village et que le forgeron tentera de le tuer.

Dernier point qu’il est important d’aborder : la mort. Tout comme la violence, la mort est omniprésente. C’est un des thèmes centraux, avec la violence. La mort fera sa première entrée avec le travail d’enfouissement de cadavres confié aux enfants. Le forgeron leur expliquera à mots couverts qu’il y a une suspicion d’épidémie. Il faut noter qu’en tant que lecteur, on comprend avant le narrateur la menace de l’épidémie, par l’attitude du forgeron, mais aussi par la découverte de cadavres sur le chemin menant au « cimetière ».

La mort touche une femme du village dans les premières pages. On apprend par la suite que c’était la mère de la petite fille. Après la fuite des villageois, il faut toute la patience de Lee pour convaincre la petite fille de quitter le chevet du cadavre pour qu’il puisse l’enterrer.

Comme évoqué précédemment, un des enfants trouve aussi la mort, suite aux coups qu’il a reçus dans sa fuite. C’est d’ailleurs cette mort qui précipite la fuite des villageois et l’abandon des enfants. Ces différents cas ne seront malheureusement pas les seuls. Les morts joncheront le roman du début à la fin, jusqu’à celle potentielle du narrateur.

En conclusion, ce roman nous plonge au cœur du Japon rural de la Seconde Guerre mondiale, traitant d’un aspect peu connu de la société nippone. C’est un récit assez difficile dans son contenu, mais très prenant et poignant. Je le conseille donc vivement, mais avec cette mise en garde : il ne s’agit pas d’un récit édulcoré d’une « robinsonnade ». Riche en analyse, cette œuvre d’Ōé remet en cause une partie de nos acceptions, ce qui, je pense, est profitable.


Justine C.-M., 1ère année Bibliothèque/Médiathèque

 

 

 

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21 avril 2013 7 21 /04 /avril /2013 07:00

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Francis-Scott FITZGERALD
Les Heureux et les Damnés
The Beautiful and Damned
éd. Charles Scribner’s Sons, 1922
traduit de l’anglais
par Louise Servicen
Gallimard, Du monde entier, 1964
Folio, 2001

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'auteur

Francis-Scott Fitzgerald est né le 24 septembre 1896 à Saint Paul dans le Minnesota. Il est mort le 21 décembre 1940. Considéré comme l'un des auteurs majeurs du XXe siècle, il a écrit Les Heureux et les Damnés alors qu'il n'avait que 26 ans.

Les Heureux et les Damnés est le second livre de Francis Scott Fitzgerald publié juste avant Gatsby le magnifique et après L’Envers du paradis.

Il est paru premièrement sous la forme d'un feuilleton dans le Metropolitan Magazine entre septembre 1921 et mars 1922. L'auteur a ensuite fait quelques modifications avant sa parution en livre (notamment le retrait des deux derniers paragraphes du livre avec l'accord de sa femme et de son éditeur). Ce livre est moins connu que Gatsby le magnifique ou que Tendre est la nuit mais il reste dans les thématiques souvent abordées par l'auteur : la génération perdue à laquelle Fitzgerald dit lui-même appartenir, la vie mondaine durant les années 1920 à l'ère du Jazz, la décadence de l'époque et ses effets sur les personnages et sur leurs relations.

Le livre a été traduit par Louise Servicen qui est également la traductrice de Tendre est la nuit. On peut cependant noter que la traduction actuelle du titre n'est pas complètement fidèle au titre original : The Beautiful and Damn. On voit que le titre anglais signifie plutôt « les beaux et damnés » ; les deux adjectifs sont liés, tandis que le français Les Heureux et les Damnés oppose les heureux aux damnés. Le sens est donc différent.



Les personnages

Le roman contient en tout une quinzaine de personnages, plus ou moins secondaires qui gravitent autour des deux principaux Anthony et Gloria.


Anthony Patch

Ce jeune homme bien élevé qui vit à New York a fait ses études à Harvard ; il a un cercle d'amis au début du roman qui sont aussi d'anciens élèves de Harvard. Il souhaite devenir écrivain mais ne parvient pas à achever un ouvrage. C'est dû en partie au fait qu'il a une très haute opinion de lui-même et qu'il ne souhaite faire que de grandes choses. Il très réticent à l'idée de travailler. Il vit assez confortablement grâce à de l'argent que lui envoie son grand-père Adam Patch.


Adam Patch

Adam Patch est un riche industriel retraité. Il est considéré par les personnages du roman comme quelqu'un de conservateur ; il est plusieurs fois appelé « le moraliste » dans le roman. Il est très critique envers les activités littéraires de son petit-fils qui doit hériter de sa fortune à sa mort. Pour lui, il n'héritera que s'il « se range », c'est-à-dire s'il se marie, et trouve un véritable travail.


Gloria Gilbert

C'est l'autre personnage principal du roman, une jeune fille à la beauté spectaculaire ; elle compte d'ailleurs beaucoup sur son physique pour réussir dans la vie, elle fréquente beaucoup d'hommes au début du roman. Elle est très indépendante, elle aime les « parties » et elle en fait chaque soir. Elle a un caractère assez difficile à saisir, parfois très déterminé, surtout sur des choses futiles comme sur l'alimentation, parfois dans l'hésitation, comme sur le fait d'avoir un enfant ; cette réflexion revient souvent dans le roman. Elle et Anthony forment un couple aimant, passionné mais qui se détériore et se détruit au fil du roman.



Le livre

Il se déroule sur une dizaine d'années en tout, il est composé de trois parties à peu près égales intitulées « Livres » . Ces livres sont eux-mêmes composés de trois chapitres chacun. Et ces chapitres sont divisés en petits textes de cinq à huit pages. Avec un titre évocateur de ce qu'il va se passer dans les prochaines pages, par exemple : « La mort d'un moraliste américain » dans le livre II, qui annonce le décès d'Adam Patch.

Le narrateur n'est pas un personnage et il est omniscient. On a donc successivement les points de vue de Gloria et d'Anthony, et parfois des autres personnages. Ce procédé permet une meilleure compréhension des émotions et du caractère des personnages notamment lorsqu'Anthony part dans l'armée (à partir du livre III) ; on reste alors focalisé sur son point de vue et sur ses inquiétudes à propos de la fidélité de Gloria. C'est à son retour, en une dizaine de pages, qu'on trouve une sorte de flashback avec le point de vue de Gloria sur ce qu'elle a fait durant l'absence d'Anthony. 


Résumé du contenu des trois livres

Livre I : on se focalise sur le personnage principal, Anthony Patch. Il est aussi question des relations entre lui et son grand-père Adam Patch, et de son cercle d'amis. Le livre I se focalise ensuite sur sa rencontre avec Gloria, leurs relations, la séduction, jusqu'au mariage.

Livre II : il débute sur le mariage de Gloria et Anthony, leurs débuts à New York puis dans ce qu'ils appellent « la maison grise »de Marietta  loù commencent, vers la fin de cette partie, les problèmes, Ce livre s'achève lorsqu’Anthony Patch part dans l'armée.

Livre III : centré sur la vie d'Anthony dans l'infanterie et sur sa liaison avec Dorothy Raycroft, puis son retour à New York.



L'histoire

Anthony et Gloria se marient et vivent confortablement mais vite s'installe une vie quotidienne monotone. Chacun découvre les défauts de l'autre et bien que leur amour soit fort, ils s'ennuient très vite. Ils attendent une seule chose : l'héritage que doit toucher Anthony à la mort d'Adam Patch, et qui leur permettra de concrétiser leurs projets de voyages, de grande maison, etc. Ils louent une maison, « la maison grise » dans la petite ville de Marietta, pour y passer quelques étés et y donnent des soirées appelées « parties ». Cependant, un jour, Adam Patch arrive à l'improviste, lors d'une party encore plus extravagante que d'habitude ; consterné par ce qu'il voit, il repart sans dire un mot ; plus tard, Anthony apprendra qu'il a été déshérité et très vite il engagera un procès pour récupérer l'héritage qui lui est dû.

Le procès occupe toute la seconde partie du roman en arrière-plan ; le premier verdict est prononcé en leur défaveur. Ils font donc appel de cette décision. À partir du début du procès, les moyens du couple vont dangereusement décliner ainsi que leurs relations, que ce soit avec leurs amis, ou entre eux. Cette situation se concrétise au moment où Anthony part pour l'armée. Les lettres qu'il échange avec Gloria deviennent de plus en plus froides. À ce moment-là, Anthony aura une liaison. Lors de son retour, il a changé et très vite il sombre dans l'alcoolisme ; il cherchera du travail sans succès et s'éloignera celui qu’il était au début du roman, en demandant de l'argent, en se battant, en n'étant plus « propre » sur lui. À la fin, Anthony et Gloria gagnent le procès et partent vivre en Italie ; c'est donc une fin « heureuse » dans un certain sens...



Thématiques de l'oeuvre

Des éléments autobiographiques

On peut voir une certaine ressemblance entre le couple que forment Anthony et Gloria et celui de Fitzgerald et sa femme Zelda. Le couple Fitzgerald était un couple très connu après la sortie de Tendre est la nuit, très populaire, souvent cité dans la presse, et présent dans les soirées mondaines. 

 


Similarités entre Zelda Fitzgerald et le personnage de Gloria

Zelda portait les cheveux courts ; c'était un de ses signes distinctifs et dans le roman Gloria aussi ; Anthony sous-entend souvent qu'elle est l'une des premières à le faire.


Pendant que Fitzgerald tentait de la séduire, Zelda fréquentait d'autres hommes, comme le fait Gloria au début du roman. Zelda et Fitzgerald se sont séparés un long moment avant de se marier. Là encore, il y a une similarité avec le couple de Gloria et Anthony puisque Anthony, après lui avoir déclaré sa flamme et ne pas avoir eu de retour, attend plusieurs semaines avant de rappeler Gloria.

Zelda avait comme ambition de devenir danseuse et Fitzgerald s'y opposait, tandis que Gloria souhaite devenir actrice et rencontre la même opposition de la part d'Anthony. Elle finira par tourner un bout d'essai pendant qu'Anthony est à l'armée.

Pour parler de leur histoire, Zelda Fitzgerald a écrit un livre semi-autobiographique, Accordez-moi cette valse (Save Me the Waltz), en 1932. Francis Scott Fitzgerald écrira en 1934 Tendre est la nuit (Tender Is the Night) dans lequel le personnage de Nicole Diver est encore plus semblable à Zelda.

 

 

Similarités entre Francis Scott Fitzgerald et le personnage d’Anthony

Anthony sombre dans un alcoolisme profond à la fin du roman et on sait que Fitzgerald a eu des problèmes d'alcool qui ont précipité Zelda dans une forme de dépression.

Anthony ne part jamais pour la guerre car l'armistice est signé avant qu'il ne parte en Europe. Et on sait que Fitzgerald n'a jamais pu partir à la guerre non plus et que c'est pour lui un grand échec.



Portrait d'une société et de la génération perdue

Ce qui est frappant au début du roman c'est l'oisiveté assumée des personnages et en même temps la peur de la monotonie du quotidien,  d'où la nécessité des parties où l'alcool coule à flots, provoquant l’alcoolisme mondain de certains personnages, et un alcoolisme au quotidien pour Anthony, par exemple. 

Ce qui nous interpelle également, c'est qu'au début les personnages ont tout pour réussir : ils sont beaux, intelligents, riches... Mais très vite les choses se passent mal ; l'oisiveté, la recherche du plaisir pour le plaisir se mue rapidement en une débauche inconsciente, une spirale infernale qui entraîne les personnages vers le fond sans qu'ils s'en rendent compte.

Le côté suffisant et insouciant des personnages apparaît également très vite au lecteur ; Anthony estime qu'il ne peut accomplir que de grandes choses, mais ne fait finalement jamais rien de concret ; Gloria estime que sa beauté doit suffire à lui fournir tous les plaisirs de la vie. Leur seul but dans la vie est d'obtenir plus d'argent grâce à l'héritage d'Adam Patch.

Bien qu'au début du roman on pense qu'Anthony et Gloria font partie d'un cercle d'amis soudés, lorsqu'ils n'ont plus les moyens d'accéder aux clubs mondains les invitations se raréfient, les amis ne sont plus qu’une douzaine  puis, finalement, Anthony ne peut s'appuyer que sur ses relations de comptoir du Sammy's, un bar bien loin des clubs de prestige réservés aux privilégiés qu'il fréquentait au début du roman.

Nous voyons ainsi le couple passer d'un milieu luxueux à un milieu plus précaire. Ce changement de condition est illstré par leurs habitations, leurs appartements qui deviennent de plus en plus petits ; ils ne peuvent plus se permettre d'avoir de personnel.

On peut également noter une fin ambiguë qui apporte si ce n'est une morale, du moins une forme de réflexion sur cette génération ; l'auteur semble assez critique et la fin traduit ce sentiment. Si l'héritage d'Adam Patch leur permet de retrouver leur confort d'avant, la conclusion est tragique dans le sens où les personnages ne semblent pas avoir tiré de leçons de leurs échecs passés. Le roman nous montre la décadence de la vie mondaine et la nécessité de trouver d'autres moteurs que l'argent et les soirées pour se construire une vie.

La fin du roman contraste avec le début car finalement on se rend compte que les rumeurs se font de plus en plus virulentes à propos du couple. ils deviennent pour leurs amis l'exemple à ne pas suivre, ceux qui avaient tout pour réussir et qui ont échoué. On se rend compte que la bonne éducation ne suffit plus à maintenir sa réputation et sa respectabilité, contrairement à ce que pense le personnage de Gloria au début du roman.



Avis personnel

J'ai aimé ce livre, bien que le style de Fitzgerald soit assez difficile au premier abord car très descriptif et détaillé au niveau des lieux et des noms. Cependant cet aspect descriptif nous permet d'être vraiment dans l'ambiance de l'époque. Le livre est très réaliste sur la vie de cette génération, les personnages sont intéressants au niveau de leurs caractères qui sont très développés. On ressent vite une forme de suspens, on se demande ce qui va leur arriver. C'est un livre qui nous fait réfléchir quand on l'a terminé.


Cinéma


Une adaptation cinématographie notable : un film muet en 1922, par William A. Seiter, et un projet en cours avec notamment Keira Knightley, réalisé par John Curran.

 

 

Laura, 1ère année bib.

 

 

 

 

Francis Scott FITZGERALD sur LITTEXPRESS

 

 

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 Articles de Lila et d'Emmanuelle sur « Premier mai » in Absolution.

 

 

 

 

 

 

 

 

Fitzgerald Les enfants du jazz

 

 

 

 

 

 

Articles de Marie et de Charlotte sur Les Enfants du jazz.

 

 

 

 

 

 

 

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Article d'Elisa sur Nouvelles new-yorkaises (Fitzgerald, Miller, Charyn).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 


 

 


 

 

 

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