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21 novembre 2012 3 21 /11 /novembre /2012 07:00

Sebald-Vertiges.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

Winfried Georg SEBALD
Vertiges
Titre original

Schwindel, Gefühle (1990)
Traduit de l’allemand
par Patrick Charbonneau
Actes Sud, 2000
Gallimard Folio, 2003
Actes Sud, Collection Babel, 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

L’œuvre

Vertiges est une œuvre difficile à résumer. Elle se décompose en quatre chapitres indépendants qui constituent tout de même une unité symbolique. Le narrateur-auteur traverse l’Italie puis l’Allemagne de son enfance, en quête de ses racines, suivant la trace de Stendhal, Casanova ou encore Kafka. Quel lien unit ces quatre personnages ?

Chaque lieu, chaque personne rencontrée est matière à évocation. Il serait toutefois réducteur de considérer l’œuvre comme un récit de voyage à la fois physique et intellectuel. L’auteur, par l’acte de mémoire et d’écriture, tente de peindre le tableau de l’humanité. La nature joue alors un rôle de miroir et les paysages minutieusement décrits font sombrer l’artiste, au sommet de son art, dans un vertige révélateur.

Vertiges est un chef-d’œuvre qui nous fait voyager à travers l’art, puissance humaine par son pouvoir imitateur, mais aussi à travers des contrées méconnues où la nature se rappelle à nous et nous fait prendre conscience de notre pouvoir destructeur.



« Beyle ou le singulier phénomène de l’amour »

Ce premier chapitre se situe entre 1800 et 1842, en Italie, où Henry Beyle, plus connu sous le pseudonyme de Stendhal, participe avec les troupes de Napoléon à la campagne d’Italie. Par la suite, le lecteur découvre Beyle par sa relation avec les femmes qui l’amène à écrire De l’amour. Ainsi, le chapitre mêle réalité et fiction, le narrateur reconstruit l’histoire de Stendhal et montre la complexité de l’acte de mémoire d’un écrivain en quête de bonheur : « Qu’est-ce qui fait sombrer l’écrivain ? » (Vertiges, p. 19)


« All’estero » (« À l’étranger »)

Ce deuxième chapitre s’ouvre en 1980, le narrateur-auteur quitte l’Angleterre pour se rendre à Vienne, puis en Italie où il espère rompre avec la routine et trouver une réponse à son mal-être. Il se retrouve alors sur les traces de Casanova. Son voyage se poursuit à Vérone, sur les traves de Pisanello, puis s’interrompt brusquement.

On retrouve alors le narrateur sept ans plus tard, refaisant son voyage de Vienne à Vérone, en passant par Venise, une manière de raviver ses souvenirs et de comprendre son départ précipité. Il suit les traces de Kafka jusqu’à le matérialiser à travers deux jeunes enfants présents dans le bus qui le conduit à Riva.


« Le Dr K. va prendre les bains à Riva »

Le troisième chapitre débute en 1913, le Dr K. séjourne à Vienne puis travers l’Italie où il entre en cure thermale pour se soigner, en proie à ses angoisses provoquées à la simple pensée de Felice, sa fiancée.


«  Il ritorno in patria » (« Le retour dans la patrie »)

1987 ; dans ce dernier chapitre, le lecteur retrouve le narrateur, toujours à Vérone. Il est alors décidé à rentrer en Angleterre, mais son voyage doit se ponctuer par une halte à W., le village de son enfance où il n’est jamais retourné. Il loge alors dans l’auberge où il avait vécu, restée presque intacte. S’engage une longue descente dans le temps, à la rencontre de ceux qui sont toujours présents et qui ont la capacité de ressusciter la réalité enfouie.



Analyse

Stendhal et la cristallisation
sebald-01-M.-DEMBOWSKI.jpg
Sur les traces de Stendhal, Sebald s’intéresse de près à l’attraction de l’écrivain pour l’Italie, et notamment Milan, mais aussi à ses échecs sentimentaux. Nous pouvons alors découvrir l’œuvre de Stendhal, De l’amour, dans laquelle il exprime tout ce que lui fait éprouver Mathilde Dembowski, évoquée sous le pseudonyme de Madame Gherardi. C’est dans cet ouvrage d’analyse psychologique – plus que de fiction – qu’il évoquera pour la première fois le phénomène de la cristallisation qu’il aurait découvert dans les mines de sel à Hallein, près de Salzbourg en 1818, en compagnie de Madame Gherardi – épisode qui serait fictionnel. Il fait une analogie entre le phénomène de cristallisation observé sur une brindille et le phénomène d’idéalisation au début d’une relation amoureuse – « En un mot, il suffit de penser à une perfection pour la voir dans ce qu’on aime ».

Mathide Debowski

Ce phénomène se décline en sept étapes :

  • l’admiration
  • le plaisir
  • l’espérance 
  • la naissance de l’amour
  • la cristallisation
  • le doute
  • la deuxième cristallisation

 

Madame Gherardi détournera l’analogie en l’attribuant au trajet qui mène de Bologne, l’indifférence, à Rome, l’amour parfait. (Wikipedia. « La cristallisation (Stendhal) »)

Nous pouvons voir dans cette métaphore une quête du bonheur, quête qu’entreprend Stendhal quand il se rend à Milan. En effet, lorsqu’il arrive en Italie en 1800, au début du chapitre, il est « absolument ivre, fou de bonheur et de joie. Ici commen[çait] une époque d’enthousiasme et de bonheur parfait ». Ce sentiment général se confirme lorsqu’à Ivrée, il se rend au théâtre de l’Emporée où Il Matrimonio Segreto de Cimarosa l’éblouit « d’un bonheur divin ». (Stendhal, Vie de Henry Brulard, p. 412 – p. 429)

Durant le reste de sa vie, Stendhal cherchera à atteindre de nouveau ce bonheur, une vie « insérée dans un système parfait, ou tendant à la perfection, dans lequel beauté et épouvante entraient en une exacte relation. ». Pourtant ses relations amoureuses « insinue[ront] en lui une mélancolie qui lui est familière et [qui] se nourrit de sentiment d’infériorité et de culpabilité ». (Vertiges, p. 17-18)

Seule l’écriture semble alors pouvoir alors l’apaiser et l’aider à extérioriser, une introspection qui l’amène à la question qui occupera ses pensées durant tout le reste de sa vie : « Qu’est ce qui fait sombrer un écrivain ? ». L’écriture pourrait être une manière d’accéder à la réalité enfouie. Si l’authenticité du sentiment est « détruite » par la cristallisation, la réalité et l’authenticité du souvenir sont détruits par les reproductions. Ainsi, Stendhal évoque le vertige qu’il éprouve lors de la réinterprétation de l’opéra Il matrimonio Segreto de Cimarosa à la Scala, tout comme la déception face à la gravure Prospetto d’Ivrea, reproduction des lieux qu’il a traversés avec l’armée napoléonienne, qui s’est inscrite dans sa mémoire, se substituant à la réalité de la scène.  La redécouverte de la réalité lui procure alors « un sentiment inédit d’excitation s’apparentant au vertige » (Vertiges, p.20). Sans doute était-ce cela le bonheur.
Sebald-02-Bataille-Marengo-copie-1.jpg Louis François Lejeune, La Bataille de Marengo,

Salons de 1801 et de 1802, Huile sur toile - 180 x 250 cm,

Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon

 


Casanova (BNF. Expositions BNF Casanova : http://expositions.bnf.fr/casanova/arret/01.htm)

Giacomo Casanova occupa de nombreuses fonctions – d’artiste à bibliothécaire en passant par le statut d’espion et celui de diplomate – mais il reste célèbre comme aventurier, symbole de la séduction. Cette renommée de libertin, tant sur le plan sentimental qu’intellectuel, lui vaudra d’être arrêté en 1755. C’est cet épisode que se rappelle Sebald dans le deuxième chapitre où il retranscrit les réflexions de Casanova lors de sa détention. Le prisonnier, en proie à la tristesse, échappera à la folie et s’interrogera alors sur les limites de la raison humaine.

« L’esprit clair, Casanova le compare dans ses réflexions à un verre qui reste intact si personne ne le brise. Mais qu’il est facile de le détruire ! Un geste de travers et il n’existe plus » (Vertiges, p.56).

Par là, Casanova pense à sa situation ; à cette époque, les prisonniers des Plombs sont des personnes d’honneur que les autorités veulent maintenir isolées de la société. Condamnés par avance, les prisonniers pouvaient rapidement sombrer dans la folie, se convaincant de leur culpabilité. Casanova montre alors que la limite entre raison et folie est la même que celle qui existe entre la réalité et l’illusion. C’est ainsi qu’il envisage son évasion, il s’en remet au destin : la limite entre raison et arbitraire.

« Il commence par écrire la question qui lui tient à cœur, forme avec les chiffres qui résultent de ses mots une pyramide inversée et tombe alors, au bout d’une triple opération, […], sur le premier vers de la septième strophe du chant neuf de l’Orlando furioso, qui est : Tra il fin d’ottobre e il capo di novembre. » (Vertiges, p.58).



Kafka ou le Dr K.
Sebald-03-Sebald-1987---Dr.-K.gif
Pour Sebald, la personne de Kafka est un prétexte pour revenir sur son passé, et sur son séjour écourté à Vérone. L’analogie qu’il opère est poussée à l’extrême puisqu’il croit apercevoir dans la silhouette de deux enfants le portrait de Kafka à l’âge scolaire. L’auteur consacre le chapitre trois au Dr K, qui fait référence au personnage des romans de Kafka mais aussi à Kafka lui-même, et à son voyage de Vienne à Riva – le même que celui qu'effectue l’auteur.

Le lecteur peut retrouver une analogie avec les pensées de Stendhal et de Casanova. En effet, Kafka expose une théorie d’un amour pour lequel il n’existe aucune limite entre rapprochement et éloignement, et pour lequel le corps n’existe pas. Ainsi, il réhabilite la nature qui est la source de notre bonheur. Nous pouvons alors l’opposer au paraître, à la représentation. Kafka distingue deux figures d’amoureux : ceux qui ferment les yeux dans l’amour, et ceux qui les gardent « écarquillés de concupiscence » (Vertiges, p.158). Dans ce dernier cas, l’être se trouve alors aliéné face à une image de l’être aimé en perpétuelle variation. La nature apparaît comme un révélateur de la réalité des choses.

Entre aliénation, dissimulation, imagination, souvenir et réalité, Sebald tente de reconstruire son passé tout en dressant un tableau anarchique de la vie. La nature joue alors un rôle primordial, l’auteur s’attache à décrire chaque lieu par lequel il passe avec une extrême précision.

  Parcours de Sebald en 1987
    Parcours de Kafka en 1913

 

 

 

Art et nature, un pouvoir d’évocation
Sebald-04---La-Madone-Sixtine-par-RAPHAEL.jpgSebald-05---La-Madone-MULLER.jpg

 

 

Tout comme il éprouve un désarroi immense lorsqu’il découvre  la divergence entre son souvenir des lieux et la réalité, Stendhal est confronté à l’impossibilité de se rappeler l’image de la madone de San Sisto vue à Dresde, image recouverte par la gravure qu’en a tirée Müller.

 

 

 

  Raphaël,

La Madone Sixtine, 1512-1513,

269,5 x 201 cm,

Collections d'art de Dresde

Gravure, La Madone Sixtine, Müller

 

 

Cependant, la confrontation du souvenir avec la réalité lors de son retour sur les lieux de la bataille de Marengo a un pouvoir d’évocation tel qu’elle « suscit[e] en lui un sentiment inédit d’excitation s’apparentant au vertige » (Vertiges, p.20).
Sebald-06---Vienne.png

 

 

Pour Sebald, le vertige et l’évocation des souvenirs naissent de son errance dans la ville de Vienne.L’auteur, inconsciemment, se borne à des limites invisibles dans la ville, qui forment une demi-lune. Ces limites sont celles d’un homme qui se « heurte aux bornes de sa raison, de sa volonté et de son imagination avant d’être contraint de faire demi-tour » (Vertiges, p.35). Cela traduit son incapacité à ressusciter le passé, et lorsqu’il y parvient, Sebald reconstitue des images qu’il matérialise et qui donnent lieu à des hallucinations et des crises d’inquiétude qui se manifestent « par des sensations de haut-le-cœur et de vertige » (Vertiges, p.37). 

Vienne : Parcours de Sebald

 

 

De la même manière, le Burg Greifenstein joue un rôle d’évocation important. Sebald s’y est rendu pour la première fois dans les années 60. Lorsqu’il y retourne en 1980, il parvient à profiter de la même manière de la vue panoramique sur le fleuve bien que la vue ait changé : une retenue d’eau a été construite ce qui modifie le cours du fleuve qui « en a été régularisé et offre maintenant un spectacle auquel la force du souvenir ne résistera plus longtemps » (Vertiges, p.43).

Sebald 07 - GreifensteinSebald 08 - Vallee-de-la-Zorn-vue-du-chateau

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    Greifenstein, château du XIIème siècle

 

 

Vallée fluviale de la Zorn vue du château

Par ailleurs, le souvenir est parfois remplacé par le rêve, ce qui est le cas lors du trajet de Sebald de Vienne à Venise. Le sommeil est propice à l’évocation d’un paysage qui s’inscrit dans la mémoire durablement.

Le paysage qui lui apparaît à son réveil se confond dans son imagination avec un tableau de Tiepolo.

Tiepolo.jpg  Tiepolo, La Sainte Thècle libère Este de la peste, 1759
 

 

L’évocation de nombreux paysages dans la mémoire de Sebald lui permet de ressusciter le souvenir de la ville de son enfance, W. – qui n’est autre que la commune de Wertach où l’auteur est né – « toujours enveloppée d’un brouillard très dense ». Le passé se découvre alors, Sebald évoque sa « pensée concentrique dont les cercles tantôt s’étrécissent, tantôt s’élargissent » ainsi que sa sensation d’être « cerné par le néant ». Cet épisode marque une étape importante dans l’entreprise de Sebald : il prend conscience de la puissance de la méditation et de la rêverie, par lesquelles il aurait pu « se donner la mort » (Vertiges, p.62-63). Or ces mouvements de l’esprit sont propres à l’homme, ce dernier possède un pouvoir sur la vie et sur l’espèce humaine. Quelle est la limite de ce pouvoir ?Sebald-10---Pisanello.jpg

Sebald s’est beaucoup intéressé au travail artistique du peintre Pisanello : « Ce qui m’attire chez lui, ce n’est pas uniquement son réalisme, […] mais aussi sa maîtrise à déployer son art sur une toile sans profondeur, en aplats foncièrement inconciliables avec la représentation réaliste, à rendre la présence de toutes choses, […] sans que rien ne songe à leur contester le moins du monde le droit d’être là. » (Vertiges, p.70-71).

 

 

 

   Pisanello,Saint George délivrant la princesse de Trébizonde, 1435,

Fresque. Chapelle Pellegrini, Eglise Sant’Anastasia, Vérone


Sebald-11---Chapelle-Scrovegni.jpgLors de son premier voyage à Vérone, Sebald se consacre donc à ses recherches concernant le peintre qui lui fait prendre conscience de l’importance du regard dans l’accès à la réalité. La réalité est-elle ce que le regard perçoit ? La représentation a-t-elle pour but de transcrire le réel ? Comment le peintre parvient-il à ce réalisme artistique ?Sebald-12---anges-chapelle-Scrovegni.jpg

Sept ans après sa fuite inexpliquée, Sebald retourne à Vérone afin de raviver le souvenir. Il se rend alors à la chapelle d’Enrico Scrovegni où se trouve la fresque de Giotto connue pour la « fraîcheur intacte de ses couleurs » ; Sebald y voit « l’émergence de l’autonomie humaine qui se lit dans chaque geste, dans chaque expression sur le visage des personnages représentés » (Vertiges, p.79-80).

Ces peintures annonceraient-elles le déclin de la civilisation ? L’autonomie n’est-elle pas manifestation d’une pensée égocentrique ?

Quant à la souffrance que suggèrent les anges, n’est-elle pas en opposition avec la pureté de leurs ailes, couleur de la terre véronaise ?

Ainsi, l’analogie se crée : on voit s’opposer la terre-mère nourricière et l’être humain, et se profiler la destruction de ces deux entités sous l’action de l’homme. La plainte muette des anges que l’auteur croit entendre résonner dans la chapelle n’est-elle pas une mise en garde ?

Toutes ces représentations, tous ces « témoins de pierre du passé et ce qui se perpétue par nos corps pour les peupler telle une vague nostalgie » sont pour l’auteur des moyens de ressusciter le passé tout en s’enquérant de l’avenir : ces « contrées poussiéreuses » sont aussi des « champs inondés de l’avenir » (Vertiges, p.100). L’auteur attache beaucoup d’importance aux lieux mais ceux-là deviennent parfois un obstacle à son entreprise du souvenir. Ils se remplissent de brume et deviennent des espaces menaçants ; n’est-ce pas là le pressentiment d’un danger ? L’auteur se sent pris « d’incessantes bouffées de vertige » ;  la ville, symbole de la civilisation,

« s’assombri[t] par la brume […], se dresse à l’ouest une monstrueuse muraille de nuages qui occupait déjà  la moitié du ciel et projette son ombre sur une mer de maisons en apparence infinie » (Vertiges, p.108).

Ce paysage cauchemardesque apparaît comme une annonce de mort, une destruction de la civilisation.

Cette menace se réitère lorsque Sebald se retrouve  à Vérone devant la pizzeria qu’il avait quittée précipitamment sept ans plus tôt. Le souvenir ressuscité est altéré :

«  l’image me revenait aujourd’hui, parcourue d’étranges striures – deux hommes en redingotes noires à boutons d’argent sortant […] une civière où [...] gisait de toute évidence une forme humaine » (Vertiges, p.116).

La mort apparaît cette fois-ci clairement. L’évolution des lieux au cours du temps présage du changement dans la société et dans le monde : la mort menace l’espèce humaine.

Le Dr. K observe ces changements qui lui causent des vertiges. Sur le chemin de Trieste, « une paralysie l’envahit. Les paysages se succèdent sans discontinuer, nimbés dans l’éclat factice d’une lumière d’automne quasi irréelle. ». Le regard et le corps ressentent la menace qui pèse sur la nature et sur la nature humaine.

Kafka visite aussi la chapelle des Pellegrini, son esprit se brouille et fait apparaître une vision cauchemardesque. La réalité se dédouble ; la division n’est-elle pas symbole de destruction ? Le monde perd son unité, son identité ; le dédoublement montre l’inconstance des choses et des êtres, il rappelle leur nature altérable.

« Arrivé sous le portail, à la démarcation entre l’obscurité de l’intérieur et la clarté du dehors, le Dr K. un instant crut que la même église s’élevait accolée porte à porte à celle qu’il venait de quitter, phénomène de dédoublement qui lui était familier par ses rêves, où de manière cauchemardesque toute chose ne cessait de se diviser à l’infini. » (Vertiges, p.135).

Lors de sa cure thermale, Kafka discute avec un vieux général qui lui fait part de ses idées sur le monde en faisant appel à des anecdotes concernant Stendhal. Le lecteur peut donc faire le lien entre les quatre destins entrecroisés et suivre le fil de la pensée du narrateur-auteur :

« D’infimes détails qui échappent à notre perception vont décider de tout ! […], quelle idée aberrante de croire […] qu’avec la volonté on pourrait influer sur le cours des choses, alors que celles-ci tout compte fait sont régies par des rapports d’une infinie complexité » (Vertiges, p.141).

Ces propos pourraient être lus comme un avertissement à Sebald : malgré tous ses efforts pour ressusciter le passé, malgré son attachement particulier pour les détails des paysages, des tableaux, malgré sa volonté de prévenir la destruction de la vie par l’homme lui-même, l’auteur ne parviendra pas à changer le cours des choses. L’écrivain, par son statut, est impuissant. Il ne peut qu’observer et dévoiler la réalité.

À W., Sebald se rend à la chapelle du Krummenbach qui laisse en son souvenir, « la peur devant les atrocités représentées [mais aussi] le souvenir inassouvi de revivre le silence parfait qui régnait à l’intérieur ». Là encore, les détails des peintures révèlent la souffrance des êtres, la lutte pour la vie ; le narrateur distingue

« des visages grimaçant de douleur et de colère des fragments de corps tordus […], une sorte de lutte fantomatique entre des éléments épars, des mains et des visages librement suspendus dans la noirceur de la décrépitude » (Vertiges, p.161-162).

Ces peintures rappellent à l’esprit de Sebald le peintre Tiepolo et sa fresque des Quatre parties du monde.

Sebald-13---Tiepolo-Europe.jpgSebald-14---Tiepolo-Amerique.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tiepolo, Quatre parties du monde : détail de l’Europe & détail de l’Amérique,

Fresque. 1751-1753, Résidence de Würzburg

 

À la lecture de la redécouverte de la ville de W. par Sebald, une question se pose : pourquoi le changement est-il rassurant aux yeux de l’auteur ? Est-ce parce que l’image qu’il en gardait diffère en tout point de la réalité ? Pense-t-il ainsi ne pas faire ressusciter un passé douloureux ? Le village de son enfance « était sans cesse revenu hanter [ses] rêves nocturnes et [ses] rêveries diurnes » (Vertiges, p.167). Le changement, voire la disparition de certains lieux, lui apparaît comme un renouveau, pour lui et peut-être pour le monde.

Cependant, Sebald redécouvre des images terrifiantes, les tableaux de Hengge, qui lui font penser à un « atroce champ de bataille ».

 

Sebald-15---Hengge.jpg

Hengge, Schnitterin Im Kornfeld


Pourtant, comme le lecteur peut le voir dans le roman, le tableau de cette moissonneuse est impassible.
 

Mais Sebald démontre que les choses peuvent changer rapidement. Dans le train pour Londres,

« tout paraissait apaisé, insensibilisé, anesthésié de manière suspecte […]. Tout à coup je fus frappé de constater qu’on ne voyait presque personne […] Il semblait assurément que notre espèce avait fait place à une autre ou du moins que si nous continuions à vivre, c’était dans une sorte de captivité. […] Cet aménagement de l’espace sud-ouest de l’Allemagne finit au bout de plusieurs heures de tortures toujours plus intenses par me convaincre que mes synapses étaient désormais soumises à un processus de destruction irréversible » (Vertiges, p.224-225).

Cette description du narrateur fait émerger l’analogie entre la nature et l’être humain. La nature préfigure l’auto-destruction de l’homme, une lente destruction.

Arrivé à Londres, le narrateur se rend à la National Gallery pour voir le tableau de Pisanello.

Sebald 16 - Pisanello The virgin and child with Saints Geor Pisanello, The Virgin And Child With Saints George And Anthony Abbot, 1400,

National Gallery, London

 

 

Pourquoi la nécessité de voir ce tableau ? Est-ce le symbole d’un espoir pour Sebald ? Ce dernier porte son attention sur le chapeau de paille du paladin, il se demande comment l’idée est venue à Pisanello de créer cette disproportion dans l’œuvre. L’extravagance et le décalage avec la scène suggèrent une vérité cachée : ce qu’on croit coïncidence n’est pas, il y a toujours la volonté de délivrer un message.

Cette idée est perceptible dans les quatre récits du roman qui explorent la conscience, et notamment à travers l’acte d’écriture.

 

 

L’acte d’écriture

Le premier acte d’écriture apparaît dès le premier chapitre où Henry Beyle « essaie d’extraire de sa mémoire les tribulations d’alors » par une prise de note qui révèle « diverses difficultés où achoppe l’exercice du souvenir » (Vertiges, p.10). Cette mise en abyme du narrateur-auteur qui tente de ressusciter la réalité enfouie, montre à quel point l’imagination peut falsifier la réalité[1]. Le jeune Henry Beyle devenu Stendhal confronte ses souvenirs de la traversée des Alpes avec Napoléon, avec la réalité en se rendant sur les lieux. La déception est la même que celle qui se produit avec la passion. Et c’est par l’acte d’écriture, et notamment avec son essai De l’amour, qu’il parvient à se repositionner dans la réalité et retrouver un équilibre psychologique. L’acte d’écriture répond à sa question « Qu’est ce qui fait sombrer un écrivain ? » : la cristallisation est un phénomène qui peut faire sombrer l’écrivain, le mélange d’éblouissement et d’aveuglement de la passion mais plus largement la falsification de la réalité et l’hégémonie de l’imagination sur la conscience.

Ainsi, ressusciter une réalité enfouie nécessite un véritable travail de limier car derrière « les gestes et les actes apparemment les plus authentiques, comme l’amour, l’écriture »[2], il y a toujours de la simulation. L’être humain n’est jamais maître de lui-même ; en proie à des hallucinations et au désarroi[3], les quatre hommes de ce roman opèrent une introspection, jusqu’au vertige pour reconstituer la réalité en détruisant l’illusion.

Mais ce vertige mène-t-il à la mort ? Ces visions cauchemardesques et moribondes poursuivent le narrateur-auteur tout au long du roman. Nous pouvons alors penser qu’à travers l’exploration de son passé, à travers ses visions, à travers son érudition, l’auteur cherche une réalité universelle, enfouie sous un monde d’apparence, d’imagination. Dans ce roman, il se positionne comme prophète, au lecteur de déceler,  derrière une écriture romanesque, autobiographique, mais aussi derrière les photographies, la menace qui pèse sur l’espèce humaine. L’acte d’écriture est une démarche de recherche d’une vérité cachée. Et dans l’exercice de son art, l’auteur livre son inébranlable obsession, celle de la mort, celle de la destruction de la vie par la civilisation. Ainsi finit-il son roman : « Rougeoyants reflets du mur de flammes crénelées rongeant les pentes des collines. Puis le lendemain retombe silencieuse et sinistre une pluie de cendres qui recouvre la ville, s’étale toujours plus loin – vers l’ouest, vers Windsor Park, et au-delà. – 2013 – FIN » (Vertiges, p. 233).

 

Avis sur l’œuvre

Vertiges m’est apparu comme une œuvre riche tant sur le plan spirituel que culturel. Sebald fait voyager son lecteur à travers l’Europe par ses minutieuses descriptions. D’un siècle à l’autre, nous rencontrons quatre hommes en marge de la société qui tentent de déceler une réalité enfouie et d’accéder à leur propre conscience en proie à l’hégémonie de l’imagination. La perte de toute authenticité, voilà ce qui fait sombrer un écrivain. Mais la nature est là pour se rappeler à l’homme. Ses altérations sont un miroir du monde : l’homme par la civilisation détruit la nature, mais il se détruit lui-même. Revenir au passé, c’est aussi faire revivre ce qui a disparu, ce qui a été détruit par l’homme. Les photographies présentes dans l’œuvre sont autant de témoignages d’une réalité. Sebald nous offre un véritable voyage culturel et nous enrichit par son érudition. L’analyse des œuvres d’art, sous son regard, nous montre la subjectivité de l’art et le rôle de l’interprétation pour chacun. Il ne s’agit que de tentatives de représentations de la réalité, de la vérité. Par son interprétation, par son imagination, par sa représentation du monde, chaque être humain perçoit les choses différemment et construit son propre labyrinthe dans un univers partagé entre imagination et réalité.

Finalement, seul le regard peut témoigner de la réalité et peut rétablir une image authentique qui aurait pu être altérée par l’imagination ou par le temps, ou encore recouverte par une représentation artistique.

Enfin, la description des paysages, qui semble traduire l’obsession moribonde de l’auteur, transporte selon moi le lecteur dans le monde présent, un monde chaotique où la nature disparaît au profit de la civilisation…un phénomène qui, poussé à l’extrême, nous conduit à l’anéantissement du règne organique : «  Il régnait un silence absolu, car les dernières traces de vie organique, le bruissement d’ne dernière feuille, le fin craquement d’un fragment d’écorce, s’étaient depuis fort longtemps dissipées pour faire place à la torpeur du monde minéral ».

« Dans chacun de ses livres, W. G. Sebald a transcendé l’écriture romanesque. Il mêle événements vécus, sensations et érudition, passe d’un siècle ou d’un continent à l’autre avec une écriture dense, musicale et lumineuse. Un archéologue de la mémoire, oui, il l’était, mais aussi un chasseur d’âmes, un visionnaire, toujours à la recherche d’une vérité sous-jacente, cachée derrière les apparences d’un monde étincelant de faux-semblants. »[4]
 

Émilie DEVAUX, 1ère année Bib.

 

Notes

 

[1] DESHUSSES, Pierre. « Sebald et la mélancolie ».  Le Monde, 20/06/2003

[2] DESHUSSES, Pierre. « Sebald et la mélancolie ».  Le Monde, 20/06/2003

[3] VALENTINI, Ruth. « Les raisons d’un succès vertigineux ». Le Nouvel Observateur, 01/02/2001

[4] WACHENDORFF, Martina. Brochure hommage à W. G. SEBALD, 2009.

 

 

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6 octobre 2012 6 06 /10 /octobre /2012 07:00

 

Andrew-Crumey-Pfitz.gif

 

 

 

 

 

 

Andrew CRUMEY
Pfitz
 Première édition

Dedalus Ltd edition, 1993

Traduction

Alain Gnaedig

Calmann-Lévy, 1998

Serpent à plumes, 2001

L’Arbre vengeur, 2010
Couverture illustrée
par Marc-Antoine Mathieu

 

 

 

 

 

 

 

Paru pour la première fois en 1995 chez Dedalus (éditeur anglais), Pfitz a été successivement publié en français chez deux éditeurs, à chaque fois épuisé et oublié, avant de reparaître chez l’Arbre Vengeur. Livre au titre peu banal, c’est une sorte de fantaisie doté d’une grande part d’érudition.



Andrew Crumey, né à Glasgow en Écosse en 1961, enseigne durant plusieurs années après des études de physique et de mathématiques à Londres. Critique littéraire au Scotland on Sunday il obtient le prix Saltire en 1994 pour son premier roman, Music, in a Foreign Language. Ses œuvres suivantes, D’Alembert’s Principle, Mr Mee, Mobius Dick et Sputnik Caledonia ont également remporté de nombreux prix.



Pfitz

L’histoire se déroule au XVIIIe siècle ; un prince, pour rester éternel, décide d’être inventeur de cités fantastiques.

La première, Margaretenburg, baptisée et inventée à la mémoire de sa fiancée décédée de la petite vérole, nécessite la participation de tout le peuple, le prince recourant aux services de ses sujets.

Suivent des cités dédiées au bien-être, à la beauté de l’architecture, à la fantaisie et à la célébration : Herzchen, Pomonia et Spellensee.

C’est à cinquante ans passés que le prince s’engage dans son projet le plus grandiose. Il avait cherché le mondain, le matériel, l’éphémère et l’insignifiant pour satisfaire le goût du peuple et avait gâché des années d’existence sur des cités de plaisirs festifs.

Il décide donc de construire la ville comme encyclopédie :

 

« une cité qui exposerait l’étendue complète du savoir humain. En son centre un Musée et une Bibliothèque comme on n’en avait encore jamais imaginé. »

 

Une ville élaborée dans ses moindres détails qui nécessite de nouvelles équipes d’aménageurs, d’architectes, reprographes et graveurs.

Dans ce projet de ville baptisé Rreinstadt, tout le Royaume est mobilisé pour inventer chaque lieu, chaque pièce, chaque objet mais également les habitants qui y résident jusqu’à leurs biographies et les œuvres littéraires qu’ils auraient produites.

C’est dans cette entreprise utopique qu’apparaît Schenk, vrai héros du roman et personnage assigné au Secrétariat de cartographie. Lorsqu’il se penche sur les travaux d’une jeune biographe nommée Estrella, il aperçoit le nom du comte Zelneck. Tombant follement amoureux, il fait des recherches sur cet homme et le trouve répertorié sur une carte. Il occupe un lit. Sur le sol une inscription : Pfitz .

Ayant l’intention de s’impliquer dans la vie de la biographe il commence à créer des dialogues imaginaires entre le comte et Pfitz. Ces dialogues sont enchâssés dans le récit, une potentielle lectrice et l’auteur y font irruption, laissant la place à un second enchâssement :

 

– « Vous m’avez forcé à vous raconter l’histoire de Pfitz par son Auteur, et vous n’avez cessé de m’interrompre et de me critiquer, si bien que je crains que nous n’atteignions jamais la fin.

– Auquel cas je resterai muette. »

 

Au fil du temps il apparaît à Schenck qu’écrire des ouvrages de personnages fictifs devient dangereux. Konrad Weissblatt, l’un des écrivains ayant participé à la création de la biographie du personnage Spontini, s’identifie peu à peu à celui-ci, mimant la vie inventée par la biographe et allant même jusqu’à la prendre pour sa femme. Sa folie s’installe, il vit une fiction dans le réel.

Le livre prend fin de façon surprenante, les principaux personnages réels et fictifs se trouvent rassemblés dans la bibliothèque accompagnés d’un « chorus logico-philosophicus ». Ce n’est qu’à la fin de l’histoire qu’est dévoilée l’origine de ce mystérieux prénom : Pfitz.



Dans ce livre il y a donc sans cesse un basculement entre fiction et réalité, virtuel et réel, ainsi que les thèmes de l’urbanisme, de l’amour, de la science, etc. Les mises en abyme s’enchaînent, menaçant de perdre le lecteur à tout instant.

En lisant ce livre, on pense à Borges où à Calvino pour Les villes invisibles. D’autre part, le « chorus logico-philosophicus » fait référence au Tractatus logico-philosophicus de Ludwig Wiltgenstein.


Cette œuvre illustre bien la pensée du XVIIIe siècle dans lequel l’utopie se substitue au réel que ce soit en art, en littérature ou en architecture. L’architecte Ledoux avait en effet imaginé une cité idéale autour de la saline royale d’Arc-et-Senans pour la ville de Chaux. Cette saline devait former le centre, un édifice à la forme cylindrique et sphérique, centre d’une cité idéale pour une meilleure communion du peuple.


Aurélie H, 1ère année Bib 2011-2012

 

 

Lien

 

Site de l'auteur (en anglais)

 

 

 


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5 octobre 2012 5 05 /10 /octobre /2012 07:00

Jim Dodge L oiseau canadeche

 

 

Jim DODGE
L'Oiseau Canadèche
Titre original
« Fup »
1ère éd. 1984
Traduit de l'américain
par Jean-Pierre Carasso
 Cambourakis
Collection Literatur, 2010

 

 

 

 

 

« Traversé d'un agréable souffle libertaire, L’Oiseau Canadèche est un délicieux conte naturaliste moderne, un trésor de malice et de tendresse… »



 

 

 

L'Oiseau Canadèche est un roman d'une centaine de pages écrit dans le courant des années 1980 par l'auteur américain Jim Dodge.

Jim-Dodge.jpgNé en 1945, Jim Dodge est une figure atypique de la littérature américaine, à la fibre nettement écologiste et libertaire. Peu prolifique, auteur de quatre livres, trois romans et un recueil de poésie, l’homme a pris le temps de vivre, a partagé durant quelques années l’expérience d’une communauté autonome de Californie, exercé divers métiers, entre autres bûcheron, berger, joueur professionnel, etc. Il œuvre aujourd’hui pour la préservation de l’environnement dans un ranch de la région de Sonoma. Après Stone Junction, L’Oiseau Canadèche a rencontré un accueil très enthousiaste. (source : http://www.cambourakis.com/spip.php?article179 )

Au cours de ce point sur l'une de mes lectures, nous observerons les différentes parties du roman tout en mettant l'accent sur des thèmes récurrents ce qui me permettra de mieux présenter mon avis.



Pour la petite histoire.Jim-Dodge-Canadeche-2.png

L'Oiseau Canadèche saisit les vies d'un trio atypique et narre la rencontre assez improbable d’un vieil homme, entre le vieux sage et l'alchimiste, de son petit-fils retrouvé et d’une cane sauvée des défenses d'un terrible sanglier.

Jim Dodge nous plonge dans une Amérique verdoyante à l'aube des années 1980 et nous fait vivre une drôle d'aventure au sein d'un ranch perdu au bord de la Russian River (voir carte ci-contre), le long de la côte ouest de la Californie.

Les deux hommes menant leur petit bout de vie sont quelque peu perturbés par l'arrivée d'une cane qui saura imposer son caractère. Petit oiseau devenant grand et l'heure de la migration ayant sonné, les deux hommes se mettent en tête d'apprendre à voler à cette bête aux pieds palmés.... Pourtant, nous sommes loin des histoires d'apprentissage classiques et banales.

Au fil de cette courte leçon de vie entre onirisme et loufoquerie, la plume de Dodge s'envole pour notre plus grand plaisir et nous promet un atterrissage tout en douceur.



Un trio atypique.

Jackson Santee dit Pépé Jake

 

« Pépé Jake avait quatre-vingt-dix-neuf ans ; généralement lucide, il était néanmoins sujet aux accès de bafouillage et de cafouillage de la sénilité. » pages 36-37.

 

Une sénilité que l'on oublie bien souvent étant donnée la vivacité d'esprit de ce personnage proche du centenaire. Jake n'est pas un « pépé » comme les autres, il est très porté sur le jeu, le poker notamment qui lui permettra de s'établir et de vivre heureux dans un ranch sur la côte ouest des USA. Autre passion : le whisky fait maison baptisé « Vieux Râle d'Agonie ».

Il possède un caractère bien trempé et n'hésite pas à remettre à leur place ceux qui tentent de s'opposer à lui ou à un membre de sa drôle de famille :

 


« Si vous ne vous barrez pas aussi sec et nous laissez pas profiter de notre soirée dans ce trou à rats merdique que vous avez le culot d'appeler un Rancho Deluxe, nous serons de retour demain soir avec la camionnette pleine de sangliers et deux auges de bouillie de maïs fermenté. »

 

 

Johnathan Adler Makhurst II dit Titou

 

« Titou avait vingt-deux ans, mais son doux visage arrondi le faisant paraître dix ans de moins, il évoquait encore les balbutiements de l'adolescence. » p. 36.

Il a perdu ses parents très jeune et a été recueilli par son grand-père à quatre ans. Ce dernier, s'est débattu contre l'assistante sociale du coin pour obtenir la garde de son petit-fils.

Titou est de nature moins emportée que son grand-père, il a l'air d'un colosse mais est incapable de la moindre violence. Il veille sur son grand-père.



Canadèche

Colvert femelle « elle était omnivore et dotée d'un appétit immense » (p. 59). « Sa démarche était gracieuse jusqu'au ridicule » (p. 61).

Cette cane possède son propre caractère et adopte un code pour se faire comprendre des deux hommes :

« Son langage était moins compliqué, si, par langage, nous entendons une réaction somatique, ou sonore, à l'environnement. Son vocabulaire était restreint mais vif. Un couac indiquait l'accord ; deux couac, l'établissement d'un rapport. Trois couac, une approbation du fond du cœur (…) » (p. 62)

 

 « Un roman canard »

« En référence au comportement de l'oiseau aquatique palmipède à large bec jaune et particulièrement à son amour de l'eau, on nomme « bois canard » un morceau de bois qui, au cours du flottage, va au fond de l'eau ou s'arrête sur les bords du cours d'eau, et peut-être... peut-être... L'Oiseau Canadèche en mettant en scène des bribes de parcours formidablement attachants fondés sur des analyses et des raisonnements en apparence farfelus, peut-être, L'Oiseau Canadèche, est-il en ce sens un « roman canard » : il s'immobilise par instants sur les berges du temps qui coule, il va au fond de l'âme d'un caneton, et il place la conviction intime au cœur des préoccupations des protagonistes, rappelant que les événements improbables ne sont jamais tout à fait impossibles. » Extrait de la postface de Nicolas Richard.



L'histoire est composée de quatre parties

Brève histoire de famille. (p.11 à 31)

Ce premier chapitre est un retour aux origines de l'histoire, une construction généalogique s'ensuit. En effet, tout commence par le mariage de Gabrielle Santee (enceinte de trois mois) avec le jeune et riche pilote Johnny Makhurst dit « le Supersonique » : « Le mariage eut lieu sur le terrain d'aviation de Maffit, dans un hangar festonné de papier crépon » (p.11). La  mise en scène particulière du mariage annonce le destin tragique de l'un des deux époux :

 

« les jeunes mariés prononcèrent le ''oui'' fatidique debout sur l'aile d'un chasseur à réaction de type X-77. Cette aile, très précisément se détacha de l'avion (…) deux mois avant l'accouchement de Gabrielle. »

Une ellipse narrative nous permet de retrouver la jeune Gaby et son fils en train de pique-niquer au bord d'un lac. Ce bref repas étant interrompu par la pluie, les deux personnages se réfugient dans leur voiture. Son fils endormi, l'innocente mère aperçoit un canard près de l'eau et décide de l'attirer pour lui donner du pain quand soudain : « Au bout de la jetée, elle glissa sur les planches mouillées, son crâne cogna violemment dans sa chute ; elle bascula dans l'eau et se noya ». L'accumulation de ces verbes d'action rendent l'accident plus brutal mais n'empêche pas l'esquisse d'un sourire ; cela est dû à la parataxe, aucune conjonction de coordination ne fait le lien entre les actions.

En deux pages, les parents de Titou sont expédiés, ils ne sont que des éléments déclencheurs de l'histoire et semblent inutiles à sa suite. Nous laissons alors le jeune Titou seul au bord du lac et effectuons un autre retour en arrière pour suivre quelques épisodes de la vie de son grand-père qui lui est pour l'instant inconnu.

Le narrateur s'attarde sur Jake car c'est ce personnage qui va en quelque sorte structuer le récit. Jake est un bon vivant ayant un sérieux penchant pour la boisson, les femmes (il se marie cinq fois), le vagabondage et le jeu. C'est d'ailleurs grâce son habileté qu'« il gagna 17000 dollars et le titre de propriété de 940 arpents au nord de Russian River, le long de la côte » et c'est avec simplicité « qu'il s'installa et se sentit chez lui » comme si la vie n'était qu'un long fleuve tranquille.

La rencontre avec un Indien dans le Nevada va stabiliser la ligne de vie de Jake. L'Indien en train d'agoniser dans une ruelle lui donne la recette d'un whisky et lui confie tel un sorcier :  « Bois-ça. Tiens-toi peinard et tu seras immortel » (p. 18).

Il faut dire que le whisky agit comme une potion :

« le whisky l'aida beaucoup à se tenir peinard. Un petit coup de ce Vieux Râle d'Agonie aurait suffi à mettre à genoux la plupart des êtres humains ; deux lampées suffisaient à produire une catatonie doucement hallucinatoire. »

Le récit s'accélère ensuite et l'on apprend que Jake, ne payant pas ses impôts, est sur le point de perdre sa maison et comme si cela ne suffisait pas, le décès de sa fille est annoncé. Jake doit alors prendre ses responsabilités de grand-père ce qui le laisse rêveur :

 

« quand il vit son petit-fils pour la première fois, il sentit une chaleur dans son sang. Il voyait des parties de pêche en perspective (...) il vit quelqu'un à qui il pourrait apprendre à jouer aux cartes, quelqu'un qui boirait avec lui... » (p. 26).

 

L'arrivée de Titou nous permet de voir le personnage autrement.



La grande partie d'échecs de 1978. (p.33 à 54)

Nouvelle ellipse narrative grâce à laquelle on retrouve Titou animé d'une passion pour l'élévation de clôtures. « La passion de Titou, c'était les clôtures » (p. 43). Il entreprend de clôturer la propriété de son grand-père mais une période d'intempéries interrompt son travail et tient Pépé Jake au lit.

Pour faire passer le temps, les parties d'échecs s'enchaînent et les défaites de Jake aussi. Titou se rend compte qu'il ne quittera pas le lit tant qu'il n'aura pas gagné :

 

« ils étaient lancés dans une série de 999 parties, à charge pour le vainqueur de gagner les 500 premières. Le score était de 451 à 12 quand Titou comprit que Pépé Jake ne guérirait jamais s'il ne gagnait pas .»

 

Ces parties suspendent le temps et c'est l'occasion de donner un portrait des deux personnages construit tout en contraste . en guise d'exemple on peut se pencher sur le passage suivant :

 

« Titou buvait modérément, en général une petite gorgée avant d'aller au lit afin de tenir la bride à ses rêves. Pépé Jake buvait comme une outre, souvent une chopine par jour pour donner du fouet à ses rêveries » (p. 38).

 

Le portrait de chacun est esquissé avec humour.

Les beaux jours revenants Jake n'étant plus malade et Titou voulant retourner à ses clôtures, il décide de perdre la dernière partie d'échecs. Une fois à l'extérieur, il découvre sont travail saccagé. L'on doit ce « vandalisme délibéré » à Cloué-Legroin, sanglier farouche.

 

 

« Pour Titou, la fatalité s'incarnait dans les sangliers. Avec leur groin, leur garrot puissant et leur gloutonnerie obstinée, les sangliers sont les ennemis naturels des clôtures. » (p. 46).

 

 

Cependant, ce saccage n'est pas sans surprise :

 

 

« il découvrit, à demi enfoui, aux trois quarts noyé, un caneton à peine éclos dont le duvet était tout entier collé par la bouillasse .
 

 

    Qu'est-ce que c'est que cette saloperie-là ? grinça Jake quand Titou déposa le caneton encroûté de boue sur la table de la cuisine.

 

    Un bébé canard, je pense, dit-il. » (p. 50).

 

 

Seulement voilà, ce caneton est sur le point de sombrer et rien de mieux qu'un peu de whisky en guise de remontant :

 

« Les effets furent instantanées : le caneton, les yeux jaillissant de la tête, se mit à tourner sur la table comme une toupie, en piaillant comme un possédé. »

 

Vient ensuite le temps de donner un nom à cet oiseau qui se fondera sur un jeu de mots :

 

 

« On ferait mieux d'y donner un nom, à cette mocheté, qu'on sache au moins de qui on parle, dans l'avenir.

Titou sourit :

    J'y ai déjà pensé. Je crois que j'en ai trouvé un de bon.

    Il s'interrompit, ménageant ses effets.

    Trou-de-pieu, annonça-t-il.

    Disons que c'est pas mal, dit Grand-papa. Mais j'en ai un meilleur, moi, misère de misère ! Canadèche !…

    Canadèche ? Répéta Titou sans comprendre.

    Cane à dèche, tu piges? Canne à pêche : cane à dèche ! Qu'est-ce que t'en dis ? L'oiseau Canadèche !… »

 

 

Allez comprendre l'humour…



Canadèche (p.59 à 77).

Dans cette troisième partie, peu de choses sont à relever. Nous suivons l'évolution « volumétrique » de l'oiseau et la petite routine qui s'installe entre les trois personnages. Chacun d'entre eux prend ses marques. Pépé Jake médite, Titou construit toujours ses clôtures accompagné de Canadèche qui se conduit comme un canard domestique.

 

 

« Les seules exceptions à la routine quotidienne, qui s'inscrivaient dans le cadre d'une harmonie plus vaste, étaient les films du vendredi soir et la chasse au sanglier du dimanche matin. » (p. 65).

 

 

Le cinéma leur permet de se détendre tandis que la chasse au sanglier est une traque du vieux Cloué-Legroin.



Le deuxième cœur (p.79 à 106).

Dans cette dernière partie, l'environnement se fait plus présent, on assiste à une sorte de 'surgissement du wild qui nous invite à accorder plus d'attention au monde qui nous entoure :

 

« Ah ! Là là. Vous autres, les blancs, vous avez beaucoup fait pour nous prendre tout ça. Mais vous n'avez rien fait pour le mériter. Votre désir, c'est de tout domestiquer. Si vous vouliez bien demeurer immobiles un instant et laisser vos sensations agir au fond de vous-mêmes, vous comprendriez combien toute chose désire être sauvage. »

 

Jake se met aussi en tête d'enseigner le vol à Canadèche.

Titou et Canadèche finissent par affronter Cloué-Legroin et l'issue du combat laisse quelque peu songeur.

La fin du roman signe de nouveaux départs tant sur terre que dans les airs.



De la loufoquerie à la leçon de vie.

Est loufoque ce qui amuse par son extravagance, l'extravagance visant l'excentricité et le déraisonnable. Avec Canadèche nous ne sommes pas loin de ce grain de folie. Plusieurs éléments y contribuent, entre autres :

 

–  les ficelles propres au comique tels que le comique

 

de situation : Canadèche poursuivant un chien (p.61),

de geste : la façon dont le grand-père boit sa cruche de whisky,

de parole : « Bah, nom d'une pipe, j'aurai été immortel jusqu'à ma mort ! »,

 

 

– l'exagération : beaucoup de détails semblent amplifiés de manière démesurée pour notre plus grand plaisir. Citons par exemple l'épisode du cinéma :

 

« – Que fait ce canard dans mon établissement ?

Elle veut voir le film, dit aimablement Titou, devançant son grand-papa qui commençait à écumer.

– Nous refusons absolument tout ce qui sort de l'ordinaire.

Jake explosa :

– Eh ben, ça doit vous faire une petite vie bien merdeuse et salement étroite, non ? Alors voilà : il se trouve que vous avez ici un canard d'attaque, dréssé pour le kung-fu et spécialement élevé pour nous par la société Tong. Nous la laisserions bien à la maison mais elle massacre tous les coyotes. » (p. 68).

 

 

‒un style enjoué : tout au long du roman on se laisse très facilement emporté par l'action, il n'y a pas de longueurs.

‒ le wild, le nature writing* : harmonie environnementale, un appel à la tranquillité.

‒ peut-être une légère moquerie vis-à-vis du mode de vie américain.

 

Ces pointes d'humour mènent aussi bien au rire qu'à la réflexion



Avis

Un peu surprise par le début expéditif de l’œuvre, je suis allée de surprise en surprise au fil des pages. Chaque petit détail fait sourire, le lien qui unit les trois personnages, le plaisir de vivre simplement au fil du temps émeut, pousse à l’exil et à la découverte ce grand-ouest américain où il fait bon vivre. Plus sérieusement, le style dodgien est léger, pétillant, il nous livre une fable réjouissante qui suspend le temps. Dodge rejoint à sa manière l'atmosphère des écrivains du Montana en renouant avec une écriture naturaliste ce qui fait écrire à Benjamin Berton qu'« il] maîtrise (il a alors 38 ans) à la perfection les codes du roman américain, jouant avec John Steinbeck pour le côté vie à la ferme, lorgnant du côté de Jim Harrison pour son goût des espaces naturels, de Henry David Thoreau pour son sens du défi au pouvoir central, pour transcender le tout en un conte loufoque. »

Nicolas Richard, surprenant auteur de la postface en fait la description suivante :

« Si le distillat obtenu par Pépé Jake, le Vieux Râle d’Agonie (…) est effectivement “à 97 % pur”, alors le petit livre tout aussi spirituel que spiritueux présentement ouvert entre vos mains est à 97 % un coup de génie. Les 3 % qui restent pouvant, selon l’appréciation de chacun, relever du délire animalier, de l’apologie de la clôture, du manifeste anarchiste, de l’éloge de la vieillesse, du manuel de siphonnage à contre-pente, du souvenir de la balle de golf aspirée au bout de 25 m de tuyau d’arrosage, du traité d’échec sous les séquoias, etc. »


N.B : pour plus d'informations vous pouvez consulter les sites suivants :

Site des éditions Cambourakis :

 http://www.cambourakis.com/spip.php?article179

 http://fluctuat.premiere.fr/Livres/News/De-la-metaphysique-du-canard-3174136


Émilie, 1ère année bib-méd. 2011-2012

 

 

Notes

 

*nature writing : http://fr.wikipedia.org/wiki/Nature_writing

* école du Montana :  http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89crivains_du_Montana#Le_Montana.2C_ultime_incarnation_de_l.27Ouest_am.C3.A9ricain

 

 

 

Jim DODGE sur LITTEXPRESS

 

Jim Dodge Stone Junction 1

 

 

 

 

 

 Article de Marine sur Stone Junction.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jim Dodge L oiseau canadeche

 

 

 

Article de Sara sur L'Oiseau Canadèche.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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4 octobre 2012 4 04 /10 /octobre /2012 07:00

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Tore RENBERG
Charlotte Isabel Hensen
traduit du norvégien
par Carine Bruy

Mercure de France, 2011

Le Livre de Poche, 2012


 

 

 

 

 

 

 

Tore Renberg est un auteur norvégien né en 1972. Il se fait connaître en 1995 avec son recueil de nouvelles Sleeping Tangle, qui obtient le Prix Tarjei Vesaas des débutants. L' Homme qui aimait Yngve sort en 2003, et l'installe comme une figure littéraire populaire de son pays. En 2004, il est considéré comme l'un des dix meilleurs écrivains norvégiens âgés de moins de 35 ans par le Festival de littérature de Norvège et l'hebdomadaire Morgenbladet ; sa suite, The Orheim Company, reçoit aussi un très bon accueil. Son troisième roman, Charlotte Isabel Hansen, sorti en 2008, installe le personnage de ses deux précédents livres, Jarle Klepp, dans une saga littéraire. Un quatrième volet, sorti en 2009 dans son pays, Pixley Mapogo, met encore Jarle Klepp en scène. Charlotte Isabel Hansen permet à Tore Renberg de remporter le prix des libraires norvégiens.



Jarle Klepp, chercheur en littérature, spécialiste de l'onomastique proustienne (l'art du nom propre) est un étudiant de 24 ans qui prépare une thèse tout en consacrant beaucoup de temps à sa vie de débauche en fin de semaine. Après avoir été forcé de se soumettre à un test ADN par une lettre de la police, il apprend qu'il est le père de Charlotte Isabel, une fillette de 7 ans.

Le jeune homme n'a aucun souvenir de la nuit de sa conception ni de la mère mais se voit tout de même obligé d'accueillir la fillette pendant une semaine. Ces quelques jours seront lourds de conséquences et bouleverseront à jamais la vie de Jarle Klepp mais aussi de ses camarades de l'université. Charlotte Isabel Hansen est un roman illustrant une opposition entre deux mondes totalement différents, qui a pour fil conducteur un événement connu de tous et qui sonne comme un récit initiatique pour l'étudiant.

 

 

 

Le roman met avant tout en scène la confrontation majeure de deux mondes jusqu'alors opposés : celui d’un étudiant et celui d'une fillette. Jarle Klepp consacre beaucoup de temps à ses ébats sexuels et à ses compagnons de beuverie ; il mène une vie insouciante difficilement conciliable avec la paternité. L'arrivée de la petite fille bouleverse tout et tout le monde dans ce milieu universitaire puisqu'elle fait naître des sentiments de bienveillance et d'admiration partout où elle passe. La confrontation de ces deux mondes qui ne sont pas censés se côtoyer mais qui y sont forcés est riche de conséquences. En effet, elle ouvre de nouveaux horizons à Jarle et remet totalement en cause ses certitudes littéraires, elle le pousse également à une réflexion (certes tardive) sur les conséquences d'une nuit sans précaution. C'est grâce à Charlotte Isabel, surnommée Lotte, que les trois post-adolescents qui étudient la littérature et n'ont pas envie d'entrer dans l'âge adulte gagneront peu à peu en maturité.



Dès les premières pages, le lecteur comprend que le 6 septembre 1997 est un jour particulier. Mais pourquoi ? À l'échelle mondiale, c'est le jour de l'enterrement de la princesse Diana et à plus petite échelle c'est l'arrivée de Charlotte Isabel chez son père. Ces deux événements marquent un bouleversement à différentes échelles. La mort de la princesse Diana est comme un fil conducteur dans le roman puisque son évocation revient tout au long des 400 pages du récit. L'auteur montre ainsi que le jour du débarquement de la fillette dans la vie de Jarle Klepp n'est pas un jour comme les autres, et pour l'étudiant et pour le monde entier qui assiste à l'enterrement de Diana. Les principaux signes qui montrent que le lecteur assiste à une journée spéciale sont que l'épicerie habituelle du jeune homme est exceptionnellement fermée et qu'il n'y a personne dans les rues. L'auteur met donc un fait divers qui a bouleversé énormément de personnes en 1997 au cœur de son ouvrage et souigne ainsi le caractère exceptionnel de l'arrivée de la fillette dans la vie de Jarle Klepp.

 

 

 

Jarle Klepp a une semaine et 400 pages pour apprendre à être père et devenir quelqu'un de bien et de responsable. Dès les premières pages, le lecteur assiste à l'élaboration par l'auteur d'un portrait plutôt négatif et désagréable de Jarle. En effet, il est décrit comme un étudiant imbu de lui-même, égoïste, qui se pense supérieur aux autres, obnubilé par un article qu'il a envoyé à une célèbre revue littéraire et intellectuelle qui ne l'a pas encore publié et plein de préjugés : le métier de caissière de la mère est très fortement dévalorisé. Jarle Klepp peut être considéré comme un anti-héros. Le lecteur assiste à un amour naissant entre une adorable fillette et son père, post-adolescent égoïste. C'est ainsi que le personnage de Jarle, pas très aimable, connaît une évolution positive au cours du roman. Le lecteur suit presque heure par heure et jour après jour cette rencontre ainsi que ses conséquences sur la vie et le comportement du jeune homme. L'auteur nous livre beaucoup de moments d'introspection et montre à quel point il est dans les habitudes de Jarle Klepp de tout analyser. Lotte bouleverse à la fois sa vie personnelle et universitaire. Jarle Klepp, vieil adolescent en perpétuelles études, doit devenir un adulte responsable, mais voir débarquer une fillette dans sa vie le rendra-t-il vraiment adulte et responsable ?



Tore Renberg aborde le sujet sérieux de la paternité tout en le traitant avec humour. Il a recours à l'écriture de l'oralité puisque les conversations des personnages sont omniprésentes dans le roman, transcrites non pas sous la forme habituelle mais au discours indirect libre. Bien que la fin se devine aisément et qu'une suite soit envisageable, le roman reste agréable à lire.


Morgane, 1ère année éd.-lib. 2011-2012

 

 

 


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19 septembre 2012 3 19 /09 /septembre /2012 07:00

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Audur Ava Audur Ava ÓLAFSDÓTTIR
Rosa Candida
traduit de l'islandais
par Catherine Eyjólfsson
Points, 2012
Zulma, 2010


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Rosa Candida, publié par les éditions Zulma en 2010, est le premier livre de l’Islandaise Audur Ava Ólafsdóttir. Paru en livre de poche chez Points en 2012, ce livre, consacré par la critique, a reçu de nombreuses distinctions comme le prix Page des libraires…



Il met en scène un jeune homme du nom d’Arnljótur qui décide de quitter le cocon familial et de se rendre à l’étranger, dans un monastère, pour réaliser son rêve, restaurer la plus belle roseraie du monde. Il souhaite également, en réalisant cette tâche, retrouver une certaine paix intérieure, réfléchir plus largement à ce qu’est devenue sa vie au cours des dernières années ainsi que répondre aux questions qui le taraudent.

« De quoi avez-vous envie ? demande-t-elle. C’est la pire question qu’on puisse me poser car elle touche au tréfonds de mon être ; je ne sais pas encore ce que je veux, il me reste tant de choses à expérimenter et à comprendre. »

Il quitte alors son père très protecteur pour qui il demeurera toujours « son petit Lobbi », son frère jumeau et autiste Josef mais aussi sa petite fille qu’il a conçue au cours d’une unique nuit avec Anna, une jeune femme avec laquelle il n’a plus de contact depuis. Le récit commence donc bien sûr par un voyage du héros, plutôt initiatique, car il aura à surmonter le vol en avion, l’appendicite ou encore la rencontre avec la mort qui a fauché un couple sur le bord de la route avant d’arriver à destination : un endroit dont on ne connaît pas énormément de détails.

Au fil des 76 courts chapitres de ce livre et de ses 330 pages, on rencontre donc un personnage assez simple, naturel, aux réactions parfois surprenantes et désarmantes, parfois amusantes. Très spontané, il nous étonne souvent lorsqu’il pleure ou encore se déshabille aux moments les plus inattendus. Et dans cette œuvre, il nous fait part de ses angoisses, de ses questionnements, de ses doutes et de ses obsessions. Et c’est autour de ces dernières qu’est centré le récit.

Premièrement, c’est la mort qui est très importante dans le livre car elle est omniprésente dans la vie du héros. En effet, c’est l’une de ses préoccupations car il y songe de « sept à onze fois par jour ». De plus,elle a emporté sa mère, dont il était très proche puisqu’ils partageaient la même passion pour les fleurs et la même façon de penser. L’autre idée fixe du protagoniste, c’est le corps d’où cette étonnante manie qu’il a de considérer une personne par l’étude de celui-ci. Enfin, il s’intéresse également à la végétation et « pense autant aux plantes qu’au sexe et à la mort ». Les fleurs vont l’accompagner tout au long du roman et en particulier deux boutures de roses, des roses à huit pétales appelées Rosa Candida.

À toutes ses interrogations, c’est aux côtés de frère Thomas et grâce à ses films en toutes langues, ses passages de la Bible et ses liqueurs variées qu’il réussit à trouver des réponses.

L’écriture, limpide et fluide, l’emploi de phrases assez simples et l’humour permettent d’aborder des thèmes comme la mort, la sexualité mais aussi la complexité des rapports humains et des sentiments, le hasard, l’amitié et l’amour…

Ce livre sans prétention traite de la perte d’un être aimé sans développer le côté pathétique, sans appuyer sur la douleur extrême qu’elle provoque. Il montre, tout en douceur, comment les personnages font face à cette épreuve et donc le personnage de la mère est ici puissant. Il est lié à un univers quelque peu magique car elle semble dotée de qualités extraordinaires : « Et à la fin tout se mit à pousser dans le jardin de maman, tout croissait entre ses mains » et parvient à dompter un univers hostile fait de « lave noire », « d’herbe sèche »… Qui plus est, cette figure maternelle  reste au centre de la vie familiale et semble influencer les choix de ses membres par exemple lorsque ceux-ci cherchent à tester une nouvelle recette de cuisine. Elle est le lien qui permet au père et au fils de communiquer plus aisément.

Malgré la mort, persiste une note d’espoir avec la vie et notamment la naissance de l’enfant du héros : Flora Sol. La paternité est  par conséquent un des thèmes phares de cet ouvrage et on perçoit toute sa complexité. Arnljótur voit son rôle de père évoluer au fur à mesure. L’existence de sa fille qui est d’abord pour lui causée par une « conception intempestive », « un accident », change lorsqu’il la rencontre et qu’Anna lui demande de la garder pendant la fin de ses études. Ce petit être, souvent illuminé et rayonnant est une figure centrale car il guérit les maux de son père et lui fait découvrir une autre facette de sa personnalité, réunit ses parents pour une courte période, s’attire l’affection des religieux en quelques secondes et soigne même les maladies du voisinage.

Finalement, Rosa Candida est un livre qui traite de manière assez poétique des sujets divers,qui reflète les obstacles qu’il nous est possible de rencontrer dans notre existence. C’est un miroir de notre société qui nous plonge dans les réflexions d’un jeune homme à qui il reste tant de choses à vivre.
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Jugement personnel

J’ai trouvé qu’il était facile et agréable de se plonger dans ce texte car il est en quelque sorte réaliste et qu’il n’est pas difficile de s’identifier au héros. C’est un ouvrage nous tient aussi en intérêt jusqu’au bout car ce n’est qu’à la fin que nous capprenons la réussite ou l’échec de la vie sentimentale du personnage. Je vous le conseille vivement !


Marie D., première année édition-librairie 2011-2012.

 

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22 août 2012 3 22 /08 /août /2012 07:00

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Patrick SÜSKIND
Le parfum, Histoire d’un meurtrier
Titre original
Das Parfum, die Geschichte eines Mörders
Traduction
Bernard Lortholary
Fayard, 1986
Le livre de poche, 1988
Rééd. 2006

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quelques informations sur l’auteur

Patrick Süskind est un auteur allemand né le 26 mars 1949 à Ambach. Il étudie l’histoire et la littérature à Munich et à Aix-en-Provence. Il écrit d’abord une pièce de théâtre, La Contrebasse, jouée en 1981 et publié en 1984 en Allemagne. Elle sera ensuite reprise en France, à Paris, avec Jacques Villeret dans le rôle titre.

Le Parfum est son premier roman, édité pour la première fois en 1985, qui connaîtra un succès mondial et aura droit en 2006 à une adaptation cinématographique par Tom Tykwer.



La quatrième de couverture

« Au XVIIIe siècle vécut en France un homme qui compta parmi les personnages les plus géniaux et les plus horribles de son époque. Il s’appelait Jean-Baptiste Grenouille. Sa naissance, son enfance furent épouvantables et tout autre que lui n’aurait pu survivre. Mais Grenouille n’avait besoin que d’un minimum de nourriture et de vêtements, et son âme n’avait besoin de rien. Or ce monstre de Grenouille, car il s’agissait bien d’un monstre, avait un don, ou plutôt un nez unique au monde et il entendait bien devenir, même par les moyens les plus atroces, le Dieu tout puissant de l’univers, car "qui maîtrise les odeurs, maîtrise le cœur des hommes". »   



Présentation de personnages importants

Jean-Baptiste Grenouille : c’est donc le personnage principal du roman. Le narrateur nous raconte toutes les étapes de sa vie, de sa naissance à sa mort. Sa caractéristique principale est qu’il est doté d’un odorat extrêmement développé dès sa naissance, il peut distinguer les odeurs les plus imperceptibles pour un nez humain. À ce don s’ajoute une excellente mémoire olfactive qui lui permet de faire des mélanges de parfums dans son esprit. Il ne vit que pour les odeurs et veut créer le plus grand parfum du monde. Ce qui le caractérise aussi c’est qu’il est totalement dépourvu d’émotion, il n’a aucune notion de bien et de mal ; sa seule source de plaisir est son odorat. Malgré cette déficience, il s’accroche tout de même à la vie et il survivra à plusieurs maladies de manière surprenante ; il est d’ailleurs comparé à plusieurs reprises par le narrateur à une tique.



Madame Gaillard : c’est une nourrice qui garde des enfants contre de l’argent. Grenouille va vivre chez elle jusqu’à ses huit ans. C’est une femme qui n’a pas d’odorat, à l’inverse du personnage principal mais cela lui a donné le sens de l’ordre et de la justice. Elle traite donc ses pensionnaires de manière équitable et économise son argent pour pouvoir mourir chez elle. Elle se rend compte que quelque chose cloche chez Grenouille et va finalement se débarrasser de lui en l’envoyant chez un tanneur.



Guiseppe Baldini : un des nombreux parfumeurs de Paris. Il prend Grenouille comme apprenti lorsqu’il découvre son odorat exceptionnel.Comme il ne sait pas lui-même composer des parfums, c’est Grenouille qui va les faire. C’est avec lui que Grenouille va découvrir les différentes techniques de parfumerie.



Antoine Richis : homme riche qui vit à Grasse. Quand un meurtrier en série tue des jeunes filles vierges, il comprend le but du meurtrier sans le connaître ; il semble réfléchir comme un policier en essayant de comprendre les pensées du criminel et sa façon de fonctionner. Il va tout faire pour protéger sa fille.



Au fil du roman on peu constater que toute les personnes qui ont approché Grenouille et se sont servies de lui vont mourir dans d’atroces circonstances. 



L’odorat

C’est le sens qui est présent dans tout le roman via le personnage principal. On retrouve de nombreuses descriptions qui peuvent parfois être longues mais peuvent permettre aux lecteurs de ressentir les mêmes sensations que le personnage principal.

Les odeurs permettent aussi à l’auteur de décrire la société française du XVIIIe siècle qui apparait comme plutôt violente ; en effet, la mort poursuit pratiquement tous les personnages du roman, la mère de Grenouille tente de le tuer dès sa naissance. On nous présente aussi une société relativement pauvre mais dont les personnages semblent se contenter sans chercher à en avoir plus, sauf peut-être Baldini, qui cherche la richesse.

L’utilisation des odeurs permet également de décrire les conditions déplorables d’hygiène de l’époque. Il est dit dans les premières lignes que « tout pue » dans la ville de Paris. Les odeurs que Grenouille perçoit sont des odeurs de sueur qui font naître en lui un profond dégoût pour l’être humain en général.



Avis personnel

J’ai beaucoup aimé ce roman tout d’abord parce que le personnage principal est très intéressant, on peut même finir par s’attacher à Grenouille alors qu’il est décrit comme « monstrueux ». Cet attachement peut naître des nombreuses descriptions olfactives, qui peuvent sembler parfois longues, mais qui donnent l’impression de ressentir soi-même les odeurs. Il y a quelques longueurs mais lorsque le roman vire au roman policier, il retrouve tout son intérêt car nous sommes à la fois du côté du meurtrier et de celui des enquêteurs.


Pauline, 1ère année bib.-méd.

 

 

 

 

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14 août 2012 2 14 /08 /août /2012 07:00

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Rodrigo FRESÁN
Les jardins de Kensington

titre original

Jardines de Kensington (2003)
Traduction
Isabelle Gugnon
Seuil, 2004
Points, 2012




 

 

 

 

 

 

 

Les jardins de Kensington, c'est une biographie sur la vie de James Barrie, auteur de Peter Pan. Mais c'est aussi le récit de la vie de Peter Hook, le narrateur et auteur de la célèbre saga des Jim Yang. Il y raconte son enfance dans les années soixante avec des stars du rock pour parents. C'est donc également un portrait de l'Angleterre d'il y a cinquante ans, mais aussi de l'Angleterre victorienne de Barrie. Ajoutez à cela que l'auteur livre une réflexion sur le rôle de l'écrivain, la mémoire et la mort, et vous comprendrez à quel point cette œuvre est un labyrinthe. Par ailleurs, vous y croiserez Bob Dylan vomissant dans une chambre d'enfant, ainsi que Marlon Brando, David Bowie et Stevenson, entre autres.

Au cours d'une nuit, Peter Hook raconte au mystérieux Keiko Kai la vie de Barrie et la sienne. Il mélange le rêve à la réalité jusqu'à perdre complètement le lecteur, qui se laisse emporter dans ce récit hallucinant.

 

Rodrigo Fresán est un auteur argentin né en 1963 à Buenos Aires. Journaliste de profession, il a écrit sur la gastronomie, le cinéma, la musique et a officié en tant que critique littéraire. Les jardins de Kensington est son septième livre et a été publié en espagnol en 2003, puis en France au Seuil en 2004. Aujourd'hui, Fresán vit à Barcelone, mais prend un malin plaisir à situer ses ouvrages à travers le monde. Ainsi, Mantra se déroulait à Mexico, alors que Les jardins de Kensington a bien sûr Londres pour décor. Ce qui est le plus fascinant, c'est la description détaillée de la ville qu'il livre, le statut de personnage à part entière qu'il lui donne, alors qu'il avoue ne connaître que l'aéroport d'Heathrow. Il faut quand même avouer qu'écrire un livre sur les jardins de Kensington sans y être jamais allé est original.



L'enfance

Pour illustrer son thème, Fresán a choisi le personnage qui symbolise le mieux cette période; Peter Pan. Le narrateur, Peter Hook, est fasciné par l'œuvre et la vie de son auteur. Bien sûr, son héros Jim Yang, qui refuse de grandir et remonte le temps à l'aide de sa chronocyclette, est le successeur de Peter Pan. Bien sûr, Peter Hook est le double de Barrie. Chacun a peur de la mort et refuse de grandir.

Né en 1860, James Barrie est le neuvième enfant de David et Margaret Barrie. Il a un frère aîné, David, qui est adulé par sa mère. À l'âge de treize ans, David décède. Le petit James essaie de le remplacer et tentera toute sa vie de gagner l'amour de sa mère, en vain. Son enfance ne fut pas heureuse, ce qui explique son œuvre. Peter Hook a également perdu son petit frère, Baco, âgé alors de deux ans. Quelque temps plus tard, son père décède avec son groupe de rock dans le naufrage d'un bateau, tandis que sa mère perd la raison et meurt à son tour. La mort hante ce livre comme elle hante la vie des deux auteurs. Comme le dit Peter Hook au début du roman, « ça commence par un enfant qui n'a jamais été adulte et ça finit par un adulte qui n'a pas eu d'enfance. »

Dans ce livre, comme dans la vie de Barrie, la réalité vient toujours briser le rêve. Fresán narre la partie sombre et oubliée de Peter Pan. Saviez-vous que la mort n'a cessé de frapper Barrie et la vie de la famille Llewelyn Davies après le succès de la pièce ? Il y eut d'abord le père, Arthur, puis la mère, Sylvia, tous deux morts d'un cancer. Ensuite, l'aîné, Georges, qui a inspiré le personnage de Peter Pan, est mort au combat durant la Première Guerre mondiale, suivi de Mickael, « le plus Peter Pan de tous », retrouvé noyé avec son meilleur ami. Et enfin, Peter, qui s'est suicidé. À l'enfance enchantée a donc succédé le drame.

L'enfance que l'auteur décrit, c'est aussi celle des lecteurs de Barrie et de Peter Hook. Ce dernier est lui-même très influencé par Peter Pan et peut en réciter des passages appris par cœur. Peter Hook se pose beaucoup de questions sur l'impact de ses livres sur ses lecteurs et ne comprend pas l'engouement qu'il suscite. Tous deux ont découvert la littérature lorsqu'ils étaient enfants et savent à quel point un livre peut marquer la vie d'une personne.



La question du rôle de l'auteur

Outre l'enfance, le livre traite de la difficulté qu'ont les auteurs à contrôler leur œuvre. On constate qu'elle finit fatalement par les dépasser. Aujourd'hui, Barrie n'est célèbre que pour Peter Pan, bien qu'il ait mené une illustre carrière. On connaît bien plus son personnage que lui. On découvre qu'il était obsédé par son travail et revenait sans cesse sur ses écrits, allant même jusqu'à changer la fin d'une pièce à la dernière minute. Tout comme lui, Peter Hook veut contrôler son œuvre. Il a peur que le public se l'approprie et une véritable haine envers son personnage, Jim Yang, se développe en lui. Il veut le détruire tout comme Peter Pan a détruit la vie de la famille Llewelyn Davies et de son auteur. Jim Yang ne doit pas être un modèle comme Peter Pan et ne peut pas survivre à son auteur.

Une fois les personnages passés à la postérité, ils n'appartiennent plus à leur auteur. Ce dernier ne peut plus les contrôler sous peine de se mettre le public à dos, comme lorsque Barrie a publié Peter and Wendy, la version romanesque de la pièce Peter Pan et que les critiques lui ont reproché « l'omniprésence du narrateur, qui intervient dans l'action, comme pour réclamer la propriété de quelque chose qui est à tout le monde. »



La fiction et la réalité

Bien sûr, la biographie de Barrie n'est pas exacte, on peut même dire qu'elle est fictive. Mais elle est riche de tellement de détails, comme des titres de journaux, que l'illusion fonctionne et qu'il faut savoir dès le début de la lecture que c'en est une pour ne pas être dupé. Il en va de même pour la vie du narrateur. Rodrigo Fresán décrit de façon détaillée la vie dans les années soixante et crée une sorte de réalité alternative. On en vient à se demander si Sebastian « Darjeeling » Compton-Lowe, le père du narrateur et leader du groupe The Beaten ou The Beaten Victorians ou The Victorians, n'a pas existé.

Ce texte contient des situations complètement absurdes et illogiques, comme lorsque les parents de Peter Hook organisent une véritable fête pour l'enterrement de leur fils Baco ou quand son père lui donne une pilule de LSD avant de le laisser seul dans les jardins de Kensington, mais aussi des scènes très réalistes. L'auteur s'amuse à perdre le lecteur et le laisse libre d'interpréter lui-même la situation. Ainsi, il soulève une question primordiale de la littérature : quelle est la part de réel dans la fiction ? La fiction sert souvent à corriger la réalité et à s'échapper. Barrie, par exemple, réalise son rêve de ne pas grandir et embellit son enfance à travers Peter Pan.



Les jardins de Kensington est un livre à lire absolument si: vous adorez Peter Pan, vous avez pleuré devant le film Neverland, vous aimez les Beatles, vous détestez les Beatles, vous êtes féru de voyages dans le temps, vous ne voulez pas grandir, vous souhaitez visiter la ville de Londres du dix-neuvième siècle, des sixties ou actuelle, et si vous êtes consommateur de certaines substances illicites.


Laura Bousquet, 1ère année éd.-lib.

 

 

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11 août 2012 6 11 /08 /août /2012 07:00

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NOSAKA Akiyuki
野坂 昭如
La Tombe des lucioles
Hotaru no haka
火垂るの墓
illustrations de Nicolas Delort
Traduit du japonais

par Patrick de Vos
Philippe Picquier, 2009
(Première parution en 1967)


 

 

 

 

 

 

L'auteur : Nosaka Akiyuki (野坂 昭如)

Il est important de faire un retour sur la biographie de l'écrivain car celle-ci a très fortement inspiré son travail, comme on peut le constater lors de recoupements de ses histoires avec son propre vécu.

Né le 10 octobre 1930, Nosaka Akiyuki est surtout connu en tant que romancier, mais il est également chanteur, parolier japonais et ancien membre de la chambre des conseillers.

« Nosaka Akiyuki est orphelin de mère quasiment dès sa naissance. Son père le confie alors à une famille d'adoption, ce que Nosaka Akiyuki ne découvrira qu'après la mort (sous les bombardements américains) de ses parents adoptifs en été 1945.

À 14 ans, toutes ses certitudes effondrées, il doit survivre dans les décombres du Japon ; puis sa petite sœur meurt de malnutrition. Il fait du marché noir, vole... C'est la maison de correction, et le miracle, son père biologique refait apparition, dans le rôle d'un vice-gouverneur de province ! Il peut dès lors faire des études, vivre une vie que l'on pourrait qualifier de "normale". Mais il abandonne rapidement ses études pour exercer toutes sortes de petits métiers […].

La célébrité est venue en 1963, avec la parution des Pornographes, qualifié par Mishima de "roman scélérat, enjoué comme  un ciel de midi au-dessus d'un dépotoir".

Grotesque, tragique, comique, burlesque, mélancolie, horreur, mort, sexe, désespoir, excès, fantasmes : on trouve tout cela dans son œuvre, volontiers provocatrice. »

(source :  http://www.babelio.com/auteur/Akiyuki-Nosaka/24751)

Pour les lecteurs de japonais, voici son site dans la langue d'origine :  http://nosakaakiyuki.com/.



L'histoire

Le roman s'ouvre par la fin : contre un pilier de la gare de Sannomiya à Kōbe, le jeune Seita finit par mourir, après une lente agonie due à la famine et à la maladie, le 21 septembre 1945. Sa petite sœur Setsuko, est morte seulement quelques mois avant lui. Le récit revient alors en arrière, témoignant des événements passés où le malheur des deux enfants débute.

La Tombe des lucioles raconte l'histoire de Seita et de Setsuko, un couple de frère et sœur qui se voient obligés d'errer dans un Japon à feu et sang, ravagé par la guerre et les bombardements américains de 1945. La ville de Kōbe ne ressemble plus qu'à un brasier funéraire géant, où la mère des deux enfants perd la vie. Ses ossements sont alors rassemblés dans une petite boîte conservée précieusement durant tout le périple, faisant office de trésor. Le père, quant à lui, lieutenant dans la marine, est porté disparu et reste injoignable dans ce contexte de crise.

Abandonnés à leur sort, les enfants décident de fuir, Seita emportant sa petite sœur sur son dos. Le jeune garçon estime préférable de cacher le décès de la mère à Setsuko, qui finit tout de même par comprendre qu'ils sont désormais seuls et livrés à eux-mêmes. Les deux orphelins vont alors être recueillis un temps par une tante cruelle, qui les harcèle constamment et les prive de nourriture.

L'aîné n'accepte plus cette situation et décide de repartir. Ils s'organisent alors une vie à deux dans une cave sombre et insalubre, où néanmoins ils gagnent une forme d'indépendance. Ils occupent leurs journées par des baignades dans un lac à proximité de leur abri, mais le plus important reste la recherche de nourriture, car ils ne bénéficient plus des tickets de rationnement.

Pour échapper à leur situation et à leur avenir incertain l'espace d'un instant, les enfants font appel à leur imagination. C'est dans ces moments-là qu'ils retrouvent une âme d'enfant. Ainsi, quand vient la nuit, Seita et Setsuko partent à la chasse aux lucioles, qui éclairent leur caverne et leur tiennent compagnie.

Pour assurer leur survie, Seita vole dans les potagers et pille les maisons pendant les bombardements, lorsque les villageois sont terrés dans les abris. Mais ses maigres butins ne suffiront pas à les sauver : lui et sa petite sœur finissent par mourir lentement, emportés par la maladie et la famine.



Le texte

La Tombe des lucioles met en scène une relation fraternelle sans faille, où chacun est la raison de vivre de l'autre. Ce récit dramatique contient une trame historique qu'est la Seconde Guerre mondiale, avec les bombardements violents et meurtriers des Américains sur le sol japonais.

De plus, on retrouve tout un fond culturel où des termes japonais sont employés : tabi qui désigne des chaussettes en coton où le gros orteil est séparé des autres doigts, kokumingakkō qui correspond aux écoles primaires « nationales », où l'accent était mis sur les valeurs nationalistes prônées par les autorités militaires durant la guerre... Cet emploi de la langue nippone permet une véritable plongée dans le texte et ancre l'histoire dans une certaine réalité.

Cette histoire, l'auteur l'a vécue, âgé de quatorze ans, en juin 1945. Il nous la retranscrit ici au travers de deux voix et regards enfantins et, malgré tout, Nosaka attribue une certaine maturité à ses personnages, qui sont les seuls maîtres de leurs destins. Condamnés à vivre sans attaches, ils ne doivent et ne peuvent que compter l'un sur l'autre. Seita doit assumer son rôle de grand frère et assurer la survie de sa petite sœur, plus fragile mais néanmoins lucide sur la situation.

Les thèmes de l'amour, de la guerre et de ses conséquences (la perte, l'errance, la misère et la famine la plus extrême) sont au cœur du livre et sont mis en scène par un langage très dialogué, poétique, ainsi que des images bouleversantes de réalisme, réalisées par Nicolas Delort pour cette réédition de l’ouvrage chez Picquier en 2009.

Patrick De Vos, le traducteur, écrit dans son introduction à propos de l'ouvrage : « un style inimitable – le traducteur a presque envie de dire intraduisible – que l'on reconnaît d'abord à son brassage de toutes sortes de voix, de langues, la plus vulgaire comme la plus classique, où se déverse par coulées enchaînées les unes aux autres le flot ininterrompu des images. Ses histoires ne sont pas linéaires, elles avancent par à-coups, reviennent brusquement en arrière, obliquent sans prévenir, brouillant la structure narrative. »


« La nuit venue, les grenouilles-taureaux coassaient dans le réservoir d'eau tout proche et de art et d'autre du flot vigoureux qui s'en écoulait, parmi l'herbe drue, c'était des scintillements de lucioles juchés chacune au bout d'une feuille, il suffisait de tendre la main pour faire monter les petites lumières le long des doigts, « Regarde ! Essaie de la prendre ! », il en fit tomber une sur la paume de Setsuko, mais elle ferma si fort son poing qu'elle l'écrasa, une odeur âcre qui vous picotait les narines lui restait au creux de la main, au milieu des ténèbres lisses du moi de juin, à Nishinomiya certes, mais au pied de la montagne, où les bombardements on s'en souciait peu, comme du malheur des autres. »




La notion d'image

La notion d'image est centrale car le livre se prête parfaitement à l'illustration et à la mise en image, à travers le récit riche de descriptions, marquées par un réalisme impressionnant.

Ainsi, la nouvelle d'Akiyuki Nosaka a été adaptée au cinéma par Isao Takahata en 1988. Ce dernier reproduit fidèlement l'univers de La Tombe des lucioles qu'il transpose dans un film d'animation, intitulé en français Le Tombeau des lucioles. On peut noter que la production du Studio Ghibli a été accueillie favorablement par le public et les critiques.
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L'alliance image-mots

Les illustrations appuient ici le sentiment de détresse suscitée par le texte. L'illustration devient une explication du texte, une retranscription visuelle des mots, les rendant encore plus percutants et marquants.

On peut reprendnosaka-akiyuki-nicolas-delort-la-tombe-des-lucioles-02.jpgre la devise du magazine Paris Match pour illustrer ce propos : « Le poids des mots, le choc des photos ». E n effet, d'un côté il y a le pouvoir des mots et de l'autre, la force de l'image qui est également capable de parler d'elle-même. Ici, l'image est en même temps complémentaire du texte, mais aussi indépendante, dans le sens où la lecture de celle-ci peut se faire seule, sans nécessité de légende. On arrive à déchiffrer les sentiments des personnages et à comprendre la situation par la position des corps et les couleurs employées.
 
Le travail de Nicolas Delort permet de s'adresser éventuellement à un public plus réceptif et sensible aux images qu'aux mots eux-mêmes. L'image est alors plus parlante, elle apporte une autre  vision que la nôtre, permettant une confrontation de lectures du texte. Ainsi, elle enrichit le récit d'un point de vue esthétique mais aussi d’une autre lecture. Elle apporte des éléments auxquels le lecteur n'a pas forcément prêté attention.



Mon avis : choix de l'ouvrage

J'ai fait le choix de présenter cet ouvrage car tout d'abord, l'histoire m'a bouleversée en elle-même. Le texte m'apparaissait déjà frappant par la justesse des mots. L'histoire est belle et dramatique mais l'auteur arrive à ne jamais tomber dans l'excès, il ne force pas les sentiments du lecteur. Toutefois, celui-ci ne peut rester de marbre devant la situation vécue par les deux personnages, qui suscite une émotion forte, qu'elle soit positive ou négative. Ainsi, à la lecture, les images me venaient déjà en tête, Nosaka faisant la description des personnages et du cadre.

Cet ouvrage se prête sans problème à l'illustration, comme le démontre Nicolas Delort qui a parfaitement réussi à restituer toute la « profondeur dramatique de cette période, la tendresse des liens qui unissent les deux enfants, l'intensité poétique et visionnaire du texte de Nosaka », pour reprendre les mots de l'éditeur.

En effet, ses illustrations sont poignantes de réalisme et il a su retranscrire l'ambiance et l'esprit du livre, ainsi que les émotions vives que j'ai ressenties lors de la lecture.

J'ai eu un véritable coup de cœur pour l'histoire et le travail d'accompagnement de Nicolas Delort, ce qui explique mon choix de présenter ce livre et je le recommande vivement pour un moment de poésie fort et intense, bien que très triste.


Caroline T., 1ère année éd.-lib.



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24 juillet 2012 2 24 /07 /juillet /2012 07:00

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Laura KASISCHKE
Les Revenants
Traduction
Éric Chédaille
Christian Bourgois, 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un sensationnel roman psychologique qui se lit d'une traite, un suspens haletant, une atmosphère à la fois poétique et glaçante qui nous hante encore, une fois le livre fermé...



Laura Kasischke

Laura Kasischke est née en 1961 dans le Midwest où elle vit encore aujourd'hui. Elle enseigne la poésie et l'écriture à l'université du Michigan (Ann Arbor). Elle est parfois comparée à Joyce Carol Oates pour sa propension à imaginer des histoires pleines de violence et de menace, mais son style est très différent. Ses romans sont aujourd'hui traduits dans le monde entier. Parmi les meilleurs : À moi pour toujours, A Suspicious River, La vie devant ses yeux (adaptée au cinéma par Vadim Perelman), Rêves de garçons, Un oiseau blanc dans le blizzard.

Les Revenants, le petit dernier, obtient un énorme succès dès sa sortie en 2011 et pour beaucoup de lecteurs il est le meilleur de ses huit romans.

Laura Kasischke a ce merveilleux talent de créer des personnages avec une vie en apparence banale, ordinaire et de les dévoiler au fur et à mesure des pages, de nous montrer leur côté le plus sombre et de leur faire vivre des choses extraordinaires qui au bout du compte nous paraissent plus réelles que la réalité.

Dans Les Revenants, l'auteure aborde ses thèmes de prédilection : l'université (sous l'angle des bizutages, cette fois-ci), la famille, le travail, la noirceur de la vie, les relations humaines, tout en traitant de manière brillante le deuil et la perte d'un proche.



Les Revenants : Un thriller prenant

Un début in medias res

Le roman débute par une scène qui ne cessera de hanter tous les personnages, et nous, lecteur : un accident de voiture fatal où la jeune étudiante Nicole laisse la vie. Craig, le conducteur et petit ami de Nicole, est toujours en vie, mais dans sa mémoire flotte le néant. Comment s'est produit cet accident ? Personne ne le sait, pas même le seul témoin nommée Shelly.

« Le garçon était maintenant allongé à côté de la fille, un bras passé autour de sa taille, la tête reposant sur la blonde chevelure, et le clair de lune les avait changés en statues.

Deux marbres. Parfaits. Lavés par la pluie. Classiques.

Shelly resta quelques instants à les contempler, ainsi étendus à ses pieds. Elle avait le sentiment d'être tombée par hasard sur quelque chose de très secret, sur elle ne savait quel symbole onirique, un arcane du subconscient subitement révélé, quelque rite sacré nullement destiné à des yeux humains, mais auquel elle eût été mystérieusement conviée. »



Un suspens haletant

Au Godwin Honors College, une université du Midwest, les étudiants font leur rentrée. Parmi eux, Nicole et Perry, venus d’un petit lycée rural de Bad Axe, ont été admises grâce à leur réussite scolaire tendis que Craig Clements-Rabbitt, rejeton d’un écrivain à succès, a bénéficié des relations de ce dernier. Nicole est une élève brillante et aimée de tous, Craig tombe très vite amoureux d’elle. Hélas pour lui, c’est une oie blanche (pas de sexe avant le mariage) et surtout, elle est obsédée par son entrée chez les Omega-Theta-Tau, une prestigieuse sororité, à quoi elle sacrifie tout. Craig s'impatiente, s’énerve, et triste hasard, il est victime d’un accident de voiture, fatal pour sa chère et tendre qui se trouvait avec lui.

Mais le doute plane ; était-ce vraiment un accident ? Ou Craig aurait-il intentionnellement tué sa petite amie ? Il est très vite accusé et renvoyé de l'université. Mais pourquoi aurait-il tué une jeune femme qui n'avait rien à se reprocher ?. Peu à peu le masque des personnages tombe pour révéler ce qu'ils sont réellement. Nicole, en apparence une sainte-nitouche, serait en fait une jeune effrontée qui aurait menti depuis des mois à Craig. La jalousie pourrait alors être le mobile idéal de ce crime, si certains n'avaient pas certifié avoir fréquenté Nicole bien après sa prétendue mort... L'inimaginable question se pose : aurait-elle ressuscité d'entre les morts ?

S'ajoute à tout cela une atmosphère lugubre qui règne sur le campus et nous invite encore plus à croire à ces revenants :

« Un aveuglant paysage lunaire. Mira se dit qu'on avait désormais là un parfait campus pour revenants. Pour les invisibles. Les disparus. (...) La lune donnant au monde l'apparence d'une lune, d'un autre monde, désert et parfait ».

C'est ainsi que Mira, docteur en anthropologie et professeur à l'université, qui voit ses recherches patiner et commence à craindre pour sa titularisation, décide d'enquêter sur Nicole et ses mystérieuses apparitions…



Une construction addictive

L'histoire mêle deux récits : celui de l'année universitaire en cours et le temps d'avant la mort de Nicole. Les regards des différents personnages sur l'accident se succèdent au fil des pages. On vacille entre présent et flash-back, cela pourrait être perturbant mais devient en fait totalement addictif. On est captivé par ces « revenants » qui baignent dans une atmosphère macabre, il est impossible de lâcher avant la dernière page ce brillant ouvrage qui n’en compte pourtant pas moins de 600… qu'on lit sans même s'en apercevoir.



Réflexion sur la place actuelle de la femme.

L'auteur va évoquer maintes fois les relations bonnes ou mauvaises que les personnages entretiennent entre eux, ou avec eux-même. L'amour, qu'il s'agisse d'amitié ou de sentiments amoureux, et la douleur sont très présents dans Les Revenants étant donné que le récit est fondé sur la mort et le deuil. Mais il peut également s'agir d'une mort non physique, comme la mort d'un couple par exemple.

Dans ce polar, Laura Kasischke mène une réflexion sur la place actuelle de la femme dans la société. Elle nous montre que son rôle a muté, qu'elle peut très bien être une virulente femme d'affaires tout en étant mère. Les mœurs ont changé et l'auteur le souligne avec le cas de Mira dont le mari a fait le choix d'être père au foyer en s'occupant de leurs jumeaux de deux ans. Cette situation commence à poser problème à ce mari qui vit confiné chez lui avec ses enfants dont il n'a plus trop envie de s'occuper. Il se met alors à soupçonner sa femme d'aller voir ailleurs. L’auteur renverse ici le schéma traditionnel.



Critique de la société américaine

À travers Les Revenants, l'auteur écorche la façade parfaite de la société américaine. Nous sommes plongés dans un monde à première vue sans failles : celui d'une prestigieuse université où les étudiants semblent sages et brillants, mais ce n'est qu'une illusion. Ils se révèlent avoir tous un côté sombre, même la vie privée des professeurs n'est pas limpide. Nous voulons découvrir les secrets des uns et des autres et cela contribue pour beaucoup à l'addiction qu'on est susceptible d'avoir pour ce roman.



Extrait du prologue

 « La scène de l'accident était exempte de sang et empreinte d'une grande beauté.

Telle fut la première pensée qui vint à l'esprit de Shelly au moment où elle arrêtait sa voiture.

Une grande beauté.

La pleine lune était accrochée dans la ramure humide et nue d'un frêne. L'astre déversait ses rayons sur la fille, dont les cheveux blonds étaient déployés en éventail autour du visage. Elle gisait sur le côté, jambes jointes, genoux fléchis. On eût dit qu'elle avait sauté, peut-être de cet arbre en surplomb ou bien du haut du ciel, pour se poser au sol avec une grâce inconcevable. Sa robe noire était étendue autour d'elle comme une ombre. Le garçon, qui s'était extrait du véhicule accidenté, franchit un fossé rempli d'eau noire pour venir s'agenouiller à côté d'elle. »


Romane, 1ère année édition-librairie  



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24 avril 2012 2 24 /04 /avril /2012 07:00

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Jack LONDON
Croc-Blanc
Titre original
White Fang, 1906
Traduction
Daniel Alibert-Kouraguine
Le Livre de poche,
Collection Les classiques de poche, 1995




 

 

 

 

 

La loi du Wild

Dans le Wild glacé de la terre du grand Nord, une louve attire, pour nourrir la meute affamée, des chiens de traîneau reposant près de leurs maîtres. Après avoir dévoré chiens et hommes, la troupe se sépare. La louve met au monde cinq louveteaux, dont un seul survit malgré l’aridité de la famine : Croc-Blanc.

Laissé seul pendant les longues heures de chasse de sa mère, il découvre le Wild, immense et sans frontière, rencontre toutes sortes d’animaux, certains plus menaçants que d’autres :

les hommes.



Lui et sa mère seront arrachés à la liberté sauvage et soumis à la bestialité cruelle de l’homme et de ses chiens. Il apprendra à connaître les règles imposées par ses « dieux » au péril de sa vie jusqu’au jour où le maître prendra une nouvelle dimension, l’arrachera au « dieu de haine » et lui fera connaître une notion étrangère jusqu’alors :

 l’amour.



Jack London a écrit ce livre en 1906 et s'inspire de ses expériences vécues lors de la ruée vers l'or du Klondike. Il nous offre son point de vue sur les différentes sociétés existantes à travers principalement les yeux de Croc-Blanc.

Dans cette œuvre, Jack London nous glace par la neutralité du narrateur. Loin d’installer une distance, la cruauté objective qui frappe Croc-Blanc nous saisit d’effroi. L’horreur se fait parfois timide comme par pudibonderie ou se dévoile violemment. L’humanité de la bête est détruite par l’animalité de l’homme. La loi du Wild ne laisse pas le choix, seul l’animal féroce peut survivre.



L’auteur nous fait découvrir un monde dur et froid. Un monde perdu dont toute la violence est mise en évidence. Dès la première page, nous sommes confrontés à l’homme et à la faune luttant pour leur survie. Réduits à la même échelle par leurs besoins primaires, ils n’ont plus d’autre nécessité que celle de vivre coûte que coûte. La seule supériorité de l’homme dans le Wild est sa capacité à faire du feu.

La grande particularité de Croc-Blanc est la façon dont le narrateur nous décrit cet univers. Il nous fait découvrir le Wild à travers les yeux de l’homme, mais très rapidement on se retrouve derrière le regard du loup. Et c’est avec ses yeux que l’on apprend à apprivoiser le Wild. Jack London pose ici un regard et une narration subtils révélant les vérités sombres qui nous habitent. Il réveille également en nous un sentiment de gêne, et de responsabilité face aux actes de ces hommes. Au fil des pages, il nous transporte d’émotions en émotions, de la fatalité à l’espoir, et nous fait vibrer pour ce loup un peu chien.

L’écrivain, influencé dans ses œuvres par la nature sauvage, la représente ici avec force. Il a inspiré beaucoup de réalisateurs de films, séries et dessins animés. Croc-Blanc est un classique trop souvent classé en jeunesse. Pourtant, bien que le récit puisse sembler enfantin, la complexité des sentiments, la philosophie transmise et la qualité d'écriture ne peuvent se révéler dans toute leur ampleur qu'à un lecteur d'une certaine maturité.

Laissez-vous (ré)apprivoiser par un loup et (re)découvrir ce qu’est « une vie de chien » dans le Wild. Un monde où il n’y a de place que pour les plus forts et où les faibles sont dévorés par la haine.

Cela peut également être l'occasion de découvrir le reste de l'œuvre de l'auteur, à commencer par le livre auquel fait écho Croc-Blanc, L'appel de la forêt publié trois année plus tôt. Histoire d'un chien domestique vendu comme chien de traîneau, et qui va se retrouver confronté à toute la rudesse du Grand Nord en une sorte de parcours inverse ; c'est pourquoi l'on peut qualifier ces deux œuvres de diptyque.


Yaël, 1ère année Éd.-Lib.

 

 

 

Jack LONDON sur LITTEXPRESS

 

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Article de Mickaël sur Le Talon de fer

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Article de Thomas sur Parole d'homme

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  Jack London Le peuple d'en bas

 

 

 

Article d'Esilda sur Le Monde d'en bas

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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