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7 octobre 2013 1 07 /10 /octobre /2013 07:00

jacK kerouac Sur la route

 

 

 

 

 

 

 

 

Jack KEROUAC
Sur la route (1957)
éditions Gallimard, 1960
Folio, 2007
(Nouvelle édition
Sur la route-Le rouleau original
Gallimard, 2010
Sortie folio
1er avril 2012)



 

 

 

 

 

 

Quelques mots sur l'auteur

Jacques Kerouac, considéré aujourd'hui comme l'un des écrivains les plus importants du XXème siècle, né dans le Massachusetts en 1922 et mort en 1969 en Floride, est un poète américain du mouvement appelé « beat generation ». Il deviendra, après l'écriture de Sur la route, l'écrivain expérimental le plus doué de sa génération. Ses œuvres considérées comme majeures sont Sur la route, manifeste de la Beat generation, Big Sur,  Les Clochards célestes, Le Vagabond solitaire, etc. Kerouac passa sa vie entre ses études et ses voyages, entre les grands espaces américains et l'appartement de sa mère. Son style rythmé appelé « prose spontanée » inspira de nombreux artistes tels que Bob Dylan ou Tom Waits. Kerouac fut touché par la mort de son frère lorsqu'il avait cinq ans, de son père, et par le chaos de la guerre, ce qui le rendit très sensible au déracinement auquel il répond par une philosophie du mouvement.

Il mourut d'une hémorragie digestive à l'âge de 47 ans.



Le livre et l'édition

 

« J'ai raconté toute la route à présent. Je suis allé vite, parce que la route va vite. L'histoire, c'est toi et moi et la route. Je l'ai fait passer dans la machine à écrire et donc pas de paragraphe... L'ai déroulé sur le plancher et il ressemble à la route. » Jack Kerouac à Neal Cassady, dans une lettre datée du 22 mai 1951.

 

L'écriture de Sur la route fait l'objet de nombreux débats. La légende dit que Jack Kerouac l'écrivit en trois semaines de délire, sous benzédrine, sur un rouleau de cinquante mètres. Le rouleau sous le bras, il alla voir Robert Giroux, éditeur chez Harcourt Brace avec qui il travailla sur The Town and the City, publié au printemps précédent. Ce dernier se demanda comment il allait publier ce bloc de texte qui constituait une toute nouvelle forme d'écriture, qu'on pourrait qualifier d'« extraterrestre », novatrice, subversive née de cette génération de hipsters underground influencés par les coups de pinceau sauvages de Jackson Pollock et l'instinct artistique cruel de Lee Krasner. Ils nous parlent du « it », de la « pulse », sous l'influence des chorus de Charlie Parker. Ils rejettent toute concession.

Kerouac décide donc de repartir sur la route vers le Mexique et la Californie, refusant de réviser son manuscrit. Il découvre l'écriture automatique, le bouddhisme et écrit d'autres romans sous la même forme qu'il décide de préserver dans des petits carnets que personne n'ose publier. Des années plus tard, Viking rachète Sur la route mais le roman publié n'a absolument rien à voir avec le rouleau original tapé « à toutes blindes ». Ainsi, en 1956, une version retravaillée de Sur la route est publiée, sous forme de roman où les personnages sont désignés par des pseudonymes avec un découpage en chapitres extrêmement classique en comparaison avec le rouleau original. À ce sujet, Allen Ginsberg déclara : « Un jour, quand tout le monde sera mort, l'original sera publié en état, dans toute sa folie. »

En 2010, le rouleau original peut enfin être publié, les pages censurées pour excès de verdeur dans la version de 1956 sont réintégrées, les pseudonymes des personnages supprimés et la lecture de la véritable expérience de la route de Kerouac est enfin possible. Les publications de Sur la route subissent un paradoxe chronologique : c'est la version retravaillée qui est d'abord publiée et ce n'est que bien plus tard que nous découvrons la véritable écriture de l'expérience de la route de Kerouac. L'histoire de l'édition de Sur la route est révélatrice de cette rupture franche entre une Amérique « normale » et la beat generation, cette culture d'après-guerre choquée par l'horreur et fondée sur la sueur, l'immédiateté et l'instant plutôt que sur l'apprentissage, le savoir-faire et la pratique audacieuse.



Sur la route

Sur la route mêle souvenirs et inventions. C'est ainsi qu'on peut qualifier ce rouleau inclassable de biofiction. Sur la route parle d'une bande de jeunes Américains, et plus particulièrement de deux hommes, Jack Kerouac et Neal Cassady, qui traversent plusieurs fois le continent américain. Dès les premières lignes, Jack Kerouac éclaire le lecteur et pose les raisons de la route. Ils sont à la recherche de quelque chose qu'ils ne définissent pas eux-mêmes, peut-être en quête d'un frère ou d'un père, d'une famille, d'une Amérique ou d'un héritage perdu qui les pousse à aller toujours plus loin et toujours plus vite.

Sur la route est un bloc de texte. Jack Kerouac divise son écriture en cinq livres, qui correspondent à des différents départs sur la route, qu'il ne différencie pas dans la mise en page :

 

« En cette première nuit au bercail, j'étais loin de me douter que je le reverrais, et que tout allait recommencer, la route, le tourbillon de la route, bien au-delà de mes rêves les plus fous. LIVRE DEUX : Il s'est écoulé un an et demi avant que je revoie Neal. » page 259.

 

L'immersion dans la route est totale, jusqu'au bout du rouleau, sans aucune interruption. Pour cela, il m'a semblé plus intéressant de pratiquer une lecture intensive du rouleau pour faire, en tant que lecteur, l'expérience du voyage.

J'aborderai Sur la route non pas par la division en parties mais par les différents personnages réels qui forment la beat generation, mouvement littéraire et artistique des années 50 des États-Unis.

 

 

Le premier sens de « beat » : cassé, fatigué fait référence à une génération perdue de « bras cassés » que John Clelon Holmes, romancier et poète américain lui-même de cette génération, définit comme « à la rue, au bout du rouleau ». Par l'éloge de la vitesse et du mouvement comme expérience pure de la vie, la beat generation répond à l'écrasement, la pauvreté, la solitude, et le manque de liberté d'une Amérique traumatisée par l'horreur de la guerre. Une nouvelle culture naît, très instinctive et au style vif qui voit apparaître le jazz  « free style », musique qui vit seulement dans l'instant et qui jaillit sans préméditation, comme une folie passagère. Le style de l'écriture de Kerouac dans Sur la route fut comparé à celui du jazz. Les mots défilent automatiquement pour laisser place à la conscience mais surtout à l'inconscient des personnages. Cette impression de spontanéité totale nous laisse dans la surprise quant à la destination du sens final de ce qu'il nous raconte. Kerouac avec son style « free jazz » nous emporte dans les sensations vives de la route par une ponctuation rythmée, l'utilisation d'énumérations d'actions rapides entrecoupées de magnifiques descriptions de la grandeur du paysage américain et des sensations poétiques que la vue de ce dernier provoque. Ainsi, la vitesse de l'écriture respire par la beauté des images qui nous apparaît grâce à la précision brutale des mots de l'auteur.

Chaque personnage pourrait s'interpréter comme faisant partie des singularités propres de la beat generation. Sur la route est un livre vivant par la richesse et la diversité de ses personnages.

Jack Kerouac commence son récit de la route par deux événements déclencheurs : la mort de son père et la rencontre de Neal Cassady (« J'ai rencontré Neal pas très longtemps après la mort de mon père... ») Il apparaît comme un personnage sensible, constamment à la dérive et tenté par ce que l'on pourrait appeler « les voix du mal » : la fête, les drogues, la fuite... Durant tous ses voyages, on remarque son sentiment de perte et de mort qui lui inspire les vertus du mouvement et lui permet, par un éloge de la vitesse, de vivre plusieurs vies, entre ses études et la route.

Neal Cassady représente le frère perdu et retrouvé de Kerouac. Il existe une relation de complémentarité entre ces deux hommes, qui naît d'un sentiment d'admiration réciproque. En effet, Neal Cassady vit dans le désir de devenir un jour un intellectuel écrivain comme Kerouac et ce dernier admire à son tour la capacité qu'a Neal de braver toutes conventions touchant de près ou de loin au devoir, aux contraintes et aux obligations. Ils s'apportent tous deux de nouvelles compétences chacun dans leur domaine. Ensemble, ils continuent à découvrir par leurs différences. Neal Cassady est un « fou furieux » ne se posant aucune question, toujours dans l'action et le mouvement. Il est dans plein de projets à la fois, ses envies sont nombreuses, rapides et souvent fugaces. Il avance dans l'exaltation totale et sans but, sans retour en arrière. Cependant, le livre 3 a particulièrement attiré mon attention quant à ce personnage. En effet, ce dernier se blesse à la main et décide, pour la première dans le livre, de parler de son passé dans une longue discussion avec Kerouac. Peut-être est-ce la douleur, qui nous ramène toujours de façon cruelle et immédiate au présent, qui l'oblige à revenir sur sa vie ? Il n'empêche que ces quelques confessions permettent de s'imprégner pleinement du personnage énigmatique et de le comprendre dans son essence même, dans sa construction en tant qu'homme. Nous découvrons alors un passé d'enfant violenté, poussé par son père au vol et à la vie dure.

Allen Ginsberg représente la vraie figure du poète et apporte un brin de romantisme à la bande de la beat generation. Ce dernier aura une relation charnelle avec Neal Cassady. Kerouac aborde l'homosexualité d'une façon très avant-gardiste pour l'époque. Elle est traitée sans tabou, dans un milieu d'hommes, sans qu'elle signe la fin d'une quelconque virilité. Kerouac aborde l'histoire entre Ginsberg et Cassady avec une certaine distance, signe de respect et de pudeur, sans porter aucun jugement néfaste quant à ses amis.

Williams Burroughs, mentor de Kerouac et Cassady, est une figure paternelle tout à fin intéressante. Bien qu’il soit fou furieux des drogues, sa consommation en est très assumée. À la différence d'Henri Michaux ou d'autres qui allient leur prise de drogues à l'expérience scientifique, à un vide qu'il faudrait combler ou encore à un besoin de représentation, on a l'impression que Burroughs en consomme simplement parce qu'il aime ça, comme s'il était tombé dedans petit...

Les femmes sont très présentes dans Sur la route, souvent motrices des départs. Au premier abord, nous pourrions croire à un discours misogyne en ce qui les concerne. Kerouac utilise un vocabulaire cru (« pute » « poule », etc.) qu'il faut distancier et redéfinir dans son contexte. Peut-être même donner un sens différent à ces qualificatifs ? De plus, le personnage de Louanne, femme de Neal qui brise toutes les conventions et symbolise la liberté, est féministe par son action dans le mouvement et sa place pleinement acceptée entre tous ces hommes.



In fine, Sur la route est un voyage sans destination géographique où seuls l'instant, le mouvement, la vitesse apportent la découverte de nouveaux horizons, de plusieurs vies et de rencontres exaltantes. Sur la route nous parle aussi de la fête, de la désinvolture totale et des excès d'une jeunesse folle prête à tout pour une nuit avec l'inconnu voilé. Sur la route touche ce sentiment de vide et de plein que l'on vit après une nuit de débauche intense, de désorientation totale due à un excès de tout, dans le but de lutter contre le temps qui passe et la mort qui approche. Enfin, Sur la route claque la porte à cette Amérique qui se base encore sur le « ce qu'ils croient devoir faire », pour s'inscrire contre cette culture américaine classique de l'autosurveillance et de l'autocensure. Jack Kerouac libère sa conscience sur le rouleau, le vent dans les cheveux, en dépassant les niveaux de réalités politiquement acceptables.


Samantha, AS édition-librairie 2012-2013

 

 

Jack KEROUAC sur LITTEXPRESS

 

jacK kerouac Sur la route

 

 

 

 

 

 

 

 Sur la route, article de Nicolas.

 

 

 

 

On the road walter salles affiche

 

 

 

 

 

 On the road, le film. Article de Nicolas et Guillaume.

 

 

 

 

Jack Kerouac Les clochards celestes 01 Les Clochards célestes, article de O. H.

 

1kerouac_big-sur.jpg

 

 

 

 

 

Steinbeck, Miller, Kerouac : carnets de voyage, article d'Élisa.

 

 

 

 

 

BEAT-MEXICO-C-B.jpg

 

 

 

 

 

La Beat Generation, dossier de Charlotte.

 

 

 

 

 

 

 

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5 octobre 2013 6 05 /10 /octobre /2013 07:00

Eric Faye Nagasaki 01





 

 

 

 

 

 

 

 

Éric FAYE
Nagasaki
Stock, 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’auteur

Journaliste à l’agence de presse Reuters, Éric Faye se lance dans l’écriture en 1991 avec la publication de deux essais sur l’auteur albanais Ismaïl Kadaré. Éric Faye est un écrivain prolifique : romans, nouvelles, essais, récits de voyages et de rencontres. Son univers mêle à la fois le fantastique et l’absurde. Il s’intéresse aux travaux de Dino Buzzati, Aldous Huxley, Ray Bradbury et Kafka. Il a reçu de nombreux prix dont celui de Grand prix du roman de l’Académie française pour son roman Nagasaki. Passionné par la culture japonaise, il est lauréat, en 2012, de la villa Kujoyama (institut culturel franco-japonais à Kyoto).

 

L’histoire

L’histoire se découpe en deux parties. L’action se déroule au Japon dans la ville de Nagasaki, dans la maison d’un quinquagénaire célibataire. Shimura, météorologue, mène une vie tranquille à la routine bien établie. Il s’aperçoit un jour que des objets viennent à bouger ou à disparaître pendant son absence.

 

« il faut imaginer un quinquagénaire déçu de l’être si tôt et si fort, domicilié à la lisière de Nagasaki dans son pavillon d’un faubourg aux rues en chute libre. […] C’est là que j’habite. Qui ? Sans vouloir exagérer, je ne suis pas grand-chose. Je cultive des habitudes de célibataire qui me servent de garde-fou et me permettent de me dire qu’au fond, je ne démérite pas trop. […] J’aime me retrouver un peu avec moi-même, chez moi, pour dîner à la bonne heure : je ne dépasse en aucun cas dix-huit heures trente » (p. 11-12).


Cette première partie est plaisante et légère. On s’amuse des déboires de ce héros qui n’en est pas un. D’une fadeur sans commune mesure, Shimura se complaît dans cette routine, a un avis sur tout et exaspère le lecteur avec son air suffisant. Dès les premières pages, on prend plaisir à le voir se tourmenter pour quelques centimètres de jus d’orange en moins. On le prend pour un fou. Il se croit lui même dérangé mais décide tout de même de mener son enquête en installant une webcam dans sa cuisine. Il s’aperçoit qu’une femme vit à son insu chez lui. Il appelle la police.

On pourrait penser que cette découverte est une victoire pour notre anti-héros, pourtant il n’en est rien. Le roman prend alors une tournure mélancolique. Shimura vit cette intrusion comme un viol : « C’était ni plus ni moins une sorte de viol » (p. 16). Pourtant il ne cesse de s’inquiéter à la fois pour lui-même mais aussi pour cette femme, qui l’a, en quelque sorte, réveillé de la vie léthargique qu’il menait jusqu’alors.

 
La deuxième partie prend une tournure plus dramatique. Elle se consacre à l’histoire de « la femme », l’intruse. Alors qu’elle sort de prison, elle se rend chez Shimura : elle veut retourner sur les lieux de son « crime » et lui expliquer le pourquoi de son acte. Or la maison est en vente. Elle décide alors de lui écrire une lettre dans laquelle elle lui raconte son histoire. Orpheline à 16 ans, engagée dans l’Armée rouge unifiée à 20 ans, elle est à la cinquantaine sans travail, sans toit et sans allocation. Alors qu’elle erre dans la ville, elle se retrouve un jour devant la maison de Shimura, maison où elle a vécu une enfance heureuse. Elle investit une armoire dans une pièce isolée de la maison : son séjour dure un an.

 
L’histoire est surprenante. Elle est inspirée d’un fait divers paru dans les journaux japonais en 2008. À partir de simples noms dans un entrefilet, Éric Faye choisit de donner vie et consistance à ces protagonistes du quotidien. Le roman est court. On est appâté par cette histoire d’objets qui se déplacent, mais bien vite on se rend compte que l’essentiel du roman réside moins dans l’intrigue que dans les thématiques développées par l’auteur : la solitude, la société individualiste et consumériste, la pauvreté, le souvenir, l’attachement au lieu.

 

Le triste constat d’une société moderne : pauvreté et solitude
 
Éric Faye fait le constat d’une société qui va mal. La critique est voilée, elle se croise au détour d’une page ou d’un mot, par petites touches. La société capitaliste actuelle condamne l’homme à la prison du quotidien, à la solitude. L’auteur a déjà exploité cette thématique dans ses précédents romans, notamment Un clown s’est échappé du cirque paru en 2005 aux éditions José Corti.

Shimura est un homme célibataire et surtout un homme seul. Lorsque l’intrigue débute, cet isolement ne lui importe pas. Toutefois, cet événement l’oblige à faire le constat de la solitude qui règne dans sa vie :

 

« Allongé, j’ai attendu, mais ça ne venait pas. Le sommeil ? Non, l’oubli. Non pas l’oubli de cette pauvre femme qui ne m’était rien, mais celui de mon existence entière dont se dévoilaient tout d’un coup le dénuement et l’aridité. Aucune ambition n’y poussait plus depuis longtemps, aucune espérance non plus. Cette femme était à maudire. A cause d’elle, le brouillard s’était levé. » (p. 69)

 

Après que Shimura a appelé la police, il se culpabilise. Par la suite, ses sentiments sont emplis de confusion : inquiétude, attirance physique, colère, culpabilité. Cette femme l’a réveillé, il sent alors la solitude lui peser et le manque d’une épouse dans sa vie. En vivant pendant un an clandestinement chez lui, cette femme est le plus proche de ce qui pourrait être une épouse dans la vie de Shimura.

Cette solitude est également partagée par la femme, contrainte à l’isolement par sa vie de SDF et son passé. Le dénuement est total, sans travail, sans domicile, sans famille, sans ami et même sans nom. Tout au long du roman elle est désignée comme « la femme ». La pauvreté lui a tout pris jusqu’à son identité. La symbolique est forte. Eric Faye renvoie cette femme à la foule des anonymes, des SDF. Lui donner un nom, serait lui donner une histoire ou lui rendre un passé dont elle a été dépossédée. Ses parents ont disparu et elle a même dû changer de nom.

 

« On m’a fourni une nouvelle identité, des papiers tout neufs. J’ai vécu de divers emplois salariés et n’ai jamais pu saisir la chance que m’offrait mon nouveau nom. Voilà. » (p. 108)

 

Le fait de la priver de son identité, permet également à l’auteur de renvoyer le lecteur à sa propre situation. Tout un chacun pourrait être un jour dans sa situation : « Quant à son nom de famille, il est aussi banal que le mien » (p. 48).
 

D’autres sujets sont également traités par Eric Faye, toujours de manière discrète, très légère, avec une once de sarcasme. Parmi eux on peut retenir, une critique de la société de consommation et ses conséquences comme la publicité abrutissante :

 

« J’enchaîne sur un divertissement, un jeu en direct de Niigata, et ne me rends compte du temps passé assoupi que lorsque la publicité m’éveille. QUATRE ACTIONS ANTI ÂGE POUR HYDRATANT INTENSIF ! clame la beauté aux cheveux roux à deux mètres de mon hébétement » (p. 35) ;

 

le capitalisme dévorant (« Dans le bac à sable où les enfants jouaient au capitalisme, on vient d’égarer la règle du jeu » (p.72)) qui condamne les personnes au chômage :

 

« Je me suis retrouvée au chômage il y a deux ans. À l’âge qui est le mien, aucun emploi ne vous attend plus. La retraite est encore un horizon lointain et vous n’avez plus rien à faire dans le monde du travail. Vous voilà condamné à errer dans un entre-deux de l’existence. Malheur aux célibataires sans famille ! Le temps des allocations chômage échu, vous résiliez votre bail. Un début de honte vous pousse à quitter votre quartier » (p.100)

En apparence tout sépare Shimura de la femme, il a un toit, un métier, une situation. Elle n’a plus rien si ce n’est ses pensées. Pourtant, tous deux partagent une situation qui leur échappe : seuls, ils sont prisonniers de cette société. Il ne leur reste plus que leurs souvenirs, thématique présente dans le roman, pour s‘évader : « On raconte que les bambous de même souche fleurissent à même date, meurent à même date, si éloignés que soient les lieux où ils ont été plantés dans le monde » Pascal Quignard

 

La place du lecteur et de l’auteur dans le roman

 

 « La webcam que j’ai installée hier soir fonctionne on ne peut mieux. Sans bouger de mon siège, je suis un ninja invisible et immatériel qui épie son domicile. Me voici ubiquiste, sans effort » (p. 22).

« Si j’étais marié, je suivrais ma femme des yeux, soit que je la jalouserais, soit que je ne pourrais me séparer d’elle. Passant devant la caméra, elle lancerait un clin d’œil aguicheur à mon troisième œil, voire un baiser. L’après-midi, je saurais quelles copines elle reçoit, dans quelle tenue » (p. 23).

 

Cette situation fait penser à ces émissions de téléréalité, où le public se passionne pour des inconnu(e)s et leur quotidien à la banalité affligeante. Or les mots « ubiquiste », « troisième œil », font également référence à la situation omnipotente de l’auteur et du lecteur. Mieux qu’une caméra filmant 24h/24H, l’auteur pénètre dans l’intimité du protagoniste : nous pouvons être le spectateur des pensées les plus intimes du héros. Nous observons la fade vie de Shimura qui observe sa vie fade par le prisme de sa webcam.

 

« Cela n’a duré qu’une seconde, mais j’ai eu le temps d’imaginer qu’un individu suivait mes évolutions grâce à elle, à l’instant même, et décrochait son téléphone pour avertir la police de ma présence chez lui. On me prenait sur le fait dans la cuisine, puis on me jetait dans une cellule. Cet homme, ensuite, rentrait chez lui et rangeait ce que j’avais déplacé. Et pendant ce temps-là, l’œil d’un autre type, qui se croyait le véritable propriétaire des lieux, suivait ses agissements par la webcam et décrochait à son tour un téléphone » (p. 54-55).

 

Ce dernier individu, le véritable propriétaire, renvoie à la situation de l’auteur qui a créé ce lieu avec son imagination : il lui appartient donc.

Ces mises en abyme sont nombreuses. Shimura regarde très souvent la télévision et se moque des personnages des faits divers (p. 18, p. 37). Or, il est lui même le héros d’un fait divers. Par ailleurs, lors du procès de la femme, on peut lire :

 

«  J’étais gênée de connaître la marque de sous-vêtements de mon accusateur, ses goûts culinaires ou télévisuels, ses lectures. Car j’avais fouillé tout ce qui pouvait l’être chez cet homme, et sans doute en savais-je au moins autant sur lui, désormais, que sa sœur de Nagoya. […] Je n’ignorais rien de ses horaires ni de sa manie de l’ordre, qui m’irritait fréquemment et m’effrayait dans le même temps. » (p. 83-84).

 

Par ces quelques mots, l’accusée décrit la situation dans laquelle se trouve le lecteur.

Tout au long du roman, par ces allusions, Eric Faye ne cesse de s’/nous interroger sur la position omnipotente de l’auteur, et des situations voyeuristes dans lesquelles se trouvent à tour de rôle la femme lorsqu’elle vit chez Shimura, Shimura lorsqu’il observe la femme et le lecteur en lisant le roman.

 

Le style de l’auteur

Aimant la culture nippone et passionné par les auteurs de l’étrange et de l’absurde, Éric Faye réussit à allier ses deux passions dans ce roman. La situation dans laquelle se trouve Shimura est assez kafkaïenne, pour faire référence à l’auteur tchèque auquel Faye a consacré un essai :

 

« Jusqu’à que j’en arrive à maudire ce frigo gris Sanyo sur lequel un fabricant sournois a pris soin d’imprimer le slogan "Always being with you". A-t-on jamais vu un réfrigérateur hanté ? Ou qui se nourrit en prélevant une part de son contenu ? » (p. 16).

 

La référence à Edgar Allan Poe n’est pas bien loin. D’ailleurs, page 61, on peut lire : « Pendant des mois, j’ai vécu dans une nouvelle à la Edogawa[1] et, rétrospectivement, je ne le souhaite à personne. ».
 
Par ailleurs, Eric Faye utilise pour ses descriptions beaucoup d’images et de métaphores, rappelant le style imagé de la poésie japonaise :

 

« Et voyez ces serpents d’asphalte mou qui rampent vers le haut des monts, jusqu’à ce que toute cette écume urbaine de tôles, toiles, tuiles et je ne sais quoi encore cesse au pied d’une muraille de bambous désordonnés, de guingois » (p.11).

 

Dès la première page, par son style, l’auteur nous projette au Japon.

Plus loin ce sont les cigales qui feront l’objet d’une description surprenante mêlant à la fois le Japon et le style absurde et étrange des auteurs phares de Faye. Les cigales sont d’ailleurs un motif récurrent de la culture japonaise[2] (la cigale est associée à la mélancolie) :

 

« Bien qu’égales à ce qu’elles ont toujours été, ni plus, ni moins, les cigales vous réveillent à peine avez-vous basculé dans un début de somnolence. Elles crissent et recrissent, les harpies, ivres, obsédantes, ou bien êtes-vous trop sensible, ce soir ? Les voilà qui entrent à la queue leu leu dans votre tête par une oreille, ressortent par l’autre et font le tour de votre crâne, à l’intérieur duquel elles s’engouffrent derechef, malignes, en vrille, en ligne, rieuses et moqueuses. » (p. 19)

 

 

Une histoire universelle ou une histoire japonaise ?

Dans un article paru dans le Monde des livres, Benjamin Fau écrit : « l'essentiel reste une histoire qui aurait pu se passer n'importe où, et deux personnages qui pourraient vivre à peu près dans n'importe quel pays du monde, à notre époque »[3].

Si les thématiques qui sont développées dans le roman sont universelles, cette histoire n’aurait pas pu se passer n’importe où. Au contraire. L’histoire s’inscrit d’autant mieux dans un contexte japonais que la culture dans ce pays est imprégnée de superstitions et d’un culte des esprits. Et l’intrigue a autant d’impact et de force parce qu’elle se déroule à Nagasaki.

Nous l’avons vu, l’inspiration de ce roman vient d’un fait divers paru dans les journaux. Or cet événement s’est en réalité déroulé à Fukuoka, à quelques kilomètres de là [4]. Si l’auteur a volontairement déplacé l’action de son roman à Nagasaki, c’est que ce cadre était important pour le déroulement de son histoire. C’est un choix délibéré et pour cause.

Dans la mémoire collective, lorsqu’on prononce le nom de Nagasaki, il est aussitôt associé au souvenir de la bombe atomique qui frappa la ville le 9 août 1945. Or l’intrusion de la femme dans la vie de Shimura est vécue comme un « viol » et lui fait l’effet d’une bombe. Cette bombe réveille le héros et change son regard sur sa vie et le monde qui l’entoure. Le parallèle entre l’histoire de la bombe et celle de Shimura est assuré par l’anecdote d’un collègue de travail.
 
Par ailleurs, l’auteur insiste sur la proximité qui existe entre l’histoire de la ville de Nagasaki et Shimura. Le héros fait lui même le rapprochement :

 

« Il m’apparaissait que Nagasaki était longtemps resté comme un placard tout au bout du vaste appartement Japon avec ses quatre pièces en enfilade […] ; et l’empire, tout au long de ces deux cent cinquante ans, avait pour ainsi dire feint d’ignorer qu’un passager clandestin, l’Europe, s’était installé dans cette penderie... » (p. 56-57)

 

Enfin, l’auteur ne cesse de répandre dans son roman des bouts de Japon, au travers de son style japonisant, de la cuisine, des noms des divinités, des scènes de la vie quotidienne (la tournée des bars par les salarymen, la grand-mère voisine un peu curieuse) allant même jusqu’à faire le détail des arrêts de tramway.
 
 

Attiré par l’intrigue pour le moins curieuse, on est avide d’en savoir plus sur ces mystérieux objets qui bougent et ce Shimura à moitié fou. Pourtant, là n’est pas le génie de ce roman. Il réside dans le style de l’auteur, qui au détour d’une page, d’un mot ou d’une métaphore nous immerge dans la culture japonaise afin de nous soumettre des thématiques universelles sur la société et l’homme moderne. L’auteur ne cesse de se jouer du héros pour mieux se jouer de nous et nous amener à nous interroger à la fois sur notre condition de lecteur et d’acteur de cette société moderne. Pas de véritable dénonciation, un simple constat. Ce court roman nécessite lectures et relectures afin d’en saisir les riches allusions et multiples interprétations. Passionnant !


Marine, AS Bibliothèques 2012-2013


Notes

[1] Edogawa Ranpo est un auteur japonais de romans et de nouvelles policiers. Son nom est la transcription phonétique d’Edgar Allan Poe qu’il admire. Son œuvre mêle l’enquête policière, au fantastique, surnaturel et l’absurde.
(http://www.lemonde.fr/cinema/article/2008/09/02/edogawa-ranpo-maitre-du-polar-japonais_1090585_3476.html)

[2] http://www.japonation.com/culture/a-tokyo-les-cigales-sont-revenues-12027

[3] http://www.lemonde.fr/livres/article/2010/08/26/nagasaki-evidences-menacees_1402854_3260.html

[4] http://www.rts.ch/espace-2/programmes/entre-les-lignes/2614054-entre-les-lignes-du-08-11-2010.html#2614053

 

 

 

 Lire aussi l'article de Jérôme.

 

 

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29 septembre 2013 7 29 /09 /septembre /2013 07:00

Ooka-Shohei-Journal-d-un-prisonnier-de-guerre.gif


 

 

 

 

 

 

 

ŌOKA Shōhei                                      
大岡 昇平
Journal d’un prisonnier de guerre
俘虜記 (1949)
Furyo ki
Traduction de
François Campoint
Belin,
collection Littérature et politique, 2007






 

 

 

 

 

Ōoka Shōhei est né en 1909 à Tōkyō. Il a fait ses études à Kyōto puis il s’est fait connaître en tant que traducteur notamment de Stendhal. Il est mobilisé pour la guerre en 1944 aux Philippines et est fait  prisonnier par les Américains en janvier 1945 sur l’île de Leyte. C’est à son retour en décembre 1945 qu’il se met à écrire, la guerre ayant été l’élément déclencheur. Encouragé par son ami l’écrivain Kobayashi Hideo, il écrira Journal d’un prisonnier de guerre (1946-1950, Furyo-ki) mais aussi Feux et Chronique de la bataille de Leyte. Il meurt en 1988.

Ainsi Journal d’un prisonnier de guerre est un récit autobiographique sur sa capture lors de la guerre. L’ouvrage commence sur l’île de Mindoro au sein de la compagnie Nishiya en 1944. C’est alors que les Américains arrivent sur l’île et que les soldats japonais doivent se replier dans les montagnes où Ōoka Shōhei perdra ses compagnons et se retrouvera infecté de la malaria. Mourant, il est retrouvé par deux Américains qui feront de lui leur prisonnier.                                                                                                          

 Ōoka expose toutes les pensées qu’il a pu avoir pendant sa capture mais il remet aussi en question ses anciennes réflexions et les idées qu’il a pu émettre. Ce livre ne cesse de faire réfléchir et nous oblige à nous faire notre propre opinion. En plus de cette richesse, l’auteur nous offre la description minutieuse et aussi objective que possible du cadre qui l’entoure, qu’il s’agisse du temps, de ses camarades ou du campement.

C’est ce qui fait de ce livre un des plus grands récits sur la guerre. En effet ces descriptions très détaillées et objectives permettent d’en apprendre beaucoup sur la guerre et sur les conditions de vie des prisonniers et des soldats en sortant des habituels récits sur les tortures et les massacres. Donc certes on a cet aspect objectif qui permet de mieux découvrir la guerre mais le fait qu’il nous présente le fond de sa pensée nous informe et nous plonge dans les sentiments et les émotions de cet auteur qui ne cesse de philosopher sur les événements, lui-même et le monde qui l’entoure de manière très réfléchie et en même temps assez spontanée.

J’aimerais mettre l’accent sur le fait que Ōoka Shōhei, dans son récit, parle beaucoup des Américains et de l’influence qu’ont eue les Occidentaux sur les Japonais. En effet, de manière assez amusante et en même temps à travers une certaine méditation, l’auteur nous montre combien les Japonais s’occidentalisent par la littérature, la nourriture et commencent, en particulier l’auteur, à remettre leur gouvernement en cause.

Ce récit est certes un peu long (environ 500 pages) mais ce témoignage est sincère et il apporte beaucoup. Je le conseille vivement.


Lucille, 2ème année bibliothèques 2012-2013


Bibliographie

Un Aigle, dans Spirales n°28-29.

Lettres à mes amis français, dans Écritures japonaises

Journal d’un prisonnier de guerre (俘虜記, 1949)

La Dame de Musashino (武蔵野夫人, 1950)

Le regard de la sentinelle (歩哨の眼について, 1950), dans Anthologie de nouvelles japonaises contemporaines, tome I

Les feux (野火, 1951)

You are heavy (ユーアーヘヴィ, 1953), dans Anthologie de nouvelles japonaises, tome II.

L’ombre des fleurs (花影, 1958-1959)

Mémoires sur la bataille de Leyte (レイテ戦記, 1971), dans Le roman japonais depuis 1945

Le 15 août (1974), dans Cent ans de pensée au Japon, tome I

 

 

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26 septembre 2013 4 26 /09 /septembre /2013 07:00

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Sam MILLAR
On the Brinks
traducteur
Patrick Raynal
Seuil, 2013


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sam Millar est un ancien activiste de l'IRA devenu écrivain. Né en 1958 à Belfast, en Irlande du Nord, il a grandi dans l'atmosphère de conflits opposant catholiques nationalistes et protestants unionistes.

Plus tard, il se servira de son immersion dans cet épisode sanglant de l'histoire de l'Europe pour alimenter sa plume et vivre de ses romans. Mais il va vivre auparavant une vie difficile et dangereuse, faite d'engagement moral et de travail illégal. C'est cette vie qu'il nous livre dans le récit autobiographique On the Brinks.



Les débuts de la vie de Millar sont malheureusement assez courants dans le contexte de l'époque. Issu d'une famille catholique pauvre, il voit peu à peu sa mère devenir folle de mélancolie due aux absences répétées d'un époux marin qui peine à faire vivre les siens. Alors qu'il est encore enfant, une tentative de suicide va la conduire dans une institution spécialisée, ce que son père ne se pardonnera jamais vraiment. Rentré pour assurer l'éducation de Sam et de son grand frère, ses humeurs et son irritabilité permanente vont constituer un quotidien douloureux pour les deux garçons. Ce quotidien douloureux va être à l'origine d'un des traits les plus caractéristiques de Millar : son attitude rebelle. En effet, un jour que son père l'envoie effectuer une course, il refuse. Cependant, alors qu'il s'attend à recevoir une correction ou au moins un sermon, son père semble au contraire apprécier sa force de caractère. Cet épisode, passant inaperçu dans le récit de son enfance, est pourtant une ligne directrice dans la vie future du jeune homme. Car dès lors le ton du récit est posé, et les événements se précipitent au fur et à mesure que progresse l'antagonisme entre nationalistes et unionistes.

C'est durant son adolescence que tout dégénère. Accusé de faire partie d'une organisation illégale à la suite d'une marche contestataire, jugé par un magistrat connu pour sa sévérité à l'égard des nationalistes, Millar va écoper d'une peine de prison de trois ans dans la tristement célèbre « Long Kesh ». Il a alors 17 ans.

 

The Maze, surnommée « Long Kesh », va être le théâtre d'une rébellion désormais passée à la postérité, les « Blanket Men ». À son arrivée dans les lieux, Millar exprime d'emblée sa position : considérant qu'il est un prisonnier politique et non criminel, il refuse d'effectuer le travail forcé imposé à ces derniers, et par conséquent de porter leur uniforme. Qu'à cela ne tienne, il sera donc nu et confiné en isolement avec les autres rebelles. En guise de vêtement, ils ne pourront compter que sur la maigre protection d'une petite couverture (blanket en anglais).

Cela marque pour l'auteur le début d'une lutte morale menée contre l'autorité pénitentiaire, et à travers elle contre l'autorité britannique. Car cette contestation morale va devenir un des emblèmes de la lutte nationaliste et va alimenter les conflits entre l'IRA et le gouvernement, rapidement incarné par Margaret Thatcher.


Afin de durcir leurs revendications, les prisonniers vont par la suite ajouter à leur désobéissance et leur nudité le refus de se laver puis, pour certains, celui de s'alimenter. Sam Millar nous fait vivre ici de l'intérieur un douloureux épisode de l'histoire du Royaume-Uni qui va voir s'opposer la cruauté de l'administration carcérale à la détermination des prisonniers politiques. Rien ne leur sera épargné, humiliations, privations, torture physique et psychologique, et la promesse que tout peut s'arrêter dès lors qu'ils rentreront dans le rang en convaincra certains. Mais les plus déterminés ne céderont pas et poursuivront leurs efforts pour manifester leur insoumission, comme en témoignent une évasion camouflée en violente émeute ou les grèves de la faim dont la mort de Bobby Sands, récemment élu député malgré son emprisonnement, est le triste emblème.

C'est alors que, huit ans après sa condamnation, Millar est libéré de prison.



La deuxième partie nous transporte brusquement à New York, où Millar est arrivé clandestinement et exerce le métier de croupier dans un casino clandestin tenu par un ancien dirigeant de la mafia irlandaise. Bien vite, il va grimper les échelons et devenir le trésorier de tous les casinos de son patron. C'est alors qu'une idée va germer en lui. Celle de braquer un dépôt de la Brinks. Il va dérober avec l'aide d'un seul complice, armés de pistolets factices, la somme de sept millions quatre cent mille dollars.

Mais une telle somme devient un fardeau dès lors qu'on doit la cacher sans l'utiliser, même si la police et le FBI ne parviennent pas à en retrouver la trace. Chaque instant a des accents de menace et la récompense de la Brinks, faramineuse, alimente la paranoïa.

Pourtant, les choses se tassent peu à peu malgré la présence obsédante de l'argent, et Millar ouvre une boutique consacrée aux comics. C'est alors que tout dégénère. Le FBI est prévenu par un indicateur, et les recherches reprennent pour finalement aboutir à l'arrestation des voleurs.

S'ensuit un procès où la stratégie est plus importante que les faits, lors duquel les preuves de la culpabilité de Millar et ses complices sont écartées pour vice de procédure. Ne reste pour l'auteur que la condamnation pour clandestinité, qu'il va purger dans son pays natal.



Ce roman se termine sur une ambiguïté qui résume à elle seule l'histoire. À sa sortie de prison, l'argent a disparu, prétendument dilapidé par la personne qui en avait la garde. Mais on ne peut s'empêcher de se demander si c'est bien la vérité ou si au contraire Millar est désormais secrètement riche. Et il en est de même pour tout le récit.

En effet, une des caractéristiques de ce texte est d'être exempt de tout manichéisme, au point qu'on en vient à soupçonner l'auteur d'avoir voulu relativiser ses fautes. Quoi qu'il en soit, tout semble s'organiser de façon logique et naturelle. Une marche protestataire mène en prison, la clandestinité conduit au vol, puis de nouveau en prison. Mais jamais l'auteur ne se décrit comme une victime ni comme une personne au comportement maléfique.

Dès lors, la question demeure. Millar nous livre-t-il une version officielle expurgée de sa vie, ou est il réellement un homme élevé par un contexte historique aux valeurs biaisées, attachant, sympathique, parfois naïf mais toujours rebelle ?


Julien, AS édition-librairie 2012-2013

 

 


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19 septembre 2013 4 19 /09 /septembre /2013 07:00

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Poppy Z. BRITE
Soul Kitchen
Titre original
Soul Kitchen (2006)
Traduction
de Morgane Saysana
Au diable Vauvert, 2013







 

 

 

 

 

 

 

Soul Kitchen est le dernier opus d’une trilogie dont les deux premiers tomes sont Alcool et La Belle Rouge. Il peut toutefois être lu indépendamment des précédents. Soul Kitchen est un roman culinaire auquel se mêlent des histoires de meurtres et de mafia, sur fond de Louisiane et de découverte de ses habitants.



L’auteur 

Poppy Z. Brite est une auteure américaine de la Nouvelle-Orléans. Elle commence sa carrière par des nouvelles et des romans d’horreur et de fantastique. Les deux caractéristiques essentielles de son écriture sont la présence d’hommes homosexuels comme personnages principaux et la description crue d’actes sexuels, ainsi qu’une certaine froideur dans le récit d’actes choquants. C’est au début des années 2000 qu’elle commence à écrire des romans culinaires.



Résumé

Soul Kitchen est l’histoire de Rickey et G-man, partenaires à la vie comme au travail, deux chefs à succès qui semblent attirer les ennuis. L’histoire se déroule à la Nouvelle-Orléans, lieu où le monde culinaire est en continuel bouillonnement, en particulier dans le restaurant Alcool dirigé par les deux chefs. Leur restaurant est un des plus prisés de la Nouvelle-Orléans mais les choses se compliquent pour eux dans ce roman, d’une part avec l’arrivée de Milford Goodman, un brillant chef dont la carrière avait été suspendue en raison d’une accusation, à tort, du meurtre de sa patronne, à qui Rickey donne une nouvelle chance. Mais également à cause d’un nouveau projet dans lequel Rickey se lance, en entraînant Milford. Le projet est de créer un nouveau  restaurant qui va les amener à travailler avec deux riches mafieux de la Nouvelle-Orléans, dont un se révélera être lié au passé de Milford.

En parallèle, Rickey connaît lui-même des difficultés autant dans son restaurant que dans sa vie privée. Le roman suit donc l’histoire de plusieurs chefs et leur façon de gérer leurs différents ennuis.



Thèmes abordés

– La cuisine : c’est avant tout un roman dit culinaire. L’auteure aborde le côté technique de la cuisine avec des passages de description de conception des plats en s’inspirant de l’original menu du restaurant Alcool, dont le principe est de remanier des recettes en y intégrant une dose d’alcool. Exemples : le gratin de crevette Vermouth, ou bien un filet de veau à la sauce écrevisse-cognac, sans oublier le melon charentaise imbibé d’une sauce à la Saubbuca, liqueur au goût de dragibus.

Le roman étudie également le côté gustatif de la cuisine, notamment avec la scène de dégustation dans le restaurant de cuisine moléculaire, assez étonnante, même si la description des plats amène à douter de leur comestibilité.

 

« Voici notre assortiment chinois à la cajun, expliqua le serveur. Vous y verrez des pousses de quenouilles, des éclats d’écorce et de cyprès et de la poudre de filet. Il n’y a rien à manger à proprement parler : il s’agit juste de créer l’atmosphère et d’émoustiller vos sucs digestifs grâce aux arômes. »

 

Ou encore :

 

«…quand un autre plat arriva : trois minuscules ramequins contenant chacun deux cubes de gelée, perchés sur un bocal où deux combattants du Siam nageaient en rond, amorphes. Muni d’un vaporisateur, le serveur aspergea les cubes d’une substance aux relents de poissonnaille. »

 

Avec ce roman on voit tout le côté créatif qui entoure le monde de la cuisine, la création des menus et des plats.

Mais c’est surtout une plongée dans l’atmosphère d’un restaurant, dans l’ambiance d’une cuisine, cela montre comment se comportent les cuisiniers entre eux et surtout la hiérarchie inhérente à ce métier.

C’est donc une présentation du monde culinaire sous différentes aspects.


– La Nouvelle-Orléans : le roman offre un panorama de la ville. C’est une description de la ville elle-même, de son abondance de restaurants, mais également les alentours, les bayous, les côtes de la Louisiane, le village de Shell Beach par exemple. C’est aussi une présentation du mode de vie en Louisiane ; l’auteur dresse un portrait assez caricatural des habitants et des paysans des bayous, des familles du ghetto de la Nouvelle-Orléans, des cuisiniers de la ville et des mafieux. C’est une présentation assez riche, avec une grande diversité de personnages.



Mon avis

J’ai été un peu déçue par ce roman, dont l’écriture est très banale et plutôt fade, genre roman de gare. De plus, ce roman culinaire, comme il est catégorisé, même s’il prend effectivement la cuisine comme toile de fond, ne fait en fait que survoler le sujet. Il est évidement présent dans tout le roman, mais n’est qu’une excuse pour en aborder d’autres. J’attendais plus de précision. J’ai trouvé que l’oeuvre manquait d’intensité ; on n’est pas transporté, ou alléché par les descriptions, elles ne sont pas suffisamment suggestives pour que l’on imagine les plats. Je trouve donc que le terme roman culinaire est inapproprié.

Quant à la description de la Nouvelle-Orléans et de ses habitants, elle est très cliché et caricaturale.

Les deux thèmes qui ressortent le plus dans le roman sont effacés par l’histoire elle-même, les magouilles des mafieux, les histoires de meurtres. C’est un roman qui se lit vite, mais qui est superficiel.


Perrine, 2ème année édition-librairie 2012-2013

 

poppy z brite le corps exquis Article de Julie sur Le Corps exquis

 

 

 


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18 septembre 2013 3 18 /09 /septembre /2013 07:00

     Jim Dodge L oiseau canadeche

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jim DODGE
L’Oiseau Canadèche
Titre original
Fup duck
traduit de l’anglais (États-Unis)
par Jean-Pierre Carasso
éditions Cambourakis
collection 10/18, 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Avertissement : pour ceux et celles qui n’aiment pas connaître la fin d’un livre avant de l’avoir lu, cette analyse dévoile certains événements majeurs de l’œuvre. Alors prenez le risque ou revenez consulter cet article après avoir dévoré L’Oiseau Canadèche.



Ce livre, qui a déjà connu un grand succès lors de sa parution au début des années 1980, a été réédité en 2010 et n’a cessé de séduire les lecteurs. Il m’a été chaudement recommandé par une libraire et il semble en effet posséder toutes les qualités qui en font une œuvre originale : il surprend grâce à une écriture qui mêle humour, absurde et surtout profondeur, parvenant ainsi très vite à retenir notre attention. Si bien, que l’on en vient rapidement à regretter qu’il ne fasse qu’une centaine de pages.


 
Plus qu’un court roman, un conte philosophique – voire métaphysique.

Avec L’Oiseau Canadèche, Jim Dodge nous offre une ode à l’obstination, à la nature, à la marginalité, à la fraternité, à la vie, autant d’éléments qui permettent au lecteur d’en tirer des interprétations multiples et riches de sens.

En effet, ce roman s’attache, à travers la description du quotidien peu banal de Pépé Jake et de son petit fils Titou, à nous interroger d’abord sur des questions existentielles. Au cours de ce texte, l’auteur s’éloigne de toute vision manichéenne grâce au récit de situations variées sur la mort et la vie, qui sont autant de pistes laissées ouvertes à l’analyse et à la réflexion du lecteur. Les morts sont donc accidentelles ou naturelles, tragiques ou humoristiques, banales ou incongrues, le résultat d’une fin inévitable de la vie ou à l’opposé un combat à mort…contre la vie, jusqu’à l’immortalité.


La mort : fin de vie.

Dès l’ouverture du roman, on apprend le décès du père de Titou alors que sa mère est enceinte. Pilote d’essai chez Boeing, il s’écrase en avion deux mois avant la naissance de son fils alors qu’une aile de l’appareil se détache ; cette même aile sur laquelle ses parents s’étaient dit « oui » le jour de leur mariage. Cette première disparition, bien que subite et dramatique, nous est pourtant racontée non sans une bonne dose d’humour.

Dans le même temps, on apprend de quelle façon le jeune Jonathan Adler Makhurst II, plus tard baptisé Titou et alors âgé de trois ans, perd sa mère au cours d’une partie de pêche. Alors qu’ils se sont réfugiés dans la voiture suite à une averse et que l’enfant s’est endormi, la mère aperçoit un canard qui se pose sur l’eau et décide de le nourrir. Voici ce qui arrive ensuite : « Au bout de la jetée, elle glissa sur les planches mouillées, son crâne cogna violemment dans sa chute ; elle bascula dans l’eau et se noya. » Cette deuxième mort, qui tient à nouveau de l’accident, est traitée avec un ton bien plus sobre et dramatique. La scène est violente, brutale, sans appel. De plus, le lecteur comprend que l’enfant est à présent orphelin, ce qui participe au pathétique de la situation. Néanmoins, ces disparitions tragiques sont à l’origine de l’apparition des personnages centraux de l’histoire : d’abord l’oiseau Canadèche puis le fameux Jake Santee, joueur et buveur invétéré, qui va tout faire pour récupérer la garde de son petit-fils et l’élever par la suite.

Ces quelques pages d’ouverture sont à elles seules très riches de sens et d’interprétation ; prétextes à la mise en route de l’histoire, elles nous permettent déjà d’envisager le style complexe de l’auteur qui élabore un récit comportant plusieurs degrés de compréhension.



La mort ? Pas pour moi !

A contrario, certains personnages semblent défier la mort. Le charismatique Pépé Jake ne jure que par son « Vieux Râle d’Agonie », un whisky de fabrication artisanale dont il n’hésite pas à user et abuser. Ce dernier tient la recette d’un vieil Indien qu’il trouve, mourant, au détour d’une ruelle. Alors qu’il s’apprête à aller chercher du secours, l’homme l’en empêche et lui tend un papier en lui confiant dans un dernier souffle : « Bois ça. Tiens-toi peinard et tu seras immortel. ». Cette rencontre s’avère décisive pour Pépé Jake qui, d’abord ironique quant au succès du remède au vu de la situation, est finalement bouleversé par « un je-ne-sais-quoi dans le regard vitreux » du vieil Indien et applique ses conseils. Magie ou hasard, le vieux devient finalement centenaire. On suit donc, au cours du roman, les aventures d’un homme au caractère bien trempé, obstiné, qui jouit de la vie et de ses plaisirs : le jeu, les femmes, l’alcool, mais qui sait apprécier les plaisirs simples et savourer le silence. Occupé au bonheur de son petit-fils, il fait tout pour le satisfaire et apprend peu à peu à le connaître alors que ce dernier grandit et affirme une personnalité tout aussi originale que celle de son grand-père.

Pourtant, Pépé Jake reste un homme et finit par s’éteindre. Celui-ci bénéficie néanmoins de ce qu’on appelle couramment une « belle mort » et part au cours de son sommeil. Rien à voir donc, avec les disparitions précédentes. L’auteur met ici en œuvre un passage très poétique qui donne une vision douce de la mort, apparentée à un rêve :

 

« Il tendit l’oreille dans l’obscurité avec un tel effort de concentration qu’il sembla sortir de lui-même et demeurer suspendu dans le vide. Il entendit son propre cœur cesser de battre ; la dernière bouffée d’air qui quitta ses poumons le laissa dans un silence lumineux. »

 

Pépé Jake semble être serein et reste fidèle à lui-même dans ses derniers mots : « Bah, non d’une pipe, j’aurai été immortel jusqu’à ma mort ! »

À travers ce personnage, Jim Dodge met en scène la mort d’un homme qui a bien vécu, conforme jusqu’à la fin à ses principes, à ses choix de vie, à ses amis. Voilà sans doute pourquoi le récit de cette mort diffère grandement des précédentes ; elle est lourde de sens et ouvre, non pas à l’arrivée de nouveaux personnages, mais bien à une réflexion qui continue longtemps encore après avoir refermé le livre.

Un autre personnage s’illustre par sa résistance à la mort : un sanglier baptisé Cloué-Legroin, auquel le jeune Titou mène une guerre sans merci depuis que l’animal a éventré son chien. Plusieurs fois au cours de l’œuvre, Titou part chasser la bête qui se révèle dotée d’une force et d’une ingéniosité hors du commun. Avec l’aide de sa fidèle Canadèche, qui n’est autre qu’une énorme cane apprivoisée, douée dans l’art de suivre des pistes, le jeune homme traque le sanglier afin d’assouvir sa vengeance. Généralement, cette poursuite se solde par un échec et les deux compagnons reviennent en piètre état auprès de Pépé Jake qui a renoncé à convaincre son petit-fils d’abandonner ce duel obstiné. En effet, ce dernier soutient que l’animal est en réalité la réincarnation de son ami Johnny Sept-Lunes, dont il apprécie la sagesse de ses rares paroles. Ainsi, lorsque Pépé Jake se souvient de la déclaration de son ami disparu – « J’aimerais bien devenir un sanglier, un jour… un vieux gros verrat fou. Ce serait fantastique » –, il ne peut s’empêcher de penser que l’Indien s’est bel et bien réincarné en bête sauvage. Or, selon Jake, « quand les gens meurent, ils meurent pour de bon. Ils disparaissent et voilà tout. » Le personnage de Cloué-Legrain semble donc lui aussi profondément chargé de sens. C’est une métaphore qu’il est possible d’interpréter de multiples façons. Il incarne une résistance remarquable à la vie et à la guerre qu’on lui mène, mais dans le même temps c’est aussi un moyen de mettre en valeur l’obstination de Titou, qui ne déroge jamais au but qu’il s’est fixé. Il permet de réfléchir sur la nature, très présente dans l’œuvre, qui engendre cruauté, sauvagerie, bestialité mais aussi intelligence animale. Elle est à l’image de l’œuvre ; la réduire à une seule interprétation reviendrait à se fourvoyer. Finalement comme Pépé Jake, la bête vient à mourir, et cette fin est hautement symbolique.


La mort : une renaissance ?

Ainsi lors de leur ultime face à face, alors que Titou s’apprête à tirer sur Cloué-Legrain, son fidèle compagnon Canadèche s’interpose. C’est donc le volatile qui est tué, au grand malheur du jeune homme : « Quand il put enfin toucher une aile brisée et que le sang de l’oiseau eut fumé entre ses doigts, il entendit très loin un grand cri déchirant arraché à son propre corps. Assis sur son cul, Titou pleura. » Encore sous le coup de l’émotion, il décide d’en finir avec le sanglier. En s’approchant, il constate que celui-ci est déjà mort. Pourtant, il entend un battement dans le corps du sanglier qui ne vient pas de son cœur. Il se met alors à l’ouvrir afin de découvrir ce qui s’y cache. Il y trouve un caneton qui grandit à vue d’œil pour redevenir Canadèche. Lorsque Titou tente de le toucher, l’oiseau explose et disparaît définitivement. Dans cette scène, l’auteur reprend clairement l’image du phénix qui renaît de ses cendres. Néanmoins, il n’existe pas de seconde vie pour le canard. C’est plutôt le jeune homme qui semble entamer une seconde existence. C’est peu après qu’il perd son grand-père.

Ces deux morts, hautement symboliques, peuvent être analysées comme une renaissance de Titou, déjà marqué par la mort pendant son enfance. Elles sont le symbole d’une vie nouvelle, d’un passage à l’autonomie, à l’âge adulte. C’est une sorte de rite initiatique qui illustre le cycle de la vie, l’éternel recommencement ; à la fois une fin pour Pépé Jake et Cloué-Legroin et le début d’une nouvelle histoire pour le jeune Titou, qui doit à présent vivre seul. À nouveau, l’auteur pose la question du sens de la vie : quel avenir lorsqu’on a perdu sa famille, ses amis, son but ? Peut-être que la réponse est dans la (re)construction et que tout reste toujours à bâtir.

 

« La mort est lente à la détente mais elle est là, constamment en ligne de mire, comme tapie en chien de fusil : au bout de la jetée ou au fond de la cruche. […] Nonobstant, pour le candidat au grand saut (principe fixe), qu’il soit vieillard presque centenaire ou sanglier têtu, le trépas sera feu d’artifice, ultime gerbe hallucinée (principe volatil). » Nicolas Richard, postface.

 

Si nous avons choisi de commencer par le thème de la mort dans cette analyse, c’est parce qu’il est lié aux événements majeurs de l’histoire et qu’il permet d’en saisir la chronologie. Toutefois, la vie est elle aussi bien présente au cours de l’œuvre et la vision que nous en présente l’auteur donne lieu, de la même manière, à une profonde réflexion.


La vie : une absurdité ?

Absurde :

1- Qui est contraire à la raison, au sens commun, qui est aberrant, insensé.

2- Qui parle ou agit d'une manière déraisonnable.

3- Pour les existentialistes, se dit de la condition de l'homme, qu'ils jugent dénuée de sens, de raison d'être (source : www.larousse.fr).

À elle seule, on constate que cette œuvre illustre ces trois définitions. En effet, ce sont d’abord les personnages et leurs rencontres qui semblent « contraires à la raison, au sens commun ». Personne n’a, semble-t-il, déjà vu de cane domestique de dix kilos, omnivore, réfractaire aux échecs et éprise de films d’amour. Pourtant, c’est bien l’histoire que choisit de nous conter Jim Dodge, mettant en scène des personnages atypiques, si originaux considérés séparément que leur vie en commun semble d’autant plus absurde. Pépé Jake l’immortel, le jeune Titou passionné par la construction de clôtures, Canadèche la cane qui ne rechigne pas à boire du whisky, ou encore le malin Cloué-Legroin, voilà l’équipée dont les aventures rythment le roman. Autant dire que le lecteur a de quoi être surpris par l’histoire qui lui est racontée.

De plus, cette opposition au « sens commun » peut être considérée sous un angle différent. Dans cette œuvre, l’auteur propose une philosophie de vie qui n’est pas partagée par la majorité. Le personnage de Pépé Jake, puis plus tard le duo qu’il forme avec son petit-fils, mènent une existence marginale, loin des pratiques communes et parfois à la limite de la loi. Ainsi, Pépé Jake qui n’a jamais payé ses impôts, se voit menacé d’être dessaisi de sa propriété. C’est grâce au jeu et à des dessous de table habilement distribués qu’il va parvenir à conserver sa ferme. Plus tard, l’altercation entre le vieil obstiné et le gérant d’un cinéma, un soir, prouve bien la scission entre le monde de la petite troupe et celui de la majorité des hommes. « Nous refusons absolument tout ce qui sort de l’ordinaire » déclare le gérant prévenu que deux hommes sont accompagnés d’une énorme cane, tous trois bien décidés à voir un film. L’homme est repris immédiatement par Pépé Jake qui s’exclame, sans aucune gêne : « Eh ben, ça doit vous faire une petite vie bien merdeuse et salement étroite, non ? » Avec L’Oiseau Canadèche, l’auteur nous pousse donc notamment à nous interroger sur ce qu’est la « normalité » ; ce qui peut paraître absurde pour certains ne l’est peut-être finalement pas tant que ça en définitive.

Être « déraisonnable » constitue un autre élément, signe d’absurdité. Cela symbolise parfaitement le personnage de Pépé Jake qui aime les comportements extrêmes. Sans pour autant être désagréable, il est obstiné et n’hésite pas à dire ce qu’il pense, d’une manière plus ou moins diplomate. Lorsque sa fille par exemple, lui demande une aide financière, voici de quelle manière il répond : «  Marie-toi. Mes différentes épouses s’en sont sacrément bien tirées. À moins que tu ne sois devenue plus moche qu’un sac de betteraves, tu dois pouvoir faire pareil toi aussi. » Sans crainte pour sa santé, il boit son eau-de-vie quotidiennement. Seuls des événements dramatiques comme la mort le poussent à l’abstinence pendant de courtes périodes, preuve pour lui de respect et de tristesse. Pépé Jake est un homme droit, intègre, qui ne dévie pas de ses principes, quitte à choquer le reste du monde.

À travers l’obstination de Titou, on retrouve cette idée d’un caractère qui défie toute raison. Le jeune homme s’obstine dans son combat acharné avec Cloué-Legroin et passe ses journées à bâtir des clôtures en vue de tenir l’animal éloigné. Titou fait preuve d’une détermination inébranlable ; nullement intéressé par la fête ou les filles, il apparaît en décalage avec la majorité des personnes de son âge.

Enfin, on trouve dans cette œuvre non pas l’idée que la vie est « dénuée de sens », mais plutôt que chacun donne à sa vie le sens qui lui convient afin de faire son bonheur, et cela sans qu’il existe de hiérarchie qui vaille plus qu’une autre. Ainsi, malgré son fort caractère, son amour des femmes et de la boisson, sa propension à violer les règles, Pépé Jake semble aborder la mort de façon apaisée, comme un homme qui a « réussi sa vie » selon l’expression populaire. Dans le cas de Titou, il semble qu’il soit un prétexte à réfléchir sur le sens de la vie. À la fin du roman, il se retrouve seul et a enfin atteint son but, mis fin à son obsession. Il lui reste alors à construire la suite de son existence, à lui donner une véritable profondeur. Dans ce conte, la vie ne semble en rien dénuée de raison d’être, tout au contraire. Les personnages savent apprécier les choses simples, les trésors de la nature ; ils ont le respect de valeurs comme l’amitié, la fraternité, la droiture, même si leurs principes sont plus ou moins honnêtes, ils s’y tiennent sans jamais nuire aux autres. Les quelques confrontations qui ont lieu entre eux et le reste du monde paraissent saines : elles sont l’occasion pour chacun de découvrir un autre mode de fonctionnement et de rupture avec les croyances établies.

 

À travers cet écrit, Jim Dodge nous propose une véritable ode à la vie et nous donne à penser la différence comme une source de richesse plus qu’une anomalie. L’excentricité, l’originalité voire la loufoquerie, autant de traits de caractère partagés par ces personnages qui composent une troupe en définitive très attachante. Après avoir lu cet ouvrage, il nous prend rapidement l’envie de le conserver près de soi afin d’en relire des passages fréquemment. Il fait partie des œuvres qui touchent car il mêle profondeur et humilité, gravité et humour débordant. Nul doute que L’Oiseau Canadèche peut se relire tout au long de la vie et qu’à chaque fois on pourra y trouver des réponses à ses questions ou des pistes de réflexion inédites.
 

 
P. L., AS bibliothèques 2012-2013

 

 

Jim DODGE sur LITTEXPRESS

 

Jim Dodge Stone Junction 1

 

 

 

 

 

 Article de Marine sur Stone Junction.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jim Dodge L oiseau canadeche

 

 

 

 

 

Articles de Sara et d'Émilie sur L'Oiseau canadèche.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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16 septembre 2013 1 16 /09 /septembre /2013 07:00

Joyce-Carol-Oates-Confessions-d-un-gang-de-filles-FOXFIRE-0.gif

 

 

 

 

Joyce Carol OATES
Confessions d’un gang de filles. Foxfire, 

Confessions of a Girl Gang
Dutton, 1993
Traduit de l’anglais
par Michèle Lévy-Bram
Stock,  janvier 2013
Stock, 1993


 

 

 

 

 

L’auteur

Joyce Carol Oates est aujourd’hui une grande figure de la littérature américaine contemporaine. Née en 1938 à Lockport dans l’état de New York, elle grandit dans une famille modeste et se passionne très tôt pour la littérature. Influencée par Carroll, les sœurs Brontë, Dostoïevski, Hemingway, et Faulkner, elle prend la plume dès l’âge de 14 ans. Elle commence à être publiée en 1964 mais c’est en 1970 qu’elle connaît son premier succès aux États-Unis avec le roman Eux, qui remporte le National Book Award.

Parallèlement Joyce Carol Oates mène une brillante carrière universitaire qui lui permet d’être professeur de littérature à l’université de Princeton dans le New-Jersey. Depuis 1978, elle fait partie de l’académie américaine des Arts et Belles-Lettres.


Auteur prolifique, elle publie également des ouvrages sous les pseudonymes de Rosamond Smith et Lauren Kelly.  Elle s’illustre notamment dans le roman mais elle est aussi l’auteur d’essais, de critiques et de recueils de nouvelles. Primée pour son roman Les Chutes, elle est sélectionnée trois fois comme finaliste du prix Pulitzer.



Dans Confessions d’un gang de filles, Oates nous plonge au cœur des quartiers populaires new-yorkais des années cinquante, et plus particulièrement dans la vie de cinq amies lycéennes en marge de la société. FOXFIRE, leur gang, naît de la volonté d’être ensemble, fortes, face à une société titubante, à leur famille trop respectable pour certaines, inexistante pour d’autres.

La haine est au centre de tous les esprits. Une haine des hommes plus particulièrement, provoquée par leurs expériences personnelles qui les poussent à s’en méfier. Pourtant Oates ne tombe jamais dans le cliché d’un féminisme aigu, elle dépeint justement une société où les femmes n’ont pas de place, étouffent, jusqu’à exploser, donnant naissance à une rébellion : FOXFIRE.

Mais Confessions d’un gang de filles, c’est également un hommage à l’amitié, celle de ces cinq adolescentes :
 

 

« Les membres de FOXFIRE étaient :

Legs, parfois surnommé « Sheena » : Margaret Ann Sadovsky. Notre commandante.
Goldie, parfois surnommé « Boum-Boum » : Betty Siefried. Notre premier lieutenant.
Lana : Loretta Maguire.

Rita, parfois surnommée « Red » (La Rouge) et « Fireball » (Boule de feu) : Elizabeth O’Hagan.

Maddy, parfois surnommée « Monkey » (Le Singe) et « Killer » (La Tueuse) : Madeleine Faith Wirtz. »

 

D’autres s’ajouteront à ce clan envié, mais les jeunes filles resteront très fermées aux autres jusqu’à s’exclure en voulant habiter ensemble, survivre par leurs moyens, chose très dure dans ce contexte historique.

En ce qui concerne la forme du texte et de la narration, c’est Maddy, dotée du « pouvoir des mots », comme ses sœurs le disent qui retrace les aventures de ses paires. Le livre est effectivement écrit en plusieurs parties, chacune d’elles étant divisée en plusieurs chapitres. Le texte est en réalité l’assemblage de souvenirs, d’événements importants de FOXFIRE, ceux qui vont définitivement marquer l’histoire du gang et donc leur vie.

Maison de redressement, vols de voitures, menaces à main armée, kidnapping, cette histoire hors du commun ne pouvait finir que comme elle avait commencé : dans la douleur. Joyce Carol dépeint la fureur de vivre et comme dans beaucoup de ses romans, le mal est toujours omniprésent, proche, là où on le l’attend pas. Ce texte  est empli d’émotions, de prises de conscience : nous suivons les héroïnes qui apprennent un peu plus tous les jours sur les vices des hommes, elles font tomber les masques, pointent les choses du doigt, dérangent et revendiquent liberté et justice. À travers leur histoire, Oates dresse le portrait de l’humain sous tous ses aspects, comme elle aime le faire, sans crainte de montrer la noirceur et le mal qui se cachent au fond de certaines âmes.  Confessions d’un gang de filles est une leçon, un roman d’apprentissage, autant pour elles que pour nous.

Fort de son succès, Confessions d’un gang de filles a été adapté au cinéma par Laurent Cantet, le réalisateur du film Entre les murs, en 2012.


Gallesio Laure, seconde année édition/librairie 2012-2013

 

 


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15 septembre 2013 7 15 /09 /septembre /2013 07:00

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Alejandro ZAMBRA
Personnages secondaires
Titre original
Formas de volver a casa
Anagrama, 2011
Traduction
Denise Laroutis
Éditions de l’Olivier, 2012





 

 

 

 

 

 

Alejandro Zambra, poète, romancier et enseignant, est né en 1975 au Chili. Trois de ses romans ont été traduits en français : Bonzaï, La Vie privée des arbres et Personnages secondaires.

Pour les hispanophones, voici  l’article Wikipedia qui lui est dédié.

 

« […] à l’époque, je haïssais [Pinochet] juste à cause de ces one-man shows intempestifs que papa regardait sans dire un mot, sans laisser affleurer la moindre expression, sauf qu’il tirait plus intensément sur la cigarette toujours cousue à sa bouche. »

 

 

 

Personnages secondaires s’ouvre sur un chapitre éponyme. Il s’ouvre sur l’histoire d’un garçon qui se promenait avec ses parents puis qui s’est perdu. Il est néanmoins arrivé à la maison avant ses parents. Il croyait que c’étaient eux qui s’étaient perdus. C’est sous la dictature de Pinochet, après le tremblement de terre de 1985, que ce garçon de neuf ans rencontre Claudia, âgée de 12 ans, la nièce de son voisin Raúl. Celle-ci lui demande d’épier Raúl et chaque mercredi il lui livre son rapport avec la description des personnes qui sont entrées chez lui.

Changement de focalisation lors du deuxième chapitre intitulé « La littérature des parents ». On est cette fois du côté de l’écrivain. Celui-ci se demande ce qu’est le roman, à quel point il doit être autobiographique. C’est aussi l’histoire d’un couple qui s’était déjà séparé, mais qui se retrouve et réapprend à se connaître.

« La littérature des fils » revient sur le jeune garçon revenu adulte. Celui-ci s’interroge sur son passé Il essaie de comprendre l’histoire de Raúl et Claudia car lui aussi écrit un livre.

Enfin, retour sur l’écrivain dans le chapitre « Nous, ça va ». Celui-ci finalise son roman. À nouveau un tremblement de terre frappe la ville.

 

« Quand je serai grand, je serai un personnage secondaire, dit un garçon à son père.

Pourquoi ?

Pourquoi quoi ?

Pourquoi veux-tu être un personnage secondaire ?

Parce que le roman, c’est ton roman. »

Personnages secondaires est un antiroman. Il n’y a pas vraiment d’intrigue ni de héros. Alejandro Zambra ne s’intéresse pas à la Grande Histoire mais plutôt à la manière dont les gens ordinaires comme lui l’ont vécue. L’auteur évoque le mal-être d’une génération qui s’est construit des souvenirs à travers les paroles des adultes. Ce n’est pas leur histoire mais celle de leurs parents. Ils étaient trop jeunes pour s’inscrire dans la Grande Histoire. Ce sont les « personnages secondaires » de cette dictature. Ils ont grandi à l’ombre des héros, et c’est ce qui les a protégés.

 

 « Pendant que les adultes tuaient et étaient tués, nous dessinions dans un coin. Pendant que le pays s’effondrait par morceaux, nous, nous apprenions à parler, à marcher, à plier les serviettes en forme de bateaux, d’avions. »

 

Les deux personnages centraux du roman sont écrivains et les deux expriment leur difficulté à écrire leur enfance. Une incertitude plane au-dessus d’eux : est ce que ce qu’ils savent de leur histoire est vrai ? En revanche, Alejandro Zambra se refuse à dire que son roman est une autobiographie, même si, selon lui, il est « faux d’écrire sans laisser une partie de soi ». Alejandro Zambra se fait donc le porte-parole de cette génération de « personnages secondaires ».

À la première lecture, j’avoue avoir été un peu déçue par ce roman. Malgré le titre je m’attendais à ce qu’il y ait une intrigue, à comprendre plus directement ce qu’avaient vécu les Chiliens. Je l’ai beaucoup plus apprécié à la relecture, après avoir fait quelques recherches, notamment après avoir écouté cette interview d’Alejandro Zambra (de 22’18 à 55’00) sur France Culture.


Maryse E., AS Bibliothèques 2012-2013

 

 

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13 septembre 2013 5 13 /09 /septembre /2013 07:00

 

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Yoko TAWADA
Opium pour Ovide
Notes de chevet sur vingt-deux femmes
traduit de l’allemand
 par Bernard Banoun
Éditions Verdier
collection « Der Droppelgänger », 2002

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Yoko Tawada est une auteure japonaise qui a d’abord étudié la littérature russe en souvenir de son père, communiste, qui lui a donné le goût de ce pays. Cependant, au fil d’un voyage, Yoko Tawada se retrouve en Allemagne, à Hambourg, où elle va rester afin d’étudier la littérature allemande et européenne. L’écrivaine vit, encore aujourd’hui, en Allemagne.

Le thème du voyage se retrouve de façon récurrente dans les œuvres de Yoko Tawada ;  Train de nuit avec suspects (Verdier) ou  Le voyage à Bordeaux (Verdier). De même, les œuvres de l’auteure illustrent fortement ces rapports particuliers entre Orient et Occident ;  Journal des jours tremblants. Après Fukushima [1] (Verdier), Où commence l’Europe ? (revue LITTÉRall n°7),  ainsi que Opium pour Ovide (Verdier).

En effet, les rapports entre Orient et Occident chez Tawada sont très étroits puisque c’est une auteure japonaise qui vit en Allemagne, et de ce fait, écrit ses textes tantôt en japonais, tantôt en allemand. Par ailleurs, si l’on étudie le titre, on remarque qu’il illustre ce mélange des cultures : l’opium étant une drogue produite notamment dans les pays asiatiques et Ovide étant un grand auteur de l’empire romain. De plus, elle s’inspire d’auteurs occidentaux tels que Michaux, Perec ou bien de Quincey (qui fait d’ailleurs partie des personnages, puisqu’il intervient dans le récit d’Echo), pour leur écriture fragmentaire, ancrée à la fois dans la réalité et dans un monde onirique : l’expérience de la drogue pour De Quincey et Michaux, Perec par ses pratiques oulipiennes. Elle s’inspire également d’auteurs japonais, tels que Sei Shōnagon et Urabe Kenkō. Et ce, dans un style très japonais, le zuihitsu, qui signifie « au fil du pinceau ». On peut s’appuyer sur l’avant-propos des Heures oisives d’Urabe Kenko (XIVe siècle), qui traduit assez justement cela :

 

« Au gré de mes heures oisives, du matin au soir, devant mon écritoire, je note sans dessein précis les bagatelles dont le reflet fugitif passe dans mon esprit. Étranges divagations ! »

 

Ainsi, l’on retrouve tout à fait cette écriture dans Opium pour Ovide, puisque ce roman retrace l’histoire de vingt-deux femmes de Hambourg qui portent des noms tirés des métamorphoses d’Ovide. Ces portions de vies semblent écrites « sans dessein précis » :

 

 « Je vois une colonne de feu qui s’élève d’une colline. Encore une nouvelle centrale nucléaire ? J’ai souvent vu des affiches de ce genre. Je ne doute donc pas un instant qu’elle soit dirigée contre la construction d’une nouvelle centrale nucléaire.

Latone se place à côté de moi et me raconte tout ce que lui a apporté son dernier week-end de stage de bouddhisme tibétain. Et soudain, je vois dans la même image tout autre chose : la colline représente la tête rasée d’un personnage en méditation. Sa tête crache des pensées enflammées.

Du vagin au vertex pousse un tuyau, à chaque seconde il renaît et croît à travers le corps. Je ne veux pas dire le corps anatomique que la Faculté a rembourré de viscères coloriés à la main. Ni le corps que l’on peut voir dans un miroir. Je ne parle pas non plus du corps que nous vend chaque mois la caisse d’assurance maladie. Un nouveau corps, encore un nouveau corps. Combien de corps faut-il trimbaler avec soi ? Certains ne sont pas enregistrés. Ils sont érotiques, mais ne peuvent servir à l’acte sexuel. Clandestins, peut-être, mais passibles d’aucune peine, car ils sont invisibles. » (p. 31)

 

De ce fait, on peut se rendre compte que le style de cette œuvre est particulier et répond assez bien aux critères du zuihitsu. Par ailleurs, on trouve une source d’inspiration de Tawada chez Sei Shōnagon (Xe-XIe siècle). En effet, cette dernière, auteure de Notes de chevet, écrivait dans cet ouvrage des pensées sur des objets et des faits triviaux, très quotidiens tels que la pluie, les oiseaux dans le jardin, etc. et ce, d’une manière très poétique. Les Notes de chevet de Sei Shōnagon sont souvent considérées comme inclassables. Cependant, on peut les rapprocher du sōshi, des notes, ou alors du nikki, un genre de journal intime écrit par des femmes et dans lequel il n’y a pas vraiment de chronologie, ce qui rappelle également le zuihitsu, et bien entendu Opium pour Ovide de Yoko Tawada. En effet, les similitudes avec Sei Shōnagon se font nombreuses, en commençant par le titre. Le sous-titre d’Opium pour Ovide est Notes de chevet sur vingt-deux femmes. Le rapprochement avec l’œuvre de Sei Shōnagon est donc très clair. De plus, les histoires de ces femmes sont d’un côté, très onirique par leurs noms de métamorphoses, et de ce fait par leurs caractères (Salmacis est passionnée par le théâtre), et leurs traits physiques (Léda semble se transformer en cygne), mais d’un autre côté, très quotidiennes : Léda est au chômage et a perdu l’usage de ses bras, Junon est infirmière, Latone participe à des stages bouddhistes, Daphné est professeur, Scylla tient un magasin d’antiquaire et a du mal à supporter son stagiaire, certaines font l’expérience de la drogue, etc. Ainsi, on remarque qu’il est question de problèmes quotidiens, plus ou moins fréquents dans la société contemporaine. Beaucoup de sujets actuels y sont traités comme le chômage, les problèmes d’argent, la maladie, la mort, la drogue. Cependant, La plupart de ces thèmes sont traités avec beaucoup d’humour :

 

« On apprend que la nouvelle loi, très controversée, a été votée hier. Dorénavant, la caisse d’assurance maladie ne serait plus dans l’obligation de rembourser les frais de traitements médicaux du bas-ventre. Un spécialiste des évolutions sociales a déclaré sur les ondes qu’on verrait dans l’avenir un nombre croissant de transplantations d’organes du bas-ventre vers la partie supérieure du tronc. » (p. 7)

 « Longtemps controversé, l’impôt-pilosité avait tout de même fini par entrer en vigueur. C’était, disait-on, le Club des Amis des Hamsters qui était à l’origine de cette réforme. En effet, les Amis des Hamsters avaient toujours jugé injuste qu’on dût payer une taxe sur les mammifères aussi élevée pour les hamsters que pour les bergers allemands. Aussi avaient-ils proposé que le montant de la taxe sur les mammifères fût calculé en fonction de la surface corporelle des animaux. Le Trésor accepta la proposition, mais dut éviter d’employer la notion de surface corporelle, qui aurait posé des problèmes pour cause de discrimination des gros. […] Quant aux coûteuses injections d’hormones que cela nécessitait, elles étaient déductibles des impôts. » (pp. 34-35)

 

Par ailleurs, on remarque au fil de la lecture que les différentes histoires s’entremêlent et que les femmes, qui sont séparées dans la forme du livre comme dans des nouvelles (ou bien, comme dans les Métamorphoses d’Ovide), se croisent, se rencontrent et se connaissent. On peut voir là une métaphore de la ville, puisque c’est dans ces grandes villes, comme ici Hambourg, que les personnes se croisent et se rencontrent, sans pour autant toutes se connaître. En effet, on voit bien dans le récit qu’une femme est amie avec une autre, qui est voisine avec une autre, qui est cliente d’une nouvelle, qui connaît la première, etc. Cependant, lorsqu’il s’agit d’un personnage, les autres sont des satellites dont on ne parle pas vraiment. Il est question de la femme dont on raconte l’histoire, et ce grâce à une narratrice qui prend place dans le récit. Cette narratrice connaît chacune des femmes, parle à la première personne lorsqu’elle prend vie dans le récit, mais semble être présente comme un faire-valoir, afin d’en dire le plus possible sur le personnage principal :

 

« J’avais fait la connaissance de Latone sur une prairie des environs de Glückstadt. […] Les gens poussaient des cris de joie à chaque fois qu’ils découvraient un hanneton. À un moment donné, Latone m’adressa la parole. Elle parlait d’une manière très naturelle et réservée. » (p. 32)

D’un autre côté, la narration est omnisciente, on connaît toutes les pensées de ces femmes :

 

« Cérès à son tour eut une fille. Cela lui arriva, bien qu’elle ne l’eût jamais envisagé. Elle n’était pas sédentaire, ne restait jamais longtemps sous le même toit. Tantôt elle vivait avec un étudiant qui avait un grand appartement, tantôt elle s’amourachait d’une cantatrice et la suivait dans ses tournées. » (p. 142).

Lorsque l’on se penche sur les personnages, leurs noms, leurs caractères et leur quotidien, on remarque alors les similitudes entre les personnages d’Ovide et ceux de Yoko Tawada. Il faut parfois creuser  très profondément pour faire des comparaisons complètes ; cependant, il est possible d’en faire quelques-unes lors des premières lectures. Ainsi, chez Ovide, Léda se fait séduire par Zeus qui s’est transformé en cygne, et l’on retrouve cette image du cygne dans le texte de Tawada :

 « Elle était assise dans l’eau, ses ailes déployées pendaient, inertes, sur les bords de la baignoire. Du bec, elle nettoyait ses plumes blanchâtres imperméables. » (p. 7).

 

 

 (Latone) : « Quelqu’un qui possède par hasard l’un de ces objets doit le mettre à la disposition des autres. De même pour les baignoires. Vingt ans auparavant, Latone connaissait à Ottensen quelques femmes qui n’avaient pas de baignoire. […] L’une d’elles venait régulièrement tous les premiers du mois. Cette femme avait un ventre très plat, ses intestins étaient peut-être trop courts. Ses bras pendaient, inertes, comme paralysés. Seuls les ongles donnaient une impression d’énergie. Des ongles faits, tranchants et peints rouge sang. Cette femme n’était pas bavarde. Mais à chaque fois qu’elle disparaissait dans la salle de bains, Latone entendait peu après un violent battement d’ailes. Elle craignait toujours que le sol soit inondé, mais ce ne fut jamais le cas. Quand la femme sortait de la salle de bains, le sol, le miroir, la baignoire étaient secs et même brillants, comme si elle les avait astiqués. » (p. 39)

Chez Ovide, Salmacis est une naïade qui tombe tellement amoureuse d’Hermaphrodite qu’ils finissent par ne faire qu’une seule et même personne, à la fois homme et femme. Chez Tawada, la jeune femme est passionnée de théâtre, très égocentrique. On retrouve quelques éléments qui peuvent nous faire penser à l’hermaphrodisme et au monde de l’eau (naïade = nymphe d’eau) :

 

 « Salmacis voulait devenir comédienne, être sur une scène, happant l’air de ses lèvres charnues et rouges. Elle exigea d’un dramaturge, l’un de ses admirateurs, qu’il écrivît une pièce pour elle. Sous le titre devrait figurer en toutes lettres que seule Salmacis était autorisée à la jouer. Or la personnage principal de la pièce ne fut pas une femme, mais un nageur.

Le nageur était né dans un petit village où l’on remarqua très tôt ses dons stupéfiants pour la natation […] Soudain, à treize ans, il se mit à avoir peur de l’eau. […] Comment un poisson aurait-il peur de l’eau ? Mais le nageur avait la sensation que l’eau caressait sa poitrine et ses hanches, qu’elle l’étreignait et pénétrait sa chair. […] Un jour, il s’assoupit sur le rivage. Lorsqu’il se réveilla, une femme était assise sur lui. Mais non, ce n’était pas ça. La femme n’était sur lui, mais en lui. Il pensa cela car des seins de femme lui avaient poussé sur la poitrine. Il porta vite la main à son slip de bain. » (p. 62)

 

Ce passage, assez drôle, n’est pas l’histoire de Salmacis (chez Tawada), mais l’histoire de la pièce qui a été écrite pour elle. Cependant, il est clairement énoncé que ce rôle ne peut être joué que par Salmacis. Comme si son destin était scellé.

Les autres similitudes entre les personnages des deux auteurs sont présentes clairement chez Junon, par exemple. Chez Ovide, Junon est la femme de Jupiter (= Zeus), qui la trompe souvent. Elle est donc très jalouse et rancunière. De plus, étant la femme du dieu des dieux, elle donne naissance à beaucoup d’enfants. Chez Tawada, Junon est d’abord présentée par son rôle de mère. Cependant, elle se montre tout de même froide et jalouse.

On peut également prendre l’exemple d’Echo qui, chez Ovide, est une nymphe amoureuse de Narcisse, qui la repousse, car il n’aime que lui-même. Echo est tellement triste qu’elle dépérit, à l’exception de sa voix, plaintive. Chez Tawada, les attributs mythologiques d’Echo sont très présents puisqu’elle travaille à la radio ; on n’entend que sa voix. Par ailleurs, ce récit est rempli de termes relatifs à la communication : « communication », « radio », « téléphone », « adresser », « destinataire », « confession », etc.

 
In fine, nous pouvons dire qu’Opium pour Ovide de Yoko Tawada est une œuvre cosmopolite, qui mélange les genres et les cultures. Cela par le biais d’éléments biographiques de l’auteure.

 
Clémence, AS édition-librairie 2012-2013


[1]http://www.editions-verdier.fr/v3/oeuvre-journaldesjourstremblants.html

 

 

Yoko TAWADA sur LITTEXPRESS 


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Train de nuit avec suspects. Articles d'Inès , Camille , Julien .

 

 

 

 

 

Tawada voyage a bordeaux

 

 

 

 

 Article de Camille sur Le Voyage à Bordeaux.

 

 

 

 

  Tawada Yoko Journal des jours tremblants

 

 Article de Louna sur Journal des jours tremblants

 

 

 

 

 

 

 

 

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10 septembre 2013 2 10 /09 /septembre /2013 07:00

Murakami-Haruki-Au-sud-de-la-frontiere-01.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

MURAKAMI Haruki
(村上 春樹)
Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil
Kokkyō no minami, taiyō no nishi
(国境の南、太陽の西), 1992
Traduction française de Corinne Atlan
pour les éditions Belfond, 2002
10/18 domaine étranger, 2003
rééd. 2011
 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil est une histoire d’amour. Mais puisqu’il s’agit d’un roman d’Haruki Murakami, le récit d’une histoire banale – celle d’un homme qui retrouve son amour d’enfance – devient un conte moderne où se mêlent poésie et tragédie. 

Le récit débute par l’enfance du narrateur, Hajime, dont le nom signifie « commencement ». Né en 1951 dans une famille de classe moyenne, Hajime est fils unique, ce qu’il ressent alors comme une marque d’infériorité. Aussi, lorsqu’il rencontre en cinquième année de primaire une petite fille nommée Shimamoto, elle aussi enfant unique et frappée d’un léger handicap, une profonde amitié va-t-elle naître entre les deux enfants. Tous deux vont passer de longues heures à écouter des disques vinyl sur le canapé du salon de Shimamoto. Cependant, leur amour naissant est contrarié par le déménagement d’Hajime qui va rompre doucement le lien entre les deux jeunes gens.

Hajime nous décrit ensuite son parcours amoureux et les femmes qui ont marqué sa vie : sa première petite amie Izume, qui va avoir une importance particulière dans le roman, puis la femme avec qui il va faire l’amour pour la première fois et enfin, après plusieurs aventures sans importance, sa rencontre avec Yukiko avec qui il va se marier. Au fil de ce récit sentimental, la situation d’Hajime va évoluer : de célibataire à la profession inintéressante, il devient père de deux petites filles et propriétaire de deux clubs de jazz à succès.

Malgré cette vie qui semble idyllique, Hajime n’arrive pourtant pas à se défaire de son passé amoureux. Lorsqu’il croise dans la rue une jeune femme qui ressemble à Shimamoto, il va la suivre jusqu’à un café sans jamais oser l’aborder. Quelques années plus tard, cette dernière réapparaît un soir de pluie dans un de ses clubs de jazz. Leurs retrouvailles vont profondément bouleverser Hajime, qui va remettre alors toute sa vie en question, lorsqu’il prend conscience que seule la présence de Shimamoto peut combler le vide qu’il a ressenti depuis leur séparation.

 

La trame et la finalité du récit sont en fait déjà présents dans le titre du roman. Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil, deux directions qui symbolisent celles suivies par les deux héros. « Au sud de la frontière » est le titre d’une chanson de Nat King Cole que les deux jeunes gens écoutent sur le canapé de Shimamoto. Ne comprenant pas les paroles, ils fondent tout un imaginaire sur cette frontière et le pays merveilleux qu’elle renferme. « À l’ouest du soleil » évoque une maladie qui touche les paysans sibériens, dont Shimamoto décrit les symptômes :

 

« Imagine que tu es un paysan sibérien et que tu vis seul dans la steppe. Et tous les jours, tous les jours, tu laboures ton champ. À perte de vue, le désert. Il n’y a rien, absolument rien autour de toi. Au nord, la ligne d’horizon, au sud, la ligne d’horizon, à l’est, la ligne d’horizon, et à l’ouest, toujours la ligne d’horizon. C’est tout. Chaque matin, quand le soleil se lève au-dessus de la ligne d’horizon à l‘est, tu pars travailler aux champs, et quand le soleil est au zénith, tu fais une pause pour déjeuner. Quand le soleil disparaît derrière la ligne d’horizon à l’ouest, tu rentres te coucher. […] Et donc, c’est comme ça tous les jours, toute l’année. […] Un beau jour, quelque chose meurt au fond de toi. […] Quelque chose se casse en toi et meurt, à force de passer ta vie à regarder le soleil se lever au-dessus de la ligne d’horizon de l’est, accomplir sa courbe et se coucher derrière la ligne d’horizon de l’ouest. Alors, tu jettes ta houe par terre, et sans penser à rien tu te mets à marcher vers l’ouest. Vers l’ouest du soleil. Et tu marches ainsi pendant des jours et des jours sans boire et sans manger, comme si tu étais envoûté, et pour finir tu t’effondres à terre et tu meurs. C’est ça, l’hystérie sibérienne. »

 

 Le titre évoque donc un monde fantasmé, merveilleux, réunissant les deux amants, mais surtout une marche frénétique vers un destin funeste.

L’histoire d’amour donne un contour particulièrement approprié aux thèmes chers à l’auteur. Murakami, par une écriture épurée, souvent poétique, met en place très progressivement une atmosphère sombre et mélancolique, marquée tout d’abord par la solitude.



La solitude

La solitude de l’homme au sein de la société mais surtout une solitude intrinsèque à la nature humaine revient dans nombre de romans de Murakami. À l’image de la  Ballade de l’impossible, la narration à la première personne nous plonge dans les pensées les plus intimes du héros, nous isole du monde extérieur, celui du roman tout comme le nôtre. Enfant unique, Hajime semble voué à la solitude, jusqu’à ce qu’il rencontre Shimamoto qui lui fait découvrir un sentiment alors inconnu. Quand la jeune fille lui prend la main pour lui indiquer un chemin, cela devient pour lui une expérience bouleversante : 

 

« Aujourd’hui encore, je me rappelle nettement cette sensation si différente de tout ce que j’avais connu jusqu’alors, et de tout ce que je ressentis par la suite. C’était simplement la menotte tiède d’une fillette de douze ans. Mais il y avait, rangés à l’intérieur de ces cinq doigts et de cette paume comme d’une mallette d’échantillons, tout ce que je voulais et tout ce que je devais savoir de la vie. »

 

Mais dès que Shimamoto disparaît de sa vie, Hajime semble ne pas pouvoir se réaliser : à des études qui ne lui plaisent pas vraiment succède un travail ennuyeux dans une maison d’édition, qu’il va pourtant accomplir pendant huit ans. Il dit de cette période :

 

« Ces douze années entre mon entrée à l’université et mes trente ans, je les passai dans la solitude, le silence et le désespoir. Ce furent des années glacées, au cours desquelles je ne rencontrai pratiquement personne qui me paraisse en accord avec mon cœur. » 

 

Lorsqu’Hajime rencontre sa femme, qu’il réussit professionnellement, quelque chose semble le laisser indifférent :

 

« il m’arrivait de penser : “on dirait que tout ça n’est pas ma vie”, comme si je suivais un destin préparé pour moi par un autre, dans un lieu que je n’avais pas choisi. En quoi cet homme que je voyais dans la glace du rétroviseur était-il vraiment moi-même, en quoi s’agissait-il d’un autre ? ».

Cette thématique de la solitude parcourt plusieurs romans, notamment  Kafka sur le rivage, ou encore  1Q84. Le sentiment de vide qui habite les personnages aboutit toujours à une quête personnelle de la part des héros qui recherchent leur moi profond. Dans Au sud de la frontière, tout comme dans  1Q84, il semble que l’unique manière de mettre fin à cette solitude et combler ce manque soit la rencontre d’une âme sœur.

 
 
La quête amoureuse

Hajime va donc tout au long de sa vie rechercher la plénitude ressentie enfant au contact de Shimamoto. La première partie du roman évoque cette quête amoureuse et ses échecs. Ainsi l’histoire avec sa première petite amie Izumi est essentielle. Hajime, bien qu’il tombe amoureux de la jeune femme, n’est pas comblé par cette relation : « ce qui me troublait ou me désespérait, c’était qu’à l’intérieur d’Izumi je ne parvenais pas à découvrir quoi que ce soit qui me fût vraiment destiné. » Aussi, quand il va rencontrer la cousine d’Izumi pour qui il va ressentir une véritable attraction physique, ne va-t-il pas hésiter à la tromper pour assouvir ses désirs. Mais cette relation purement physique ne réussit qu’à blesser profondément Izumi. La douleur infligée à son première amour va marquer profondément Hajime sans pour autant qu’il regrette son geste. La figure d’Izumi va être présente tout au long du roman, ombre du passé mais également présage funeste : lorsque Hajime croise son visage à travers la vitre d’un taxi, il le découvre sans expression, comme privé de vie :

 

« Sur ce visage, tout était mort et silencieux comme le fond de l’océan. Et elle me regardait fixement, avec cette physionomie totalement inexpressive. Du moins, je croyais qu’elle me regardait. Ses yeux étaient tournés vers moi ; mais ils n’exprimaient rien, ne me délivraient aucun message. Si elle essayait de me transmettre quoi que ce soit, ce n’était qu’un vide sans fond. »

 

Les amants maudits

La mort est en effet omniprésente au travers des personnages féminins. La femme avec qui il fait l’amour pour la première fois meurt dans des circonstances inconnues, Yukiko son épouse a voulu se suicider. Shimamoto elle-même semble habitée par la mort. Au cours de l’hiver qui suit leurs retrouvailles, Hajime l’accompagne jusqu’à un fleuve pour qu’elle accomplisse un rite funéraire. Sur le chemin du retour, Shimamoto est en proie à une étrange crise qui la mène au seuil de la mort :

 

« Enfoncée dans son siège, elle continuait à respirer avec ce curieux bruit de forge. Je posai ma main sur sa joue. Elle était blême et glacée, comme si elle avait absorbé en elle l’atmosphère des lieux. Pas la moindre chaleur sur son front non plus. Je me sentis soudain oppressé. Elle allait peut-être mourir ici ? Ses yeux étaient vides de toute expression. Je plongeai mon regard au fond de ses prunelles. Je n’y distinguai rien. Il n’y avait rien d’autre au fond de ses yeux qu’un froid glacé comme la mort. »  

 

De fait, l’histoire d’amour des deux amants est placée sous de mauvais astres, faisant écho à la chanson Star-Crossed Lovers, jouée par les musiciens du club de jazz lorsque les deux héros se retrouvent. Si Hajime est prêt à tout quitter pour celle qui le comble et qu’il aime depuis l’enfance, le personnage de Shimamoto est plus ambivalent, désirant vivre cette histoire mais restant pourtant inaccessible. La jeune femme disparaît durant de longs mois, refusant d’expliquer son absence. Hajime, en même temps que le lecteur, ignore tout d’elle, malgré quelques indices donnés par l’auteur. Fidèle à son amour pour la tragédie grecque et la musique, Murakami fait d’Hajime un Orphée moderne qui cherche son Eurydice dans un monde obscur et invisible. Tout comme dans le mythe, un instant fugace de bonheur précède la séparation définitive des deux amants. Tous deux victimes de la fatalité, ils sont résignés à ne jamais accéder au pays « au sud de la frontière ».

 

Cette atmosphère tragique, tout comme le mystère qui entoure Shimamoto, donne au récit un sentiment d’irréalité. Si Murakami abandonne les éléments du fantastique présents dans la plupart de ses romans, Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil n’est pourtant pas un récit ancré dans le réel, tant l’histoire semble pouvoir glisser à tout moment dans un monde fantasmé par Hajime. L’auteur nous laisse d’ailleurs dans un doute savamment entretenu sur la réalité de ces retrouvailles. Comme avec beaucoup de ses romans, un sentiment d’inachèvement laisse le lecteur immergé dans l’histoire longtemps après la dernière page.


Emmanuelle, AS Bibliothèques 2012-2013

 

 

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Murakami Haruki La Ballade de l impossible 01-copie-1

 

 

 

 

 

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