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26 février 2012 7 26 /02 /février /2012 07:00

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Magnus MILLS
Sur le départ
All Quiet on the Orient Express, 1999
traduit de l'anglais
par Jean-François Merle
10/18, 2002



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quelques mots sur l'auteur...

Magnus Mills est né en 1956 en Angleterre. C'est un ancien conducteur de bus dans la ville de Londres. Auteur de trois romans traduits en français, il est finaliste du Booker Prize en 1998 avec son premier roman Retenir les bêtes, publié en France dans la collection 10/18 en 2002. En Angleterre, il connaît un grand succès et voit se multiplier les bonnes critiques. Lorsque son deuxième roman est publié en 1999 en Angleterre, All quiet on the Orient Express, titre traduit par Sur le départ en français, paru dans la collection 10/18, l'engouement ne se fait pas attendre et va se poursuivre avec son autre roman Trois pour voir le roi (2005 dans la collection 10/18).



...et sur son style

Magnus Mills est un auteur qui s'attache à montrer à ses lecteurs un monde dans lequel les relations humaines sont complexes. Il y a une sorte de fil conducteur qui parcourt toutes ses œuvres, dont Sur le départ. C'est avec une écriture fluide et suggestive que l'auteur parvient à nous transporter dans un univers oppressant et réaliste. Cette oppression n'enlève en rien l'envie de continuer dans l'histoire. Il y a une sorte de parabole fantasque et une grande lucidité qui émanent de ses récits. Il parvient à séduire tout en déroutant ! Tous les personnages du roman sont différents, chacun a sa personnalité, son identité, ce qui ne cessera de surprendre et d'amuser le personnage principal. L'univers est très masculin ; il n'y a qu'un seul personnage féminin présent tout au long de l'aventure, une adolescente. Nous ne pouvons pas parler de huis-clos bien que l'histoire se déroule dans une petite ville où tout le monde se connaît et de laquelle le narrateur ne parvient pas à s 'échapper. Le lecteur arrive même à se demander si ce jeune homme est trop sympathique ou bien un peu trop faible.



Dans ses deux autres romans, l'auteur use des mêmes procédés : mélange d'oppression et d'ironie, style assez troublant. Les attitudes des personnages paraissent incongrues, parfois exagérées, mais au fil du texte, elles prennent tout leur sens, ce qui rend l'histoire d'autant plus humoristique. Avec cet auteur, il ne faut pas s’arrêter à ce que l'on peut voir au premier plan, il faut garder en tête qu'il y a toujours quelque chose plus loin, plus profondément ancré dans l'histoire. C'est avec un œil avisé et une grande ingéniosité que Magnus Mills dresse un tableau réaliste des relations humaines et de toute la complexité de la cohabitation des Hommes, y intégrant assez discrètement une pointe d'humour noir. Ses personnages ont souvent un regard acerbe sur ceux qui les entourent, ce qui accentue l'atmosphère particulièree de ses romans..



Résumé

C'est l'histoire d'un homme qui décide de faire un voyage à destination de l'Inde. Il est à moto, moyen de transport agréable pour les traversées comme celle qu'il s’apprête à vivre. Le narrateur fait une halte dans un camping de la campagne anglaise pour se reposer quelques jours. Il n'est pas le seul, c'est la pleine saison. Mais les vacanciers rentrent chez eux petit à petit, en même temps que la pluie fait son apparition. Le propriétaire du terrain, Tommy Parker, lui propose de rester gratuitement en échange d'un petit service, ce que le jeune homme accepte volontiers ; après tout, il faut bien s'occuper avant de reprendre la route. Peu à peu, le caractère serviable du narrateur va être mis à contribution par les habitants de Hillhouse. Nous assistons en quelque sorte à l'asservissement du narrateur ; en effet, les demandes de M. Parker semblent aboutir à quelque chose : « La manière qu'il avait de me donner des ordres sous forme de requête courtoise était très efficace, et je me rendis soudain compte que j'étais par mégarde devenu son larbin ». (p. 50)

Dès lors, le narrateur est lié à la petite ville. Considéré comme un étranger par certains, comme Hodge, le vieil épicier, qui prétend ne pouvoir satisfaire ses commandes, ou comme faisant partie de la maison, ainsi que cela se passe dans le seul bar intéressant, le Packhorse. Après quelques semaines de petites tâches en tout genre et de soirées passées au pub, Bryan Webb, un homme surprenant qui porte une couronne en carton sur la tête, l'intègre dans l'équipe de fléchettes.

Depuis plusieurs semaines le jeune homme aurait pu reprendre la route sur sa moto ; le temps est devenu clément et il s'est déjà bien attardé dans cette ville où rien n'est tout à fait normal. Mais du travail, ici, il y en a toujours ; Gail, la fille de M. Parker l'a bien compris, puisqu'elle demande au narrateur de l'aide pour faire ses devoirs, chose qu'il ne peut évidement pas refuser. Mais le plus ironique dans cette situation est que le jeune homme est devenu un objet de convoitise, sans s'en rendre compte :

« Mes yeux tombèrent sur une annonce que je n'avais jamais vue. Dans la rubrique "Services " de la région de Millfold, on pouvait lire : à louer : scie circulaire + ouvrier, renseignements : T. Parker. ». (p.120)


Le narrateur va apprendre à faire face à un M. Parker assez imprévisible, à une communauté qui a ses habitudes, et qui ne supporte pas vraiment les changements. De fil en aiguille, ou plutôt de travaux en travaux, il va commencer à se faire une petite place, au milieu de ces drôles de personnes qui ne cessent de tester sa résistance. Mais après avoir vécu tout cela, son voyage est-il toujours à l’ordre du jour ?



Le voyage

Si le but premier du narrateur était de parcourir des milliers de kilomètres pour atteindre l'Inde, Magnus Mills nous guide vers un autre style de voyage. Le personnage se,trouve pris au piège dans une petite ville de la campagne anglaise sans même s'en rendre compte. À première vue, ce n'est pas un roman initiatique dans lequel le narrateur ferait explicitement un voyage intérieur. Mais l'ambiance est assez similaire. Rien ne force le jeune homme à rester, pourtant c'est le cas. L'auteur aborde des notions comme le travail, la vie en société ; peut-être est-ce ce que le narrateur est venu chercher. Il n'a pas eu besoin de partir en Inde pour se ressourcer et se confronter à ses propres valeurs. L'atmosphère pesante dans laquelle le personnage évolue n'est pas négative aux yeux de Mills mais peut-être bien utile à l'apprentissage de la vie. L'auteur pousse un peu plus, chapitre après chapitre, son narrateur dans cette prison sociale dont rien finalement ne l’empêche de sortir, si seulement il le voulait...



Une société et des Hommes

Ce milieu rural dans lequel est plongé le narrateur est un cercle fermé. Tous les personnages connaissent leurs voisins, leur histoire. La place de l'intimité, dans ce roman est assez mince. De plus, rien n'est dit, n'est fait, ni même pensé, sans que cela ne fasse le tour de la ville. Mills met en scène des personnages aux caractères bien différents, dans un huis-clos dont ils se satisfont, ce qui ne cesse d'étonner le narrateur mais aussi le lecteur. C'est cette cohabitation, parfois difficile, que nous montre l'auteur. Il a choisi de nous entraîner dans les méandres d'une société très masculine, dont les valeurs principales sont le travail manuel et la solidarité des habitants.


Claire Brégé, AS édition-librairie

 

 

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15 février 2012 3 15 /02 /février /2012 07:00

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Hermann BROCH
Les Somnambules

Titre original 

Die Schlafwandler
 Date de parution : 1931

Traduction

Pierre Flachat et Albert Kohn
Gallimard
Collection : L’imaginaire
 

 

 

 

 

 

 

 

Biographie

 

Hermann Broch est un romancier, dramaturge et essayiste autrichien (1886-1951) issu d’une riche famille bourgeoise juive de Vienne. En 1907, il est diplômé de l’école d’ingénieur textile de Mulhouse et prend la tête de l’usine de textile de son père. Il quitte la direction de l’usine en 1928 pour suivre des études de mathématiques, de philosophie et de psychologie. En 1931, il devient écrivain après avoir publié plusieurs articles dans des revues depuis les années 10.

En 1931, il publie son premier roman, Les Somnambules, trilogie sur le délabrement des valeurs de la société contemporaine à travers trois époques (1888, 1903 et 1918), évoquant l’Empire allemand sous le règne de Guillaume II.

Il porte un intérêt tout particulier aux questions philosophiques liées à la culture, à l’apprentissage, aux savoirs et à la psychologie des masses (en lien avec la montée du fascisme en Europe). Il est proche du romancier Robert Musil.

En 1938, il est arrêté et emprisonné après que les nazis ont annexé l’Autriche. Avec l’aide de James Joyce, un de ses proches amis, il est libéré et émigre aux USA. Il reçoit le prix de la Fondation Rockefeller pour ses études sur la psychologie des masses et devient professeur à l’université de Yale en 1950.

Son œuvre majeure est La Mort de Virgile, publiée en 1945 aux USA, puis en Allemagne après la guerre. Ce roman retrace les derniers jours du poète Virgile à Brundisium.

Il est le fondateur du concept d’« Apocalypse joyeuse » qui désigne le sentiment de désastre imminent et d’effondrement prochain de l’empire austro-hongrois qui habitait la majeure partie des citoyens au début du XXe siècle.



Résumés

Pasenow ou le Romantisme (1888)

L’histoire commence avec la présentation du père puis de l’enfance de Joachim. Un discours sur l’uniforme nous informe son importance toute particulière pour Joachim. S’ensuit l’introduction de Von Bertrand, un ami et concurrent de Joachim. Le protagoniste rencontre Ruzena, une entraîneuse, au Jaegerkasino.

Après un déjeuner avec Bertrand, Joachim se rend aux courses et, sur le chemin du retour, achète des mouchoirs pour Ruzena. Son père envisage de le marier à Elizabeth Baddensen, une jeune femme de bonne famille, fille de leur voisin.

Un après-midi, Joachim se promène avec Ruzena et ils tombent dans les bras l’un de l’autre. Le frère de Joachim, Helmutt, meurt lors d’un duel. Son père répètera sans cesse qu’il est mort pour l’honneur. Joachim est donc « obligé » de reprendre le territoire.

Entre-temps, Joachim revoit Bertrand et l’invite à prendre le thé puis à dîner avec lui et Ruzena. Cette dernière se méfie de Bertrand, il ne lui inspire pas confiance. Par la suite, elle deviendra comédienne grâce son aide.

Elizabeth se questionne sur son amour pour Joachim. Sa famille semble matérialiste, attachant beaucoup d’importance aux objets, à la propriété. Ils ont un besoin permanent de belles choses, de grandeur. L’idée de mariage avec Joachim ne lui fait ni chaud ni froid, elle ne ressent rien de particulier pour lui.

Joachim retourne à Stolpin, la maison familiale, et doit rendre visite à Elizabeth mais cela ne l’enchante guère ; il voit cette situation comme une contrainte. Pourtant, lorsqu’il la voit, il la trouve très belle. Il ne peut s’empêcher de lui parler de Bertrand, qui l’a rejoint la veille. Leur entretien se termine sur une proposition de promenade à cheval.

À ce même moment, le père de Joachim confesse à Bertrand qu’il pourrait très bien déshériter son fils sans qu’il s’en aperçoive, Bertrand ne sait que répondre.

Quelques jours plus tard, Elizabeth, Bertrand et Joachim partent en balade. Les pensées de Joachim à propos d’Elizabeth distraient son attention et il chute avec son cheval. Blessé, il doit rentrer. Honteux, il décide de laisser Elizabeth à son rival car il estime que celui-ci la mérite davantage. Bertrand en profite pour faire la cour à Elizabeth, lui déclare son amour mais c’est un échec, elle ne le croit pas et pense qu’il se joue d’elle. Lors de leur conversation, il lui fait part d’une certaine vision de l’amour qui trouble la jeune fille.

Le père de Joachim, fragile depuis la mort de son fils aîné, devient fou lorsqu’il apprend que Joachim veut retourner sur Berlin. Dans cet accès de folie, il le déshérite.

Bertrand fait valoir un faux prétexte pour pouvoir quitter Stolpin et part retrouver Ruzena qu’il veut installer dans une meilleure condition. Sur un quiproquo, elle croit que Joachim l’envoie pour lui annoncer leur rupture. Par mégarde, elle tire sur Bertrand qui est blessé. Ce dernier prévient Joachim qui revient à Berlin et part à la recherche de Ruzena car elle s’est enfuie. Elle ne veut plus le voir mais finit par discuter avec lui. Ils décident de mettre fin à leur relation et Joachim lui verse une rente pour qu’elle ne soit pas dans le besoin. À son retour à Stolpin, il demande Elizabeth en mariage mais elle ne lui donne pas de réponse immédiate.

Joachim retourne voir Bertrand pour lui demander s’il a fait le bon choix et si elle répondra positivement. C’est alors que nous apprenons que la veille, Elizabeth a rendu visite à Bertrand. Confuse, elle ne sait que répondre à Joachim car elle ne ressent toujours rien pour lui. Après une longue discussion, ils s’embrassent mais renoncent l’un à l’autre car leur vision de l’amour n’est pas la même. Bertrand lui assure qu’elle sera heureuse avec Joachim. Elle accepte donc sa main.

Ils se marient et vont à Berlin. C’est au cours de leur voyage en train qu’ils commencent à saisir qu’ils sont mariés. Durant la nuit à l’hôtel, Joachim ne se sent toujours pas à la hauteur d’Elizabeth qu’il place toujours sur un piédestal. Il lui propose de renoncer à elle et de la laisser libre mais elle assure que maintenant ils feront tout ensemble. Dix huit mois plus tard, ils ont un enfant.

L’auteur laisse l’entière liberté au lecteur de deviner ce qui est advenu.

 «  Malgré tout, dix-huit mois plus tard, ils eurent leur premier enfant. Cela vint à point nommé. Les circonstances de cet événement n’ont plus besoin d’être relatées. On a fourni au lecteur assez d’éléments sur la composition du caractère de chacun des personnages pour qu’il lui soit loisible de les imaginer. »



Esch ou l’Anarchie (1903)

Gustav Esch est un employé de commerce vivant à Cologne. Après s’être fait renvoyer de son emploi pour avoir découvert quelques manipulations financières de Nentwig, un collègue, Martin Geyring, socialiste, handicapé, lui trouve un travail à Mannheim. Esch a l’habitude d’aller au café de Mme Hentjen, femme corpulente qui a un rapport particulier avec les hommes, qu’elle méprise. Elle éprouve un dégoût viscéral du sexe opposé.

Arrivé à Mannheim, Esch emménage chez les Korn. Une pression pèse sur ses épaules car Korn qu’il considère comme son beau-frère, espère qu’il pourra le débarrasser de sa sœur Erna, vieille fille sèche qui aguiche sans cesse Esch tout en lui refusant ce qu’il désire hors des liens du mariage.

Il rencontre Gernerth, un propriétaire de théâtre, qui lui offre des places pour son spectacle. Il y fait la rencontre de Teltscher et d’Ilona, deux artistes hongrois.

Un soir, Esch et Korn emmènent Lohberg, propriétaire timide d’un magasin de cigares, voir l’armée du salut et boire une bière. Ce dernier lâche le mot « Rédemption » au milieu de la conversation, ce qui laisse les deux autres hommes perplexes.

Esch assiste ensuite à une réunion que Martin préside lors des grèves, la police débarque et Martin se fait arrêter. Entre-temps, Teltscher décide de se lancer dans les spectacles de lutte féminine et part pour Cologne. Esch participe au projet et demande à Lohberg et Erna de fournir des finances. Il démissionne de son travail pour se consacrer entièrement à cette entreprise.

Ce nouvel emploi lui permet d’éloigner Ilona de Korn, car ils se sont mis ensemble. Il rencontre Oppenheimer, un impresario qui accepte de promouvoir leur projet. Il doit maintenant trouver un lieu et les lutteuses. Ruzena y fait une brève apparition. Esch va plusieurs fois essayer de libérer Martin en allant au journal La Vigie mais il arrive toujours trop tard. Les spectacles sont un succès, il y retrouve d’ailleurs Nentwig.

Esch propose à Mme Hentjen d’aller à Saint-Goar acheter du vin aux enchères. Le voyage débute de façon morose mais l’humeur s’améliore. Ils apprécient de se promener dans la ville en oublient leur but initial. En haut de la Loreleï, Mme Hentjen devient étrange, comme si son âme l’avait quittée. Au retour, ils s’embrassent dans le wagon puis, lorsqu’elle sort de sa torpeur, tout redevient comme avant, elle l’ignore de nouveau. Ce retour à la normale ne plaît guère à Esch et il la force à coucher avec lui, de manière brutale. Étrangement, elle se donne à lui par dépit. Et c’est en prenant possession de son corps qu’il connaît la rédemption (référence à Lohberg).

Un après-midi, Esch se rend dans une librairie, achète un livre sur l’Amérique qui lui donne envie de partir et propose à la mère Hentjen de l’accompagner. De plus, les spectacles de lutte marchent de moins en moins bien. Il propose à Teltscher de monter un spectacle en Amérique avec des lutteuses étrangères dont une négresse pour pimenter l’affaire.

Esch doit donc écumer de nouveau les bordels et rencontre Harry et Alfons, deux homosexuels. Harry est fou amoureux de Von Bertrand et a une grande estime pour lui mais veut mourir depuis qu’ils ont rompu. Esch le raccompagne chez lui puis couche avec Mme Hentjen mais celle ci ne veut pas que leur relation soit connue et se comporte donc de manière indifférente à son égard. Esch ne supporte plus cela et commence à la battre. Il la considère littéralement comme un morceau de viande stupide. On découvre alors que c’est ce qu’elle a toujours vécu.

Esch décide de récupérer les capitaux gagnés avec les combats de pugilistes et de les rapporter à Lohberg et Melle Erna. Avant de partir, Mme Hentjen l’avertit que s’il lui est infidèle, elle le tuera. C’est une idée qui lui plaît. Mais arrivé à Mannheim, il saute sur Mlle Erna, ayant appris que celle-ci va se marier avec Lohberg. Il rend visite à Martin, qui est toujours en prison et l’informe qu’il va aller voir M. Von Bertrand pour le faire. Martin l’en dissuade, c’est une folie. Sa rencontre avec M. Bertrand se déroule à merveille. Il repart en ayant « presque » oublié son objectif.

Dans la nuit suivant sa conversation avec Bertrand, Esch devient l’Élu de l’Insomnie. Il pense à la mort et désire sauver Ilona tout en considérant Mme Hentjen comme morte car elle a été tuée lors de son premier mariage. S’ensuit toute une réflexion sur la mort, qui aboutit au choix de Mme Hentjen. Il abandonne Ilona et décide de vivre l’amour absolu avec Gertrud. Mais lorsqu’il rentre de son voyage, Mme Hentjen n’a pas changé et il devient furieux. Il la bat, « l’oblige » à se marier avec lui et à retirer le tableau de son défunt mari de la salle du café. Ils décident de partir pour l’Amérique, de vendre le café mais entre-temps, Gerneth, le propriétaire du théâtre, s’est enfui avec l’argent. Ils ne peuvent donc plus partir. Alors Telstcher décide de recommencer ses spectacles, fait revenir Ilona et Mme Hentjen met son café en hypothèque pour financer le projet. Lohberg revient pour réclamer les bénéfices qui leur sont dus mais Esch ne peut les rembourser pour le moment. Il apprend par ailleurs qu’Erna attend un enfant. Le doute persistera quant à l’identité du père.

Un jour, Esch décide de dénoncer M. Von Bertrand et écrit une lettre pour le commissariat. Le même jour, il découvre qu’Harry s’est suicidé en apprenant la mort de Bertrand dans le journal, suite à une maladie.

Finalement, Esch trouve un autre travail, confortable financièrement, et regagne l‘estime de Mme Hentjen qu’il a encore du mal à appeler Gertrud. Ils finissent par se marier et continuent leur vie main dans la main. Le spectacle de Telstcher et Ilona fait faillite une nouvelle fois mais le couple Esch les aide à se renflouer.



Huguenau ou le Réalisme (1918)

Whilhelm Huguenau est un homme d’une trentaine d’années, à la tête d’une entreprise de textile, héritée de son père. Il est appelé à rejoindre les troupes de l’armée en 1918. L’horreur des tranchées le décide à déserter. Il décide alors de se lancer dans la viticulture en Moselle et part publier une annonce au journal Le Messager de l’Électorat de Trèves, tenu par Esch en personne qui l’a hérité d’un lointain parent. On retrouve son envie d’émigrer aux USA et il parle de sa femme, que nous supposons être Mme Hentjen.

Voyant cela, Huguenau est tenté de racheter l’entreprise. En rentrant dîner à l’hôtel où il loge, il aperçoit quelques tables plus loin un commandant de l’armée qui s’avère être Joachim Von Pasenow. Sans s’en apercevoir, il se retrouve à discuter des journaux avec lui, se faisant passer pour un journaliste. Tout en finesse, il arrive à le persuader de lui donner des noms de personnes qui pourraient être éventuellement intéressées par le rachat de la maison d’édition d’Esch.

Huguenau réussit à obtenir des fonds du commandant Pasenow et tente d’escroquer Esch en faisant baisser le prix de la maison, ce qu’il réussit sans difficultés. Un contrat est rédigé. Esch se fait berner, comme à son habitude. Pasenow rédige le premier article du journal qui aura un franc succès. Le texte est d’ailleurs fragmentaire, épars, ce ne sont que des bouts, des bribes confuses.

Huguenau titille Esch à propos de la religion. Il se lasse déjà du journal et estime qu’il en a fait le tour. Il envoie des rapports secrets au commandant Pasenow ; sa brutalité naturelle envers Esch transparaît dans ses écrits et dérange Joachim.

Esch, indécis dans sa religion, demande au commandant de lui parler du protestantisme. Ce dernier va être si convaincant qu’Esch se convertit et devient pasteur. Le commandant se rend à leur réunion et une scission apparaît entre Huguenau d’un côté et Esch et Pasenow de l’autre.

Une soirée de gala est organisée, on retrouve tous les personnages que l’on suit depuis le début, ils sont tous rassemblés pour cet événement. Une amitié va se former entre Esch et Pasenow qui on pris l’habitude d’aller se promener. Une révolte débute, Pasenow est dans l’obligation de partir. D’autre part, Huguenau voit d’un mauvais œil cette amitié et veut se faire bien voir de Pasenow. Il rédige alors des articles défavorables et les publie sans l’autorisation d’Esch dans le but de l’incriminer. Cela va mener à une dispute entre Huguenau et Esch qui se méfie dorénavant de l’homme. Le commandant Pasenow apprend que Huguenau est un déserteur. Il essaie de le faire avouer mais celui-ci invente un « alibi ». Cette suspicion ne va en rien effrayer Huguenau qui va rester à son poste.

Les 3, 4 et 5 novembre ont lieu des grèves, une amorce de révolution. Les choses bougent, nous avons des nouvelles du front mais pas de l’armistice. Esch et Huguenau s’engagent dans la milice pour « protéger » le commandant Pasenow. Huguenau va changer de camp et attaquer la maison d’arrêt avec les autres citoyens tandis qu’Esch part à la recherche du commandant qui a eu un accident de voiture suite à une altercation. À ce même moment, Huguenau retourne à la maison et couche avec Mme Esch qui n’oppose aucune résistance comme si tout cela paraissait très normal. Il découvre qu’Esch a amené le commandant blessé dans la cave. Lorsqu’il repart chercher de l’aide, Huguenau va le suivre et le tuer en chemin. Il retourne ensuite auprès du commandant et le soigne. Le lendemain, il le ramène au docteur Kulhenberg et part ensuite avec le commandant à Cologne. Huguenau rentre ensuite à Colmar, sa ville natale. Il revend sa part du journal à Mme Esch, dernière occasion pour lui de l’escroquer. Il se marie et a des enfants. Huguenau n’aura aucun regret de ses actes, le temps de la guerre est pour lui révolu et oublié.

En parallèle avec l’histoire de Wilhelm Huguenau, nous avons celle d’autres personnages qui se croisent et se recroisent au fil du récit. Voici les principaux :

Hanna Wendling est une femme au foyer. Nous pouvons observer qu’elle n’a pas l’instinct des valeurs. Elle connaît le docteur Kessel qui l’emmène en ville quand elle en a besoin. Ce docteur travaille avec Kulhenberg et Flurschürtz. Lorsqu’elle apprend que son mari a une permission, elle craint son retour car elle sait qu’il va avoir envie d’elle charnellement et elle redoute cette proximité. Lorsqu’Heinrich est enfin de retour au foyer, elle ne retrouve pas l’homme dont elle a été amoureuse. Elle le reconnaît physiquement mais ne se sent plus liée à lui. Ils ont changé. Lorsque sa permission se termine et qu’il retourne au combat, Hanna se figure ses six semaines comme un « événement physique » et rien d’autre. Ce sentiment va disparaître et elle va en vouloir à Heinrich d’être reparti car il n’y a pas d’homme pour la protéger. Durant la nuit des émeutes, Hanna Wendling meurt, atteinte de la grippe espagnole.

Ludwig Gödicke est un maçon estropié qui essaie de reconstruire son âme. C’est un territorial. Son âme est divisée en plusieurs fragments qui correspondent à une période de sa vie. La difficulté est de les rassembler, de savoir lequel le définit réellement. Sa reconstruction mentale est dure et il lutte. Lorsqu’il va à l’enterrement de Samwald, il tombe dans le caveau, c’est une sorte de résurrection. C’est un personnage qui parle très peu et qui est sourd à certaines choses, certains sujets.

Jaretzki connaît le commandant Pasenow. C’est un soldat estropié, amputé par l’un des trois médecins à cause de la guerre. Il va recevoir une prothèse de la main mais la guerre l’a anéanti et il possède un certain penchant pour l’alcool.


 

Somnambulisme.

 

Définition de somnambule : atteint de somnambulisme.

Somnambulisme : série de mouvements, d’actes automatiques et inconscients se produisant dans le sommeil, et dont aucun souvenir ne reste au réveil.

 Tous les personnages du roman sont dans cet état de somnambulisme car ils ne maitrisent que partiellement leur vie et ce sont d’autres personnages qui la régissent à leur place ou qui décidnt du chemin à suivre. Par exemple, dans Pasenow ou le romantisme, il est évident que Joachim est dans cet état de veille et que c’est grâce à l’aide d’Eduard Von Bertrand qu’il arrive à prendre des décisions et donc à mener sa vie propre. Le cas de Esch est différent car il prend lui même ses décisions, sait ce qu’il veut mais est toujours à la recherche de quelque chose : la rédemption. Et c’est auprès de Mme Hentjen que, en quête de l’amour absolu, il va le trouver,.

Pour Huguenau, le passage où il aborde le commandant au restaurant de l’hôtel représente particulièrement ce somnambulisme. Il s’avance vers lui et entame une conversation sans pouvoir la contrôler, comme si un mode veille s’était activé. Il ne sait pas ce qu’il va dire mais sa langue se délie toute seule et les mots lui échappent avec une aisance qui l’étonne un peu lui-même. Par ailleurs, il n’arrive pas à contrôler les évènements et leur tournure. C’est son manque de morale qui lui permet de les tourner en sa faveur.

 

 

Thèmes.

 

Plusieurs thèmes sont récurrents dans les Somnambules :

– l’amour

– la mort

– la folie

– les relations hommes/femmes

– la religion

– la dégradation des valeurs humaines que sont le romantisme, l’anarchie et le réalisme.



L’amour

Dans Pasenow, le romantisme est présent sous différente forme. Joachim, personnage romantique par excellence, hésite entre les devoirs de la tradition (épouser une riche héritière) et les battements de son cœur qui le lient à une modeste entraîneuse. D’un côté, nous avons Ruzena, la Bohémienne, dont l’amour est tumultueux, passionné et charnel. De l’autre, il y a Elizabeth, souvent représentée comme une madone virginale qu’il ne faut point souiller. Joachim la met sur un piédestal et ne conçoit pas l’idée qu’elle devienne sa femme car il ne peut accepter l’idée de la salir dans l’acte charnel. Elle est trop fragile, frêle. Il estime que Ruzena lui convient mieux, elle est d’une catégorie sociale inférieure et s’il a parfois honte de se montrer à ses côtés, il repense sans cesse à elle, même après leur rupture. Mais sa relation avec Ruzena est particulière car il est constamment suspicieux, il a peur qu’elle s’en aille avec un autre, il retrouve dans son visage celui d’autres personnes qu’il a rencontrées auparavant. Il fait de même avec Elizabeth donc le visage se transforme en paysage, image calme et linéaire qui effraie Joachim. C’est un amour empli de tendresse qu’il partagera avec Elizabeth, c’est un amour plus « conventionnel ».

Chez Esch, l’amour est brutal, forcé. Alfons décrit l’amour comme une possession pour les hommes et rien d’autre car l’homme « recherche un fragment d’éternité » et fuit l’angoisse et la déception. Il est en quête de l’absolu, quête que l’on découvre avec Esch qui pense le trouver l’amour auprès de Mme Hentjen, or celle ci n’exauce point ce désir. La seule solution selon lui est donc de la battre. Cette quête de l’amour, de l’absolu, permet aux hommes de fuir la mort qui leur court après. On le voit bien dans les descriptions de Mme Hentjen, qui à 37 ans, est déjà vieille. Dès qu’Esch pense à elle, il aime la voir comme une vieille femme, et l’imaginer avec des cheveux blancs, toute grassouillette. Cette image le rassure car c’est lui qui la verra se transformer avec le temps et c’est l’une des raisons qui font qu’il la battra « de plus en plus rarement et finalement plus du tout ».

Dans Huguenau ou le réalisme, l’amour est plus subtil et moins présent. Nous avons l’image de la relation qu’entretient Hanna Wendling avec son mari, relation qui diffère des précédentes. Hanna vit très bien cette séparation due à la guerre et elle s’est habituée à être seule. C’est pour cela que le retour de son mari l’inquiète car elle ne sera plus tranquille, il faudra se donner à lui et cette perspective l’effraie. Nous avons dans ce cas une femme soumise à l’autorité de son mari, qui le craint. Contrairement à Mme Hentjen qui se donne avec indifférence à Esch, Hanna Wendling redoute cette proximité et vit l’acte charnel comme un événement physique. De plus, tout sentiment amoureux semble l’avoir quittée, elle ne reconnaît plus l’homme dont elle est tombée amoureuse. La guerre les a changés tous les deux et elle ne retrouve plus l’émotion qui l’habitait avant qu’il ne parte au front.



La mort

Dans Pasenow, elle est représentée par la perte d’Helmuth, le grand frère de Joachim mais aussi par la folie, la maladie du père qui l’emporte petit à petit. La mort d’Helmuth « pour l’honneur » est maintes fois répétée dans l’histoire et elle marque justement cette déchéance des valeurs car les duels tendent à disparaître. La mort est aussi représentée par le froid qui entoure Joachim et Elizabeth lors de leurs fiançailles et de leur nuit de noce car dorénavant, elle seule pourra les séparer.

Esch ou l’anarchie exprime une autre vision de la mort. Par exemple, pour Gustav, le premier mariage de Mme Hentjen l’a tuée car elle reste impassible lors de l’acte sexuel, de la copulation, comme si elle se trouvait hors du temps, dans un autre monde. Dès qu’il s’agit d’éprouver des sentiments, elle se fige et devient froide, raide, comme si la mort venait de l’emporter. On y apprend aussi le décès de Bertrand et celui d’Harry qui n’a pu concevoir l’idée de vivre sans Bertrand et qui a préféré le rejoindre.



La guerre

Le thème de la guerre est constamment présent en arrière-plan dans Huguenau ou le réalisme et chaque homme qui revient du front s’en trouve à jamais bouleversé. L’horreur de la guerre – ce qu’ils ont vu, les amis qu’ils ont vus disparaître – les a transformés. La mort est présente dans bien des cas, que ce soit la lente consumation par l’alcool de Jaretzki, celle de Hanna Wendling, emporté par la grippe espagnole ou celle du commandant Pasenow dont l’esprit est inerte après l’accident de voiture.



La folie

Le père de Joachim devient fou quand il apprend que son fils retourne à Berlin. Il avait déjà accusé le coup à la mort de son aîné et ne supporte pas l’idée que son autre fils s’en aille. Son rapport avec ce dernier a toujours eu l’air d’être particulier, très peu paternel, distant. Il sombre peu à peu dans la folie, veut déshériter Joachim, oublie certains de ses actes, oscille entre un état mental des plus normaux et un état de désordre mental complet.

Esch voue une haine forte à Nentwig, rôle très secondaire dans son histoire mais qui reste d’une certaine façon omniprésente. C’est à cause de lui que Gustav Esch se fait renvoyer de son travail et il ne le lui pardonnera pas. Dès qu’il le peut, Esch projette sur Nentwig tout ce que lui inspirent les événements malheureux qu’il subit. Cet homme est comme une obsession pour lui, il ne peut l’ôter de ses pensées et il fera référence à lui à plusieurs reprises pour expliquer son état de déchéance.



La religion

La religion prend une place importante dans la troisième partie des Somnambules. Elle est particulièrement présente à travers Esch qui se convertit au protestantisme et devient pasteur. Huguenau va d’ailleurs en profiter pour se moquer de lui. Pour Esch, le monde est noir et blanc, gravé par des forces bonnes ou mauvaises. C’est un thème qui sera développé notamment dans l’épilogue. Broch fait référence à Hegel, Marx et Kant pour étayer ses propos sur l’Antéchrist.



Les relations entre les personnages

La place de Bertrand.

Il est à la fois un père et un frère pour Joachim. Dès que celui ci à un problème ou besoin d’un conseil, il se réfère à lui. Bertrand lui dit ce qu’il doit faire, comment régir sa vie. Il prend le rôle qu’aurait dû avoir Helmuth. Il devient aussi un référent pour Elizabeth qui ne sait comment réagir à la demande de Joachim. De plus, son statut est ambigu car il est à la fois ce père protecteur que Joachim n’a jamais eu mais aussi un concurrent car Joachim lui laisse Elizabeth pour un temps et a peur que Ruzena tombe dans ses bras. Seule cette dernière se méfie de Bertrand. D’autre part, nous ne savons guère en quelle estime Bertrand tient Joachim car il semble avoir les meilleures intentions envers lui et pourtant, lorsqu’il embrasse Elizabeth, Bertrand se sacrifie pour Joachim et trouve qu’il ne la mérite pas. Nous pouvons y voir se dessiner un triangle amoureux entre Joachim, Bertrand et Elizabeth mais aussi entre Joachim, Bertrand et Ruzena.


Joachim et Elizabeth

La relation entre Joachim et Elizabeth semble dénuée d’amour. Ils s’acceptent mutuellement car ils n’ont pas d’autre issue que de se marier pour ne pas déroger aux conventions. La tendresse est peut être l’unique émotion qui les lie l’un à l’autre. Mais Hermann Broch nous laisse entendre qu’ils auront une vie heureuse malgré ce mariage « arrangé ». À travers cette relation, l’auteur fait une critique des mariages arrangés, valeur que nous aurions perdue au fil du temps, délaissant les conventions pour l’élan des sentiments amoureux.


Madame Hentjen

Mme Hentjen entretient un rapport plutôt étrange avec les hommes. La gent masculine la dégoûte et dès qu’elle se sent trop près d’un homme, qu’elle laisse aller filtrer des informations sur sa personne, cela la tétanise et elle perd pied. Peut être est-ce dû à son mariage avec M. Hentjen dont nous savons peu de choses. L’histoire nous laisse entendre qu’elle se faisait battre par son premier mari, mais rien n’est clairement précisé. Par ailleurs, Esch pense aussi à cette hypothèse car lorsque lui même se met à la battre, elle n’a aucune réaction, comme si cela faisait partie du quotidien. La façon dont il la considère ne la choque pas, elle l’admet comme si elle était résignée, comme si tous les hommes se comportaient tous ainsi, irrespectueux et machistes.


Huguenau

Huguenau est un personnage plutôt vil, qui ne craint pas les fourberies pour atteindre son but. C’est quelqu’un qui essaie de se faire bien voir des autorités, en particulier du commandant Pasenow. Il est difficile de cerner ses sentiments à l égard de Pasenow mais durant toute l’histoire, on ressent son besoin d’être dans ses petits papiers. Hypocrite, il voit d’un mauvais œil l’amitié qui se développe entre Esch et Pasenow et n’hésitera pas à corrompre Esch, à le placer dans des situations malveillantes pour le déprécier aux yeux du commandant mais ce dernier n’est pas dupe. Joachim se méfie de Huguenau, il se doute que cet homme a quelque chose à cacher et n’aime pas la brutalité qui le caractérise.



Analyse littéraire

L’ensemble est divisé en trois romans. Les deux premiers sont organisés en trois chapitres chacun, plutôt longs. Huguenau ou le réalisme comporte, à l’inverse, de nombreux petits chapitres.

 
Dans Pasenow ou le romantisme, l’écriture de Broch semble être celle de la classe aristocratique qui est le milieu ou se déroule l’histoire. Le texte est dense, comporte beaucoup de descriptions précises et minutieuses. Broch n’hésite pas à consacrer plusieurs pages à une simple transition, par exemple lorsqu’il évoque la chambre du chasseur pour indiquer que Bertrand dort dans cette pièce lors de sa visite chez les Pasenow.

Dans Esch ou l’anarchie, Broch multiplie les personnages et décrit non plus les classes privilégiées mais les classes populaires. On remarque que le commerce et le capitalisme l’emportent sur les « valeurs » anciennes et Broch montre comment un homme « moyen », Esch, peut soudain être emporté par les idées révolutionnaires en constatant que la perte des valeurs n’entraîne pas moins la disparition des injustices. Son style d’écriture se rapproche du monde qu’il décrit, il devient plus cru dans la façon d’exprimer les pensées de ses personnages, n’hésitant pas à employer un vocabulaire plus trivial.

Huguenau ou le réalisme est bien plus particulier dans sa construction. Nous avons un récit linéaire tressé d’un récit parallèle, « Histoire de la jeune salutiste de Berlin », et de digressions philosophique intitulées « Dégradation des valeurs ». Nous pouvons décrire cette troisième partie comme un patchwork où le récit se démultiplie pour adopter les différents points de vue des personnages. En outre, Broch n’hésite pas à mélanger les différents genres littéraires : poésie, théâtre, traités et essais philosophiques, alternés avec des coupures de presse et des maximes.


La jeune salutiste de Berlin.

L’histoire de la jeune salutiste de Berlin retrace les « aventures » du narrateur, Bertrand Müller, un docteur de la faculté des lettres. Il rencontre le Dr. Litwack et Nuchem Sussin, un disciple. Le protagoniste est plus ou moins attiré par Marie. La jeune femme travaille pour l’Armée du Salut, mais il n’arrive pas à concrétiser les choses avec elle car Nuchem s’est mis en travers de son chemin. Un air chanté par nos trois personnages revient de temps à autre : « Seigneur Dieu, Dieu des armées ». À travers cette litanie, les divers personnages de Huguenau ou le réalisme vont tous s’associer à un moment donné dans le roman.


Dégradation des valeurs.

Les passages intitulés « Dégradation des valeurs » sont des interludes philosophiques parfois ardus. Ils concernent l’architecture et le fait qu’une époque soit marquée par un style particulier, les mathématiques (avec des axiomes, des infinis et des primitifs). Il existe un parallèle entre l’architecture, son style et l’époque contemporaine. En effet, il existe une certaine compréhension entre un artiste et ses contemporains que l’on ne distingue plus à notre époque. Hermann Broch joue aussi sur l’intertextualité et fait référence à la philosophie de Kant dans sa dernière partie concernant la dégradation des valeurs. Pour lui, « la dégradation absolue et la révolution des valeurs entraÏne l’abolition du système ».

Cette dégradation des valeurs est présente sous diverses formes. Par exemple, l’uniforme revêt une importance toute particulière pour Joachim qui ne supporte pas de sortir habillé en civil.

 « Au fond, le costume de civil le gênait : il était comme une exhortation à retourner dans la paix et dans la vie de tous les jours. »

Pourtant, le fait qu’il accepte de passer de l’un à l’autre est déjà un marqueur de cette dégradation. Il côtoie Bertrand, qui a quitté l’armée pour devenir commerçant. De plus, l’arrivée de la guerre a ébranlé ses valeurs et l’uniforme n’a plus cette dimension noble. Pasenow a déjà un pied hors des conventions et des valeurs établies au Moyen-Âge. Ce système de valeurs saute une génération.

Le romantisme est une autre valeur qui tend à disparaître. Nous le voyons bien à travers l’évolution des relations hommes – femmes. Nous passons d’une femme placée sur un piédestal à celle qui est soumise à l’autorité de son mari. Nous perdons les valeurs les unes après les autres. Dans Huguenau, le commerce est un dernier refuge contre cette dégradation.

À travers les discours de Kulhenberg, Pasenow et Kessel, on entrevoit une dégradation du statut de l’armée . ils critiquent l’utilisation de gaz asphyxiants, méthode qu’ils trouvent lâche. Et lorsque Kulhenberg et Kessel discutent de leur profession, transparait une dégradation de la médecine car il y a eu un passage de l’idéalisme au matérialisme que nous n’avons pu empêcher. Kulhenberg est un chirurgien qui s’ennuie et qui découpe les gens pour s’occuper, sans nécessité réelle. Et Flurschürtz entrevoit déjà une séparation des diverses spécialités médicales.

Le maintien de valeurs comme le romantisme permet à l’homme de contrer ce sentiment d’insécurité qui l’envahit. Il n’y a pas de système de valeurs qui ne se soumette à la liberté et l’homme est en quête de cette liberté, de cette rédemption. Les hommes qui forment ce triptyque font partie d’une génération perdue dont le seul but est l’oubli.



Avis

Les Somnambules est un livre foisonnant et riche de points de vue divergents. À travers ces trois parties, nous traversons trois époques phares de l’Allemagne. Les personnages ont leurs caractéristiques propres, nous nous y attachons plus ou moins et la multiplicité des personnages est particulièrement appréciable car nous découvrons un autre pan de leur vie, de nouveaux secrets, ce qu’ils sont advenus.

Les digressions philosophiques sont ardues et je pense qu’une connaissance plus approfondie de certains concepts philosophiques permettrait une meilleure compréhension car certains propos peuvent paraître obscurs.

C’est un livre très intéressant que je recommande mais qui demande une attention extrême et dont la lecture exige beaucoup de temps.


Hélène, 2e année Éd-Lib

 

 

Hermann BROCH sur LITTEXPRESS

 

Hermann Broch Les Irresponsables

 


 Article de Lucie sur Les Irresponsables.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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8 février 2012 3 08 /02 /février /2012 07:00

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MURAKAMI Haruki
村上 春樹
Autoportrait de l’auteur en coureur de fond
Hashiru-koto ni tsuite kataru-toki ni boku no kataru-koto
走ることについて語るときに僕の語ること
traduction
d’Hélène Morita
Belfond, 2009,
10-18, 2009


 

 

 

 

 

 

 

 

Il n’est plus nécessaire de revenir sur la biographie de Murakami Haruki maintes fois reprise dans de précédents articles: auteur culte, mais reconnu davantage pour ses romans comme La ballade de l’impossible, Au sud de la frontière, Kafka sur le rivage et bien d’autres, que pour ce « journal, essai autobiographique, éloge de la course à pied » dans lequel il « se dévoile et nous livre une méditation lumineuse sur ce bipède en quête de vérité qu’est l’homme » (4e de couverture).



En 1982, ayant vendu son club de jazz pour se consacrer pleinement à l’écriture, Murakami a alors trente-trois ans et se met à la course à pied pour garder la forme. Finies les sorties, plus de cigarettes (deux paquets par jour !), mais une hygiène de vie saine et une astreinte à des horaires réguliers. Une année plus tard, il réussit un défi qu’il s’est lancé, celui de courir d’Athènes à Marathon (soit un marathon, c’est-à-dire 42,195 kilomètres), et aujourd’hui, après des dizaines de courses d’une telle distance et même plus, auxquelles il faut ajouter de nombreux triathlons (épreuve réunissant natation, vélo puis course à pied) et une liste non négligeable d’ouvrages reconnus à travers le monde, il décrit dans Autoportrait de l’auteur en coureur de fond l’influence que le sport a eue sur sa vie, et même plus, les conséquences positives d’une pratique régulière et en solitaire de la course à pied sur son écriture (dix kilomètres par jour pendant une heure, six jours sur sept, et toutes les semaines de l’année). Haruki Murakami a mis dix ans avant de faire se rencontrer ses deux passions, ce qui donne un mélange explosif lorsque le sport se confronte à la littérature.

Tel un carnet de route, le texte suit la progression de cet auteur, de ses débuts en tant qu’amateur à ses compétitions qui très vite deviennent annuelles. Confessions sur ses préparations quotidiennes, non seulement physiques mais aussi mentales, ses exploits comme ses échecs, rien n’est laissé de côté. C’est avec humilité qu’il nous détaille sa préparation durant quatre mois pour le marathon de New York en 2005 et nous fait voyager dans différents univers, de Tokyo à Boston en passant par Hawaï et Cambridge. Et c’est également au travers de ses paradisiaques terrains d’entraînement que Murakami nous propose un large éventail de ses souvenirs et ses pensées les plus profondes : le fantastique instant où il décida de devenir écrivain, ses plus grandes réussites et déceptions, ses blessures, sa passion pour la musique jazz et soul (qu’il écoute en courant), et l’expérience, après cinquante ans, d’avoir vu ses temps de course s’améliorer grâce à une volonté sans faille puis se détériorer au fil du temps. Mais tout détail sur sa vie privée est exclu.

Si vous êtes un fervent adorateur du triathlon, la ville japonaise où vit Murakami ne doit pas vous laisser indifférent puisqu’elle en organise régulièrement un, auquel l’écrivain a bien évidement participé. Coïncidence originale…

Avec cet ouvrage, nous sommes loin de ses romans et nouvelles habituels, et nous nous retrouvons ici face à son premier récit écrit à la première personne, une autobiographie cinglante, dans laquelle il nous communique les souffrances qu’il a endurées et maîtrisées du mieux possible. Ne jamais abandonner, ne jamais s’arrêter, ne jamais marcher. Même s’il participe à de nombreuses compétitions, il court pour atteindre les objectifs qu’il s’est fixés et non pour la compétition :

« Mon temps, le rang que j’obtiens, mon apparence, les critiques des autres, tout cela est secondaire. Pour un coureur comme moi, ce qui est vraiment important est d’atteindre le but que j’ai assigné à mes jambes. Je donne tout ce que j’ai, je supporte ce que je dois supporter, et j’obtiens ce qui compte pour moi. »

Un état d’esprit différent de celui de beaucoup d’autres sportifs de compétition qui recherchent non seulement le dépassement de soi mais surtout la confrontation à autrui. Peu importe. Ce qui compte est ce que l’on ressent en recevant les encouragements des spectateurs, et notamment au moment du sprint final, dernier effort avant la libération. Bien plus que le soutien du public, ce qui compte aussi est l’entraide entre les coureurs pendant les courses et les entraînements, que ce soient eux qui nous dépassent ou l’inverse. Car même si c’est un sport individuel, c’est aussi un sport d’échanges, muets mais d’autant plus percutants, où chacun apporte à l’autre, par un regard, un mot d’encouragement parfois, ou l’ignorance même, ce qui donne la force d’avancer encore et toujours, et d’aller au-delà de ce que l’on se pensait capable d’accomplir. C’est de cette force et de la leçon de vie qu’il en a tirée que Murakami s’inspire pour écrire :

 

« En ce qui me concerne, la plupart des techniques dont je me sers comme romancier proviennent de ce que j’ai appris en courant chaque matin. Tout naturellement, il s’agit de choses pratiques, physiques. Jusqu’où puis-je me pousser ? Jusqu’à quel point est-il bon de s’accorder du repos et à partir de quand ce repos devient-il trop important ? Jusqu’où une chose reste-t-elle pertinente et cohérente et à partir d’où devient-elle étriquée, bornée ? Je suis sûr que lorsque je suis devenu romancier, si je n’avais pas décidé de courir de longues distances, les livres que j’ai écrits auraient été extrêmement différents. »


« Bien entendu, je ne sais absolument pas combien de temps je poursuivrai réellement ce cycle d’actions infécond. Mais je m’y suis attelé avec opiniâtreté depuis si longtemps, et sans m’en lasser, que je crois bien que je continuerai aussi longtemps que je le pourrai. Les courses de fond m’ont éduqué, ont fait de moi ce que je suis aujourd’hui (en plus ou en moins, en mieux ou en pire). Aussi longtemps que possible, j’espère que nous continuerons à vivre côte à côte, ma compagne la course et moi. »



Ce livre ne fait pas partie des dizaines d’ouvrages déjà existants sur la course à pied et triathlon qui relatent les bienfaits d’une activité sportive régulière, l’hygiène de vie à adopter, les besoins alimentaires du sportif et autres. Ce n’est pas la vision de tous les sportifs que Murakami développe dans cet ouvrage, mais la sienne, son propre récit de vie, librement et simplement, sans tabou. Il n’a pas peur des mots, qui pourraient étonner voire choquer les lecteurs qui ne connaissent pas cet engouement extrême pour le sport et ne partagent la souffrance de l’auteur que durant quelques pages seulement, alors que lui l’a subie (mais bien évidement choisie) pendant des heures… Voilà pourquoi Haruki Murakami souhaite faire écrire sur sa tombe : « Écrivain (et coureur). Au moins, jusqu’au bout, il n’aura pas marché ».



C.M, 2e année bib.-méd.

 


 

MURAKAMI Haruki sur LITTEXPRESS



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Articles de Mélanie et Pierre-Yann sur Sommeil.

 

 

 

 

 

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 Article d'E.M. sur Chroniques de l'oiseau à ressort.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Saules aveugles, femme endormie, article de Claire.

 

 

 

 

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Les amants du spoutnik
,
 articles de  Julie et de Pauline.






L'éléphant s'évapore
: articles de Noémie et de Samantha







Le Passage de la nuit
:
articles d' Anaïs,  Anne-Sophie, Julia et Marlène, Chloé, E. M., Virginie.








Kafka sur le rivage
:
articles de Marion, Anthony, P.







La Course au mouton sauvage
: articles de Laura, J., et B.

 

 

 

 

 

Murakami Haruki Danse-danse-danse

 

 

Articles de Chloé et de Maureen sur Danse, danse, danse.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

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10 janvier 2012 2 10 /01 /janvier /2012 07:00

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Witold GOMBROWICZ
Trans-Atlantique
traduction

Constantin Jelenski

et Geneviève Serreau

Denoël, 1986

Gallimard, folio, 1990

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Biographie

Voir Wikipédia.
  


Trans-Atlantique

Le roman parut d'abord en 1950, en feuilleton dans la revue polonaise Kultura de Paris. Les Polonais immigrés en France ont eu des réactions extrêmement hostiles contre cette œuvre. Ils la considérèrent comme un règlement de comptes de l'auteur avec la Pologne, comme une attaque contre le patriotisme polonais. Gombrowicz fut alors traité de blasphémateur et de traître à la patrie.

L'action du roman dure un mois mais raconte les huit premières années d’exil de l'auteur.

En 1939, Witold Gombrowicz embarque sur le paquebot Chrobry en tant qu'invité à l'inauguration de la ligne transatlantique entre la Pologne et l'Argentine. Il débarque à Buenos Aires le 21 août et les Allemands envahissent la Pologne le 1er septembre. Il décide alors de rester sur le sol argentin et recherche un emploi. La légation1 polonaise hésite entre consacrer ou ignorer Gombrowicz qui sort vaincu de son duel oral contre Borgès. Il lie alors amitié avec un homosexuel qu'il présente dans son roman comme son double, comme « celui qui marche avec lui ».



Les thèmes abordés sont la maturité (représentée par Gombrovicz), l'immaturité (Gonzalo Arturo, le « double » de Gombrowicz), l'opposition entre la jeunesse et la vieillesse, l’achèvement et l’inachèvement, l'infériorité du jeune face à l'adulte, et la sensation de vide et d'insignifiance que lui inspire la patrie.

Dans ce roman, Gombrowizc insiste sur l'opposition entre la sauvegarde de la tradition, l'attachement aux règles morales de la patrie, et la jeunesse, la débauche, et le changement. Son personnage est tiraillé entre, d'une part, la modernité et, d'autre part, la tradition et la « polonité » devant lesquelles il s'agenouille constamment dans le texte.



L'histoire se termine par un Kulig2 et par un immense éclat de rire général qui empêche la situation de basculer vers la mort d'un père ou d'un fils. Ainsi le roman reste en suspens et nous laisse imaginer la conclusion.

Les références de Gombrowicz sont variées mais pour ce livre, l'auteur s'est largement inspiré du Pan Tadeusz (Messire Thadée) de Mickiewicz. Dans Trans-Atlantique comme dans l’œuvre de Mickiewicz on trouve les questions de la polonité et de la nostalgie du pays, ainsi qu'un duel, une chasse à courre, une société secrète et un Kulig.

L'auteur a choisi un procédé emprunté à la littérature polonaise du XVIIe siècle pour mieux la parodier : il utilise la majuscule sur la plupart des mots du texte, parfois pour souligner ce mot ou seulement par jeu graphique. Cependant les traducteurs, Constantin Jelenski et Geneviève Serreau, ont choisi de modérer ce procédé, ce qui facilite la lecture et permet de profiter au mieux de ce roman.


Pour moi, l'atout de ce roman est la multiplicité des histoires qui se passent dans le cercle polonais de Buenos Aires autour de la Légation, de Gonzalo, d'Ignace et de son père, des trois associés le Baron, Pyckal et Ciumkala, et de la Secte ou la Grande confrérie de la douleur et de la souffrance, du supplice et de la terreur avec l'ordre des chevaliers de l'éperon.


Aurélie, 2e année Bib.


Notes

1- Légation : Fait, pour un État, d'assurer une représentation diplomatique dans un pays où il n'y a pas d'ambassade.

2- Kulig : en hiver, la noblesse polonaise investissait les maisons des environs pour engloutir toute la nourriture et boire toute la vodka des maisons, danser, chanter, et emmenait les occupants dans les maisons suivantes. Ils se travestissaient pour l'occasion en Tziganes, paysans, juifs, prêtres, mendiants, etc.


Bibliographie

Mémoires du temps de l'immaturité (Pamiętnik z okresu dojrzewania), 1933

Ferdydurke, 1937

Yvonne, princesse de Bourgogne (Iwona, księżniczka Burgunda), 1938, publié chez Acte-Sud papiers, dans une traduction d'Yves BEAUNESNE, Agnieszka KUMOR et Renée WENTZIG. Cette œuvre a été adaptée à l'opéra par le compositeur Philippe Boesmans en 2009. Elle porte le même titre.

Les Envoûtés (Opętani), 1939

Trans-Atlantique (Trans-Atlantyk), 1953

Le mariage (Ślub), 1953

Bakakaï (Bakakaj), 1957 (=Mémoires du temps de l'immaturité réédité et complété)

Journal (Dziennik) À l'origine publié successivement en 3 volumes :

  • Première partie (1953-1956), 1957
  • Deuxième partie (1957-1961), 1962
  • Troisième partie (1961-1966), 1966

Le Journal est aujourd'hui publié en 2 tomes par Gallimard dans la collection Folio.

La Pornographie (Pornografia), 1960

Cosmos (Kosmos), 1964 (Prix international de littérature en 1967)

Opérette (Operetka), 1967

Cours de philosophie en six heures un quart, 1969

Testament, Entretiens avec Dominique de Roux, 1969

Cahier Gombrowicz, Éditions de L'Herne, 1970

Souvenirs de Pologne, édition Christian Bourgois,1984


Adaptations cinématographiques

Ferdydurke (1991, GB/POL/FRA) - réalisé par Jerzy Skolimowski.

Pornografia (2003, POL/FRA) - réalisé par Jan Jakub Kolski.


Sur Gombrowicz

    Michał Głowiński, Gombrowicz ou la parodie constructive, Noir et Blanc, 2004.

    Rita Gombrowicz, Gombrowicz en Argentine, 1939-1963, Noir et Blanc, 2004.

    Lakis Proguidis, Un écrivain malgré la critique, Gallimard, coll. L'Infini, 1989.

    Jean-Pierre Salgas, Witold Gombrowicz, Seuil, coll. les contemporains, 2000.


Sources

Préface de Constantin Jelenski, dans Trans-Atlantique.

 http://fr.wikipedia.org/wiki/Witold_Gombrowicz

 www.blogg.org/blog-50350-billet-witold_gombrowicz_trans_atlantique-1011416.html

 www.beskid.com/kulig.html

 http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/l%C3%A9gation

 http://www.gombrowicz.net/

 

 

Witold GOMBROWICZ sur LITTEXPRESS


 

gombrowicz.jpg

 

 

Article de Melaize sur Bakakai. Parallèle avec Stefan Zweig.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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24 décembre 2011 6 24 /12 /décembre /2011 07:00

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Katharina HAGENA

Le Goût des pépins de pomme

Langue originale : allemand      

 Titre d’origine

Der Geschmack von Applekernen

Traducteur

Bernard Kreiss

Anne Carrière, 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Goût des pépins de pomme.

 

Lorsque Iris se rend a Bootshaven pour l'enterrement de sa grand-mère elle ne s'attend pas à hériter de la maison familiale. Il est de plus inconcevable pour elle de la garder ; elle n'y a pas mis les pieds depuis des années et vit à Fribourg où elle travaille comme bibliothécaire. Aussi décide-t-elle de ne s'y installer que quelques jours, le temps de régler la succession. Seulement, et c’est surtout pour cela qu’Iris ne souhaite pas la garder, cette maison est plus qu'une simple maison. Elle incarne le passé de la famille, ses souvenirs mais aussi ses drames, comme la mort accidentelle et terrible de Rosemarie, la cousine d’Iris, dont la famille porte encore le deuil. Pourtant, peu à peu, Iris se réapproprie les lieux ; elle parcout la maison aux pièces innombrables et l’immense jardin où le passé semble palpable. Juchée sur le vieux vélo de son grand-père, elle emprunte les chemins de son enfance et abandonne ses propres vêtements pour les vieilles robes de sa grand-mère et de ses tantes. Comme transportée dans un espace à part, un espace où se mêlent présent et passé, l’espace du souvenir, elle ne cesse de prolonger son séjour. Aussi, au fil des pages, alors que sa mémoire se réveille, Iris reconstitue peu à peu l'histoire des trois générations de femmes qui ont habité Bootshaven.

 

Mais pour savoir ce qu'il advient d'Iris elle-même, il faut attendre les ultimes pages. Ce n’est en effet qu'à la toute fin du roman, dans un épilogue qui nous transporte onze années plus tard, que l’on apprend quelle a été la décision d’Iris, partir ou rester, choisir l’oubli ou accepter ses souvenirs.

 

 

 

« La mémoire ne nous servirait à rien si elle fût rigoureusement fidèle » Paul Valéry


Oublier ou se souvenir. C’est là le cœur du roman de Katharina Hagena. Le goût des pépins de pomme c’est le goût du passé, le goût un peu amer des souvenirs. Les personnages ne cessent d’ailleurs de se débattre avec leur mémoire. Bertha, la grand-mère, l’a perdue depuis qu’elle est tombée du pommier, au point qu’elle ne discerne plus le passé du présent. Iris quant à elle refuse de se souvenir par crainte d’oublier. Pour elle, souvenir et oubli sont indissociables et cela l’obsède :

 

« Lire signifie collectionner, et collectionner signifie conserver, et conserver signifie se souvenir, et se souvenir signifie ne pas savoir exactement, et ne pas savoir exactement signifie avoir oublié, et oublier signifie tomber, et tomber doit être rayé du programme ».

 

Cependant elle est incapable d’oublier, on sent peser sur elle dès les premières lignes du roman le drame qui a bouleversé sa famille. Lorsqu’elle hérite de la maison, Iris est confrontée à la résurgence d’un passé douloureux, qu’elle avait préféré mettre de côté. La maison joue ainsi pour Iris le rôle de vecteur du souvenir. C'est un lieu propice au retour dans le temps, car tout y est resté intact et inchangé, elle est simplement recouverte de poussière, comme la mémoire des habitants qui l'ont fuie après la mort de Rosemarie. Même les horloges s'y sont arrêtées ce qui permet à la narratrice de s'isoler complètement dans le monde du souvenir. Le lien entre la maison et ses habitants et particulièrement fort, ils en sont comme imprégnés, ce qui stimule la mémoire. Iris dit d'ailleurs à propos de sa grand-mère :

 

« Au fil des décennies elle avait fini par faire totalement corps avec la maison, et si on l’avait autopsiée, sans doute eût-on pu reconstituer un plan de cheminement d’après les circonvolutions de son cerveau ou d’après le réseau de ses vaisseaux sanguins ».

 

Il y a également une profonde et étrange connexion entre les habitants et le jardin, un rapport physique et charnel – enfants, Anna et Bertha passent leur temps à cueillir et manger les pommes qui y poussent – mais aussi émotionnel ; ainsi, à la mort d'Anna, les groseilles rouges deviennent blanches et sont décrites comme « endeuillées ». De plus le jardin est aussi l'endroit où se sont produits les événements marquants pour la famille, dont la mort de Rosemarie. Ces lieux dégagent une telle force et une telle présence que, dès lors qu’Iris s’y installe, elle est assaillie par les souvenirs. La structure du roman témoigne d’ailleurs de ce processus de remémoration : elle se caractérise par une constante alternance entre le passé – le récit qu’Iris fait de ses souvenirs – et le présent – sa vie dans la maison.

 

 Ce n’est qu’à l’issue de cette reconstruction de la mémoire, qu’après avoir raconté son souvenir le plus douloureux qu’Iris parvient à se consacrer à son présent. Ce n'est qu'une fois qu'elle a accepté son passé, qu'elle s'en est libérée, qu'elle commence à s'occuper des lieux qu'elle habitait jusque là de manière passive ; ainsi elle entreprend de défricher le jardin – acte symbolique vu l'importance que revêt ce lieu.  En acceptant le passé et en le racontant, Iris recompose aussi l’histoire de sa famille, des trois générations de femmes qui ont vécu dans la maison. Elle lève ainsi le voile sur une histoire souvent dramatique, douloureuse et enfouie, ce qui lui permet de construire la sienne, que l’on découvre dans les dernières pages.

 

Il demeure toutefois dans le récit d’Iris des zones d’ombre et des questions qui restent sans réponse. Mais comme elle le dit elle-même, « L’oubli n’]est[ lui-même qu’une forme de souvenir, si l’on n’oubliait rien, on ne pourrait pas non plus se souvenir de quoi que ce soit. »

 

Malgré un style inégal et une fin un peu convenue à mon goût, Katherina Hagena tisse ici un roman bien construit, qui aborde avec finesse le thème du souvenir et de l’oubli. Elle évoque avec un certain talent ce qui a trait à l’intime et à la mémoire si bien que lorsqu’on referme le livre, on a le sentiment de quitter un endroit familier. C’est un roman assez dense qui balaie aussi d’autres thèmes comme celui de la famille, de la féminité ou encore du deuil. Il ne tient qu’à vous de les découvrir, si toutefois vous êtes curieux de savoir quel goût peuvent bien avoir les pépins de pomme…

 

 

Ludivine, AS Bib.

 

 


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12 décembre 2011 1 12 /12 /décembre /2011 07:00

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Hermann BROCH
Les Irresponsables
Titre original
Die Schuldlosen
Traduit de l’allemand
Par Andrée R. Picard
Gallimard, 1961
L'Imaginaire, 2001






 

 


Résumé

 

 

Plusieurs personnages se mêlent dans ce roman choral. On y suit principalement la vie d’Andréas. Il quitte l’Afrique du Sud et à son arrivée en Allemagne, il se lance à la recherche d’une chambre à louer. Il trouve une solution en la demeure de la baronne W. Après un accueil glacial de la part d’Hildegarde, la fille de la baronne, et de Zerline, la servante de la famille, il parvient à se lier d’amitié avec la servante et obtient la reconnaissance de la jeune fille. Il entretiendra notamment une relation singulière avec la baronne, qui se substituera à sa mère. Il rencontrera Zacharias, professeur de mathématiques, membre du parti social-démocrate, avec qui il conversera toute une nuit, écoutant la présentation des opinions politiques et philosophiques du parti. Il séduira une jeune fille, Melitta, qu’il déflorera bien vite grâce au rôle d‘entremetteuse que jouera la servante de la baronne, Zerline. Mais Hildegarde, la fille de la baronne W, rend alors visite à l’innocente et lui annonce que A. l’aime, elle, et qu’au moindre signe de sa part, il serait prêt à l’épouser. Mélitta, dans un élan de désespoir, se donne la mort.

Le soir-même, Hildegarde force A. à lui faire l’amour mais celui-ci, sans opposer de résistance à cette idée, n’y parvient pas physiquement. Le lendemain, il apprend la mort de la blanchisseuse Melitta. Il fait l’acquisition d’un pavillon de chasse, en dehors de la ville, où il s’installe avec la servante Zerline et la baronne W et où il se suicide. Cette deuxièmee mort est suivie par une troisième : celle de la baronne W. Zerline hérite alors du pavillon de chasse.

 

 

Structure : un récit fragmentaire

Le récit est divisé en trois parties (et en tranches de dix ans) :


— Récits antérieurs, 1913 (avant la première guerre mondiale)
— Récits, 1923 (dans l’entre deux guerres, au début de la propagande nazie)
— Récits postérieurs, 1933 (Hitler est nommé chancelier par le président Hindenburg. Par la suite il impose un régime dictatorial).

La première partie est précédée par une parabole et la dernière s'achève sur une parabole. Chaque partie débute par une Voix, sous la forme d’un poème en prose qui donne la couleur du récit qui le suivra, instaure le contexte historique de la partie, notamment l’état d’esprit et le mode de pensée en vigueur durant cette époque. Chaque parabole commence par une anaphore : « pourquoi écrire, poète ? » La réponse est différente, évolue selon la période de l’Histoire. Dans les récits antérieurs :
 
« Laisse-moi un instant évoquer ton visage, oh ma jeunesse ! »

C’est la période de la jeunesse bourgeoise où l’on s’intéresse à l’amour, à l’argent, où l'on cherche à se distraire, surtout. On croit en une Histoire linéaire et téléologique, ascendante : on se dirige irréversiblement vers le progrès. Mais la guerre vient bouleverser cette vision que cultivent notamment un certain nombre d’auteurs de la Mitteleuropa tel Robert Musil.

« C’est ainsi que s’achève 1913,
[…]
Les échos éteints d’une fête passée »

La guerre pourtant est justifiée par certains par un noble but ; on « parle abondamment de devoir, du sol de la patrie, de l’honneur du pays, des femmes et d’enfants qu’il faut défendre. » C'est l'occasion de faire preuve de bravoure, source d’honneur et de prestige

Cependant la réalité est tout autre :

« sonne clairon, nous allons à la guerre.
Nous ne savons pas pourquoi nous combattons.
Mais reposer entre hommes, côte à côte, dans la tombe,
Ça fait peut-être bien plaisir. »

Les gouvernements promettent la victoire mais il n’y a de victoire pour personne.

 L’homme a perdu foi en la sainteté. Il n’a plus de repères ; « convictions et fausses saintetés » abondent. Elles vont mener à la terreur. Les hommes se posent des questions métaphysiques : on dénonce l’absurdité de l’existence humaine, la vie a-t-elle un sens ? (p. 63). Ils voient en ces « convictions creuses » la réponse à leurs questions.

Sans être coupable, chacun est responsable, conclut Broch.

Dans les récits postérieurs :

« Terre promise de l’éternel adieu,
Ô pressentiment de cieux ignorés !
[…] Ne nous leurrons pas, nous ne serons jamais bons ».

L’homme a décidément perdu foi en la croyance selon laquelle l‘homme serait naturellement bon. La mort surplombe tout. Les instruments de terreur, de torture sont rois. Le peuple croit en la toute puissance de la force, pour gouverner, il faut inspirer la crainte.

« Mais aie le courage de dire merde à celui qui poussera les hommes
À massacrer leurs frères au nom d’une prétendue conviction », p. 309.


Le bourgeois veut être assujetti, le manque de principes devient la loi. Il obéit aux règles édictées sans y croire, par pur automatisme.


« le petit bourgeois veut être réduit à l’esclavage et exercer la tyrannie », p. 312.

Chaque partie recèle des digressions philosophiques. Au récit se mêle l’essai philosophique qui rend compte des inquiétude métaphysiques de l’auteur. La question de la totalité de l’univers y est notamment omniprésente (p. 246-247).

La complexité de la forme reflète également celle de la pensée brochienne et surtout celle du monde. À ce titre, Broch louait Joyce :

« le mérite de son œuvre est d[e se] rapprocher de la représentation totale d’un monde devenu trop complexe en ayant recours à des dimensions multiples, à des symboles particuliers dans la construction ».

Cependant, ces propos sont tout aussi valables pour l’œuvre de Broch. Celui-ci, dans le chapitre II, « Construction méthodique » évoque « la méthode du contrepoint » en musique. Celle-ci consiste en une superposition organisée de mélodies (soit de différentes rythmiques, enchaînements d’accords) mais de manière à rester dans une certaine harmonie de l’ensemble; qu’il faut appliquer au roman. Lors de la première lecture, cette construction du roman nous donne l’impression d’un manque de lien logique entre les parties. On peut apporter des explications de différents ordres à cela.

Explication objective/concrète. Ceci semble naturel, puisqu’en effet, à l’origine, l’éditeur a décidé de réunir cinq nouvelles (« Voguons au léger souffle de la brise », « Construction méthodique », « Le retour du fils prodigue », « Légère déception », « Nuage furtif ») parues dans des journaux divers pour en faire un roman. Il a ainsi, dans le désir de conférer une certaine cohérence au texte, demandé à Hermann Broch de rédiger de nouveaux récits ( les six restants) pour donner un semblant d’unité à l’œuvre. De légères modifications sont donc apportées aux cinq nouvelles de départ, le travail consiste notamment à faire concorder les noms.

Explication subjective/réflexive. L’explication subjective concerne deux dimensions de la pensée brochienne. La dimension esthétique de son œuvre, tout d’abord, met en avant l’idée de rejet du roman traditionnel, « le roman épuisé ». La dimension philosophique y est également suggérée. Cette déstructuration du roman s’associe au polyhistorisme (plusieurs strates temporelles dans le roman) et polyphonisme (plusieurs points de vue de personnages et donc différentes visions du monde) afin de souligner la perte d’unité et de sens de la totalité des temps modernes.



Une perte générale de sens, une dégradation des valeurs

Pour reprendre le propos de Kundera : « Le chemin du roman se dessine comme une histoire parallèle des Temps modernes »

  • dédivinisation

 Le concept de dédivinisation qui caractérise l’époque moderne est particulièrement prégnant dans cette œuvre. En effet, Broch estime que depuis le Moyen-âge on assiste à une dégradation des valeurs. Au Moyen-âge, Dieu était au centre de la vie des hommes. Il régissait la vie quotidienne de chaque individu, constituait une référence commune pour tous et ses  enseignements (textes bibliques) transmettaient des valeurs communes à tous les humains (l’amour d’autrui, l’ascétisme ...). Au fur et à mesure, Dieu a perdu de son influence. Ainsi, on note que, dans Les Irresponsables, aucun personnage n’est pratiquant et même, pour aller plus loin, aucun des personnages ne semble croire en Dieu. Pour Broch, cette « mort de Dieu » (Nietzsche) soit cette perte générale des valeurs et des sens; fait qu' il n’existe plus de vérité absolue et conduit à une crise existentielle.
 
Historiquement, cette crise existentielle a conduit à la tragédie qu’est l’avènement d’Hitler au pouvoir en 1933, conclusion logique du livre dans les « récits postérieurs ». Il va mener à la mise en place d’un régime « totalitaire », au sens que donne Hannah Arendt à ce mot, le nazisme.

Philosophiquement, cette crise existentielle de l’homme engendre la solitude des êtres et une certaine indifférence envers autrui et le monde qui les entoure.



Conséquences : la solitude, des personnages fragilisés qui souffrent silencieusement.

 

Sans jamais tomber dans le pathos, sans jamais émettre de jugement à l’égard de ses personnages, Hermann Broch dresse le portrait de personnages profondément seuls. Dénués d’identité, de personnalité claire, ils souffrent.

 

  •   Andreas également appelé A. 

Presque tout au long du livre, il est dépossédé de son passé puisqu’en perdant son nom, il perd ce qui le relie à sa famille, à son passé. Par bribes, on apprend qu’il a perdu sa mère et son père et que tout jeune, avant la mort de ses parents, il était déjà privé de liens affectifs puisqu’il avait quitté son pays, ne voulant pas aller au lycée. Par la suite, il avait continuellement voyagé (p. 156). Citoyen hollandais, il se lance dans le commerce en Afrique du Sud, jouant le rôle actuel de spéculateur financier. Le fait qu’il ne veuille pas révéler son nom est donc significatif de son déracinement. Dans l’ouvrage cette crise identitaire se traduit par son attachement à la baronne W qui devient une mère pour lui, et son identification au personnage du mythe de Don Juan. Dès la page 90, la baronne apparaît comme une figure maternelle pour A. qui cherche à se recréer une famille, à combler ce manque qu’il éprouve depuis fort longtemps. Ceci explique que le chapitre III; qui relate l’arrivée de A. dans l’appartement de la baronne; ait été intitulé « Le retour du fils prodigue ». Cette illusion de famille s’établit en accord avec les sentiments de la baronne elle-même qui semble projeter en lui l’amour qu’elle éprouvait pour son amant et lui témoigne « une affection filiale » (p. 248). « il s’occupait d’elle et lui était dévoué comme un fils » (p. 321)

 

 

 

On peut également trouver dans l’ouvrage un parallèle persistant entre Don Juan et A.qui, tout comme Don Juan, semble être irrésistiblement attiré par les femmes ; il les désire mais une fois leur corps possédé se désintéresse d’elles, comme le peut attester son histoire avec Melitta. A s’identifie d’ailleurs explicitement à M. Von Juna, page 140, qui incarne à son tour Don Juan. A. est agnostique tout comme Don Juan qui, selon les auteurs, est parfois athée. Comme Don Juan, A. n’a pas de morale. Il n’a pas de morale, au sens employé par l’opinion publique, c’est-à-dire qu’il n’agit pas selon le Bien. Mais il est également dépourvu de toute morale dans la mesure où, à aucun moment, il ne semble pas s’être doté d’un code éthique personnel.  Son issue fatale dans le roman est d’ailleurs à rapprocher de celle de Don Juan.
 

 

  La baronne W [Elvire].  

La baronne a perdu son amant et son mari : « Nous vivons très isolées depuis la mort de mon mari » (p. 76). Elle été trahie par son amant, M. Von Juna (anagramme de Don Juan), qui a, entre autres, une relation avec la servante Zerline. Il peut servir la femme par son corps, lui apporter du plaisir mais ne peut l’aimer. Son prénom, Elvire, fait référence à la femme du Dom Juan de Molière, trahie par celui-ci mais qui continue à l’aimer. Ainsi, le fait que A. se sente proche de Don Juan nous incite à croire que d’une certaine manière, la baronne retrouve en A. des traits de Von Juna. Selon moi, un « transfert » (concept psychanalytique que l’on doit à Freud et Joseph Breuer) s’opère chez la baronne : on assiste à un déplacement d’affect. Elle transfère l’amour qu’elle éprouvait pour Don Juna sur A.

  •     Melitta.

Melitta vit recluse dans son appartement. Elle a pour unique compagnon son grand-père. Après avoir connu le bonheur avec A., elle ne pense probablement plus reprendre sa vie telle qu’elle l’était avant lui. Elle va donc se suicider.

 

 

  • Zerline.

Depuis son plus jeune âge, Zeldine a servi la famille de la baronne W. Elle désire plus que tout se marier mais demeure vieille fille. Elle n’a pas eu d’enfants. Elle était éperdument amoureuse du mari de la baronne M., le Président, qu’elle n’a pu qu’aimer en silence.

  • Hildegarde

Fille unique bâtarde de la baronne, elle ne semble pas avoir de vrais amis et n’a pas d’amants.

  • Zacharias

Personnage incompris, Zacharias s’est enfermé dans une relation destructrice avec son épouse Philippine. Dépourvus de but dans la vie, ils errent dans la société sans jamais y prendre part.
 

 

 

 

L’indifférence et l’individualisme : la passivité alimente, conduit le train hitlérien.

 

L’individualisme des personnages s’associe à une indifférence à multiples visages : une indifférence envers le monde qui les entoure, une indifférence envers autrui. On peut signaler une disparition du sentiment d’empathie.

« [L’homme] ne voit plus les hommes qui vivent à ses côtés ».

  • Andreas

« Il ne se rappelait pas avoir jamais fait acte de volonté. Il s’en était toujours tiré avec ce manque de décision qui faisait penser à de l’inertie, cette inertie agissante, qu’il appelait sa foi dans la destinée. », p. 122.

Andreas s’attache uniquement à se créer et entretenir une vie « confortable ». Son inertie se traduit aussi bien par son absence d'engagement politique que par son comportement au quotidien. À la question de Zacharias lui demandant s’il est antisémite, il répond je n’ai « jamais essayé ». Andreas n’y a jamais pensé, il n’a aucune opinion politique. La première évocation explicite d’Hitler n’apparaît qu’à la page 324 du roman soit à la quasi-fin de l’ouvrage, ce qui traduit son manque d’intérêt pour la politique. Andreas, d’ailleurs, n’y fait ici allusion que dans la mesure où il s’interroge sur son avenir économique : «  avec le succès possible d’Hitler, ce dément politique, il faut être […] prudent si l’on ne veut pas être réduit à la mendicité du jour au lendemain », p. 324. Il en parle uniquement parce qu'il se soucie de son propre futur, s’interroge  sur l’état de ses finances. Il éprouve ainsi une indifférence totale par rapport au monde qui l’entoure : « Il faut apprendre à ne pas se soucier du monde », déclare-t-il p. 325.

Son comportement au quotidien.

Il se laisse convaincre par Hildegarde lorsqu’elle désire passer à l’acte avec lui, il se laisse convaincre par Zerline de contracter l’achat du pavillon de chasse. Il ne réagit pas à la mort de Melitta. Tout cela renvoie à sa totale passivité (il subit sa vie plus qu’il n’en décide, tous ses choix ne sont que des illusions de choix) et son indifférence aux sentiments d’autrui (la mort de Melitta ne lui cause pas de peine, le récit de la vie de Zerline non plus) :

« Ma grande culpabilité, celle qui mérite le plus un châtiment, provient d’une indifférence générale. C’est une indifférence originelle que l’on dresse devant sa propre condition humaine. Il en découle une indifférence devant la souffrance d’autrui. », p. 346.

Andréas incarne le type allemand de l’indifférent qui se soucie uniquement de lui-même. C’est cette indifférence générale de la population allemande qui, selon Broch, a permis la naissance du régime hitlérien : « Et nous avons laissé agir Hitler, le profiteur de notre paralysie », p. 350.

  • Melitta

« Je ne saurais le dire […] car je ne m’occupe jamais des autres gens »,  p. 168.

« Nous n’allons presque jamais en ville ».

 

« Elle disait en ville comme si elle demeurait à la campagne et elle habitait cependant la rue commerçante de la ville où la circulation était la plus intense », p. 168.

L’ indifférence de Melitta est liée à son statut d’isolée, elle se noie dans son travail, ne vivant que pour lui et son grand-père.

  • M. Le Président

« La justice lui importait moins que sa position et sa réputation pour lesquelles il était même prêt à tolérer la bâtarde d’un assassin dans sa maison. », p. 150.

L’ indifférence du baron est liée à son statut social, seul lui importe sa position sociale.

  • Zerline, la baronne W, Hildegarde

L’ indifférence de ce trio est due à leur égoïsme : elles ne pensent qu’à leurs propres souffrances et à leur désir de domination (Zerline, Hildegarde) et de liberté (la baronne).Leur individualisme frise l’égoïsme.

  • Zacharias : un cas à part

Il est précisé que Zacharias fut décoré de la croix de deuxième classe (décoration militaire allemande qui est attribuée à ceux qui ont participé directement à l’effort de guerre de manière exemplaire, louable, décernée ici durant la Première Guerre mondiale). Ceci constitue une allusion à Hitler, car il fut l’un des détenteurs les plus célèbres de la croix de fer de 1914-1918 ; il obtint la croix de fer de première classe sous le grade de caporal.
 http://www.seconde-guerre.com/biographies/biographie-n-hitler.html

 Zacharias est ce que je nommerais un suiveur : « Zacharias qui avait  l’habitude de toujours modeler ses opinions sur celles des gens au pouvoir », p. 182. Lorsqu’il pressent que le parti social-démocrate a le vent en poupe, il le rejoint. Issu d’une classe sociale que l’on qualifierait aujourd’hui de moyenne (p. 184-185), il éprouve de l’aigreur et de l’envie par rapport aux classes dominantes. Ses choix sont dictés par son puissant désir d’ascension sociale. L’entre-deux-guerres lui offre ainsi des possibilités d’accéder à de plus hautes sphères. Il semble donc être le personnage type de l’opportuniste.

Cependant, son désir d’ascension sociale se cristallise dans son rêve de devenir directeur d'école or cela semble tout à fait réalisable à long-terme. Son envie paraît donc elle-même conditionnée par son origine sociale ; il fait partie d’une classe sociale inférieure. Alors qu’il aurait pu aspirer à devenir avocat, notaire ou tout autre métier plus prestigieux et mieux rémunéré, il se cantonne à des rêves limités, reflet de ses valeurs liées elles-mêmes à son rang. Cet individualiste n’est pourtant pas un personnage véreux, cupide, à l’esprit mercantile, qui cherche à accumuler de l’argent, il apparaît juste comme un arriviste qui s’intéresse à sa position sociale et obéit aux ordres de la société.

Le personnage de Zacharias permet en outre à l’auteur de mettre en exergue des éléments qui sont communs à tous les partis politiques. Il montre le danger d’adhérer pleinement, sans prise de recul à un parti ; le parti politique peut ainsi, par le biais de la propagande, en arriver à aliéner l’individu, à le déposséder de tout sens critique.

Un professeur.

En tant qu’enseignant, Zacharias est un membre très appréciable pour le parti puisqu’il occupe un statut stratégique. Sa profession est essentielle car c’est par l’éducation, par le conditionnement des jeunes, que se transmet, se diffuse l’idéologie social-démocrate. Il en sera de même lors du nazisme, cela peut nous faire penser aux Jeunesses hitlériennes.

 

 

Évocation de la propagande.
 
La propagande se traduit par l’intégration des traits distinctifs du parti dans son quotidien :

— image des dirigeants dans son salon (portraits au dessus de son buffet) p. 182,
— respect et admiration envers ceux-ci,
— mise en œuvre d’une discipline de fer, rigueur,
— mise en application stricte des demandes de l’État (ici programmes scolaires), Celles-ci apparaissent incontestables, indiscutables.
 

 

Véritable pantin politique, Zacharias ne se pose pas de questions, il ne fait preuve d’aucune distanciation critique vis-à-vis de l’État : « n’incitait-on pas les élèves à poser des questions impertinentes et embarrassantes ? », p. 183. Ici évoqué au sujet du parti social-démocrate, ce phénomène est tout aussi valable, et même amplifié lorsqu’il concernera le parti nazi.
 

 

 

Un personnage manipulé

Une fois qu’il est rentré dans le parti, il se persuade qu'il est dans le parti de la « vérité » : « c’est un enseignement auquel il est difficile de se soumettre, mais qu’il est encore plus difficile de dispenser, car on nous a non seulement gratifié de la dignité du juge, mais imposé l’indignité du bourreau . »

Il s’imprègne totalement des pensées du parti social-démocrate sans pour autant y croire véritablement. Il adhère au parti et à ses idées malgré le fait qu’il n’éprouve pas de réelle conviction politique. Il est également l'objet d’une manipulation psychologique qui vise à faire passer le peuple allemand pour une victime.

« Toute balle que nous sommes forcés de tirer vise également notre propre cœur, tout châtiment que nous sommes contraints d’infliger devient notre propre châtiment. »


Le nationalisme est l’une des clefs de voûte du parti. Le peuple allemand est montré à l’image d’un prophète qui doit guider le monde vers la vérité.

« En tant qu’Allemands nous avons assumé cette charge ».

Zacharias fait ainsi l’apologie de la fraternité allemande incarnée selon lui dans son armée.

Cette fraternité serait d’après lui, le fruit de

1. la répression de tout mouvement de rébellion, mouvement contestataire,
2. l’humiliation de la personne.

Conséquences :

3. L’oubli de l’individu au profit du « groupe » , effacement de la personnalité de l’individu qui vit au service de la communauté, de ce qu‘on lui dit être le « bien commun », abnégation totale de l’être,
4. Obéissance totale,
5. Sentiment de sécurité de l’individu.

Il prône une société ultra-hiérarchisée et réglementée pour contrer le désordre qui régnait durant la Première Guerre mondiale et le désordre généralisé qui s’ensuivit (inflation, mécontentement populaire, instabilité politique). Ainsi, le peuple allemand retrouverait sa liberté, « une liberté planifiée », et bénéficierait d’une égalité parfaite : « une égalité devant le commandement, la discipline et l’autodiscipline, telle sera notre égalité, ordonnée selon l’âge, le rang et les services rendus à la société ». Ces principes renvoient également aux postulats du national-socialisme qui lui aussi propose une société hiérarchisée : une société dominée par la « race aryenne » et plus précisément la classe dominante de la race aryenne, la bourgeoisie allemande. D’ailleurs une phrase du texte attribué à Zacharias, et donc par répercussion une transcription des pensées du parti, semble annoncer l’arrivée d’Hitler : « ce sera une pyramide bien équilibrée à la tête de laquelle sera appelée l’élu, un censeur qui dirigera tout ».



la perte de l’individu dans la masse

— Causes du ralliement à la masse
 
Cette indifférence envers le monde, la solitude de l’être peuvent conduire l’individu à se reposer sur la masse voire à la rejoindre. L’individu désire toujours se sentir entouré, en sécurité, trouver une certaine stabilité également.  La masse la lui procure, c’est pourquoi l’individu va se rallier à elle. Cette condition anthropologique qui conduit l’homme à abandonner sa conscience pour se fier tout entier à la masse est nommée « état crépusculaire » par Broch.

 

 

Conséquences

On ne distingue plus l’individu de la masse. On assiste à une perte de l’individualité, de la singularité de l’être : « L’homme n’a plus de contours, il est devenu pour lui-même une image floue », p. 346.

La masse dilue notre conscience, l’efface. Pour reprendre une expression populaire, l’homme se noie dans la foule. L’homme renonce ainsi à son identité personnelle, à ses opinions, pour adopter celles de la masse. Il adhère à tout ce qui émane d'elle. Il se fond littéralement dans la masse. Devenu anonyme, il ne réfléchit plus : il agit uniquement comme un automate. Il se sent libéré de toute responsabilité : ce n’est plus lui mais la masse qui est responsable de ce qui se produit.

Or seule notre conscience nous rend humain. C’est elle qui nous guide, c’est elle l’ultime trace de notre humanité : « Grâce à la possession de mon moi, je me distingue des bêtes, je m’approche de l’image de Dieu » ; « je lui dois la cohésion de ma vie ».

Le Moi ne peut se constituer qu’en comblant l’angoisse de sa solitude face à la mort. C’est dans cet objectif, que l’homme tend naturellement à se forger des valeurs. Néanmoins, d’après l’ouvrage Théorie de la folie des masses si ces valeurs visent à obtenir un certain mode de vie ou à affirmer la supériorité et l’autorité d’une certaine race, la folie des masses est alors terriblement proche : « On a cessé de rêver à la communauté humaine, notre idéal jusqu’à présent, le rêve où nous existions les uns pour les autres », p. 349 ;  « c’est pourquoi comme on ne peut pas vaincre la solitude ».
 
Les hommes ont commencé à se battre pour défendre le futur hypothétique, utopique de ce rêve; rêve d’un monde où les hommes seraient naturellement altruistes et bons; pour les générations à venir. Dans Les Irresponsables, la « fraternité allemande » semble apparaître comme une concrétisation de ce rêve.



 La question de la responsabilité

L’ exemple d’Andreas est le plus pertinent. Andréas ne se sent responsable de rien pendant tout le récit, seule lors de sa confrontation avec la mort, il reconnait sa responsabilité dans la manière dont le parti nazi allemand s’est répandu : « Nous sommes nés responsables […], et cela seul est décisif ». Nous sommes responsables non seulement de nos actes mais de ceux des personnes qui nous entourent car nous sommes responsables de la définition que nous voulons donner à l’humanité . Le peuple allemand est responsable tout entier car le régime hitlérien s’est bâtie sur l’indifférence et l’individualisme de ses habitants.

Une phrase illustre cette idée : « L’Allemand plaisante difficilement », p. 222 ; le rire suppose une prise de recul par rapport au monde qui nous entoure. l’Allemand pour Broch ne rit pas, c'est le reflet de son incapacité ou plutôt de son refus de distanciation avec la société dans laquelle il évolue.

De plus, le petit bourgeois, d’après Broch, est l’exemple parfait de l’ « irresponsable ». Sans être directement coupables, les personnages de ce récit et plus globalement une grande partie de la population allemande ont joué un rôle déterminant dans la mise en place du régime hitlérien et de ses dramatiques conséquences. Sa passivité, son assentiment silencieux aux ordres qui lui ont été donnés ont eu de désastreuses répercussions sur l’Europe et ont conduit à un sérieux questionnement sur la nature humaine : l’homme est-il foncièrement mauvais ?

 

 L’oubli

Pour moi, l’oubli, bien que peu évident, est un thème inhérent à cet ouvrage. Il se dessine en filigrane tout au long de l’ouvrage. L’oubli personnel de chacun des personnages, notamment de leurs fautes respectives renvoie à l’oubli des fautes collectives, de l’Histoire. Ce roman, à mon sens, incite également au devoir de mémoire. Il semble vouloir donner une explication possible, une analyse éventuelle de l’avènement du régime hitlérien afin que l’homme prenne conscience de ses erreurs et que plus jamais il ne les reproduise.  Il est ainsi important de ne jamais oublier ce qui a suivi le 30 janvier 1933. Car comme l’annonce Broch : « rien ne s’oublie et ne se pardonne », et il est essentiel que rien ne s’oublie.

 

 


 Perversité des relations

Ce thème nous fait d’ailleurs penser à l’univers de Kundera voire à celui de Tanizaki.

 

 

Rapports de domination exacerbés

« A approuva d’un signe de tête, car on tient toujours quelqu’un d’autre prisonnier, et l’on croit toujours être seul captif. »

  • Le triptyque Hildegarde-Zerline-baronne W

Hildegarde et la servante Zerline avouent elles-mêmes « emprisonner » la baronne W. Elles prétextent qu’elles agissent ainsi pour prendre soin d’elle mais en réalité, cela semble avoir un lien avec l’adultère de la baronne W, sans aucun doute. Je suppose qu'il a suscité haine et jalousie chez sa servante qui elle-même était amoureuse du baron. Zerline a donc éduqué Hildegarde de manière que celle-ci, d’une part, se refuse aux hommes; — elle aurait voulu la faire entrer dans un couvent mais elle n’est pas catholique, malheureusement —, d’autre part, qu’elle éprouve du dégoût envers sa mère. Elle a élevé Hildegarde de manière qu'elle veuille venger son père.

  • La relation Hildegarde-Andreas

Cette relation semble plus se présenter comme un jeu de manipulation qu’un jeu de séduction. En effet, Hildegarde se dénude devant Andreas et le pousse à lui faire l’amour, car dit-elle, elle a besoin de se « sentir désirable ». Mais surtout, il semble qu’elle ait besoin de se sentir le maître de la situation. Elle va jusqu’à lui faire du chantage, elle tente de l‘exciter pour parvenir à ses fins : « si vous réussissez à me prendre, je vous promets le plaisir le plus vif qu’un homme ait jamais ressenti avec une femme ». Elle place Andreas dans une position de soumission. La scène est dominée par une « tension macabre » où un jeu malsain se déroule interminablement sous nos yeux innocents de spectateurs mais aussi de voyeurs, selon le point de vue. Elle force Andreas à la prendre, elle lui demande de la « violer ». Mais celui-ci, dépité, n’y parvient pas. Elle ressent alors la « joie méchante de la victoire ». Elle l’a humilié, elle seule est le maître du jeu : « le désir suit la trace du sang, le meurtre exalte le désir », p. 283.

 

 

Échec de l’amour


Les personnages ne croient même pas en l’Amour comme valeur commune. L’amour n’est même pas utopie puisqu’ils ne cherchent pas à vivre l’Amour.

Zacharias : « L’amour ? Non, il n’existe pas », p. 198. Il entretient une relation conflictuelle avec sa femme Philippine et rejette l'amour.

Hildegarde : « Je souhaite surtout ne pas être aimée », p. 282. Elle refuse de se lier avec un homme (notamment à cause de l’influence de Zerline).

Mélitta : elle se suicide à cause de la déception amoureuse causée par les dires d’Hildegarde à propos de son amant A. Elle ne prend même pas la peine d’interroger A. pour avoir sa version des faits. Elle ne met aucunement en doute la véracité des propos d’Hildegarde. Elle semble donc n'avoir aucune confiance en l’amour.

A. : sa relation avec Melitta aboutit à un échec. L’amour n’est pas au rendez-vous, seulement le désir sexuel. Lorsqu’elle meurt à cause d’Hildegarde, on pourrait croire à une nouvelle idylle entre cette dernière et A. mais rien ne se produit. A. n’est pas dévasté mais il n’existe rien de véritable entre lui et Hildegarde.

Zerline : toujours utilisée comme un objet pour assouvir le désir des hommes, elle aura plusieurs amants mais un seul qu’elle ait jamais aimé : le baron W. : «  Il y a plus de 40 ans qu’il m’a empoigné les seins, mais toute ma vie, je l’ai aimé de toute mon âme ». La blessure déchirante que lui laisse cette non-relation la pousse notamment à émettre de durs propos envers les hommes. Elle la conduira même à jeter Melitta dans les bras de A. En effet, on peut supposer que Zerline encourage cette relation au début car Melitta, blanchisseuse, est issue d’une classe sociale inférieure à celle de A.: « [Zerline] éprouvait encore plus de satisfaction en songeant à la différence sociale entre A. et la petite blanchisseuse que Zerline considérait comme son égale », p. 252. Or, son amour pour le baron était principalement compromis du fait de leur différence sociale. Et lorsque Zerline a décidé d’envoyer toutes les lettres échangées par la baronne et son amant M. Von Juna, le baron a préféré sauver les apparences en niant les informations qu’elles contenaient. En effet, M. Von Juna a assassiné une de ses amantes. Afin de sauvegarder sa position sociale et le prestige qui lui est associé, le baron ira jusqu’à délibérément fausser la justice en ne divulguant pas l’existence de ces lettres. Pour ne pas entacher sa réputation, il jugera en faveur de l’amant de sa femme. Il évitera ainsi à ce dernier la condamnation à mort. Tous les moyens lui semblent bons pour échapper au scandale : « La justice lui importait moins que sa position et sa réputation pour lesquelles il était même prêt à tolérer la bâtarde d’un assassin dans sa maison. » p. 150.

la baronne W :  elle fut trahie doublement : par son amant et son époux.

 

Une fin tragique inéluctable : la mort.

La mort est omniprésente dans ce roman.

La mort due à la guerre, évoquée par les Voix. La guerre semble vaine et inutilement sanglante. Il ne faut pas donner de pouvoir à la mort.

La mort des personnages romanesques. La mort de Melitta semble celle de l’innocence et de l’espoir. La relation Melitta-A. ouvre une perspective joyeuse et légère dans le roman. Celle-ci est vite avortée. Ce premier mort est suivi d'une avalanche de cadavres.

La mort de A. est placée sous le signe de la rédemption. Elle a lieu après une conversation de celui-ci avec ce qui lui semble être une représentation de sa culpabilité, le messager de sa mort, sous la forme d’un vieil homme grisonnant qu’il identifie tout de suite à l’image du grand-père de Melitta, un vieil homme aveugle (topos de la cécité physique signe de la lucidité de l’esprit).  Après s’être confessé, il va expier sa faute en se suicidant. Le sacrifice de soi semble la seule solution pour se purifier. Il comprend qu’en se réfugiant dans le pavillon de chasse, il tenté de fuir ses responsabilités, de s’abandonner au confort d’un foyer, au côté de la figure rassurante d’une mère.

Des allusions au début du récit

L’apparence du spectre : les diamants. Paradoxalement, le fantôme serait de « chair et de sang » ou de diamant. L’allusion au diamant est particulièrement intéressante dans la mesure où le diamant est symbole de pureté et de lumière voire de guérison d’après une tradition indienne? or le spectre vient pour « guérir » A. de ses péchés, il vient lui faire expier sa faute. De plus, c'est également un clin d’œil au début du roman puisque A. se présente lors de son entretien avec la baronne comme un « marchand de pierres précieuses ».

Le pistolet, la croix de Saint-André et la décision de taire son nom

Dans le chapitre I, « Voguons au léger souffle de la brise », Andréas se trouve dans un bar. On ne sait pas véritablement si cette scène est réelle ou imaginaire. Il avoue lui-même que tout semble s’embrouiller dans sa tête comme s‘il se trouvait dans un rêve. Un déclic de revolver retentit dans le bar et A., à partir de cet élément, imagine sa mort. Il se voit tué par une balle de revolver, cloué sur une croix de Saint-André (p. 37-38). Il prend alors la décision de ne plus se nommer que « A. ». Lors de sa mort, le spectre s’adresse à lui en le désignant de son vrai nom, Andreas ; ainsi, A  retrouve son « moi », sa conscience. Par la suite, A se tue effectivement à l’aide d’un revolver. Et lors de sa mort, il est précisé qu’il a les bras en croix « comme si on devait le clouer sur  une croix de Saint-André ». A. a retrouvé son nom, ses valeurs. Peut-être a-t-il même retrouvé la foi en Dieu.

   

 

 

Intertextualité : Don Juan

La pièce de théâtre Don Juan est citée, très brièvement, dans le premier chapitre (p. 31) par Andréas lui-même qui tourne en dérision l’aspect fictionnel, irréel de son issue : « Comme si les morts sortaient de leurs tombes pour venir les tuer. Le Commandeur. Le Convive de pierre. Cela n’existe qu’au théâtre […] et seulement dans Don Juan. » Pourtant, Broch se joue du lecteur puisqu’il orchestre la mort de son protagoniste de manière à faire écho à celle de Don Juan. Le titre du chapitre « Le convive de pierre » (chapitre X) nous oriente vers cette interprétation. En effet, l’origine du personnage prend racine dans l’œuvre espagnole de Tirso de Molina intitulée El burlador de Sevilla y Convidado de piedra. Dans cette pièce de théâtre, tout comme A. qui se repent et obtient la purification de son âme par la mort, le protagoniste lui aussi meurt en demandant en vain d’être absous. Dans le Dom Juan de Molière, on retrouve, en outre, l’idée d’un spectre de la mort. Dom Juan a assassiné un homme, le Commandeur. Alors qu’il se trouve déjà dans une situation délicate (il cherche à sortir d’un mariage qui ne lui convient plus sans déchaîner la colère des frères de son épouse et sans perdre la rentrée d’argent assurée par son père pour qui l’honneur est une valeur fondamentale), Dom Juan voit apparaître le fantôme du Commandeur. Celui-ci lui rappelle qu’il doit tenir sa promesse de dîner avec lui. Il s’empare de sa main et bientôt Dom Juan s’embrase. Si l’on compare ce récit à celui de la mort de A., on retrouve certaines étranges similitudes. Tout comme dans Dom Juan, la rencontre avec un spectre, symbole du Ciel (surtout pour Dom Juan) du repenti (pour les deux), conduit à sa mort. Le spectre semble leur apparaître sous la forme visuelle la plus criante qu’il donne à leur culpabilité : la victime de l’un (le Commandeur en statue de pierre pour Dom Juan) et un proche de la victime pour l’autre (le grand-père en spectre « de diamant » de Melitta pour A.). Dans les deux scènes, le personnage offre sa main au spectre ; alors que pour le premier, la main provoque son embrasement (les flammes de l‘Enfer), pour l’autre, la main, au contraire, est glaciale (la mort naturelle). Enfin, ultime ressemblance (bien que secondaire), tous deux  sont attendus pour dîner mais la mort les fauchera le ventre vide.

Zerline cache cet événement à la baronne mais celle-ci sait que A. n’est plus lorsqu’elle aperçoit le comportement bizarre de sa chatte Arouette, la chatte noire évoquée dans le chapitre I, juste avant le déclenchement du revolver.

La mort de la baronne, qui succède immédiatement à celle de A., nous incite à douter de son caractère accidentel. Zerline, en effet, au soir de l’événement, donne « deux somnifères » à sa maîtresse à sa demande expresse. Étant donné que Zerline était l’héritière testamentaire toute désignée du pavillon de chasse, s’il arrivait quelque chose à A. et à la baronne, on pourrait se demander si ce n’est pas elle qui l’a assassiné. Autrement, la coïncidence revêt aussi un caractère symbolique : la mère de substitution de A. ne peut continuer à vivre sans son « fils ».

Cette mort est donc bienvenue pour Zerline qui, enfin, vit comme elle l’entend. Elle devient la seule décisionnaire de sa vie et comme pour faire un pied-de-nez à sa vie antérieure, elle prend des domestiques.


Conception de l’art

Broch rejette l’« art kitsch » tout comme Musil qui le désigne comme un rebut, un art de camelote. Cet art tape-à-l’œil, de pacotille est pour eux une expression ultra-sentimentale (rejet du lyrisme), exacerbée à l’extrême donc mensongère, conditionnée par l’industrialisation qui se diffuse même dans l’art et la distraction de masse, du monde. Cet art à outrance cherche à plaire, c’est  un art vaniteux tout comme les hommes qui le créent et s’en gargarisent. Broch considère que l’œuvre d’art authentique, à l’inverse, « éblouit l’homme jusqu’à le rendre aveugle et […] lui donne la vue » (Quelques remarques à propos du kitsch). L’art n’a pas vocation à séduire, il doit  offrir une vision la plus juste possible de sa société dans toute sa complexité. Ainsi, dans le chapitre II des Irresponsables intitulé « Construction méthodique », il expose sa conception de l’art. L’art a le pouvoir d’illustration, il est selon lui un « exemple en puissance ». Pour obtenir une œuvre qui reflète « l’unité et l’universalité du tout », l’auteur doit inventer des « histoires », « péripéties » et personnages singuliers, imaginaires mais à travers ceux-ci, transparaissent les caractères communs à tous les hommes (les mêmes préoccupations, les mêmes questions). L’art doit être porteur de connaissances écrit-il dans le chapitre III, « L’éleveur d’abeilles ». Il doit éclairer l’homme.  Il est doté d’un sens social et métaphysique. L’art a également pour objectif d’entamer la purification de l’âme du lecteur, d’où l’emploi proche du procédé de catharsis de la tragédie grecque avec la représentation de la mort et la purification de A. dans Les Irresponsables.


Quelques symboles

La croix de Saint-André


Citée au début du roman, dans la partie « récits antérieurs », elle est vue par Andreas sur le sol d’un café : « une croix de Saint-André, inutile dans le jeu de marelle, tout à fait superflue ». Utilisée pour signifier le phénomène de dédivinisation, de déclin des valeurs et ainsi pour évoquer ce qui rattache Andréas au monde qui l’entoure (notamment son nom).

Prédiction p 38 : « On me trouvera gisant sur ma croix de Saint-André, comme si on devait m’y attacher, m’attacher à son nom. Mais me suis-je déjà appelé André ? ». Lors de sa mort, il a les bras en croix « comme si on devait le clouer sur  une croix de Saint-André ».

 

 Les sept couleurs de l’arc-en-ciel

Il est courant d’associer un caractère sacré au chiffre 7 (7 comme les 7 jours de la création de l’univers par Dieu). L’arc-en-ciel, avec ses sept couleurs, est donc souvent synonyme d’espérance et de renouvellement. Il est notamment évoqué lors de la mort d’Andreas.


Citations

« A approuva d’un signe de tête, car on tient toujours quelqu’un d’autre prisonnier, et l’on croit toujours être seul captif. »

« rien ne s’oublie et ne se pardonne »

« La fatigue est une mesure qui ne se trompe pas… Elle indique exactement de combien se rétrécit le périmètre de notre vie. », p. 249.

« Son rêve a l’éclat sordide du clinquant », p. 310.



Source principale

Mon travail s’est inspiré de l’article paru sur le site
http://trajectoires.revues.org/index192.html  (les enjeux éthiques et politiques de l’œuvre de Broch notamment un approfondissement sur la notion d’ « état crépusculaire »)

 

 

Des ouvrages et des liens internet pour se familiariser avec la pensée de Broch

Enjeux philosophiques et politiques de son œuvre


Théorie de la folie des masses, Hermann Broch (éditions l’Eclat)


 http://www.fabula.org/revue/document5520.php


 http://www.centrenationaldulivre.fr/?Theorie-de-la-folie-des-masses

 

 

Enjeux esthétiques


Quelques remarques à propos du kitsch, Hermann Broch (éditions Allia)


http://revues.unilim.fr/nas/document.php?id=356


http://www.editions-allia.com/fr/livre/349/quelques-remarques-a-propos-du-kitsch


Lucie.V, 2nde année édition-librairie

 

 

 


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13 octobre 2011 4 13 /10 /octobre /2011 07:00

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Bret Easton ELLIS
Moins que zéro
Less than Zero, 1985
traduit de l’américain
Par Brice Matthieussent
Christian Bourgois, 1986
éditions 10/18
« Domaine étranger », 1988
Robert Laffont
« Pavillons », 2010













Bret Easton Ellis est né en 1964 à Los Angeles, au sein d’une famille de trois enfants. Il entame l'écriture de son premier roman, Moins Que Zéro (Less than Zero), pendant un cours d'écriture créative lors de ses études au Bennington College.

La publication de Moins que Zéro en 1985 lance la carrière de Bret Easton Ellis et attire l'attention des médias. Son second roman, Les Lois de l'attraction reçoit un accueil plus mitigé. En 1990, Easton Ellis se voit proposer par l'éditeur Simon & Schuster 300 000 $ d'avance pour son troisième roman, American Psycho. Mais un an plus tard, devant les protestations et les réprobations des ligues féministes, l'éditeur se retire. Rapidement, Vintage, un autre éditeur reprend le flambeau et publie American Psycho. Immédiatement, sa publication est controversée en raison de la violence de son texte, et l’auteur reçoit même plusieurs menaces de mort.

Il publie ensuite trois ans plus tard,  Zombies, un recueil de nouvelles sur le Los Angeles des années 80. En 1999 sort son cinquième livre, Glamorama, qui caracole rapidement en tête des ventes de livres. Viennent ensuite  Lunar Park en 2005, puis son dernier livre en date,  Suite(s) Impériale(s), (la suite de Moins que zéro) paru en 2010.

Ses personnages sont souvent jeunes, dépravés et vains, mais ils en sont conscients et l'assument. Il situe la plupart du temps ses romans dans les années 1980, faisant du mercantilisme et de l'industrie du divertissement de cette décennie un symbole.



Dans Moins que zéro, Bret Easton Ellis dépeint un mois de la vie de Clay, un jeune Américain de dix-huit ans qui rentre de sa fac dans le New Hampshire pour passer Noël en famille, à Los Angeles. Désabusé, Clay ne rentre certainement pas pour l'esprit de famille : ses parents sont séparés, ont de nouveaux compagnons respectifs, et ses deux jeunes sœurs vivent leur vie d'adolescente sans lui. En réalité, c'est surtout Blair et ses potes que retrouve Clay. Il erre de fête en fête, avec les filles et fils de riches producteurs, essaie diverses drogues, se demande ce qu’il éprouve pour sa petite amie, et couche avec celles et ceux qu’il croise, au hasard des rencontres.

Bret Easton Ellis nous livre un aperçu de la vie de ces jeunes branchés qui passent leur temps à écumer les soirées branchées, s'enivrer au champagne ou avec divers cocktails, se droguer, et entretenir les rumeurs sur leurs connaissances.

Rapidement, on se rend compte que le roman ne possède pas de réelle intrigue, comme si l’absence de consistance de celle-ci collait inexorablement à celle des personnages du livre. On retrouve toutefois une scène récurrente dans ce livre : Clay, le personnage principal, passe sans arrêt devant un panneau publicitaire qui dit : « Disparaître ici ». On se rend compte alors que c’est ce qui fait peur à cette jeunesse abandonnée par leurs parents, dont ils suivent l’actualité sur des magazines, cette jeunesse dorée américaine qui se meurt d'ennui en ayant toutes les libertés et qui, très vite, trouve le sexe sans intérêt et la vie fade. Bret Easton Ellis livre un tableau sans concession d’une génération du paraître, de l'orgueil, d’une bande qui erre sans but, abrutie par une télévision omniprésente, qui vit son existence comme une suite de dépassements, tentant de ressentir quelque chose d’humain et d’oublier le vide qui la consume. Les grands absents du livre sont les parents qui, entre psychanalyse et adultères, sont trop occupés pour voir leur progéniture se détruire en masse.

Bret Easton Ellis excelle dans les références rock et musicales qu’il glisse dans la totalité de ses livres, et plus particulièrement ici où il retranscrit le mal-être adolescent avec virtuosité, par le biais de ces références rock de toute une génération (la génération « MTV »). Son écriture spontanée et dépouillée fait de Moins que zéro un livre qui se lit très facilement, même si parfois le texte devient énervant par sa linéarité qui provoque un peu l’ennui. Écrit à seulement 21 ans, ce livre a été encensé par la critique qui a décelé chez Bret Easton Ellis un véritable talent de narrateur de vies marquantes, souvent mémoire d’une génération.


Nawal Ainouche, 2e année éd.-lib. 2010-2011

 

 

Bret Easton ELLIS sur LITTEXPRESS

 

 

 

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Articles de Julie et de Marie-Aurélie sur Zombies.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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 Article de François sur American Psycho.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bret Easton Ellis Suites imperiales

 

 

 

 

 

 

 

Article de Maureen sur Suites impériales.

 

 

 

 

 

 

 

bret easton ellis lunar park

 

 

 

 

 

 Article de E. A. sur Lunar Park.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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11 septembre 2011 7 11 /09 /septembre /2011 07:00

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Anita  DESAI
Le Jeûne et le Festin
Titre original
Fasting, feasting
traduit de l’anglais
par Anne-Cécile Padoux
Mercure de France, 2001
Gallimard, Folio, 2002








 

 

 

 

Le Jeûne et le festin, écrit par Anita Desai, est publié pour la première fois en 1999 par les éditions Chatto and Windus sous le titre Fasting, feasting. Le Mercure de France propose sa traduction en 2001. Il a été sélectionné pour le Booker Prize en 1999.



anita_desai.jpgL’auteur

Anita Desai, née en 1937, est une auteure indienne. Elle grandit en parlant allemand, la langue de sa mère, chez elle, et anglais à l’extérieur. Ayant appris à lire et à écrire en anglais à l’école, elle associe cette langue à la littérature.

Elle a été nommée trois fois au Booker Prize : en 1980 pour Clear Light of Day, en 1984 pour In Custody et en 1999 pour l’ouvrage dont il est ici question. Ce manque de « chance » est loin d’être héréditaire puisque sa fille, Kiran Desai, gagne en 2006 pour La Perte en héritage, publié aux  éditions des Deux Terres (Kiran Desai est également l'auteur du Gourou sur la branche).

Anita Desai a toujours aimé écrire au sujet d’êtres qui ne sont pas là où ils devraient être. Ses livres sont pleins de voyageurs, d’exilés et de personnes qui vivent à contre-courant de leur époque. Ils sont trop préoccupés par l’échec de leur culture pour comprendre celles des autres. Arun, un des personnages, s’inscrit dans cette catégorie. Sa vie en Amérique marque pour lui la fin violente des illusions le concernant et concernant le rêve américain.

anita_desai-le-jeune_et_le-festin_1.jpgL’histoire

Le Jeûne et le Festin a été écrit quelques années seulement après qu’Anita Desai eut quitté l’Inde pour enseigner à l’Université du Massachusetts où l’un des personnage, Arun, est étudiant. Le roman traite du quotidien. « Le problème d’écrire sur ce thème est, explique Anita Desai, de trouver des personnages suffisamment attentifs pour voir les drames qui se jouent. » L’écrivaine résout cela en attribuant un observateur naïf à chacune des parties du livre. Uma, dans la première moitié, est lente et captive. Sa compréhension des choses qui l’entoure est limitée. Dans la seconde moitié, son frère, Arun, prend le rôle de celui qui voit. Il a quitté l’Inde pour la première fois afin d’étudier aux États-Unis, et se sent lui-même agressé par l’étrangeté du trivial made in America.

L’Inde racontée par Uma est étrangement hors du temps. Certains détails semblent appartenir aux années 50, d’autres nous sont contemporains. Uma elle-même vieillit sans que nous le réalisions. Tous contribuent à créer ce sentiment de claustrophobie. Le temps n’a aucun impact sur l’histoire si ce n’est le calme et la monotonie. Uma est une fille ordinaire pour qui tout va de travers, qui n’arrive pas à se trouver un mari et qui finit donc – parce que tel est le monde qu’Anita Desai décrit – comme une servante captive dans sa propre maison.Son sort est donc fixé puisqu’Uma n’a ni la volonté, ni même l’idée de remettre en cause l’autorité paternelle. Mais tout au long du chemin, les personnes qu’elle rencontre lui montrent des alternatives. Elle voit soudain un champ de possibilités dans ce que l’on mange et le mode de vie, et, pour un temps, elle encourage la colère de ses parents en les adoptant. Elle accompagnera ainsi Mira-masi, une tante veuve, à compléter un pèlerinage qui se révèlera particulièrement frugal. Cependant cette même tante sait cuisiner les plus délicieux ladoos. Uma apprend donc qu’il y a un temps pour tout. De même, Ramu, son cousin préféré et méprisé par Mamanpapa, l’emmène dîner et danser au Carlton lorsqu’il lui rend visite. Ces soirées sont l’occasion pour Uma de comprendre que l’on peut rire aux éclats jusqu’à tomber de sa chaise.

Arun arrive aux États-Unis sans la moindre notion de ce qui l’attend. Il noue une sorte d’amitié avec Mrs Patton chez qui il loge. Mais ses relations avec la famille sont si incompréhensibles et la nourriture si répugnante pour lui que les défauts de sa famille lui semblent anodins. Il  est parvenu à échapper à une maison sans joie et parfois cruelle où il n’avait pas de place, pour arriver dans une autre où les dysfonctionnements sont encore plus aliénants. Les maux dont sont victimes les membres de cette famille sont le fruit d’une abondance et d’une liberté extrêmes. Au milieu de tout cela, Mrs Patton est apeurée et désespérée par sa propre maisonnée. Elle n’est pas moins captive de sa propre maison que ne l’est Uma. Son seul refuge est le supermarché, où elle devient soudainement indépendante et confiante. Les étalages colorés lui donnent une sensation de liberté alors qu’ils n’inspirent que dégoût à Arun.



La nourriture comme révélateur d’une culture

Le Jeûne et le Festin traite de quelques-uns des aspects les plus inconfortables et morbides de la société et refuse de leur accorder une quelconque rédemption par des finesses littéraires. Le récit est grave, impitoyable et tragique.

Comme le titre l’indique, le roman parle des pratiques alimentaires, celles acquises dans l’enfance, qui restent inflexibles. Elles entrent dans la maison par la porte du réfrigérateur, par la table à manger et par les cuisines. Elles symbolisent les relations humaines à travers le langage mais aussi à travers l’envie, le dégoût, la boulimie et toutes sortes de relations que l’on peut entretenir avec la nourriture.Une des choses qui m’a le plus marquée est l’attachement des gens à leur cuisine. Certains sont prêts à abandonner leur nationalité, leur langue, leur religion, mais renoncer à leurs habitudes alimentaires se montre généralement trop difficile. Elles ont une signification personnelle trop importante.

La nourriture est un prétexte pour étudier les rapports de force qui existent entre les membres d’une famille. Anita Desai est sans pitié dans sa critique. Sa réflexion s’appuie sur les contrastes entre la vie en Inde et aux États-Unis, le rôle des hommes et celui des femmes. Arun part étudier en Amérique. Uma, sa sœur, vit dans une petite ville de province en Inde.

Pour Desai, la famille nucléaire est un royaume fou à l’esprit étroit, dont le pouvoir est maintenu seulement par l’exclusion pure et simple de tout élément perturbateur. « Ses » pères, indien et américain, partage tous deux cette même paranoïa à propos de l’entrée d’éléments allogènes dans leur maison.

« [Arun] en avait fait l’expérience : son père avait la même expression, triomphant toujours, refusant toute opposition, tout défi à son autorité, attendant, insensible, qu’ils faiblissent, cèdent peu à peu au désespoir, et soient anéantis ».

 Les femmes, qui se débattent au sein de ce petit cercle, souffrent de tics, de claustrophobie et se maintiennent grâce à d’impossibles fantasmes d’amitié et de voyage.

Cependant Anita Desai laisse germer quelques grain d’espoir telles que la lettre d’Oxford qui, comme un murmure, apparaît tout au long de la première partie, ou le châle, élément unificateur des deux récits. Le monde est cruel et il n’y a que peu d’espoir que cela change jamais. Mais au milieu de tout cela, la vie est aussi faite de détails délicats qui lui donnent toute sa valeur.



Sentiments de lectrice

Je dois avouer que je me suis souvent sentie exaspérée par le manque d’empathie de nombreux personnages et la passivité d’Arun. Cela est plutôt bon signe. Anita Desai a su créer des personnages suffisamment humains pour que l’on s’attache à eux, pour que l’on se soucie de ce qui leur arrive. Les héros de cette histoire sont loin d’être des héros. Ils se définissent d’abord par leurs défauts. Le portrait ainsi dressé est saisissant et ne peut qu’interpeller le lecteur. « Elle doit exagérer. » « La vie en Inde, et encore moins aux Etats-Unis ne peut pas être à ce point désolée, ni même maussade et encore moins sinistre. » Voici quelques-unes des pensées qui peuvent effleurer l’esprit. Je ne peux donner de réponse à ces questions.

Anita Desai a écrit : « On ne peut pas savoir ce qu’il y a de plus dangereux dans ce pays [les Etats-Unis], la recherche de la santé ou celle de la maladie. » On ne peut savoir ce qu’il y a de plus dangereux, l’absence totale ou la surabondance de libertés.


Floriane, 1ère année Éd.-Lib.

 

 


 

 


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8 septembre 2011 4 08 /09 /septembre /2011 07:00

Ueda Akinari Contes de pluie et de lune







UEDA AKINARI
上田秋成
Contes de pluie et de lune
雨月物語

traduit, présenté et annoté

par René Sieffert
Éditions Gallimard

L'Imaginaire, 2009

Collection Connaissance de l’orient, 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

akinari.jpgL’auteur

« Conteur délicat et savant philologue, moraliste misanthrope et pessimiste, critique mordant mais lucide jusque dans ses haines, homme de lettres dont la passion de l'écrit fut l'unique raison de vivre, Ueda Akinari est, sans conteste, la figure la plus attachante et l'écrivain le plus authentique de la littérature japonaise du XVIIIe siècle. » René Sieffert, traducteur de l’ouvrage

 

 

Akinari est né en 1734 dans le quartier des plaisirs d’Ōsaka (大阪市) d’une courtisane et d’un père inconnu. Sa mère l’abandonne alors qu’il est âgé de quatre ans ; il est alors recueilli par un riche marchand qui l’éduque de manière à ce qu’il devienne son héritier. Par chance, il eut une éducation et une enfance insouciante et volage, digne d’un jeune bourgeois. Mais en grandissant, il s’ennuie de toute cette oisiveté et préfère se plonger dans les grands livres classiques japonais et chinois, tout en écrivant des haikai (genre de poèmes courts qui apparaît au IXe siècle et qui atteint son apogée au XVIIe, très à la mode chez les gens aisés).

En 1766, il fait la rencontre du philologue Katō Umaki qui devint son maître et son ami, et qui eut une influence considérable sur son œuvre.

Il étudie les poèmes archaïques, notamment  l’anthologie intitulée Man.yō-shū (万葉集), l’Ise-monogatari (伊勢物語, les célèbres Contes d’Ise), ainsi que le Genji-monogatari, (源氏物語, le fameux Dit du genji, qui l’a beaucoup marqué). Ces diverses influences de la littérature traditionnelle orientale lui inspirent un nouveau style d’écriture et lui permettent d’écrire (ou du moins, d’ébaucher) en 1768 les Contes de pluie et de lune, recueil qui ne paraîtra qu’en 1776.

Toutefois, cette destinée toute tracée d’écrivain-poète est bouleversée par le décès de son père adoptif en 1761 ; Akinari doit reprendre, sans enthousiasme, les affaires de ce dernier jusqu’à ce que, dix ans plus tard, un incendie ravage le commerce prospère de tissus et d’huile et qu’Akinari se retrouve ruiné. Il exerce alors en tant que médecin pendant quatorze ans et garde pour divertissement personnel ses travaux littéraires.

En 1793, il décide de se remettre à la littérature, et part s’établir à Kyōto (京都市). Les dernières années de sa vie seront très rudes : il perdra sa femme, sera constamment en manque d’argent, perdra un œil et se découragera (en jetant certains de ses manuscrits) mais continuera d’écrire jusqu’à sa mort en juillet 1809.

Ueda Akinari a inventé un genre romanesque nouveau le yomihon (読本), c’est-à-dire « livre de lecture », au style très fluide qui préfigure les grands écrivains japonais du XXe.

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Le recueil

L’ouvrage d’Akinari intitulé en japonais Ugetsu Monogatari (雨月物語) peut être traduit comme le « Dit de pluie et de lune ».

Le monogatari (物語) donc le « dit », se définit comme un conte ou un dit, souvent d’origine populaire. Par ugetsu (雨月), signifiant « pluie et lune », Akinari fait allusion à un temps très particulier dans la culture japonaise : quand la pluie cesse et que le calme revient, à l’instant où la lune se couvre d’une brume, naît une ambiance idéale pour les apparitions de spectres ou de démons. Mais précisons que dans cet ouvrage, et plus généralement dans les légendes orientales, les spectres ne sont pas forcément mauvais, bien au contraire ; ils apparaissent souvent pour raconter leur histoire, l’exorciser avant de disparaître brutalement.

Les neuf nouvelles recueillies dans cet ouvrage parlent toutes de spectres prenant l’allure de personnes humaines :

  • le fantôme d’un empereur mort en exil désireux d’expliquer son envie de vengeance ;
  • le fantôme d’un homme tellement fidèle en amitié qu’empêché de se rendre à un rendez-vous avec son frère symbolique, il se suicide pour le rejoindre ;
  • le fantôme d’une pauvre femme qui attendait le retour de son époux parti en ville pour faire fortune ;
  • l’âme d’un moine transférée dans le corps d’un poisson ;
  • des fantômes en train de discuter de littérature qui invitent un moine-poète à leur banquet ;
  • le démon d’une femme jalouse qui pourchassait son mari infidèle et sa concubine ;
  • un serpent caché sous la forme d’une femme séduisante pour conquérir un jeune homme ;
  • le démon d’un abbé qui mangea le cadavre de son bien-aimé ;
  • l’esprit de l’or.




« Shiramine »

Dans ce conte, on sent la formation philologique d'Akunari.

C’est une nouvelle très difficile pour un Occidental puisqu’elle fait allusion à de nombreux événements historiques comme les batailles entre clans pendant le XIIe siècle. Notamment entre les Taira et les Minamoto.

Un moine effectue un pèlerinage à travers les provinces du Japon. Le soir tombé, il s’endort près de la tombe d’un empereur mort en exil appelé Sutoku. Celui-ci est enterré dans le mausolée de Shiramine. Suivant la légende japonaise, cet empereur maudit avait tenté de renverser son frère du pouvoir après avoir été évincé du trône par son propre père ; ayant échoué, il fut contraint à l’exil. Mort loin de tous, il se transforma en démon des montagnes. Le moine, après avoir été effrayé par cette apparition, entame avec l’empereur déchu une conversation autour du fonctionnement du pouvoir impérial ; le conte oppose la vision emplie de rage du prince, à celle du moine, pleine de sagesse.

Il se réveille au petit matin.



« Le rendez-vous aux chrysanthèmes »

Ce conte est considéré au Japon comme le chef-d’œuvre d’Akinari, empli de poésie, faisant l’éloge du dévouement et de la loyauté, principes issus des codes d’honneur des samouraïs. L’histoire est particulièrement belle ; il s’agit d’ailleurs d’une transposition quasi littérale d’un poème chinois du XVIe siècle.

Hasabe Samon, un intellectuel, rend visite à un ami hébergeant un guerrier très souffrant. Samon veut le soigner et devient très proche du soldat puisqu’il lui rend visite tous les jours pour discuter de sujets divers. Des liens fraternels se tissent et le guerrier guérit peu à peu. Quand il est totalement remis et doit donc repartir, ils échangent tous les deux un serment de fraternité, se donnant rendez-vous l’année suivante à une date bien précise chez Samon.

« Mon frère, gardez-vous de manquer ce jour-là. J’aurai préparé un rameau de chrysanthème avec du sake léger, et je vous attendrai. » (p. 46).

L’année suivante, le jour dit, le guerrier n’est pas à l’heure ; la mère du triste Samon le console avec une phrase pleine de beauté et de douceur :

 

« Si l’automne n’est pas dans le cœur de l’homme, la splendeur des couleurs du chrysanthème ne dure-t-elle que ce jour ? Pourvu qu’il revienne sincère, le ciel eût-il tourné aux bourrasques de l’hiver, qu’aurais-tu à lui reprocher ? » (p. 47).

Nous apprenons à la fin du récit, qu’Akana est retenu enfermé par un certain Tsunehisa à cause d’un conflit ; il s’est donc tué pour être présent au rendez-vous.



« La maison dans les roseaux »

Katsushirō abandonne sa femme dévouée Miyagi pendant quelque temps pour aller faire fortune à Kyōto en vendant des soieries. Il décide de rentrer chez lui à la fin de l’automne mais il apprend qu’une guerre a éclaté dans son village d’origine et ne peut rejoindre sa femme à cause des barrages. Il décide néanmoins de forcer les barrières mais se fait agresser et dépouiller. À moitié mort, il est recueilli par un homme du nom de Kodama Kihei (Kodama 木霊, littéralement « esprit de l’arbre ») ; son attente dure sept ans. Quand il revient enfin chez lui, sa femme l’attend toujours, les retrouvailles sont très émouvantes et notre héros s’endort paisiblement.

Mais le lendemain sa femme a disparu ; elle n’était en fait que le fantôme de la morte. Un vieillard voisin lui explique : « Nul doute que l’esprit de votre sage épouse ne soit revenu pour vous faire entendre son mal d’amour » (p. 68).

Cette histoire est reprise par le cinéaste Kenji Mizoguchi dans son film Les contes de la lune vague après la pluie, qui réinterpréte deux nouvelles du recueil d’Akinari. La seconde est la suivante :



« L’impure passion d’un serpent »

Cette nouvelle évoque le pouvoir d’une femme-serpent, personnage issu d’une vieille légende chinoise : un serpent blanc se changeant en femme pour séduire un jeune homme. Ici, le jeune homme est un intellectuel en conflit avec sa famille, Toyoo, qui tombe tout de suite sous le charme lors de cette rencontre fortuite.

C’est le conte le plus long du recueil, il y a de nombreux retournements de situation. Le jeune homme tombe amoureux mais se rend compte avec horreur que c’est une femme-serpent (apparence d’une femme mais esprit maléfique), il la fuit avant qu’elle le retrouve et lui prouve qu’elle n’est pas une âme malfaisante. Il s’abandonne à nouveau à l’amour, mais sa joie est de courte durée puisqu’un vieux moine lui révèle la véritable identité de cette femme et comment tuer le serpent qui contrôle son enveloppe charnelle.



Le film Les contes de la lune vague après la pluie
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Dans le film, l’histoire est différente ; Genjuro est un potier qui vit dans un petit village de campagne nommé Ōmi.

Sans le sou, il décide de partir vendre sa production dans une grande ville, laissant sa femme et son fils. Quand Genjuro revient à Omi, il a gagné beaucoup d'argent. Mais il souhaite augmenter ses profits et repart pour la ville. C’est au marché, alors qu’il vend sa poterie, qu’il tombe amoureux de dame Wakasa. Il passe beaucoup de temps avec elle dans sa vaste demeure goûtant aux joies des amours nouvelles, oubliant sa famille qui l’attend. Mais le bonheur est de courte durée puisqu’un prêtre avertit Genjuro que la femme qu'il aime n’est autre qu’un fantôme et que son âme est manipulée par des esprits malfaisants ; il arrive à se sortir des griffes de Wakasa et rentre à son village après avoir laissé durant plusieurs années sa femme et son enfant dans la plus grande misère… La fin du film reprend la triste conclusion de la nouvelle « La maison dans les roseaux ».



« Carpes telles qu’en songe… »

C’est une nouvelle plus légère ; il n’est pas question de spectres morts de chagrin, désireux de vengeance ou fidèles au point de se suicider. L’histoire inculque le respect de la nature et des animaux.

Elle relate l’aventure du moine Kōgi qui,

« concentrant son esprit sur une peinture, (…) s’était laissé à s’assoupir, et voilà qu’en songe, il pénétrait dans l’onde et s’ébattait en compagnie des poissons, grands et petits. Sitôt revenu à lui, il les peignit tels qu’il les avait vus, fixa la peinture au mur et s’exclama "Carpes telles qu’en songe !" ».

Quelques jours plus tard, il tombe malade et est rapidement considéré comme mort. Pendant ce coma, le moine s’est métamorphosé en poisson, il se fait pêcher par un paroissien nommé Banshi puis couper en rondelles par le cuisinier. C’est à ce moment que le moine reprend vie. Akinari en conclut philosophiquement qu’il ne faut pas s’attaquer à un disciple de Bouddha.



« Buppōsō »

Ce titre fait référence à un oiseau qui niche dans les lieux les plus purs du Japon. Ce nom, Buppōsō (仏法僧,) réunit en japonais les mots « Bouddha », « loi », « moine ». Ainsi, le moine Muzen qui passe la nuit à prier devant le mausolée de Kōbō-daishi entend l’oiseau avant qu’un cortège ne débarque ; celui du prince Hidetsugu mort en 1595, dans un suicide collectif. Le moine, terrifié, est néanmoins invité par les spectres à festoyer et à parler de poésie, celui-ci ayant déclamé avant leur apparition un haikai de sa composition qui n’a pas échappé aux oreilles des fantômes.

Ce conte est, comme celui des carpes, très court et très simple. Le personnage principal se réveille à l’aube. Est-ce un rêve ou la réalité ? Redescendant en ville avec son disciple, pensant être totalement fous , ils se « soignent par les potions et les seringues » (p. 93).



Nous terminerons par un conte très intense à la limite de l’effrayant :

« Le chaudron de Kibitsu »

Ce conte est très étonnant pour un auteur du XVIIIe ; suspens et frissons s’y mêlent. Le sujet est cependant très simple puisqu’il parle de la jalousie d’une femme, Isora, dévouée à son mari Shōtarō qui la quitte pour une courtisane nommée Sode. Isora meurt de chagrin et devient un être démoniaque qui tue d’abord la courtisane (elle tombe malade et meurt) puis jette un maléfice à son mari infidèle. Chaque soir, son esprit rôde devant la maison de Shōtarō en poussant des cris terrifiants mais il ne peut entrer puisque Shōtarō a mis des talismans sur les portes. Prévenu par un sorcier, il doit attendre qaurante-deux jours avant de sortir de sa maison pour ne pas être tué. Mais évidemment, le quarante et unième jour au soir, il s’aventure hors de chez lui pensant que le maléfice est terminé… (p. 107).



Notre conclusion

Akinari emprunte beaucoup d’éléments aux textes classiques japonais et chinois qu’il a étudiés avec Katō Umaki. En Orient, l’utilisation d’éléments issus des grands classiques n’est pas considérée comme du plagiat mais comme une preuve de culture et de bon goût. C’est pour cela qu’il joue avec les codes littéraires soit en transposant littéralement les textes chinois, soit en adaptant des détails proprement japonais et en effaçant toute référence chinoise.

Il implique ses personnages dans des situations universelles : d’amour passionnel, de trahison (dans « Le chaudron de Kibitsu ») face à la fidélité dans « le rendez-vous aux chrysanthèmes ». Son point de vue est à la fois cynique, sur les péchés des êtres humains, mais également plein d’espoir, face aux qualités dont ils font parfois preuve. Le personnage récurrent dans ce recueil est le poète en pèlerinage sur les chemins de la délivrance :

  • à travers l’image du moine qui a su se libérer de la vie matérielle pour voyager au gré de sa fantaisie dans « Shiramine », ou « Buppōsō »,
  • mais également la figure du jeune homme, issu de la petite bourgeoisie, qui cherche à fuir sa famille, comme Shōtaro dans « Le chaudron de Kibitsu » ou Katsushirô dans « La maison dans les roseaux ».


Chaque conte a une atmosphère propre, une problématique différente mais il y a toujours une apparition surnaturelle, entre rêve et réalité, car, finalement, le doute reste entier pour certains contes. Bien souvent, le personnage principal se réveille après l’apparition. On retrouve cette tradition dans beaucoup de livres japonais et notamment dans un conte de Tanizaki Junichirō intitulé Le coupeur de roseaux, dans lequel un homme raconte son histoire et disparaît aussi furtivement qu’il est apparu, le personnage principal ne sachant s’il doit mettre cette vision sur le compte de l’alcool ou si l’esprit de son interlocuteur a, pendant quelques heures, repris vie pour exorciser son passé.

Ueda Akinari a mis des dizaines d’années pour écrire Les contes de pluie et de lune, ouvrage considéré comme un chef-d’œuvre de la littérature japonaise du XVIIIe. La poésie se mêlant au surnaturel rend les contes captivants ; le lecteur se laisse aisément imprégner de cette philosophie orientale et ancestrale.


Célia, AS éd.-lib. 2010-2011

 

 

EDA Akinari sur LITTEXPRESS


Ueda Akinari Contes de pluie et de lune-copie-1

 

 

 

 

 Articles de Marina et de Laureline sur Contes de pluie et de lune.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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6 septembre 2011 2 06 /09 /septembre /2011 07:00

Ikezawa-Natsuki-Des-os-de-corail-des-yeux-de-perle.jpg

IKEZAWA Natsuki
池澤 夏樹
Des os de corail, des yeux de perle
骨は珊瑚、眼は真珠
Titres originaux des trois nouvelles
B ō ken
Hone wa sango me wa shinju
Kita e no tabi
Récits traduits du japonais
par Véronique Brindeau
et Corinne Quentin
Éditions Philippe Picquier, 1997
Picquier Poche, 2004

 

 

 

« Par cinq brasses sous les eaux
Ton père étendu sommeille.
De ses os naît le corail,
De ses yeux naissent les perles.
Rien chez lui de périssable
Que le flot marin de change
En tel ou tel faste étrange.
Et les nymphes océanes
Sonnent son glas d’heure en heure. »

Chanson d’Ariel dans La Tempête,
Œuvres complètes de Shakespeare,
Gallimard, La Pléiade, volume 2.





Ikezawa-Natsuki.jpgQuelques éléments biographiques

– Né en 1945 à Hokkaido.

– Études scientifiques, intérêt pour la philosophie et la littérature : traduction de Kurt Vonnegut, Kerouac, Brautignan.

– Mère poétesse et père (Fukunaga Takehiko) écrivain considérable puisque traducteur de Baudelaire.

– Grand voyageur, qui a vécu trois ans en Grèce, à Fontainebleau, etc.



Présentation des trois nouvelles

« Des os de corail, des yeux de perle »

Le narrateur est mort. Au départ on assiste à la cérémonie traditionnelle qui consiste à recueillir les os et les cendres du mort à l’aide de baguettes. C’est sa femme qui le fait, aidée de quelques proches. Le mort nous raconte qu’il était malade et qu’il avait accepté sereinement sa fin à venir. Il avait donc donné à sa femme des instructions très précises pour disposer de ses restes après l’incinération.

Il parle à sa femme et se souvient en même temps des moments passés avec elle. Finalement une fois qu’elle a fait son deuil, elle va faire ce que son mari lui avait demandé : elle va pilonner les restes pour qu’il ne reste plus que de la poudre, puis les répandre dans la mer à Okinawa.



« Espérance »

Une sœur écrit à son frère, il est en mer et ne reviendra pas avant un moment : sa femme Tomoko et son fils ont quitté l’île où ils habitent tous et ne sont pas revenus. Sa femme vient de la ville, Tokyo, et tout le monde a d’abord été étonné qu’elle vienne s’enterrer sur l’île pour se marier avec lui. Mais elle s’est très bien adaptée et la sœur avait l’impression que leurs relations étaient bonnes.

Ce qui a déclenché leur départ, c’est le petit qui est tombé malade. Au début, personne ne s’inquiète mais la fièvre augmente et le bébé ne veut pas se nourrir. L’île est à ce moment-là isolée des autres alentour car la mer est déchaînée, et le seul médecin est absent depuis plusieurs jours. Tomoko qui a été pharmacienne estime que son fils doit être amené à l’hôpital sur l’île principale à l’aide de l’hélicoptère. Ils partent donc. C’est là qu’on perd leur trace : Tomoko n’est pas descendue à l’hôtel dont elle avait donné le nom, et sa belle famille restée sur l’île n’arrive pas à retrouver sa trace.

La lettre se termine par un souhait de la sœur : elle espère que Tomoko et l’enfant ont rejoint son frère sur son bateau et qu’ils reviendront tous bientôt.



« Voyage vers le nord »

Aux États-Unis, après une catastrophe biologique qui a sûrement tué tous les êtres humains, un homme sort de son abri antinucléaire dans lequel il est enfermé depuis un an. Il sait qu’au moment où il sort il va être lui aussi contaminé, mais à quoi bon continuer de vivre seul dans son abri, pense-t-il. Il a décidé de partir au Canada, voir de la neige, et y fêter Noël. On assiste alors à tous ses préparatifs. C’était son but, et il l’atteint. À présent il peut attendre la mort.



Les thèmes que l’on retrouve dans ces trois nouvelles sont : la solitude, l’isolement par rapport au reste du monde (isolement volontaire).

La narration est toujours très calme, très pondérée, répondant au cliché sur les Japonais que nous avons en Occident : les Japonais sont très pudiques, ils ne montrent pas leurs émotions. Ainsi, dans Espérance, la sœur explique d’abord dans sa lettre qu’elle espère que son frère va bien la recevoir (en fonction des endroits par où son bateau passe), avant de lui annoncer la disparition de Tomoko.

« Maman va bien.
Papa aussi va bien.
Minae et  Yukihiko aussi se portent bien. La famille de Hidehiko semble aller bien aussi.
Moi aussi je vais bien.
Bon, il faut quand même que je passe au sujet principal de cette lettre. […]
Ta femme [Tomoko] et Kyota ont disparu. »

Il n’y a pas de voyeurisme malsain, l’évocation de la mort ne devient pas morbide.

« Sur un canapé derrière la caisse, les yeux clos, elle est confortablement allongée de côté. Un fil relie la chaîne stéréo posée auprès d’elle au casque sur ses oreilles. Ainsi que la télévision l’avait annoncé, par un étrange effet du virus, le corps, figé en une blancheur de cire, ne porte presque aucune trace de décomposition. Jusqu’à l’expression du visage qui demeure encore visible, sans angoisse, sans épouvante, comme si les derniers instants avaient été reçus dans la paix. En avait-il été de même pour tous ? » (Dans « Voyage vers le nord », l’homme a découvert une jeune femme dans un magasin où il prenait des objets pour faire son voyage)

L’enfermement premier finit par s’ouvrir sur le monde : les cendres du mort dispersées dans la mer, la femme qui s’enfuit de l’île isolée, l’homme qui sort de son abri antiatomique. Chacun malgré le chemin qui lui est tout tracé, prend sa  « destinée » en main. Finalement c’est à la fin du récit que le voyage commence vraiment.

« Moi qui m’en vais me dispersant dans les eaux de l’océan, emporté par les courants, j’entame bel et bien ma traversée. Où suis-je, et sous quelle forme ? Je n’en ai plus aucune conscience. Maintenant, ma personne a totalement disparu.

D’une dernière voix, je m’adresse à toi. Je te dis : merci. » (Dernières phrases dans « Des os de corail, des yeux de perle »)

De petits textes courts, pleins de poésie et de rêverie.


Maureen, AS édition-librairie 2010-2011

 

 


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