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8 septembre 2013 7 08 /09 /septembre /2013 07:00

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Dmitri BORTNIKOV
Le Syndrome de Fritz
Traduit du russe par Julie Bouvard
Lausanne ; Paris : Noir sur blanc, 2010
Paris : Phébus, 2012
Collection Libretto




 

 

 

 

 

 

 

 

L’ouverture de La Force du destin de Giuseppe Verdi me vient à l’esprit alors que je tente de résumer le présent livre, Le Syndrome de Fritz de Dmitri Bortnikov. Entre les quatre murs oppressants et suant l’humidité des vieilles pierres du squat parisien rue des Thermopyles, Fritz, émigré russe, ôte ses vêtements, se bande les yeux avec le foulard de sa mère, prend son marqueur rouge et commence à écrire ses souvenirs d’enfance sur son drap tendu.

Telle l’ouverture de cet opéra, l’auteur nous accompagne dans ses souvenirs russes variant son écriture à mesure que sa métamorphose en homme s’accomplit, du poétique à l’argotique, de l’innocence à la déchéance. 

De montées en descentes chromatiques se nichent comme des airs de valse des moments de légèreté dans la vie de Fritz, gamin obèse et assujetti aux moqueries des enfants comme de ses ascendants.

 

« Ce jour-là, j’ai rencontré la beauté. Beauté pure et mortifère de la destruction. Indolente, indomptable.

Caresse du vent sur ma joue, comme une bouffée de tristesse.

 

Intuition vive d’un ouragan futur. »

 

Unique personne sensible de son entourage, son aveugle arrière-grand-mère l’éduque et l’aime avec tendresse. En dehors de cette complicité il entend les plaintes de ses parents désabusés et le ressassement paranoïaque de son grand-père, vétéran de la guerre et victime de l’alcool.

Des tableaux s’offrent à nous, de la maternité glauque où travaille sa mère à l’abattoir qui n’en est pas si éloigné… jusqu’à la décharge dans laquelle Fritz aime passer le temps avec sa camarade Nadia « patte de poule » et Dindon le fossoyeur.

De la mort de son arrière-grand-mère à sa passion pour Igor le déserteur en passant par le refuge que lui offrent les livres, Fritz entame sa métamorphose en homme et c’est sans transition que nous le retrouvons au pôle nord.

Difficile au premier abord de savoir s’il s’agit d’un camp de travail forcé ou du service militaire tant les conditions sont rudes. Nous sommes comme plongés dans Une Journée d’Ivan Denissovitch d’Alexandre Soljénitsyne, les baraquements remplis de jeunes hommes d’horizons divers, une mosaïque de cultures pétrifiée dans le froid sibérien.

 

«  Étendu dans l’obscurité, j’écoutais les prières et les délires des autres. Dieu, lui, s’en foutait, trop occupé à ses aurores boréales. La détresse d’autrui fait parfois du bien : tu te sens moins seul. »

 

Envoyé à l’hôpital du campement il se retrouve au chaud et bien nourri entre le « Tankiste » dont la folie s’empare et Robert, jeune homme des plus maniérés, véritable surprise dans ce lieu fruste, mais dans lequel il prend soin de sa chevelure bouclée sans se faire de soucis. Par un concours de circonstances nous suivons Fritz et son camarade d’infortune le Tankiste dans une aberrante virée en tracteur conduit par un vieux Iakoute pour retrouver sa fille, virée qui finira dans une yourte surchauffée remplie de grand-mères en manque d’amour…

Après maintes péripéties, de passions en cauchemars, une fois le service fini, pour boucler la boucle il revient dans son village où rien n’a changé, les membres de sa famille devenus des caricatures d’eux-mêmes.

L’écriture de Dmitri Bortnikov est frappante par sa diversité, variant suivant les situations pour les épouser ou les distancier, renforçant l’absurdité ou la brutalité de la réalité. De la grossièreté à la poésie nous pouvons retrouver la sensibilité de Charles Bukowski, des pauses de contemplation entre deux paragraphes crus durant lesquelles les vers vont de soi. Des successions de mots pour décrire des sensations, des pensées, ressemblent aux flots de Pierre Guyotat :

 

« Rails étincelants, cheminées fumantes des fabriques, blessures sombres zébrant le mur de l’abattoir, frênes jeunes et sveltes, érables poussiéreux, terrains vagues, tessons de bouteille… »

 

Avec la franchise de sa prose nous retrouvons un goût de Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline :

 

« − Jeune homme, jeune homme… soupirait le toubib.

Putain j’avais envie de chialer. Une page de Tchekhov à lui tout seul, ce mec. Il fleurait la mélancolie, la serpillière et l’eau de Cologne bon marché. Je l’ai quitté le cœur gonflé d’apitoiement sur moi-même. »

 

Comme si parfois la lumière parisienne était trop forte et traversait le bandeau sur les yeux de Fritz, le récit russe est interrompu de manière impromptue par des épisodes parisiens dont on a du mal à comprendre le sens.

Sensibilité confrontée à la dure réalité, cette histoire flirte avec l’autofiction et dégage une énergie puisée dans le malheur et la violence d’une Russie rurale, dans la volonté de Fritz de vivre, d’avancer quoiqu’il arrive et ne rien lâcher.

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Dmitri Bortnikov est né à Samara en 1968 dans la steppe entre Moscou et le mont Oural avant d’échouer à Paris en 2000. Il fut élevé par son arrière-grand-mère, aveugle de naissance, qui lui a tout appris, de la marche à la nage en passant par la responsabilité.

Pour rester dans une tradition familiale il désirait être médecin mais il fit finalement son service militaire par enthousiasme et dans l'espoir de maigrir. Il passa deux ans dans l'infanterie. Il fut également aide-soignant dans une maternité et professeur de danse.

Cuisinier en France pour une comtesse russe, c'est elle qui l'amène à apprendre à parler français, et c'est au cours d'un repas qu'un certain Mikhaïl Gorbatchev le pousse à l'écriture au vu de la répartie dont il fait preuve pour défendre ce dernier vis-à-vis de son épouse.

Il reçut en 2002 le Booker Prize pour le Syndrome de Fritz, et la même année le prix du best seller national (en Russie).

Il se met à écrire en français avec Repas de morts paru aux éditions Allia en 2001 et traduit les lettres d’Ivan le Terrible aux éditions Allia également en 2012.

Voilà donc un auteur encore méconnu du lectorat français mais qu’il convient de suivre pour l’originalité qui se dégage de son écriture, à la croisée de diverses influences, et d’une appropriation très libre et instinctive de la langue française.

Vous pouvez écouter une émission de RFI consacré à Dmitri Bortnikov sur son parcours et son roman Repas de morts ici :  http://www.rfi.fr/emission/20120110-1-dimitri-bortnikov


Bruno, AS Bib. 2012-2013

 

 

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3 septembre 2013 2 03 /09 /septembre /2013 07:00

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Robert WALSER
La Promenade
Der Spaziergang (1917)
traduction
Bernard Lortholary
Gallimard,
Du monde entier, 1987
L’Imaginaire, 2007



« La promenade, répliquai-je, m’est indispensable pour me donner de la vivacité et maintenir mes liens avec le monde, sans l’expérience sensible duquel je ne pourrais ni écrire la moitié de la première lettre d’une ligne, ni rédiger un poème, en vers ou en prose. Sans la promenade, je serais mort et j’aurais été contraint depuis longtemps d’abandonner mon métier, que j’aime passionnément. Sans promenade et collecte des faits, je serais incapable d’écrire le moindre compte rendu, ni davantage un article, sans parler d’écrire une nouvelle. Sans promenade, je ne pourrais recueillir ni études, ni observations. »

 

 

 

 


L'auteur

Auteur suisse allemand, né à Bienne dans le canton de Berne en Suisse en 1878, il est le fils d'un commerçant et issu d'une fratrie de huit enfants qui connurent pour quelques-uns des destins tragiques. Il a vécu à Bâle (Suisse), Stuttgart (grande ville située au Sud de l'Allemagne), Zurich (Suisse), Tübingen (Allemagne), Berlin. Il y est invité par son frère Karl Walser, un illustrateur en vogue. Puis il retourne à Bienne prétextant qu'il a besoin de calme, alors qu'en fait il traverse une période difficile. Il déchante, ne faisant pas carrière dans le théâtre ; pour l'anecdote il rentrera en Suisse à pied. Il voyage beaucoup, partage sa vie entre la ville et la campagne, l'écriture et des emplois subalternes, qui ont influencé son travail : Il fait une école de domestique à Berlin, qui inspirera L'Institut Benjamenta, roman se déroulant dans le même type d'établissement.

En 1929 il se fait interner à Waldau pour cause de folie : paranoïa, sentiment de persécution, dépression. Il est transféré à l'hôpital de Herisau où il décède en 1956. Cette partie de sa vie durant laquelle il n'écrit plus est racontée dans le livre Promenade avec Robert Walser dans lequel Carl Seelig raconte ses entrevues et ses marches avec Robert Walser alors que celui-ci est à l'hôpital. Il raconte leurs promenades à travers les landes qu'ils arpentent, les repas qu'ils consomment dans les différents établissements qu'ils rencontrent, les tenues que ce dernier porte et si elles sont adaptées ou non... Il mime le style de l'auteur en s'attachant aux petites choses, tout en gardant une certaine incompréhension face à ce refus de Walser de quitter le monde de l'hôpital, de retrouver une vie sociale et professionnelle dans l'écriture. Même s'il ne pratique plus l'écriture il se tient au courant de l’actualité littéraire et donne son sentiment sur différents auteurs. Cependant il est très assidu à des travaux domestiques quitte à parfois refuser les invitations de Seelig à des promenades.

Les principaux romans de Robert Walser sont Les Enfants Tanner, Le Commis (il est engagé pour seconder un homme qui monte une affaire, il déplore son autorité et la critique vivement en aparté, pourtant il reste à son service) et L'Institut Benjamenta (roman qui traite de son expérience à Berlin de domestique et de la « grande ville »).

Dans les années 1920 il abandonne le roman pour se consacrer entièrement à un travail de feuilletoniste. Il n'a plus besoin de créer d'intrigue, et se laisse aller à faire des commentaires sur le monde qui l'entoure. C'est là qu'il commence à avoir son écriture monographique, il note des textes sur des petits bouts de papier, enveloppes... C'est assez romantique d'imaginer ses descriptions poétiques de moments éparpillées sur des morceaux de papier. Ces monographes seront traduits et publiés des années après.

Les romans de Walser n'ont jamais connu de succès ; il restera dépendant des revues qui publient ses travaux, il est plus connu comme feuilletoniste. Il sera tout au long de sa carrière soutenu publiquement par le romancier Hermann Hesse au regard d'une critique littéraire globalement négative :

 

« style coulant et soigneusement négligé, ce plaisir si rare chez les écrivains allemands »

 « Ils sont modernes, semblent beaucoup plus détachés de la culture humaniste et des canons esthétiques traditionnels que ne l’étaient les derniers représentants de la génération précédente, ils ont un amour particulier pour le monde visible, et ce sont des citadins. C’est-à-dire qu’ils affectionnent, qu’ils connaissent et qu’ils décrivent moins l’univers tant aimé jadis des villages et des chalets d’alpage que celui des villes et de la vie moderne, et que leur spécificité suisse n’est pas mise intentionnellement au premier plan, mais s’exprime involontairement, même si c’est de manière suffisamment claire, soit par la tournure dépensée, soit par le vocabulaire et la syntaxe. C’est à ce groupe de jeunes écrivains suisses, dont je ne mentionnerai ici au passage avec respect que Jakob Schaffner et Albert Steffen, qu’appartient aussi Robert Walser. »

 

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Le livre

Le contexte

La Promenade a été écrit en 1919 ; même si cela n'est pas précisé on devine qu'elle se déroule à Bienne, en Suisse, ville dans laquelle Walser réside à ce moment là de sa vie. C'est la ville dans laquelle il est né, il y a donc des attaches familiales comme sa sœur Lisa. Cependant son père est mort depuis trois ans ainsi qu'un de ses frères souffrant de schizophrénie. Quand à son frère Hermann Walser, professeur de géographie, il s'est suicidé, souffrant d'une maladie nerveuse qui l'empêchait d'exercer sa profession. Il est amusant de remarquer, en lisant l'article de Bertrand Lévy sur La Promenade que celui-ci trouve que Walser est un auteur « géographique » et que cette dimension est notamment perçue par Hermann Hesse lorsqu'il dit :

 

« Quelle clarté, quelle variété, quel souffle dans la façon si riche qu’a ce poète caché de ressentir la vie ! Comme il connaît bien la forme, la couleur et l’odeur des saisons, des jours et des heures ! Comme il sait précisément distinguer une journée d’une autre et rendre justice à chaque été, à chaque première chute de neige ! Ce sont des choses que l’on ne pourra expliquer à aucun professeur s’il ne les sent pas lui-même, cet étonnement devant l’évidence, cette admiration devant la nature, cet abandon aux souffles d’air gris ou bleus, tièdes ou fraîchement humides qui nous baignent et que l’on respire. L’odeur d’un vieux mur humide qui fait resurgir à la mémoire le souvenir de lointaines années, le tintement métallique d’un bidon renversé redonnant présence et vie à toute une série d’images anciennes, tout cela, Robert Walser sait l’évoquer avec une remarquable finesse, et c’est pour cela, et non pour sa joliesse de plume ou pour toutes ces qualités extérieures que l’on peut apprendre et copier chez les autres, que Robert Walser est un écrivain important. »

 

Bertrand Lévy emploi le terme « géopoétique » qui s’applique à « des peintres du monde proche, nourris par le romantisme qu’ils vénèrent mais dont ils se détachent petit à petit. Ils nous font apercevoir le monde à travers le lieu, ils vivent autour du lieu en cercles concentriques. »

Quoi qu'il en soit, face à ces drames familiaux, il est possible que Walser entrevoie son propre avenir psychiatrique. Il entretient une relation avec Frieda Mermet. Même si elle lui rend quelques visites, cette relation reste surtout épistolaire et ne donnera jamais lieu à un mariage. On peut retrouver quelques-uns de ces échanges dans le recueil Lettres de 1897 à 1949 aux éditions Zoé, traduites de l'allemand par Marion Graf. Robert Walser était donc plutôt seul et isolé durant cette période de sa vie.

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Résumé

Ce livre n'a pas vraiment d'intrigue ; il s'agit d'une chronique poétique racontant une promenade de Robert Walser durant une journée entière. Il part le matin de son appartement et revient le soir au même endroit. Il raconte ses différentes rencontres, les lieux qu'il traverse, urbains ou forestiers, sous forme de petites aventures. Il part sans but précis mais se donne quelques tâches à accomplir tout au long de son voyage comme déjeuner avec Mme Aebi, passer chez le tailleur, aller à un rendez-vous à la caisse municipale... Tout cela forme un roman composé d'une succession de petits événements.

Sa première aventure est de visiter une librairie ; il se lance dans une longue tirade décrivant le livre qu'il souhaiterait acquérir, qui est le plus lu et ainsi le meilleur, montrant son amour des choses bien faites comme l'écriture. Le libraire enthousiaste lui apporte un livre ; Walser le regarde à peine et sort de la boutique les mains vides. Cet épisode fait écho au début du roman Les Enfants Tanner. Le personnage principal fait une déclaration à un libraire, lui vantant les mérites de sa profession et le dévouement qu’il est prêt à mettre en œuvre pour travailler dans la librairie. Le libraire ému l'embauche. Mais Walser  quitte son poste quelques jours plus tard, déçu, protestant contre ce travail de manière véhémente. Il n'est pas impossible d'imaginer que c'est une réaction de Walser devant le succès confidentiel de son travail et les maigres ventes de ses livres.

Comme il se livre à toutes sortes d'activités durant sa promenade, chaque événement lui donne l'occasion de donner son sentiment sur tel ou tel sujet. Par exemple, les moyens de locomotion motorisés, l'abattage des arbres, l'enseigne d'une boulangerie. En effet une des caractéristiques de son écriture est la digression et il s'y adonne pleinement durant cette chronique.



La digression

Il y en a plusieurs tout à fait fascinantes dans ce roman. La première part de l'enseigne d'une boulangerie qui est dorée et criarde et lui permet d'exprimer sa haine du monde moderne et de l'étalage de richesse ; de plus il ne voit aucun rapport entre ces lettres tapageuses et le pain que vend la boulangerie. On peut imaginer la façon dont il serait déconcerté aujourd’hui alors que les boulangeries sont tenues par des hommes d'affaires qui n'ont souvent pas de savoir-faire particulier. Ces enseignes criardes vont de pair avec le développement industriel que subit Bienne à cette époque-là et qui est rapporté dans les écrits de Hermann Walser. Ainsi l'auteur doit trouver le paysage de son enfance quelque peu défiguré.

Sa balade se prolongeant, il traverse une forêt ; il la décrit d'une façon si belle et précise qu'on sent qu'il met en œuvre tout son talent de poète. On sent l'ambiance, la lumière tamisée, la fraîcheur de ce sous-bois ; on a même l'impression d'y voir ses couleurs émeraude. Il l'évoque comme un tombeau et disserte sur la mort, la sienne peut-être, d'une façon calme, loin d'être anxiogène : « Magnifique une coulée de soleil tomba dans le bois entre les troncs de chênes, et le bois m'apparut comme une douce tombe verte. » (p. 46)

Plus tard il croise des enfants et réfléchit sur le passage à l'âge adulte avec une certaine nostalgie.

Une visite à la caisse municipale lui permet de disserter sur l'art de la promenade. On trouve louche qu'il se déclare sans le sou alors qu'il passe ses journées à se promener dans le village. Ce qui lui permet de faire une longue tirade sur la nécessité qu'il a de la promenade et sur ses bienfaits.

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La promenade chez Walser

 

« Car Walser fut toute sa vie, et surtout les derniers temps, un promeneur absolu, qui voulut élever la marche à pied au rang d'un art de vivre. La promenade était sa respiration » Pierre Assouline, La République des livres.

 

Comme le remarque Pierre Assouline dans un article de son blog, la marche, la promenade est indissociable de la vie de Robert Walser. Sa mort elle-même en est significative ; il s'est éteint lors de sa dernière promenade, dans la neige, un matin d'hiver à la Waldau.

Dans ce roman, il défend la promenade comme un moyen pour lui d'écrire. Elle lui aère l'esprit, lui permet de garder les yeux ouverts sur le monde, lui est indispensable pour maintenir son activité d'écrivain. Dans la promenade qu'il raconte dans le livre on a l'impression que chaque élément qu'il voit lui donne de la matière pour pratiquer son art de l'écriture. Apparemment il était capable de marcher énormément, jusqu'à 80 kilomètres dans une journée, un peu jusqu'à la folie, même la nuit dans la pénombre, il continuera de marcher même après avoir arrêté d'écrire.

Walser n'était pas un écrivain de voyage, il n'est pas un bourlingueur mais plus un promeneur acharné. On ne retrouve pas cette insécurité des romans de voyage, dans lesquels leurs auteurs dorment chaque soir dans des endroits différents, racontent des paysages fabuleux et mangent des nourritures exotiques. Il n'a pas besoin d'être en danger pour vivre mille aventures.

On a proposé plusieurs fois à l'auteur de partir en Inde ou en Pologne pour écrire sur ces pays, ce qu'il a vivement refusé, défendant l'idée qu'un écrivain n'a pas besoin d'aller loin pour exercer l'art de l'écriture. C'est aussi l'idée qu'il soutient face au contrôleur des impôts : un grand écrivain doit pouvoir écrire sur ce qui l'entoure. Ainsi Walser apporte de l'intérêt aux petites choses. Loin de se libérer des contingences matérielles, il décrit avec précision le costume beurre frais qu'il porte durant sa promenade. Il accorde une attention particulière à ce qu'il mange, au paysage qu'il sillonne. Cette écriture minutieuse demande une lecture de même qualité. On ne peut pas traverser Walser, il faut le lire soigneusement en prêtant attention à chaque mot qui s'attache à restituer le paysage.



Ironie et fantastique

Pour autant ce n'est pas un écrivain qui manque de passion, il y a quelque chose de totalement fasciné chez lui, une fascination pour le monde qui l'entoure. De plus il n'est pas toujours sérieux, usant de la politesse à l'extrême ; c'est avec une certaine candeur qu'il se moque des divers protagonistes. Avec une verve si bienséante qu'elle ne peut être contrée, il reprend le tailleur qui a selon lui massacré son costume. C'est un des passages les plus drôles du livre, que l'on lit avec le même plaisir que l'auteur a dû avoir à l'écrire.

 

« Les manches souffrent d'un excès proprement préoccupant de la longueur. Le gilet se caractérise de manière très notable par ceci qu'il produit l'impression fâcheuse et fait l'effet désagréable que son porteur a du ventre.

Le pantalon est tout simplement ignoble. Son dessin ou son patron m'inspirent l'horreur la plus sincère.»

 

Après un échange véhément mais d'une grande courtoisie le promeneur sort mécontent mais néanmoins victorieux de chez le tailleur, fier de ne pas s'être laissé démonter devant ce travail bâclé et d'avoir su protester contre la mauvaise foi. C'est ainsi qu'il continue sa route et se retrouve face à d'autres épreuves. À un moment donné, dans la forêt, il se retrouve face au géant Tomzack, qu'il décrit comme un être dantesque : « Tomzack ! N'est ce pas cher lecteur, que la seule sonorité de ce nom suffit à évoquer les choses les plus effrayantes et moroses ? » Il l'apostrophe lui demandant pourquoi il croise sa route, décrit sa taille immense et là encore sort victorieux et indemne de cette aventure, le géant n'étant que l'idiot du village que l'on imagine peu disposé à chercher la bagarre. Ainsi, se décrivant comme Ulysse face à Polyphème, Walser introduit une pointe de fantastique dans son récit. On peut avoir la même impression lorsqu'il se retrouve à la table de Mme Aebis. Celle-ci le somme de manger le repas copieux qu'elle a préparé à son égard, sans s'arrêter. Il est saisi de crainte, de stupeur et dramatise la situation :

 

« Je fus traversé d'un frisson d'horreur. Courtoisement et gentiment, j'osai objecter que j'étais principalement venu pour faire montre de quelque esprit, sur quoi Mme Aebi me dit avec un sourire enjôleur qu'elle n'en voyait nullement la nécessité.

– Je suis bien incapable de manger davantage, dis-je d'une voix sourde et oppressée.

J'étais à deux doigts de l'asphyxie et je suais déjà d'angoisse. »

 

Après avoir évoqué le cyclope d'Ulysse on peut penser à la magicienne Circé qui transforme les hommes en cochons lorsqu'ils mangent avec avidité à son buffet. Cependant, comme dans la forêt, la situation redevient normale et légère presque instantanément lorsque Mme Aebi lui annonce qu'elle lui faisait seulement une galéjade.



L'auteur achève son récit sur une méditation sur ses rapports avec les femmes, puis il rentre chez lui : « Je m'étais levé pour rentrer chez moi, car il était déjà tard et tout était sombre. »



Marion, AS Édition-Librairie 2012-2013

 

 

Sources

Le blog de Pierre Assouline qui contient plusieurs articles sur Robert Walser : http://larepubliquedeslivres.com/

L'essai de Bertrand Lévy sur La Promenade de Robert Walser : http://www.academia.edu/1177277/_La_Promenade_de_Robert_Walser


Promenades avec Robert Walser de Carl Seelig chez Rivages

 

 

Robert WALSER sur LITTEXPRESS

 

 

Robert Walser Retour dans la neige Zoé

 

 

 

Articles de Magali et de Chloé sur Retour dans la neige.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Robert Walser La Rose

 

 

 

Article de Julie sur La Rose.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

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2 septembre 2013 1 02 /09 /septembre /2013 07:00

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Robert WALSER       
Retour dans la neige
traduit de l'allemand
par Golnaz Hauchidar
éditions Zoé, 1999
Points, 2006





 

 

 

 

 

 

Biographie

Robert Otto Walser est née à Bienne, en Suisse en 1878. En 1894, il est apprenti à la banque cantonale berlinoise et il a pour projet de devenir comédien, il adhère même à la Société d’art dramatique de la ville. L’année 1897 va marquer, en plus d’un enthousiasme bref pour le socialisme, sa première tentative de publication d’un poème. Malgré l’échec, il achève un premier cahier d’environ une quarantaine de poèmes.

C’est en 1898, qu’il sera pour la première fois publié dans le Bund, un journal de Berne. Il termine son premier livre en 1904, Fritz Kochers Aufsätze (Les rédactions de l’élève Fritz Kocher) qui sera publié aux éditions Insel de Leipzig. En 1906, il rédige Geschwister Tanner en six semaines à la suggestion des éditeurs Samuel Fischer et Bruno Cassirer. Il collabore en 1907, à la revue Die Schausbühne qui publiera plus de 25 textes de lui cette année-là. Les enfants Tanner est également publié chez Bruno Cassirer. Il écrit en 1908, le roman Jacob von Gunten, connu en France sous le nom de L’Institut Benjamenta. C’est l’un de ses livres les plus lus.

De 1909 à 1914, il publie peu, vit de petits boulots, il est même homme à tout faire dans plusieurs maisons et on ne connaît que de petits textes de lui pendant cette période, dont l’un intitulé « L’Homme à tout faire ». Pendant les premières années de la Première Guerre mondiale, il fait son service militaire dans différents lieux sur des missions d’un mois en moyenne. En 1916, il achève le manuscrit de Der Spaziergang, la première version de La Promenade. Il publie de nombreux textes entre 1917 et 1921 et c’est en 1925 que sera publié  La Rose, Die Rose, son dernier recueil.

Il est interné d’abord sur sa demande puis ensuite contre sa volonté dans la clinique psychiatrique de Hérisau, son canton d’origine, et il va collaborer aux nombreuses tâches domestiques de l’institution ; à partir de 1933, on ne lui connaît plus d’activité d’écrivain. En 1947, Robert Walser Der Poet d’Otto Zinniker est le premier livre publié sur l’auteur. Il va mourir le 25 décembre 1956 lors d’une promenade dans la neige.



Parcours

Il a donc publié de très nombreux petits textes en proses dans différentes revues allemandes. Avec plus de 1500 petites proses, il se qualifie de feuilletoniste : « Je m’étais déclaré en accord avec le qualificatif de feuilletoniste » (préface de Bernhard Echte).

Il a écrit sept romans dont trois ont disparu et n’ont pas été édités. Ses trois romans publiés, L’institut Benjamenta, Les enfants Tanner, La Promenade sont des livres majeurs pour les plus grands écrivains de son époque comme Franz Kafka, et Walter Benjamin entre autres.



Retour dans la neige

Retour dans la neige est publié en janvier 1999 chez l’éditeur suisse Zoé et en 2006 chez Points. Il s’agit de 25 petites proses dont trois inédites, réapparues dernièrement. Les titres sont tous évocateurs de l’histoire et on voit que Walser s’intéresse à toutes sortes de choses différentes.

Les petites proses vont de quelques pages, 2 ou 4, jusqu’à une vingtaine pour l’une assez particulière, Madame Scheer. Écrit juste après la mort de celle avec qui Robert Walser a cohabité quelques années, le petit texte descriptif mais aussi réflexif, comme les autres du recueil, est plein d’éléments autobiographiques revendiqués sur cette « drôle d’amitié ».  Walser nous raconte un petit passage de sa vie, presque intime, ce qui reste en fait assez rare chez lui malgré le fait qu’il nous parle tout le temps de ses promenades.

Dans ces petites proses, Walser arrive aussi à une sorte de morale conclusive qui revient souvent à ce qui est vraiment essentiel pour lui, la promenade. On a une réflexion de l’auteur lui-même exprimée « à haute voix ».

 

« Mon dieu, c’en est assez pour aujourd’hui, il faut que je sorte, il faut que je gambade dans le monde, je n’y tiens plus, il faut que j’aille sourire à quelqu’un, il faut que j’aille me promener. Ah, qu’il est joli, qu’il est joli de vivre. » (page 15)

 

Il lui arrive aussi de faire des sortes de digressions – apartés pour le lecteur mais il les justifie toujours – et c’est souvent avec beaucoup d’humour :

 

« Revenons-en aux faits » (page 31) ; « Je glisse ici cette lettre pour offrir au lecteur une élégante et petite distraction » (page 30) ; « Le bienveillant lecteur le saura s’il continue à s’intéresser à ma description » (page 77).

 

 

 

Thèmes

La promenade, dont il nous donne une définition au début de Le Greifensee.

 

« C'est une matinée fraîche et je me mets à marcher de la grande ville et du grand lac bien connu au petit lac presque inconnu. En chemin, je ne rencontre rien d'autre que ce que tout homme ordinaire peut rencontrer sur un chemin ordinaire. Je dis bonjour à quelques moissonneurs au travail, c'est tout ; j'observe avec attention les gentilles fleurs, c'est encore tout ; je commence tranquillement à bavarder avec moi-même et une fois encore, c'est tout. Je ne prête attention à aucune particularité du paysage, car je marche et pense qu’ici, il n’y a plus rien de particulier pour moi …» (page 76).

 

 

Les bonheurs simples, la pluie, le vent, la lumière, la ville … la beauté du paysage.

 

« Je n’avais pas de pardessus. Je tenais la neige à elle seule déjà pour un manteau m’enveloppant d’une merveilleuse chaleur. » (page 83).

 

La solitude, comme celle du promeneur parmi la foule

 

Le regard de l’observateur sur le monde avec aussi un aspect critique.

 

« Qu'il est joli de flâner dans une gare et de pouvoir observer à son aise les voyageurs qui arrivent et ceux qui partent. » (page 61).

 

 

La ville, qu’il définit dans L’incendie.

 

« Une grande ville est une gigantesque toile d’araignée de places, de ruelles, de ponts, de maisons, de jardins, de larges et longues rues. […] une mer ondoyante, encore inconnue à la plus grande partie de ses habitants, une forêt impénétrable, un grand parc luxuriant, oublié ou presque, envahi de végétation sauvage, un endroit trop vaste pour qu'il puisse jamais permettre de s'y orienter suffisamment bien. » (page 70).

 

 

 

Conclusion

Il est assez compliqué de réaliser une bibliographie complète de Robert Walser car, l’auteur ayant été publié dans de très nombreux journaux différents, il n’est pas encore certain que toutes les publications soient répertoriées et retrouvées. Il avait également pour habitude d’écrire sur tous les supports à sa disposition, cartes postales, cartes de visite, enveloppes… et avec une écriture très peu lisible. C’est donc un travail d’archive important que décident de faire les chercheurs du  Centre Robert Walser à Berne qui se consacrent à la conservation, la mise en valeur et la diffusion des collections de Walser et de Carl Seelig, son compagnon de promenade.


Robert Walser est aussi quelqu’un de très pudique qui ne souhaitait pas être reconnu. Il dit même à la fin de son ouvrage Walser parle de Walser, « Je souhaite donc qu’on ne fasse pas attention à moi ».

Pierre Assouline dira dans  un article paru sur son blog en 2006, intitulé Comment Robert Walser m’est tombé dessus : « Il faut dire que l'intéressé n'avait rien fait lui-même pour se rendre inoubliable. À croire qu'il était le principal obstacle à la diffusion de son œuvre. »

 

« Le reclus de l'asile de Herisau en proie au délire de persécution, dont l'oeuvre avait pourtant été célébrée haut et fort par Kafka, Musil, Benjamin, Hesse, Zweig et Canettti, se serait effacé du monde dans l'indifférence quasi générale n'eût été l'amitié admirative de l'éditeur et écrivain Carl Seelig, son compagnon de promenade. Car Walser fut toute sa vie, et surtout les derniers temps, un promeneur absolu, qui voulut élever la marche à pied au rang d'un art de vivre. La promenade était sa respiration. »

 

 

Chloé B. 2ème année Édition-Librairie 2012-2013

 

 

Robert WALSER sur LITTEXPRESS

 

 

Robert Walser Retour dans la neige Zoé

 

 

 

Article de Magali sur Retour dans la neige.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Robert Walser La Rose

 

 

 

Article de Julie sur La Rose.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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29 août 2013 4 29 /08 /août /2013 07:00

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Julie OTSUKA
Certaines n’avaient jamais vu la mer
The Buddha in the Attic
trad. de Carine Chichereau
Éditions Phébus
coll. « Littérature étrangère », 2012
Prix Femina étranger 2012
 






 

Présentation de Julie Otsuka

Julie Otsuka est née en 1962 en Californie d’une mère américaine d’origine japonaise et d’un père japonais.  Elle étudie l’art à l’université de Yale, développe un goût prononcé pour la peinture mais abandonne pour se consacrer à l’écriture. Elle est révélée sur la scène littéraire en 2002 avec son premier roman Quand l’empereur était un Dieu, qui raconte la cruauté des camps de concentration aménagés discrètement aux États-Unis où 110.000 citoyens américains d’origine japonaise, considérés désormais comme des ennemis, ont été internés après l'attaque de Pearl Harbour en 1941. Une période de l’histoire que les ancêtres de l’auteure ont connue. En 2011, Julie Otsuka publie Certaines n’avaient jamais vu la mer qui lui vaut de remporter le très prestigieux PEN/Faulkner Award en 2011 ainsi que le prix Femina étranger en 2012.

 

Un roman polyphonique

En huit courts chapitres, Julie Otsuka redonne voix et chair aux victimes du rêve américain que sont ces femmes japonaises parties rejoindre leurs futurs époux, eux aussi immigrés japonais, dont elles ne savent rien, de l’autre côté de l’océan Pacifique.

Une cargaison de jeunes filles japonaises débarque alors à San Francisco pour y trouver un mari qu’elles ne connaissent pas si ce n’est par le biais de quelques lettres échangées dans lesquelles ils ont glissé une photo laissant entrevoir leur beauté et leur richesse.

 

« Sur le bateau, la première chose que nous avons faite […] c’est comparer les portraits de nos fiancés. C’étaient de beaux jeunes gens aux yeux sombres, à la chevelure touffue, à la peau lisse et sans défaut. Au menton affirmé. Au nez haut et droit. À la posture impeccable. […] Certains d’entre eux étaient photographiés sur le trottoir, devant une maison en bois au toit pointu, à la pelouse impeccable […] appuyés contre une Ford T. »

 

Partagées entre espoir et angoisse, ces jeunes filles innocentes rêvent d’un monde meilleur et s’imaginent alors des histoires de princesses, de belles histoires d’amour. Mais, la réalité est beaucoup plus crue et laisse place au désenchantement. Ces hommes qu’elles pensaient raffinés sont en réalité, pour la plupart, des paysans qui ont besoin d’une main-d’œuvre docile et efficace. Ni la photo ni la situation professionnelle ne correspond à ce qui était annoncé. Et leur nuit de noces s’apparente plus au viol qu’à une douce étreinte amoureuse.

 

 « Cette nuit-là, nos nouveaux maris nous ont prises à la hâte. […] Ils nous ont prises par terre, sur le sol du Minute Motel. […] Ils nous ont prises avant que nous ne soyons prêtes et nous avons saigné pendant trois jours. […]Ils nous ont prises dans la violence, à coups de poing, chaque fois que nous tentions de résister. […] Ils nous ont prises par surprise, car certaines d’entre nous n’avaient pas été informées par leur mère de ce qui les attendait précisément. J’avais treize ans et je n’avais jamais regardé un homme dans les yeux. »

 

Elles se retrouvent alors à labourer des champs, à laver les sols et à servir le dîner dans les familles de Blancs, à lutter pour apprendre une nouvelle langue et une nouvelle culture, à essayer d’aimer un inconnu, à lui faire des enfants. Face à cette désillusion et cette trahison, elles font preuve de courage et se plient aux exigences de leurs maris, aux coutumes et aux mœurs d’un pays si différent du leur. Trop pauvres pour retourner sur leur terre, elles voient leurs rêves s’évanouir. Méprisées en tant que femmes par leur mari, en tant que Japonaises par les Blancs mais aussi par leurs enfants devenus de « vrais Américains » qui renient leurs origines, sans repères, elles doivent faire face à une condition pire que celle qu’elles avaient fuie.

 Puis la Seconde Guerre mondiale a lieu. Enfermées dans des camps avec leur progéniture et leur mari, victimes de l’Histoire, elles subissent un nouvel exode et essaient de survivre encore une fois. Les immigrés japonais sont alors considérés comme des traîtres, des ennemis par leur pays d’adoption et sont parqués dans des lieux inconnus. Julie Otsuka boucle son récit en traitant d’un sujet resté trop longtemps tabou.

 

Plutôt que de raconter l’histoire d’une de ces Japonaises en particulier, l’auteure a choisi d’utiliser « la voix du nous ». En utilisant la première personne du pluriel, Julie Otsuka fait de ces vies de femmes japonaises exilées aux États-Unis « une tragédie humaine bouleversante ». Même si les situations de ces femmes sont variées, la douleur et la souffrance sont communes.

Parfois, une phrase en italique fait résonner un « je » qui commente les sensations éprouvées.

 

« Je veux rentrer chez moi. »

« J’avais l’impression d’étouffer. »

« J’ai cru que mon vagin allait exploser. »

 

Mais, là encore ce « je » équivaut à un « nous ».

 

 « Nous voilà en Amérique, nous dirions-nous, il n’y a pas à s’inquiéter. Et nous aurions tort. »

 

D’autres phrases en italique parcourent le texte. Il s’agit bien souvent de la retranscription des paroles de personnages secondaires comme les maris :

 

 

« S’il te plaît, tourne-toi vers le mur et mets-toi à quatre pattes. »

« Ne te laisse pas décourager. Sois patiente. Reste calme. Mais pour l’instant, nous disaient nos maris, laisse-moi parler à ta place. »,

 

Ou bien d’insérer les dires des Américains :

 

« Un Japonais peut vivre avec une cuillerée de riz par jour. »

« Ces gars-là arrivent, et on n’a pas du tout besoin de s’en occuper. »

 

Sans complaisance, sans pathos, l’auteure utilise un style incisif et dépouillé pour évoquer le destin tragique de ces femmes. Les phrases sont courtes, percutantes et saccadées. Le récit est scandé par des reprises anaphoriques à chaque début de paragraphe : « Sur le bateau », ou  dans le texte : « Ils nous ont prises », « Certaines des nôtres », « Certaines d’entre nous » « D’autres encore ». Associées à un mode de narration pluriel et incantatoire, elles rendent encore plus poignante et dramatique l’expérience de ces femmes japonaises, leurs souffrances, leurs espoirs avortés et leurs rêves déçus. Des procédés subtils pour donner une densité au récit.

 

Le style de l’auteure peut paraître dérangeant voire étouffant ; mais n’est-ce pas ce sentiment qu’elle souhaite provoquer chez son lecteur ? Ce même sentiment d’étouffement que ces femmes ont éprouvé en passant de l’indifférence à l’oubli. À travers son roman, Julie Otsuka cherche à rétablir la vérité sur un sujet trop souvent méconnu et à rendre justice aux victimes de la guerre.


Lisa, AS Bibliothèques 2012-2013

 

 

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19 août 2013 1 19 /08 /août /2013 07:00

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Antoine BLONDIN
L'Humeur vagabonde
La Table ronde, 1955
Gallimard, Folio, 1979
Réédition La Table ronde, 2011
Coll. La petite vermillon, 2011


 

 

 

 

 

 

 

Antoine Blondin, 1922 -1991

Si ce nom n'évoque rien aux jeunes générations, c'est que parmi les grands talents d'après-guerre, seuls quelques auteurs sont restés dans la mémoire littéraire. À chaque rentrée littéraire, les lauréats une fois choisis, revient cette interrogation : de qui nous souviendrons-nous dans 10, 20… 50 ans ? Le cas d'Antoine Blondin est là pour nous rappeler que les prix littéraires n'assurent en rien la pérennité d'un auteur. Vu comme le talent le plus prometteur de sa génération, Antoine Blondin n'a que très peu écrit. L'Humeur vagabonde est son troisième roman, il n'en écrira que cinq.

Issu d'un milieu bourgeois intellectuel, d’un père journaliste et d’une mère poète, il grandit à Paris. Ses parents fréquentent les beaux milieux du début XXe (ils se sont connus grâce à Colette). De nombreux cahiers, dont Journal d'un poète qui date de 1936, attestent qu'Antoine Blondin avait de l'intérêt pour l'écriture depuis le lycée. Il fréquente à son tour le milieu littéraire : Roland Laudenbach (proche d'Action Française, directeur de la revue Prétexte et fondateur de la maison d'éditions La Table Ronde), la troupe de Jean Cocteau… Il étonne tout le monde en acceptant de partir au STO en juillet 1943.

Il revient deux ans plus tard, sans plus guère d'illusions sur le monde. Il reprend son activité de journaliste en menant différentes rubriques (politique, art, sport...) dans plusieurs revues et magazines.

En 1949 paraît son premier roman, L'Europe buissonnière, aux éditions Froissard. Il reçoit le prix des Deux-Magots. Cette publication lui permet de rencontrer Marcel Aymé qu'il admire et dont il connaît bien l’œuvre. Mais aussi Roger Nimier, qui lui fera rencontrer le reste du futur groupe des « Hussards ». Les « Hussards » Michel Déon, Roger Nimier, Antoine Blondin, Jacques Laurent se retrouvent à l'occasion de la rédaction d'une préface pour le roman L'Amour vagabond d'André Fraugneau. Auteurs identifiés politiquement à droite, ils s'insurgent contre la IVe République de Vincent Auriol. Antoine Blondin critique vertement la plupart de ses contemporains, Sartre, Prévert, Claudel... D'autant qu'il participe à la revue Rivarol à partir de 1951.

En 1954, Antoine Blondin intègre la rédaction de L’Équipe, quotidien sportif. Journaliste reporter sur le Tour de France, ses interventions et ses articles se font remarquer. La critique dit qu'il réinvente la littérature sportive. Il continue cependant à participer à d'autres publications dont Elle, magazine féminin par excellence. Antoine Blondin est ravi par cette alliance incongrue de deux publications qui ne partagent rien : « [je] savoure le rapprochement : je suis probablement la seule personne à écrire dans le quotidien sportif et dans le magazine féminin. Mais je m'en accommode extrêmement bien ».

En 1955 paraît L'Humeur Vagabonde dont l'accueil reste mitigé. En 1959, Un singe en hiver paraît et reçoit le prix Interallié, la critique est enthousiaste et pose Blondin comme un des auteurs les plus talentueux de sa génération avec un style bien reconnaissable. Sa carrière littéraire s'achève avec la parution de Monsieur Jadis en 1970.



Bibliographie

L'Europe buissonnière, Prix des Deux Magots 1950, rééd. La Table Ronde 1979
Les Enfants du bon Dieu, « La Petite Vermillon », 1973
L'Humeur vagabonde, La Table Ronde, 1955
Un singe en hiver, Prix Interallié 1959, La Table Ronde, 1959
Monsieur Jadis ou l’École du soir, La Table Ronde, 1970
Quat'saisons, Prix Goncourt de la Nouvelle, La Table Ronde, 1975
Un garçon d'honneur, La Table Ronde, 1960
Certificat d’études, La Table Ronde, 1977
Sur le Tour de France, Hachette 1977, « La Petite Vermillon » 1993
Ma vie entre les lignes, La Table Ronde, 1982
O.K Voltaire, rééd. Cent Pages, 2011
Oeuvres romanesques, La Table Ronde, 1988
L'Ironie du sport, éd. François Bourin, 1988
Le Flâneur de la rive gauche, entretiens avec Pierre Assouline, rééd. La Table Ronde, 2004
Oeuvres, « Bouquins » éd. Robert Laffont, 1991.

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Pour les cinéphiles, L'Humeur vagabonde a été adapté au cinéma par Edouard Luntz avec Jeanne Moreau et Michel Bouquet en 1972. (L'affiche fait sourire par sa parfaite reprise de la situation du personnage : un petit poisson menacé, une fleur à la bouche.)


 De même qu'Un singe en hiver par Jean Verneuil avec Jean Gabin et Jean-Paul Belmondo en 1962.

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L'Humeur vagabonde

 

« Après la Seconde Guerre mondiale, les trains recommencèrent à rouler. On rétablit le tortillard qui reliait notre village à la préfecture. J'en profitai pour abandonner ma femme et mes enfants qui ne parlaient pas encore. Ma femme, elle, ne parlait plus. C'est donc dans un grand silence que je pris le chemin de la gare […]. »

 

D'après Antoine Blondin, toute L'Humeur vagabonde se retrouve dans ces cinq premières phrases du roman.

À 26 ans, Benoît Laborie, notre modeste protagoniste, décide de « monter à la capitale », comme on monte l'échelle sociale, les marches de la gloire. Marié à Denise un peu par hasard durant l'Exode, le couple est mal assorti, a des enfants et ne se parle pas beaucoup. Cette petite famille de cultivateurS s'est installée dans le village d'enfance de Benoît où sa mère vit toujours. La « mère Laborie » comme on l'appelle, veille au grain : son fils unique, né à Paris, prédestiné à y vivre et bachelier avec ça ! Elle fait tout pour que Benoît réalise le rêve de succès qu’elle lui a tracé. Hors de la capitale, point de salut.

Les bras chargés de cadeaux un peu désuets (une bonbonnière remplie de pâtes de coing, une azalée du jardin, un poulet fermier), Benoît abandonne tout et part pour Paris. Il compte sur les quelques contacts que sa mère y a gardés, des parents éloignés, un ancien sénateur... Seulement, en août, Paris est désert, personne ne l'accueille ni ne se souvient de qui il est. Ce séjour devient un patient apprentissage de l'errance. Partagé entre la désillusion et l'espoir d'un grand avenir, Benoît parcourt la cité sans grand objectif et vit de menues aventures drolatiques et poétiques : une visite du cimetière du Père-Lachaise l'amène en garde à vue, une chambre dans un hôtel peu recommandable crée un quiproquo délectable... Le rêve parisien s'évapore au bout d'une semaine et Benoît Laborie « redescend » pour la Province retrouver Denise qui, finalement, lui a manqué.

Cette scène émouvante des retrouvailles est gâchée par la mère de Benoît qui assassine d'un coup de carabine bien campagnarde sa belle-fille (qu'elle ne portait d'ailleurs pas en bien haute estime). Il s'ensuit un procès qui renverse toute l'expérience qu'a pu avoir Antoine de Paris, où il retourne vivre tout autre chose.



L'écriture de Blondin : le mythe de L'Humeur vagabonde

 

« Balzac a écrit la mort du Père Goriot en une nuit, la mort du Père Goriot c'est quand même un morceau assez long. Bon je suis pas Balzac, alors, je tourne comme ça autour du pot […] je crois que je vais écrire un roman en deux jours. »

 

La littérature produit de grandes histoires sur les conditions d'écriture de certaines œuvres, quelquefois anecdotiques, qui font de l'acte d'écriture une histoire en elle-même. Ainsi, tout le monde sait que Sur la route de Jack Kerouac fut tapé sur un seul et même rouleau en un mois, quasiment sans arrêt. La genèse de L'Humeur vagabonde est du même acabit.

L'histoire de ce manuscrit commence dans un bar où auteur et éditeur se retrouvent. Par mégarde, Antoine Blondin annonce à Roland Laudenbach qu'il a terminé son prochain roman. L'éditeur commande une autre bouteille de champagne et, le lendemain, envoie son auteur en mauvaise posture en Mayenne, directement chez l'imprimeur pour mener à bien le tirage de ce roman (fictif, pour le moins). Avant que l'éditeur vienne chercher son auteur pour le mettre dans le train, Antoine Blondin raconte :

 

« Là, c'est vraiment la catastrophe, je n'ai pas le temps de courir chez le papetier le plus proche acheter une grosse rame de papier, une superbe chemise fermant bien, si possible, et sur l'une de ces feuilles de papier, je recopie au hasard une page de n'importe quel livre, avant de marquer en haut « 192 ». Cette page je la laisserai soigneusement dépasser de la chemise ».

 

Enfermé dans sa chambre d'hôtel à Mayenne, Antoine Blondin attend, cherche l'inspiration pour ce roman dont il n'a « pas écrit une ligne, [...] pas de sujet, [...] pas de titre, [...] rien du tout. » L'imprimeur dans la confidence fait tourner les rotatives pour un roman de Simone de Beauvoir, en attendant. Blondin écrit L'Humeur vagabonde porté par les cinq premières phrases qui lui sont venues un peu au hasard. Il ira même jusqu'à dicter directement au typographe, qui compose dans l'imprimerie, une partie de son texte « comme on le fait d'un journal ».

C’est donc dans ces conditions d'urgence et d'incertitude que Blondin a écrit. Il est d'ailleurs remarquable, dans les interviews de l'auteur, qu'il analyse son travail a posteriori (l'auteur ne fait que « percevoir » son œuvre, la place laissée au futur dans son discours...). Les mots viennent d'abord, ils prennent sens par la suite. Il n'y a finalement que très peu de travail, et très peu de nécessité d'extérioriser un texte qui aurait été au préalable en lui.

« La nécessité » du texte chez Blondin – il y en a une – est plus terre à terre : l'écriture est en partie un gagne-pain. Antoine Blondin dit avec beaucoup d'humour, écrire pour ses amis et pour payer ses dettes. Ce qui l'amènerait un jour selon lui à dédicacer un livre « à l'homme à qui [il] doi[t] le plus au monde, à [s]on percepteur ».

L'auteur parle d’une « écriture du jaillissement ». C'est de façon inconsciente que le texte prend forme, en prenant au passage des bouts de la vie de son auteur. Sans pour autant relever de la biofiction. Antoine Blondin écrit marqué par ses expériences existentielles. Ainsi, L'Europe buissonnière relate pour lui le voyage enthousiaste et naïf d'un jeune homme plein d'entrain, qui a à peine vingt ans. L'Humeur vagabonde est une œuvre plus tardive (l'auteur a 33 ans), dans un contexte sentimental plus complexe (Antoine Blondin divorce). L'expérience de Blondin est donc au centre de son œuvre et harmonise tous ses romans qui eux marquent l'évolution de leur auteur.

L'auteur parlera d'impressions, de son « subconscient » comme sources d'écriture et d'inspiration. L'œuvre n'est donc pas construite mentalement avant d'être mise en mots, elle se construit au fur et à mesure de l'écriture, en faisant des agrégats de références personnelles ou culturelles. L'intertextualité avec Balzac est visible : le rapprochement entre la figure de Benoît Laborie et Rastignac est facile. L'auteur ne se privera pas l'évoquer comme s'il enfonçait une porte ouverte pour aborder son personnage : « un homme que l'on prend pour Rastignac et qui est en fait un Rastignac sous-développé, [...] presque un Rastignac à rebours, en somme un Charlot ».

En partant du principe que le roman se fonde sur ce que l'on est et sur ce que l'on possède déjà, l'esthétique de Blondin empêche l'idéologie politique de porter le texte. À rebours de ce que font de nombreux auteurs qui lui sont contemporains.

 

« Je vais m'apercevoir de surcroît que ce roman accidentel se rattachera spontanément et comme malgré moi aux deux livres que j'ai écrits précédemment, toujours par ce cheminement obscur de la sensibilité. »

 

 

Les éléments d'analyse du roman

Quasiment improvisé, le roman laisse pourtant à la lecture l’extraordinaire impression que chaque mot est à sa place. Les phrases tombent avec précision en peu de mots. Le rythme est toujours là, il donne un dynamisme à cette écriture minimaliste et pourtant riche. Les phrases se répondent avec tout l'humour et la malice dont est capable Antoine Blondin. Les effets de surprise, propres à faire rire, sont réguliers et entraînent le lecteur dans cette histoire quelque peu banale d'un homme croyant faire fortune à Paris (la littérature nous en a tant offert).

En créant, un quasi-contre-modèle, un voyage raté, Antoine Blondin se joue de toute la littérature de la réussite parisienne. Benoît Laborie, ne serait-ce que par son nom ne pouvait pas tenir le rôle de l'héritier de Rastignac. « Benoît », cela suggère « benoîtement », voire un peu « benêt ». Benoît Laborie est en effet une « bonne pâte », pas simple d'esprit mais ouvert à ce qui lui arrive et dépourvu de méchanceté. Il suit le chemin que lui a tracé sa mère, et qui lui paraît le plus excitant. « Laborie », comme le « labeur », le « labour » évoque ses attaches indéfectibles à la terre et à la vie plus calme de la campagne.

Antoine Blondin fait de ce voyage déceptif la critique d'un monde ridicule qui marche quasiment sur la tête, faute de valeurs. Ainsi, quand Benoît Laborie arrive à Paris, plein d'espérance et candide, personne ne le reçoit. Ses cousins se débarrassent de lui au plus vite, ils sont embarrassés de ce parent provincial qui fait tache dans leur « salon ». En revanche, ils l'accueilleront à bras ouverts une fois que le scandale du meurtre de Denise retentira dans toute la France, ils feront de lui la coqueluche du Tout-Paris seulement pour cette célébrité morbide. Le procès de la madame Laborie n'est pas sans rappeler un autre procès, celui de Kafka. L'administration (que l'on avait déjà rencontrée par l'intermédiaire de deux gendarmes au début du roman) reste rigide et inadéquate à cette affaire qui mêle un quiproquo et des sentiments brutaux (d'une mère qui déteste sa bru et qui adore son fils). La justice n'est pas vraiment perceptible dans ce roman puisque la justice officielle se trompe à plusieurs reprise et n'arrive pas à trancher. De même la justice individuelle n'existe pas, le personnage de Benoît est indécis et ne saurait prononcer un verdict définitif : il ne peut pas en vouloir à sa mère qui a assassiné sa femme pour de bonnes raisons, croyant qu'elle était en train de le tromper, mais il reste désemparé face à cette perte irrémédiable.

Plus qu'une histoire du désenchantement, L'Humeur vagabonde est l'apprentissage de la solitude. Benoît Laborie suit les étapes de son voyage sans pour autant qu'une seule d'entre elles aboutisse. Tout reste inachevé ou stoppé dans son élan, sans que les raisons en soient bien définies. Une fois arrivé à Paris, il n'est rapidement plus question de la carrière brillante de Benoît. Les cousins l’abandonnent rapidement et aucune relation durable n'est créée. Quand il revient à son village, dans l'élan d'un regain d'amour pour son épouse, voilà que Denise est assassinée. Benoît reste donc toujours seul dans son voyage et soumis aux événements. Antoine Blondin décrivait son personnage comme « un homme de trop ». En effet, Benoît Laborie n'est adapté à aucun environnement. Il se sent à l'étroit dans son village, et pourtant ne parviendra pas à « devenir quelqu'un » à Paris.

Il est également isolé par son impuissance et son incapacité à exprimer clairement ce qu'il ressent. D'autant, que sa naïveté ne lui fait prendre conscience que de la moitié de la réalité dans laquelle il évolue. C'est donc au lecteur de reconstituer la partie manquante de cette réalité. En laissant de nombreux éléments non dits, Blondin permet au lecteur d’en savoir plus que le personnage et agrémente son roman de beaucoup d'humour. Le décalage entre la réalité perçue par le personnage et celle que devine le lecteur crée des situations grotesques et drôles. Les quiproquo s'accumulent, comme ceux que connaît un certain Monsieur Hulot dans les films de Tati.

L'humour un peu grinçant, ironique parce qu'il pointe les incohérences de la vie, est un des traits marquants de l'écriture d'Antoine Blondin. Le thème est donc dramatique, mais traité avec une légèreté intelligente et fine, jamais désinvolte. L'auteur déclarait : « Il faut que ce soit drôle puisque ce n'est pas gai ».



L'Humeur vagabonde est donc un œuvre qui laisse une impression durable par son style original, vivifiant pour l'esprit et très rythmé. Elle permet à elle seule d'affirmer que c'est bien injustement qu'Antoine Blondin a été quasiment oublié de l'histoire littéraire, malgré son petit nombre d'œuvres.

L'excellente édition consultée est celle de La Table Ronde qui rassemble L'Humeur vagabonde et Un Singe en hiver, un dossier sur chaque œuvre et une biographie très complète accompagnée de documents inédits, éclairant la question de la réception de l’œuvre de Blondin (coupures de presse).
(35,50€, ISBN 978 2 710368106)


M.C., 2ème année Édition-Librairie

 

 

 

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13 août 2013 2 13 /08 /août /2013 07:00

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Annie PROULX
Brokeback Mountain
Traduction
Anne Damour
Grasset, 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’auteur

Annie Proulx est une journaliste américaine qui publiait des guides pratiques de bricolage avant de se lancer dans l'écriture de romans et de nouvelles. On lui décerne par deux fois le prix Pulitzer, pour son roman Nœuds et Dénouements et pour sa nouvelle Brokeback Mountain.
 


L’édition

La nouvelle fut publiée pour la première fois dans le magazine The New Yorker le 13 octobre 1997. Elle paraît ensuite en 1999 dans le recueil Close Range, dont les nouvelles se déroulent toutes dans le Wyoming.

En France elle paraît d'abord en 2001 dans le recueil Les pieds dans la boue chez Payot, avant de bénéficier d'une édition séparée chez Grasset en 2006.
 


La nouvelle

L'été 1963, dans les montagnes du Wyoming, deux cow-boys, saisonniers des ranchs, se rencontrent. Employés comme bergers et responsables de camp, Ennis Del Mar et Jack Twist qui « n'avaient pas vingt ans » vont passer l'été ensemble et tomber amoureux. À la fin de l'été, le travail achevé, ils se séparent.

Chacun fait sa vie de son côté, ils se marient, ont des enfants. Pourtant quatre ans plus tard ils se retrouvent et un seul regard suffit pour raviver leur amour. Jack, veut vivre cette union au grand jour mais à cette époque, aux États-Unis et en particulier au Texas, cela représente un grand risque qu'Ennis ne veut pas prendre.

Ils vont donc vivre cachés pendant vingt ans, continuant leur vie chacun de leur côté. Ils vivent une vie de couple misérable et terne, font un travail alimentaire pour subvenir aux besoins de leurs familles respectives. Aucun des deux n'est heureux, à part lors de leur retrouvailles pour des « parties de pêche » une à deux fois par an.


Pour eux c'est simple : « Tout ce que nous avons c'est Brokeback Moutain » ; pourtant subsiste l’espoir de se retrouver et, un jour, de monter ensemble un ranch.


Leur histoire d'amour surmontera toutes les épreuves, du temps, de la société. Mais ils seront rattrapés par la société lorsque Jack mourra dans des circonstances étranges.
 
Ce récit va plus loin qu'une simple histoire d'amour interdite. Dans les années 1960, il est impossible pour deux hommes de s'avouer homosexuels, surtout à la campagne, et encore plus quand on est cow-boy. Annie Proulx montre bien les difficultés que rencontrent les deux hommes sans jamais prendre position, ou critiquer la société des années 1960, en particulier dans les campagnes du Texas ou du Wyoming.

Tout au long de la nouvelle, on parcourt les États-Unis avec les deux protagonistes, au fil de leur amour, de leurs problèmes familiaux et de leur peur de l'avenir ou plutôt de leur manque d'avenir car chacun sait qu'il est impossible de dévoiler leur secret.
 
Le texte est court mais on suit la vie des deux personnages depuis leur rencontre jusqu'à leur séparation forcée. Le langage est cru, l’auteur utilise des mots forts qui montrent l'éducation et la pensée des années 1960. Par exemple, lorsque tous deux clament qu'ils ne sont pas des « pédés ». Malgré un langage cru, on voyage au fil des pages dans les États-Unis des années 1960, on prend part à leur vie ; l'écriture qu'Annie Proulx adopte nous rapproche des deux protagonistes, car elle détaille leurs sentiments, leurs ressentis face à cette situation ou encore leur activité au sein de leurs familles respectives, dans leur travail ou lors de leurs retrouvailles.

La fin de la nouvelle est très forte, on ressent la douleur d'Ennis et sa conviction que la mort de Jack n'est pas un accident.
 
La nouvelle a été adaptée au cinéma en 2005 par le réalisateur Ang Lee, pour qui cette

 

« nouvelle n'est pas seulement l'histoire d'une relation clandestine, où est abordée la difficulté d'être homosexuel dans certains milieux et à une certaine époque c'est aussi  une grande histoire d'amour épique qui représente le rêve d'une complicité totale et honnête avec une autre personne ».

 

 
Lucie, 2ème année Bibliothèques

 

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11 août 2013 7 11 /08 /août /2013 07:00

Katarina-Mazetti-Les-larmes-de-Tarzan.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Katarina MAZETTI
Les Larmes de Tarzan
Traduction
Lena Grumbach
Et Catherine Marcus
Gaïa, 2007
Actes Sud Babel, 2009



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Katarina Mazetti est née à Stockholm le 29 avril 1944. Elle vit actuellement à Lund.

Elle a obtenu une maîtrise en littérature et en anglais à l'université de Lund. Elle a ensuite travaillé comme professeur, puis comme producteur de radio et journaliste. Elle a également été critique littéraire.

Elle est auteur de livres pour la jeunesse et de romans pour adultes. Son livre  Le Mec de la tombe d'à côté, traduit en de nombreuses langues, a connu un réel succès. Son œuvre est aujourd'hui publiée en France par les éditions Gaia.

Les Larmes de Tarzan est paru en octobre 2009 aux éditions Actes Sud.

 

Les Larmes de Tarzan.

En lisant le titre on pense tout de suite au célèbre personnage et l'image de la jungle nous vient. Mais au fil de la lecture on se rend compte que dans le livre il ne sera question ni de jungle ni de Tarzan. En fait, Tarzan est le surnom que donne un homme, Janne, à Mariana, à cause des circonstances de leur rencontre. C'est une anecdote plutôt cocasse étant donné qu'on a face à nous le couple mythique revisité : Jeanne et Tarzan, ici sous les traits de Janne et Mariana.

Katarina Mazetti met en avant un thème déjà abordé dans  Le Mec de la tombe d'à côté. Il s'agit ici d'un homme et d'une femme, issus de milieux sociaux différents, qui se rencontrent. Janne a 30 ans et gagne très bien sa vie. Mariana a quasiment le même âge et est mère de deux jeunes enfants, Bella et Billy. Elle garde le contact avec le père de ses enfants mais ce dernier ne vit plus avec eux depuis deux ans.

Mariana est l'opposé de Janne et a du mal à joindre les deux bouts. Elle essaye au mieux de faire preuve d'optimisme devant ses enfants.

Lors de leur rencontre, elle lui tombe dessus, d'où le surnom de Tarzan. Janne met tout en œuvre pour croiser le moins possible Mariana et ses enfants qu'il qualifie de « monstres ». Cependant il est littéralement attiré par cette femme, bien qu'il soit maladroit avec ses enfants, n'ayant pas l'habitude.

À travers ce livre c'est principalement le thème d'une mère célibataire avec deux enfants qui est traité. Mariana a peu de moyens financiers et pourtant elle veut offrir le meilleur à ses enfants. Ils reçoivent l'amour de leur mère sans limite et à défaut de jouets tout neufs, ils utilisent des objets qu'ils vont récupérer et se servent de leur imagination.

Katarina Mazetti raconte avec humour les aventures de ce couple plutôt original. Ils ont deux personnalités complètement différentes et pourtant ils semblent être destinés l’un à l'autre.

 Pour finir, l'auteur alterne le point de vue des deux personnages, et parfois celui de Bella, ce qui rend le récit captivant et drôle.


 
Les dernières lignes : « Ah bon, et alors ? Maintenant c'est maintenant. Tarzan, Janne et les bébés singes. Ça ne te semble pas un bon plan, Mariana ? Tu sais, là dehors, c'est carrément la jungle ! »


Caroline, 2ème année Bibliothèques

 

 

 

Katarina MAZETTI sur LITTEXPRESS

 

katarina mazetti le mec de la tombe d a cote

 

 

 

Article de Clara sur Le Mec de la tombe d'à côté.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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4 août 2013 7 04 /08 /août /2013 07:00

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Bohumil HRABAL
La Chevelure sacrifiée
Postřižiny
édition samizdat, 1974
traduction Claudia Ancelot
Gallimard
L'Imaginaire, 1987 et 2003
Adaptation en film
par Jiří Menzel en 1980

 

 

 

 

 

 

 

 

L'auteur

Bohumil Hrabal est né à Brno en 1914 et est mort à Prague en 1997. Il s'agit d'un des auteurs les plus importants de la littérature tchèque du XXème siècle. Il a exercé de nombreux métiers au cours de sa vie et a fini ses études de droit péniblement lors des diverses dictatures d'Europe centrale.

Il est marqué par les œuvres de Kafka, Sénèque, Camus et les contes oraux d'Europe de l'Est.

 

Son œuvre

Hrabal s'illustre notamment en décrivant de façon drôle et émouvante la vie simple des Tchèques du début du XXème siècle.

Dans Une trop bruyante solitude, Hanta est chargé de pilonner des livres interdits par la dictature communiste. Il tente alors de résumer le désespoir, la culture qui le sauve, une vie simple mais difficile qui l'attend dans un univers aussi répressif.

Dans Trains étroitement surveillés, on nous raconte la vie d'une petite gare, jusqu'à ce que le personnage principal se rende compte que les trains partent en réalité vers les camps de concentration.

Enfin, Moi qui ai servi le roi d'Angleterre est une œuvre qui évoque l'ascension sociale d'un jeune serveur au début du XXème siècle à Prague.

 

Les thèmes de l'auteur

Bohumil Hrabal met souvent en avant des personnages seuls, mais non dénués d'humour qui profitent dès qu'ils peuvent d'une vie simple autour d'une bière. À travers ses œuvres, il critique surtout les régimes totalitaires qui ont opprimé l'Europe centrale.

Hrabal évoque notamment la présence de samizdat, un système de diffusion clandestine des œuvres interdites par les pouvoirs en place. Il a lui-même publié la majorité de son œuvre de cette manière, avant d'être découvert et publié officiellement après la chute du bloc soviétique.

Il met en avant des Tziganes dans ses œuvres, peuple auquel il rend hommage et dont il dénonce la persécution permanente. Il décrit par ailleurs une histoire d'amour avec une jeune Tzigane qu'il ne reverra jamais après le passage des nazis dans Une trop bruyante solitude. Ayant exercé plusieurs petits métiers, Bohumil Hrabal sait ce qui anime les foules d'Europe Centrale.

 

L'histoire

La Chevelure sacrifiée raconte la vie de Maryska et Francin, un couple qui mène une existence simple en Tchéquie. Maryska est la narratrice de l'histoire, qui met en avant son couple dans des situations assez cocasses. Elle avoue elle-même aimer Francin, mais aussi beaucoup la charcuterie, la bière et les travaux manuels. Maryska décide ensuite de se laisser pousser les cheveux et cela va amener à des situations particulièrement étranges, à la création d'un monde onirique...

Une partie du livre explique les petits rituels de la vie et les grandes étapes initiatiques comme le mariage, et fait l'éloge des plaisir simples de la vie comme la danse ou un verre de bière.

Ce livre se base beaucoup sur les contes oraux tchèques, notamment avec la présence d'une chevelure aux pouvoirs extraordinaires.

Moins engagé politiquement que la plupart de ses œuvres, La Chevelure sacrifiée reste cependant une œuvre importante qui montre tout le complexité de l'univers de l'auteur mais également le goût pour un amusement sans cesse, pour montrer ce qui fait le véritable monde. L'auteur met en avant des personnages plutôt hors du commun, fantasques et parfois marginaux, qui deviennent à la lecture extrêmement attachants par leur vécu et leurs paroles.



Le conte populaire

La chevelure a une importance dans l'imaginaire collectif de nombreux pays, elle est symbole de féminité, d'érotisme mais également de pouvoirs surnaturels supposés.

L'auteur, au fil du texte, personnifie les objets et apporte une dimension fantastique aux situations triviales. Ainsi, l'oncle cordonnier de Francin se bat contre des monstres qui sont en réalité des souliers à réparer. Puis, à son tour, la chevelure de Maryska devient l'objet de situations étranges, ses cheveux deviennent source de problème. Les cheveux peuvent être comparés à du lierre, cette plante rampante, qui devient peu à peu envahissante.

Ce conte populaire permet de mettre en lumière les contes et superstitions de Moravie. La chevelure féminine est donc objet de controverse, accusée souvent de procurer des pouvoirs surnaturels à celles qui les laissent pousser.

La magie de cette œuvre repose sur les croyances populaires et les sentiments forts qui animent les êtres humains. L'auteur aime donner vie à des personnages hauts en couleur, fantasques, qui vivent pleinement leur vie avec fantaisie, à l'instar de Maryska, qui manie plus volontiers la hache que la machine à coudre. C'est donc le récit d'une antihéroïne qui fait appel à ses souvenirs d'enfance et mène ainsi sa vie avec force et détermination.

 

Le style de l'auteur

Les phrases sont longues, rythmées, ponctuées, foisonnantes, exprimant ainsi le rythme effréné de la vie des personnages. Hrabal revient sur le moyen d'expression qui lui est cher : la palabre. Les phrases sont ainsi de longs monologues de personnages qui semblent dialoguer avec eux-mêmes, ils se comprennent et font état de leurs pensées intérieures. La palabre peut être vue comme une discussion sans fin, émanant des pensées directes d'une personne. Cet art oral est ainsi ici retranscrit à l'écrit par Hrabal.

La Chevelure sacrifiée est une œuvre lyrique, basée sur la mémoire et la croyance populaire, qui est racontée de façon très originale par Hrabal, teinté de surréalisme. J'ai beaucoup aimé le foisonnement qui découle du texte, sa poésie naturelle et son histoire décalée qui confère une vision déjà novatrice de l'héroïne féminine, aux antipodes des contes traditionnels.

 

Citations

 

« Il faut que je vous dise que tant que mes cheveux étaient mouillés, jamais ils ne promettaient ce qui allait advenir en séchant ; dès le début du séchage on aurait cru voir naître dans leurs flots des milliers d'abeilles d'or, des milliers de vers luisants, des milliers de minuscules cristaux d'ambre étincelants. » p. 37.

[…] « il faut que je vous dise que c'était pareil le jour de notre mariage, en me mettant la bague au doigt ses mains tremblaient si fort que l'alliance est tombée par terre et a roulé je ne sais où, tant et si bien que d'abord Francin, puis les témoins ensuite les invités se sont mis à la chercher oui, même le prêtre a rampé dans l'église jusqu'à ce que l'enfant de chœur trouve l'anneau sous la chaire, cette alliance ronde qui avait roulé tout à l'opposé de là où tout la noce l'avait cherchée. » p. 41.

« Je lançais un sourire dans ces jumelles et le vent se leva des profondeurs et mes cheveux s'ouvrirent comme un éventail de plumes d'autruche, je vis des flots de cheveux se refermer autour de mes yeux, tout autour de ma personne assise il y avait un halo comme celui de la Vierge Marie aux sept douleurs de la colonne de la peste sur la place... » p. 80-81.

 

Maëlle S., AS Bibliothèques 2012/2013

 

 


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3 août 2013 6 03 /08 /août /2013 07:00

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Carmen LAFORET
Nada
traduction
Marie-Madeleine Peignot
& Mathilde Pomès
éd. Bartillat, 2004
LGF / Livre de poche, 2006
Bartillat Omnia, 2010


 

 

 

 

 

 

 

 

Carmen Laforet est née à Barcelone. Elle part à l’âge de deux ans pour les îles Canaries avec sa famille. Elle revient à Barcelone à l’âge de 18 ans. Nada, son premier roman¸ est publié en 1944 puis il remporte le prix Nadal en 1945. Aujourd’hui encore, il fait partie des livres espagnols les plus lus au monde. Carmen Laforet marque le renouveau du roman espagnol d’après-guerre. Elle meurt en 2004.



Nada : l’histoire

Le roman Nada se passe en Espagne dans les années d’après-guerre. Il est raconté à la première personne par le personnage principal : Andréa, une jeune fille de 18 ans. Andréa n’a ni père, ni mère. Elle va à Barcelone dans la famille du côté de sa mère pour faire des études de Lettres. Aller à Barcelone est son rêve mais elle est vite rattrapée par la dure réalité de la vie. Sa famille est pauvre. Elle vit dans un appartement de la rue Aribau avec sa grand-mère, une tante (Angustias), un oncle, sa femme (Juan et Gloria) et leur enfant, ainsi qu'une femme de ménage. Un autre oncle, Roman, habite dans le même immeuble, dans un appartement au-dessus. Les liens de famille sont très particuliers, ils se méprisent les uns les autres. Andrea déteste cet univers et souhaite en sortir. Elle rencontre alors Ena, une jeune fille qui fréquente la même université qu’elle et qui lui inspire beaucoup de bonheur. Naît entre les deux jeunes filles une amitié très forte. Tellement forte qu’Andréa dépense l’argent de sa bourse dans l’achat de fleurs pour la mère d’Ena même si cela la prive de repas pendant plusieurs jours. Mais Ena va commencer à passer beaucoup de temps avec Roman, ce qui ne plaira pas à Andréa. Elles vont commencer à s’éloigner l’une de l’autre. 



Les personnages

Andréa : elle n’a ni père, ni mère. Elle a honte de la famille dans laquelle elle vit. Elle n’a pas l’existence dont elle rêvait en arrivant. Elle aimerait avoir une famille comme celle d’Ena. Cette dernière devient une personne très importante pour elle. Elle lui apporte la joie qu’elle perd petit à petit dans sa famille. Elle ne veut pas qu’Ena vienne chez elle car elle a honte.

Ena : Elle se moque d’Andréa au début. Par la suite, elle va avouer ceci à Andréa : « la véritable amitié me paraissait un mythe, jusqu’à ce jour où je t’ai connue ». Elle va commencer à fréquenter Roman car c’est une personne qui l’intrigue. Sa mère avait été amoureuse de lui dans sa jeunesse. Elle se considère comme une « enfant terrible et cynique » et estime que grâce à Andréa et Jaime, son petit ami, elle peut devenir meilleure.

Angustias : Elle a un caractère très fort. Elle ne veut pas qu’Andréa reste toute seule. Elle essaye de la contrôler. Elle ne supporte pas Gloria. Elle est persuadée qu’elle a épousé Juan pour l’argent qu’il avait et qu’elle le trompe. C’est une religieuse et elle repart dans un couvent à cause d’une histoire avec son patron avec qui elle a sûrement eu une relation.

Juan : C’est un peintre qui n’a pas réussi. Il est violent, frappe souvent sa femme lorsqu’il est en colère.

Gloria : femme de Juan. Elle est mal aimée par toute la famille sauf par la grand-mère. Elle sort tard le soir pour aller gagner de l’argent ce qui lui vaut les réprimandes d’Angustias qui pense qu’elle sort pour tromper son mari. Elle dit être la seule à essayer de trouver des solutions pour gagner de l’argent. Elle est nostalgique des premières années d’amour avec Juan mais continue de l’aimer et ne souhaite pas le quitter.

Roman : Il méprise tout le monde, se sent supérieur. Il souhaite tous les contrôler. C’est un musicien. Il a un perroquet et un chien. Parfois, il disparaît pendant plusieurs jours sans dire où il va.

La grand-mère : elle est naïve. Elle ne veut pas voir que tout le monde se déteste. Elle n’aime pas quand les membres de sa famille se mettent en colère les uns contre les autres.

 

Les thèmes

 

– La pauvreté

– La famille

– L’amitié

 

Tous ces thèmes se rejoignent autour de la déception d’une jeune fille lorsqu’elle est confrontée à la réalité. Ils sont soit responsables de cette déception (elle a une famille qui lui fait honte, elle voudrait mieux) soit porteurs d’espoir (l’amitié avec Ena lui permet de changer d’air, de découvrir un autre style de vie).  La ville est décrite  de manière assez péjorative ; Andréa la perçoit d’abord comme « la grande ville adorée en rêve », puis une fois qu’elle y habite, elle est déçue. Elle se rend compte que la réalité n’est pas du tout comme ce qu’elle souhaitait. Au final, elle est contente d’en partir. Elle va vers un nouvel espoir. Même si le ton roman est plutôt triste, à la fin l’espoir revient.



Avis personnel

J’ai beaucoup aimé ce roman que j’ai découvert par hasard. Les sentiments d’Andréa envers sa famille et ses amis, tout particulièrement pour Ena sont très bien décrits. On voit aussi bien à quel point les liens de famille sont instables. Ce roman a une part de réalité.


Emmanuelle, 2e année Bibliothèques

 

 

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25 juillet 2013 4 25 /07 /juillet /2013 07:00

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MURAKAMI Ryū
村上 龍
1969
シクスティナイン
Shikusuti Nain (1987)
Picquier, 1995
Picquier poche, 2004




 

 

 

 

 

 

 

 

Ryû Murakami est né en 1952 dans la préfecture de Nagasaki. En plus d'être écrivain, il est réalisateur et scénariste. Il est souvent qualifié d'auteur prolifique puisqu’en 37 ans il a déjà écrit 22 romans. Le plus célèbre est incontestablement  Bleu presque transparent, son premier roman, paru en 1976. À titre indicatif, ce livre a été vendu à 1 million d'exemplaires en six mois et a obtenu le prix Akutagawa, l'équivalent du Goncourt au Japon.

Vous avez pu peut-être constater que l’œuvre de Murakami était très sombre et pessimiste. Il dépeint souvent les Japonais de manière négative et confirme les préjugés que nous nous faisons d'eux ; ce seraient des êtres isolés. Par ses romans, Murakami analyse l'histoire du Japon. Le pays est décrit très négativement : le Japon serait un pays de surconsommation, de violence, d'abandon, de destruction des liens collectifs, d'omniprésence d'internet qui isole les individus.

La contestation de 1969 au Japon n'a pas de cause unique, elle s'explique par trois facteurs. Les Japonais veulent la démocratisation du système éducatif. De plus, ils critiquent l'impérialisme américain qui possède des bases militaires sur le territoire et est en guerre contre le Vietnam. Enfin, ils dénoncent les méfaits de l'explosion démographique sur l'environnement et sur la population elle-même.


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En 1969, à l'âge de 17 ans, Murakami assiste à une manifestation d'étudiants et à des émeutes dans une université qui se terminent par un échange de tirs entre la police et des étudiants. Ces émeutes ont fortement impressionné l’écrivain qui s’en servira pour son roman. 1969 raconte le vécu personnel de Murakami Ryû en 1969. L'auteur se met en scène à travers Kensuke Yazaki, que tout le monde appelle Ken. Il est en terminale et rêve de révolution, de rock et de filles. Le vent de révolte et de liberté engendré par mai 1968 arrive au Japon et donne à Ken l'idée de poser des barricades dans son lycée et d'organiser le premier festival japonais de musique et de cinéma occidentaux. 1969 raconte donc les aventures adolescentes de l'auteur : l'organisation de la révolte dans son lycée, d’un festival ainsi que ses aventures amoureuses avec la belle Kazuko Matsui. Dans ce roman, d'inspiration largement autobiographique, Murakami Ryû dresse le portrait d'une jeunesse japonaise provinciale qui va exprimer sa révolte contre le système (parents-enseignants-police...) L'auteur s'inspire à la fois de la vague de contestation hippie américaine et du mouvement français de mai 68. Ken habite dans une petite ville de Ky
ûshû connue pour sa base militaire américaine. Au Japon, une vague de contestation politique fait son apparition, animée par certains élèves du lycée Nord où étudie Ken, de plus en plus intéressé par ce mouvement qui veut notamment faire cesser la guerre au Vietnam. Ken est accompagné d’un petit groupe d’amis qui vont peu à peu se lancer dans des opérations contre le système politique en place.

Ken a selon moi toutes les caractéristiques de l'anti-héros. Il est assez détestable. C'est un adolescent désagréable à vivre, égoïste, vulgaire, mauvais élève, qui se moque de tout le monde à part des personnes qui l'intéressent le plus comme Kazuko Matsui. Ken ne souhaite qu'attirer l'attention sur lui tout le temps ; cela se ressent dans les conversations avec ses amis. Il essaye toujours de se mettre en avant en évoquant la culture occidentale : Rimbaud, Godard, Shakespeare, etc. alors même que le lecteur n'est pas persuadé qu'il ait lu l'ensemble des auteurs qu'il évoque. Notre héros cherche à tout prix à profiter de la vie, à connaître l'amour et à perdre son pucelage. Un de ses amis ose lui dire ses quatre vérités vers la fin du roman : « Tu es une vraie crapule ! Je n'ai jamais vu un égoïste pareil ! » ; il lui dit aussi que c'est un menteur et trouve d'autres éléments pour illustrer son égoïsme : « Menteur ! Tu avais l'intention d'utiliser l'argent des billets pour dîner en tête-à-tête avec Matsui dans le meilleur restaurant de grillades de la ville ! » Ken avoue son propre égoïsme quelques lignes plus tard : « Il avait raison. Mon propre égoïsme me faisait horreur et des larmes de honte se mirent à gonfler mes paupières, poil au derrière. » La fin de la phrase montre à quel point Ken n'a finalement aucun remords et culpabilise seulement quelques secondes pour le principe. De plus, il semble parfois oublier ses idéaux et ses convictions. Il n’est capable de dire et de montrer ce qu'il pense réellement qu'en présence de personnes qu’il pense dominer et diriger.

Sa mère semble désespérée lorsqu'il se fait arrêter à la suite de la pose des barricades dans son lycée. Au contraire le père paraît plutôt fier de son fils et lui donne même des conseils sur le comportement à adopter une fois arrivé au commissariat. Nous pouvons voir ce que Ken pense de l'éducation dans le roman : « Pas beaucoup de bien. L’éducation au Japon aujourd’hui n'a pas pour but de former des individus, mais des rouages de l’État capitaliste.» ; « être lycéen était la première étape de la DOMESTICATION de l'homme. »

L'influence occidentale est très marquée tout au long du roman et plus généralement l'influence américaine. Dès le début, pour présenter l'année 1969, l'auteur propose de nombreux repères :

 

« 1969. Annulation des examens d'entrée à l'université de Tokyo. Les Beatles sortent l'album blanc, Yellow Submarine et Abbey Road. Du côté des Rolling Stones, c'est l'année de Honky Tonk Women, leur meilleur quarante-cinq tours. Des jeunes aux cheveux longs, les hippies, réclament de l'amour et de la paix. À Paris, de Gaulle démissionne ; au Vietnam, la guerre continue. Auprès des lycéennes, le Tampax n'a pas encore remplacé les serviettes hygiéniques. »

 

Ken énumère énormément de références culturelles tout au long du roman, elles sont toutes occidentales et musicales dans la plupart des cas. Le narrateur cite aussi bien Nietzsche que Rimbaud, Sartre, Genet, Céline, Camus, Bataille, Anatole France, Alain Delon, Janis Joplin, Bach, Jimi Hendrix ou Shakespeare.

Comme dit précédemment, ce livre est très éloigné de l'univers sombre et pessimiste auquel Murakami nous a habitué. Ce livre est très frais et propose le point de vue inhabituel d'un adolescent à la fin des années 60 au Japon. Murakami brosse un portrait de la jeunesse japonaise partagée entre nationalisme et socialisme. Elle cherche à bousculer les contraintes de la société à travers les arts : le rock, le cinéma. L'auteur nous raconte par le biais de Ken son adolescence de manière drôle et légère. Il alterne des passages et des réflexions drôles avec des passages plus calmes et émouvants comme sa sortie à la plage, en tête à tête avec Kazuko Matsui.

Le langage de Ken est extrêmement familier. Nous pouvons trouver des mots et des expressions comme « chatte », « un clochard crois moi ça pue », « péquenots », « mon trou du cul me démangeait » tout au long du livre. J'ai pu parfois très facilement imaginer telle ou telle scène si le roman était adapté au cinéma. Très souvent, le roman me faisait penser à un scénario de film et j'imaginais une voix off disant ce que je lisais pendant qu'une scène du livre se déroulait. La manière dont sont écrits certains passages me fait penser au scénario d'une comédie. L'extrait serait alors l'équivalent d'un passage en voix-off qui servirait à poser la situation d'un début de comédie.

 

« C'est ainsi que commença pour moi l'année 1969, l'une des plus intéressantes parmi les trente-deux que j'ai vécues jusqu'à ce jour. Nous avions dix-sept ans. »

 

Le début, comme la fin du roman, est une description des personnages où aucune action ne se déroule :

 

« L'un de nos camarades se rappelait avoir pris des leçons particulières d'orgue en même temps qu'elle à la maternelle. Ce bienheureux s'appelait Tadashi Yamada, nom qui présentait la particularité de s'écrire avec trois caractères chinois très simples que l'on apprend dès le cours préparatoire : « droit », « montagne », « rizière ». Excellent élève, il visait la faculté de médecine d'une université nationale tandis que la pureté de ses traits lui valait une flatteuse réputation jusque dans les écoles voisines. »

 

La fin du roman évoque chaque personnage et raconte ce qu’il est devenu :

 

« Yuji Shirokushi est devenu médecin. Je l'ai rencontré une fois seulement, alors qu'il était encore étudiant. Il m'a raconté qu'à deux exceptions près, toutes les filles de bar et de cabaret à qui il l'avait demandé avaient accepté de coucher avec lui quand il leur avait montré sa carte d'étudiant à la faculté de médecine. »

 

Murakami nous propose, parfois, des situations très ridicules et sordides mais aussi plus dangereuses que ne le laisse supposer le récit :

 

« Nakamura me regarda, bouche bée, tandis que je lui désignais le bureau du proviseur.

– Je ne peux pas faire ça...

– Et pourquoi pas ? Tu as été capable de nous faire rire au risque de nous faire prendre, non ? C'est ta punition... Si nous étions de vrais guérilleros, nous t'aurions abattu sur place comme un chien.

Nakaruma était au bord des larmes. Voyant que ni Adama, ni moi n'étions disposés à céder, il se résigna à grimper sur l'imposant bureau que baignait le clair de lune.

Ne regardez pas, dit-il d'une voix blanche en baissant son pantalon.

– Si tu sens que ça va faire du bruit, arrête-toi, murmura Adama en se pinçant le nez.

– Tu crois que c'est facile ? Si ça commence, je ne pourrai pas m'arrêter !

– Tu préfères que nous soyons tous renvoyés de l'école ?

– Laissez-moi aller aux toilettes, alors...

– Pas question.

Son petit cul blanc brillait sous les reflets de la lune.

– Je suis trop nerveux, ça ne vient pas.

– Pousse !

Adama lui prodiguait des conseils quand tout à coup... Avec un petit cri douloureux, Nakamura lâcha un énorme pet foireux. Un vrai bruit de pompe à eau qui se débloque ! Adama le saisit au collet et lui ordonna à l'oreille :

– Arrête-toi, putain ! Bouche-toi le trou du cul avec ce que tu veux, mais arrête-toi !

– Trop tard, gémit Nakamura.

Jamais je n'aurais cru qu'un cul qui chie puisse faire autant de bruit. Je jetai un coup d’œil dans le couloir en direction de la loge des concierges. J'avais la chair de poule. Si nous étions renvoyés à cause d'un pet trop bruyant, nous n'avions pas fini d'être la risée du toute l'école ! Les concierges ne semblaient pas s'être réveillés. Nakamura se torcha avec la Lettre mensuelle de l'Association des proviseurs de lycée de la préfecture de Nagasaki et sourit, embarrassé. »

 

J’ai beaucoup apprécié de plonger dans le passé de l’auteur. Je ne n’avais jamais lu un livre, ni vu de film traitant de cette période au Japon et j’ai trouvé cela à la fois intéressant et amusant de découvrir ce qui avait découlé du mouvement hippie de l’autre côté du Pacifique. J'ignorais même qu'il avait pu se passer un phénomène similaire à notre mai 68.


Morgane, 2ème année édition-librairie

 

 

MURAKAMI Ryū sur LITTEXPRESS

 

Murakami Ryu Bleu presque transparent

 

 

 

 

 

Article d'Océane sur Bleu presque transparent.

 

 

 

 


 

Murakami Ryu Raffles Hotel  

 

 

 

 

Article de Noémie sur Raffles Hotel.

 

 

 

 

murakami ryu parasites

 

 

 

Article de Laure sur Parasites.

 

 

 


 

Murakami ryu les bebes

 

 

 

 

Articles de Morgane, de Marie-Aurélie  et de Gaëlle sur Les Bébés de la consigne automatique

 

 

 

 


murakami-ruy-melancholia.gif

 

 

 

Article de Charlotte sur Ecstasy, Melancholia, Thanatos

 

 

 

 






article de Lucille sur Ecstasy

 

 

 

 


 

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