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14 juillet 2013 7 14 /07 /juillet /2013 07:00

Thu-Huong-Duong-Sanctuaire-du-coeur-01.gif








DUONG Thu Huong
Sanctuaire du cœur
Sabine Wespieser, 2011
Le livre de poche, 2013



 

 

 

 

 

 

L’auteur, Duong Thu Huong
Thu_Huong_Duong.jpg
Ici, nous ne ferons pas la biographie de l’auteur. L’article  et le lien suivants donnent une biographie complète et pertinente concernant Duong Thu Huong :

 http://littexpress.over-blog.net/article-16731431.html

 http://fr.wikipedia.org/wiki/D%C6%B0%C6%A1ng_Thu_H%C6%B0%C6%A1ng 



Résumé de l’œuvre

Thanh a seize ans et décide un jour de fuguer. Son avenir semblait, pour tout le monde, brillant et plein de réussite.  Pourtant, il fuit sa ville natale et son environnement familial. Cette disparition plonge les parents de Thanh dans le désespoir et la crainte.

Le lecteur retrouve Thanh plusieurs années après, il est devenu gigolo.


On remarque que l’ouvrage se découpe en trois grandes « parties »

Les premières pages sont consacrées au récit personnel de la narratrice, en fait la cousine de la mère de Thanh. Elle reçoit un télégramme annonçant le drame et décide donc de  se rendre sur place pour soutenir la famille et tenter de comprendre. Une fois là-bas, elle nous dépeint un Vietnam encore enraciné dans ses traditions.

La seconde partie est composite. Nous retrouvons le fugitif quelques années plus tard chez une femme et avec une femme.Thanh s’est enfermé dans cette « nouvelle » vie, le lecteur partage les souvenirs du héros.

Enfin, une troisième partie vient expliquer la fuite de Thanh : l’épisode de la relation entre sa demi-sœur et son père.



Organisation particulière de l’œuvre

Le lecteur peut se retrouver perdu à cause de l’organisation peu conventionnelle de ce roman.


Une première partie originale pour présenter le contexte

La première partie de l’ouvrage (environ 130 pages) s’ouvre sur la réception d’un télégramme ; la première page intrigue tout de suite le lecteur : « Le petit Thanh a fugué avec le fils de M. Hoang Vuong. Peux-tu venir ? Thy et Yên » L’aspect particulier de cette partie repose sur le fait que c’est la narratrice elle-même qui nous raconte les événements, elle y participe directement.

Le lecteur appréhende ainsi l’arrivée dans le village de Lan Giang. Cette première partie du roman permet d’esquisser les personnages, de les situer, de connaître leur relation…

Enfin, l’auteur évoque un Vietnam enfermé dans ses traditions. L’épisode de la visite chez le couple Vuong en est une parfaite illustration ; le mari est poète et ne gagne pas d’argent ; sa femme, Maîtresse Na, est l’institutrice du village mais ne gagne pas assez pour nourrir toute la famille. Les femmes sont obligées de manger séparées des hommes. Même si le mari ne gagne pas d’argent, il décide de tout dans le ménage et impose ses codes en patriarche.

 

« S’ensuivit un silence assourdissant. Le visage de Hoang Vuong passa du blanc au rouge puis, il se leva d’un bond.

- Mais quelle imbécile cette épouse !

Furieux que son méfait ait été révélé, il s’apprêtait à aller battre sa femme.
 

 

[…] – Confucius l’a enseigné : "La femme est une espèce difficile à éduquer" ».

 

La naissance d’un enfant hors mariage est une grave atteinte à l’honneur de la famille, l’auteur nous raconte l’histoire de Maîtresse Na (p. 93 à 103)

Cette première partie se termine sur ces mots :

 

« Ainsi dans le brouillard, vous, lecteurs, comme moi, nous tâtonnons devant nous. Nous tâtonnons dans la recherche de la vie ! Dans le brouillard ! »

 

L’auteur laisse alors son lecteur en totale autonomie pour découvrir la suite de l’histoire Thanh.



Retour sur le personnage de Thanh

La seconde partie débute directement sur la « nouvelle » vie du héros. Au fil des pages, on le découvre dans son nouvel environnement, quinze ans plus tard. On constate qu’il est devenu gigolo et se prostitue pour gagner sa vie. Au moment précis où le lecteur retrouve Thanh, il entretient une sorte de relation avec une femme qui a le double de son âge : Kim.

Au fur et à mesure, le lecteur découvre la vie de Thanh depuis son départ de la ville de Lan Giang, mais aussi et surtout sa vie d’avant. Cette partie s’articule également de façon particulière : le récit de la vie de Thanh est parcouru de souvenirs, le lecteur découvre alors la vie passée du héros.


Le centre (/le dénouement) de l’histoire
 
Enfin, le secret de Thanh est révélé au lecteur à la moitié du roman : la femme dont il est tombé fou amoureux, TraMy, a une relation avec son père.  À ce moment, toutes les frustrations de Thanh ressortent et le condamnent à partir loin de sa famille. En quelque sorte, il s’agit du dénouement de l’histoire, et le roman pourrait s’arrêter là mais l’auteur choisit de montrer comment le héros va se sortir de cette impasse.


Le lecteur suit pas à pas le chemin de Thanh ; arrivera-t-il à guérir, oublier ou pardonner à sa famille ?

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Analyse

À travers ce roman, l’auteur nous porte à réfléchir sur des sujets contemporains qui lui sont chers et lui tiennent à cœur : le poids des traditions, les valeurs familiales, le libre arbitre des individus dans une société codée à l’extrême.

En effet, tout au long de ce livre, Duong Thu Huong pose la question de la destinée et des choix des enfants des hommes et des femmes de sa génération. Quel avenir laissons-nous à ces enfants ?

Elle s’est toujours battue pour des idéaux, la liberté et la démocratie dans son pays. Un thème dans ses ouvrages revient souvent : la critique du régime communiste (ses espoirs et ses désillusions). Cette critique peut être illustrée par l’histoire du notaire Ding et de son fils.


À travers le portrait de chaque personnage, l'auteur décrit un  des aspects du Vietnam.

Pour moi, la narratrice serait symbole de la liberté et la démocratie, un Vietnam moderne (« je vivais dans un petit appartement à Hanoi, dans la capitale »).

Le couple Vuong est l’illustration du couple des traditions vietnamiennes.

Le coupleThy et Yên vivent aisément, ils sont respectés dans leur village et ont une fonction importante (« Thy et Yên […] étaient responsables des deux départements les plus prestigieux : mathématique et physique [… ]littérature et histoire. Tous deux étaient des enseignants renommés »).

Thanh serait le symbole de la société « souterraine » dont on ne parle pas et que l’on ne voit pas : la prostitution, l’exploitation, la pauvreté…

TraMy, élément de perturbation et de destruction, peut être une référence aux guerres qu’a traversées le Vietnam. À cause d’elle, des familles sont déchirées.


Les thèmes principaux  sont l’argent, le sexe et la corruption qui au fond mènent le monde. Pour de l’argent et pour vivre, Thanh est obligé de se prostituer. Le héros nous parle d’un hôtel l’Orchidée pourpre, géré par Monsieur Khoan.

 

« Il était arrivé à L’Orchidée pourpre après dix heures […]. L’endroit était frais et agréable. […]

– Allez vas-y ! Tu verras. N’oublie pas que c’est une cliente exceptionnelle. Et que c’est la première fois.

Les tentures vertes rappelèrent soudain à Thanh le lieu où ils se trouvaient. Monsieur Khoan avait fait doubler les voilages par du velours. Vert également, couleur de la jungle […] là où l’ombre est éternelle. »

 

 

Mais surtout, l’auteur passe beaucoup de temps à construire des relations complexes entre les personnages.  Dans le roman, beaucoup des relations entre êtres humains sont basées sur des faux semblants. Sanctuaire du cœur s'applique à révéler les impostures et les mensonges, à dévoiler la vraie nature des êtres.


Parents-enfants : le père de Thanh a une relation avec TraMy qu’il cache à sa femme et à son fils. Thanh les a aperçus et ne dit rien, ni à sa mère, ni à son père. Thanh en veut à sa mère qui ne voit rien et se laisse tromper. Sa mère fait semblant de ne rien voir même si le lecteur peut se dire qu’elle connaît cette relation depuis le début… Donc, un « triangle relationnel » compliqué, où tout le monde se ment et se trompe, est mis en place.

Amant-amante : La relation entre Kim et Thanh est fondée sur le mensonge, rien n’est réel ou possible entre eux. Par ailleurs, la relation entre les deux personnages finit par une rupture, ils se rendent compte que tout est voué à l’échec. Cette rupture révèle la vérité sur leur personne.

Relations familiales : le père de Thanh a un frère « fou », ce frère est enfermé dans une cage et caché aux yeux de tous.

 

 

Aucune relation humaine n’est saine si elle est basée sur le mensonge. Thanh préfère fuir que continuer à mentir à sa mère.


L’auteur choisit de mettre en valeur les femmes ; la vie de Thanh est rythmée par les femmes qui l’entourent. Dans son enfance, c’est sa mère qui s’occupe de lui, puis il découvre l’amour avec TraMy, il rencontre des femmes lorsqu’il travaille à l’Orchidée pourpre, et a enfin une relation avec Kim. Chacune apportant son lot de traumatismes et/ou de réconfort.



Avis personnel

Voulant découvrir un peu les auteurs du Vietnam, je me suis penchée sur Duong Thu Huong. Son écriture est simple et facile d’accès. Le sujet est intéressant et transgresse les tabous. On retrouve l’univers de l’auteur et ses sujets de prédilection. Elle tient son lecteur en haleine seulement sur la question suivante : le héros finira-t-il par pardonner ?

La première partie est longue (130 pages), l’auteur met en place le contexte et le lecteur peut se lasser. Pourtant, une fois l‘intrigue mise en place, le lecteur se doit de finir le livre pour avoir une réponse… ou non, à la question qui parcourt tout le livre.


Ce roman est « diaboliquement construit ».


Marion A., AS bibliothèque


L’auteur présente son roman :  http://www.youtube.com/watch?v=THstyBARNTo



DUONG Thu Huong sur LITTEXPRESS

 

terre-des-oublis.jpeg.jpg

 

 

 

 

 

 

 Article de Soline sur Terre des oublis.

 

 

 

 

 

 

 

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6 juillet 2013 6 06 /07 /juillet /2013 07:00

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MURAKAMI Haruki
村上 春樹
La Ballade de l’impossible
ノルウェイの森
Noruwei no mori
traduit du japonais
par Rose-Marie Makino-Fayolle
Belfond, 2007
10/18, 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

« La mort n’est pas le bout de la vie, elle en fait partie. »

« Une fois mis en mots, cela paraît banal, mais à ce moment-là, ce n’était pas sous forme de mots, mais d'une masse d'air que je le ressentais à l'intérieur de mon corps. La mort existait aussi à l'intérieur du presse-papiers, comme dans les quatre boules rouges et blanches alignées sur le billard. Et nous vivions en en inhalant les fines particules à l'intérieur de nos poumons.

Jusqu'alors, j'avais toujours considéré la mort comme une existence indépendante, complètement séparée de la vie. En d'autres termes : "Il arrive un jour où la mort nous prend forcément dans ses bras. Mais en revanche, elle ne nous prend jamais avant le jour où elle le fait." Je trouvais que mon raisonnement était d'une logique à toute épreuve. La vie était de ce côté, la mort de l'autre côté.

Mais à partir de la nuit de la mort de Kizuki, il ne me fut plus possible désormais de penser à la mort (et à la vie) de façon aussi simple. La mort n'est pas une existence située tout au bout de la vie. La mort faisait déjà partie de ma vie dès le départ, c'est un fait qu'il m'était impossible d'ignorer, que je le veuille ou non. Et la mort venait de s'emparer de moi, au moment même où elle emportait Kizuki, en cette nuit de mai de ses dix-sept ans. »



L’auteur

Murakami-Haruki.jpg

Murakami Haruki est un écrivain japonais contemporain. Né à Kyoto en 1949, il a ensuite grandi à Ashiya (ville située dans la préfecture de Hyogo, entre Osaka et Kobe). Ses parents sont enseignants de littérature japonaise. Très tôt, Haruki Murakami s’intéresse aux histoires policières américaines ou de science-fiction et montre un intérêt profond pour la tragédie grecque. En 1968, il part pour Tokyo étudier le théâtre à l’Université de Waseda, mais il passera plus de temps à lire des scénarios qu’à être assidu au cours.

En 1971, il épouse Yoko Takahashi. Tous deux amateurs de jazz, ils ouvrent ensemble un club de jazz nommé « Peter Cat » à Tokyo dans le quartier de Kokobunji. Ils tiennent ce club durant huit ans. Le jazz est une réelle passion pour l’écrivain, il est très présent dans ses œuvres, comme une sorte de fil conducteur. Il est d’ailleurs fait écho à de nombreuses chansons de jazz dans La Ballade de l’impossible.
   
Le 1er avril 1978, il décide de vendre son club de jazz pour écrire son premier roman. Pour se concentrer sur son écriture, Murakami fume soixante cigarettes par jour et commence à prendre du poids. S’impose alors à lui une évidence : la pratique de la course à pied. Celle-ci lui permet de cultiver sa patience, sa persévérance, elle est comme une métaphore de son travail d’écrivain. Petit à petit, il arrive à courir dix kilomètres par jour et un marathon par an. La course est un moyen de se mettre à l’épreuve, de mieux se connaître et de découvrir sa véritable nature. Il considère que le romancier doit avoir trois qualités, « le talent », « la concentration » et la « persévérance ».

 

« Aux environs de chez moi, à Kanagawa, je peux pratiquer un type d’entraînement complètement différent […]. C’est parfait pour s’entraîner au marathon. La majorité du chemin est situé en terrain plat, parallèle à la rivière […]. Revenons au roman. Chaque fois que l’on m’interviewe, on me demande : « quelle est la qualité la plus importante pour un romancier… ? » C’est tout à fait évident : le talent. Peu importe que vous soyez plein d’enthousiasme ou que vous fassiez énormément d’efforts pour écrire, si vous êtes vraiment dépourvu de talent littéraire, vous ne serez jamais un romancier […]. Le problème avec le talent, cependant, est que, dans la plupart des cas, l’auteur n’est pas maître de sa quantité ou de sa qualité […]. Le talent a son propre esprit, autonome, il jaillit lorsqu’il en a envie et lorsqu’il est tari, rien à faire […].

Si on me demande quelle est la deuxième qualité importante pour un romancier, je réponds sans hésitation : la concentration. La capacité à concentrer le talent limité que l’on possède sur ce qui est essentiel à tel ou tel moment. Si l’on en est dénué, on sera incapable d’accomplir quelque chose de valable. A l’inverse, une véritable concentration permet de compenser un talent capricieux ou même insuffisant. […] Après la concentration, la qualité la plus importante pour un romancier est la persévérance […]. »

 

 

 

Entre les années 1986 et 1989, il vit à l’étranger, plus précisément en Grèce et en Italie. Puis il part aux États-Unis où il enseigne la littérature japonaise à l’Université de Princeton et à l’Université de Tufts de Medford.

C’est en 1995 qu’il décide de retourner dans son pays natal, plongé dans une profonde crise économique et sociale depuis le tremblement de terre de Kobe qui a eu lieu la même année. Le pays a des difficultés à se remettre également de l’attentat au gaz sarin du métro de Tokyo, perpétré par la la secte Aum Shinrikyo.

Haruki Murakami est également traducteur, notamment de Scott Fitzgerald, John Irving ou encore Raymond Carver.  Il déclare d’ailleurs au sujet de ce dernier : « Raymond Carver a été sans le moindre doute, le professeur le plus important de mon existence ainsi que mon plus grand ami en littérature ».


 
L’oeuvre

Le roman La Ballade de l’impossible a été écrit en 1987. Il est l’un succès de l’écrivain puisqu’il a remporté le prix Yomiuri, prix littéraire destiné à donner un nouvel élan à la littérature japonaise après la Seconde Guerre mondiale. Ce roman, traduit en 36 langues, s’est vendu à plus de 8 millions d’exemplaires si l’on compte la réédition en format de poche publiée en 2007.

Le roman est divisé en douze chapitres de façon assez inégale. Chaque chapitre correspond à un souvenir du protagoniste. Les souvenirs sont racontés de façon chronologique et s’étalent sur la période estudiantine du jeune homme.



Entrons dans l’univers de cette ballade…

La Ballade de l’impossible est un roman nostalgique dans lequel la mort, le suicide et la sexualité sont très présents. Murakami décrit une jeunesse en proie aux doutes, au spleen et aux rêves.  Watanabe, protagoniste et narrateur, est dans l’avion pour Hambourg. Lors de l’atterrissage, le roman nous plonge dans l’univers de cet homme de 37 ans qui se remémore son passé à l’écoute de  Norwegian Wood, une chanson des Beatles. Cette chanson ramène Watanabe vingt ans plus tôt, au cœur des années 1960 et en pleine révolution estudiantine.

Étudiant à Tokyo, Watanabe retrouve par hasard une amie d’enfance, Naoko. Tous deux ont un souvenir douloureux en commun : quand ils étaient au lycée, Kizuki, petit ami de Naoko et meilleur ami de Watanabe, s’est suicidé sans que personne ait pu prévenir son geste. Naoko est toujours hantée par cette mort, tout comme Watanabe. Ce dernier est amoureux d’elle mais leur relation ne peut s’épanouir davantage. Le jour de ses vingt ans, Naoko invite Watanabe chez elle, ils font l’amour et le jeune homme découvre son secret : elle était vierge. Après avoir découvert cela, Naoko disparaît. Commence alors un amour impossible entre ces deux personnages. Parallèlement, Watanabe étudie l’art dramatique (référence aux études de l’écrivain), il loge dans un foyer d’étudiant pour garçons. Il rencontre une jeune fille fantasque et un peu délurée prénommée Midori, elle aussi marquée par la mort d’êtres chers….

Le narrateur évoque en quelques mots cette agitation étudiante sans prendre part eux événements. Il décrit simplement les faits, la collectivité ne semble pas le toucher à ce moment. Seuls comptent pour lui les destins de ses deux amies, Naoko et Midori. Ils ont tous les trois vingt ans et se posent des questions de leur âge : l’orientation, les choix, l’indépendance, la sexualité…


Un titre significatif…

Son titre japonais est Noruwei no Mori, en anglais Norwegian Wood qui est aussi le titre d’une chanson des Beatles. Cette chanson, cette véritable « ballade », est une sorte de fil conducteur tout au long de l’œuvre. Elle accompagne le narrateur au cours de son voyage, mais elle surtout est la chanson préférée de Naoko, personnage très important pour le protagoniste.

La traduction littérale du mot mori est « forêt » ce qui peut paraître un peu étrange puisque la traduction française est « La Ballade de l’impossible ». Néanmoins cette traduction prend tout son sens à la fin de l’œuvre. Pour autant, la traduction littérale aurait pu convenir ici puisque le mot « forêt » fait référence aux images verdoyantes que l’auteur nous décrit tout au long du récit. Cette ambiance calme et reposante qu’illustre la nature est très présente et entre en parfaite communion avec l’écriture poétique de Murakami. Au fur et à mesure de la lecture, nous avons l’impression que les descriptions et les sentiments des personnages ne font plus qu’un. Par exemple, après la mort de Naoko, Watanabe part plusieurs jours en « voyage » pour essayer d’évacuer son malheur. Il trouve refuge au bord de l’océan et les descriptions du paysage deviennent sombres, elles s’accordent véritablement avec ce qu’il peut éprouver :

 

« Des images d’elle venaient ainsi me frapper l’une après l’autre comme des vagues, me faisant dériver vers des lieux étranges. Là, je vivais avec les morts. Là vivait Naoko, et je pouvais lui parler, je pouvais la prendre dans mes bras. Là, la mort n’était pas un élément qui mettait un point final à la vie. […] Mais bientôt la marée se retirait et je restais seul sur le sable. J’étais sans énergie, incapable d’aller nulle part, et la tristesse m’enveloppait comme les ténèbres. » p.416

 

C’est d’autant plus perceptible dans l’adaptation cinématographique.



Des personnages attachants…

Watanabe : Personnage principal et narrateur, Watanabe fait des études de dramaturgie. Peu intéressé par ce qu’il étudie, la solitude et la lecture sont des échappatoires à une existence morne et sans avenir. Il préfère s’intéresser à l’histoire des États-Unis auxquels il voue un grand intérêt. Nous pouvons noter un parallèle entre les goûts du protagoniste et ceux de l’auteur. En effet, précédemment, nous disions que Murakami s’est intéressé dès sa jeunesse à la littérature américaine.

C’est également un passionné de jazz ; tout au long du roman Watanabe est bercé en toile de fond par du jazz. En parallèle, il travaille chez un disquaire en soirée et le dimanche.

Il se lie d’amitié à un autre étudiant, cynique, qui le déniaise en l’entraînant dans ses sorties peu catholiques :


Nagasawa : Ce garçon, étrange, peu sensible, fascine également par sa philosophie. Seule compte à ses yeux la liberté, et non le bonheur ou l’attachement affectif. Tout lui réussit : études brillantes, avenir professionnel international et petite amie fidèle qui lui pardonne sans cesse ses escapades nocturnes. Elle se suicidera par la suite. C’est dans l’expérience et le détachement que Nagasawa trouve le contentement.


Naoko : Marquée par le suicide de Kizuki, c’est une jeune fille très fragile et qui doit faire face à la mort dans son entourage : sa sœur s’est suicidée à 17 ans. Ces événements font de Naoko une personne très fragile émotionnellement et nous comprenenons mieux pourquoi la relation est impossible avec Watanabe. Après avoir révélé son secret à Watanabe, elle disparaît. Elle va dans une sorte de maison de repos nichée dans les montagnes pour sortir de sa dépression. Elle ne peut quasiment voir personne.


Midori : Camarade de classe de Watanabe, Midori est une jeune femme vive et un peu délurée avec qui Watanabe passe de bons moments. Elle a une vie compliquée (elle vit avec sa sœur dans la librairie de leurs parents, sa mère est morte, son père est à l’hôpital ; il mourra un peu plus tard dans le roman). Au début du roman, elle est en couple mais petit à petit elle va avoir des sentiments de plus en plus forts à l’égard de Watanabe. Finalement, elle décide de quitter son ami pour Watanabe, mettant celui-ci dans une situation délicate puisqu’il a promis à Naoko de l’attendre. Midori est l’antithèse de Naoko, elle a de nombreuses qualités que Naoko n’a pas, ce qui pourrait être une des raisons pour lesquelles Watanabe tombe amoureux d’elle : elle est extravertie, pleine de vie, fantasque et sûre d’elle. De plus, elle est très libérée sexuellement et n’a pas peur de dévoiler tous ses fantasmes à Watanabe (aller voir des films porno sado-maso avec lui). Elle a un grand manque d'affection et d'amour :

 

« J'ai toujours eu soif d'affection. J'aurais voulu au moins une fois dans ma vie recevoir de l'amour à satiété. Au point d'en être écœurée et d'en refuser davantage. Une seule fois, juste une seule fois. Mais ils ne l'ont pas fait, jamais (ses parents). Quand je jouais à l'enfant gâtée, ils me repoussaient, et ils ne faisaient que se plaindre que je leur coûtais de l'argent, ça a toujours été comme ça. Alors je me suis dit que je ferais tout pour trouver quelqu'un qui m'aimerait pleinement. J'étais en septième ou en huitième quand j'ai pris ma décision. »

 

Reiko Ishida : professeur de musique. On découvre ce personnage lors de l’hospitalisation de Naoko. Elle sera sa « colocataire» de chambre. À cause de problèmes mentaux dus à sa vie maritale et professionnelle, Reiko se trouve dans cet endroit depuis sept ans. Nous pouvons la considérer comme le lien entre Naoko et Watanabe. Elle entretiendra de longues correspondances avec ce dernier lorsque l’état mental de Naoko empirera. Elle est plus âgée que celle-ci mais se veut particulièrement prévenante.

Lors de ses visites, Watanabe se retrouve le soir en promenade avec elle. Elle lui parle des visions de Naoko et surtout lui confie les raisons de sa présence dans cette maison de repos. Elle non plus n’est pas au clair dans ses orientations sexuelles. Reiko peine à trouver un certain équilibre psychique. Comme les autres personnages du roman, elle a été confrontée au suicide.



Analyse

J’ai choisi trois axes : un amour impossible…, la mort comme échappatoire à la vie et enfin l’intertextualité et la vision d’un Japon occidentalisé.


Un amour impossible….

Dès le début du roman, nous comprenons que la relation entre Watanabe et Naoko sera semée d’embûches. En effet, ces deux personnages tentent de continuer à vivre malgré leurs blessures profondes. Néanmoins, nous pouvons voir que ces deux jeunes gens n’ont pas le même rapport à la vie : Watanabe tente de continuer à vivre et de profiter de sa condition d’étudiant alors que nous avons l’impression que Naoko se laisse vivre, voire qu’elle attend la mort. Watanabe a des difficultés à comprendre ce que ressent et veut Naoko, pourtant il reste à ses côtés, l’écoute et la comprend. Il va même jusqu’à faire la promesse de l’attendre… Naoko a un comportement étrange. Elle le fait venir près d’elle mais se tient pourtant à distance. Le lexique de la distance et de l’errance est très présent dans le roman. Elle ne réussit pas à exprimer ce qui la hante. Naoko demande au jeune homme de venir lui rendre visite à la maison de repos, lieu propice à l’onirisme. Petit à petit, nous comprenons que la relation platonique entre Naoko et Kizuki a rendu cette dernière peu sûre d’elle en ce qui concerne les relations intimes. Nous avons l’impression que Naoko a seulement besoin de savoir que quelqu’un pense à elle, qu’elle est aimée.

La sexualité est un des problèmes de la relation entre Naoko et Watanabe. Notons que la sexualité est un des thèmes récurrents du roman, les paroles échangées autour de la sexualité sont crues mais ne choquent pas à la lecture car elles sont justifiées. Au contraire, je trouve qu’elles soulignent l’aspect poétique du roman.

Nous pouvons dire aussi que le lien entre Midori et Watanabe est une sorte d’amour impossible tout au long du roman, voire jusqu’à la fin. Au début ce ne sont que des amis, bien que leur relation et leurs conversations soient étranges et très libérées. Midori demandera à Watanabe après la mort de son père de l’emmener voir des films pornographiques dans un cinéma adapté. Ce n’est pas courant comme demande.

Ces amours impossibles entrent en résonance avec la mythologie grecque dont l’auteur est un fervent admirateur. Nous pouvons donc faire un parallèle entre l’histoire d’amour vouée à l’échec de Watanabe et Naoko et les amours impossibles de cette mythologie. À la façon des tragédies grecques, Haruki Murakami nous peint des amours impossibles, même si le lecteur veut y croire jusqu’au bout.


La mort comme échappatoire

Nous l’avons dit, chacun des personnages s’est trouvé confronté à la mort au moins une fois, si ce n’est plus pour certains. Mais chacun l’aborde de manière différente. C’est comme si la mort planait au-dessus des personnages et que chacun devait lutter contre elle. Le roman commence et s’achève par la mort. Elle est annoncée de manière assez brutale. Par exemple, la mort de Naoko est dévoilée juste après une lettre de Reiko annonçant à Watanabe que Naoko « est en bonne voie de guérison » p. 410. Juste après, le chapitre 12 commence ainsi : « Après la mort de Naoko, Reiko m’écrivit plusieurs fois pour me dire et me répéter que ce n’était pas ma faute.» p. 413.

Cette phrase souligne également la culpabilité des personnages. Naoko se sent coupable de la mort de Kizuki, et c’est en quelque sorte ce qui la tuera. Naoko attend la mort, tandis que Midori vit et fait vivre Watanabe. La mort s’efface lorsqu’il est avec elle.

C’est avec elle que la phrase « La mort n’est pas le bout de la vie, elle en fait partie. » (p.42) prend tout son sens. Midori est pleine de vie, et, je trouve que c’est elle qui donne son dynamisme au récit, ainsi qu’une pointe d’humour. Midori apporte de la fraîcheur au roman.


L’intertextualité et la vision occidentalisée du Japon

À travers les diverses allusions aux musiques anglo-saxonnes (The Doors, les Beatles, Miles Davis ou Bill Evans) et aux lectures du personnage, Murakami semble nous donner une vision occidentalisée du Japon. Il semble nous démontrer que le pays des geishas et de la réussite individuelle était en pleine mutation dans ces années-là. Watanabe lit Scott Fitzgerald, que Murakami a traduit. Une nouvelle fois une allusion à la vie de l’auteur. C’est avec la présence de Nagasawa que l’intertextualité est à son comble. Tous deux parlent de Gatsby le magnifique dont ils sont fervents lecteurs. Ce roman de Scott Fitzgerald est une sorte de reflet de l’époque du jazz dans la littérature américaine. Ils évoquent aussi La montagne magique de Thomas Mann et L’Ornière de Hermann Hesse.

 

 « Les auteurs que j’aimais alors s’appelaient Truman Capote, John Updike, Scott Fitzgerald, ou Raymond Chandler, mais, en classe comme au foyer, je ne trouvais personne aimant lire ce genre de roman. À l’époque, il n’existait qu’une seule personne dans mon entourage qui avait lu Gatsby le Magnifique, et ce fut sans doute pour cela que lui et moi devînmes amis.» (p.50-51).

   

 
Adaptation cinématographique

   La-ballade-de-l-impossible-affiche.JPG

Le roman  a été adapté au cinéma en 2011 par un réalisateur français d’origine vietnamienne Tran Anh Hung. Il déclare à propos du roman :

 

« Soudain, par surprise, on s’aperçoit trop tard qu’on n’a pas suffisamment vécu, suffisamment aimé, suffisamment souffert par amour. Trop tard. On n’aura vécu qu’une infime partie des aspirations de la jeunesse, cette époque des grandes affirmations, des certitudes proclamées les larmes aux yeux. Le temps du saut dans l’inconnu qu’est le sentiment amoureux est passé. Passées également, les grandes frayeurs éprouvées dans l’amour. Et une poignante mélancolie vous saisit, une mélancolie de l’existence telle que même un sentiment amoureux renouvelé ne pourrait qu’en accentuer l’intensité. Voilà ce qu’il y a de saisissant dans La Ballade de l'impossible

 

 

Quelques différences avec le roman

Tout d’abord, la relation entre Watanabe et Midori n’est pas vraiment abordée comme dans le roman. L’histoire de Reiko manque également dans le film. La puissance et la crudité érotique manquent et de nombreux passages sont beaucoup trop longs. J’ai également regretté que de nombreuses scènes soient absentes, car le livre est très dense. Néanmoins, je pense qu’adapter un livre si dense focalisé sur la description psychologique des personnages n’est pas évident et que le réalisateur a dû faire des sacrifices. En revanche, les paysages sont magnifiques.



Mon avis 

La Ballade de l’impossible nous porte bien au-delà de l’histoire des différents personnages. Elle nous touche parce qu’elle parvient à dévoiler une part de nous-mêmes, à nous remettre en cause. La beauté du texte de Murakami repose sur une prose fluide, poétique et surtout mimétique. Malgré tout, j’ai mis du temps à entrer complètement dans le roman. J’avais quelques a priori sur le trio amoureux et le thème de la mort. Mais finalement j’ai beaucoup aimé.

On s’attache aux personnages ; à un moment donné il n’y avait plus de distance entre ma lecture et le roman. J’étais complètement absorbée. Le seul bémol est Naoko, j’ai eu des difficultés à apprécier ce personnage car je le trouve trop lent et un peu niais, indépendamment du fait que ce soit un personnage fragile et dépressif. En revanche, j’ai trouvé le personnage de Midori haut en couleurs, vraiment attachant malgré ses caprices et son hyperactivité. Elle m’a fait sourire, notamment avec une phrase qui revient souvent : « J'adore ta façon de parler. On dirait que tu es en train d'enduire un mur. On ne te l'a jamais dit ? »


 Magali, AS bibliothèque

MURAKAMI Haruki sur LITTEXPRESS


Murakami Haruki Autoportrait de l'auteur en coureur de fond

 

 

 

Article de C.M. sur Autoportrait de l'auteur en coureur de fond

 

 

 

 

 

 


 Image 3-copie-1

 

 

 

 

Articles de Mélanie et Pierre-Yann sur Sommeil.

 

 

 

 

 

chroniques-loiseau-ressort-haruki-murakami-L-1

 

 

 Article d'E.M. sur Chroniques de l'oiseau à ressort.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Saules aveugles, femme endormie, articles de Mélanie et de Claire.

 

 

 

 

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Les amants du spoutnik
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 articles de  Julie et de Pauline.


 





L'éléphant s'évapore
: articles de Noémie et de Samantha







Le Passage de la nuit
:
articles d' Anaïs,  Anne-Sophie, Julia et Marlène, Chloé, E. M., Virginie.








Kafka sur le rivage
:
articles de Marion, Anthony, P.







La Course au mouton sauvage
: articles de Laura, J., et B.

 

 

 

 

 

Murakami Haruki Danse-danse-danse

 

 

Articles de Chloé et de Maureen sur Danse, danse, danse.

 

 

 

 

 

 

Murakami Haruki 1Q84Murakami Haruki Kafka sur le rivage

 

 

 

Article de Charlotte sur Kafka sur le rivage et 1Q84

 

 

 

 

 

 

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5 juillet 2013 5 05 /07 /juillet /2013 07:00

Tawada-Yoko-Journal-des-jours-tremblants.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

TAWADA Yōko
多和田 葉子
Journal des jours tremblants
Après Fukushima
précédé de
Leçons de poétique
traduit de l'allemand
par Bernard Banoun
et du japonais
par Cécile Sakai (2012)





 

 

 

 

Tawada-Yoko-02.jpgTawada Yōko, née le 23 mars 1960, est une romancière japonaise née à Tokyo. Elle écrit et publie en japonais et en allemand, sa seconde langue d'écriture, car elle s'est installée à Hambourg en 1982.  Depuis 2006, elle vit à Berlin.

Elle a écrit de nombreux romans dont :

Narrateurs sans âmes (Erzähler ohne Seelen), traduit de l'allemand par Bernard Banoun (2001), Verdier.
Opium pour Ovide (Opium für Ovid), traduit de l'allemand par Bernard Banoun (2002), Verdier.
L'Œil nu (Das nackte Auge), traduit de l'allemand par Bernard Banoun (2005), Verdier.
Train de nuit avec suspects , traduit du japonais par Ryoko Sekiguchi et Bernard Banoun (2005), Verdier.
Le Voyage à Bordeaux (Schwager in Bordeaux), traduit de l'allemand par Bernard Banoun (2009), Verdier.

Mais aussi des essais, des nouvelles et des pièces de théâtre.



Le livre étudié aujourd'hui est son dernier écrit : Journal des jours tremblants. Après Fukushima, précédé de Leçons de poétique, traduit de l'allemand par Bernard Banoun et du japonais par Cécile Sakai (2012), édité chez Verdier.

Le journal se passe du 13 au 26 mars puis nous avons une ellipse jusqu'en juillet 2011, avec le texte intitulé « Franchir la barrière de Shirakawa ».

La première partie de l’œuvre, les épisodes datés, ont été écrits en allemand, mais « Franchir la barrière de Shirakawa » a été écrit en japonais.

Entre ces deux passages, on peut situer les Leçons de poétique, qui sont trois conférences données à Hambourg à partir du 4 mai 2011, deux mois après la catastrophe de Fukushima. Lors de ces conférences, Yōko Tawada nous explique l'image du Japon en Occident depuis trois siècles, tout en nous retraçant l'histoire de son pays, car après un renfermement sur lui-même, le Japon a fini par accueillir le monde occidental. L'auteure nous retrace cette histoire pour que l'on comprenne mieux le présent, et en l’occurrence pourquoi une telle catastrophe est arrivée, faisant écho aux textes publiés dans la presse allemande, qui répondent à un sentiment ressenti d'obligation d'écrire après Fukushima, ces textes constituant le Journal des jours tremblants.



Rappel de la catastrophe de Fukushima

Un séisme de magnitude 9 entraîne un tsunami le 11 mars 2011 et s'ensuit un accident nucléaire majeur, classé au niveau 7 (le plus élevé) de l'échelle internationale des événements nucléaires, ce qui le place au même degré de gravité que la catastrophe de Tchernobyl (1986). C'est ce qu’on appelle au Japon un Genpatsu-shinsai, un accident combinant les effets d'un accident nucléaire et d'un tremblement de terre.



Le journal commence le 13 mars 2011 soit deux jours après la catastrophe. Elle revient sur la façon dont elle apprend la catastrophe et les réactions des Allemands (beaucoup d'inquiétude).

Elle arrive à joindre rapidement sa famille, par mail, et la réponse de son père est plutôt cocasse : « le train recommencerait à rouler dès le lendemain et il pourrait donc aller me chercher le livre commandé chez le marchand de livres anciens » (p.91).

C'est alors l'occasion d'illustrer le  mythe du « calme des japonais » qui découlerait du bouddhisme, du shintoïsme ou du confucianisme. En effet, les séismes sont courants au Japon et nous (Occidentaux) avons l'habitude des reportages nous montrant le calme et la rigueur des Japonais lors de ces catastrophes.

De plus, ce sont les coupures de courant montrées comme le plus inquiétant, comme pour souligner l'importance des centrales nucléaires pour produire l'électricité et donc la lumière. L'auteure s'en étonne donc : « on parle de catastrophes naturelles, or ce n'est pas la nature qui est responsable de la mort par radioactivité » (p.93).

On trouve ensuite un deuxième texte du 13 mars, du même jour, beaucoup plus politisé et lié aux informations japonaises, où l'on parle toujours des coupures de courant mais où les dangers de la radioactivité sont peu évoqués : « une fois de plus, j'ai l'impression que le discours public tenu au Japon pendant la catastrophe naturelle est fortement manipulé » (p.94).

La presse japonaise insiste également sur les unités de l'armée d'autodéfense sauvant les populations, l'armée étant interdite dans la constitution japonaise ; ces photos sont vues par l'auteur comme une justification de ces unités.

Enfin, comme dans ces conférences, Yoko Tawada  lie désormais Fukushima à Hiroshima : p.94 : « Jusqu'à présent, la pire catastrophe n'était pas une catastrophe naturelle, cela restait la Seconde Guerre mondiale ».



Dans le texte du 20 mars, l'auteure revient à nouveau sur les photos et les vidéos des régions touchées pour illustrer les réactions qu'elle a reçues à propos de la situation des réfugiés : « En Allemagne, il y a manifestement une tradition qui veut qu'on offre abri et protection aux fugitifs. Au Japon, une chose semblable ne va pas de soi. » (p.98). De plus, quand elle demande à ses amis s'ils pensent à quitter le pays, la même réponse revient toujours : « nous sommes des insulaires ». Une pensée nationaliste à laquelle s'ajoute la peur d'être marginalisé au retour. Cela étant dit, un reportage récent montrait des «réfugiés » de Fukushima qui souhaitaient rester das leurs logements d'accueil provisoires, peut-être plus pour garder une aide de l'État que par peur de s'exposer aux radiations.

Cette réponse, « nous sommes des insulaires », nous rappelle l'importance de l'eau au Japon.

Yoko Tawada évoque également la peur d'une réaction nationaliste, comme cela s'était produit lors du grand séisme de 1923, et qui avait provoqué le génocide d'une partie de la minorité coréenne, accusée d'avoir contaminé l'eau potable. Ainsi, sur les 100 000 disparus on compte entre 200 et 6000 victimes du génocide.

Elle cite ainsi le 26 mars l'auteur Kamo no Chômei, auteur du XIIe siècle (p.101) : « La même rivière coule sans arrêt, mais ce n'est jamais la même eau », (Notes de ma cabane de moine, 1212) et ajoute : « ce n'est pas l'eau qui est le mal […]. Au contraire. Sans eau nous ne pourrions pas vivre » (p.102)



Enfin, le texte daté de juillet 2011 est l'occasion de nombreuses références au passé, de grandes figures et artistes en rapport avec Fukushima. Le titre de ce texte (Franchir la barrière de Shirakawa) est d'ailleurs une expression extraite du journal de voyage de Matsuo Basho, parti sur les routes du Nord-Est.

L'auteure évoque également le danseur Tatsumi Hijikata, né en 1928, qui s'est interrogé sur « le corps tōhoku » : les reins déformés, le dos écrasé par le labeur : « la beauté surpasse une beauté qui serait simplement définie comme le contraire de la laideur » (p.109)

Ces références font également écho à des réflexions sur l'histoire du Japon et notamment sur la séparation entre la région du Tōhoku au Nord-Est (région où se trouve Fukushima) et la région du Kantō où se trouve Tōkyō ainsi que sur la naissance de l'idée d'une fierté d'« être japonais », apparue dès la fin du XIXe siècle à l'ère Meiji, quand les préfectures remplacèrent les territoires de clan. Mais c'est avec la Seconde Guerre mondiale que s'efface complètement l'esprit clanique, avec l'idée que le sacrifice personnel est avant tout une identité nationale (exemple des kamikaze).

Pour mieux comprendre pourquoi Yōko Tawada nous parle de ce sacrifice au nom de la nation, il faut rappeler le fait que 50 ouvriers, appelés par les médias les « cinquante de Fukushima » et même « les héros de Fukushima » en France, sont restés travailler dans la centrale au début de la catastrophe. Quelques jours plus tard, ils étaient déjà 580 à y retourner.

En fait, lors de la construction des réacteurs à Fukushima, un bref mouvement de contestation avait éclos, mais vite étouffé et oublié : «Tokyo est une ville qui continue de rire joyeusement la nuit, avec l'électricité que Fukushima produit au péril de la vie des riverains » (p.111).

L’auteure souligne ainsi la différence d'attitude de l'Allemagne et du Japon face au nucléaire et termine sur une note « prophétique » : «on dit aussi que, d'ici vingt à trente ans, un séisme d'une amplitude supérieure risque d'ébranler le Japon. Le temps qui nous reste est compté » (p.117).

Voici une courte vidéo avant ma conclusion, où l'auteure, interviewé pour arte, nous parle de son livre :

http://www.arte.tv/fr/litterature-yoko-tawada-a-propos-de-la-mentalite-japonaise/3795260,CmC=3794330.html



En conclusion, Journal des jours tremblants est un livre facile à lire, sous forme de journal, on a l'impression d'être au cœur de l'action grâce à cette immédiateté de l'écriture. Il s'agit plutôt d'une bonne surprise face à mon appréhension de la littérature japonaise, mais peut-être aussi est-ce dû au fait que ce n'est pas un roman, que le texte ressemble à du journalisme, que même si l'action racontée se passe au Japon, l'auteure elle est toujours à Berlin à ce moment-là et nous offre la vision des Occidentaux confrontés aux réalités du Japon. On peut aussi apprécier les faits historiques racontés, avec des anecdotes inconnues jusqu'ici (comme l'interdiction de posséder une armée, le génocide des Coréens, etc.) et son positionnement net contre la passivité des autorités et la décision de construire des réacteurs nucléaires dans un pays soumis aux catastrophes naturelles.

Pour souligner ses propos, rappellons que le 12 octobre 2012, la compagnie d'électricité japonaise Tepco, qui opère la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, a admis pour la première fois qu'elle avait minimisé le risque de tsunami par peur d'une fermeture pour améliorer la sécurité.


Louna, AS bibliothèque

 

 

Yoko TAWADA sur LITTEXPRESS 

train-de-nuit.jpg

 

 

 

Train de nuit avec suspects. Articles d'Inès , Camille , Julien .

 

 

 

 

 

Tawada voyage a bordeaux

 

 

 

 

 Article de Camille sur Le Voyage à Bordeaux.

 

 

 

 

 

 

 

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3 juillet 2013 3 03 /07 /juillet /2013 07:00

Ogawa-Yoko-La-marche-de-Mina.gif

 

 

 

 

OGAWA Yōko
小川洋子
La marche de Mina
ミーナの行進
Mina no koshin, 2006
traduit du japonais
par Rose-Marie Makino,
avec la participation
de Yukari Kometani

et Yutaka Makino.
Actes Sud, 2008
collection Babel, 2011









 

 

Un mot sur l’auteur

Yoko Ogawa est née le 30 mars 1962 dans la préfecture d’Okayama. Elle commence par écrire des romans courts, des nouvelles et des essais entre 1989 et 1994. Elle s’attaque ensuite à des romans. Ses influences sont des auteYoko-Ogawa.jpgurs comme Haruki Murakami, F.Scott Fitzgerald ou Truman Capote.

Elle a gagné beaucoup de prix japonais pour ses œuvres tels que le prix Kaien pour La désagrégation du papillon en 1988, le prix Akutagawa pour La grossesse en 1990, le prix Yomiuri pour La formule préférée du professeur en 2003. D’autres livres, non encore  traduits en français ont gagné des prix. La marche de Mina a reçu le prix Tanizaki en 1996.

Elle est publiée chez Actes Sud depuis 1995.

 

Yoko Ogawa - Portrait © Bruno Nuttens / Actes Sud
 

 

 

 

Résumé

Un an dans la vie de Tomoko, 12 ans, qui pendant l’année 1972-1973 est allée vivre chez son oncle et sa tante. Après le décès de son père, sa mère partit suivre une formation de couturière à Tokyo. Trente ans après, elle se souvient de cette année qui l’a marquée et surtout des habitants de la maison dans laquelle elle a séjourné.
 
 
 
Un environnement dépaysant
 
On sait peu de choses sur sa vie avec ses parents mais on peut supposer qu’elle vivait une vie simple avec des moyens modestes. À deux reprises, elle y fait référence et les deux fois, c’est pour souligner un manque de moyens. Elle n’est jamais partie d’Okayama, sa ville natale. La première fois a été à l’occasion du voyage pour se rendre à Ashiya, la ville dans laquelle vivent son oncle et sa tante qui se trouve à 167 kilomètres.
 carte Okayama-Ashiya
Tomoko arrive dans un environnement très différent de celui dans lequel elle vivait avec ses parents. Tout, depuis la maison jusqu’aux différentes personnes qui l’habitent, est dépaysant. Les personnages sont tous particuliers et Tomoko avec son regard de jeune fille nous les décrit. Et pourtant, malgré son jeune âge, elle a parfois des réflexions très matures.

C’est son oncle qu’elle rencontre en premier et il vient la chercher en voiture. Elle précise plus tard que c’est une Mercedes. Chaque habitant a sa personnalité qui intrigue ou amuse Tomoko :

 

Mina : De son vrai nom, Minako. Très fragile, elle est asthmatique. Tout le monde lui épargne le moindre effort. Dans la maison a été aménagée une « salle de bain des lumières ».

Contrairement à son frère qui a fait ses études dans une école privée, Mina va à l’école publique du fait de sa proximité de la maison. Son moyen de transport est son hippopotame domestique, Pochiko. Bien que n’ayant que onze ans, elle lit énormément et beaucoup de livres exigeants. Ces livres sont sa façon de voyager. C’est Tomoko qui va les lui chercher à la bibliothèque. Son autre passion, ce sont les boîtes d’allumettes qu’elle récupère. Avec les images qui se trouvent à l’intérieur, elle invente une histoire. Elle garde ces boiîes dans sa chambre, sous son lit. La seule à le savoir est Tomoko.

« Si l’on voulait expliquer en quelques mots qui était Mina, on pouvait dire que c’était une petite fille asthmatique, qui aimait les livres et allait à dos d’hippopotame ». (p. 96)

 

 

L’oncle : Erich-Ken, directeur de l’usine de boisson Fressy. Il sait voir l’humeur de chacun et tout le monde l’aime.

« Mon oncle était un virtuose pour rendre les gens heureux. Tout le monde l’aimait. Même madame Yoneda le chouchoutait en l’appelant « le petit monsieur Ken ». Tout le monde avait envie d’entendre ses histoires et aussi de lui raconter les siennes. Il lui suffisait d’être là pour deviner aussitôt lequel d’entre nous s’ennuyait ou n’était pas en forme, et il trouvait le sujet de conversation le plus approprié à cette personne. Il avait l’art de transformer tous les échecs en histoires amusantes pleines d’humour, et d’ajouter un peu de fiction aux petits bonheurs qui devenaient avec lui de grandes joies.

Le seul fait de parler avec lui permettait de sentir que l’on était particulièrement respecté ». (p. 30-31)

Très élégant, Tomoko le trouve très beau. Elle est fière de se trouver en sa compagnie ; par exemple pour acheter un uniforme pour le collège.

« C’était une femme d’un certain âge, et j’ai remarqué qu’elle était complètement fascinée par l’allure et les manières de mon oncle. Elle devait certainement penser qu’il était mon père et moi sa fille. Envier le bonheur de pouvoir faire des courses avec un père aussi bel homme. Se dire à quel point ce serait bien si son propre mari était aussi élégant que lui. Oui, certainement qu’elle m’enviait. Je me disais ça fièrement en mon cœur. » (p. 31-32)

Très vite, Tomoko se rend compte que son oncle disparaît pendant des jours. Personne ne semble s’en étonner et elle n’ose pas demander ce qui se passe. Après une visite de son usine et en cherchant des renseignements sur un chauffeur de l’entreprise, elle comprend qu’il a une double vie. Elle lui en voudra de n’être pas là quand sa fille a besoin de lui.
 

La tante : De son prénom Hiromi, c’est la sœur de la mère de Tomoko. Elle passe le plus clair de son temps à boire de l’alcool en cherchant des coquilles dans des livres, des prospectus, des publicités. Même lorsque la famille regarde l’équipe de volley du Japon en finale, elle cherche sur l’écran des fautes dans les encarts publicitaires, les noms de joueurs qui sont inscrits, etc. Lorsqu’elle en trouve une, elle écrit systématiquement une lettre à l’entreprise ou la maison d’édition.
 

Grand-mère Rosa : La mère de l’oncle de Tomoko elle est allemande et parle un japonais parfois approximatif. Très amie avec Mme Yoneda, elles sont pourtant très différentes. Elle n’a pas sa vitalité et se plaint de douleurs. 

 

« Madame Yoneda et grand-mère Rosa qui étaient toutes les deux du même âge, quatre-vingt-trois ans, avaient un caractère, des goûts et une apparence complétement différents. Grand-mère Rosa était de petite taille, avec de l’embonpoint, le dos courbé, et des genoux déformés par l’arthrite, tandis que madame Yoneda, qui avait un corps de cigogne sans aucun amas de graisse, passait son temps à s’agiter dans la maison. On avait l’impression que l’une était affaiblie, vaincue par l’âge, alors que l’autre ne voulait pas céder et se rebellait ». (p. 28-29)

 

Madame Yoneda : L’employée de maison à demeure. Dans les faits, c’est elle qui dirige la maison.

« […] je fus étonnée de constater que les rênes de la maison étaient tenus non pas par grand-mère Rosa ni par ma tante, mais par madame Yoneda. […] Quand on la regardait travailler, on sentait à quel point elle était persuadée que personne d’autre qu’elle ne connaissait la maison jusqu’au moindre recoin. Elle n’hésitait pas à donner son avis à tout le monde dans la maison, se fâchait parfois et ne se gênait pas pour faire de l’ironie. Mais cela ne créait pas de malaise, tout le monde en tenait compte. Lorsqu’il y avait des problèmes dans la famille, en général, on finissait par se rallier à son avis.

« Si madame Yoneda dit ça, c’est qu’on ne peut pas faire autrement », était la phrase qui mettait fin à toute discussion ». (p. 28)
 

 

Monsieur Kobayashi : Le jardinier de la maison. Il s’occupe de Pochiko. Il ne parle pas beaucoup mais est toujours là pour aider quand il faut ; notamment lorsque Mina tombe malade et que son père n’est pas là. C’est lui qui l’emmène à l’hôpital.

« Ceux qui parlaient le moins dans la famille étaient ma tante et monsieur Kobayashi. En principe on appelait ce dernier le jardinier, mais sa tâche quotidienne consistait à s’occuper de Pochiko. Il avait pris la relève de son père, le premier gardien du jardin zoologique Fressy. En silence, il apportait à Pochiko ses repas, nettoyait ses crottes, frottait son corps au lave-pont ».

 

Ryuichi : C’est un personnage qui apparaît peu dans le roman car il reste peu de temps. Tout comme son père, Tomoko trouve son cousin très beau. Elle se sent très gauche lorsqu’elle le rencontre car il l’impressionne. Il lui tend la main en la remerciant d’être l’amie de Mina et elle se sent bête. Il fait naître les premiers sentiments amoureux de Tomoko.

« J’échangeais une poignée de main avec quelqu’un de merveilleux. Comment pouvais-je garder mon sang-froid ? La première fois que j’avais rencontré mon oncle à la gare de Shin-Kobe, j’avais aussi été enthousiaste, mais mon oncle n’était que mon oncle. Ryuichi, lui, avant d’être le grand frère de ma cousine, était un jeune homme brillant d’une beauté remarquable ». (p. 175)

 

 

 

La maison d’Ashiya est comme l’ensemble de ses habitants ; elle possède un style particulier qui est en décalage avec la culture générale.

 

« Le style hispanique de la maison, avec les arches de son porche et de ses terrasses, son solarium en demi-cercle construit dans l’angle sud-est et ses tuiles oranges, était source de douce gaieté plutôt que de faste. On avait apporté le plus grand soin jusque dans les plus infimes détails, et l’équilibre de l’ensemble était empreint d’élégance. Même si l’extérieur était hispanique, les meuble, la vaisselle et le linge étaient de norme allemande, pour éviter que grand-mère Rosa ne souffre du mal du pays ». (p. 16)

 

Tomoko découvre la particularité de la maison : un hippopotame nain, Pochiko, vit dans la maison. Elle vit là depuis l’époque du père de l’oncle de Tomoko qui avait installé un jardin zoologique. Pendant deux ans, de nombreux animaux vécurent dans ce jardin. À chacune de leurs morts, ils furent enterrés dans une tombe commune.

La maison comporte 17 pièces ; deux ont la faveur de Tomoko : la chambre de grand-mère Rosa et « la salle de bain des lumières ». Cette dernière sert à Mina. Du fait de son asthme, Mina a souvent des crises et après chacune ou simplement lorsqu’elle est fatiguée, elle s’y rend pour prendre des bains de lumière.

Elle découvre la cuisine avec madame Yoneda. Sa façon de cuisiner est pour elle « une approche de la beauté et une expression de la sagesse ». Elle aidait pourtant parfois sa mère à Okayama mais elle la qualifie d’ennuyeuse. Avec madame Yoneda, Mina et Tomoko apprennent en s’amusant à préparer des plats simples.

Elle va apprendre à aimer les livres. Elle explique que chez ses parents, il n’y avait pas de livres à part les patrons et les magazines de mode qu’utilisait sa mère pour son travail de couturière. Dans la maison d’Ashiya, il y a des étagères remplies de livres partout, ce qui l’intrigue. « Je m’étais même demandé avec suspicion si une telle quantité de livres étaient nécessaires pour une famille ». (p. 78)

C’est aussi grâce à Mina, même indirectement, que Tomoko entendra parler du prix Nobel japonais Yasunari Kawabata à l’occasion de sa mort.
 
 
 
Une vie fermée mais pourtant ouverte sur le monde

Il y a peu de sorties hors de la maison ; sauf pour aller à l’école. Personne n’a vraiment besoin d’aller à l’extérieur. Tout leur vient à domicile.

Les rares lieux dans lesquels se rend Tomoko ne sont pas nommés. Elle ne donne que leur initiale (le collège Y., la pâtisserie occidentale A., la boulangerie B.) ; comme si hors de la maison d’Ashiya, aucun lieu n’était important.
 
L’Europe est assez présente bien que lointaine par le biais des souvenirs et des nouvelles :
 
Les enfants ont eu un landau allemand ; la voiture de l’oncle est une Mercedes. Grand-mère Rosa est allemande ; elle a apporté avec elle quelques objets de son pays. Elle garde dans sa chambre des produits de maquillage qu’elle partage en secret avec Tomoko. Elle est assez nostalgique de son pays et surtout de sa famille ; en particulier de sa sœur. Lorsqu’elle a quitté l’Allemagne pour épouser le grand-père de Mina, c’était avant la Seconde Guerre mondiale et sa famille est morte dans les camps de concentration. Elle ne l’a jamais revue.

L’oncle de Mina, lors d’une de ses réapparitions, organise un repas occidental par les chefs-cuisiniers de l’hôtel des Monts Rokko pour grand-mère Rosa. Il salue les femmes de la maison de la façon occidentale, en faisant la bise, ce qui met Tomoko mal à l’aise car c’est la première fois pour elle. Elle est très excitée et suit les garçons de la salle à la cuisine et observe la mise en place de la table. Pendant le repas, elle s’inquiète de ne pas savoir utiliser les couverts dans le bon ordre.

Parfois, à la demande de Tomoko qui est fascinée par les dessins des flacons de cosmétiques, Grand-mère Rosa lui raconte un peu de sa vie en Allemagne. Mais ses souvenirs sont ceux de l’Allemagne d’avant-guerre ; avant la RDA et la RFA. Lors des Jeux Olympiques de 1972, il y avait deux équipes ; une pour chaque côté. Mais elle soutient les deux qui, à ses yeux, sont une seule et même équipe.

«– Lequel est votre pays de naissance, grand-mère Rosa ? questionnai-je et elle me répondit en secouant la tête :

– Ni l’un ni l’autre. Moi, c’est l’Allemagne. Quand je suis venue me marier au Japon, le pays a été divisé en deux sans qu’on me demande mon avis. » (p. 202)

Le Noël que passe Tomoko est un Noël européen, avec le sapin, les décorations et même un repas occidental préparé par grand-mère Rosa.
 
Ryuichi fait ses études en Suisse. Il envoie de ses nouvelles par courrier. Ses lettres sont attendues avec impatience par toute la famille. La lettre est toujours adressée à grand-mère Rosa, mais à l’intérieur, il y en a une pour chacun sauf pour son père.
 
Pochiko, l’hippopotame nain, vient du Libéria.
 
 
 
Des sujets difficiles et d’autres plus légers

Les chapitres racontent les souvenirs de Tomoko de façon chronologique. Chaque chapitre suit l’histoire et se focalise plus précisément sur un point ; les premiers sur les personnages, soit sur une histoire particulière (par exemple, les animaux du jardin zoologique), ou sur une période particulière comme Noël.

L’auteur aborde des sujets difficiles même si ce ne sont que de brèves mentions (ce n’est jamais larmoyant) tout comme des sujets plus légers. En résumé, tout ce qui fait la vie.

 

La maladie : sujet très présent par la présence de Mina qui est très fragile  pendant le séjour de Tomoko, elle est hospitalisée deux fois – et l’état de grand-mère Rosa avant de mourir (en fauteuil roulant, elle ne reconnaissait plus les gens et ne parlait plus que l’allemand).

La mort, par exemple, est présente sous différentes formes : le père de Tomoko, le suicide du prix Nobel japonais Yasunari Kawabata et d’autre homme, les animaux du jardin et Pochiko, la Shoah et des camps de concentration et la mort de Madame Yoneda et de grand-mère Rosa.

La dissimulation : la double vie de l’oncle, la petite-amie du garçon du mercredi.

 

 

 

L’auteur donne aux enfants une voix très mature. Elles analysent les choses, les gens et les situations de façon très réfléchie. Elle écrit en utilisant beaucoup de dialogues. Et ses descriptions sont assez poétiques.

Tomoko, en particulier, sait analyser sa famille de façon assez fine. Elle réalise vite que quelque chose se passe avec son oncle et que c’est mieux si elle ne pose pas de questions. Elle s’étonne de ses longues absences mais sait ne pas poser de questions ; Et quand il rentre, un soir, elle réalise qu’il ne dort pas dans sa chambre mais sur le canapé de son bureau.
 
Heureusement, les deux filles ont également des moments de joie et des jeux de leur âge.Un des domaines où Tomoko a des réactions de son âge, c’est l’amour et son attirance pour les garçons. Elle est timide, naïve, un peu gauche.

Tomoko va devenir le coursier de Mina en allant à la bibliothèque emprunter des livres pour elle. Ce sera l’occasion pour Tomoko, d’avoir un premier coup de foudre pour l’un des bibliothécaires. Il est très impressionné par les choix de lecture et les analyses d’une si jeune fille. Elle n’ose pas lui dire que celle qui lit vraiment les livres est Mina.

Tomoko œuvre pour les histoires d’amour de Mina. Chaque mercredi, un livreur de l’entreprise de son père porte du Fressy à la maison. À cette occasion, il porte souvent une boîte d’allumettes pour Mina. Tomoko va le surprendre avec une jeune fille et va le cacher à Mina. Elle ira même jusqu’à faire une visite de l’usine Fressy pour pouvoir trouver le nom et le planning du « garçon du mercredi ». C’est à cette occasion qu’elle découvrira que son oncle a probablement une double vie.

Là où Mina, à son habitude, est attirée par des garçons pour leurs qualités (le garçon du mercredi, Katsutoshi Nekoda), Tomoko, elle, les choisit pour leur apparence (M. Tokkuri, Jungo Morita, Ryuchi). Elle se sait assez inconstante, contrairement à Mina.

« Contrairement à moi qui avais été prise d’un engouement subit pour tous ces hommes récemment rencontrés, le bibliothécaire au col roulé, Morita le joueur de volley-ball de l’équipe nationale et mon cousin Ryuchi, Mina était fidèle au garçon du mercredi. » (p. 194)

Les deux jeunes filles vont se découvrir une passion pour le volley-ball. Elles suivent religieusement l’émission « Chemin vers Munich » et deviennent incollables sur les tactiques. Elles tentent d’expliquer les règles à grand-mère Rosa et Madame Yoneda en mimant les bottes de leurs joueurs favoris. Mais lorsqu’elles s’y essayent pour de vrai, elles sont capables au mieux de se faire quelques passes avant que la balle ne retombe.

Il y a de jolies moments où les deux filles, qui sont très amies partagent les histoires de Mina dans ses boîtes d’allumettes. Enfin, comme tout enfant de leur âge, elles jouent au jeu du Kokkuri-san (jeu connu sous le nom de ouija).
 


Conclusion

Yoko Ogawa est née à Okayama et elle vit à Ashiya, comme Tomoko dans son roman mais Je ne pense pas que ce soit un récit autobiographique pour autant.

C’était mon premier livre de littérature japonaise et j’avais peur que ma mauvaise connaissance de la culture japonaise ne freine ma compréhension mais la vie décrite par Tomoko, à quelques différences près, est pratiquement la même qu’en Occident. C’est un roman très agréable à lire, très joliment écrit. L’auteur aborde des sujets durs mais ils sont noyés au milieu de la vie quotidienne. Elle fait un portrait du Japon entre culture classique et culture du monde occidental.


Laurence, AS Bibliothèque

 

 

OGAWA Yoko sur LITTEXPRESS

 

Ogawa Yoko La mer

 

 

Article de Marine sur La Mer.

 

 

 

 

 

 

 

OGAWA YOKO Parfum de glace

 

 

 

Articles de Laura et de Tiphaine sur Parfum de glace.

 

 

 

 

 


 

Ogawa Yoko Cristallisation secrete

 

 

 

 

Article de Lola sur Cristallisation secrète.

 

 

 

 

 

ogawa tristes revanches

 

 

 

Articles de Marie et d'Alice sur Tristes revanches

 

 

 

 

 


Ogawa-l-annulaire.gif

 

 

 

 

Article de Maëla sur L'Annulaire.

 

 

 

 

 

 

Yoko Ogawa, Amours en marge 1

 

 

 

Article de Sara sur Amours en marge

 

 

 

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article de Clémence sur La Petite Pièce hexagonale

 



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article de Kadija sur Une parfaite chambre de malade,

 

 

 

 

 

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Articles de  E.B.,  Delphine Marie,  Maylis sur Les Paupières

 

 

 

 

 

 

 

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Article de G. sur La Bénédiction inattendue.

 

 

 

 

 

 

 

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Articles de Marie, d'Axelle, de Laura sur Le Musée du silence.

 

 

 

 

 

 

 

 

OGAWA La Grossesse

 

 

 

Article de  Sandrine sur La Grossesse

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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27 juin 2013 4 27 /06 /juin /2013 07:00

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KAWAKAMI Mieko
川上未映子
Seins et œufs
乳と卵
(Chichi to ran)
Première publication : 2007
Traduction
Patrick Honnoré
Actes Sud, 2012
 













Quatrième de couverture de l’éditeur

« À quarante ans, Makiko est envahie par l’obsession de se refaire les seins, une lubie que sa fille de douze ans ne supporte absolument pas. Conflits mère-fille, vertiges de la puberté, les choses prennent un tour très compliqué quand l’adolescente se mure dans le silence. Toujours plus déterminée dans ses choix, Makiko décide de rejoindre sa sœur cadette à Tokyo ; de dix ans sa cadette, Natsu est célibataire, et c’est dans son minuscule appartement que mère et fille vont lui imposer leurs problèmes. Alternant le récit de Natsu et le journal intime de l’adolescente, ce livre percutant, provocant et drôle explore le regard de trois générations de femmes japonaises liées par une tendresse muette face à leur propre représentation de la féminité. Au cœur de la mégapole et le temps de quelques jours, les cartes de chacune sont redistribuées et le jeu de rôle est ouvert. »
 

Kawakami Mieko est une jeune auteure et chanteuse japonaise. Diplômée de philosophie, elle a reçu en 2007 le Prix Akutagawa, qui est le prix littéraire le plus prestigieux au Japon, pour son roman Chichi to Ran (Seins et Œufs). Elle a également reçu en 2008 le prix de Femme de l’année décerné par le Vogue japonais.
 
Ce roman traite principalement de deux sujets autour des problèmes et réflexions que vivent trois femmes de la même famille : la relation entre une mère et son adolescente, et les relations que les femmes entretiennent avec leur corps.
 
 

Les personnages

  • Midoriko


Midoriko a 12 ans. Elle a décidé de ne plus parler avec sa mère autrement qu’à travers un petit carnet qu’elle garde toujours sur elle. Cette décision a été prise suite à une dispute entre elles, dans le but de ne plus faire souffrir sa mère, de ne plus lui imposer sa présence et ses problèmes :

 

« Je repense souvent à la dispute que j’ai eue avec maman,pour une bête question d’argent, pendant laquelle je lui avais répondu par colère : « Mais pourquoi tu m’as mise au monde d’abord ? » Sur le coup j’ai pensé, zut, c’est pas une chose à dire, ça m’a échappé. Elle était fâchée mais elle n’a rien dit, ça m’a laissé un sale goût dans la bouche. C’est à ce moment que j’ai décidé qu’il valait mieux ne plus parler avec maman […]. » (p. 61)

 

C’est une jeune fille apeurée par la puberté, qui refuse de grandir. Elle est obsédée par sa terreur des premières règles, elle ne comprend pas pourquoi son corps change alors qu’elle ne lui a rien demandé :

 

« Aujourd’hui, nous allons encore parler des seins. Je n’en avais pas, et maintenant ils me poussent. Je ne leur ai pourtant rien demandé. Pourquoi ils poussent ? D’où ils sortent ? Pourquoi je ne reste pas comme j’étais ? » (p. 77-78)

 

Elle refuse la fatalité liée à son sexe, qui fait que ce sont les femmes qui portent et donnent la vie. Elle est dégoûtée de tout ce que son corps contient pour la reproduction (le sang des règles, les ovules, l’utérus) :

 

« C’est l’horreur de penser qu’avant même de naître j’avais déjà tout ce qu’il faut pour faire naître des bébés. Et pas qu’un peu ! C’est pas juste écrit dans les livres, ça se passe en ce moment dans mon ventre ! » (p. 68)

 

Elle s’inquiète beaucoup pour sa mère, mais à cause de sa peur de la blesser de nouveau, elle ne sait pas comment le lui dire et garde tout pour elle :

 

« Et puis, aux Etats-Unis aussi, il paraît que la proportion de suicides chez les femmes qui ont eu une opération d’augmentation mammaire est trop fois supérieure à la moyenne. Elle sait ça, maman ? Si elle ne le sait pas, c’est grave ! Si elle le savait, elle changerait peut-être d’idée. Est-ce que j’y arriverai ? Est-ce que j’arriverai à lui demander pour de bon ? Pourquoi tu fais ça ? » (p. 83)
 

 

  • Natsu


Natsu, la narratrice, a trente ans, elle est la tante de Midoriko. Elle est célibataire et vit toute seule dans un petit appartement à Tokyo. Même si elle n’en parle qu’une fois dans le roman, son travail  n’est pas gratifiant et ne la comble pas : « En fait, on ne peut pas dire que ça marche fort niveau boulot. Y a-t-il même de quoi appeler ça un boulot ? Un rêve de boulot, tout au plus. » (p. 52) Pour la société japonaise, sa vie est un échec car elle n’a pas vraiment de travail, et n’a même pas d’enfants ou de mari.

Elle ne comprend pas le besoin de sa sœur de se faire refaire la poitrine, mais ne lui donne jamais son opinion. En réalité, Natsu est un personnage fade, qui donne l’impression de n’être que spectatrice de ce qu’elle regarde et entend, ne s’imposant pas, ne prenant jamais parti dans n’importe quelle situation. Si elle ne parlait pas à la première personne du singulier, on pourrait tout à fait croire qu’il ne s’agit que d’un narrateur extérieur :

 

« Makiko a sorti un mouchoir rouge de derrière de son pantalon et a commencé à essuyer par petits coups répétés le crâne plein d’œuf de Midoriko, avec sa main elle a commencé à démêler ses cheveux, à essayer de les passer derrière ses oreilles, ça a duré un long moment, sans parler, elle lui caressait le dos. » (p. 102-102)

 

  • Makiko


À environ quarante ans, elle essaie d’élever seule sa fille dont elle n’a jamais revu le père depuis la naissance. Pendant son voyage chez sa sœur, ivre, elle dit : « Je suis allée voir le père de Midoriko ! » (p. 92) mais on ne sait pas si c’est la vérité. Exploitée par son employeur, elle peine à joindre les deux bouts :

 

« Alors petit à petit, on lui a demandé des choses qui dépassaient le cadre ce pour quoi elle avait été engagée. […] Et comme elle est toujours payée à l’heure, même en travaillant six jours sur sept, je ne sais pas combien elle arrive à gagner par mois. » (p. 18)

 

 

Elle en veut à sa fille de ne plus lui parler, mais ne le lui confie pour la première fois que lorsqu’elle est ivre, ce qui ne facilite pas vraiment la communication entre la mère et la fille : « Dis donc, toi ! Si tu me parles plus, moi je suis su-su-supposée faire quoi, hein ? » (p. 95)

Elle est obsédée par l’idée de se faire refaire la poitrine. Elle a constitué une collection de brochures de différentes cliniques afin d’évaluer les différentes techniques d’augmentation mammaire : « […] je les ai amenées pour toi, pour te montrer les différentes possibilités. Et encore, j’ai en plein plein d’autres à la maison, mais j’ai pris les plus belles pour te faire voir. » (p. 32) Son obsession la pousse à en parler tout le temps, pendant des heures, mais également à regarder, volontairement ou non, les poitrines des autres femmes sans aucune pudeur, notamment quand sa sœur et elle se rendent aux bains publics :

 

« Et là, je me rend compte que Makiko, loin de regarder un point précis, ne voit en fait que là où ses yeux inconsciemment la portent, passant d’une poitrine à l’autre sans aucun intervention de sa volonté. » (p. 53)
 
 

 

La relation mère/fille

Midoriko et Makiko ont toujours vécu seules, car le père de l’adolescente était déjà marié. Il s’agit d’une grossesse non voulue pour Makiko, qui lui a en quelque sorte pris sa vie :

 

« Avant d’être avec moi il avait déjà une femme, il ne l’a jamais quittée pour de vrai, et dès le début je savais qu’il retournerait là-bas. Alors pourquoi il m’a fait un gosse, hein ? » (p. 58)

 

Sa fille ne lui parle plus, mais tout au long du roman, on a la sensation que Midoriko n’est qu’un fantôme à ses yeux, qu’elle ne la voit même pas, car plusieurs fois elle ignore ses réponses – muettes, certes, mais réponses écrites. Midoriko vit très mal cette situation. Comme nous l’avons déjà dit, elle ne parle plus de peur de dire à nouveau quelque chose de blessant pour sa mère. Mais à cause de cette distance entre elles deux, elle se retrouve toute seule pour gérer de grands bouleversements dans sa vie de jeune fille en devenir, et elle n’arrive pas à appréhender sereinement ces changements étant donné que les seules informations qu’elle obtient sur le sujet proviennent de discussions avec ses copines de classe ou d’émissions de télévision :

« […] Il y avait une quantité de serviettes hygiéniques dans des paquets géants comme les paquets de couches-culottes modèle éco. Comme il n’y en a pas chez nous, on va dire histoire de faire mon apprentissage même si je trouvais ça un peu répugnant, j’ai grimpé sur la cuvette des toilettes pour voir de plus près. » (p. 20)

Midoriko est à ce point contre la reproduction et la sexualité parce qu’elle a dû percevoir le malaise autour de sa propre naissance, c’est-à-dire le fait qu’elle soit le fruit d’une relation illégitime et d’être une « charge » pour sa mère, qu’elle doive se tuer au travail pour subvenir à leurs besoins : « Je voudrais vite devenir adulte et lui apporter de l’argent » (p. 62) et

 

« Elle parle avec les gens de sa clinique, alors pour entendre je m’approche sans faire de bruit. "C’est depuis que j’ai eu ma fille, parce que je l’ai allaitée au sein." Comme d’habitude. […] Mais si c’est ça, il ne fallait pas m’avoir ! Toute sa vie aurait été meilleure si elle ne m’avait pas eue. » (p. 78)

 

Le rapport des femmes à leur corps

Les trois personnages du roman constituent trois cas de figure.

Celle qui déteste ce qu’elle n’est pas encore, ce qu’elle devient : Midoriko. Elle refuse la fatalité de la puberté, et tous les changements que cela implique pour une jeune fille : avoir ses premières règles, voir apparaître sa poitrine… De plus, les sociétés de tous temps ont toujours véhiculé l’image de la femme matrice, destinée à enfanter, faisant de la conception d’un enfant une mission sacrée pour perpétuer la race humaine. Midoriko est en rébellion totale contre ce schéma, et contre son corps, qu’elle rejette et considère comme un être extérieur à sa personne :

 

« Et que soi-disant, nous devenons femmes à partir du moment où il y a du sang qui nous sort de par-là, et qu’en tant que femmes, nous sommes des donneuses de vie, tout ça. Franchement, il y a de quoi être fières ? Et franchement, franchement, il y en a qui pensent personnellement pour de vrai que c’est bien ? Moi non, en tout cas. Moi je crois que c’est ça qui fait que tout me répugne. » (p. 30)

 

Celle qui ne s’aime pas sans vraiment se détester : Natsu. La vision qu’elle a de son corps correspond parfaitement à l’image de personnage en demi-teinte qu’elle offre. Le roman finit sur ses propres réflexions sur son corps, et on peut se demander s’il ne s’agit pas là des premières failles face à l’appel de la chirurgie esthétique : «  Je me regarde : d’où ça vient, tout ça ? Où ça va ? Aucune idée. Mon corps est là à flotter, coupé par le cadre du miroir, indistinctement, éternellement là. » (p. 108)
 

Celle qui veut changer ce qu’elle est : Makiko. Même si elle dit à sa sœur que ce n’est pas pour rajeunir qu’elle souhaite se faire opérer, cela semble être la seule raison. C’est à travers l’écriture de Midoriko, dans son journal intime, qu’elle entend sa mère dire  « C’est depuis que j’ai eu ma fille, parce que je l’ai allaitée au sein. » (p.78) On peut aussi se demander si elle ne fait pas cela pour reconquérir le père de Midoriko, mais comme elle ne le cite qu’à deux reprises, cela reste une supposition.

 

 
Un débat de société

Dans les pages 38 à 44, l’auteure aborde à travers les souvenirs de Natsu un débat de société concernant la chirurgie esthétique. Cette discipline, et plus particulièrement les augmentations mammaires, sont-elles le fruit d’une société basée sur la satisfaction du désir de l’homme ? Peut-on vouloir se faire refaire la poitrine pour notre seule satisfaction ou est-ce une volonté forcément induite, de manière consciente ou non, par le désir des hommes ?
 
 

L’écriture

L’écriture de Kawakami Mieko est simple et épurée. Les phrases sont généralement courtes et expriment sans méprise ou quiproquo possible l’idée qu’elles portent. L’écriture à la première personne, ainsi que l’introduction d’éléments a priori autobiographiques rappellent le style shishōsetsu ; d’après le Nouvel Observateur, l’auteure, qui a été élevée par une mère célibataire enchaînant les petits boulots, « faisait le service dans un club du quartier nord d’Osaka, payait ses cours de philosophie par correspondance et la scolarité de son frère avec ses cachets de musicienne rock. »

 Le roman se lit vite et facilement, d’autant plus qu’il n’y a pas de réelle intrigue, avec des rebondissements ou un dénouement, les problèmes entre Midoriko et Makiko ne semblent pas résolus, et on ne sait pas si Makiko se fait finalement opérer ou non.
 

Aurore, 2ème année Bibliothèques

 

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24 juin 2013 1 24 /06 /juin /2013 07:00

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Lionel SALAÜN
Le Retour de Jim Lamar
Liana Levi, 2010
Collection Piccolo, 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

lionel-salaun.jpgSi le visage de Lionel Salaün vous est familier, c’est que vous avez peut-être eu l’occasion de le rencontrer lors de l’événement littéraire Lire en poche du début d’année scolaire, en septembre 2012. Cet auteur français est né en 1959 à Chambéry. Avec Le Retour de Jim Lamar, il signe son premier roman, paru en 2010 chez Liana Levi, qui a été largement salué par la critique. Il a reçu de nombreux prix, une dizaine dont la majorité est attribuée par des lecteurs, et notamment celui de Lire en poche.

Le Retour de Jim Lamar est un ouvrage de plus de 200 pages et il aborde des thématiques très fortes. Ce livre raconte le retour d’un homme, Jim Lamar, soldat américain ayant servi au Vietnam, dans sa ville natale, des années après la fin de la guerre. Mais ce retour tardif n’est pas celui qu’il attendait car ses parents sont morts, sa maison a été pillée et les villageois n’ont aucune envie de le voir s’installer sur une propriété qui aurait pu devenir la leur. Tout semble le pousser à repartir, mais c’est compter sans la rencontre avec un jeune garçon : Billy.

Ces deux-là ne semblent pas avoir beaucoup de points communs à première vue car ils abordent la vie avec une vision du monde assez différente. Le premier, Jim, a beaucoup souffert et en particulier lorsqu’il a vu mourir sous ses yeux ses trois frères d’armes : Chet, Butch et Sonny Boy et le second, Billy, n’est encore qu’un enfant qui a atteint l’âge de treize ans. Pourtant un surprenant rapprochement se crée et une tendresse naît entre eux. Peut-être est-il dû au fait que les deux personnages soient courageux chacun à leur manière ou tout simplement peut-être que c’est leur amour pour le fleuve Mississippi qui les lie :

 

« Pour moi, aimer le fleuve était une évidence. Pas besoin d’en faire un plat. Mais là, c’était bien l’écho de mes propres pensées, toutes simples et toutes bêtes, qui me revenait aux oreilles et au cœur avec la voix de Jim Lamar ».

 

Le thème fort qui est abordé dans ce livre, c’est tout d’abord la guerre et cela avant même le commencement de l’histoire car elle apparaît dans une citation avant le premier chapitre : « Comme cette guerre est âpre et dévastatrice. Elle nous a volé le printemps de nos jours […] ». L’écrivain par cette utilisation de l’intertextualité puisqu’il s’agit d’une lettre « trouvée sur un jeune soldat vietnamien » focalise directement son texte autour du sujet principal. Donc ce qui est très important ici c’est le contexte historique de la guerre puis de la guerre froide. Il intervient à de nombreuses reprises et est très puissant. Les exemples suivants l’illustrent très bien :

 

« il avait été enrôlé en 68, à vingt ans, dans les forces de l’Oncle Sam pour aller combattre les diables rouges […], loin, très loin de chez nous, la menace communiste, à en croire les journaux télévisés, reprenait de la vigueur avec l’arrivée au pouvoir en France d’un allié de Moscou. Désormais l’ultime frontière entre nous et notre ennemi mortel se résumait à l’océan Atlantique. »

 

La guerre, sous tous ses aspects, est explorée. On la perçoit à travers le regard et les impressions des habitants qui en ont entendu parler grâce aux médias. C’est pourquoi on accède à ce discours de la part de certains et notamment du père de Billy qui n’apprécie pas que son fils côtoie Jim :

 

« T’es trop jeune pour savoir certaines choses, garçon ! reprit-il enfin. T’as pas idée de c’que ces gars ont fait quand y z’étaient là-bas, dans c’putain d’pays d’sauvages ! […] c’qu’y z’ont fait chez les Viets, ça s’raconte pas tellement c’est moche ! »

 

La guerre est évoquée par tout un lexique de l’horreur, de la violence comme on l’observe à la page 80 : « Y t’a parlé de tous les gens qu’y z’ont tué, des vieux, des vieilles qu’y z’ont cramés dans leur bicoque, des femmes violées, des gosses massacrés ! » On voit aussi ce qu’elle provoque sur les êtres humains. Le héros a changé par sa faute : « L’immense, le colossal Jimmy semblait bien avoir perdu le sens de l’humour ». L’impact et les conséquences de la guerre sont dénoncés à travers ce texte. Et plus on avance dans le récit, plus Jim se livre à Billy et nous en apprend sur son expérience traumatisante avec l’aide de longs monologues qui ne le laissent pas de marbre : « je vis perler à sa paupière les premières larmes ». Ce qui est caractéristique de ses paroles c’est qu’il met en avant l’injustice de la guerre avec l’utilisation de nombreuses interrogations et de « Pourquoi » :

 

« Pourquoi nous qui avions quitté le pays en fanfare, comme des héros, les sauveurs du monde libre étions-nous revenu aussi discrètement que possible, presque en catimini, ignorés par les politiciens, méprisés par ceux qui après l’avoir soutenue avaient fini par avoir honte de cette guerre, insultés par des gamins de notre âge […] ».

 

Jim brosse au fur et à mesure un portrait de la société de l’époque lorsqu’il décrit ses trois compagnons du Vietnam, qui font leur apparition vers la moitié du texte, et il aborde alors les différences entre les populations des États-Unis : les Californiens, les habitants de Chicago, les étudiants… Mais c’est aussi le racisme et la ségrégation qu’il évoque ainsi que la naissance de l’espoir avec l’arrivée du pasteur King et la détresse à sa mort.

En plus d’être un livre sur la fraternité et l’amitié, Le retour de Jim Lamar évoque également les relations familiales parfois compliquées, l’alcoolisme, le travail agricole. Grâce au personnage de Billy le jeune adolescent, on voit une remise en question de l’autorité et donc une réflexion sur la religion et une critique forte et brutale de l’hypocrisie sociale propre à toutes les sociétés :

 

« D’un coup, sans crier gare, avec la violence d’une pelletée de cailloux lancée dans un entonnoir en plastique, tous ces foutus salopards qui s’envoyaient les paroles de l’Évangile comme un laxatif pour évacuer leurs humeurs perfides, le pasteur Clark qui bien souvent partageait leurs idées […] cette somme de simulacres déboula dans mon cerveau avec un bruit de tonnerre […] Ma décision était prise ; je n’irais plus. »

 

Cet ensemble de thèmes s’ancre dans un décor, un environnement imposant : les États-Unis et plus précisément Stanford. Le lecteur ne peut oublier les lieux dans lesquels se déroule l’intrigue étant donné qu’ils l’influencent. Même la musique qui est évoquée est caractéristique de cette ambiance et est propre au pays ; tous les sens sont convoqués. La place occupée par l’arrière-plan est considérable comme on le voit dans ces passages : « Les silos, à Stanford, comme un peu partout dans la région, ce n’est pas ce qui manque […] dans un pays aussi plat qu’une tranche de bacon », « Comme eux il avait chassé les grenouilles dans les marais, comme eux il avait pêché le black-bass et le bluecatfish dans le Mississippi ». Et c’est plus précisément le fleuve Mississippi qui occupe une place centrale et qui cause l’admiration des personnages principaux. Lorsqu’il est décrit, c’est avec beaucoup d’adjectifs et une exacerbation des sensations, des émotions. Tout de suite, une certaine poésie habite le texte lorsque l’on parle du cours d’eau :

 

« Un monde aquatique, gorgé de lourdes exhalaisons de terre détrempée et de bois mouillé, au sol gras où chaque pas marque et s’accompagne d’un bruit de succion, un monde vert, luisant, hanté par la musique monocorde de la pluie ruisselant […] ».

 

Le fleuve est aussi un outil de comparaison et de métaphore pour l’auteur. Il l’aide à mettre des images sur des choses aussi insaisissables que la mémoire de Jim Lamar :

 

« Embarqué une fois encore dans les méandres de sa mémoire, je me laissais porter au gré de son courant aussi tortueux que celui du Mississippi. Un instant, je crus que nous étions engagés dans un bras mort au fond duquel, pris dans la vase, nous allions devoir patienter jusqu’aux prochaines grandes eaux pour faire marche arrière et reprendre le fil du fleuve. »

 

Cet écrit n’est pas manichéen et réserve de nombreuses surprises à celui qui veut bien s’y plonger. Il y a une intéressante évolution des personnages qui sont plus complexes qu’ils n’y paraissent. Pour illustrer mes propos, on peut citer l’exemple de Billy qui à la fin du texte prend une décision pleine de conséquences : il met le feu à la maison de Jim pour le pousser à prendre un nouveau départ.

Ce texte est assez accessible car l’écrivain se rapproche du lecteur en utilisant le pronom « on » par exemple ou le « je » qui nous place auprès du narrateur : Billy, en employant des questions rhétoriques ou encore en utilisant le langage courant : « des gens pas comme nous, des gens d’ailleurs, des étrangers, quoi ! ». Il l’est également car il utilise l’humour et une dose importante d’ironie :

 

« Dès les premiers jours et comment les en blâmer, de bonnes âmes charitables étaient venues arracher à leur sort tragique tout ce que poulaillers, clapiers, soues, pigeonniers et autres comptaient de pensionnaires […] Comme il va de soi qu’il aurait été stupide, et regrettable, de laisser gâcher bêtement les conserves préparées avec soin par Edna, certains, sinon les mêmes n’écoutant que leur conscience, s’étaient enhardis à forcer la serrure de la maison pour ratisser les étagères ».

 

Chaque personnage possède un langage particulier, il y a donc une identité propre à chacun. Il est plus châtié lorsque Jim s’exprime et moins lorsque le père de Billy prend la parole. Cela nous permet de situer un personnage par rapport à sa fonction dans la société et son niveau d’études. Ce texte n’est donc pas monotone. De plus, il y a une polyphonie qui tient le lecteur en haleine et captive son attention. Les pensées des personnages sont en italique et interviennent dans le récit des lettres de soldats, les écrits et les poèmes de Jim qui tient un cahier. C’est donc un livre dynamique. L’auteur joue aussi avec le rythme du récit et une alternance de phrases longues lorsque Jim raconte et de phrases courtes lorsque l’action devient plus soutenue (par exemple lorsque Billy se fait poursuivre par un ours).

Tous ces éléments en font un livre fort et foisonnant qui nous éclaire sur la nature humaine et sa complexité. Si vous souhaitez savoir pourquoi Jim Lamar, tel Ulysse, a tant tardé pour rentrer chez lui, ce livre est pour vous.


Marie D., 2ème année Édition/Librairie

 

 

 

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1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 07:00

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Yoel HOFFMANN
Le Tailleur d'Alexanderplatz
Titre original
Sefer Yosef
Keter Publishing House, 1988, Jérusalem.
traduit de l’hébreu
par Sylvie Cohen,
Galaade Éditions, 2013


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Galaade Éditions est une petite maison spécialisée en poésie et en littérature étrangère. Elle a une politique d'auteurs très marquée et son catalogue est uni par les deux axes majeurs qui le traversent et auxquels n'échappe aucun de leurs ouvrages : la politique et la poétique ; entre les deux il n'y a qu'un pas.

Le Tailleur d'Alexanderplatz est le troisième ouvrage de Yoel Hoffmann traduit en français et publié chez Galaade. Professeur, auteur et traducteur, il est né en Hongrie en 1938, d'une famille juive. Alors qu'il n'a qu’un an, lui et sa famille fuient l'Allemagne nazie pour la Palestine. Peu de temps après, sa mère meurt et son père l'envoie à l'orphelinat. L’œuvre de Hoffmann est, de façon sous-jacente, marquée par cette expérience personnelle, tout comme elle est marquée par son enseignement philosophique et bouddhiste  que l'auteur a reçu au Japon. Ainsi, Le Tailleur d'Alexanderplatz n'échappe pas à cette règle. C'est une œuvre très philosophique qui est axée sur la mouvance à laquelle oblige une époque où il vaudrait mieux être chrétien blond aux yeux bleus. C'est une prose extrêmement poétique, légère et frêle comme l'innocence de l'enfant. On y retrouve d'ailleurs cette figure, dont la perception est souvent mise en valeur dans un ouvrage où l'on passe rapidement d'un personnage à un autre, d'une pensée à une autre. De plus le lecteur se retrouve également ballotté d'un lieu à l'autre avec ces différents personnages et ce n'est qu'à la fin de l'histoire qu'il comprend enfin le lien qui unit des personnages a priori très éloignés. Ces liens se font ressentir de plus en plus fort au fil de la lecture et ce de manière de plus en plus pesante alors même que le contenu se fait plus volatil, plus évanescent, allant parfois jusqu'au surréalisme.

  En premier lieu, il sera donc question des personnages, de l'ambiance et du style dans lequel le lecteur se trouve projeté car, comme l'a dit Rosmarie Waldrop, « cela ne ressemble à rien de connu ». Nous évoquerons ensuite la construction et l'évolution de ce contenu pour en venir enfin à la dualité qui parcourt l’œuvre, une dualité qui ne se fait pas pour autant sentir comme conflictuelle mais, bien au contraire, complémentaire. On parlera donc de suture.



Lorsque le lecteur est propulsé dans cet univers, l'auteur lui fait sentir qu'il se trouve à la fois dans l'Histoire en train de se faire et dans l'Histoire tracée d'avance. Le lecteur est donc face à un certain déterminisme avec pour seule information des éléments distincts, des personnages distincts dont on pressent la rencontre sans savoir sous quels auspices cela se fera. Ce que le lecteur sait, c'est que l'on se trouve en Allemagne, mais pas n'importe laquelle, c'est l'Allemagne de 1932 et l'on sait que les « choses [vont suivre] leur cours jusqu'aux événements de 1938 ». Ce qu'ils seront, on ne peut que le deviner.

Joseph Zylberman est tailleur à Alexanderplatz ; il a fui la Russie après la mort de sa femme avec son fils Yingele et s'est installé en Allemagne. Ailleurs à Berlin Siegfried Stopf parcourt les rues. On ne sait pas qui il est ni pourquoi l'auteur nous parle de lui. En Pologne, Gurnisht et son frère se trouvent séparés. L'un, communiste, est envoyé en prison, l'autre, coureur de jupons, va où le mènent les femmes. Il ira jusqu'en Angleterre après un séjour chez le tailleur et son fils avec lesquels il entretiendra une amitié forte. Ainsi, ballotté d'un bout à l'autre de l'Europe, le lecteur s'attache, au fil du texte, aux différents personnages, plus particulièrement à Joseph et Yingele. Cet enfant, dont on ignore l'âge, symbolise plus qu'il ne représente l'enfant. Tout comme Joseph symbolise la sagesse, la discrétion de l'homme mûr, presque vieux, Yingele symbolise l'âme de l'enfant, sa curiosité, la manière dont son esprit vagabonde et surtout cette naïveté incisive qui fait qu'il « s'abîm[e] dans ses réflexions »1. Lorsque son ami demande « Dieu peut-il créer une pierre si lourde qu'on ne pourrait pas la soulever ? », Yingele garde le silence et s'en va, réservant cette pensée. Un jour il trouve un oiseau blessé qu'il ramène chez lui pour le soigner. Le lendemain l'oiseau est mort et « à ce souvenir Yingele comprit que Dieu ne pouvait soulever la pierre »2. Ce passage est très révélateur des réflexions qui parcourent ce texte – d'ailleurs appelé conte philosophique et poétique par les Éditions Galaade – notamment les pensées, réflexions de Yingele. C'est donc avec une simplicité et une poéticité tout à fait singulière que Hoffmann propose des réflexions sur le monde, le destin, Dieu ; et c'est à travers les yeux et l'esprit de l'enfant que ceux-ci se font jour.

Ainsi, la place est surtout donnée à la réflexion, aux divagations, et ce, comme nous allons le voir, de manière de plus en plus marquée au fil du texte. Les allusions à l'Histoire, au nazisme, sont extrêmement rares. Ils se font ressentir en fond mais n'interviennent quasiment pas, laissant les personnages flotter au fil de leurs pensées dans une apparente insouciance. Lorsque l'Histoire intervient, cependant, c'est avec une brutalité et un réalisme surprenants, qui surgissent de manière tout à fait inattendue dans le texte et dans la vie des personnages.



La tournure que prend le texte, autant du point de vue du contenu que de celui du style d'écriture, est une fois encore tout à fait singulière. En effet, l'histoire commence avec des indications précises et succinctes. La description détaillée du mouvement de l'aiguille de Joseph sur l'ourlet d'un pantalon par exemple. Aucune caractéristique physique n'est donnée ; cependant, le narrateur fait un saut dans le temps pour revenir au jour de procréation de chacun des deux premiers personnages, Joseph et Siegfried. La question du destin est évidemment fortement marquée ici et de manière très humoristique :

 

La même année, à Berlin, Hans Stopf culbuta sa femme, Lotte. Il la renversa sur le lit, retroussa sa robe, il ôta son pantalon et fourra en elle le membre qu'il avait entre les jambes. « Na ! Jetzt geh'n wir mal schlafen »3, dit-il ensuite. La conséquence de ce mouvement fut que Siegfried chut du corps de Hans pour s'infiltrer dans un œuf au fond de celui de Lotte.

 

Si Hans n'avait pas culbuté sa femme ce soir-là Siegfried ne serait jamais né et Joseph n'aurait ainsi jamais eu affaire à lui. Or cela s'est passé. Plus loin le narrateur met également en lumière l'impact que peuvent avoir une action, une parole, un geste sur les événements et même sur le cours de l'histoire. Il prend l'exemple du philosophe Ludwig, qui remet toute sa théorie sur le langage en cause lorsqu'il voit, lors d'un repas à Cambridge, un Italien faire un geste dont il ne sait de quelle forme il est la représentation. Il en déduit donc que le langage humain ne reflète pas la structure du monde. Un infime élément, facile à louper, à éviter, fait ainsi s'écrouler toute une théorie.

Ce sont ainsi, au début du texte, des éléments concrets qui sont décrits, des gestes, un accouplement. On est au stade du corps et de sa création. L'écriture est d'ailleurs, au début, assez sèche, peu poétique. Elle est plus pragmatique et efficace et si aucune description physique n'est donnée, ce n'est que pour aller plus en profondeur finalement, à la création, à l'être. Même si pour l'instant cet être est fait de chair et d'os et reste par conséquent superficiel, bas, par rapport à l'esprit, à l'âme, l'auteur y vient progressivement. C'est ce que nous allons voir.

Une expression est utilisée au début du texte par la mère de Joseph, pour décrire son père. Cette expression est la suivante tout à fait révélatrice de la construction du récit et de cette dualité, « suturée » dont je veux parler : « Ton père a le cœur sur la main, mais la tête dans les nuages ». D'un côté le cœur et la main, il est donc question du corps, du charnel, et de l'autre la tête et les nuages, c'est-à-dire l'esprit, l'âme, la pensée, l'évanescent. Ce sont exactement les deux faces, les deux pôles qui composent cette œuvre. L'auteur part tout d'abord du charnel, du pragmatique avec une écriture rapide et concise, comme c'est le cas dans l'extrait cité plus haut. Et petit à petit il va dériver vers la réflexion, la pensée et l'écriture va servir cela. Le réalisme, le « ici et maintenant », vont se faire plus flous, le lecteur n'aura presque plus de points de repère et aura de plus en plus de mal à définir ce qui se passe. Le présent va se dissiper pour laisser place à une atemporalité et le lecteur va se trouver dans un monde presque onirique qui va même aller jusqu'à un certain surréalisme :

 

Joseph est un satyre. Un papillon au corps de velours moiré. Il virevolte çà et là, à la recherche de Myriam. Voici un papillon nymphe aux ailes allongées, ornées de quatre ocelles poudrés. Un vol nuptial. Les fleurs volent aussi.

 

Le personnage de Myriam rappelle d'ailleurs le personnage de Nadja de Breton. Cette jeune femme folle envoûte un instant Joseph dont les pensées divaguent de la sorte. Mais avant d'en arriver au stade surréaliste, le récit se trouve entre les deux avec par moments des irruptions du réel dans l'onirique, ou simplement dans la réflexion. Alors qu'au début c'était la réflexion qui faisait irruption dans le présent, dans la réalité, c'est désormais l'inverse. Mais cette réalité est bien plus brusque que la douce pensée et se fait de plus en plus brutale au fil du texte, elle se fera même fatale.



Pour finir et pour illustrer à la fois la toute beauté de l'écriture ainsi que cette dualité entre le corps et l'esprit, le précis et le flou, la brutalité de la réalité et la douceur de la pensée, voici un extrait qui montre Joseph à travers le regard de son fils Yingele et donne un avant-goût de ce qu'est ce texte :

 

En ces temps troublés Yingele ne sortait plus dans la rue ni au parc. En rentrant du héder, le menton posé sur l'établi, il observait son père. Et même si, aux yeux des Allemands, celui-ci avait rétréci jusqu'à la taille d'un nain, pour Yingele, Joseph avait grandi au point de prendre l'apparence d'un vieux chêne pourvoyant à la nourriture de tous. Des créatures creusaient son tronc, certaines y déposaient leurs œufs, d'autres grignotaient ses feuilles, d'autres encore rongeaient ses glands.

 

Dans les rêves de Yingele, la nuit, Joseph avait les pieds sur terre et la tête dans le ciel. Il tenait l'aiguille dans une main, qui se déplaçait en même temps que les étoiles dans le cosmos. Le soleil se couchait au moment précis où il plantait l'aiguille dans le pantalon de Herr Joachim. La lune se levait à l'instant où il tirait de l'autre main. Elle s'éclipsait quand il repiquait l'aiguille, et le soleil réapparaissait, alors qu'il la maniait sans relâche. Pas à pas, point à point, Moïse descendit du mont Sinaï au milieu des luminaires du ciel. Et lorsque Yingele vit en songe que son souffle entrait et sortait par ses narines au rythme de la main de Joseph, la respiration lui manqua.4

 

La suture la voici. Le jour et la nuit sont les deux faces d'une même pièce, la terre et le ciel sont la continuité l'un de l'autre, le corps et la tête font partie d'un même être qui peut être à la fois sur la terre et dans le ciel. La perception et l'aiguille façonnent un même monde et quelles que soient les différences, les oppositions, l'éloignement des éléments qui le composent, ils sont tous liés. C'est le texte même qui est le centre de gravité de ce monde, qui en est la perception et qui en est l'aiguille, c'est le texte qui fait lien. Et à travers cela Hoffmann pose la question de la destinée et de ce qui unit les gens entre eux, de ce qui unit leur destin et au sein de cela, de ce qui unit les différents pôles de l'être. Ce n'est pas seulement un esprit, ce n'est pas seulement un corps, c'est tout à la fois. Ainsi, ce récit qui va de l'impersonnel à l'intime, et du corps à l'esprit ne les sépare pour autant jamais, l'un fait toujours irruption dans l'autre.

 

 

Notes

 
1 Le Tailleur d'Alexanderplatz, traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen, Galaade Éditions, 2013, Paris, p. 70.
2 Ibid., p. 71.
3 « Bon. Maintenant, on va dormir. »

4. Le Tailleur d'Alexanderplatz, p. 73.

 

 

Camille, AS édition-librairie

 

 


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29 mai 2013 3 29 /05 /mai /2013 07:00

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José Carlos SOMOZA
La Caverne des Idées
traduit par Marianne Millon
Actes Sud,

Lettres hispaniques, 2002
Babel, 2003






 

 

 

 

 

 

 

 

Quelques mots sur José Carlos Somoza

Écrivain espagnol, il est né à Cuba en 1959. Diplômé de psychiatrie et de psychanalyse, il exerce un temps avant de se consacrer entièrement à l’écriture. Il est membre d’honneur de « Nocte », l’association espagnole de la littérature d’horreur.

Ses influences « classiques » vont de « l’immortel Sherlock » à Dashiell Hammett, en passant par Raymond Chandler. Pour les auteurs modernes, il admire le travail de John Connolly, qui arrive à mélanger les genres.

Ses livres de chevet sont L’Espion qui venait du froid de John Le Carré et l’œuvre complète de Shakespeare.

Ses œuvres sont traduites dans plus de trente langues.



La Caverne des Idées

 

« Il existe en effet une vraie raison qui se dresse en face de celui qui aura l’audace d’écrire quoi que ce soit sur ce genre de questions, raison que j’ai donnée maintes fois, précédemment même, et de laquelle, semble-t-il, il y a lieu de parler encore à présent.

Pour chacune des réalités, les facteurs indispensables de la connaissance qu’on en obtient sont au nombre de trois, et un quatrième est la connaissance elle-même ; pour ce qui est d’un cinquième, il faut admettre que c’est, en soi, l’objet précisément de la connaissance et ce qu’il est véritablement. Premier facteur : le nom ; deuxième facteur : la définition ; troisième : l’image… »

PLATON, Lettre VII

 

Ce roman est l’une des œuvres les plus importantes de Somoza. Le titre fait référence au mythe de la Caverne et à la théorie des Idées, les deux piliers de la philosophie platonicienne.

C’est d’ailleurs dans la Grèce Antique que se déroule l’histoire principale … Principale ? En effet, Somoza n’a pas écrit une seule histoire, mais deux. Chose assez banale me direz-vous, mais l’auteur a réussi à intégrer une histoire dans l’histoire, une mise en abyme très réussie.

L’histoire centrale, La Caverne des Idées, est traduite tout le long du roman et le traducteur, lui, est le personnage principal de l’histoire parallèle, qui nous est narrée dans les notes de bas de page.

On commence donc une lecture que l’on pense simple ; le lecteur s’attend à un roman policier historique. En effet, un jeune éphèbe prénommé Tramaque est retrouvé mort. On pense d’abord à une attaque de loups mais Diagoras, le tuteur de Tramaque à l’Académie (école fondée par Platon) a des doutes et il fait alors appel à Héraclès Pontor, un déchiffreur d’énigmes.

Durant les premières pages, les notes du traducteur sont certes un peu gênantes (qui aime être interrompu dans une lecture captivante ?) mais la taille reste raisonnable (trois lignes maximum). Ce n’est que plus tard dans le roman que ce dernier commence à intervenir plus brutalement dans le récit, en donnant son avis et en se posant des questions sur le récit qu’il est en train de traduire. On comprend alors que le traducteur est partie intégrante du roman :

 

« J’implore donc le lecteur de ne pas être trop surpris si le dialogue entre Diagoras et ses disciples se poursuit comme si de rien n’était […] ».

 

Le traducteur, dont le nom n’est jamais mentionné, intègre même des dialogues entre lui et sa collègue de travail, Hélène. C’est à ce moment que la taille des notes de bas de page devient assez inhabituelle, trois pages minimum.

En continuant la traduction, il va faire une découverte capitale, qui est l’intrigue véritable de Somoza : l’eidesis. C’est une figure littéraire dont le but est de répéter des mots ou des expressions afin de transmettre une idée indépendante du texte lu. Le traducteur découvre alors que le secret « éidetique » est les douze travaux d’Hercule, un pour chacun des chapitres. Il devient obsédé par l’eidesis et cherche à tout prix à comprendre son sens véritable. C’est alors qu’un rebondissement nous prend complètement au dépourvu …

 

 

 

L’eidesis ou la théorie des Idées

Le sens caché du texte n’a qu’un but : nous faire réfléchir sur la théorie des Idées. Cette théorie, appelée également théorie des Formes, a été formulée par Platon, selon laquelle les idées ont une réalité indépendante du langage et dont le monde sensible n’est que le reflet. Le texte La Caverne des Idées, selon le traducteur, est la preuve parfaite de cette théorie. L’eidesis permet à tous les lecteurs d’accéder à une idée totalement indépendante du texte originel tout en restant universel car chaque lecteur (certes très cultivé) en arrive à la même idée.



Avis personnel

En commençant ce roman, on pense lire un roman policier, légèrement original car l’action se déroule en Grèce antique. Puis au long de la lecture, un lien commence à se tisser entre le lecteur et le traducteur. Chose assez étrange me direz-vous, un traducteur n’a pas à interférer dans l’histoire. C’est là que se trouve le « génie » de Somoza : faire du traducteur un personnage indispensable. Loin d’être dérouté, le lecteur est d’autant plus captivé par cette histoire si originale et si intéressante. De plus, le côté philosophique du roman n’est pas, contrairement à ce que l’on pourrait penser, accessible qu’aux grands philosophes. Le traducteur est le personnage par qui les choses nous sont expliquées. Et puis, un peu de philosophie ne peut que nous faire réfléchir sur les choses qui nous entourent, sur notre monde sensible.


Pour être brève, l’histoire est tellement originale (sans parler de la fin qui promet un vrai retournement…) que je ne peux que vous le recommander. Je me dois quand même de vous prévenir, ce roman demande un certain degré de concentration durant la lecture, mais cela en vaut vraiment la peine…



Céline, 2e année bibliothèques

 

 

 

José Carles SOMOZA sur LITTEXPRESS

 

Jose Carlos Somoza Clara et la pénombre BABEL

 

 

 

Article de Chloé sur Clara et la pénombre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Article de Camille sur La Dame n° 13

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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6 mai 2013 1 06 /05 /mai /2013 07:00

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Matthew G. LEWIS
Le Moine
traduit de l’anglais
par Léon de Wailly
Flammarion
GF, 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Introduction

L’un des topoi de la littérature gothique du XVIIIème et du XIXème siècle est le moine vaniteux et libidineux. Apparu dans les fabliaux du Moyen-Âge, ce motif a périclité grâce aux nouvelles du XVIème et du XVIIème siècle, s’inscrivant de fait durablement dans l’imaginaire collectif.

Cependant, l’originalité apportée par le roman gothique à ce cliché de la littérature, est de lui conférer une psychologie et une aura démoniaque dans son irrésistible ascension vers le Mal. En un mot, de faire du moine paillard traditionnel, un personnage complexe, sombre et tourmenté, à l’image de la trame du roman gothique.

Ce modèle atteint son apogée avec la publication du Moine de Matthew G. Lewis en 1796. Cet ouvrage au succès retentissant servira de modèle aux romans gothiques qui suivront, tels que Les élixirs du Diable de Hoffmann (1816), ou bien encore à Notre-Dame de Paris de Victor Hugo (1831).

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Présentation

Le Moine est probablement le plus célèbre roman « terrifiant » anglais du XVIIIème siècle, mais aussi l’un des plus transgressifs. En effet, il est le premier récit à mettre en scène un moine dans le rôle du héros maléfique. Sa publication fit scandale et Lewis fut obligé d’en expurger certains passages dans la deuxième édition (l’ouvrage en connut cinq avant la fin du XVIIIème siècle !). De plus, il valut à son auteur d’être surnommé Matthew « Monk » Lewis, et lui octroya une réputation sulfureuse lorsqu’il devint membre de la Chambre des Communes.

Le Moine n’est pas un récit continu. En fait, il est constitué d’une multiplicité de récits, avec dans chacun d’eux, une série d’histoires et d’événements. Cette surcharge narrative est caractéristique du gothique. À cela s’ajoutent des personnages aux intériorités troublées, envahies par le décor, l’extérieur. Les limites du réel se trouvent perturbées, voire effacées dans une confusion également gothique. Pour créer cette illusion, Lewis s’est beaucoup inspiré du Château d’Otrante de Walpole (1764), texte fondateur du roman gothique.

Écrit vers l’âge de vingt ans, Le Moine fut à la fois le premier et le meilleur roman de Matthew Lewis. Le personnage d’Ambrosio, moine orgueilleux et libidineux fait désormais partie du cercle littéraire très fermé des « génies du mal », tels que le Melmoth de Mathurin ou le Faust de Goethe.

Nous allons dès à présent nous intéresser au portrait du prieur Ambrosio dans l’œuvre de Lewis.

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Artaud dans le rôle d'Ambrosio

 

 

 

Le prieur Ambrosio

Dès le début du roman, la personnalité d’Ambrosio est présentée comme trouble.

En effet, sa beauté mystérieuse ne cadre pas avec l’image que le lecteur peut se faire du moine idéal. Ambrosio possède « une figure remarquablement belle », et « de grands yeux noirs et étincelants » (pages 26- 27), signe d’une intériorité agitée, les yeux étant le miroir de l’âme. Ces même yeux maléfiques feront naître la peur chez la jeune Antonia (l’héroïne) : « Vos yeux flamboyants m’épouvantent ! » (page 414). De plus, le teint d’Ambrosio, « d’un brun foncé » (page 27) est le même que celui du démon, dans le rêve prémonitoire de Lorenzo (le héros tragique) : « son teint basané » (page 37).

De fait, le narrateur s’attache à susciter le doute, la méfiance au sujet de son personnage. L’orgueil qui habite le prieur des Capucins peut déjà se deviner dans le surnom que lui a donné la ville de Madrid : « l’Homme de Piété » (page 27). À ce stade, il semble évident que quelque chose ne va pas, que le prieur est en quelque sorte « trop parfait pour être honnête ».

C’est le narrateur lui-même qui par une digression vient mettre en doute le mérite d’Ambrosio : « l’humilité était sur tous ses traits : était-elle aussi dans son cœur ? » (page29). La réponse à cette question laissée en suspens, est donnée (à nouveau !) par le narrateur lors du retour du prieur dans le couvent lorsqu’il évoque « un air où l’apparence de l’humilité luttait contre la réalité de l’orgueil » (page 49). Le péché d’orgueil est ainsi le premier péché déclaré d’Ambrosio, mais il ne sera pas le dernier comme l’annoncent les termes écrits sur le front du démon, dans le rêve prémonitoire de Lorenzo : « Orgueil ! Luxure ! Inhumanité ! » (page 37).

Ambrosio est un modèle de vertu aux yeux de ses pairs et de la communauté madrilène ; aussi est-il capital pour lui de dissimuler ses vices, s’il veut garder son statut de « saint homme » (cette ambivalence du personnage est un motif typique du genre gothique).

Néanmoins, l’inhumanité dont il fait preuve envers Agnès, l’héroïne secondaire, lui vaut d’être démasqué par celle-ci : « Lâche ! Vous avez fui la séduction, vous ne l’avez pas combattue. Mais le jour de l’épreuve arrivera » (page 60). La malédiction d’Agnès annonce le nouveau péché auquel Ambrosio va être confronté ; il s’agit de la luxure incarnée par la redoutable Mathilde.

Ambrosio envisage le cloître comme un lieu de refuge face aux tentations extérieures ; mais en réalité, le couvent est un écrin, un exhausteur des désirs intérieurs et inavouables, dans la plus pure tradition gothique. Faute d’être combattus, les désirs du prieur vont s’enflammer et diriger ses actions. Bien qu’initiatrice au plaisir véniel, Mathilde ne fait qu’attiser un feu qui couvait dans le cœur du moine corrompu. Poussé par la fatalité, Ambrosio entre donc dans une spirale infernale, celle de la gradation du Mal.

La concupiscence qu’il éprouve à la vue des charmes de Mathilde, est décrite par le narrateur de la même façon que lors de la scène de l’intrusion nocturne dans la chambre d’Antonia. D’abord, il y a la même « faible lueur » qui éclaire la « blancheur éblouissante » d’un « globe charmant » (page 77), ou d’un « bras d’ivoire » (page 328). La nudité d’un sein provoque chez Ambrosio une violence identique causée par des « désirs effrénés » (page 77), qui le plonge dans une « horrible confusion » (page 290). Les mêmes doutes l’assaillent, puis viennent les remords qui suivent « l’énormité de son crime » (page 332) ; celui-ci étant de plus en plus grave !

En effet, les désirs d’Ambrosio ne sont jamais assouvis ! Après avoir profité des charmes de Mathilde, il lui faut désormais se tourner vers un nouvel objet de désir ; ce sera Antonia, archétype de l’héroïne gothique. De fait, le prieur franchit un nouveau barreau de l’échelle du crime, puisqu’il prémédite le viol de la jeune fille : « Il faut que tu sois à moi, et tu seras à moi ! » (page 412).

La résistance d’Antonia excite les désirs d’Ambrosio, mais une fois le viol consommé, la jeune fille cesse d’être un objet désirable : « Celle qui était un instant auparavant l’objet de son adoration n’excitait plus dans son cœur d’autre sentiment que l’aversion et la rage » (page 417). Tout comme avec Mathilde, la passion ardente que le moine éprouvait pour la jeune fille s’est dissipée. De plus, il réalise qu’Antonia pourrait révéler au monde sa véritable nature ! Cette idée lui est insupportable, aussi décide-t-il de la tuer, comme il a tué Elvire, la mère d’Antonia.

En s’attaquant à Antonia, le moine s’en prend à un double inversé de lui-même ; la chasteté et l’innocence d’Antonia s’opposant à sa concupiscence et à sa dépravation. Le crime accompli, il devient impossible pour le prieur de regagner le droit chemin et d’obtenir le pardon pour ses fautes. Il est intéressant de noter que ces transgressions sont toujours suivies d’une volonté de « fuir » (page 333), d’effacer de la mémoire « la scène qui venait de se passer » (page 419).

En vérité, Ambrosio est bien un lâche, comme l’a deviné Agnès. Il refuse de prendre ses responsabilités et de reconnaître ses péchés, ce qui lui vaut les reproches de Mathilde : « Honte à l’âme pusillanime qui n’a pas le courage d’être ami sûr ou ennemi déclaré » (page 296), et même de Lucifer en personne : « Être pusillanime » (page 474).

À la fin du roman, malgré ses transgressions répétées, Ambrosio espère toujours obtenir la rédemption divine pour ses péchés : « je ne veux pas renoncer à l’espoir d’obtenir un jour mon pardon » (page 471). En proie aux souffrances causées par la torture, seule la peur de la mort le décidera à signer le pacte avec Satan. Celui-ci lui dévoile alors qu’en plus d’être un violeur et un assassin, il est coupable d’inceste et de matricide : « Cette Antonia que tu as violée, c’est ta sœur ! Cette Elvire que tu as assassinée t’a donné la naissance ! » (page 477). Cette révélation finale était attendue par le lecteur attentif, puisque le narrateur avait laissé des indices en ce sens.

Elvire a eu « un petit garçon » qu’elle « avait été obligée de laisser derrière elle » (page 21) et « le dernier prieur des Capucins » trouva Ambrosio « encore enfant, à la porte du monastère » (page 25). Le lecteur pouvait donc deviner dès le début du roman ce que Lucifer dévoilerait à Ambrosio.

De plus, le démon déclare ceci au moine pétrifié : « sache, homme vain, que je t’ai depuis longtemps marqué comme ma proie » (page 477), ce qui signifie qu’il n’y avait aucun moyen pour Ambrosio d’échapper à l’emprise de ce fatum. Sa chute était donc assurée, tout comme la funeste destinée d’Antonia, prédit à la fois par la bohémienne et par le rêve de Lorenzo. En cela, le déroulement du récit est conforme à la tragédie grecque antique, puisqu’il lui emprunte cette irréversibilité du destin, ce fatum ou fatalité, qui se dévoile derrière l’apparente liberté d’action des personnages.
 
La mort d’Ambrosio est causée par une chute autant métaphorique que physique, puisque le démon, ulcéré par sa lâcheté, le précipite dans l’abîme. Les six jours d’agonie du moine ont pour objectif de faire apparaître une moralité finale ; les souffrances physiques et morales d’Ambrosio devenant ainsi le châtiment de tous ses crimes. Quant au déluge qui surgit au septième jour, il semblerait qu’il ait pour but non seulement d’achever Ambrosio, mais également de purifier la terre, souillée par l’existence d’un tel monstre.



Conclusion
 
En conclusion, je dirai que l’orgueil et la concupiscence sont des facteurs essentiels de la chute de l’homme d’Église, dans Le Moine. Ce sont ces transgressions qui, associés à une Fatalité qui prive les personnages de leur libre-arbitre, constituent l’intrigue du roman gothique. Ce modèle se retrouve ainsi brillamment mis en scène dans ce chef6d’œuvre de Matthew Lewis.



Mon avis


Ce roman est véritablement dévastateur. Pourquoi ? En premier lieu, parce qu’il est très difficile de le refermer quand on en a commencé la lecture. Ensuite, parce qu’il vient balayer tous les ouvrages du genre. Même le Dracula de Bram Stoker fait pâle figure en comparaison (si, si !). Il y a dans ces lignes une puissance évocatrice, une énergie que je n’avais jamais rencontrée dans aucune autre de mes lectures auparavant. Et l’écriture est tellement moderne ! Bref, je pense que ce roman est tout simplement l’œuvre d’un génie !


A.M., AS édition-librairie



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4 mai 2013 6 04 /05 /mai /2013 07:00

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Zadie SMITH
Sourires de loup
Titre original
White Teeth
Hamish Hamilton, 2000
traduit de l’anglais
par Claude Demanuelli
Gallimard, Du monde entier, 2001
Folio, 2003


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Zadie Smith

Zadie-Smith.jpgZadie Smith est une auteure contemporaine anglaise née dans la banlieue nord-ouest de Londres en 1975. Fille d’un père jamaïcain et d’une mère anglaise, elle fait ses études à Cambridge et obtient le Prix Guardian pour son premier roman Sourires de loup. Lors de la présentation du livre à la foire de Francfort,  les droits étrangers ont été achetés par de nombreux pays alors qu’il n’y avait qu’une centaine de pages proposées sur les 700 de l’ouvrage final. Elle a reçu de nombreux prix pour ce premier livre mais aussi pour ses autres ouvrages maintenant attendus avec impatience par le monde littéraire autant que par le public. Son second livre, The Autograph Man, publié en Angleterre en 2002, évoque les thèmes de la perte et de l’obsession avec une profonde réflexion sur la nature de la célébrité. Elle est considérée dans de nombreux classements comme l’une des meilleures romancières anglaises contemporaines et est même présente dans la liste du Times publiée en 2008 des « 50 meilleurs écrivains britanniques depuis 1945 ».

Son troisième livre est aussi un succès mondial et elle remporte en 2006 le « Orange Prize for fiction » pour On Beauty, publié en France en 2007, toujours chez Gallimard, sous le titre de De la beauté. Ce livre raconte la vie des cinq membres d’une famille de Wellington près de Boston. On retrouve comme dans Sourires de Loup, une saga multiethnique trépidante où l’on suit pas à pas les pérégrinations des personnages.

Dans ses romans, Zadie Smith évoque avec humour et finesse les difficultés de nos sociétés contemporaines. Du racisme au métissage culturel pour ensuite réfléchir aux problèmes d’actualité dans la vie urbaine, elle propose des fresques sociales riches en émotions et en questionnement pour le lecteur qui aura beaucoup de mal à quitter ses personnages si présents et tellement attachants tout au long des nombreux chapitres.

Globalement, Zadie Smith est appréciée et reconnue pour son travail ; elle a d’ailleurs été nommée en 2010 professeur titulaire de fiction à l’université de New York.

Son nouveau roman, NW semble prometteur et sa parution à la rentrée littéraire anglaise de 2012 a été saluée par de nombreux articles et critiques britanniques.

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Sourires de loup

Ce roman nous raconte l’histoire de deux familles anglaises des années 70 aux années 90, en évoquant aussi la jeunesse des deux patriarches Archibald Jones et Samad Iqbal, dont l’amitié indéfectible s’est forgée lors d’une mission militaire pendant la Seconde Guerre mondiale.

On va donc suivre petit à petit les mariages des deux amis et ensuite leur vie quotidienne avec les petits et les gros tracas sur trois générations.

On commence par Archie Jones qui, après un suicide raté dans les premières pages du livre, va retrouver l’amour et se remarier à Clara Bowden, une jeune Jamaïcaine de presque trente ans de moins que lui. Elle essaye d’échapper à sa mère, Hortense Bowden, témoin de Jéhovah, qui élève sa fille dans cette religion depuis sa plus tendre enfance et est persuadée que la fin du monde est proche et que seuls quelques élus, dont évidemment elle fait partie, iront au Paradis « retrouver le Seigneur ».

Samad Iqbal est bangladais mais vit depuis longtemps à Londres ; il est marié à Alsama, une jeune femme qui a préféré venir vivre à Londres même si pour cela elle épouse un homme de trente ans son aîné. Très rapidement après les deux mariages, les jeunes épouses se retrouvent enceintes et naissent, chez les Jones, la jeune Irie, et chez les Iqbal, les jumeaux, Magid et Millat. On suit donc la jeunesse des ces enfants et les réactions de leurs parents, plus ou moins passifs devant les évolutions et la nécessaire intégration de cette deuxième génération.

L’entrée en scène d’une troisième famille, les Chalfen chamboulera le destin d’Irie, de Magid et de Millat. Après qu(ils ont été confrontés aux problèmes raciaux et aux conflits ethniques, la religion reprend de l’importance dans la vie de ces jeunes Londoniens. Si Irie trouve refuge auprès de sa grand-mère Hortense, Millat, lui, se rapproche d’un groupe d’intégristes musulmans.

Tout va se cristalliser dans la dernière partie de l’histoire autour des travaux de clonage du célèbre généticien Marcus Chalfen. Soutenu dans son projet par Irie et Magid, alors que le groupuscule intégriste de Millat et un groupe d’activistes écologistes auquel le fils de Marcus appartient préparent une vengeance, la « Souris du futur » de Marcus Chalfen va être l’élément révélateur des problèmes internes des trois familles.

Chaque personnage a en quelque sorte la parole et donne son point de vue, bien que l’on revienne souvent « aux origines » avec les idées d’Archie et de Samad.



Le livre se divise en quatre parties. Les deux premières rassemblent les histoires centrées sur les deux patriarches. On apprend comment les deux hommes se sont connus et ce qu’ils ont ensemble traversé pendant la Seconde Guerre mondiale. Après les réalités actuelles de la vie de ces deux hommes, de leurs relations amoureuses à leurs états d’âme ou encore à leurs difficultés pour élever leurs enfants et leurs problèmes avec les différentes religions, on apprend aussi leurs origines avec, notamment, les « racines de Mangal Pande » un lointain ancêtre de Samad qui a eu un petit rôle oublié par tous, sauf par Samad, dans l’histoire de l’indépendance de l’Inde et qui est pour lui une référence presque absolue.

 Les deux parties suivantes évoquent tout d’abord Irie, et ses difficultés de jeune fille « éclaircie », comme dit sa grand-mère, de ses problèmes capillaires à ses problèmes de cœur, les racines jamaïcaines de sa grand-mère Hortense Bowden, mais aussi le choc entre l’éducation des Chalfen et celle des Bowden, des Jones et des Iqbal. La dernière partie concerne les relations entre Millat, son frère Magid et Marcus Chalfen et l’entrée dans le troisième millénaire avec tout ce que cela entraîne pour la famille avec l’éclatement de tous les problèmes et puis une résolution, suivant le reste de l’histoire, avec beaucoup d’humour et de profondeur. Zadie Smith nous dit :

 

«  Mais raconter ces histoires à dormir debout et d’autres du même acabit contribuerait immanquablement à accélérer la diffusion du mythe, du dangereux mensonge, selon lequel le passé est toujours imparfait et le futur parfait. »

 

Sa fin se projette donc dans l’avenir, le temps d’une seconde de réflexion prolongée par  un Archie devenu  ponctuellement philosophe.

Beaucoup de thèmes sont abordés, dans ce roman et dans les ouvrages de Zadie Smith en général, mais le principal est sans doute l’immigration, avec ce que cela implique. L’auteur jongle entre les paradoxes d’une éducation avec les valeurs de la société d’origine ou celle de la culture du pays d’accueil, les difficultés d’intégration ou encore le poids religieux et culturel subi par ces générations des différentes communautés de Londres en particulier. Elle apporte, avec beaucoup d’humour et un grand talent narratif, son point de vue sur ces sujets grâce à des personnages hauts en couleur et extrêmement attachants.

L’histoire a donné lieu à une adaptation par Channel 4 en quatre épisodes réalisée par Jullian Jarrold en 2002, seulement deux ans après la première parution et le titre est très souvent réédité. Zadie Smith a en quelque sorte atteint le statut d’écrivaine contemporaine anglaise incontournable, par ses idées, ses sujets et surtout son style percutant et tellement agréable à lire. Au fil de ses pages, on part réellement en voyage et on est surpris, je crois, d’en arriver « déjà » à la fin. Cette dernière, un peu floue et presque précipitée, nous laisse un tout petit peu déçu au regard des délices de cette saga.


Chloé B., 2ème année Édition-Librairie

 

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