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22 octobre 2012 1 22 /10 /octobre /2012 07:00

Gary-shteyngart-Super-triste-histoire-d-amour.jpg



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Gary SHTEYNGART
Super triste histoire d'amour
Super sad love story
Traduction
Stéphane Roques
Éditions de l'Olivier, 2012





«

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Salut Leonard ou Lenny Abramov, 205-32-8714. Au nom de l'Autorité de Rétablissement de l'Américanité, j'aimerais te souhaiter un bon retour aux nouveaux États-unis d'Amérique. »

ou l'histoire d'un auteur

Gary Shteyngart, l'auteur du roman qui nous intéresse, est russe. Il est juif aussi, et n'allez pas penser que j'écris ça pour stigmatiser le bonhomme ou remplir les lignes de littexpress ; si je le précise, c'est parce que Gary place ses origines au centre de son oeuvre. Né en 1972, à Léningrad, ses romans n'ont que peu de succès dans son pays natal et trouvent leur notoriété aux États-Unis. Pourquoi les États-Unis, me demanderez-vous ? Sûrement parce que l'écriture de l'auteur est avant tout satirique, critique d'une société, qui, par plusieurs de ses aspects, nous rappelle le libéralisme des états américains. L'auteur aime à tourner la réalité en ridicule, en usant de l'absurde : ses univers errent entre la fiction et la réalité, toujours en décalage, un décalage souvent révélateur.

Son roman Absurdistan fut particulièrement reconnu par la presse américaine.



« Très cher journal,
Aujourd'hui, j'ai pris une grande décision : je ne mourrai jamais. »

ou l'histoire d'un futur probable

Le héros s'appelle Lenny (il est tout à fait acceptable d'y voir ici une référence au Lenny de Steinbeck, dont la naïveté et la bonhomie ont clairement servi de modèle à l'élaboration du personnage), approche la quarantaine, et explique à son journal intime qu'il a décidé de ne pas mourir. Le pire, c'est qu'il est sérieux, car en tant qu'employé modèle de la division des Services post-humains de la Staatling-Wapachung Corporation, Lenny Abramov peut concourir à l'éternité. Le développement de nano-machines médicales anti-vieillissement est pratiquement abouti, et les résultats sont déjà visibles sur le visage du grand patron Joshie Goldman.

Lenny est encore jeune dans sa tête ; pour preuve, il se targue de posséder le dernier modèle de téléphone en vogue (l' ÄppÄrÄt). « En vogue » est un peu faible, étant donné qu'il lui sert non seulement de téléphone, mais aussi de pièce d'identité, de passeport, de banque et de crédit par rapport à l'entreprise qui l'emploie. Car le problème de Lenny, ce sera de garder son niveau de crédit suffisament haut, sa compétitivité suffisamment haute, son moral suffisament bon, sa baisabilité remarquable, sa personalité, sa masculinité... Tout est classifié dans l'ÄppÄrÄt !



« EUNI-GAUDE à LANGUEDEPUTE :

Je vais me déconnecter, mais tiens une Image de moi et Lenny au zoo de Central Park. Il est à gauche de l'ours. Vomis pas !!! »

ou l'histoire d'un amour improbable

Il faut un motif pour désirer l'éternité. C'est vrai, quoi ! Qui a envie de voir le monde péricliter, l'humanité disparaître, et pourquoi pas la planète exploser, et errer dans l'espace intersidéral toute une éternité ? Mais Lenny est motivé. Il y a Eunice Park. Physiquement, c'est son style : asiatique, jeune de 24 années, maigre au possible dans un jean Pelured'oignon, pétrie de la maturité d'une adolescente de 17 ans. Pourtant, la folie pousse à l'amour, et entre deux mails et quelques échanges de statistiques sur ÄppÄrÄt, on essaie de s'aimer un peu. Que faire se sa sagesse, de ses livres, quand on est en face d'une belle qui a tout à apprendre, à expérimenter ? Comment échanger lorsque l'un s'intéresse à Kundera et l'autre à la dernière gamme de sous-vêtements de la marque RedditionSansCondition ?



Ou l'histoire de mauvais choix éditoriaux

Une question demeure sur le livre. Comment se fait-il qu'on n’en ait jamais entendu parler en France ? Comment a-t-il fallu que je sois conseillé par une charmante Allemande, lors d'un voyage, pour avoir connaissance de cet auteur si reconnu, non seulement aux États-Unis, mais aussi en Europe (Angleterre, Allemagne) ? Super triste histoire d'amour est même prévu pour le cinéma avec James Franco, étoile montante d'Hollywood dans le rôle principal !

Ici, que mon lecteur se garde bien de ne pas suivre les prochaines lignes avec la distance nécessaire, car je vais exprimer un avis personnel qui ne pourra nullement s'autogarantir de vérité absolue.
gary-shteyngart-super-sad-true-love-story-copie-1.jpgGary shteyngart Super triste histoire d amour
Gary Steyngart a écrit trois romans qui sont tous édités aux  éditions de l'Olivier. Je porte une affection particulière à l'éditeur, qui sait chercher des auteurs de qualité, sans oublier de proposer des oeuvres d'une grande originalité. Mais que peut-on dire de la mise en avant de ces oeuvres ? Peut-on réellement vendre un livre satirico-anticipatif en plaquant sur une couverture d'un violet douteux, une image en trois dimensions qui semble avoir été réalisée avec les moyens des débuts des années 90 ? Peut-on également, d'une part, traduire le titre du roman en français, et d'autre part garder l'inversion nom-épithète propre à l'anglophonie ? Et de là se rendre compte que c'est incompatible avec le titre complet et le tronquer ainsi dans sa totalité ? Car le titre d'origine était « Super sad true love story ». On a enlevé « true » pour quelle raison ? Parce que « Super vraie triste histoire d'amour », ça ne fait pas français ? Honorable remarque si l'on ne choisit pas au final un titre qui n'est pas plus juste au niveau syntaxique. Et si le but de cette inversion était de rappeler les dérives de la langue à travers l'utilisation des chats internet, pourquoi ne pas avoir assumé ce choix en proposant un titre qui, certes n'aurait pas été français, mais aurait au moins attiré l'attention du chaland ? Bref, je n'ai pas beaucoup de connaissances en marketing du livre, mais sans mon amie germanique, je n'aurais jamais posé mes mains sur cet ouvrage. Encore aujourd'hui, en public, je le pose couverture contre la table...


Léo, AS éd-lib 2012-2013

 

 

 


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20 octobre 2012 6 20 /10 /octobre /2012 07:00

takeshi-kitano-La-vie-en-gris-et-rose.jpg

 

 

 

 

 

 

 

KITANO Takeshi
北野 武
La vie en gris et rose
Titre original :
Takeshikun, hai !,1984
たけしくん、ハイ
traduit du japonais
par Karine Chesneau
Picquier poche, 2008

 

 

 

 

 

 

 

 

Un artiste complet

 « Beat » Kitano Takeshi est né en 1947 à Tokyo (Japon). Auteur de nombreux ouvrages de poésie et de romans, il est reconnu en Occident pour sa carrière d’acteur (Furyo, Battle Royale, Blood and Bones…), mais également, et surtout, pour sa carrière de réalisateur (Sonatine, L'été de Kikujiro, Aniki, mon frère…). Véritable touche à tout, il est, ou a été, animateur de télévision, comique, peintre, et même chanteur.
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Cet éclectisme a contribué à créer un personnage complexe, qui n’aurait pas dépareillé dans un célèbre roman de Robert Louis Stevenson…

En effet, Il existe deux Kitano : le Kitano Takeshi respectable, mais aussi son alter ego « Beat » Takeshi, incontrôlable et mordant. Cette dualité se retrouve dans son œuvre, et est souvent l’occasion de montrer un humour pince-sans-rire qui éclaire un univers parfois nihiliste. Selon Hubert Niogret dans son article « JAPON (Arts et culture) - Le cinéma », Takeshi Kitano est le « seul cinéaste majeur apparu depuis le début des années 1990 [au Japon], [et qui parle] du monde moderne, de ses violences et de ses interrogations, à partir de variations pleines de brio sur le genre du film yakuza ».

Le parcours de Kitano étonne. Il est vrai qu’il est plutôt rare de voir un animateur de télévision populaire devenir un réalisateur qui va écumer les festivals de cinéma les plus réputés du monde. De Takeshi’s Castle au Voyage de Kikujiro, la route paraît longue… et pourtant. L’enfance, l’innocence, l’humour parfois régressif… ne sont que le reflet d’un personnage finalement cohérent de bout en bout. Et ce n’est pas son recueil de souvenirs d’enfance, La Vie en gris et rose, qui démontrera le contraire. Du petit garçon qui cherche tous les moyens possibles pour s’amuser au sortir d’une guerre effroyable, au grand enfant qui torture de pauvres candidats à coups de mares de boue et de briques en polystyrène dans un jeu télévisuel totalement régressif (« rôle » d’ailleurs délicieusement parodié dans Battle Royale, de Fukasaku Kinji), en passant par ses incarnations de yakusas sans pitié, parfois infantilisés, mais baignant souvent dans un humour noir dévastateur, la frontière entre Kitano Takeshi et « Beat Takeshi » parait bien ténue.



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Une enfance en gris et rose

La vie en gris et rose nous raconte les souvenirs d’un petit garçon d’une dizaine d’années dans le Japon d’après-guerre. Le 6 août 1945, le Japon subit une attaque atomique tristement célèbre sur la ville d’Hiroshima, puis une seconde trois jours plus tard sur Nagasaki.  Le 2 septembre 1945, le Japon se rend, et les États-Unis vont occuper le pays jusqu’en 1952. Ces événements vont profondément bouleverser la culture nippone : l’alimentation, les loisirs et la mode vestimentaire s’occidentalisent progressivement.

Kitano Takeshi naît dans une famille modeste qui évolue dans un Japon en reconstruction. Son père est peintre en bâtiment. Cette profession étant assez mal considérée à l’époque (et peu rémunératrice), le petit Takeshi n’aura pas une enfance des plus simples. Entre un père qui a l’habitude de rentrer saoul et de le rouer de coups si l’occasion se présente et une mère sévère qui essaie d’éduquer et d’instruire au mieux ses enfants, il ne lui reste qu’à faire preuve d’imagination pour s’évader et tenter de se construire une enfance.

Cette enfance, marquée par la pauvreté, lui permet de savourer chaque moment de plaisir, et de ressentir de manière exacerbée chaque détail qui pourrait l’humilier ou le rendre différent face à ses camarades de classe, qu’ils soient nantis ou non. C’est ainsi que, pêle-mêle, l’auteur nous raconte son rêve d’avoir un train électrique ou des skis, le travail de peintre avec son père, ou encore les combines d’ingénieux arnaqueurs qui ne manquaient pas d’idées saugrenues pour survivre... Au-delà des souvenirs d’enfance, ce livre est également un portrait du Japon d’après-guerre oscillant entre nostalgie et amertume. C’est aussi un émouvant portrait familial, notamment lorsque Kitano évoque un père violent, triste, bourru mais également capable d’éclairs de lucidité et d’amour. Son père s’appelait Kikujiro... Plus tard, lors de sa carrière de cinéaste, Kitano créera et incarnera un personnage du nom de Kikujiro, tantôt rustre, tantôt attachant. Peut-être est-ce un hommage...

Kitano Takeshi écrit et illustre ce recueil de souvenirs en 1984, alors que sa carrière d’humoriste bat son plein, et qu’il vient de crever l’écran aux côtés de David Bowie dans Furyo, célèbre film de Oshima Nagisa. Stylistiquement parlant, nous sommes certes loin du haïku, mais chaque anecdote est toutefois racontée de manière très brève, sans qu’il y ait nécessairement de continuité avec la précédente. En fait, Kitano Takeshi s’adresse directement au lecteur. Il lui raconte de petites histoires dans un style « parlé ». Nous avons l’impression d’être face à lui, et un sentiment de dialogue pourrait presque être perçu devant la spontanéité et la vivacité du style, tandis qu’il n’hésite pas à prendre son auditoire à partie. Il porte ainsi un regard distancié sur son enfance, différemment de l’auteur d’origine irlandaise Frank McCourt, qui a pris, lui, par exemple, le parti de raconter sa biographie en essayant de retrouver son âme d’antan à travers un style enfantin.

Kitano Takeshi, ou encore « Beat » Takeshi, a toujours gardé son âme d’enfant, quel que soit le projet dans lequel il se lance. Ce petit livre qui se lit rapidement et dont le titre évoque les essais de teinte du père de Takeshi sur la porte du domicile familial, mais aussi son enfance entre dureté et bonheur, permet de cerner la philosophie de cet homme qui s’étonne encore de la notoriété dont il bénéficie mais qui la met à profit pour divertir, marquer son public...et le faire réfléchir.



Pour compléter cette lecture, quelques ouvrages que Kitano a écrits ou auxquels il a collaboré et qui relatent d’autres périodes de sa vie :

Asakusa Kid, qui raconte ses débuts de comédien à l'âge de 25 ans dans la ville de Tokyo, Beat Takeshi Kitano : Gosse de peintre, qui décrit son univers artistique et son enfance et enfin Kitano par Kitano, autobiographie plus généraliste constituée à partir d’entretiens.

 

« Jusqu’à la fin de mes jours, je garderai ma sensibilité d’enfant »
Kitano Takeshi

 

Rémy de La Morinerie, AS Bib 2012-2013

 

 


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27 septembre 2012 4 27 /09 /septembre /2012 07:00

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XINRAN
Mémoire de Chine
Traduit du chinois
par Prune Cornet
Philippe Picquier, 2010


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Xinran est chinoise, elle est née à Pékin en 1958. Elle a été enlevée avec son frère pendant la Révolution culturelle, car ses parents avaient été jugés comme réactionnaires. Les deux enfants ont donc grandi dans un orphelinat militaire réservé aux enfants des « réactionnaires ». Elle devient journaliste en 1989 et anime des émissions dont les thèmes sont validés par  les autorités chinoises. En 1997, elle part pour l’Angleterre. Elle y enseigne et écrit pour The Guardian. Elle devient célèbre dans le monde entier en 2002 en racontant les conditions de vie des femmes de son pays d’origine, sans aucun tabou. Le livre Chinoises est un best-seller. En 2008, on traduit en France l’un de ses romans d’inspiration journalistique, Baguettes chinoises ; il raconte le destin de trois sœurs, femmes de la campagne chinoise, qui travaillent en ville et rapportent l’argent à leur père, démontrant qu’une femme n’est pas qu’une « baguette » par opposition à l’homme, la « poutre », qui serait le seul capable de subvenir aux besoins de sa famille.



En 2010 Mémoire de Chine sort en France. Ce livre se rapproche d’un reportage, d’une enquête journalistique sur une génération de Chinois qui a vu les grands bouleversements de la Chine au XXe siècle, plus particulièrement à partir de 1980. Il se compose d’une vingtaine de témoignages de personnes d’environ soixante-dix ans et plus sur la modernisation, l’occidentalisation, la  guerre, les révolutions… À la fois livre journalistique, témoignage et recueil de souvenirs, cet ouvrage est précieux autant pour les jeunes Chinois d’aujourd’hui que pour les Occidentaux ne voulant pas se contenter d’une vision restreinte, parfois édulcorée de la Chine.

« Pour nous, Chinois, révéler ouvertement et publiquement ce que nous pensons et ressentons est loin d’être chose facile. » Voici comment Xinran commence. C’est justement à cause de cette difficulté de parler de soi que l’auteur a décidé de compiler une vingtaine de récits de personnes âgées. Ne pas oublier, ne pas laisser disparaître des témoignages sur une histoire peu connue par les jeunes générations, tel est le but  de ce livre. L’écrivaine veut montrer la réalité de la vie des Chinois au XXe siècle. Il n’y a pas pour autant de critique sur la société, ce n’est pas pour dénoncer la politique de telle ou telle période de l’histoire de la Chine. Ce livre est aussi un témoignage précieux. En effet, le plus souvent, les parents n’ont pas raconté leur vie, leurs difficultés à leurs enfants ou leurs petits-enfants. Ainsi, Xinran « refuse de croire que les Chinois emportent toujours dans leur tombe la vérité de ce que fut leur vie » (citation de l’introduction du livre).

L’une des précieuses rencontres de Xinran avec des personnes du peuple se fait dans la province de Guizhou, au sud de la Chine. Yao Popo, femme de soixante-dix-neuf ans, témoigne de sa vie durant la Révolution culturelle, qui a été moins terrible pour elle que pour d’autres Chinois. En effet, jeune fille, elle a appris à reconnaître les herbes médicinales et à les utiliser pour guérir différents maux. Lors de la Révolution culturelle, beaucoup d’hôpitaux furent fermés, peu de médecins exerçaient encore, d’autant plus dans les petites villes et à la campagne. Alors que cette période fut très dure à vivre pour la population chinoise, ce fut moins difficile pour Yao Popo. Elle remplaçait les médecins du mieux qu’elle pouvait, et a ainsi pu gagner assez d’argent pour se construire une maison. Aujourd’hui, elle tient un petit étal et vend ses remèdes qui font des miracles sur les maladies « habituelles », bien connues, mais sont moins efficaces face aux « nouvelles maladies : des yeux irrités et des dos douloureux d’être assis devant les ordinateurs ou au bureau, de l’acné due à des excès de nourriture McDonald’s… » Yao Popo n’a jamais raconté à ses enfants sa vie durant la Révolution culturelle. Ils croient que c’est une femme peu éduquée, dépendante de son mari et seulement capable d’exécuter les tâches ménagères. « Quand je leur donne de l’argent, ils croient que ça vient de mon mari, ou de mon père. Mais j’en ai gagné bien plus qu’eux pendant toutes ces années. »

Le témoignage de la Dame aux remèdes, comme l’appellent les habitants de la région de Guilin, n’est qu’un exemple parmi la vingtaine des autres présents dans ce livre : un journaliste parlant du Tibet et de la présence de la religion juive en Chine, des fabricants de lanternes de Qin Huai (province de Jiangsu, est du pays), un homme ayant vécu la Grande Marche (1934) qui a participé à l’avènement au pouvoir de Mao, un chauffeur de taxi, une femme général… Autant de témoignages que Xinran a jugé urgent de compiler, pour ne pas laisser se perdre toute une vision de l’évolution de la Chine qui ne se trouve pas dans les livres d’histoire. Pour nous, Français, ce livre donne des éléments qui éclairent notre vision de la Chine de Mao Zedong, de la Chine actuelle et de son développement très rapide. En résumé, un récit passionnant qui nous fait appréhender la Chine sous un autre œil.


Armelle, 2e année éd.-lib. 2011-2012

 

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13 septembre 2012 4 13 /09 /septembre /2012 07:00

Milan Kundera Risibles amours

 

 

 

 

 

 

 

Milan KUNDERA
Risibles Amours
Titre original
« Smesne Lasky », 1968
Première publication en France
Traduction François Kérel
Gallimard, 1970
édition revue en 1986 par l’auteur
Folio, 1994


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Difficile pour un auteur d’échapper à son histoire qui détermine son écriture et les thématiques abordées dans ses œuvres. Alors que Risibles Amours s’intéresse comme le titre l’indique avant tout à l’expérimentation du sentiment amoureux ou de ce qui y est apparenté, Kundera rend nécessaire le rappel de son vécu. L’auteur est né en Tchécoslovaquie en 1929. En premier lieu fidèle au parti communiste qu’il a intégré, il suivra néanmoins la vague d’émancipation des écrivains et intellectuels tchèques cherchant à échapper à la ligne politique des dirigeants du Parti pendant la seconde moitié des années 1960. C’est dans ce contexte que s’inscrit l’écriture de Risibles Amours, alors qu’approche ce qui sera le Printemps de Prague en 1968, date de publication du recueil. On y retrouve dès lors des problématiques s’inscrivant dans cette période comme celles de la liberté, de l’affirmation identitaire et une nette envie de sortir du chemin préétabli à la recherche d’une aventure, même minime.

En premier lieu, le recueil s’intéresse à l’essence de ce qui constitue une relation amoureuse. Kundera focalise dès lors sur la femme, l’homme et l’amour lui-même. Concernant la femme, il la présente avant tout comme un objet de convoitise. Objet est par ailleurs bien le mot tant la femme est instrumentalisée par les protagonistes masculins à quelques exceptions près. Elle est une forme d’ornement dont on est accompagné uniquement pour le paraître. Une marchandise que l’on exige de voir et de jauger avant d’imaginer une quelconque relation. Hiérarchisée à l’aide d’un classement fondé sur la beauté. Jeune surtout, car la femme doit pour ces hommes incarner la pureté, la candeur et l’innocence et jamais la liberté et l’indépendance. Au contraire, ces femmes-là dérangent, ces femmes qui choisissent ce qu’elles veulent faire de leur corps, qui se l’approprient. Kundera dépeint clairement cette volonté de l’homme de garder une emprise totale sur la femme.

L’homme, de son côté, est présenté comme orgueilleux et arrogant. L’homme est imbu de lui-même, de ses qualités intellectuelles. L’homme est intelligent, la femme est belle, ainsi est-ce ce que désirent les hommes de Kundera. L’homme est également sûr de ses qualités physiques, se croyant irrésistible. L’homme chasse et se sent fier de sa carrière érotique, succession de palmarès sans plus de saveur. Difficile dès lors d’imaginer un amour possible entre ces deux êtres quand un principe de domination semble être l’essence même de leurs rapports.

Ainsi Kundera présente-t-il une version du sentiment amoureux entièrement désillusionnée. L’amour n’est jamais véritablement sincère. L’amour n’est rien d’autre qu’une conquête, fondée sur une stratégie demandant un repérage, un abordage... L’amour est victime de la jalousie qui n’a de cesse de le salir, de le pervertir. Pourtant la femme est amoureuse, dans une attitude de don absolu. L’homme l’est également, amoureux de sa femme qu’il trompe outrageusement mais sincèrement amoureux. Kundera montre tout au long du recueil ce paradoxe constant de l’amour qui n’est qu’illogique. Mais il le montre également comme force de vie, d’existence. L’amour est celui que l’on interdit, que l’on s’interdit trop pris au jeu des masques dissimiuant son être, jamais fidèle à son identité que chaque personnage construit, modèle selon les nécessités. Alors ne jamais assouvir un amour devient le seul moyen pour ces personnages de le garder en vie, car lorsqu’on l’obtient, le rêve meurt avec cette envie enfin satisfaite et qui vient se mêler aux exigences du mensonge sur soi-même.

L’œuvre de Kundera, au-delà de son traitement cynique et teinté d’humour de l’amour, s’intéresse à un certain nombre de thèmes que l’on sent avoir une grande importance pour l’auteur. Tout d’abord, Risibles Amours s’inscrit dans un contexte historique et politique qui ressurgit clairement à la lecture de l’ouvrage. Le premier des thèmes émergeant est alors le communisme et la domination soviétique d’alors. Cette présence est exprimée de manière sous-jacente à l’aide de simples mots glissés rappelant une atmosphère réglementée parsemée de « camarades ». Le régime est régulièrement rappelé de manière anodine, à partir de détails indirects. On sent également une aversion pour la Russie à l’approche du Printemps de Prague avec de petites phrases assassines : « La vodka, ça pue l’âme russe ». Tout devient prétexte à s’affirmer pour échapper à cette domination presque coloniale et à cette emprise sur l’esprit. Ainsi, croire en Dieu devient également utilitaire, un moyen de rejet du régime.

De ce désir d’émancipation émerge naturellement la thématique de la liberté exprimée à plusieurs reprises par Kundera dans son recueil. Il met en œuvre une recherche constante de l’aventure, d’un petit quelque chose qui permettra de sortir de l’étau, de la voie tracée de l’uniformisation. Chaque fenêtre dans l’œuvre est symboliquement associée à une idée d’évasion. Les personnages des différentes nouvelles ont en commun d’être obnubilés par la recherche d’un moyen de laisser agir leur libre-arbitre, ce qui rappelle nettement le contexte de la Tchécoslovaquie en plein période de libéralisation.

Enfin, un dernier thème cher à Kundera est sans cesse évoqué comme une trame de fond, à savoir l’éternelle poursuite de la jeunesse. Pour les personnages, on sent que chaque instant est précieux, qu’ils sentent tous la vieillesse approcher ou les submerger, ce qu’ils cherchent à fuir par tous les moyens. La quête constante d’une jeunesse perdue passe alors par la conquête de jeunes filles afin de renouer avec l’enfance, le passé afin de le vivre à nouveau. Ils cherchent ce dernier vestige de la jeunesse en eux par le biais de l’insouciance, ce qui les conduit à des parcours amoureux chaotiques car la vieillesse c’est la stabilité tandis que la jeunesse ne pense pas à plus tard. Tout doit être dans l’immédiateté, sans réflexion, sans retour. Or ce désir d’éternelle jeunesse après laquelle ils courent tous n’est bien sûr jamais assouvi. On ne refait rien, on ne rattrape rien. Cela n’a d’ailleurs aucun sens d’essayer, de s’y épuiser en perdant le temps présent et à venir. La jeunesse de ce que l’on a été ne vit que dans la mémoire. L’unique moyen de la préserver est donc le souvenir, sur lequel il ne faut pas s’attarder.

Risibles Amours joue sans cesse avec un double sens déjà présent dans le titre lui-même. Ces amours sont risibles car les situations sont absurdes et comiques mais également parce que ces amours n’en sont pas et sont au contraire risibles, ridicules, dérisoires. Il est difficile au final de savoir après lecture ce qu’est l’amour ou ce qu’il doit être chez Kundera : un jeu permanent, une insouciance pour mieux se sentir vivre ? On peut également choisir de retenir qu’il n’est jamais acquis, qu’il faut chaque jour reconquérir l’être aimé et ce sans se laisser piéger par cette comédie incessante que la vie nous amène parfois à jouer. Il s’agit donc d’éviter ce piège, de rester maître de son existence, ce qui implique aussi d’accepter qui l’on est et devient, sans jeter de regard vain en arrière.


Leslie, AS bib 2011-2012

 

 

Milan KUNDERA sur LITTEXPRESS

 

  Milan Kundera Risibles amours

 

 

 

 

Article d'E. Maréchal sur Risibles amours.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Kundera La Plaisanterie

 

 

 

 

 

Article d'Élodie sur La Plaisanterie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Kundera La vie est ailleurs

 

 

 

 

 

 Article de Marie sur La Vie est ailleurs

 

 

 

 

 

 

 

 

Milan Kundera La valse aux adoeux

 

 

Article de Roxane sur La Valse aux adieux

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Milan Kundera Jacques et son maître

 

 

 

 Article d'Alicia sur Jacques et son maître

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  Milan Kundera L'insoutenable légèreté de l'être

 

 

 

Articles de Mado et d'Aloïs sur L'Insoutenable légèreté de l'être.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Milan Kundera La Lenteur

 

 

 

 

Article de Margaux sur La Lenteur.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Milan Kundera L'Ignorance

 

 

 

 

 Article d'Anne-Laure sur L'Ignorance.

 

 

 

 

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9 septembre 2012 7 09 /09 /septembre /2012 07:00

knut-hamsun-sous-l-etoile-d-automne-01.jpg



 

 

 

 

 

 

Knut HAMSUN
Sous l'étoile d'automne
Under Høststjærnen (1906)
Traduit du norvégien
par Régis Boyer
Calmann-Lévy, 1978
Livre de Poche
Biblio romans, 1994


Photo 1

 

 

 

 

 

 

Né dans le Sud de la Norvège, c’est au large des îles Lofoten, près du Cercle polaire arctique que grandit Knud Pedersen (le vrai nom de Knut Hamsun). Dans cet univers constitué de fjords et de falaises, il découvre un environnement élémentaire qui sera la toile de fond de ses écrits romanesques. Sa fascination pour la Nature et les éléments qui la composent est issue de ce cadre, dans lequel il assiste, dès son plus jeune âge, à la magie des lumières boréales.

À l’âge de quarante ans, le père de Knud Pedersen, Peder, quitte sa femme et la tranquillité de son foyer pour devenir tailleur, entraînant sa famille dans la précarité. Le jeune garçon, âgé de neuf ans, est alors confié à son oncle Hans Olsen, sévère et puritain, qui n’hésite pas à utiliser la violence pour imposer son autorité.
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C’est pour échapper à cet oncle tortionnaire que Knud expérimente ses premiers vagabondages et découvre les merveilles du paysage norvégien qui deviendront le socle de son attachement à ce cadre idyllique. À l’âge de quatorze ans, il quitte cette maison. De quinze à dix-sept ans, il pratiquera de nombreux travaux, de shérif assistant à professeur d’école, dans le seul objectif de gagner de quoi survivre et d’échapper à la faim et à la violence qui constituaient son quotidien quelques années plus tôt. C’est ainsi que se forge son caractère de vagabond.

 

 

Knut Hamsun à l'âge de 14 ans


A 23 ans, il s’exile aux États-Unis, où il connaîtra le même style de vie, troquant le travail d’aide-maçon pour celui de porcher, afin d’éviter la misère. Après deux séjours américains, il revient en Scandinavie pour s’installer à Copenhague, où il publie une esquisse de roman, qui paraît dans la revue Ny Jord (Terre Nouvelle). Son premier roman publié, Faim, est un succès et lui permet d’acquérir très rapidement une reconnaissance internationale.

Il commence alors à publier régulièrement. Un essai psychologique, De la vie inconsciente de l’homme, et de nombreux romans, recueils de nouvelles, un récit de voyage en Russie, quelques pièces de théâtre et un recueil de poèmes suivront.

En 1920, alors qu’il publie L’éveil de la glèbe, il reçoit le Prix Nobel de littérature.
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L’image qu’a laissée Knut Hamsun est cependant ternie par ses considérations politiques. Son éternel goût de la provocation le pousse à tenir un certain nombre de conférences, en 1907 par exemple, remettant en question le respect que la jeunesse doit aux générations précédentes.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, il soutient le parti pro-nazi Nasjonal Samling. Il rencontre Adolf Hitler en 1943 et fait don de sa médaille du Prix Nobel à Joseph Goebbels. A la mort du Führer, il rendra hommage, dans un article publié dans l’Aftenposten, à ce « guerrier de l’humanité ».

À la fin de la guerre, on préfère lui attribuer une « personnalité aux facultés mentales affaiblies de façon permanente » pour éviter de perdre l’homme qui, jusqu’alors, était une des fiertés du peuple norvégien. En 1948, il est condamné à verser 325 000 couronnes norvégiennes pour sa collaboration avec le régime nazi.



Sous l’étoile vagabonde (1906) est le premier volet d’une de ses deux trilogies dites du vagabond. Les deux livres qui la complètent sont Un vagabond en sourdine (1909) et La Dernière Joie (1912).

Le héros, Knut Pedersen (véritable nom de Knut Hamsun), est entre deux âges. Il vient d’abandonner une vie que l’on suppose aisée, en ville, pour retourner à la vie qu’il a connue dans sa jeunesse, faite de vagabondages et d’errances dans la campagne et les forêts norvégiennes. C’est un retour aux sources. Il redécouvre la pureté de cette vie, au cœur de cette Nature qu’il aime tant. « Mon sang devine que j’ai en moi une fibre nerveuse qui m’unit à l’univers, aux éléments », avait-il écrit, à l’âge de 29 ans.

Quand paraît le livre, en 1906, Knut Hamsun a 47 ans et sort d’un divorce. Il se retrouve seul, plein de questions. Dans sa présentation de la trilogie, Linda Lé écrit : « C’est le triptyque des désillusions, le retable de l’amertume. De livre en livre, tout s’avilit, la moisissure de la civilisation gagne le cœur de la forêt. » On trouve dans ce roman « une adhésion à la Nature, une nostalgie de l’homme originel, de l’homme face à l’élémentaire, une volonté de se libérer de la civilisation moderne d’essence mécaniciste. »

Et pourtant, l’ouverture du roman est porteuse de beaucoup d’espoir :

 

« Me voici loin du vacarme et de la presse de la ville, des journaux et des gens, j’ai fui tout cela parce que, de nouveau, on m’appelait de la campagne et de la solitude dont je suis originaire. […] J’ai pris la ferme résolution d’obtenir la paix à tout prix. »

Le narrateur veut retrouver ce quotidien qu’il a connu et qui l’emplit du calme et de la sérénité dont le chaos de la ville l’a privé. Ici, il n’a pas de surprises, il sait comment fonctionne l’univers et voilà ce qui le rassure, ce qui lui donne un fond de stabilité en cette période de transition qu’il traverse à ce moment de sa vie où tout est remis en question. La première phrase du roman annonce ce cycle immobile : « Hier, la mer luisait comme un miroir et aujourd’hui, elle luit comme un miroir. » La mer est prévisible, elle fournit des repères. Et c’est bien des repères que Knut Pedersen/Hamsun est venu chercher là. Et deux pages plus loin : « – Combien coûte le maquereau aujourd’hui ? – La même chose qu’hier, répond-on. »

Tout est cadré, la frénésie citadine est loin maintenant et c’est en compagnie de son ancien camarade de chantier, Grindhusen, qu’il part « de ferme en ferme », en « nomade solitaire ». Ils proposent leur aide pour toutes sortes de travaux manuels, creuser un puits ou prétendre réaccorder les pianos de la région pour trouver un abri l’espace de quelques nuits.
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Mais dans cette solitude, Knut recherche de la chaleur. Il croise deux femmes dans le roman. Deux amours qui s’imposent à lui, instantanément, comme impossibles. Il ne peut, pourtant, s’empêcher de rêver en pensant à elles. Ces songes l’obsèdent et revêtent les allures d’un idéal fantasmé et toujours déçu. Car ce personnage ne sait jamais vraiment ce qu’il veut et est toujours déçu de ce qu’il a. C’est ce qui fait de lui un homme si mélancolique. Jeune, il a quitté cette vie pour rejoindre la ville et son dynamisme. Maintenant, c’est la ville qu’il quitte pour revenir à la simplicité de cette vie. Il ne sait pas se sentir heureux, partager ni comprendre les autres. Et pourtant, à l’écouter parler de cette Nature divine qu’il vénère et qui le rassure, on sent qu’il est plein de vie, mais d’une vie frustrée qu’il ne parvient à transmettre à personne autour de lui.


Loïk, 2e année éd.-lib. 2011-2012

 

 


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8 septembre 2012 6 08 /09 /septembre /2012 07:00

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Jonathan FRANZEN
Freedom
traduit de l’anglais
par Anne Wicke
éditions de l’Olivier, 2011
Points, 23 août 2012



 

 

 

 

 

« Un grand roman sur l’amour, la famille, le couple, le vieillissement de l’Amérique qui frappe par sa portée universelle. » Livres Hebdo.

 

 

 

 

Cette parution tant attendue, par les lecteurs comme par les libraires, a été à la hauteur des espérances. Neuf ans après Les Corrections, Franzen a désormais acquis le statut de star des lettres américaines et fait partie des écrivains majeurs de la scène internationale. Dès son arrivée en France, il suscite l’intérêt des libraires et devient rapidement le coup de cœur de nombre d’entre eux.

Mais pourquoi cet engouement pour ce pavé de 700 pages qui en effraie pourtant plus d’un ? À dire vrai, les avis sont mitigés. Ennuyeux, sans intérêt, trop fade, trop long pour certains, intriguant, riche, épuré, fluide pour d’autres.

Le titre Freedom choisi par l’auteur a pour but de faire réfléchir sur la notion de liberté. Dans une interview accordée au Point, Franzen explique sa tentative de rétablir la vraie complexité de ce concept. Il cherche à élargir le champ de réflexion de son lecteur. Ce n’est pas une lecture passive puisque ce dernier retrouve un univers qu’il connaît, qui l’entoure et sur lequel il peut enfin prendre du recul.

Franzen cherche à montrer au lecteur la difficulté de grandir dans cette société consumériste dans laquelle il vit. À travers des personnages multiples aux facettes diverses et complémentaires, il nous dépeint la vie d’une famille américaine. J’aime beaucoup ce terme d’« anatomie » qu’utilisent les éditions de l’Olivier pour qualifier l’analyse subtile, mais en même temps poignante de vérité et de profondeur, de cette famille qui a l’air tout à fait paisible et anodine de l’extérieur. C’est en utilisant un style épuré, des phrases simples mais longues car ponctuées de détails et une construction très ingénieuse que Franzen nous permet de comprendre la psychologie de la plupart de ses personnages. C’est ainsi que l’on comprendra leur détresse, leurs difficultés à grandir et surtout à trouver leur place dans ce monde trop complexe. Franzen a ce génie de toucher des sujets délicats et d’en parsemer son récit, cela conférant à son roman cet aspect si réaliste tout en permettant la réflexion. Le lecteur n’est pas lassé par toutes les interrogations que formule Franzen. Les critiques concernant le gouvernement Bush, les questions écologiques comme la surpopulation ou l’avenir des oiseaux sont insérées dans le récit de manière si subtile que l’on prend plaisir à ces petites parenthèses sur des interrogations actuelles parce qu’elles nous concernent. Ce n’est plus seulement de la fiction. On pourrait très bien imaginer cette famille Berglund vivant paisiblement de l’autre côté de l’Atlantique tellement cela semble plausible. Cette histoire pourrait être celle de n’importe quelle famille américaine.

Patty veut être la mère de famille modèle. N’étant pas très proche de ses parents, elle leur reproche d’avoir fait passer leur travail et ses sœurs avant elle. Son mari, Walter, est un fervent écologiste, très engagé. Son enfance difficile avec un père alcoolique et une mère très effacée lui a permis d’apprendre à se débrouiller seul. Leurs deux enfants, Jessica et Joey, sont très différents. Patty ne peut s’empêcher de préférer son fils au caractère rebelle à sa fille trop parfaite, qui ressemble tant à son père. Leur vie de famille semble bien tranquille dans leur petit quartier résidentiel. Mais voilà qu’on découvre une Patty dépressive, qui étouffe son fils et ne cesse de ressasser son adolescence. Elle ne peut s’empêcher de penser au « bad boy Richard Katz », qui est pourtant le meilleur ami de Walter.

Lorsque le récit commence, nous découvrons grâce à un chapitre court intitulé « 2004 » la vie des Berglund à travers le regard d’une famille voisine. On nous présente une Patty acariâtre, mesquine, qui mène la vie dure à ses voisins comme à sa propre famille. Franzen utilise ici un incipit intéressant, qui nous immerge petit à petit dans la vie des Berglund. L’auteur donne ainsi le ton du livre et nous fait ressentir, dès le départ, le mal-être du personnage de Patty.

Dans un nouveau chapitre, un autre point de vue : Patty écrit sur sa vie dans un but thérapeutique, ce qui nous permet de nous plonger dans son adolescence sur un campus universitaire des années 70 et de faire connaissance avec Walter. C’est ainsi que l’on va découvrir ses soucis d’adolescente et son attirance pour Richard. Qui choisir entre le timide Walter si attentionné, sensible, fou amoureux d’elle, et le ténébreux Richard, mystérieux, instable, et passionné seulement par sa musique. On subit ses échecs, ses doutes, ses réflexions sur l’avenir et une interrogation sur un monde en constante évolution. Elle va évoquer ensuite son choix de mener sa vie avec Walter, son mariage avec lui, la mise au monde de ses enfants et sa vie trop ennuyeuse. Le constat : elle n’est pas heureuse…

Retour au présent, en 2004 : c’est ainsi que commence une alternance dans la prise de parole des protagonistes, ce qui nous permet d’appréhender les pensées de certains personnages comme Joey, Walter, ou encore même Richard, personnages secondaires. L’intrigue est nouée autour du trio amoureux Patty, Richard et Walter. On va connaître leur vision des choses par rapport à leur relation sentimentale, par rapport au monde qui les entoure, tout en découvrant leurs doutes et leurs choix, qu’on les respecte ou non. On s’adapte à leur caractère, on les aime puis les déteste, les juge, mais on subit leurs choix et leur désespoir. Le lecteur se retrouve plongé dans un roman psychologique où se mêlent les récits rétrospectifs de personnages récurrents, enrichis de nouveaux visages qui viennent ponctuer ces vies et leur permettent d’avancer. Je vous parle ici d’Elisa, la meilleure amie de Patty adolescente, junkie, qui lui permettra de rencontrer Richard et Walter, ou encore Lalitha, la secrétaire de Walter, qui deviendra sa compagne durant quelque temps lorsqu’il est séparé de Patty et qui le pousse à défendre ses convictions écologiques. On découvre chaque membre de la grande famille Berglund, un à un, tout au long du livre, jusqu’aux dernières pages. On aborde quand même leurs personnalités et on apprend à les connaître en seulement quelques lignes, parfois… Franzen joue avec ses protagonistes en reprenant les mêmes scènes pour les voir sous différents angles. Il a cette force de « savoir doser l’importance qu’il donne à ses personnages, en effaçant certains, avant de les remettre au premier plan, et leur redonner enfin de l’éclat. »

Ce que Franzen veut accentuer c’est bien cette remise en question de soi, avec des personnages qui cherchent un équilibre dans leur vie, et qui, chaque jour, continuent à en apprendre davantage sur eux-mêmes. Il est évident que tous les personnages, autant qu’ils sont, manquent de confiance en eux, ne se comprennent pas, s’ignorent et se jalousent. C’est comme s’ils avaient besoin de se faire souffrir pour sentir à quel point finalement ils s’aiment.

Il est vrai que certains lecteurs évoquent leur déception quant à la traduction, assez médiocre, qui rend difficile la retranscription du style de Franzen, et peut gâcher cette fresque de l’Amérique moderne. Il ne faut pas nier que cette lecture ne peut être qualifiée de « facile » et certains la déclareront même parfois « indigeste ». C’est pourquoi d’aucuns hésiteront à conseiller ce livre, car il risque de décevoir certains, friands de lectures plus divertissantes qui n’ont pas la prétention d’éveiller leur sens critique ou leur curiosité. Cependant, si vous souhaitez prendre du plaisir à une lecture intéressante et très riche, qui pose des questions sur le monde actuel et les relations familiales, alors ce livre est fait pour vous. Il conviendra seulement de prendre le temps de le savourer en raison de sa densité littéraire…

 

 

Élodie Lapierre, 2e année édition librairie

 

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19 août 2012 7 19 /08 /août /2012 07:00

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Hermann HESSE
Siddharta (1922)

traduction Joseph Delage

Livre de poche, 1975

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À l’image de son personnage Siddhartha, Hermann Hesse n’eut pas une existence toute linéaire ; bien au contraire, celle-ci fut enrichie par les vagues de son époque, son caractère solitaire, rebelle et indépendant, ses expériences de vie et la controverse provoquée par ses œuvres et ses positions essentiellement politiques.



L’auteur

 http://fr.wikipedia.org/wiki/Hermann_Hesse



L’œuvre

Siddhartha parut en 1922.

Siddhartha Gautama dit le Bouddha vécut au VIe siècle avant Jésus Christ et fonda le Bouddhisme. C’est de sa vie que s’est inspiré Hermann Hesse pour l’écriture de Siddhartha.

Dans cette œuvre, l’auteur fait la synthèse de deux choses qui lui tiennent à cœur : son amour et sa sensibilité pour la culture, les croyances, les religions et les philosophies orientales dans lesquelles il a baigné dès son plus jeune âge grâce à une mère née en Inde (il réalisera également de nombreux voyages en 1910 dans ce pays) et un récit initiatique profond qui s’inscrit dans la tradition d’auteurs allemands tels que Goethe (Les années d’apprentissage de Whilelm Meister). C’est ainsi que nous découvrons le cheminement humain et spirituel d’un jeune homme nommé Siddhartha qui, tout au long de l’œuvre ne sera avide que d’une chose : trouver la paix intérieure, la paix de l’âme, une sagesse qui lui permette de se débarrasser définitivement de tous les tourments, passions et attachements qui empêchent l’homme d’être véritablement libre.

Sur sa route, Siddhartha est accompagné d’un ami fidèle, Govinda qui, après la décision de Siddhartha de quitter le clan familial, décide lui aussi de partir en quête de vérité.

Ils se sépareront puis se recroiseront plusieurs fois durant le long pèlerinage qu’ils entreprendront, Siddharta se métamorphosant au fur et à mesure de l’œuvre et Govinda étant toujours aussi assoiffé de connaissances alors qu’il avait pourtant décidé de suivre les disciples du Sublime Gotama. Et alors qu’à la fin de l’œuvre Siddhartha semble enfin avoir atteint l’éveil, Govinda est resté au même point de recherche que lorsque les deux s’étaient quittés. L’un a choisi l’apprentissage d’une vie qui ne suit aucune doctrine et aucun maître ; l’autre s’arrêta en chemin pour suivre la doctrine de Gotama.



L’échec de Govinda fait d’autant plus ressortir la réussite de Siddhartha

 

« Mais au fond de lui-même il se disait : Quel drôle d’homme que ce Siddhartha et quelles singulières idées il a ! Sa doctrine m’a tout l’air d’une folie. Que celle du Sublime est donc différente ! Elle est plus pure, plus claire, plus compréhensible ; en elle, rien d’étrange, rien de fou ou de risible ! Mais plus différente encore que les idées de Gotama me semble toute la personne de Siddharta, ses mains, ses pieds, ses yeux, son front, sa respiration, son sourire, son salut, sa démarche. Jamais, depuis que notre Sublime est entré dans le Nirvana, jamais je n’ai rencontré un homme dont j’aie pu dire comme de celui-là : Voilà un Saint ! Il est unique, ce Siddhartha, jamais je n’avais vu son pareil. Sa doctrine peut paraître étrange, ses paroles un peu folles, il n’en est pas moins vrai que son regard et ses mains, sa peau et ses cheveux, tout en lui respire une pureté, un calme, une sérénité, une douceur et une sainteté que je n’ai remarqués chez aucun mortel depuis la mort de notre Sublime Maître. » (fin de l’œuvre).

 

 

Siddhartha est devenu la sagesse même ; chaque geste, chaque mot et chaque attitude garde l’empreinte entière de la sagesse. Et par son parcours, il témoigne de façon concrète que la sagesse ne s’apprend pas mais qu’elle doit être acquise par chacun de façon individuelle.

Ce sont deux attitudes, deux cheminements, et, pour aller plus loin, deux visions du déroulement de la vie qui entrent en jeu sous la plume d’Hermann Hesse : celui de l’indépendance d’esprit, de l’esprit critique et de la volonté d’autoformation face à celui de la dépendance, de l’esprit qui suit et non pas qui devance pour être autonome.

Le chemin que Siddhartha décide de suivre allie à la fois l’esprit et l’âme, la spiritualité et l’humanité, l’Orient et l’Occident. Il les réconcilie à travers le choix que prend le personnage : ne pas suivre une doctrine religieuse, ne pas suivre le matérialisme mais garder l’expérience de l’essence de chacun pour les concilier et ne faire qu’un Tout qui ramène chaque chose, complémentaires les unes des autres, à l’origine commune.

 

« Bien souvent déjà il avait entendu toutes ces choses, bien souvent les voix du fleuve avaient déjà frappé ses oreilles, mais aujourd’hui ces sons lui semblaient nouveaux. Il commençait à ne plus bien les distinguer ; celles qui avaient une note joyeuse se confondaient avec celles qui se lamentaient, les voix mâles avec les voix enfantines, elles ne formaient plus qu’un seul concert : la plainte du mélancolique et le rire du sceptique, le cri de la colère et le gémissement de l’agonie, tout cela ne faisait plus qu’un, tout s’entremêlait, s’unissait, se pénétrait de mille façons. Et toutes les voix, toutes les aspirations, toutes les convoitises, toutes les souffrances, tous les plaisirs, tout le bien, tout le mal, tout cela ensemble, était le monde. Tout ce mélange, c’était le fleuve des destinées accomplies, c’était la musique de la vie. Et lorsque Siddhartha, prêtant l’oreille au son de ces mille et mille voix qui s’élevaient en même temps du fleuve, ne s’attacha plus seulement à celles qui clamaient la souffrance ou l’ironie, ou n’ouvrit plus son âme à l’une d’elles de préférence aux autres, en y faisant intervenir son Moi, mais les écouta toutes également, dans leur ensemble, dans leur Unité, alors il s’aperçut que tout l’immense concert de ces milliers de voix ne se composait que d’une seule parole : Om, la perfection. »

 

Tout comme les trois âges de la vie, l’œuvre est divisée en trois parties : une première où l’enfance de Siddhartha est relatée ainsi que son départ de chez les brahmanes et sa séparation de Govinda, une deuxième où le jeune homme fait l’expérience des plaisirs matériels et charnels et, enfin, une troisième où il retourne à son statut « d’errant » détaché de tout confort matériel et où il atteint ce que l’on pourrait appeler un état d’illuination.



On peut lire le détail de ces aventures ici : http://fr.wikipedia.org/wiki/Siddhartha_%28roman%29 



C’est ainsi, dans une Inde «recréée à merveille » (éditeur), que l’auteur allemand nous fait prendre la route de Siddhartha ; tout y est : le vocabulaire, les références à la religion et à la philosophie hindoues, la nature vivante et personnifiée.

Et nous sentons que l’aspect initiatique n’est pas seulement destiné à Siddhartha et à tous les personnages qui défilent dans l’œuvre mais aussi à tous lecteurs s’y aventurant.

Les lecteurs étant essentiellement européens (du moins au début de la diffusion du texte), la plume de Hesse réduit à néant la doctrine du matérialisme et met à nu tout en les condamnant ses conséquences sur l’homme et sur son âme.

L’auteur nous offre ici un guide pour appréhender et ressentir la vie d’une autre manière ; une manière plus spirituelle fixée dans l’instant présent.

De sa lecture, on peut sortir grandi ou juste émerveillé mais dans tous les cas, on ne peut pas rester indifférent car les mots de Siddharta font écho à l’aspect spirituel que nous portons en chacun de nous même si nous voulons l’ignorer.


Maïtena, AS Bib.

 


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18 août 2012 6 18 /08 /août /2012 07:00

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Thérèse MOURLEVAT
La Passion de Paul Claudel
éditions Phébus, 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Docteur ès lettre et spécialiste de Paul Claudel, Thérèse Mourlevat dresse dans cette œuvre remarquable le portrait de la très mystérieuse Rosalie Scibor-Rylska, l’inspiratrice du dramaturge Paul Claudel. La flamboyante Ysé du Partage de Midi et l’impétueuse Doña Prouhèze du Soulier de Satin sont inspirées de cette grande femme blonde tant aimée de lui.

Au retour d’une expérience monastique, Paul Claudel, alors consul en Chine à Fou-tchéou, rencontre sur le paquebot qui le ramène vers le pays du soleil levant Rosalie Vetch, mère de quatre jeunes garçons. Ils se lient d’une profonde amitié qui se transformera en une passion ardente. Rosalie inspire à Claudel l’amour et la poésie ; fille de Ladislas Scibor-Rylski, élevé en héros slave, elle incarne à ses yeux le mythe polonais. Digne héritière de sa tendre patrie, Rosalie ne cessera de la chérir toute sa vie et Thérède Mourlevat décrit à merveille ce sentiment d’appartenance à la terre de ses aïeux.

 

 

La Pologne c’étaient ces caves à Cracovie, si profondes qu’elles engloutissaient et protégeaient les conspirateurs tandis que les violons des tziganes, là-haut, ravissaient et immobilisaient d’opportuns visiteurs. C’était cet espace temps dans lequel des trésors fabuleux, qu’on disait issus du butin pris sur les Turcs, riches ceintures couvertes de pierres précieuses, colliers de rubis, aiguières et cruches d’or, épées ornées de diamants, coffres débordant d’étoffes chatoyantes, étaient connus de tous et demeuraient introuvables.

 

Pays dans lequel la neige effaçait les traces du voyageur, dans lequel, dominant de mornes plaines, les châteaux subsistaient comme des nids d’aigle, au terme de routes impraticables. C’était cette Pologne là que […] Mme Vetch  […] revendiquait pour en être l’héritière.

 

 

La passion coupable unissant ces deux personnages donnera naissance à une petite fille, Louise. Mais le bonheur de ces deux êtres ne durera qu’un temps. Rosalie fuit la Chine portant l’enfant de Claudel. Elle se marie une seconde fois. Francis Vetch, son premier époux, mais plus encore Claudel, son intime confident, se sentent trahis. Les deux hommes tenteront même, en vain, d’enlever les enfants de Rosalie… Séparée de ses deux fils aînés, Rosalie tentera de reconstruire sa vie. Pensant trouver le réconfort dans son nouveau mariage, elle sent la désillusion l’emporter et le vide de sa vie se fait plus que jamais sentir.

 

Abandonné, Paul Claudel se marie sans amour ; de cette union naîtront cinq enfants. Après quinze années de silence, Paul Claudel et Rosalie se retrouvent. Et lors d’une messe à Notre-Dame des Victoires, ils se promettent une amitié fidèle et loyale jusqu’à la fin de leurs jours. Paul Claudel envoie régulièrement de l’argent à Rosalie pour l’éducation de sa fille. À 28 ans seulement,  Louise, jeune fille à la santé fragile, découvre qui est son véritable père.

Paul Claudel ne cessera jamais de chérir sa muse à la beauté slave. Dans une lettre inédite il évoque le personnage de Rosalie : « Elle a été la seule femme que j’ai passionnément aimée, celle qui a joué dans ma vie tout le rôle qu’une femme pouvait y jouer. » Partage de midi, grand drame claudélien, est fondé sur cette blessure secrète de l’auteur. Les personnages de la pièce ne sont pas fictifs, ils sont de chair et d’os et racontent sa propre histoire avec une poésie intense.  Ainsi, Paul Claudel et la splendide Rosalie à travers les personnages de la pièce, la flamboyante Ysé et le jeune Mesa, et un langage profondément poétique, scellent à jamais une union mystique dans l’au-delà.


Quitterie Dop, AS édition-librairie.


Lien

 

Présentation de l’ouvrage sur le site de Phébus : http://www.editionsphebus.fr/libella.php?page=produit&ean=9782752905055

 

 

 

 

 

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1 août 2012 3 01 /08 /août /2012 07:00

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Truman CAPOTE
Monsieur Maléfique et autres nouvelles
Éditions Gallimard
collection « Folio 2€ ».















Biographie

Truman Streckfus Pearsons est un écrivain américain né à la Nouvelle-Orléans en 1924. Ses parents se séparent durant son enfance et sa mère, ne pouvant l'élever seule, le confie à sa propre famille adoptive. Lorsqu'elle se remarie en 1932 à un Cubain, Joseph Capote adopte Truman qui devient ainsi Truman Capote. Après avoir suivi les cours de différents établissements, il quitte l'école à 17 ans, puis se met à travailler au New Yorker en tant que copyboy. Ce seront deux magazines féminins, le Harper's Bazar et Mademoiselle, qui publieront ses premières nouvelles.

Durant toute sa carrière, Truman Capote ne publiera qu'une quinzaine de nouvelles. Cependant c’est grâce à elles, notamment « Miriam », publiée dans Mademoiselle en juin 1945, qu'il est reconnu par le milieu littéraire new-yorkais. Son premier roman, Les domaines hantés, est publié en 1948 par Random House. Il rencontre un succès vif et immédiat. Un peu plus tard, c’est De sang-froid qui constituera le sommet de son œuvre littéraire. Dans cette œuvre publiée en 1959, Truman utilise le meurtre d'une famille de fermiers du Kansas pour écrire un  roman de non-fiction. Pour cela il noue une relation de confiance avec les deux assassins, Perry Smith et Dick Hickock. L'écriture de ce roman dure six ans ; Truman Capote ne sort pas indemne de ces échanges... Ce livre engendre une telle remise en question que, quelques mois plus tard, l'écrivain tombe dans une dépression dont il ne sortira jamais. Son dernier livre est  publié en 1977 ; Musique pour caméléons est un recueil d'articles et de nouvelles. Il meurt en 1984 à la suite d'une prise trop importante de médicaments mais aussi à cause d'un vie semée d’excès de drogue et d'alcool. Il a alors 60 ans.

Truman Capote reste dans les mémoires comme un écrivain américain aux propos corrosifs et au style inimitable.



Impressions d'ensemble

Gallimard, avec ce Folio 2€, nous propose trois nouvelles extraites du recueil A Tree of Night. Il est traduit en français, sous le titre Un arbre de nuit et autres histoires, par Serge Doubrovsky et Maurice Edgar Coindreau.

Ces nouvelles sont liées par un certain nombre de points communs. Relativement courts, une vingtaine de pages au plus, ces brefs récits mettent en scène des situations insolites et même parfois irréelles. En lisant les trois histoires à la suite, on remarque que les personnages fonctionnent par deux. Aucun protagoniste n'est solitaire. On retrouve systématiquement un lien entre le déroulement d'une relation et le mouvement de l'action. Le cœur de chaque récit est fondé sur les changements de rapports entre les personnages. Ces relations humaines sont caractérisées par un rapport de domination de l'un sur l'autre. Le dominé est sous l'emprise du dominant, il est en admiration complète devant lui.

« Pendant sa deuxième semaine à la K.K.A , Walter, qui avait été nommé assistant de Margaret, reçut un mémorandum de Mr. Kuhnhardt qui l'invitait à déjeuner. Cela naturellement le mit dans une agitation inouïe. » (Extrait de « Une dernière porte est close », page 81.)

La force de ce rapport est telle que, la plupart du temps, il mène à la rupture du lien qui unissait les deux êtres. Afin de plaire à Mr. Kuhnhardt, Walter quitte sa compagne et abandonne tout ce qui faisait qu'il était lui. Ce changement radical le mène à la perte de la maîtrise de sa propre vie. Une sorte de destin volé que l'on retrouve dans les trois histoires.

« Ainsi cette charmante enfant, - il s'avança entre les officiers et montra Sylvia, - est la dernière victime d'une vaste entreprise de vol : pauvre gosse, on lui a volé son âme. » (Extrait de « Monsieur Maléfique », page 33.)

Les personnages sont dépouillés : l'une de ses rêves, l'autre de sa vie et le dernier de toute prise sur les choses ; il est propulsé dans une fuite interminable. Cependant, les victimes de ces situations sont ceux qui, durant toute la nouvelle, exercent un rapport de domination sur l'autre. Une domination caractérisée par la méchanceté ou l'ignorance qui peut donner lieu à une sorte de punition ironique. Miss Bobbit dans « Tels des enfants, au jour de leur anniversaire », se fera écraser par un bus après avoir utilisé Billy Bob et Preacher Star de façon intéressée.

Dans ces trois nouvelles, les personnages se lient ou se séparent dans le but de s'enrichir. Le rapport avec l'argent les entraîne dans une sorte de destruction d'eux-mêmes. Par manque de capital, les protagonistes se retrouvent dans des situations où ils doivent céder quelque chose d'eux-mêmes. Sylvia vend ses rêves pour se payer un logement. Ne supportant plus le couple d'amis qui l'héberge, elle rompt définitivement son amitié avec Estelle. Walter, obsédé par ses rêves de gloire et d'ascension sociale, abandonne la femme qu'il aime. Il en vient même à se persuader qu'il la déteste. Miss Bobbit n'aspirant qu'à retourner vivre en ville pour devenir danseuse arbore une attitude condescendante envers beaucoup de gens. Tout ces changements entraînent la déconstruction irréversible de leurs personnalités.

« Deux garçons sortirent d'un bar et la dévisagèrent : il y a bien longtemps, dans un parc, elle avait vu deux garçons, et peut-être étaient-ce les mêmes. "Réellement je n'ai pas peur", se dit-elle, en entendant derrière elle leurs foulées neigeuses ; et, de toute façon, il n'y avait plus rien à voler. » (Extrait de « Monsieur Maléfique », page 41.)

Tous ces bouleversements ne semblent pas pouvoir être empêchés par les personnages livrés à eux-mêmes. Dans les trois récits, ils viennent d'arriver dans une nouvelle ville où ils ne connaissent personne ou presque. Le cercle familial est complètement absent ou alors il n'a aucune influence. Cette absence de cadre amène les personnages à s'entourer de gens qui ne leur apportent pas les conseils dont ils auraient besoin.

« Tout à l'heure, le morceau de sucre lui avait rappelé sa grand-mère, et voilà que, maintenant, en entendant cet air, elle pensait à son frère. Les chambres de la maison familiale tournoyèrent devant ses yeux, salles obscures où elle se glissait comme un rayon de lumière [...] "Tous partis", pensa-t-elle, citant leurs noms un à un, "et je suis seule, toute seule à présent". » (Extrait de « Monsieur Maléfique », page 29).

« Dit que son papa est le plus cher des papas et le chanteur le plus mélodieux de tout le Tenessee. Alors je lui demande : "Et où est-il maintenant, mon petit ?" Alors de l'air le plus détaché du monde, elle me dit : "Oh il est au pénitencier, et nous ne savons plus rien de lui." » (Extrait de « Tels des enfants, au jour de leur anniversaire », page 50.)

« Dans un autre rêve se trouvait mêlé son père, Kurt Kuhnhardt, un individu sans visage […] Désespérément, il héla la première limousine. Elle s'arrêta et un homme, son père, ouvrit la portière d'un geste accueillant : "Papa ! " hurla-t-il en se précipitant, et la portière claqua, lui écrasant les doigts, tandis que son père, dans un grand éclat de rire, lui lançait par la vitre baissée une énorme guirlande de rose. » (Extrait de « Une dernière porte est close », page 95).



Avec ces trois nouvelles, le lecteur est plongé dans un univers un peu mystérieux. Tantôt mal à l'aise, tantôt amusé, il découvre des personnages attachants et terrifiants. Teintée d'ironie, l'écriture de Truman Capote permet de se représenter avec précision les émotions des individus, ainsi que le triste destin qui les attend. Le vol, le vide, l'ambition destructrice et l'abandon sont des ressorts récurrents ; cependant, chacun à leur manière, les récits restent quelquefois drôles mais sont surtout surprenants.



Résumé de « Monsieur Maléfique »

Sylvia vient d'arriver à New-York. On ne sait pas bien pourquoi elle a quitté Easton. Ne connaissant personne, elle est hébergée par un couple d'amis, jeunes mariés et bien installés dans une vie caricaturale. Elle ne les supporte plus et rêve d'indépendance. Son contact prolongé avec Estelle et Henry semble difficile. « Bref, de quoi vous rendre fou. » Lorsqu'elle entend parler d'un certain Rivercomb et de son étrange commerce, elle n'hésite pas longtemps... Ses rêves contre une rémunération. Cela semble simple et puis, avec cet argent, elle pourra assumer un loyer ! La tête pleine d'ambition, Sylvia se prend peu à peu dans les filets de Monsieur Maléfique jusqu'au point de non-retour. Seul Oreilly, le clochard ivrogne, semble lui apporter un peu de joie éphémère.



Analyse

La nouvelle tourne autour de Sylvia et de sa rencontre avec Monsieur Maléfique. Le récit est écrit à la troisième personne mais le narrateur n'est pas omniscient. Son sujet principal reste Sylvia malgré les vides qui s'installent peu à peu dans sa vie. Le lecteur subit avec elle la perte de matière et n'a pas accès à des informations de manière privilégiée. On est dans un récit lacunaire qui plonge peu à peu dans la folie de Sylvia. De cette manière, Truman Capote a installé un sorte de parallélisme entre le lecteur et elle.

« Monsieur Maléfique » offre un regard sur la vie qui oppose le bien et le mal sans juste milieu. Sylvia semble promise à un avenir lumineux, elle est belle, intelligente et ambitieuse. Pourtant ce personnage va faire des choix qui modifieront de manière irréversible sa vie. On assiste à une véritable dégradation de sa personnalité et de son hygiène de vie. La nouvelle commence sur la première visite de Sylvia à Monsieur Maléfique. On sait déjà qu'elle est prise dans un cercle vicieux qui l'amènera à l'autodestruction. Le premier contact avec Rivercomb a introduit un poison en elle qui va la ronger peu à peu. Elle est envoûtée par Monsieur Maléfique et ses sbires. Sylvia symbolise une pureté presque enfantine. Capricieuse et impulsive, elle est incapable de prendre sur elle afin de continuer à cohabiter avec Estelle et Henry. Elle ne comprend pas leur façon de vivre et ne manifeste aucune tolérance. Telle une enfant.

Monsieur Maléfique est le mal suprême, une réincarnation de Dracula, soumis à un régime alimentaire différent. Il aspire les rêves de ses « clients », sans limite, ne laissant qu'une coquille vide. Comme le Comte de Bram Stoker, il exerce une attraction malsaine sur les personnages. Silhouette sombre et inquiétante, il hante les rêves de Sylvia. Rivercomb, et ne laisse aucune possibilité de rédemption.

Truman Capote crée une opposition manichéenne. Sylvia ressemble à une enfant perdue, sans guide, qui n'est pas réellement responsable de ses actes tandis que Rivercomb n'offre aucune échappatoire, vidant Sylvia de son essence sans remords.

La plongée de Sylvia dans la mort psychologique est irréversible. La seule lumière qui l'accompagne quelque temps est son amour pour Oreilly, un clochard qui lui aussi a vendu ses rêves à Rivercomb. Même cet amour est lié à Monsieur Maléfique. Suite à sa rencontre avec le voleur de rêves, Sylvia rompt avec Estelle et Henry. Ainsi les seules personnes avec qui elle reste en contact ce sont celles qui fréquentent le cabinet de Rivercomb. La seule chose qu'ils ont en commun est ce lien avec lui. Ils se sont rencontrés chez lui et passent beaucoup de temps ensemble à parler de lui. Sylvia lui avoue qu'elle l'aime et qu'il est son seul ami.

La relation amoureuse entre Sylvia est Oreilly est viciée. Elle ancre les deux personnages dans leur situation de dépendance et ils sont incapables de s'en tirer mutuellement. Le piège de Rivercomb est parfait. Isolées, ses victimes se regroupent, ce qui lui permet d'être au centre de leurs vies.

Cette nouvelle montre la perversité de l'argent facile. Ce troc est à double tranchant ; plus que de simples rêves, il faut léguer sa liberté. La relation entre le bourreau et la victime est extrêmement insidieuse du fait qu'elle se fait de manière inconsciente. Sylvia pense qu'elle est libre de ne pas retourner voir Rivercomb. Hélas, cela est faux, elle est complètement hypnotisée par lui. La force de cette nouvelle réside dans le fait que le lecteur est sans cesse entre fiction et réalité. Évidemment, on ne peut pas céder ses rêves ainsi. Cependant on peut sacrifier ses ambitions pour un modèle de position sociale que la société nous fait miroiter comme un idéal à atteindre. Truman Capote semble nous mettre en garde contre le fonctionnement pervers de ce système.

Truman Capote nous invite à réfléchir sur la condition humaine et à distinguer ce qui peut être vendu de ce qui ne peut l'être. À travers un univers mystérieux et envoûtant, le lecteur découvre cette femme, ses peurs et ses faiblesses. Il assiste à sa  lente descente aux enfers sans pouvoir espérer une amélioration. Malgré le caractère tragique de cette histoire, certains éléments restent drôles, notamment la description de la vie d'Estelle et Henri par Sylvia ou encore l'altercation entre Oreilly et la police. Entre fiction et réalité ce récit met en scène des personnages véritablement humains confrontés aux épreuves de la vie condensées dans Rivercomb.


Margaux, 2e année éd-lib.


Sources de la biographie

 www.evene.fr
 www.wikipédia.org

 

 

 

 

Truman CAPOTE sur LITTEXPRESS

 

Truman Capote La traversee de l ete 2

 

 

 

 

 

 

 

Article de Marie-Aurélie sur La Traversée de l'été

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Couverture de De sang-froid


 

 

 

 

Article de Maeva sur De sang-froid.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 



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26 juillet 2012 4 26 /07 /juillet /2012 07:00

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Seumas O'KELLY
La Tombe du tisserand
traduit de l’anglais
par C. Joseph-Trividic et J.-C. Loreau
Première édition inconnue, dans les années 1920
dernière édition en 2009,  Attila




 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Considéré comme le plus grand nouvelliste irlandais, couvert d’éloges de son vivant, Seumas O’Kelly (né en 1881) est mort assassiné en 1918 dans le journal indépendantiste qu’il dirigeait. Fils de commerçants, originaire de Loughran, dans le comté de Galway (région riche en vestiges de châteaux et d’édifices religieux), membre du Sinn Fein, il a écrit de nombreux recueils de nouvelles (Waysiders, The Golden Barque, The Leprechaunof Kilmeen) et trois romans : Wet Clay, The Lady of Deerpark, et La Tombe du tisserand. Ce dernier, unique texte traduit en français à ce jour, a été écrit en 1918 et publié juste après sa mort. » 1



La Tombe du tisserand est un récit irlandais. Nous avons peu d'éléments temporels auxquels nous raccrocher, nous dirions que le temps de la narration est filé sur une journée. L'histoire prend place dans l'honorable Cloon na Morav, le Champ des Morts, cimetière où reposent les illustres ancêtres du patelin des protagonistes. Parmi les derniers hommes à connaître le privilège d'y reposer, le tisserand qui vient de trépasser. Nous y suivons une drôle d'excursion, un fameux cortège, composé d'une veuve peu éplorée, lucide sur sa condition non valorisante de quatrième épouse, et deux vieilles bourriques fatiguées, un cloutier et un casseur de pierre à l'échine pliée par une vie de besogne.

Tous deux affichent un air important, illuminés de bonheur par la mission qui vient de leur tomber du ciel, la mort de leur camarade est une formidable péripétie dans leur vie morne : il leur incombe le devoir d'indiquer l'emplacement où l'on doit enterrer le défunt. Escortés par des jumeaux fossoyeurs pressés et peu courtois, ils parcourent ce lieu surréaliste et paisible, torturé par le passage du temps.



On se plante d'emplacement, on creuse et on bute sur les cercueils de ceux qui reposent là, deux ou trois pieds sous terre. Mortifiés par ces bévues, on peste et on se dispute. Ces vieux sont orgueilleux, pittoresques et têtus. Les répliques sont mordantes, aussi absurdes et profondes que celles d'un Beckett ou d'un Anouilh. Brodée au fil du récit, on assiste à la naissance incongrue d'une histoire d'amour. Un coup foudre qui saisit, impunément et innocemment, l'un des fossoyeurs de Cloon na Morav et la jeune veuve.



La Tombe du tisserand nous offre un parfum d'Irlande ancienne, à la fois traditionnelle et cabotine. Un roman bref, intense, qui nous emmène très loin. La maquette de ce livre est splendide, aussi bien dans sa valorisation du texte que pour sa couverture.



La jaquette est une feuille de calque épais, elle fait penser à un linceul, un drap sur le corps du vieil homme, un voile sur le méandre des pensées enchevêtrées de ces deux vieux à la recherche de la sépulture du tisserand. Un orme trône sur la couverture, élément-clé du récit, ce détail fait sourire après lecture.

Les premiers mots de chaque début de chapitre sont de couleur verte, un choix étonnant et perspicace : c'est agréable à l'œil, surprenant et élégant. Intéressant, aussi, quand on y pense. La recherche frénétique et incertaine de cette sépulture sent le sapin ! On parcourt ce cimetière verdoyant, boisé, où la nature reprend ses droits, le lichen dévore les vieux murs. Et puis le vert, c'est la couleur de l'Irlande. En dernière page, inscrit en forme de croix, « Ci-gît la tombe du tisserand, imprimée 5000 fois l'hiver 2009... ». Un dépliant avec dix belles gravures en bichromie de Frédéric Coché, jeune artiste contemporain « amateur de mythologie, de danses macabres et d'histoire de l'art »2, est jointe au livre.

Une belle trouvaille et un bien bel objet, drôle et sensible, à l'image du catalogue des  éditions Attila.


Joanie Soulié, 2ème année édition librairie



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