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23 juillet 2012 1 23 /07 /juillet /2012 07:00

Jean-Auel-01.JPG 

Jean Auel

Les Enfants de la Terre

6 volumes

traduction

Jacques Martinache

Jacques Bommarlat

Presses de la cité

réédition Pocket

 


 

Les Enfants de la terre est une saga, aujourd’hui composée de six ouvrages, écrite par Jean Mary Auel. Cette série s’est vendue à près de 45 millions d’exemplaires à travers le monde et a été traduite en plus de 28 langues. Cet énorme succès vient du fait que, pour la première fois, un roman qui se déroule dans la préhistoire offre à ses lecteurs un point de vue quasi anthropologique sur la vie à cette époque en plus de proposer un récit passionnant.



L’aspect fictionnel : le résumé de chaque tome.

Jean-Auel-t1-le-clan-de-l-ours-des-cavernes.gifTome 1, Le Clan de l’ours des cavernes.

Ayla, une petite fille Homo Sapiens âgée de cinq ans, est recueillie par un « clan », c’est-à-dire un groupe de Néandertaliens, après que sa famille a été tuée dans un tremblement de terre. Elle apprend les us et les coutumes de cette tribu auprès de Creb, un homme gravement handicapé mais possédant le plus haut statut du clan grâce à son don pour communiquer avec les esprits, et de sa sœur Iza, la guérisseuse, qui sont les seules personnes à l’adopter. L’apprentissage n’est pas facile car, les hommes de Néandertal ne pouvant pas parler à cause de leurs caractéristiques physiques particulières, la fillette a des difficultés à comprendre ce qu’on attend d’elle, mais elle sait vite surmonter cet obstacle et finit par trouver sa place. Malgré son comportement exemplaire, elle s’attirer les foudres du fils du chef, jaloux de l’habileté d’Ayla, supérieure à la sienne. Par ailleurs, elle devient une excellente chasseuse mais s’exerce en cachette car les femmes, inférieures aux hommes, n’ont pas le droit de toucher aux armes. Un jour, alors qu’elle a 18 ans, Iza lui dit avant de mourir qu’elle doit partir retrouver son peuple car elle ne sera jamais entièrement acceptée par le clan. La jeune femme, n’ayant plus personne pour la soutenir puisque Creb a lui aussi rejoint le monde des esprits, part retrouver les siens.


Jean-Auel-t2-la-vallee-des-chevaux.gifTome 2, La Vallée des chevaux.

Ayla erre seule et ne sait où trouver ses congénères. Heureusement, grâce à ses connaissances en cueillette et son adresse à la chasse, elle arrive à survivre sans avoir besoin d’aide. Elle s’établit dans une petite grotte où elle vit pendant quelque temps. Sa solitude la pousse à adopter un comportement inédit pour une humaine : recueillir une pouliche (qui donnera naissance à un petit) et un lionceau, qu’elle réussit à domestiquer. Deux hommes, Jondalar et Thonolan, croisent par hasard son chemin, mais le lion les attaque, tuant l’un et blessant l’autre. Ayla, avec ses talents de guérisseuse, soigne Jondalar et rencontre ainsi son premier congénère. La vie recluse leur permet de nouer une relation très forte. Après quelques mois, ils décident qu’il est temps d’aller trouver une tribu qui voudra bien les héberger.


Jean-Auel-t3-Les-chasseurs-de-mammouth.gifTome 3, Les chasseurs de mammouths.

Ayla et Jondalar arrivent dans la tribu des Mamutoi, réputés pour être des chasseurs de mammouths. C’est la première fois que la jeune femme rencontre un groupe de son espèce, elle est donc très étonnée par ce nouveau mode de vie, très différent de celui qu’elle a connu chez les « têtes plates ». Elle se rend compte des divergences culturelles qui existent entre les deux espèces, notamment concernant la hiérarchie au sein du groupe, la place des femmes et les croyances spirituelles. Ayla s’épanouit pleinement au sein des Mamutoi, qui l’adoptent officiellement, mais se trouve rapidement en froid avec Jondalar, qui a du mal à s’intégrer et souhaite rentrer dans son peuple, les Zelandonis. Ayla tombe sous le charme de Ranec, un sculpteur de talent, ce qui menace son couple. Cependant, elle quitte sa nouvelle famille pour accompagner Jondalar dans le long voyage qui l’attend pour qu’il retrouve la sienne.

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Tome 4, Le grand voyage.

Le couple reprend la route en compagnie de ses animaux et sait qu’un très long périple l’attend : ils doivent traverser tout un continent, en franchissant une chaîne de montagnes et plusieurs fleuves. À plusieurs reprises, Ayla et Jondalar se trouvent dans des situations périlleuses, soit à cause de la dangerosité des lieux qui les entourent, soit par les mauvaises rencontres qu’ils font. Au bout d’un an de marche, ils arrivent enfin à destination, mais Ayla a une certaine appréhension ; elle a peur qu’on ne l’accepte pas à cause de son passé chez les Néandertaliens, que les Homos Sapiens détestent et traitent comme des bêtes.

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Tome 5, Le refuge de pierre.

 Ayla, qui est tombée enceinte pendant le voyage, tente de se faire adopter par le clan de la Neuvième Caverne, d’où est natif Jondalar. Elle rencontre la famille de son compagnon avec laquelle elle s’entend bien, mais la personne qui lui pose quelques soucis est Zolena, l’amie d’enfance de Jondalar et son premier amour. Zolena, qui est devenue la chamane et la guérisseuse de son peuple, reconnaît les talents d’Ayla et la pousse à en devenir une elle aussi, à titre légitime. Elle propose donc de la prendre sous son aile et de la former, ainsi commence l’initiation d’Ayla.


 

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Tome 6, L e pays des grottes sacrées.

 Ayla est  maintenant maman, et la voilà devenue une des personnes les plus importantes de la communauté, mais cette position haut placée demande des sacrifices. Ayla s’engage dans une quête initiatique longue et difficile, sous l’autorité de la grande prêtresse, et se lance à la découverte des cavernes sacrées, de leurs peintures et de leur symbolique. Ayla aura quelques difficultés à concilier ses nouvelles fo nctions et sa récente maternité, mais elle finira par trouver un équilibre et construire une vie de famille harmonieuse sans décevoir les attentes de Zolena.



Pour ma part, j’ai trouvé que c’était un récit très agréable à lire ; on est vite plongé dans le monde tel qu’il était quelque millions d’années avant notre ère. De plus, la trame de l’histoire varie au fil des tomes, on ne s’ennuie pas ; à chaque fois on part dans de nouvelles aventures. Les seuls points négatifs que je noterai sont d’une part que, à cause des années qui séparent chaque épisode, J. Auel résume ce qui s’est passé avant — du coup pour une personne comme moi qui a lu les livres à la suite, cela peut paraître rébarbatif —, et d’autre part qu’il y a tellement de personnage que parfois il arrive qu’on ne sache plus qui est qui, mais dans l’ensemble je pense que ce sont de très bons ouvrages, je les recommande.



L’aspect scientifique : le compte rendu de ma rencontre avec J. Auel

Jean-Auel-02.JPGC’est au début de l’année 2011 que j’ai découvert cette série que j’ai lue dans l’ordre ; arrivée au cinquième tome, j’ai appris avec plaisir qu’un sixième sortait le mois suivant ; quel timing ! Et dire que ceux qui ont lu la saga en temps et en heure ont dû patienter près de 10 ans…

À l’occasion de cette parution, Jean M. Auel s’est déplacée des États-Unis pour venir présenter son livre à la librairie Alice Médiastore d’Arcachon, le 11 août 2011 et je me suis bien sûr déplacée pour l’événement. Elle nous a raconté tout son travail de recherche, toutes les expériences qu’elle a vécues pour pouvoir écrire cette histoire, et je vais tenter de vous rapporter les anecdotes dont je me souviens.

Tout d’abord il faut savoir que Jean Auel a un parcours particulier ; son talent d’écrivain s’est révélé sur le tard. En 1977, cette mère de cinq enfants, alors âgée de quarante ans, quitte son emploi de cadre supérieur pour se consacrer à l’écriture. C’est un pari risqué mais elle peut compter sur le soutien de sa famille.

Au départ, elle a avoué ne pas savoir dans quel contexte allait se dérouler son histoire, l’époque préhistorique n’était pas une évidence. Elle nous a expliqué que son projet était d’écrire une nouvelle sur une jeune fille qui débarquerait dans un milieu différent du sien et devrait s’adapter à ce nouvel environnement. De plus, elle avait eu l’idée que son héroïne serait recueillie par un homme mutilé, peut-être avec un bras en moins, mais elle n’en savait pas plus.

Ses premières tentatives d’écriture se sont révélées décevantes car elle n’était pas satisfaite du cadre de son récit, elle ne trouvait pas d’idée originale pour planter son décor. Puis un jour, elle a vu un reportage sur la préhistoire, plus précisément sur la brève période où les hommes de Néandertal et les Homo Sapiens ont vécu ensemble, et là ça a été le déclic, elle a tout de suite su que ce serait parfait. L’intérêt pour la préhistoire était là mais le problème était qu’elle n’y connaissait pas grand chose. Son premier réflexe a été d’aller à la bibliothèque pour emprunter un, puis deux, puis tous les livres qu’elle pouvait trouver sur le sujet.

De ses lectures, elle a pu obtenir des informations sur le mode de vie des premiers hommes : comment ils se logeaient, de quoi ils vivaient, quels objets ils fabriquaient, de quels outils ils se servaient… le moindre détail évoqué dans ses livres a fait l’objet d’une recherche, c’est pourquoi le récit est très riche en descriptions. Elle s’est aussi beaucoup intéressée à la flore et ses vertus puisqu’Ayla est élevée par une guérisseuse ; J. Auel est devenue une experte des plantes et de leurs pouvoirs pharmaceutiques. Elle a également étudié les progrès que ces hommes ont faits, par exemple la découverte de l’aiguille, la domestication du cheval, l’utilisation du lance-sagaie ou encore la technique de la pierre à feu. Elle a utilisé toutes ces données pour enrichir son roman et rester fidèle à l’Histoire.

Quand elle a eu fini de lire tout ce qu’elle avait à sa portée, elle était déjà bien informée mais ce n’était pas suffisant, elle avait envie d’expérimenter. Bien plus que d’acquérir de simples informations, elle avait besoin de pouvoir se mettre dans la peau de son personnage et ressentir les choses pour être capable de les raconter avec la plus grande justesse. C’est ainsi qu’elle est partie avec son mari dans un camp où l’on apprend à vivre comme les hommes de Cro-Magnon : faire des feux, loger dans une hutte, et surtout apprendre à tanner les peaux d’animaux. Elle nous a expliqué que racler le reste de chair et ensuite travailler le cuir n’est pas très ragoûtant, mais c’est grâce à sa propre expérience qu’elle a pu décrire avec d’infinis détails les habitudes quotidiennes de nos ancêtres.

Elle est également entrée en contact avec de nombreux chercheurs et archéologues, qui ont bien voulu l’emmener avec eux lors de leurs fouilles. Elle nous a confié que chaque découverte a inspiré ses romans ; par exemple, ils ont trouvé le corps d’un vieil homme qui, d’après l’analyse de ses os, semblait avoir un crâne plus large que la moyenne, un bras et une jambe atrophiés. Le plus étonnant était que de multiples objets et des résidus de plantes entouraient le corps, comme si c’était une tombe richement décorée. J. Auel s’est alors demandé comment un homme si handicapé, et donc représentant une charge pour le reste du groupe car il ne pouvait pas chasser, pouvait avoir été si grandement honoré. Elle en a déduit que cet homme avait d’autres qualités et devait être l’homme sage de son clan. Elle nous a révélé que cette découverte était la plus grande coïncidence de sa vie puisque cet homme correspondait au personnage qu’elle souhaitait développer dans son histoire, c’est ainsi qu’elle s’en est inspirée pour créer Creb, le chaman du clan des Néandertaliens (tome 1).

Un autre exemple, ils ont trouvé deux corps d’enfants, enterrés l’un à côté de l’autre, têtes face à face et enveloppés dans le même morceau de tissu. J. Auel s’est servie de cette scène pour décrire un rite funéraire, lorsqu’Ayla et Jondalar arrivent dans un village ravagé par une maladie et où deux jeunes frère et sœur ont péri ensemble (tome 4).

L’auteur a aussi beaucoup voyagé à travers le monde ; elle s’est rendue sur les différents sites connus pour recéler des traces du passage des hommes préhistoriques. Elle a notamment parcouru toute la région du Périgord, réputée pour ses grottes, et cette visite dans notre pays lui a été utile car, dans son livre, le peuple de Jondalar y est installé ; il lui a également été plus facile de décrire le paysage en l’ayant vu de ses propres yeux. Elle a vu les peintures de Lascaux, qu’elle décrit dans le tome 5 puisque Ayla entre dans la grotte et voit les dessins qui viennent d’être peints.

Après sa conférence, l’auditoire pouvait poser des questions, alors je me suis lancée ; je lui ai demandé d’où venait le prénom Ayla (qui est aujourd’hui très populaire aux États-Unis). Elle m’a dit qu’elle avait longtemps cherché le nom de son personnage principal, elle voulait quelque chose de simple et de naturel. L’idée lui est venue en regardant un documentaire sur les peuples africains ; elle se rappelle avoir vu des hommes naviguer sur des pirogues en chantant « hé la la la… », et c’est en entendant ce chant qu’elle a décidé que ce serait Ayla.

Comme on peut le constater, Jean Auel s’est beaucoup investie pour écrire ces livres, elle a adopté uneJean-Auel-03.JPG véritable attitude scientifique en essayant de décrire des faits aussi proches de la réalité que possible. Ses études de terrain lui ont permis d’être désormais reconnue et respectée par les professionnels de la recherche.

Jean Auel a été très sympathique durant cette rencontre, elle nous a fait partager l’expérience de toute une vie avec beaucoup d’humour. Avant de partir, elle a bien voulu signer le livre que j’avais apporté pour l’occasion, et aujourd’hui je ne suis pas peu fière d’avoir son autographe et d’avoir échangé quelques mots avec elle !

Peut être y aura-t-il un septième tome d’ici quelques années ?


Leslie-Fleur, AS éd.-lib. 2011-2012

 

 


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12 juillet 2012 4 12 /07 /juillet /2012 07:00

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Georges BATAILLE
Ma mère
Jean-Jacques Pauvert, 1966, rééd. 2004
Éditions 10/18,
« Domaine français », 1973, rééd. 2004



 

 

 

 

 

 

 

georges-bataille.jpgSur l'auteur

Georges Bataille est né à Billom dans le Puy-de-Dôme en 1897 et mort à Paris en 1962. Sa vie se confond avec la recherche de la vérité qui serait le dépassement de toute vérité. De 1925 jusqu'à sa mort, il connaît tous les mouvements intellectuels et politiques, littéraires et philosophiques de son temps. Son oeuvre fait voler en éclats les divisions traditionnelles entre philosophie, poésie, roman, méditation religieuse et comporte des essais, des poèmes, des romans parmi lesquels Histoire de l'œil (1928), L'Expérience intérieure (1943), Le Coupable (1944), Sur Nietzsche (1949), La Haine de la poésie (1947), La Part maudite (1949), Le Bleu du ciel (1957), L'Ėrotisme (1957), Le Procès de Gilles de Rais (1959), Les Larmes d'Ėros (1961), Ma mère (publication posthume en 1966).



Sur le texte

Ma mère est la suite et le prolongement de Madame Edwarda, texte lui-même inséré dans un série de quatre écrits disposés comme suit : Madame Edwarda, Divinus Deus, Ma mère, Paradoxe sur l'Ėrotisme. Ma mère est une publication posthume de Bataille. Le titre, selon l'éditeur, n'est pas certain et les pages 119 à 126 sont un résumé du texte de l'édition originale marquée par une impression fidèle de Jean-Jacques Pauvert des passages les moins lisibles du livre.

Ce court roman est le récit de l'initiation à la perversion de Pierre par sa mère à l'âge de dix-sept ans. Le livre révèle un mélange entre orgie, débauche, angoisse et respect de Pierre envers sa mère jusqu'à la mort, état connoté par Bataille comme clef de voûte de l'érotisme, état érotique qui est lui-même une forme d'universalisme des rapports humains.

À noter  la couverture de Hans Bellmer

Les titres des chapitres sont écrits sous forme de fragments et seront retranscrits fidèlement.



Georges Bataille agit sur le lecteur comme un serpent à deux têtes qui rampe autour d'une pierre brûlante pour appeler une pluie de boue jusqu'à l'insoutenable. Bataille hallucine le réel pour perdre le lecteur dans la souveraineté de la nuit où se juche la compréhension chaotique du monde. L'écriture prend la forme d'images physiques qui lèvent le voile sur les valeurs établies ornant de la lave dans la commissure des lèvres d'un prêtre et qui, lentement, pendrait du haut d'un échafaud pour s'écraser sur la chair à vif d'une clocharde omnisciente. On parle de littérature de la transgression. Le système de l'érotisme est l'élément central de l'oeuvre de Bataille et va à l'encontre de la totalité hégélienne par une totalité des particularités contraignant l'individu, lors de son désir de totalité, à dépasser celle-ci même excessivement. Chez Bataille, politique, art, érotisme se traitent et s'écrivent entre l'infini et la finitude.

 « LA VIEILLESSE RENOUVELLE LA TERREUR A L'INFINI. ELLE RAMENE L'ETRE SANS FINIR AU COMMENCEMENT. LE COMMENCEMENT QU'AU BORD DE LA TOMBE J'ENTREVOIS EST LE PORC QU'EN MOI LA MORT NI L'INSULTE NE PEUVENT TUER. LA TERREUR AU BORD DE LA TOMBE EST DIVINE ET JE M'ENFONCE DANS LA TERREUR DONT JE SUIS L'ENFANT. »

Dès la première page, l'ombre de la mère de Pierre plane, c'est elle qui réveille son fils de sa torpeur nocturne, ce même réveil est également celui de l'initiation à la sexualité. Le réveil possède d'emblée la double fonction de réveiller l'enfant de son sommeil mais aussi celui de réveiller l'homme qui sommeille dans cet enfant. Georges Bataille laisse entrevoir une ambiguïté sous- entendue entre Pierre et sa mère mêlant soins maternels et hypothèse sexuelle.

Pierre déteste son père, son alcoolisme et la brutalité qu'il fait subir à sa mère. Ce dernier meurt en 1906, Pierre a dix-sept ans et cette mort est l'élément déclencheur de la relation particulière qui va s'installer entre sa mère et lui : « J'ai l'air assez jeune pour te faire honneur, me dit-elle. Mais tu es si bel homme qu'on te prendrait pour mon amant. Je ris comme elle riait mais je restai soufflé. »

Le rire au sens de Bataille est à entendre comme la clef du fond des mondes. Le rire est un moment suspendu dans le temps où les individus se séparent de la parole pour exprimer une émotion et signifier une sorte de « hors le monde ». Ici, c'est l'acte préparatoire à ce qui ne va pas pouvoir être exprimé, l'inceste : « Je t'emmène demain soir mon bel amant ! Là-dessus, elle rit ». Joie de la transgression, immanence de l'exploration de l'enfer dans l'amour.

Les obsèques du père de Pierre vont rapprocher charnellement le fils de sa mère à travers la consolation de cette dernière. Dans la tristesse et la malheur, l'hypothèse de la débauche, de l'aise dans la fange, de la déviance ne quitte pas l'esprit de la mère dans un « rire graveleux » et aura pour effet de rendre Pierre « fêlé ». Le jeune homme se retrouve sujet à un état chaotique face à l'état de déchéance de sa mère, une colère désespérée qui s'exprime ainsi : « J'étais écartelé, je perdais la tête ». Pierre pensait trouver la vie en perdant son père, or il a le sentiment d'être au bord d'un gouffre morbide. Cet état renvoie directement à l'intitulé du chapitre, la dégénérescence de Pierre est celle de Bataille, l'écrivain tombe dans sa prose comme Pierre plonge dans l'auto-destruction de sa mère. Le dégoût est ici ce qu'il y a de plus vivant, un balancier condamné à errer dans une mystique athée où la blessure de la mère est un psaume fulgurant et vital.

 « DIEU est l'horreur en moi de ce qui fut, de ce qui est et de ce qui sera si TERRIBLE qu'à tout prix je devrais nier et crier à toute force que je nie que cela fut, que cela est ou que cela sera, mais je mentirais. »

Pierre est alité, il feint la maladie pour solliciter la bienveillance de sa mère sans l'obtenir totalement. Néanmoins l'embrassade qu'il obtient dévoile le décolleté de la femme, la tenue de veuve de sa mère est l'apparat tout droit issu d'un fantasme et dans une sorte de commun accord la mère prononce ces mots : « Je devine tes pensées (...) je ne me cacherai de rien devant toi ». La mère tend un piège à son fils en sollicitant son innocence pour assouvir ses désirs. La vénération de Pierre pour sa mère est utilisée par celle-ci dans le but non-conscient de dépasser l'amour maternel sans le différencier de l'amour charnel ; ce serait pour ici pour Bataille une continuité, un prolongement : « J'ignorais quand elle sortit le piège infernal qu'elle m'avait tendu. Je ne le compris que bien plus tard ». « Corruption » et « terreur » sont drainés du fond de l'âme de Pierre où l'amour symbolise l'éclatement du corps humain au somment de l'abîme divin.

Au milieu de la nuit, la mère réveille son fils et entame un tension érotisée : « Viens dans la chambre. Obéis-moi. Si tu manque de pitié pour toi-même je te demande d'en avoir pour deux ». La domination autoritaire de la mère sur son fils se prolongeant dans la potentialité d'un rapport sexuel est clairement envisageable.

 «  Dans la solitude où j'entrai, les mesures de ce monde, si elles subsistent, c'est pour maintenir en nous un sentiment vertigineux de démesure : cette solitude, c'est DIEU .»

Une relation entre déchéance et lâcheté réunis sous la coupe d'une complicité malsaine s'installe entre Pierre et sa mère. Le jeune homme subit sa « fierté » de vénérer sa mère et les deux personnages sont atterrés par l'apprentissage de la connaissance d'un bonheur sexuel inassouvi entre eux, ce bonheur est « l'étreinte du malheur ». Pierre voit en la personne de sa mère un rapprochement avec Dieu grâce au péché, dans l'inavouable transgression du désir incestueux. Ce sentiment-là prend forme lorsque Pierre regarde en cachette les photographies de sa mère nue, le jeune homme va accepter cette fierté malsaine pour entrer dans un amour « démentiel ».

 « LE RIRE EST PLUS DIVIN, ET MEME IL EST PLUS INSAISISSABLE QUE LES LARMES. »

Le personnage de Réa apparaît et devient un élément central du récit. C'est une amie de la mère de Pierre qui va fasciner le fils, l'enfiévrer mais sous un jour sombre, nauséeux, comateux, infini. Réa est l'incarnation de la Chair, de l'Inconnu, de la naissance : « Réa m'attirant d'avance (...) je la voyais au premier matin se dénudant ». Bataille laisse supposer au lecteur l'onanisme de Pierre : « J'étais déjà si dévoyé que j'inventais les scènes les plus précises afin de me troubler sensuellement, de mieux patauger dans ma honte ». L'érotisme est indissociable de la douleur sinon elle en est le degré zéro tant physiquement que psychiquement. Le désir de souffrir se confond dans le Plaisir et se doit doit d'être vécu comme « expérience intérieure »  sous le prisme d'une totale cognitivité.

Pierre et Réa se rencontrent sous l'oeil de la mère. Commence alors une dérive à trois personnages, d'abord dans un restaurant où la mère de Pierre se délecte d'une joie de vivre dérangeante pour appréhender avec détour ses envies : « Je suis heureuse de ne plus être malheureuse, j'ai des caprices inavouables et je suis trop heureuse de te les avouer ». Le paradoxe chez Bataille est partout et montre une écriture qui cherche une issue, une solution.

« Je suis ta chienne, je suis sale, je suis en chaleur ». Les mots prononcés par la mère choquent l'enfant-Pierre jusqu'à l'insoutenable et ses larmes coulent dans un double sens, celui du choc face aux mots crus de sa mère et le choc qu'il éprouve lorsqu'ils les reçoit : « Oui Maman, c'est trop beau ! C'est trop beau ! C'est affreux ». Dans cet état de perdition, Pierre cède à Réa pour assouvir l'excitation sexuelle provoquée par sa mère qu'il ne peut réaliser avec elle. Bataille décrit l'acte dans une prose qu'il incarne jusqu'au sang : « Le derrière de Réa offert à ma jeune virilité (...) ce qu'elle avait en moi était le temple du fou rire en même temps elle servait d'emblème ou de dimension funèbre, à la chasse d'eau ». Beauté mystique et oedipisme morbide drapent le sexe de Bataille. Toujours le rire distancié et besogneux : « du désir hideux, du risible baiser ». L'union entre Pierre et Réa est vue comme une forme d'extase agonisée, d'orgasme continuel proche de l'état de la mort le plus semblable à l'état humain lors des derniers souffles durant l'écrasement de la terre contre le ciel : « (...) des spasmes dont je tremblais, qui me donnait la volupté, j'allai mourir ».

Le couple rejoint la mère de Pierre pour célébrer cette complicité et le complexe d'oedipe bataillien est grimaçant pour le lecteur. Dans une orgie d'alcool, Pierre avoue à sa mère la haine qu'il éprouve à l'égard de son père, son sentiment d'être né d'un viol. L'éducation sexuelle de Pierre est pour sa mère l'acte de son rachat qui ferait office de renaissance pour son fils. Quant à Pierre et Réa, ils s'enfoncent dans une tourbe rancunière et nocturne par le chemin du sexe : « J'avais passé ma rage sur elle [...] ma langue redoublait de chiennerie [...] ».

 « Cet éclat renversant du ciel est celui de la mort elle-même. Ma tête tourne dans le ciel. Jamais la tête ne tourne mieux que dans sa mort ».

« Étais-je amoureux de ma mère ? J'ai adoré ma mère, je ne l'ai pas aimée ». Le rapport sexuel entre Pierre et sa mère ne sera jamais physique, il est d'ailleurs décrit par Bataille de cette façon : « il est vrai qu'à deux reprises au moins nous avons laissé le délire nous lier plus profondément et d'une manière plus indéfendable que l'union charnelle n'aurait pu le faire. » L'attirance partagée qui ronge les personnages, cette « folle sensualité » est vécue dans l'inassouvissement même de cette attirance. Le non-passage à l'acte est, pour l'auteur, le stade ultime de l'érotisation des rapports humains dans une chasteté tourmentée. Ici, la mère est enveloppée par son fils d'un respect quasi biblique qui la sanctifie. Ce partage est alors lui-même une partie de l'union érotique dans le tabou : « Si nous avions traduit ce tremblement de notre démence dans la misère d'un accouplement, nos yeux auraient cessé leur jeux cruels [...] nous aurions perdu la pureté de notre impossible. »

Pierre considère sa mère comme sa passion inégalable face à ses autres amours, à savoir Hansi ; elle lui adresse une lettre où elle explique son comportement maternel fait d'amour immodéré, inconcevable et déraisonné. On apprend que la mère est partie avec Réa et lui « laisse » Hansi, une fille auparavant rencontrée qui sera « l'inconnue » pour Pierre.

Hansi est une offrande, un cadeau légué par la mère de Pierre qui saura dominer son fils et ainsi continuer l'entreprise d'éducation sexuelle. Le sado-masochisme entre réellement dans l'histoire : « J'aurais voulu qu'elle se moquât toujours de moi, qu'elle fît toujours de moi ce que je voulais dans un livre pornographique, un esclave jouissant de ce corps, jouissant de son esclavage. » L'amour de Pierre sera inévitable car Hansi possède la connaissance du penchant auto-destructeur de Pierre par le biais de sa mère.

L'incarnation de l'Antéchrist nietzschéen se trouve dans la personne de Pierre sous la plume de Bataille. L'auteur détruit les valeurs établies par l'Église régissant les désirs individuels, la Terre est un champ de ruines où chaque personne craint ses propres limites tout en cherchant à les dépasser : « J'avais dans le temps de ma piété médité sur le Christ en croix sur l'immondice de ses plaies. » Pierre explore une palette de noir des comportements humains dans la profondeur de l'abîme du désir pour y trouver une forme de bonheur échappant à une atomisation de son individualité.

Loulou apparaît pour clore le livre dans un triptyque érotique, orgiaque et vertigineux. Suit la note de l'éditeur qui synthétise la prose de Bataille anarchique et confuse.

Hansi et Loulou s'endorment tandis que Pierre se réveille ; l'on apprend que la mère a entraîné Hansi dans des débauches collectives avec Loulou et qu'elle souhaite recommencer avec son fils. Le dernier paragraphe donne au lecteur l'impression de se sentir au bord d'un gouffre ayant déjà englouti cinq mondes. La mère de Pierre est donc arrivée à ses fins pour aller jusqu'à la mort, comme un hommage filial : « laisse-moi vaciller avec toi dans cette joie qui est la certitude d'un abîme plus entier [...] à ce moment, je partirai et jamais tu ne reverras celle qui t'attendit pour ne te donner que son dernier souffle. Ah serre les dents mon fils, tu ressembles à ta pine, à cette pine ruisselante de rage qui crispe mon poignet ».

Ma mère sort de la tête de Georges Bataille comme un jet intellectualisé où l'on retrouve l'influence de Sade, Nietszche, voire Stirner qui aurait couché avec Thérèse d'Avila sur un matelas d'yeux grouillants sans la bénédiction d'André Breton. Chez Bataille, l'idée du renversement, de l'ironie et du rire tragique de Zarathoustra contribuent à rendre l'innocence du crime. Tous les personnages de Ma mère s'engouffrent dans la recherche d'intensité pour trouver une voix capable de détruire l'Ordre. Bataille délire le monde pour le contester et le renverser, c'est ici que l'on trouve son projet politique dans sa littérature.


Julien Ladegaillerie, AS éd.-lib.

 

 

Georges BATAILLE sur LITTEXPRESS

 

 

« Bataille et Mishima » : article de Marie-Fanny et Antoine.

 

 

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9 juillet 2012 1 09 /07 /juillet /2012 07:00

 

Gautier-Balmet-Les-zones-ignorees.jpg







Virginie GAUTIER
Les Zones ignorées
Vu par Gilles BALMET
éditions du Chemin de fer
mars 2010



 

 

 

 

 

 

Une collaboration

Cette œuvre est née d’une collaboration entre Virginie Gautier artiste plasticienne, écrivain, et Gilles Balmet également artiste plasticien qui accompagne de ses peintures le texte de Virginie Gautier ; elle prolonge ici son projet plastique sur le mouvement, le déplacement et le corps. Les illustrations à l’encre de Gilles Balmet sont caractéristiques de son œuvre graphique, il prend de la distance avec le réel, nous suggère des paysages, des formes abstraites à l’encre de Chine que l’on devine tels des tests de Rorschach.

Pour aller plus loin, on peut consulter les sites respectifs de  Virginie Gautier et de  Gilles Balmet.



L’œuvre

Tout au long de ce texte, nous suivons le parcours d’un vagabond errant dans la ville, en quête de quoi ? D’un café et de la soupe populaire ? Le récit est raconté d’un point de vue omniscient, avec une certaine distance et pudeur. Le rapport entre le narrateur et le personnage est ambigu. On le suit dans ses pérégrinations sans bien en comprendre l’objectif, s’il y en a un. « Tu comptes les bouches d’égout, les escaliers des commerces, trois marches, les portes cochères entrebâillées ».

C’est un personnage sans domicile fixe qui dort sous les ponts d’une route et qui remonte à la surface de la « vie » par une échelle qui mène à une voie ferrée. C’est cette voie qui va le mener à la ville. Le personnage doute de sa présence, ne sait plus s’il existe. L’auteur nous confronte à deux mondes distincts, celui de ceux qui savent où ils vont, qui marchent vite avec un but à atteindre, qui ont le ventre plein, et ceux qui sont seuls, sans but, errant, fuyant sans savoir précisément où aller. Règne dans ce texte une grande solitude, le personnage est toujours seul, perdu dans ses pensées ; il manque de se faire écraser.

Le livre est construit comme une sorte de séquence cinématographique qui suit ce personnage en mouvement, en faisant plus ou moins des zooms sur des détails urbains. D’ailleurs l’éditeur écrit que ce « long travelling vers l’avant […] semble ne jamais finir. Il ne pivote même pas à cent quatre-vingts degrés, ce qui est en arrière peut bien ne plus exister, pourrait d’ailleurs s’effacer ».

Le texte est illustré par des peintures aux nuances sombres, grisâtres, bleues qui reflètent l’environnement dans lequel le personnage progresse. Elles ajoutent au livre une ambiance terne, une atmosphère lourde déjà suggérée par le texte, Ici, écrit et image se complètent, sans que ces dernières donnent à voir le réel puisque ce sont des illustrations abstraites. Elles sont là pour renforcer le texte avec des nuances de couleurs, des mouvements…



Les thèmes récurrents

 

 

  • L’espace urbain : le texte offre un lexique foisonnant de l’espace urbain : les trottoirs, les parcs, les pistes cyclables, les passages piétons, tout y est détaillé avec un point de vue particulier ; il y a une focalisation sur ces menues choses qui constituent une ville.


« Tu avances dans les bandes parallèles d’un circuit pour cyclistes. Jeunes arbres, lampadaires plantés en série, alternativement une avenue interminable cadencée par un mobilier strict. »

  • L’errance : Le personnage se lève et marche dans la rue en vagabondant ici et là à la recherche de quelque chose, ou non, il s’arrête prendre un café, puis repart s’assoit sur une marche, caché par un recoin puis repart, prend sa soupe, puis s’arrête et repart sans cesse.
  • La crainte : « […] les hésitations qui te trahissent, les tressaillements infimes qui te surprennent à la vue d’un uniforme, d’une voiture de police ». La crainte aussi de retrouver des lieux, des moments, des personnes qui lui sont familiers.
  • La solitude, et le dépouillement : « Au fond de tes poches un anneau de fer forgé, un fil de nylon noué en larges boucles, un petit couteau, quelques pièces et tout une collection de briquets ». Il ne parle ni ne communique corporellement avec les autres, il est en marge de cette société, on le ressent à chaque page. Il est déconnecté, n’est plus dans le même mouvement que ces gens actifs qui ont un but.

 

 

Les sens.

Les images du texte sont fortes, les cinq sens sont ici convoqués.

 

 

 

  • Tout d’abord la vue, avec la focalisation sur les détails urbains et un lexique très développé de la couleur, ainsi que de la géométrie avec la mention importante des lignes qui structurent la ville : tout est froid, dur et gris. « Noir sur noir » ; « Noirceur des espaces ».
  • Puis l’ouïe, tout ce bruit qui tourbillonne autour du personnage sans jamais vraiment l’inclure dans ce vacarme. « L’endroit résonne de bruits venus d’ailleurs qui choquent sur l’aplat du sol comme un écho sorti de terre, inversé ».
  • Ensuite l’odorat; « L’odeur âcre d’urine bloque la respiration » ; « odeur de corps qu’on emporte avec soi ».
  • Et enfin le toucher. Le personnage reste dans une bulle, il n’est pas réellement confronté aux autres mais il se cogne aux murs, on le rattrape par la manche, il sent la pierre froide, et la terre sous ses mains : « Tu ne sais comment, deux mottes grasses que tu serres, appréhendant leur résistance, leur texture granuleuse, t’emplissent les mains »

 

 

 

 Les éditions du Chemin de fer

Maison d’édition basée dans la Nièvre, elle édite depuis 2005 des petits ouvrages issus d’une collaboration entre un écrivain et un artiste contemporain. Leur but étant que chaque nouveau projet, chaque nouvelle rencontre sache enthousiasmer et participe à la réponse à ces questions : pourquoi des mots, comment des images, pourquoi un livre ?



Mot de la fin.

C’est un ouvrage novateur, écrit en prose mais qui peut paraître par  moments très poétique notamment par son absence, parfois, de ponctuation. La solitude et une impression de grisaille restent ancrées en nous tout au long du livre. On quitte le personnage à la nuit tombée sur une fin poétique et triste qui clôt ce livre. Dans ce texte il n’y a cependant aucun pathos ou pitié pour le sort de ce personnage, juste un regard.

Le texte peut être téléchargé dans sa première version sous le titre Les Sédiments à l’adresse suivante :  http://www.publie.net/fr/ebook/9782814501898/les-s%C3%A9diments


Charlotte, AS bib.-méd.

 

 


 

 


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17 juin 2012 7 17 /06 /juin /2012 07:30

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Jean-Michel CHARPENTIER
Manut et la salle d’attente
Éditions Elytis
Collection « Grafik », 2011


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de la maison d’édition

En 1992, Elytis est une entreprise de photogravure créée par M. Mouginet père qui entretient une grande passion pour les beaux-livres et les arts pointus. Il édite quelques livres mais ne s’adresse pas encore à un vaste public de lecteurs. Rejoint par son fils aîné, Xavier, il décide, en 2000, de changer le statut de leur entreprise pour en faire une maison d’édition. Malgré leur passion commune pour le graphisme, leur première publication, deux ans plus tard, est un polar écrit par Pierre Mazet, Meurtre peu conventionnel à Billom, premier d’une série d’ouvrages  intitulés  Meurtres peu conventionnels à… ». Puis, à la retraite du père, Xavier est rejoint par son frère cadet, Jean-Baptiste, et, ensemble, ils vont orienter la maison vers des publications de beaux-livres en privilégiant le graphisme, l’iconographie et la thématique de voyage. C’est d’ailleurs grâce à cette thématique qu’ils éditent des carnets de voyages d’explorateurs contemporains du monde. Ils développent aussi des collections au nom éloquent : « Grands Voyageurs », « Petits passeports pour le Monde », « Contes et légendes »…

Pour plus d’informations sur le catalogue, rendez-vous sur leur site : http://www.elytis-edition.com/    



Présentation de l’auteur

Il est difficile d’obtenir des informations sur la biographie de Jean-Michel Charpentier, mais voici les quelques petites choses que l’on peut dire : à la fois peintre, illustrateur et graveur sur cuivre et sur zinc, J.-M. Charpentier est le créateur de Manut pendant son temps libre. Il illustre de nombreux beaux-livres publiés aux éditions Elytis dont Fins tragiques d’expéditions polaires, Bordeaux vengeance océane, La véritable histoire d’Ah Q, pour n’en citer que quelques-uns. Malgré son style tout à fait particulier, ses personnages souvent gringalets, longilignes, aux regards rêveurs ou perdus, il a le talent de savoir s’adapter intelligemment à tous les thèmes que lui proposent les éditeurs d’Elytis. Ainsi, graveur pour le deuxième tome des Fables de Gérard Sansey, il se fait peintre dans un style rappelant la Renaissance italienne pour Le Radeau, puis illustrateur pour l’adaptation du livre chinois La véritable histoire d’Ah Q. Sa capacité à s’adapter à tous les sujets ne fait que confimer son talent. C’est d’ailleurs la raison, en plus de l’admiration que lui vouent les éditeurs d’Elytis, pour laquelle ces derniers lui confient un grand nombre de projets pour leurs publications.



Bibliographie (extraite du catalogue Elytis)

Manut, la salle d’attente, 2011
Le radeau de la Méduse, 2010
La véritable histoire d’Ah Q, 2010
L’aventurier du désert, 2010
Fins tragiques d’expéditions polaires, 2008
Monstres marins et autres curiosités, 2008
La secte des termites, 2008
Histoires peu ordinaires à Bordeaux, 2007
Le magasin pittoresque, 2007
Voyages au bout des phares, 2006
Fables, tome II, 2005
Bordeaux vengeance océane, 2004



Manut ou une histoire décousue recousue…

« Le clou ne parle pas de son mal de tête au marteau… ni à la planche de bois sur laquelle il est enfoncé. En fait, le clou ne parle pas. »

L’histoire du personnage de Manut commence il y a ans, sous le crayon de J.-M. Charpentier alors qu’il n’était encore qu’un étudiant rêveur à l’école des Beaux-Arts. Perdu, homme torturé, Manut n’est pas un personnage très joyeux, ni très heureux dans sa vie. Il a vécu, il a regretté et a appris de ses erreurs. Pourtant, nous sommes très vite attachés à ce personnage mélancolique, qui a quelques faux airs de son créateur.

Ce roman graphique est né de l’inspiration de l’illustrateur, inspiration qui se manifeste à n’importe quelle occasion, au quotidien, ou pendant les salons auxquels il participe régulièrement pour dédicacer ses nombreux ouvrages. Il n’y a jamais de moment privilégié. Toujours accompagné de son petit carnet noir et de sa trousse bien remplie de crayons et de feutres noirs, il se met activement à griffonner sur les pages vierges dès que son imagination s’active. Une forme devient très vite un visage sous les traits assurés mais vifs de ses coups de crayons de couleurs, une silhouette se dessine en quelques secondes sous la mine de son feutre noir, fin, calculé.

Lors de son invention, pendant la période des Beaux Arts de l’auteur, Manut est un « zonard » qui erre dans la ville, et qui est amoureux d’une ancienne actrice de X. Il est abandonné par l’auteur à la sortie de l’école, pour revenir, des années plus tard, sous le nom de Jason. Alter-ego de Manut, il est pourtant plus vieux, a vécu et possède un humour cynique inquiétant. Mais ce nouveau personnage, de l’aveu de l’auteur, attise la jalousie de Manut qui réapparaît pour fusionner avec Jason.

Cet ouvrage est donc une balade de Manut à travers la ville, dans des situations diverses, parmi ses souvenirs heureux qui l’ont fait devenir malheureux, ses déboires successifs, autant d’expériences vécues. Mais par qui ? L’auteur ou le personnage de papier ?

Une conversation naît très vite entre le personnage et son créateur, qui l’informe de sa prochaine publication, ou l’incite à lui parler de ses relations amoureuses désastreuses. On commence alors à vouloir savoir, comme l’auteur, pourquoi Manut est si torturé, même si celui-ci ne tient pas à le dévoiler, peut-être parce qu’il ne le sait pas non plus.

Ce livre au format 115 x 121 mm, n’est ni une bande-dessinée ni véritablement un roman, et est entièrement illustré en noir et blanc. Sa particularité première est de mêler plusieurs genres, entre roman graphique et bande-dessinée. Pourquoi une telle hésitation ?

Tout d’abord, étudions les bulles, parce que même s’il ne s’agit pas d’une bande-dessinée, nous retrouvons cet élément tout au long du livre. Cependant, elles ne transmettent pas l’ensemble du texte au lecteur. En effet, des sélections ont été faites : la plupart des bulles transcrivent les paroles de Manut, lorsqu’il parle seul, mais aussi quand il entre dans une conversation avec l’auteur. Il arrive également que des personnages ponctuels ayant connu Manut parlent de lui par ce biais. Citons par exemple deux femmes qui ont été amantes de Manut et n’en ont pas gardé un bon souvenir « Vous parlez d’un coup… », « stressant comme garçon » ; du squelette d’un militaire sadique ou encore d’un psychologue orgueilleux… Pourtant, plusieurs phrases se succèdent dans ces bulles qui prennent parfois une demi-page. On note d’ailleurs que les propos de l’auteur, lorsqu’il parle à son personnage, sont situés dans un encadré rectangulaire afin de les distinguer clairement des autres.

Ensuite, nous avons le reste du texte : il peut entourer une illustration, qui, de ce fait, illustre les propos ; nous le trouvons aussi sur des pages blanches, centré. Dans ce cas, le texte est plus long et enchaîne souvent des répliques entre l’auteur et le personnage. Néanmoins, rien n’est vraiment calculé, tout est aléatoire, comme l’inspiration.



Le graphisme

Ce carnet réunit les croquis du carnet de J.-M. Charpentier qui dessine ici sans crayonnés préparatoires, sans retouches par ordinateur, afin de transmettre au spectateur toute la magie qu’il y met, toute l’émotion et l’intentionnalité des coups de crayon. On pourrait supposer que le jeu du noir et blanc à travers les dessins veut traduire la mélancolie dans laquelle est continuellement plongé le personnage de Manut. Il s’agit surtout de la façon de dessiner de l’illustrateur dans son carnet que l’éditeur a voulu conserver afin de restituer les émotions originelles aux lecteurs.

En outre, J.-M. Charpentier joue beaucoup sur le blanc des pages : parfois, il dessine quelques éléments sur la double-page qu’il ne décore pas et laisse entièrement blanche. On le conçoit d’ailleurs comme du vide qui permet de mettre en avant les personnages ou la scène représentés (cf. planche 10).
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planche 10

 

 

 

Les thématiques

La mélancolie et la tristesse imprègnent autant les paroles que les dessins de ce livre. Elles sont d’ailleurs transmises de différentes façons : les visages des personnages, et particulièrement celui de Manut, sont souvent assombris par les coups de crayon. D’ailleurs, Manut n’est jamais représenté sans ses lunettes noires. Nous ne faisons que distinguer quelque peu le contour de son visage maussade. Nous retrouvons également la mélancolie dans les propos du personnage : « Je voulais m’amuser, et on m’a retiré petit à petit mes jouets… Alors je deviens triste… Mes mains ont encore le va-et-vient du lancer de petites voitures de course… Mais je suis hors-circuit. », « Vroum vroum fait le cœur avant de caler… », « Merde, j’ai 50 balais et j’ai toujours pas fait le ménage ! ».

La thématique de la mort est aussi prégnante : on la retrouve dans plusieurs dessins de squelettes, l’un étant celui d’une femme, l’autre celui d’un militaire sadique ayant connu Manut lors de son passage à l’armée. Manut fait également quelques allusions à la mort mais ne l’aborde jamais véritablement : « Il paraît que l’on meurt le même jour que le jour de sa naissance… », « Ben merde alors ! Outan est mort ! Ah la la ! Quelle étrangeté la vie ! ». Mais ça s’arrête là. La seconde d’après, Manut songe qu’il a faim « (silence) Tiens, j’ai une petite faim, moi ! ». À l’inverse, l’auteur raconte que Manujason, la fusion de Manut et de Jason, son alter-ego donc, avait, étant plus jeune, des envies de suicide. Il le représente d’ailleurs suspendu à une corde. Il s’agit surtout pour l’auteur-illustrateur de parler du temps qui passe et qui ne peut être rattrapé, de toutes les occasions ratées qui ne pourront jamais se réitérer.

L’amour est un autre motif de ce carnet. En effet, l’auteur incite, au début, Manut à parler de ses relations amoureuses : « J’aurais aimé que tu me parles des femmes… que tu as connues, aimées ! ». Malheureusement, elles ont toutes été des désastres : les femmes le quittent, ou il les quitte avant d’avoir une vraie relation. D’ailleurs, la gent féminine semble le considérer comme un « mauvais coup ».

Enfin, le langage familier et l’humour sont particulièrement présents : les propos familiers nous permettent de distinguer Manut et l’auteur lorsqu’ils discutent ensemble. Manut parle d’une façon qui lui est propre avec des termes d’un registre très familier, presque vulgaire : « Mon cul ouais ! », « Que dalle ! », « Un hibou à la con »… Il fait davantage appel à un langage oral. Par exemple, il utilise des contractions qui sont incorrectes à l’écrit : « La pouf, c’est elle qu’était pressée de me plaquer ! ». Néanmoins, cela ne l’empêche pas de parler de façon presque soutenue, notamment lorsqu’il semble faire des remarques qui touchent au domaine philosophique : « Le vrai miracle, ce n’est pas de marcher sur l’eau, c’est de marcher sur Terre », « Connaître fait partie de ces mots que l’on croit grands et qui sont petits ». Par contre, Manujason, le personnage vieilli de Manut, parle avec un langage plus soutenu, mais surtout plus haché, qui traduit ses doutes et ses angoisses : « Vous comprenez ! C’est certain, je suis différent, pas pareil ! Je ne dis pas meilleur ! Meilleur que quoi grands dieux ! Je suis différent… Par rapport à vous tous ! (…) L’unique n’a pas de comparaison, vous comprenez ? ».


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planche 12

 

Quant à l’humour, nous le percevons à travers plusieurs éléments : tout d’abord, les jeux de mots, qu’ils soient drôles ou de mauvais goût, parsèment le carnet et allègent l’atmosphère sombre qui règne : « Si tu me dis que dans ‘‘culpabilité’’ il y a le mot ‘‘cul’’, je te réponds en mode tartare que dans le mot ‘‘plaisir’’, il y a ‘‘plaie’’ » ; « Va falloir parler, j’ai Paput l’éviter » ; « Ça fait malade de la tête ». Il y a aussi des petites réflexions qui font du moins rire, sourire : ainsi, alors qu’un homme est en train d’embrasser une femme dans un bar, il songe qu’il a « toujours les gencives vachement sensibles » (cf. planche 12) ; ou alors que Manut est en train de dessiner, il entend ses angoisses revenir et leur lance : « Non ! Non ! Allez-vous-en ! Allez ! pfuiiit, à la porte ! Couché, panier, sortez de chez moi ! » (cf. planche 13).

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planche 13

 

 

Conclusion

Il serait facile, du fait de sa ressemblance avec l’auteur, de penser que Manut est son alter-ego papier. Pourtant, cela serait une première erreur. Manut, la salle d’attente n’est pas une autobiographie illustrée mais un carnet de bord, de croquis qui naît de manière anarchique dans l’esprit de l’auteur et les pages de son carnet. De son propre aveu, il nous révèle dans sa préface qu’il « ne souhaite pas de chronologie, de scénario ». Manut est, en fait, un simple personnage récurrent, vivant différentes expériences de la vie et de la mort, selon les angoisses, la solitude de J.-M. Charpentier. Il s’agit d’« un vieux couple d’amis bancal qui se traîne dans un monde amputé ». Des émotions que l’illustrateur transmet par le dessin, et ses coups de crayon francs, marqués.

Une lecture à la fois inquiétante, drôle et totalement aléatoire. Il faut se laisser porter par le flot de pensées du personnage, sans chercher à comprendre. L’essence de la réflexion apparaît à la première lecture. C’est l’intention même de l’auteur.


Élodie, 2e année Éd.-Lib.

 

 

 

Les éditions ELYTIS sur LITTEXPRESS

 

 

CatPasseport

 

Rencontre avec Philippe ROUSSEAU, Gilles MORATON ET Élise NANITÉLAMIO autour de la collection « Passeport pour... ». Article de Charlotte.

 

 

bleys bozonnet pilori

 

 

 

 

Article d'Angélique sur Pilori de Bleys et Bozonnet.

 


 

 

 

 

 

 

 

 Mes pas captent le vent

 

 

Mes pas captent le vent, adaptation du livre de Passeport pour une Russie par Philippe Rousseau, spectacle présenté au TNT.

Article de Julie.

 

 

escale-du-livre-2012

 

 

 

 

Escale du livre 2012 - Journal d'une stagiaire, article d'Élodie.

 

 

 

 

 

 

 


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14 juin 2012 4 14 /06 /juin /2012 07:00

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Sophie TOLSTOÏ
À qui la faute ?
Réponse à
Léon TOLSTOÏ
La Sonate à Kreutzer
 « roman d’une femme »
nouvelle traduction
de Ch. Zeytounian-Beloüs
Albin Michel, 2010



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce récit posthume, publié pour la première fois en France en 2010 par les éditions Albin Michel, constitue la réponse de Sophie Tolstoï à La Sonate à Kreutzer, roman écrit par son mari, Léon Tolstoï.

Les éditions Albin Michel ont choisi de réunir dans un même ouvrage ces deux textes, mettant ainsi en exergue l’affrontement de deux romans, de deux visions du couple, de deux époux.



La Sonate à Kreutzer

Publié en 1889, La Sonate à Kreutzer se place dans l’œuvre de son auteur comme un violent réquisitoire contre l’amour charnel.

La trame du récit est simple : lors d’un voyage en train de plusieurs jours à travers la Russie du début du XXe siècle, le narrateur fait la connaissance d’un homme étrange et inquiétant, au passé visiblement lourd. L’homme, Pozdnychev, lui confiera, à travers son histoire et dans un quasi-monologue, sa vision des femmes, du désir charnel, ses considérations sur le mariage, son incompréhension face à son couple…

Une histoire qui raconte une véritable tragédie conjugale, où se mêlent jalousie, égoïsme et misogynie, jusqu’au meurtre.

Cette forme de conversation à sens unique, flot de parole quasi ininterrompu, permet à l’auteur de Guerre et paix, qu’on dit alors en crise mystique et morale, de « montrer la voie à ses contemporains » : Tolstoï veut alors « lutter contre la débauche et la paresse, prône la chasteté », le mariage étant dans son esprit la source de tous les maux.

À travers son personnage, il soutient tout à la fois que l’amour n’existe pas, qu’il n’est question que d’une éphémère attirance charnelle, réprouve la bestialité des rapports hommes – femmes et la sensualité que peuvent provoquer ces dernières par des artifices tels que les parures, parfums, cheveux lâchés …

« Notez que les bêtes s’accouplent uniquement lorsqu’elles peuvent produire une descendance, tandis que l’immonde roi de la nature le fait constamment, pour le seul plaisir. Et il ose encore élever cette occupation simiesque au rang de perle de la création en la qualifiant d’amour. Et au nom de cet amour, c’est-à-dire de cette abjection, il cause la perte – de quoi donc ? – de la moitié du genre humain. Pour son contentement, il transforme en ennemies toutes les femmes, alors qu’elles devraient nous assister pour mener l’humanité vers la vérité et le bien. Qui donc empêche constamment le genre humain d’aller de l’avant ? Les femmes. » (p. 257)

Tolstoï n’épargne cependant pas les hommes, dont lui : « Oui, j’étais un horrible porc et je m’imaginais être un ange »

Du libertinisme au  puritanisme, le discours est donc un abîme d’ambiguïté, où se loge une misogynie rampante.

Le titre est une référence à la Sonate pour violon et piano n°9 en la majeur, de Ludwig van Beethoven, dite « Sonate à Kreutzer », qui dans l’ouvrage intervient au paroxysme de la jalousie et de la violence des sentiments des personnages. (Par la suite, le compositeur tchèque Leoš Janáček s’inspirera du texte pour l’une de ses œuvres).

Si La Sonate à Kreutzer est un roman sur « l’amour charnel, sur les relations sexuelles dans la famille » comme l’auteur en définit lui-même le thème, Sophie Tolstoï y lira des paroles accusatrices, et interprétera comme une attaque personnelle ce récit qui lui a « immédiatement occasionné une blessure, [l]’a humiliée à la face du monde entier et a détruit le dernier amour entre [elle et son mari] » (Sophie Tolstoï, Journal).

Elle répondra donc aux positions sur le mariage et la place de la femme dans le couple défendues par Léon Tolstoï dans l’ouvrage À qui la faute ? (1892-1893).



A qui la faute ?

Souvent en contrepoint de La Sonate à Kreutzer, le récit met en scène une toute jeune femme, Anna, bientôt mariée au prince Prozorski, de vingt ans son aîné, et qui vivra dans l’amertume de ne « rencontrer chez son époux qu’un désir charnel, alors qu’elle espérait un doux bonheur conjugal » et une vie de famille harmonieuse organisée autour de leurs enfants.

Plus tard, séduite par un autre homme, Bekhmetiev, elle résistera à toute tentation adultérine, tout en se demandant : « pourquoi [cet homme] n’était-il pas son mari ? C’est avec cet idéal qu’elle s’était mariée » (p. 165).

Sophie s’applique donc à répondre à Léon sur des points précis, reprenant formellement des motifs tels que le rôle des enfants au sein du couple et l’angoisse de la mère ; la femme qui s’épanouit, assume finalement sa sensualité et déstabilise ainsi son mari poussé dans les retranchements de la jalousie…, le jeu de miroirs courant tout au long du récit, jusqu’au meurtre de l’épouse par le mari, calqué sur celui de La Sonate à Kreutzer.

La construction du récit est ici beaucoup plus classique, mais reflète tout aussi bien l’état d’esprit de l’auteur : le point de vue livré est celui de l’héroïne, Anna, qu’on devine d’emblée être l’incarnation de Sophie Tolstoï. On voit dans la façon dont elle sublime le personnage sa réaction de femme blessée, cherchant à se draper dans sa dignité : Anna est la plus belle, la plus futée, mère aimante, injustement malheureuse mais toujours droite et intègre…

Car si la femme est dans La Sonate à Kreutzer décrite comme une hystérique, elle n’est dans A qui la faute ? que calme, épouse qui subit mais choisit de faire le moins de vagues possible pour le bonheur de son couple et de sa vie de famille. L’idée qui traverse tout le roman est celle qu’une femme recherche un « amour pur et désintéressé », à l’opposé d’un désir sexuel « brutal » qui motiverait l’homme.

« Je voulais montrer la différence entre l’amour d’un homme et celui d’une femme. L’homme met au premier plan l’amour physique, la femme idéalise et poétise l’amour, il y a d’abord la tendresse, l’éveil sexuel ne vient qu’après », dira l’auteure.

Car si La Sonate à Kreutzer tend à démontrer que c’est bien la bestialité des relations qui nuit au couple, elle est également un aveu d’incompréhension face au couple, de Léon Tolstoï face à son propre couple. Ce à quoi Sophie Tolstoï répondra, à travers les mots d’Anna, mourante, qui s’adresse à son assassin de mari : «  ce n’est pas ta faute, tu n’as pas su comprendre ce qui importe le plus quand on aime » (p. 197).



L’incompréhension et la détérioration du couple à force d’usage

Ces deux romans, sont donc réunis par le thème de la détérioration des couples à force d’usage, et de la distance qui sépare parfois les aspirations des époux, conduisant à une incompréhension dont il semble impossible de s’extirper.

À travers un langage simple, ce sont là deux visions du mariage et de l’amour qui s’affrontent, le personnage principal de chaque récit défendant et incarnant les idéaux et les désillusions de son auteur.

Les deux récits sont cependant très marqués historiquement, géographiquement, situés socialement dans la haute bourgeoisie russe du début du XXe siècle. Ils n’ont cependant que peu de résonances aujourd’hui, au vu des évolutions des rapports hommes – femmes et des discours sur les relations conjugales qui peuvent être tenus. Cette dualité, cette opposition tendrait aujourd’hui à être dépassée …

Cet affrontement littéraire peut toutefois avoir valeur de témoignage, de « document historique » sur la relation du couple Tolstoï, et plus largement sur la morale et les rapports sociaux d’une époque. Un affrontement littéraire fortement inégal cependant, car là où Léon Tolstoï voulait incarner un idéal, une ligne de conduite qu’auraient suivie ses contemporains, Sophie Tolstoï, attaquée, ne fait que justifier « l’amour pur et désintéressé » qu’elle aurait souhaité, sans chercher à promouvoir l’émancipation de la femme ou un quelconque renouvellement  des modèles…


Bérengère A-B, AS Bib.

 

 

 

Léon TOLSTOÎ SUR LITTEXPRESS

 

Léon Tolstoi La guerre et la paix

 

 

 

 

 Article de Catherine sur La Guerre et la Paix.

 

 

 

 

 

 

 

Tolstoï La mort d'Ivan Illitch

 

 

 

 

Article de Lauralie sur La mort d'Ivan Illitch

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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3 juin 2012 7 03 /06 /juin /2012 07:00

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Anthony TROLLOPE
Miss Mackenzie
Première édition
Anthony TROLLOPE
The Modern Griselda
Chapman and Hall, Londres, 1865.
traduction par Laurent Bury
Le Livre de Poche
collection « Biblio »
Paris, octobre 2010.
Première publication en France
Autrement
collection « Littératures »
novembre 2010.





 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Anthony_Trollope.jpgAnthony Trollope (24 avril 1815 - 6 décembre 1882)

Pourtant peu connu en France, Anthony Trollope, aux côtés de Charles Dickens, Jane Austen, George Elliot et Lewis Carroll, est un des romanciers britanniques les plus célèbres de l’époque victorienne.

Thomas Trollope, homme érudit qui ne réussit pas sa carrière d’avocat plaidant et finit hobereau désargenté, tint tout de même à ce que ses fils, dont Anthony, soient éduqués en gentlemen. À ce titre, l’auteur étudia dans les public schools de Winchester et Harrow. Il fut plutôt malheureux durant sa scolarité à cause d’un contraste existant entre l’extraction sociale de sa famille et sa pauvreté qui le priva d’accéder aux occupations auxquelles il aspirait.

En 1835, Anthony Trollope obtient un petit emploi au General Post Office de Londres, puis, suite à une promotion qui l’emmène en Irlande, il commence à goûter aux plaisirs d’une vie sociale. En 1844, il épouse Rose Heseltine et tous deux s’installent à Clonmel, dans le comté de Tipperary, au sud de l’Irlande. L’auteur y commence alors une carrière littéraire féconde.

Trollope rentre à Londres en 1859. Il démissionne de ses fonctions dans le service public en 1868 et se présente, sans succès, comme candidat libéral au Parlement.


Le romancier passe les dernières années de sa vie en reclus dans un petit village du Sussex, confronté à la désaffection du public, à une santé déclinante et en proie à la mélancolie.

L’œuvre de Trollope s’articule autour de deux séries de six romans — correspondant respectivement à la période de sa vie passée en Irlande puis à son implication dans la politique — les Barchester Novels et les Palister Novels. L’auteur y anime deux mondes, inséparables, qui représentent pour lui l’Angleterre. Le comté de Barchester, dans lequel se déroule la série éponyme, présente l’univers de la campagne, des clergymen et des vieilles familles de la squirearchy (classe sociale des propriétaires terriens) alors que les Palister Novels, eux, se déroulent à Londres dans le milieu de la finance, du vice et de l’immensité peuplée.

À sa mort, à Londres, suite à une attaque de paralysie, Trollope laisse derrière lui quarante-sept romans — romans de bonne taille victorienne. L’auteur avait l’habitude d’écrire chaque jour. Sur le coup de 5h30, il se trouvait devant sa table de travail pour trois heures de rédaction à un rythme fixé à mille mots par heure. Il écrit dans son Autobiographie : « Cela a toujours été mon habitude d’écrire avec ma montre devant moi et d’exiger de moi-même deux cent cinquante mots par quart d’heure. » Henry James raconte à ce propos :

« Il déplaçait sa plume aussi imperturbablement en traversant l’océan turbulent que chez lui à Montague Square ; et comme ses voyages étaient nombreux, il était dans son habitude de monter à bord avant le départ et de conférer avec le menuisier du navire qui était chargé de lui construire une table pour écrire dans sa petite chambre maritime. »

Et dès que Trollope avait terminé un roman et que celui-ci était envoyé chez l’éditeur, l’auteur en commençait un autre sur le champ. « On me dit que de telles habitudes sont indignes d’un homme de génie. Je n’ai jamais imaginé que j’étais un homme de génie. »

« Certains pensent que celui qui travaille avec son imagination devrait attendre d’être mis en mouvement par l’inspiration. Quand j’entends défendre une pareille opinion, j’ai du mal à garder mon calme. Il ne serait pas moins absurde de demander au shoemaker d’attendre l’inspiration ou au fabricant de chandelles d’attendre le divin moment de la fonte spontanée du suif. »


En France, seuls treize romans de la production prolifique de Trollope ont été édités. Pour remédier à cela, les éditions Autrement ont commencé, depuis 2008, à traduire les œuvres de l’auteur. Miss Mackenzie a été publié en octobre 2008, suivi de Rachel Ray en mai 2011.

Miss Mackenzie est édité en Angleterre en 1865 sous le titre originel The Modern Griselda. Ce roman d’apprentissage fait partie, au même titre que Rachel Gray, de la veine des comic novels de l’auteur, au nombre de onze.



Résumé

Dans les trente chapitres du roman, il y a peu d’action. Le rythme narratif est centré sur Margaret Mackenzie, sa vie calme, ses pensées et ses questionnements. Le roman prend le tempo d’une vie campagnarde dans laquelle les événements mondains se font rares.

Après avoir joué pendant quinze ans le rôle de garde malade auprès de son frère Walter, Margaret Mackenzie, cadette d’une famille de trois enfants, se retrouve à la tête d’un bel héritage. La vieille fille de 35 ans, ni belle ni laide, qui n’a jamais connu qu’une vie morne et recluse, découvre qu’une existence nouvelle s’ouvre potentiellement à elle. Elle décide alors d’emménager à Littlebath — nom utilisé pour désigner la ville d’eau de Bath — avec Susanna, sa nièce, une des douze enfants de son frère Tom. Elles s’installent au Parangon, lieu dans lequel Trollope a fait séjourner plusieurs de ses personnages et où a réellement vécu Jane Austen au début des années 1800. Margaret, dans sa naïveté, cherche à se faire une place dans cette société de campagne et à vivre agréablement dans le respect de la religion. Dans cette ville nouvelle, elle est rapidement confrontée à sa non-connaissance des règles sociales et tiraillée entre deux milieux : les stumfoldiens, très, voire trop, religieux et la société des plaisirs menée avec caractère par Miss Todd.

Son héritage, qui la dote d’une fortune intéressante, signe pour Margaret le début d’une suite de demandes en mariage face auxquelles elle ne sait comment se comporter. Durant sa veille, auprès de Walter, dans ses années de jeunesse, elle avait été brièvement courtisée par Harry Handcock, un ami proche de son frère. Nommé exécuteur testamentaire, il s’empresse de renouveler sa demande passée.

 

« Sa lettre était brève et censée, et il y plaidait sa cause aussi bien que les mots pouvaient la plaider à cette époque ; mais en vain. […] Si peu qu[e Margaret] connût le monde, elle n’était pas prête à sacrifier sa personne et sa nouvelle liberté, son pouvoir nouveau et sa fortune nouvelle pour Mr Harry Handcock. […] Elle avait regardé dans le miroir et s’était aperçue que les années l’avaient améliorée, alors que les années n’avaient pas amélioré Harry Handcock. »

 

Suit la demande de son cousin, John Ball, baronnet dont la famille entretient une amertume profonde à l’égard de la branche familiale des Mackenzie suite à une histoire d’héritage. John Ball entend, par le mariage avec Margaret, récupérer la fortune dont les Ball pensent avoir été lésés. John déclare :

 

« Je suis pauvre ; compte tenu de ma famille nombreuse, je suis pauvre. C’est parfois bien difficile, je peux vous le dire. […] À la vérité, Margaret, ce n’est pas la peine de tourner autour du pot. […] Je veux que vous soyez ma femme et la mère de ces enfants […] mais je n’oserais pas vous faire une telle demande si vous n’aviez pas de fortune personnelle. Je ne pourrais pas me marier si ma femme n’avait pas d’argent. »

 

Miss Mackenzie, bien entendu, refuse l’offre. Vient ensuite le tour de Jeremiah Maguire, clergyman qui serait fort séduisant s’il n’était pas affublé d’un affreux strabisme. Quand il formule sa demande, Margaret est appelée à se rendre sur le champ au chevet de son frère Tom, mourant. Sa réponse reste donc en suspens. Le prétendant revient plusieurs fois à la charge, Margaret décline fermement.

Entre temps, Mr Slow, le notaire de la jeune dame, l’informe que la fortune dont elle a hérité, suite à la découverte d’un testament, ne lui appartient plus. L’héritage revient de droit à son cousin. Sans le sou, Margaret est prise par John Ball sous son aile qui renouvelle sa demande pour ne pas la laisser désargentée. Finalement, elle accepte.

Mr Maguire ne l’entend pas de cette oreille et tente par tous les moyens de faire échouer les fiançailles. Il fait éclater l’affaire de la passation de l’héritage de Margaret à John Ball dans la presse de Littlebath. Cela prend une incommensurable dimension et les deux cousins se retrouvent au centre de toutes les attentions. L’Angleterre suit la progression de leurs aventures grâce à la rubrique « Le Lion et la Brebis » que Maguire publie régulièrement.

Sentant la détresse de Margaret, Samuel Rubb, l’ancien associé de Tom Mackenzie, qui a toujours été proche de la jeune femme, lui fait sa demande en mariage. Sentant qu’il serait inconvenant d’épouser un homme d’un rang inférieur, Miss Mackenzie refuse, espérant que malgré le tapage médiatique son cousin ait toujours pour eux des projets de vie conjugale.

Les dernières pages du roman annoncent la nouvelle du mariage de Sir John Ball et Miss Mackenzie qui prend alors le titre de Milady Ball.



Une peinture réaliste de la société victorienne

Trollope livre dans Miss Mackenzie une analyse pointue et pertinente de la société britannique victorienne. Le style de l’auteur est empreint de réalisme et grâce à une distance ainsi qu’à une présence constante d’humour — humour qui se ressent ne serait-ce que par les noms des personnages : Mr Slow, Mr Patience, Mr Startup, Mr Frigidy, Mrs Perch… — le récit prend la forme d’une satire sociale. L’écriture de Trollope est à l’image de son héroïne : tout en retenue et en mesure, sans fards. L’auteur pratique l’art de la litote pour mieux servir ses propos. Les personnages sont dépeints avec précaution et précision, au même titre que chacun des événements du récit. Les descriptions prennent le dessus dans le texte qui comporte peu de dialogues.

Margaret est présentée comme une femme n’ayant rien vécu, ne s’étant jamais confrontée au monde et qui grâce à son changement de situation peut enfin jeter un regard sur la société britannique, un regard sans a priori car non biaisé par le filtre de l’expérience de la vie. Trollope crée un personnage qui pourrait être comparé à un enfant qui voit le monde pour la première fois, un personnage vierge. Miss Mackenzie permet au romancier de décrire la société dans son ensemble, sans être accusé d’adopter un point de vue particulier. Adopter un point de vue neutre, un point de vue naïf, peut être aussi pour l’auteur une façon d’amener ses lecteurs à reconsidérer le monde qui les entoure, à se libérer de leur corruption et de leurs préjugés pour se pénétrer d’une vision nouvelle.

Le roman Miss Mackenzie peut être comparé à la Comédie Humaine d’Honoré de Balzac et notamment au texte La Vieille Fille (1936) qui brosse le portrait de Rose Cormon, âgée de 40 ans, attendant toujours un mari digne de son rang. Autour d’elle s’affrontent trois prétendants la courtisant pour sa fortune. Le roman du réaliste français offre un tableau nuancé de la vie de province, des rivalités financières et des différentes « sociétés » qui se côtoient.

La société britannique est présentée comme guidée par un seul objectif, un seul désir : l’argent. Les occurrences de sommes, les allusions aux prêts, aux notaires, aux héritages, aux dettes sont innombrables. Toutes les figures du roman, à l’exception de Miss Mackenzie, sont animées par cette quête. Si Margaret a tant de prétendants, ce n’est pas pour son physique ou sa fraîcheur intellectuelle, c’est uniquement grâce à (ou à cause de) sa fortune nouvelle. Certains personnages sont totalement rongés par l’argent, comme c’est le cas de Mrs Mackenzie, la belle-sœur de Margaret, dont les relations ne sont dictées que par la recherche du profit. L’argent est la vermine de la société britannique. Trollope met l’accent sur ce thème par l’opposition qu’il instaure entre le portrait corrompu qu’il dresse de l’Angleterre et le personnage de Margaret qui se sépare sans peine réelle de son argent si cela peut faire plaisir à ses proches.

Le romancier dépeint également le milieu du clergé comme un monde dominé par les femmes tyranniques des pasteurs, les relations mondaines et des hommes vicieux et malhonnêtes, tels que Mr Maguire. Trollope est profondément critique envers la société de Littlebath. La religion perd le sens de sa foi dans Miss Mackenzie. Dieu disparaît au profit d’une hypocrisie religieuse, d’une obéissance à un conformisme mesquin.

Avec la figure de Margaret, Trollope se plonge dans une veine psychologique, explorant tout en finesse l’âme de son personnage qui évolue au fil du récit. L’auteur décrit tour à tour sa naïveté, son manque de confiance, sa dévotion, son conformisme mais aussi sa générosité, sa force de caractère, sa constance et son sens de la justice. Miss Mackenzie est le récit de la construction d’une individualité, d’une personnalité.

Grâce à son héroïne, l’auteur fait un constat de la place de la femme dans la société victorienne. La gent féminine est soumise à de nombreuses conventions, dont Margaret fait régulièrement les frais. Les règles à suivre touchent aussi bien les comportements en société, les relations avec les hommes que les domaines de l’argent et du travail. En tant que femme autonome, Margaret a d’autant moins de libertés que les femmes mariées, protégées des commérages par la présence auratique de leur mari. Trollope dénonce ces brimades et combat de ce fait pour la cause des femmes. Mais cet engagement reste à nuancer si l’on considère le choix narratif du mariage qui clôt le récit. Mariage qui signe l’accomplissement de l’héroïne par la perte de son indépendance.



Miss Mackenzie, une fable

À l’époque à laquelle Anthony Trollope rédige Miss Mackenzie, les romans victoriens s’adressent à la bourgeoisie et agissent sur leur public à la façon de la télévision aujourd’hui. Le roman est un médium d’information sur les questions sociales, politiques et, principalement, morales. L’auteur n’échappe pas à la règle. Dans son roman de 1865, il s’érige en moraliste. Peu présent dans le récit des aventures de Margaret, il se fait parfois sentir par des adresses directes au lecteur, des clins d’œil amusés, des analyses psychologiques et des jugements de moraliste. Il intervient pour rappeler au lecteur les données qui doivent entrer en compte dans son analyse des situations. Ces entremises sont un fil d’Ariane et permettent à chaque lecteur d’arriver, sain et sauf, à la conclusion morale voulue.

Dès la première page de l’ouvrage, Trollope interpelle « [son] lecteur ». Il insiste sur le bon caractère de son héroïne et nous invite à ne pas la juger durement mais plutôt à réfléchir sur ses conditions de vie : « Une vie pareille lui serait impossible. Réfléchissez-y mes lecteurs, et voyez si cela vous serait possible. » Il est par contre bien plus critique envers les autres personnages, notamment Lady Ball ou encore John Ball à propos de qui il écrit : « Il faut avouer qu’il était lâche, mais la plupart des hommes ne sont-ils pas lâches en pareil cas ? » Il faut aussi noter que Trollope, dans Miss Mackenzie, relationne avec ses lecteurs, mais plus particulièrement « [ses] lectrices » dont il espère que si « elles sont du même avis que [lui] », elles « comprendront que la charité couvre beaucoup de péchés. » L’auteur a écrit son texte dans le but d’éduquer les femmes, grandes lectrices de romans. Margaret est le modèle à suivre, celle qui a su éviter les pièges que lui tendait la société.


Dans le roman, Margaret est sans cesse confrontée à des choix. Dans un premier temps, elle doit statuer sur son lieu d’habitation : Londres ou la campagne — opposition qui, par ailleurs, structure toute l’œuvre de Trollope avec d’une part les Barchester Novels et d’autre part les Palister Novels. Dans un second temps, l’héroïne doit faire le choix du milieu social qu’elle va intégrer par le mariage : la noblesse, le clergé ou les commerçants. Au sein d’un même milieu, elle est, une fois de plus, amenée à adopter une position déterminée : quel cercle mondain va-t-elle choisir à Littlebath ? Les toddistes ou la famille Stumfold ? Celui des gens qui vont à la salle des fêtes ou celui de ceux qui vont à l’église ? Margaret est également confrontée à la perte de sa fortune et doit envisager de laisser son héritage aux mains des Ball ou de se battre pour en garder une partie. Or, Miss Mackenzie refuse obstinément de choisir. Elle refuse de se conformer à des modèles qui lui sont imposés car elle prétend faire l’expérience de la vie. Là se trouve le paradoxe qui fait de Miss Mackenzie un roman d’apprentissage : le récit s’ouvre par ce qui semble être une fin de vie alors que ce n’en est que le début. Margaret, 35 ans, a été vaguement courtisée dans sa jeunesse, son moment romanesque est passé. Pourtant loin de se résigner, l’héroïne a « décidé de ne pas se satisfaire d’une vie sans vie » et elle revendique le droit à sa part de romanesque. Le roman pose la question de savoir comment accéder à cela dans le monde tel qu’il est, et surtout sans commettre d’impair.


Trollope use de la mise en abyme à plusieurs occasions pour accentuer le caractère moral de l’œuvre. Margaret est comparée à des héroïnes modèles de la littérature. D’abord, l’auteur lui attribue le petit nom de Mariana — personnage extrait de Mesure pour mesure (1623) de William Shakespeare qui vit retiré dans une grange après avoir annulé son mariage suite à la perte de sa dot. Mariana représente Margaret car elle est emblématique des problématiques de justice, de vérité et d’humilité. Ensuite, Trollope octroie à Miss Mackenzie le sobriquet de Grisélidis. Ce surnom survient dans un premier temps sous la plume métaphorique de l’auteur lorsqu’il interpelle ses lecteurs, puis le petit nom passe dans le récit même, Margaret se fait appeler ainsi par ses connaissances. Cette référence à une œuvre de Charles Perrault était le premier titre de l’œuvre, induisant ainsi que le récit présenté était un conte et comportait par cela une morale. Dans La Marquise de Salusses ou la Patience de Grisélidis (1691), Perrault raconte l’histoire d’un prince ayant épousé une bergère. En proie à la mélancolie et au doute, il fait subir de nombreuses épreuves à son épouse pour tester sa fidélité, maux devant lesquels jamais elle ne faillit. Grisélidis, au même titre que Margaret, est un modèle de vertu, de patience et de fidélité.

Trollope, au delà du conte, a recours au modèle des Fables de La Fontaine. Le pamphlet contre John que Mr Maguire publie dans L’Observateur Chrétien s’intitule « Le Lion et la Brebis ». Margaret et son cousin seront connus de tous par ses surnoms et l’histoire du Lion et de la Brebis ne prend fin que par l’annonce de leur mariage. Trollope, fabuliste, termine son récit par :

« Mais tous ces honneurs et, mieux encore, tout ce bonheur qu’elle reçut, la nouvelle Lady Ball les accepta avec reconnaissance, avec calme et avec une satisfaction durable, comme il convient à une telle femme. »

La Brebis a triomphé du Lion par la patience, la constance et la modestie. L’animal sur lequel personne n’aurait osé miser, l’anti héroïne, a su surmonter les épreuves avec brio.

Anthony Trollope veut, avec Miss Mackenzie,

« prouver qu’un roman peut être conçu sans amour… Pour assurer [son] dessein, [il a] pris une héroïne vieille fille très peu attirante, submergée par les problèmes d’argent. Et pourtant, elle est tombée amoureuse avant la fin du livre, et a fait un mariage romantique ».

La vraie morale du roman est peut-être que personne n’est finalement exempt d’amour. Mais pour l’atteindre, l’auteur ne cesse de nous le répéter, à nous lectrices : il nous faudra patience et vertu.



Miss Mackenzie : une héroïne indépendante, plusieurs prétendants, la campagne britannique, un humour rafraîchissant, le tout réuni pour un très bon roman victorien. Du Jane Austen sur fond de réalité sociale.


Joanna Thibout-Calais, 2e année Éd.-Lib.


Sources


Louis BONNEROT, « Époque victorienne », Encyclopædia Universalis, 2006.
Louis BONNEROT, « Anthony Trollope », Encyclopædia Universalis, 2006.
Jacques ROUBAUD, préface « L’Art invisible d’Anthony Trollope » dans l’édition du Livre de Poche de Miss Mackenzie
Anthony TROLLOPE, Autobiographie, Aubier Montaigne, collection « Domaine anglais », Paris, août 1989, 300 p.
 www.anthonytrollope.com


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29 mai 2012 2 29 /05 /mai /2012 07:00

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TANIZAKI Jun’ichirō

谷崎 潤一郎
Un amour insensé,1924

痴人の愛

Chijin no ai

traduction

de Marc Mécréant

Gallimard, 1988
Folio, 1991

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’auteur

Tanizaki est un auteur japonais du XXe siècle, connu pour une œuvre très large, comptant plus d’une centaine de textes, et plus d’une vingtaine de livres traduits en français.

Tanizaki est l’auteur d’une œuvre qui a toujours été controversée, régulièrement exposée à la censure à cause des thèmes qui la parcourent  : érotisme, sadomasochisme, mort…

Son œuvre a été particulièrement influencée par l’Occident ; Tanizaki a même été membre honoraire de l’Académie américaine, prouvant ainsi son intérêt pour la littérature occidentale. L’occidentalisation du Japon est un sujet récurrent de ses textes ; les conséquences de cette influence y sont toujours remises en question et Un amour insensé reflète parfaitement ce dilemme entre occidentalisation et valeurs traditionnelles.



L’œuvre

Jōji est un Japonais de 28 ans, attaché aux valeurs japonaises traditionnelles, vivant un quotidien dédié au travail. Le Japon des années 1920 est en pleine occidentalisation et comme tous les autres jeunes Japonais, Jōji est fasciné par la culture occidentale, spécialement la culture américaine. C’est pendant cette période qu’il fait la rencontre de Naomi, une jeune serveuse de quinze ans, d’origine très modeste ; contre toute attente, Jōji est fasciné par cette jeune fille, lui trouvant une ressemblance avec une actrice américaine, Mary Pickford. Victime d’une obsession naissante pour Naomi, il va décider, avec l’accord de sa famille, de la prendre sous son aile afin de lui offrir une éducation, suivant un objectif quasiment paternel.

« C’était d’un côté manifester ma sympathie à la jeune fille ; de l’autre, satisfaire mon aspiration à un peu de changement dans ma vie de tous les jours, si banale, si monotone. »

Ils s’installent alors tous les deux dans une nouvelle maison et la vie quotidienne, comme le caractère des deux personnages, va totalement changer. Jōji, fasciné par Naomi, ne va plus penser qu’à une seule chose : concentrer tous ses efforts pour faire d’elle sa femme idéale, belle et intelligente. Ainsi, il va lui insuffler la confiance en elle qui lui manque, et Naomi de jeune fille timide et introvertie va devenir une jeune femme sûre et fière d’elle-même. Cette transformation voit en même temps un changement de leurs rapports, qui évoluent d’une relation paternelle à une véritable attirance physique, puis à une situation conjugale. De cette relation physique, Naomi va se servir de cetté évolution pour manipuler Jōji, inversant les positions dans le couple. Face à cela, l’homme reste incrédule, fasciné, et ne se rend pas compte du rôle qu’il a joué dans ce renversement. Pourtant, peu à peu, il doit faire face à un dilemme, résoNNant avec le dilemme auquel le Japon fait face à la même époque : il se trouve partagé entre le dégoût qu’il éprouve pour la personne vulgaire, arrogante, méchante, qu’est devenue Naomi, trop occidentale, et la fascination qu’il avait pour elle lorsqu’elle était seulement une Japonaise simple, traditionnelle :  « Naomi était devenue, à mon insu, cette créature proprement insupportable et odieuse. »



De nouveaux éléments vont alors venir troubler le quotidien du couple : la trahison de Naomi. Jōji découvre qu’elle l’a trompé et le trompe encore, avec plusieurs hommes. Malgré cette découverte, Naomi continue d’entretenir plusieurs liaisons ; la sensation de dégoût éprouvée par Jōji prend alors le dessus et il décide de mettre Naomi dehors. Après son départ, cette décision ferme s’étiole peu à peu, et les nombreux passages de Naomi dans la maison vont alimenter la fascination toujours présente dans son esprit, l’amenant à la désirer à nouveau. Naomi, par ses techniques de manipulation habituelles, va se faire désirer afin d’obtenir tout ce qu’elle veut : «  Naturellement, après l’Eustace en question, il y en a eu un autre, un troisième ; je suis moi-même le premier surpris d’être aussi accommodant. »



L’ouvrage prend fin avec un tableau de leur vie conjugale actuelle, quelques années plus tard. Le couple habite la même maison, mais chacun vit de son côté. Cette relation est toujours entretenue par la même chose : une chaîne d’admiration, de fascination. Naomi, fascinée par l’Occident, s’inspire de la culture pour alimenter son occidentalisation, et Jōji, lui, est fasciné par cette occidentalisation, cette culture, ce mode de vie tellement différents des valeurs japonaises traditionnelles, même s’il semble se détester pour cela.

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Analyse

Dans cet ouvrage, on retrouve des thèmes récurrents de l’œuvre de Tanizaki : l’érotisme, souvent incarné par le personnage de Naomi, thème toujours présent de façon subtile, sous-entendu. C’est pourtant ce qui semble être la plus grande arme de manipulation de Naomi.

Le thème principal de l’œuvre reste cependant l’occidentalisation du Japon, très présente dans ce récit, comme dans bon nombre d’œuvres de Tanizaki. L’auteur dépeint une génération de jeunes Japonaises fascinées par la culture occidentale et qui essaient de la reproduire, mais en conservent essentiellement un aspect superficiel, ce qui les rend elles-mêmes superficielles. Le personnage de Naomi incarne parfaitement cette génération, et il a donné naissance à un terme qui qualifie cette attitude : le Naomisme.
 

En conclusion

Un amour insensé est le récit d’une relation destructrice, fondée sur un paradoxe. Si le sujet semble plutôt triste, l’histoire, relatée du point de vue de l’homme conscient de sa faiblesse, à la limite du cynisme, ravit par son aspect presque humoristique. Pourtant, au-delà de cette histoire, on ressent le problème que pose l’auteur, beaucoup plus profond, beaucoup plus politique, donnant du relief à ce qui pourrait être une histoire banale, sans réel intérêt.


Sasha, 2e année Éd-Lib.



 

TANIZAKI Jun.ichiro sur LITTEXPRESS

 

 

 


Tanizaki le chat son maitre et ses deux maitresses 

 

 

 

Articles de Justine et de Perrine sur Le Chat, son maître et ses deux maîtresses.

 

 

 

 

 

 

 

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 Article d'Hélène et de Lara sur Journal d'un vieux fou

 

 

 

 

 

 

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Article d'E.M. sur Éloge de l'ombre.

 

 

 

 

 

 

 

 


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12 mai 2012 6 12 /05 /mai /2012 07:00

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MURAKAMI Haruki
村上 春樹

 

 

 

 

1Q84
いちきゅうはちよん
Ichi-kyū-hachi-yon
traduit du japonais

par Hélène Morita

Belfond, 2011

 

 

 

 

 

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Kafka sur le rivage
海辺のカフカ

Umibe no Kafuka
traduit du japonais
par Corinne Atlan
Belfond, 2006


 

 

 

 

 

 

Quelques mots sur l’auteur

Né le 12 janvier 1949 à Kyoto, Murakami Haruki est l’un des auteurs les plus talentueux de sa génération. Il est d’ailleurs souvent pressenti pour le Prix Nobel.

Peu après la fin de ses études, il achète un club de jazz, et peut ainsi s’adonner à l’une de ses passions : la musique (les références musicales sont très nombreuses dans son œuvre). En 1979, il publie son premier roman, Écoute la voix du vent, qui reçoit le prix Gunzo. C’est le début d’une longue série de romans à succès : La ballade de l’impossible (1987), La course au mouton sauvage (1982), Les amants de Spoutnik (1999), Kafka sur le rivage (2002), pour lequel il a reçu le prix Kafka en 2006… Il écrit aussi régulièrement des nouvelles, comme celles de Après le tremblement de terre, en 1995 qui fait référence au séisme survenu à Kōbe, ville où il a été élevé, Saules aveugles, femme endormie (1980-1996) ou encore Sommeil (1989). En 2009, il publie aussi  Autoportrait de l’auteur en coureur de fond, dans lequel il assimile la pratique de la course à pied à sa façon de concevoir l’écriture.

En 1986, il s’expatrie aux États-Unis, où il enseigne la littérature japonaise à Princeton. Il retourne au Japon en 1995, après le tremblement de terre de Kōbe.

Murakami Haruki a traduit de nombreux auteurs américains comme Fitzgerald, Carver, Irving, Chandler…

Ses écrits, fréquemment fantastiques, sont ancrés dans un quotidien qui, subtilement, sort des rails de la normalité. En filigrane de ses œuvres, on retrouve bien souvent une analyse sociale et des personnages tiraillés, souvent à la recherche d’une identité.



Résumé des œuvres

Kafka sur le rivage

Ce récit met en scène deux personnages en tout point dissemblables, qui ne se rencontrent jamais, mais dont les destinées finissent tout de même par se croiser et s’entremêler. On y suit les aventures du jeune Kafka, quinze ans, qui fuit le domicile familial pour échapper à une terrible malédiction énoncée par son propre père : « Tu tueras ton père et tu coucheras avec ta sœur et ta mère ». Il atterrit dans une petite ville du Shikoku, où il trouve refuge dans une bibliothèque dans laquelle travaillent la mystérieuse Mlle Saeki et Oshima san, personnage tout à fait « hors normes ». C’est une véritable quête initiatique qu’il entreprend alors.

En parallèle, on suit l’histoire du vieux Nakata, qui, ayant été victime d’un mystérieux incident pendant la Seconde Guerre mondiale lorsqu’il était enfant, a perdu la mémoire et n’a jamais pu réapprendre à lire et à écrire. Il a cependant une surprenante capacité : il sait parler aux chats. Après avoir commis un meurtre qu’il ne peut s’expliquer, il entreprend lui aussi un voyage pour trouver une mystérieuse « pierre de l’entrée ». Il sera aidé dans son périple par un jeune camionneur, Hoshino, qui se prend d’affection pour le vieillard.

Les deux protagonistes ne se rencontreront jamais mais sont liés par cette « pierre de l’entrée » qui ouvre un passage vers une sorte de monde parallèle, un monde où Nakata aurait laissé ses souvenirs et sa capacité à lire et à écrire, où Mlle Saeki aurait laissé son esprit de jeune fille.



1Q84

1Q84 se présente aussi comme un roman polyphonique, axé autour de deux personnages principaux :

Aomamé est coach sportif dans un club huppé de Tokyo. De temps à autre, elle travaille aussi pour le compte d’une riche septuagénaire qui donne refuge à des femmes victimes de violences conjugales. Aomamé est chargée de faire disparaître ces hommes qui ont été violents envers leurs femmes. Un jour, la vieille femme lui confie une ultime mission, celle de tuer le leader d’un groupe religieux, les Précurseurs, très puissant et presque impossible à approcher. Elle l’accuse en effet du viol de plusieurs fillettes d’une dizaine d’années.

Tengo Kawana, quant à lui, est professeur de mathématiques en classe préparatoire mais espère un jour devenir romancier. Son éditeur lui propose de remanier stylistiquement, en tant que ghost writer, le roman d’une jeune lycéenne dyslexique de dix-sept ans, La chrysalide de l’air, pour qu’elle puisse obtenir un prestigieux prix littéraire.

On a donc affaire à deux personnages que tout semble opposer. Cependant, un lien très fort existe entre eux, lien accentué par leurs rapports avec d’autres personnages.

Eriko Fukada, alias Fukaéri, jeune lycéenne dyslexique et auteur de La chrysalide de l’air, est en fait la fille du leader des Précurseurs. Cette œuvre, qui au premier abord reste une œuvre de fiction, décrit en réalité l’enfance de Fukaéri et les éléments qu’elle y dévoile menacent les secrets de la secte. Elle y raconte comment de petits êtres, les Little People, tout droit sortis de la bouche d’une chèvre morte, tissent une sorte de cocon dans l’air, une chrysalide qui renferme son double à elle.

Ce monde, où les Little People constituent une force importante, est dominé par deux lunes : l’une blanche et bien ronde comme on la connaît et l’autre plus petite, difforme et verte.

Or, au bout d’un moment, les deux protagonistes se rendent compte de la présence des deux lunes : ils ont imperceptiblement glissé dans cet autre monde, celui du roman de Fukaéri.

Une troisième voix fait son apparition dans le dernier livre, celle d’Ushikawa, petit homme disgracieux qui agit pour les Précurseurs. Il est chargé de retrouver Aomamé après que celle-ci a réussi l’assassinat du Leader des Précurseurs. C’est le premier à établir le lien qui existe entre Tengo et Aomamé (même si le lecteur l’a deviné depuis bien longtemps). Dans le dernier tome de 1Q84, beaucoup plus statique que les précédents, son rôle est de faire le lien entre les différentes composantes de l’intrigue, de rétablir les faits dans un ordre plus ou moins chronologique.

Pourquoi 1Q84 ? Tout d’abord, c’est le nom qu’Aomamé donne au monde à deux lunes. Le Q représente pour elle ses questionnements sur ce monde, qu’elle ne remet pas en cause, qu’elle accepte mais qui lui pose quand même problème. De plus, en japonais, la lettre Q se prononce comme le chiffre 9 (Kyu). Il y a bien entendu une référence explicite à George Orwell et à son roman d’anticipation 1984. À la fin du second opus, on a même une référence directe à 1984, avec la célèbre phrase « Big Brother is watching you ».



Éléments communs aux deux œuvres

J’ai choisi de présenter 1Q84 en regard de Kafka sur le rivage parce que dès les premiers chapitres de la trilogie j’ai trouvé des ressemblances avec l’avant-dernier roman de Murakami, ne serait-ce que dans leur construction en deux temps, avec deux voix narratives (il me semble que d’autres récits de l’auteur se développent de cette façon :  La fin des temps, Les amants de Spoutnik…). Les deux histoires ne sont bien entendu pas les mêmes et les styles sont sensiblement différents. Cependant, certains thèmes apparaissent et semblent être un moteur dans l’œuvre de Murakami, en particulier pour 1Q84 et Kafka sur le rivage, qui pour moi font partie d’un même cycle. Je me propose d’en développer quelques-uns.



Le réalisme magique

Le réalisme magique est une appellation utilisée par la critique littéraire et la critique d’art depuis 1925 pour rendre compte de productions où des éléments perçus et définis comme « magiques », « surnaturels » et « irrationnels » surgissent dans un environnement « réaliste », à savoir un cadre historique, géographique, culturel et linguistique vraisemblable et ancré dans une réalité reconnaissable. Le lecteur hésite toujours et ne peut se prononcer sur la teneur des événements (fantastique ? surréaliste ? merveilleux ?) ; tout ce qu’il est tenté de nommer « surnaturel » semble normal aux yeux de l’instance narrative.

Dans les deux œuvres de Murakami, c’est bien de réalisme magique que l’on peut parler. Les personnages font face à des événements extraordinaires, passent d’un monde à l’autre sans jamais s’en étonner ou remettre en cause ce qui leur arrive. C’est à peine s’ils se posent des questions. Le jeune Hoshino, lorsqu’il apprend que c’est Nakata qui a fait tomber du ciel des sardines et des sangsues, lui demande juste de faire plus attention quand il prévoit une pluie mystérieuse, parce que cela pourrait être dangereux. Il est quand même conscient que ce n’est pas normal – il répète tout le temps « je suis scié » –, mais accepte sans discuter tous les événements étranges qui adviennent autour du vieillard.

Aomamé et Tengo, quant à eux, acceptent aisément le fait d’être passés dans un autre monde. C’est le lecteur qui se pose le plus de questions, d’autant plus que Murakami se plaît, à travers un univers onirique, à laisser nombre d’éléments en suspens.



L’univers onirique

À la fin des deux histoires, beaucoup de questions restent sans réponse, les éléments donnés par l’auteur sont imprécis, comme à la sortie d’un rêve. Le caractère onirique des œuvres est d’ailleurs incontestable. Les personnages sont toujours à la limite du rêve et de la réalité. Dans Kafka sur le rivage, ils se demandent même si la notion de responsabilité ne commencerait pas dans les rêves (référence au poète Yeats), si ceux-ci n’auraient pas un impact sur la réalité. C’est en rêve que Kafka accomplit une partie de la prédiction énoncée par son père. À travers leurs rêves qui ont un caractère très physique et semblent détenir une vérité, les personnages ressentent les choses comme si elles étaient réelles. C’est dans un rêve qu’Aomamé comprend qu’elle est enceinte. Elle y a aussi une vision qui lui montre ce que lui feraient subir les Précurseurs si jamais ils la trouvaient. Par la suite, cette vision prend forme dans le roman, pas pour Aomamé mais pour un autre personnage. L’esprit semble donc posséder sa propre indépendance et peut agir en dehors du corps physique : le père de Tengo qui est dans le coma, tapote parfois sur son lit avec ses doigts, comme s’il frappait aux portes en tant qu’ancien collecteur de la NHK qu’il est. Or, à différents moments du roman, les personnages reçoivent tous la visite d’un mystérieux collecteur de la NHK, qui se fait très insistant, et dont le comportement ressemble à celui du père de Tengo lorsqu’il était plus jeune.

Mais tout rêve reste elliptique et mystérieux. C’est au rêveur, et en l’occurrence aussi au lecteur, de tisser des liens entre les différents éléments, d’élaborer des hypothèses ou au contraire de choisir de rester dans le vague.



L’écriture

Certains reprochent à Murakami cette écriture elliptique, qui déstabilise le lecteur et lui fait perdre ses repères. Ses détracteurs analysent sa volonté de ne pas donner toutes les informations comme un danger pour les cadres du roman. Selon Yoichi Komori, Murakami « met à mort les moyens expressifs du roman en détruisant toute logique narrative : les évènements racontés s’y suivent sans nécessité, car leurs causes sont occultées ou absurdes »

Pour moi, ce n’est pas le cas. L’écriture de Murakami est très maîtrisée, il distille les informations à travers ses livres juste quand il le faut, notamment dans 1Q84. De ce fait, le lecteur est toujours en alerte. Il n’est pas passif mais complètement absorbé par l’histoire. C’est cette écriture elliptique qui nous tient en haleine, qui fait qu’on ne peut détourner nos yeux des lignes et qui donne à chaque phrase une sorte d’impact particulier. À partir des éléments qu’il a en main, le lecteur est amené à fonder ses propres hypothèses, à donner un sens particulier à l’histoire.

Dans 1Q84, les personnages ont cette réflexion sur ce que doivent être l’écriture ou le roman. Lorsque Tengo parle de la réécriture de la Chrysalide de l’air avec son éditeur, celui-ci lui reproche de ne pas assez être précis : « Les gens sont abandonnés au milieu d’un lac de mystérieux points d’interrogation. Les lecteurs risquent d’interpréter ce manque d’information pour de la paresse d’auteur ». Ce à quoi Tengo répond : « Si un auteur réussit à écrire un récit agencé de façon exceptionnellement intéressante, qui transporte le lecteur jusqu’à l’extrême fin, qui pourrait qualifier de paresseux un tel auteur ? ». Et c’est exactement ce qu’on ressent pour les œuvres de Murakami. Il réussi à transporter le lecteur jusqu’aux frontières des mondes, jusqu’aux frontières de l’esprit.



Le passage entre les mondes

En outre, la façon dont Tengo écrit ressemble étrangement à celle de Murakami : ils poussent tous les deux une porte qui mène vers un « ailleurs », une « autre pièce » selon Murakami et sont complètement absorbés par ce monde. Murakami le dit lui-même : « Je vais chaque jour à mon bureau, je m’assois à ma table et j’allume l’ordinateur. Là, je dois ouvrir la porte. C’est une grande, une lourde porte. Il faut passer dans l’autre pièce ». Pour Tengo, c’est un peu la même chose.

Ce concept de deux mondes se retrouve dans les deux romans. Les personnages se retrouvent toujours à la lisière des mondes. Certains peuvent même passer d’un monde à l’autre, mais toujours de manière imperceptible (un peu comme l’image des Torii, ces portiques qui permettent de passer dans l’espace du sacré). Aomamé franchit le passage qui la mène vers le monde à deux lunes en passant par un escalier de service à côté d’une autoroute. Mais elle ne s’en rend pas compte immédiatement. Lorsqu’elle retourne à cet escalier plus tard dans le roman, il semble ne pas y avoir de retour possible. Les Little People franchissent eux aussi un passage qui les mène dans le monde à deux lunes : ils passent à travers le corps endormi ou mort d’un être fait de chair et de sang, et rendent possible leur action sur ce monde grâce à l’âme de ce corps, à partir de laquelle ils tissent une chrysalide de l’air.

Dans Kafka sur le rivage, il y a une frontière floue entre la réalité et le monde des rêves, le dernier pouvant influer sur la première. La pierre de l’entrée, que le vieux Nakata recherche activement, sert de lien entre les deux mondes. Cette pierre, une fois retournée, peut ouvrir ou fermer le « passage ». Selon Nakata et Mlle Saeki, ceux qui ont réussi à faire l’aller-retour par ce passage ont vu leur ombre diminuer de moitié. Ils ont donc laissé un part d’eux-mêmes dans cet ailleurs. Nakata y a laissé ses souvenirs et sa capacité d’apprentissage, Mlle Saeki une version d’elle-même à 15 ans. Cette version « fantomatique » de Mlle Saeki arrive d’ailleurs à franchir le passage pour visiter Kafka dès que la nuit tombe. Kafka arrive lui aussi, lors d’une marche en forêt, à rejoindre l’ailleurs de cette jeune fille, mais on ne sait pas vraiment à quel moment il passe d’un monde à l’autre. Les personnages de Murakami sont toujours à la frontière entre deux mondes, qui semble représenter la frontière qu’il peut y avoir entre le corps et l’esprit, entre le rêve et la réalité.



Le rapport au corps

Pour passer cette frontière, une force mentale est nécessaire, mais elle doit aussi s’appuyer sur une force physique.

Murakami en parle le premier. S’il s’est mis au marathon, c’est pour consolider son corps. Il a besoin de force pour pousser cette lourde porte lorsqu’il se met à écrire. Pour lui, le fait d’écrire est très physique, parce que c’est un travail qui se fait sur le long terme. Il a donc un mode de vie très réglé et routinier. Mais cette routine est nécessaire selon lui pour mettre de l’ordre dans le chaos de l’esprit. « Il faut du sens pratique pour écrire ».

Or cette routine et cet entretien du corps, décrits de manière assez crue et détachée par Murakami, se retrouvent chez ses personnages. Aomamé, Tengo ou Kafka prennent toujours le temps d’exercer leur corps, de façon parfois extrême, et l’on assiste à de nombreuses scènes d’entraînement dans les deux ouvrages.

Kafka a besoin de devenir le garçon le plus courageux du monde, et ce courage passe par la force physique. Pour Aomamé et Tengo, il s’agit de devenir fort pour échapper à la domination familiale. L’entretien physique du corps est donc un moyen de conquérir une indépendance vis-à-vis des parents avec lesquels les personnages sont souvent en conflit.



Rapports familiaux et sociaux conflictuels

Ce conflit, c’est aussi celui que l’auteur a connu avec ses propres parents. Et ce rejet de l’autorité familiale, notamment l’autorité paternelle, se retrouve dans les personnages.

Kafka veut absolument se débarrasser de tout ce qui peut le relier à son père, énonciateur de la terrible prophétie, et il regrette de ne pas pouvoir se débarrasser de son corps, hérité des gènes paternels. Aomamé quitte à onze ans ses parents, adeptes des Témoins, qui l’obligeaient à suivre leur foi. Tengo, lui, était obligé de suivre son père dans ses tournées de collecte de la redevance de la NHK. On observe donc une révolte contre le système familial, et notamment contre la figure du père (la figure maternelle est quasi absente des romans).

À travers cette rupture avec la famille, on remarque que les personnages restent très souvent seuls, et ne nouent pas vraiment de liens sociaux, mis à part pour le travail. Et quand ils se lient à quelqu’un c’est par une sorte de nécessité, une force qui les pousse à le faire. L’amour qui est présent dans les romans est loin d’être un amour conventionnel. On ne parle presque pas de sentiments mais plutôt de nécessité, de déterminisme, de destinée. Il semblerait que les personnages tombent amoureux parce qu’ils le doivent, parce que c’est écrit.



Les références culturelles

Les romans de Haruki Murakami sont pétris de références culturelles, notamment musicales et littéraires.

Chaque livre fonctionne par exemple avec une sorte de bande sonore et certains morceaux font office de leitmotiv. Dans 1Q84, c’est la Sinfonietta de Janacek qui est présente des premières pages jusqu’aux derniers chapitres du tome 3. Dans Kafka sur le rivage, Hoshino écoute sans cesse le Trio à l’archiduc de Beethoven.

Murakami livre aussi des analyses très fines de différents morceaux de classique ou de jazz (Schubert, Coltrane…). Il est d’ailleurs passionné de musique et n’envisage pas d’écrire sans en écouter.

Les personnages lisent aussi régulièrement : Kafka, Sōseki, Yeats, Proust, Tchekhov… Les références littéraires sont nombreuses et viennent en général appuyer les réflexions philosophiques ou existentielles des personnages. Une référence est commune aux deux ouvrages : une citation d’Anton Tchekhov, qui dit que « si un revolver apparaÏt dans une histoire, à un moment donné, il faut que quelqu’un s’en serve ». Dans Kafka sur le rivage, cette citation a un sens métaphorique. Hoshino, le jeune camionneur, ne comprend pas pourquoi il est si important de rechercher la « pierre de l’entrée ». Un étrange personnage qui se fait passer pour le colonel Sanders lui répond : « Pour tout te dire, cette pierre en elle-même n’a pas d’importance. Les circonstances exigent la participation d’un certain objet, et il se trouve qu’il s’agit de cette pierre. Comme l’a si bien dit l’écrivain russe Anton Tchekhov : ‘si un revolver apparait dans une histoire, à un moment donné, il faut que quelqu’un s’en serve’. Ce qu’il voulait dire, c’est que ce qui n’est pas indispensable n’a pas besoin d’exister. Ce qui a un rôle à jouer doit exister. » Dans 1Q84, cette citation a une signification beaucoup plus concrète. Aomamé, pourchassée par les Précurseurs, demande au garde du corps de la vieille dame de lui procurer une arme à feu, au cas où il lui arriverait quelque chose. Le garde du corps lui demande d’être prudente, en lui rappelant la célèbre maxime de Tchekhov.

Les références culturelles présentes dans les romans de Murakami ont donc toujours une utilité et ne sont jamais de simples fioritures.



Conclusion

Les romans de Murakami sont une réelle invitation à l’évasion. Très riches, ils se dévoilent un peu plus à chaque lecture. Chacun est libre d’y apporter une interprétation personnelle. Magnifiquement orchestrés, ils témoignent de la maestria de l’auteur qui parvient avec brio à nous faire entrer dans cet « ailleurs » qu’il affectionne tant. À lire et relire sans modération !


Charlotte, AS éd.-lib.

 

 

 

MURAKAMI Haruki sur LITTEXPRESS


Murakami Haruki Autoportrait de l'auteur en coureur de fond

 

 

 

Article de C.M. sur Autoportrait de l'auteur en coureur de fond

 

 

 

 

 


 Image 3-copie-1

 

 

 

 

Articles de Mélanie et Pierre-Yann sur Sommeil.

 

 

 

 

 

chroniques-loiseau-ressort-haruki-murakami-L-1

 

 

 Article d'E.M. sur Chroniques de l'oiseau à ressort.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

murakami-haruki-saules-aveugles.gif

 

 

 

Saules aveugles, femme endormie, article de Claire.

 

 

 

 

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Les amants du spoutnik
,
 articles de  Julie et de Pauline.






L'éléphant s'évapore
: articles de Noémie et de Samantha







Le Passage de la nuit
:
articles d' Anaïs,  Anne-Sophie, Julia et Marlène, Chloé, E. M., Virginie.








Kafka sur le rivage
:
articles de Marion, Anthony, P.







La Course au mouton sauvage
: articles de Laura, J., et B.

 

 

 

 

 

Murakami Haruki Danse-danse-danse

 

 

Articles de Chloé et de Maureen sur Danse, danse, danse.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

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10 mai 2012 4 10 /05 /mai /2012 07:00

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Natsume Sōseki
夏目 漱石
Je suis un chat
吾輩は猫である
Wagahai wa neko de aru
Traduction de Jean Cholley
Éditions Gallimard / Unesco
Connaissance de l'Orient, 1978

 

 

 

 

 

 

 

L'auteur

Natsume Sōseki est né à Edo (ancien nom de Tōkyō) en 1867. Un an plus tard, le Japon entrait dans l'ère Meiji, qui amène de très grands bouleversements au contact des cultures occidentales ; les modes de vie des classes les plus aisées changent de manière radicale. En 1900, Sōseki part étudier en Angleterre où il souffre de sa solitude et du choc culturel en plus de sa quasi-indigence. Il revient au Japon en 1903 pour enseigner à l'Université impériale de Tōkyō, mais ses élèves ne l'apprécient guère. En 1905, il rédige le texte qui deviendra le premier chapitre de Je suis un chat pour un ami qui le publie dans une revue littéraire. Face à l'engouement des lecteurs, Sōseki écrira les dix chapitres suivants jusqu'en 1906, où, lassé de son histoire, il donnera la mort à son personnage du chat de manière abrupte. En 1907, Sōseki quitte son poste de professeur d'anglais à l'université et entre à la rédaction du journal Asahi (Soleil du matin). Il souffre pendant plusieurs années de douleurs à l'estomac et décède en 1916.

Selon les études réalisées sur le texte de Sōseki, il se serait inspiré de Jonathan Swift et de Laurence Sterne pour écrire Je suis un chat.



L'histoire et le texte

Nous suivons pendant onze chapitres les histoires d'un jeune chat, né dans la rue, qui s'est introduit dans la demeure de Kushami, maître d'anglais méprisé pour son humeur détestable et ses manières hautaines. Le chat n'a pas de nom. Il rôde dans la maisonnée et raconte son univers d'une langue acérée et moqueuse. De Kuro, le chat du poissonnier, à la famille Kaneda, riche commerçant qui représente le changement des classes sociales japonaises, en passant par Kangetsu, futur docteur en magnétisme terrestre, et Meitei, étudiant de Kushami sûr de sa réussite et de sa supériorité, le chat nous dresse les portraits des différentes classes de la société sous forme de satire.

On note, dans le ton de la description de Sōseki, plusieurs nuances s’agissant des personnages. Lorsque le chat parle des classes supérieures, érudites comme financières, son ton est sarcastique et hautain, et il n'hésite pas à dénigrer sévèrement les discussions menées par ces penseurs qui se compliquent inutilement l'existence pour paraître intéressants. Il est plus tendre envers les populations plus pauvres, serviteurs et commerçants des rues d'Edo, dont il décrit l'ignorance avec humour plus que méchanceté. Les personnages sont, tout au long du roman, décrits davantage par leurs idées que par leur physique. Le chat se satisfait d'une seule description concise de temps en temps pour appuyer sur un aspect de l'apparence d'une personne, notamment la femme de Kaneda et son énorme nez.

Le statut social est d'une importance considérable, car il est représentatif de toute la société japonaise et de son système de castes très peu évoqué. Le chat nous offre un portrait de la société japonaise après la guerre contre la Russie de 1904 à 1905. Cette guerre marque un tournant dans le mode de pensée des intellectuels de l'époque. S'ils ont contribué, à l'entrée dans l'ère Meiji, à l'expansion des valeurs occidentales comme marque du développement intellectuel, ils finissent par critiquer ces mêmes valeurs qui détruisent la culture japonaise et les dépossèdent de leur statut privilégié au profit des hommes d'affaires et des marchands. Il faut savoir que l'ancien système des castes japonais admettait quatre statuts : les guerriers étaient les plus nobles, venaient ensuite les paysans, puis les artisans, et en dernier, les marchands, méprisés pour leur activité qui ne consiste qu'à faire de l'argent sur le dos d'autrui. Le début du XXe siècle offre un retournement de situation, très mal vu par les intellectuels. L'opposition entre hommes d'affaires et hommes d'esprit est très forte dans le roman, notamment avec la rivalité entre Kushami, Meitei et Kangetsu envers Kaneda. Ce dernier est de plus en plus respecté en ville, au détriment des trois amis qui perdent peu à peu leur statut et sombrent dans une sorte de désillusion au fil du livre. Kushami finit même par se demander si c'est lui qui devient complètement fou ou la société.

On remarque par ailleurs beaucoup de ressemblances entre Kushami et Sōseki. Tout deux souffrent de l'estomac, ce qui leur donne mauvais caractère ; ils enseignent l'anglais mais Kushami se distingue par sa personnalité indécise. Il tente au cours du livre de trouver plusieurs centres d'intérêt, de la peinture à la poésie, mais finit par abandonner dès que cela devient trop complexe. Kangetsu est également un personnage important pour la trame de l'histoire. Il rencontre au chapitre quatre la fille des Kaneda, dont il tombe amoureux en pensant qu'il s'agit d'un fantôme. Malheureusement, la jeune femme est bien réelle et sa mère rend très vite visite à Kushami pour obtenir des informations sur la personne qui a dévergondé sa fille. Naît alors un quiproquo autour du mot docteur, qui fait référence au niveau d'études de Kangetsu, mais que le femme de Kaneda interprète comme le fait qu'il étudie véritablement la médecine. La barrière de la culture et du langage se dresse ici et renforce les inimités entre les intellectuels et les hommes d'affaires.

Dans l'ensemble, ce roman est une grande satire de la société japonaise et plus généralement des hommes, qui agissent vainement pour obtenir un statut supérieur par la cupidité et la connaissance, sans se soucier des vraies nécessités et valeurs de l'existence. La fin même du chat est ironique : après avoir bu de la bière, chose qu'il ne connaissait pas, il se noie dans une vasque en récitant les prières pour le bouddha Amitabha. Le chat, qui a passé l'ensemble du livre à dénigrer les hommes et leurs mœurs, finit de la même manière qu'un vulgaire alcoolique tombé dans une rivière. Sans les références aux griffes, on pourrait véritablement penser à un être humain.



Note sur le titre original

Wagahai est une des nombreuses façons de dire du « je » en japonais. Selon le statut de la personne dans la société, son sexe et son âge, on n'utilise pas le même mot (aujourd'hui, watashi pour les femme ou pour parler de manière neutre, boku pour les jeunes garçons, ore pour des garçons plus vieux). Wagahai se traduirait davantage par un « Nous » équivalent à celui employé par les rois, ou du moins à une expression de la supériorité de la personne. Une traduction plus proche du titre original aurait pu donner « Moi, qui suis un chat », prononcé de manière très hautaine, ou encore, « Nous, qui sommes un chat », mais la traduction littérale est impossible en français.

 « Wagahai wa neko de aru » est aussi la toute première phrase du roman.


Marine, 2e année éd.-lib.

 

 

 

Natsume SÔSEKI sur LITTEXPRESS

 

 

Natsume Soseki Botchan

 

 

 

Article de Pauline sur Botchan

 

 

 

 

 

 


 

Natsume Soseki, A travers la vitre

 

 

 Articles d'Aurore et de Valentin sur À travers la vitre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

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Article d'Anthony sur Oreiller d'herbes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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25 avril 2012 3 25 /04 /avril /2012 07:00

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Jack London et Martin Eden

Jack-London-Martin-Eden.jpgMartin ou Jack, cela n’a finalement que peu d’importance. Les deux ont eu les mêmes aspirations, les mêmes espoirs. Deux vies aussi fascinantes l’une que l’autre, révélatrices d’un esprit accompli, d’une vie exceptionnelle. Nés au même endroit, suivant une même voie.

Martin Eden est le porteur des idées de Jack London. Et cela commence par l’idée que Martin se fait de ce que doit être sa vie : il doit s’élever au-dessus de sa condition natale pour entrer chez les lettrés et autres bourgeois de l’époque. Car l’un n’allait pas sans l’autre, selon lui. London a commencé par vouloir renier sa nature de hobo pour pouvoir s’asseoir aux côtés de Mabel Applegarth – « She was of refined intelligence, of English descent. And he was a rough guy, a sailor »1–, qu’il a d’ailleurs rencontrée par l’intermédiaire du frère de celle-ci, tout comme Ruth apparaît à Martin dans le roman. Ensuite, tout comme Martin Eden, il déchante vite et revient aux fondements de sa vie, de ses valeurs. Le prolétariat, d’abord aveuglé par la richesse, est ramené à la réalité par l’arrogance et le mépris condescendant que lui manifeste la classe dominante : le discours de Marx transparaît ici.

Débute alors un travail de longue haleine, pour gagner enfin la reconnaissance du public : il sent en lui un roman, attendant seulement qu’un peu d’entraînement lui permette de l’exprimer. L’écriture est pour London « une forme de production dans le marché capitaliste » (Début de siècle, début de carrière, Jonathan Auerbach).

L’écrivain doit faire en sorte que son nom devienne synonyme de qualité, de littérature… En réalité le texte et sa qualité ne sont que des prétextes pour hisser leur auteur au premier rang, seul argument qui décidera les lecteurs à le lire. L’écrivain doit donc mettre en place une « stratégie commerciale », il doit savoir se vendre. C’est ce qu’ont fait Eden et London à leurs débuts, envoyant sans relâche une quantité industrielle de nouvelles, articles aux journaux, afin de commencer à faire connaître leur nom. Ils s’obstinèrent tous les deux de longs mois, comptabilisant chaque envoi, chaque timbre, calculant les coûts de revient, la rentabilité de leur production… Ils ne supportaient pas de gâcher cinq minutes de leur vie, et Martin dormit donc à peine cinq heures par nuit. Les « aigles des dollars » se métamorphosèrent en « victoires ailées » aux yeux de Martin Eden et ainsi crut-il se rapprocher de celle qu’il aimait.

Ruth Morse symbolise à elle seule la classe bourgeoise de la fin du XVIIIe siècle. Son prénom n’a pas été choisi par hasard puisqu’il signifie « compassion » en hébreu, d’après l’histoire biblique d’une Ruth déchue et devenue pauvre avec la famine. Cette signification est tournée en dérision par London, car sa Ruth est condescendante, et les sentiments d’affection et de compassion qu’elle croit ressentir envers Martin sont faux. En effet elle essaie d’imiter la Ruth biblique, mais son éducation et son environnement social font d’elle une jeune fille pleine de préjugés à l’encontre des moins aristocrates qu’elle, et malgré les émotions positives qui l’animent à l’égard de son nouveau jouet, elle le regardera toujours de haut. Ses préjugés l’empêchent d’admettre que Martin puisse finir par la surpasser intellectuellement. Tout ce qu’il cherchera à lui faire comprendre sera toujours masqué et déformé par ses idées préconçues.

Le prénom et le nom de Martin Eden viennent quant à eux de Mars, dieu de la guerre, et du jardin d’Eden, le paradis terrestre introuvable et sacré. Les deux se contredisent et s’opposent. Peut-être cela indique-t-il que le héros, malgré sa quête, sera toujours incapable de trouver la paix, ce qui expliquerait sa fin tragique. Jack London nous montre ici sa vision de la condition humaine : l’homme est confronté à une contradiction qui, s’il ne trouve pas l’équilibre, le détruit. La force et la violence du premier terme doivent servir à atteindre la beauté du second. De plus l’Eden abrite, dans la légende, l’arbre de la connaissance, ce que Martin croyait chercher, alors qu’en réalité il voulait seulement se rapprocher de Ruth et se sentir égal à elle. À mesure qu’il apprend, qu’il se cultive, sa connaissance du bien et du mal se précise, et alors il entrevoit cette vérité : son obstination à acquérir une notoriété faite de culture n’avait pour but que de satisfaire sa fierté et son arrogance, lui qui voulait tant intégrer cette classe sociale qui le méprisait. La fin du roman marque le début de sa lucidité complète et du nouveau regard qu’il porte sur ses propres actions et sur le monde qui l’entoure, le menant à l’abnégation totale, à la libération, au suicide.



Le Talon de Fer

jack-london-le-talon-de-fer.gifEn 1908, Jack London publie Le Talon de Fer. Aujourd’hui considéré comme un chef-d’œuvre d’anticipation politique, l’intrigue de ce livre nous décrit les rouages d’un système totalitaire dans ses plus infimes détails, bien  avant que ces derniers n’apparaissent.

Jack London y annonce le déroulement des trois prochains siècles. Une guerre mondiale devrait avoir lieu mettant principalement aux prises l’Allemagne et les États-Unis, la révolution d’Octobre aurait lieu à Chicago. D’après l’auteur, cette révolution devrait avoir lieu en 1917… Tout cela dans le contexte d’un système totalitaire, d’une dictature qui perdurera pour les 300 prochaines années.

Au cours du vingtième siècle, cet ouvrage sera célébré par plusieurs grands noms d’Europe. Léon Trotsky admet son admiration pour l’auteur : « Dès 1907, London avait prévu le régime fasciste comme l’inévitable résultat de la défaite de la révolution prolétarienne. Nous ne pouvons que nous incliner devant la puissante intuition de l’artiste révolutionnaire. »

En France, Anatole France ou encore Paul Vaillant-Couturier acclameront également ce texte.

Dans un manuscrit retrouvé en 2368, Avis Everhard nous dit qu’elle va nous raconter les événements qui ont eu lieu pendant la révolte socialiste du début du vingtième siècle. C’est avant tout l’histoire d’Ernest Everhard, orateur hors norme et chef de file du mouvement contestataire socialiste qui se dresse à mesure que la « dictature totalitaire » se met en place. Cet homme, c’est son mari, l’amour de sa vie.

En faisant en sorte que l’histoire nous soit rapportée par ce personnage, London peut décrire son héros comme un être intouchable, exceptionnel. Car l’angle sous lequel il apparaît est purement subjectif. C’est une déclaration d’amour post-mortem. La mauvaise foi est donc autorisée.

Ce mécanisme crée aussi une distance avec Ernest Everhard. On le suit comme Avis le suivait. Si elle ne le voit pas pendant trois mois, nous ne savons pas ce qu’il fait pendant ces trois mois. Cette attente, cette absence de narrateur omniscient qui nous décrirait ce qui se passe dans l’esprit d’Ernest et nous pousse à nous demander ce qu’il peut bien faire pendant ces longs mois où ses activités nous sont inconnues est un procédé très efficace pour nous mener, nous aussi, à l’admiration d’Ernest, qui reste à nos yeux un personnage distant dont de nombreux secrets restent à découvrir.

Jack London présente ce récit comme authentique. Écrit au futur, il revient sur ces événements de façon presque universitaire, il veut nous transmettre, tel un livre d’histoire, un témoignage de cette dure époque qu’était la Commune de Chicago durant la révolte socialiste.

Pour authentifier son texte, il utilise un certain nombre de techniques. On trouve notamment de nombreuses notes de bas de page, qui racontent l’histoire de tel personnage ou de tel politicien imaginaire. Ces notes auraient été ajoutées au manuscrit d’Avis, au cours du XXIVe siècle. À nous de comprendre qu’elles ont été rédigées avec un recul de 400 ans. Par conséquent, elles sont à prendre très sérieusement puisqu’elles découlent de 400 ans de recherches historiques et de découvertes inédites qui étaient, à l’époque de la rédaction du manuscrit, probablement inconnues d’Avis elle-même. Ces descriptions font référence aux personnages comme si tel ou tel homme avait véritablement existé. Et il a existé, dans l’histoire que nous conte Jack London. Tous ces destins parallèles, présentés comme faisant partie du paratexte, donnent vie à ce récit qui semble soudain très réaliste. Surtout pour nous, lecteurs du vingt-et-unième siècle, capables de voir quelles intuitions étaient justes.

Elles ajoutent enfin un troisième point de vue. On nous présente tout d’abord le destin d‘Ernest, ses idées et son combat contre ces « fascistes » avant l’heure. On nous le décrit d’un second point de vue, assez distant, celui d’Avis, qui boit toutes les paroles de son homme et les retranscrit. Mais, avec ces notes, il faut comprendre que ce texte a été relu et complété par un lecteur vivant 400 ans plus tard. Ce correcteur y a ajouté tous les éléments essentiels à la compréhension de cette œuvre, quand bien même on ne connaîtrait pas les acteurs de la révolte qui sont évoqués au cours du récit. C’est donc, globalement, un texte issu de deux relectures de la vie d’Ernest. Ce procédé est utilisé pour authentifier l’histoire et nous prouver qu’elle est véritable.

La capacité de London à anticiper de nombreux événements du siècle à venir, son flair pour situer la révolution d’Octobre en 1917 par exemple, nous invite à découvrir un nouvel aspect de l’auteur. Fin observateur du monde politique de l’époque, Jack London a lui aussi été militant socialiste. Il adhère au Socialist Labor Party en 1896 et s’est présenté aux élections municipales d’Oakland, sa ville natale, en 1905.



Le Vagabond des étoiles

Jack-London-Le-vagabond-des-etoiles.gifLe Vagabond des étoiles est publié en 1915. Ce récit se distingue par l’ambivalence de ses deux thèmes principaux qui combinent la dénonciation concrète d’une réalité sociale d’un côté et un hommage pur aux pouvoirs de l’imaginaire de l’autre.

L’histoire se déroule à San Quentin, dans la cellule du héros Darrell Standing. Ce dernier est enfermé, condamné à mort, attendant sa sentence. Le maton en chef l’a pris en grippe. À travers cet acharnement du gardien de prison sur notre héros, Jack London peut introduire une description détaillée et très critique du traitement des prisonniers au début du XXe siècle, dans les prisons américaines
.
Le narrateur s’adresse très souvent au lecteur, procédé répandu pour aider le lecteur à s’identifier au héros et à le plaindre pour les tortures dont il est victime. Darrell Standing est brave et tient tête au maton, n’hésitant pas à se voir infliger deux semaines de camisole supplémentaire pour préserver son honneur. Évidemment, cela ne fait qu’entretenir l’admiration du lecteur, qui ne peut désormais que soutenir son héros, le « gentil » prisonnier face aux « méchants » matons.

De façon globale, ce roman cherche à dénoncer en premier lieu l’utilisation de la camisole, instrument de contention utilisé à l’origine dans les asiles psychologiques, puis étendu aux prisons. Suite à la publication du Vagabond des étoiles, les débats et polémiques déclenchés ont mené à l’interdiction de l’usage de la camisole de force pour les détenus de droit commun aux États-Unis.

Pour survivre à ses séjours réguliers au cachot, sous l’emprise d’une camisole, Darrell Standing développe une technique particulière. Il se plonge à l’intérieur de son corps, oubliant tout ce qui l’entoure, la pièce tout d’abord, les sons, puis son propre corps, qui ne devient, à ses yeux, qu’une prison supplémentaire. Une fois plongé à l’intérieur de lui-même, il revit les différentes existences qu’il a eues avant celle-ci, dispersées en tous temps et en tous lieux. Elles lui permettent de rencontrer Jésus, de se faire poursuivre en caravane par les Mormons dans le grand Ouest américain ou encore de prendre la peau d’un pirate viking. Ce livre est un hommage à l’esprit et à sa supériorité sur le corps. Avant tout, à sa capacité de se détacher du corps.

Ce que Jack London nous dit, c’est qu’en 2000 ans d’histoire, il a changé de corps à de nombreuses reprises, mais toujours avec, si ce n’est un esprit commun à toutes ces vies, une mémoire intacte. Avec cet ouvrage, Jack London met en place un récit qui combine merveilleusement la réalité physique de la vie de Darrell Standing et ces échappées imaginaires comme alternative salvatrice à sa condition. Quelle déception alors de découvrir, dans la préface de l’édition Libretto, cette lettre envoyée par London après avoir rédigé ce texte :

« Ma chère maman, voici tout l’argument de ton parti selon lequel seul l’esprit persiste tandis que la matière périt. Je me sens très coupable de l’avoir écrit car je n’en crois rien. Je crois que l’esprit et la matière sont si intimement liés qu’ils disparaissent ensemble quand la lumière s’éteint. »



Le Nord, la dernière frontière

L’appel de la forêt, 1903

Jack-London-L-appel-de-la-foret.jpgNous sommes dans le Grand Nord, la dernière frontière qui résiste aux hommes. Le Klondike est à l’époque, dans l’imaginaire collectif, le dernier grand territoire vierge de toute trace humaine. Ici se dessine déjà un des messages de Jack London : ce territoire était loin d’être inhabité, il était en réalité parsemé de tribus indiennes indigènes, habituées à vivre au plus près de la nature. Mais l’homme blanc ne considère pas ces hommes comme étant encore à l’écoute de la terre, comme une humanité, et les méprise, convaincu que celui qui est resté près de la terre est resté animal. Et l’animal n’est pour ces chercheurs d’or qu’un esclave. Tout le roman tend donc à démontrer le contraire…

Le juge Miller, riche habitant de Haute-Californie, possédait un chien immense, robuste et farouche qui lui fut dérobé par un des ses domestiques. Afin de rembourser une dette de jeu, Buck fut donc donné puis vendu à un dresseur indien de chiens de traîneau. À l’époque de la ruée vers l’or, les chiens, comme lui sains et forts, étaient très recherchés et Buck va connaître plusieurs propriétaires cupides, sous le joug desquels il va apprendre la loi du bâton, les règles de la survie dans une meute en permanence affamée. Puis vint John Thornton, un homme bon et juste, auquel Buck s’attache. Tué quelque temps plus tard par une tribu indienne, incarnation de la colère qui gronde dans les cœurs à cette époque, la mort violente de Thornton réveille alors en Buck les instincts d’une nature trop longtemps réprimée alors qu’elle était excitée par les mauvais traitements des ses anciens maîtres : une rage incontrôlable déferle en lui et ce sont tous ses ancêtres qui appellent alors en même temps à la vengeance… Buck tue plusieurs Indiens et s’enfuit pour trouver l’origine de ces voix. Le Wild, dont il entendait parfois le hurlement à la nuit tombée, l’a gagné à sa cause. Il rejoint une meute de loups et, jouant de sa stature impressionnante, de son expérience des hommes et de leur volonté de domination, il finit par devenir le mâle dominant de son groupe.

London expose ici sa vision de l’homme tel qu’il devrait être : non pas orgueilleux, mais ouvert à la sagesse naturelle des Indiens. En effet, Buck la possède aussi et sa réussite prouve qu’il devrait en être ainsi. L’homme blanc tente d’être rationnel et progressiste alors que dans l’environnement du Wild, seule la capacité à s’adapter et à apprendre de ceux qui vous entourent peut vous aider.

On note donc une forte contradiction de la pensée de London avec celle des penseurs européens persuadés que la Nature est inférieure à la Culture, qu’elle en est la mère, mais pas l’égale. Pour London la culture, c’est-à-dire l’intelligence et l’esprit sont intrinsèquement liés à la terre mère, à la matière. Il n’y a pas d’opposition, la Culture (notre esprit) est constamment en train d’apprendre de la Nature. Et cette dernière possède la sagesse immémoriale essentielle à la survie, qui se mue en vie lorsqu’une culture se crée et s’élève. L’une sans l’autre est inenvisageable.

Buck est l’incarnation de cet alliage parfait : son nom désignait même à l’époque un jeune homme impétueux et vif, résistant, prêt à contrer n’importe quel obstacle. Il signifiait aussi « dollar »... Ce nom est apparu dans les années 1855 et 1860, de buckskin, qui désignait les peaux de cerfs utilisées par les Indiens et les hommes blancs comme monnaie d’échange. Le nom de Buck recouvre donc tous les aspects de sa vie.

Pour écrire cette histoire, Jack London s’est appuyé sur sa propre connaissance de ce monde sans pitié, puisqu’il est parti en 1897 à la suite des ambitieux chercheurs de filons.

De plus le comportement de Buck et de ses semblables s’appuie sur la réalité : non seulement de ce qu’il a vu, mais aussi de ce qu’il a lu. En effet, l’auteur de My Dogs in the Northland publié en 1902, Egerton Ryerson Young, l’a même accusé de plagiat, ayant remarqué que Buck adoptait les mêmes attitudes que celles qu’il avait décrites dans son témoignage. Ce à quoi London a répondu que la réalité est légitimement admise par les auteurs de fiction comme source de leur inspiration… et qu’il ne pouvait donc y avoir plagiat. Il a tout de même reconnu publiquement avoir lu l’ouvrage.



Parole d’homme, Histoires du Pays de l’Or, 1909

parole-d-homme.jpg« Une éthique du monde sauvage », c’est ainsi que l’éditeur qualifie ce recueil. Ce sont les vies des quelques rares hommes qui, installés derrière la dernière frontière, se doivent de réussir à survivre afin de ne pas laisser leur place, si unique car appartenant à un univers presque magique. Leurs vies, qu’ils mènent de façon si individualiste, sont dépendantes les unes des autres. Pourtant ils le nient.

Pour illustrer ce paradoxe, la nouvelle emblématique du recueil, « Parole d’homme ».


Pentfield et Hutchinson, deux jeunes millionnaires encore inconnus car enfouis sous la neige des abords du Yukon, décident de jouer aux dés : le gagnant aura le privilège pourtant peu convoité de repartir vers « le pays de Dieu » et ainsi de préparer leur retour. Pentfield perd, et demande une faveur à son frère, son compagnon de toujours : lui ramener sa fiancée, qui attend déjà depuis deux longues années. Ils se font confiance, et les deux honnêtes jeunes hommes n’ont aucune crainte ou arrière-pensée le jour du départ.

Hutchinson part et arrivé à San Francisco, il donne des nouvelles, indiquant qu’il a trouvé la fiancée, Mabel Holmes, dans Myrdon Avenue, qu’il se prépare pour le retour. Mais les mois se succèdent, Pentfield amoureux construisant la cabane pour sa dulcinée et Hutchinson ne parlant que du temps qu’il passe dans Myrdon Avenue, sans tarir d’éloges sur la jeune femme… n’évoquant ni une date de retour probable, ni la visite qu’il devait rendre à ses parents. Pentfield finit par s’impatienter mais ne perd pas courage, ayant pleinement confiance en son partenaire.

Puis vient un jour la nouvelle par les journaux : Mr. et Mrs Hutchinson, anciennement Mabel Holmes, partent en voyage de noces pour le Klondike. Ébranlé, Pentfield finit par épouser Lashka, une squaw.

Et c’est alors qu’au détour de la piste, il croise Hutchinson, Dora Holmes et Mabel Holmes : les deux premiers sont mariés, le journal avait commis une erreur. Regrettable. Et Pentfield de froidement expliquer sa situation, et de continuer son chemin, dévasté.

Le Nord est isolé et sans pitié, glaçant les cœurs et tuant les espoirs, fracassant les amitiés par la distance. Voilà la ruée vers l’or de London, sacrifiant aux ambitions l’espoir d’une vie chaleureuse. Et de tout cela, London dit dans la nouvelle qui ouvre le recueil, qu’il s’« en lave les mains. [Il] refuse d’assumer la paternité de cette histoire et ne [veut] nullement en prendre la responsabilité. » Il n’est donc pas question de fiction, ni de témoignages romancés et peut-être dramatisés. C’est la vérité pure et blanche d’un quotidien cruel. Cette entrée en matière confirme l’idée de London selon laquelle la réalité dépasse la fiction, lui étant supérieure en émotions et surprises : « j’ai fait figurer en tête de ce texte […] l’affirmation solennelle de sa véracité, si bien que j’ai confiance, personne n’y croira. C’est trop réel pour être vrai. » (Strangerthan Fiction, in Critic, 1903)



La mer

Le loup des mers, 1904

Jack-London-Le-Loup-des-mers.gifAmbrose Bierce, à propos du Loup des mers, déclare :  « The great thing—and it is among the greatest of things—is that tremendous creation, Wolf Larsen... the hewing out and setting up of such a figure is enough for a man to do in one lifetime... The love element, with its absurd suppressions, and impossible proprieties, is awful. »

Loup Larsen, au nom tranchant et évocateur, est l’ogre, le prédateur furtif et puissant, seul maître à bord de son phoquier. Un esprit vif et unique, une pensée nourrie au sein des plus grands philosophes de son temps, ce dernier n’a rien à envier en force et en autorité au corps qu’il habite. Les deux se conjuguent parfaitement, pour la plus grande frayeur de Humphrey Van Weyden.

Ce jeune homme délicat, habitué aux rêveries cultivées que son origine sociale lui permet, n’avait jusque-là envisagé le métier de marin que de façon romantique et vagabonde, la métaphore vivante de l’homme libre de voguer sous un vent meilleur. Pourtant cette vision va voler en éclats lorsque son destin, qui paraissait évidemment bourgeois, est percuté violemment par un autre ferry. Le navire sur lequel il se trouvait pour une banale traversée de la baie San Francisco fait naufrage. « Recueilli » par la goélette de Larsen, il est enrôlé contre son gré comme mousse et malgré ses revendications et plusieurs altercations avec le capitaine, il est forcé de faire route vers le Japon.

Commence alors une longue lutte entre deux esprits convaincus de leur droiture et peu enclins aux compromis. Van Weyden ne se fait pas à la rudesse de la vie marine, et critique violemment la toute-puissance sur son équipage de cet homme, qui ne craint ni de régner seul, ni de tuer pour en conserver le droit. Profondément athée, Larsen effraie Van Weyden, car il assume pleinement sa condition humaine : vie misérable et mort inévitable. Le nouveau mousse n’accepte pas la solitude qu’engendre l’inexistence de Dieu, et reste angoissé par la responsabilité qu’il aurait alors entre ses mains : sa propre vie, dont il ne sait pas s’il devrait, puisque Dieu n’est que chimère et garde-fou, la conduire vers le bien, ou son propre intérêt… Le capitaine a choisi la deuxième possibilité et la débauche de violence et de majesté animale qui s’en dégage lui paraît contre-nature, immorale.

Les deux opposés se sermonnent l’un l’autre et l‘équipage, qui voit pour la première fois une âme tenter de s’élever contre une tyrannie oubliée tellement elle était omnipotente, se réveille lui aussi ; ce sont les cœurs les plus purs qui essaieront tout d’abord de s’échapper. Mais la mutinerie n’a pas de prise sur Larsen, car la cruauté est son élément. Il tue alors ceux qu’il va trouver sur son chemin. Plusieurs meurtres ont lieu tout au long du roman, un huis-clos dont on connaît déjà les victimes car on connaît le tueur… D’autant plus angoissant puisque aucune justice supérieure (ou extérieure au bateau) ne fait d’apparition spontanée : on sait maintenant qui avait la préférence de Jack London, Loup Larsen et l’intrinsèque solitude de l’homme, sans maître et sans remords.

Pendant ce temps le petit mousse de la bourgeoisie s’étoffe, forcit et devient un homme, un marin respectable et efficace en plus d’être extrêmement cultivé, devenant le reflet toutefois plus pacifique du Loup.

Cette intrigue était déjà bien intéressante étant donné le combat physique et moral que se livrent les deux adversaires, mais non, il en fallait plus, il fallait un réel enjeu pour pimenter le débat et faire du Loup des mers ce qu’a priori il n’était pas : une histoire d’amour.

Entre en scène Maude Brewster, alter ego de l’ancien Van Weyden, fragile et bien-pensante, écrivaine en herbe. On aperçoit encore sous cette énième fantaisie Mabel Applegarth, l’amour de Jack London. Cette beauté intellectuelle a aussi fait naufrage et arrive au cœur de la bataille acharnée que livre Humphrey pour apporter la paix sur le navire. D’abord fascinée et hypnotisée par la magnificence brute de Larsen, sa raison lui souffle tout de même la « bonne » réponse et elle choisit Van Weyden, qui, à ce stade de ce roman d’apprentissage peu conventionnel, a pris sa décision. Larsen, voyant sa proie lui échapper pour s’enfuir dans les bras de son ennemi, le pousse à envisager la désertion : Van Weyden et Brewster prennent le large… sans réserves de nourriture, dans un petit canot de pêche. Et accostent finalement sur un îlot de rocaille glacé où ils survivront grâce à l’importante colonie de phoques installée là.

Loup Larsen meurt de violents maux de têtes peu après les avoir retrouvés, seul survivant d’une tempête. Le couple en devenir est finalement sauvé.

Le Loup des mers est une immersion brutale dans ce qui a fait le quotidien de Jack London lorsqu’il était marin, et est aussi l’occasion pour lui de faire l’apologie des valeurs qu’il défend. La force mentale, l’agilité intellectuelle et bien sûr l’amour ! Le respect de la femme, entre autres choses, apparaît ici comme un thème central du roman, et ouvre la voie à la longue tirade enflammée dédiée aux relations homme-femme à la fin du Vagabond des étoiles.

De plus il est l’exact inverse de l’évolution qu’ont subie Jack London et son double autobiographique, Martin Eden. En effet ces deux derniers, partis d’une reconnaissance physique (le don pour la lutte d’Eden) ont travaillé pour s’élever au rang de ceux qu’ils croyaient supérieurs, pour finalement prendre conscience de la futilité de leur monde, et retourner au valeurs terrestres et humaines du peuple. Van Weyden est parti de ce monde de vanités pour se raccrocher à la terre.

Tel est le message de London.



Contes des mers du Sud (1911)

Jack-London-contes-des-mers-du-sud.jpgNous avons choisi de ranger les Contes des mers du Sud dans la partie consacrée aux écrits maritimes de Jack London. En effet, la plupart des nouvelles qui composent ce recueil ont lieu dans les îles du Sud ou à bord d’un navire. Cependant, ce recueil est avant tout un plaidoyer virulent pour la sauvegarde de la culture aborigène et une condamnation de l’arrivée des Blancs dans les îles qui ont tenté, très souvent de façon réussie, d’y imposer leur marque. On pourrait parler de colonialisme à petite échelle. Ces histoires nous racontent des microsociétés menacées par une poignée de marins occidentaux.

London choisit les exemples précis de certains hommes allant remettre en question toute l’organisation des tribus aborigènes dans lesquelles ils arrivent. La façon dont ce texte est présenté introduit le narrateur, contant des récits presque légendaires et mythiques tant ces petits héros atteignent une dimension emblématique des envahisseurs d’un côté, et des sauveurs d’une civilisation en péril de l’autre.

On nous présente une tradition quasi mythologique avec des hommes cannibales, collectionneurs de têtes, des rois, des sorciers, et les origines naturelles de tout un nombre de croyances que nous, Européens, pourrions juger futiles.


Anne-Laure et Loïk, 2e année Éd.-Lib.

Note


1 « I inquired about the life of Mabel Applegarth. "Jack London adored her," said Bess, "but both of them were very different. She was of refined intelligence, of English descent. And he was a rough guy, a sailor," she said. "They belonged to different classes," Bart added. Bess continued. "Father had been reading a lot in his youth, but his speech revealed folk dialect, and Mabel, whom he met through her brother, tutored him in literary English and, together with her brother, she taught him good manners. Martin Eden is a realistic and autobiographical book. »

http://www.jacklondons.net/writings/Bykov/ihs_chapter27.html

 

 

 

 

Jack LONDON sur LITTEXPRESS

 

 

Jack London Croc-blanc01

 

 

 

 

Article de Yaël sur Croc-Blanc

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

jack-london-le-talon-de-fer.gif

 

 

 

Article de Mickaël sur Le Talon de fer

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

parole-d-homme.jpg

 

 

 

 

 

Article de Thomas sur Parole d'homme

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  Jack London Le peuple d'en bas

 

 

 

Article d'Esilda sur Le Monde d'en bas

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 


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Published by Anne-Laure et Loïk - dans fiches de lecture AS et 2A
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