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16 juin 2013 7 16 /06 /juin /2013 07:00

Ferrandez-Cuba-1.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pierre et Jacques FERRANDEZ
Cuba, père et fils
revue XXI n°2, printemps 2008
Casterman, 2008


 

 

 

 

 

 

 

 

Un album en duo

Pour présenter cet ouvrage très personnel, il est nécessaire d'introduire les deux auteurs. Comme annoncé par le titre, Jacques et Pierre Ferrandez sont père et fils. Jacques, bédéiste reconnu, est né en Algérie en 1955. Il débute dans les années 1980 en tant que dessinateur avec l'auteur Rodolphe, publiant ensemble la série Les Enquêtes du commissaire Raffini, des histoires policières se déroulant dans les années 1950. Sa carrière se composera ensuite d'éléments souvent très différents : ayant grandi en Provence, il raconte sa région chez Casterman avec Arrière-pays en 1982 et en adaptant Jean de Florette et Manon des sources de Marcel Pagnol en 1997. On découvre en 2006 sa passion pour le jazz quand il écrit et dessine la biographie de Miles Davis aux éditions BD Music. Mais Ferrandez père est aussi un auteur de l'ailleurs, du voyage, puisqu'il publie tout d'abord à partir de 1982 le premier cycle de la série Carnets d'Orient traitant de l'histoire de l'Algérie en cinq albums, puis entre 2002 et 2009 le second cycle, là aussi en cinq tomes. Auteur toujours très attaché à ses racines pied-noir, il réalisa l'album Alger la Noire, et publiera prochainement l'adaptation de L'Étranger de Camus. Il aura voyagé dans d'autres régions du monde, réalisant des BD-reportages sur la Syrie, l'Irak, le Liban, la Turquie ou encore la Bosnie-Herzégovine. On devine alors que Cuba, père et fils n'est pas son coup d'essai en la matière.

Pierre Ferrandez, son fils, est quant à lui étudiant à l’École Nationale Supérieure des Arts Appliqués lors de la publication de l'album, depuis diplômé. Après ses débuts de bédéiste, il serait aujourd'hui devenu graphiste et typographe à Londres.



L'ouvrage a vu le jour après deux voyages à Cuba en juillet puis en décembre 2008, le second à la demande de la revue XXI (revue trimestrielle de grands reportages, vendue uniquement en librairie) donnant pour mission aux deux hommes de réaliser un reportage en BD pour son prochain numéro. C'est donc plus tard dans l'année que Casterman édite l'album, composé des trente planches publiées dans XXI, retravaillées, et d'un carnet de voyage qui vient les compléter.


Ferrandez-Cuba-2.jpg

Une œuvre en deux parties

L'album s'ouvre en premier lieu sur la bande dessinée publiée dans la revue, une histoire traitant, dans la même logique que sa conception, d'un père et d'un fils :

Luis, un vieil homme toujours plein d'idées révolutionnaires, revient voir Hortensa, une femme de 22 ans sa cadette qu'il a lâchement abandonnée il y a une vingtaine d'années lorsqu'elle est tombée enceinte de lui. Ayant perdu sa situation confortable, possédant auparavant des « fonctions officielles », maintenant sans argent, sans objet de valeur, il décide de retourner voir cette famille non reconnue dans le but de récupérer sa vieille voiture, une Buick 1955, qu'il avait laissée en partant. Se faisant en toute logique mettre à la porte par Hortensa, il apprend que leur fils, Ronald, a retapé et remis en état la voiture, seul bien qui fait subsister toute la famille : en effet, celui-ci gagne sa vie et nourrit sa mère et sa grand-mère en conduisant et en faisant le guide dans la ville de Santiago. On suit donc le jeune homme dans sa vie quotidienne, arrivant ici à s'incruster dans les vacances d'une famille de touristes français pour leur faire visiter sa ville d'origine, Baracoa, et ainsi gagner plus d'argent. De retour à Santiago, il tombe sur son père qui tente de dérober discrètement la voiture pendant son sommeil, tel l'homme honnête qu'il est assurément...

L'histoire s'arrête peu après, avec les deux hommes partis en voiture, parlant de façon un peu houleuse de la situation à Cuba, ayant des opinions totalement différentes dues à leur différence de génération ; en pleine conversation, ils sont soudain pris et emportés en pleine tempête tropicale comme il en existe souvent aux Antilles, et reprennent ensuite leurs esprits au milieu de l'eau, coincés sur un banc de sable.

Plutôt brutal comme fin d'intrigue, pensez-vous ? En effet, cette manière de clore l’œuvre est somme toute assez frustrante et perturbante ; mais il faut garder en tête le support initial de publication, qui est une revue ayant évidemment des contraintes et imposant un nombre fini de planches. L'intérêt de cet ouvrage ne réside donc à mon avis pas exclusivement dans son reportage BD, mais aussi et surtout dans le carnet de voyage qui le suit.



Les auteurs définissent ainsi cette deuxième partie :

 

« Cette histoire autour des personnages de Luis, Hortensa et Ronald a été inspirée par des choses vues et entendues à Cuba lors de nos deux séjours en juillet et décembre 2007. La plus grande île des Caraïbes ne peut laisser indifférent pour peu qu'on s'écarte des complexes hôteliers "all inclusive" et qu'on aille le nez au vent à la rencontre de sa géographie et de ses histoires. Alors, la magie du voyage opère, à Cuba peut-être plus qu'ailleurs, surtout si le père et le fils sont mus par une même curiosité, un désir de voir et de témoigner à hauteur d'homme, chacun avec son regard... Les nombreux dessins, photos et notes rapportés, ici mis en commun, viennent compléter, approfondir ou préciser ce récit, Cuba père et fils. »

 

Ce carnet de voyage se révèle très instructif, nous présentant un résumé très synthétique et très bien réalisé de l'histoire lourde de l'île de Cuba, balayant la découverte du territoire par Christophe Colomb en 1492, la révolution cubaine – incontournable, les deux auteurs voulant bien nous faire comprendre que l'atmosphère-même est chargée de cet événement –, la crise des missiles, l'embargo américain ainsi que la situation économique difficile du pays aujourd'hui, tout cela sur une seule petite page. Il n'y a cependant pas dans ce carnet que des éléments historiques, que nous connaissons au final plus ou moins bien. Le carnet est en fait divisé en de nombreuses rubriques d'une seule ou plusieurs pages, illustrées de dessins, de croquis (dont nous parlerons ci-après), en catégories offrant un paysage de la vie quotidienne à Cuba. On nous parle par exemple de sa géographie, avec tout de même quelques repères historiques : il y a les grandes villes, bien sûr, comme Santiago ou La Havane et ses quartiers, La Habana Vieja, le Centro Habana, le Malecón (le bord de mer), mais aussi de petites villes telles que Trinidad ou Baracao, une agglomération beaucoup moins urbaine non loin de Guantanamo, et connue pour la culture du café, du cacao et de... la marijuana, et des villes industrielles que l'on n'imagine pas montrer aux touristes, comme Moa, capitale de l'exploitation du nickel.

D'autres rubriques viennent montrer la réalité de cette vie sous les cocotiers dont il ne faut finalement pas trop rêver, une réalité pleine de contradictions. « On dit que c'est à Cuba qu'on trouve les putes les plus instruites du monde » (p.11). On apprend par exemple qu'il existe deux monnaies en circulation, le peso pour les Cubains, et le CUC ou peso convertible, une monnaie indexée sur le dollar et réservée aux touristes, sachant qu'elle vaut tout de même vingt-cinq fois plus que le peso cubain. C’est notamment dans ce genre de rubriques liées au quotidien que l'on retrouve les témoignages des personnes rencontrées par le duo au cours de leurs deux voyages, de jeunes personnes, des musiciens, des professeurs qui leur racontent leur propre vision, leur vision de l'intérieur, de la politique et du climat actuel, de leurs rêves, de leur futur, très incertain.



Les illustrations : un message à part entière

Le style de ces illustrations est évidemment très différent selon qu'il s'agit de la bande dessinée ou du carnet de croquis. Concernant les vignettes de BD, on remarque un choix de nuances très axées sur les beiges si l’on est en ville, nous faisant ressentir le soleil, la chaleur harassante ; cependant, quand on quitte la ville pour aller dans les régions plus rurales, comme Baracao, les tons de vert dominent, beaucoup plus rafraîchissants. Les traits des personnages sont nets, directs, assez modernes.

Cependant, quand on laisse les dessins de narration, on entre dans un autre univers, celui du voyage de Pierre et Jacques, comme ils l'ont vécu. Au travers de simples esquisses, de gouaches, d'aquarelles, on se prend à s'imaginer les deux hommes sur place, crayon à la main, saisissant l'instant. Nous ne savons d'ailleurs à aucun moment qui des deux a dessiné quoi, se partageant sans mesure la paternité de l’œuvre.

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Cuba, père et fils ne montre donc pas le Cuba touristique que l'on voit le plus souvent, très « plage et cocotiers », mais choisit un angle beaucoup plus réaliste, tourné du côté des habitants de cette belle île. Ne vous attendez donc pas à regarder la carte postale habituelle, mais plutôt à être éclairé sur les dissensions politiques réelles et le tragique désespoir de la jeunesse cubaine, n'attendant plus rien de la révolution, essayant simplement de vivre, jour après jour.


Séphora, 2ème année Édition-Librairie

 

 

 

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27 mai 2013 1 27 /05 /mai /2013 07:00

Nicolas-Bouvier-Chronique-japonaise.jpg

 

 

 

 

 

Nicolas BOUVIER
Chronique japonaise
Payot & Rivages,
Petite Bibliothèque Payot/ Voyageurs, 1989

 

 

 

 

 

 

 

Nous devons endurer l’intolérable et supporter l’insupportable
Décret impérial du 15 Août 1045
 
 



 

 

 

 

 

Nicolas-Bouvier.jpg

 

 

 

 

 

Biographie de l’auteur et œuvres
 http://fr.wikipedia.org/wiki/Nicolas_Bouvier
 


 
 
 

 

 

 

 

Publications du texte

Chronique Japonaise a d’abord été publié sous le titre Japon en 1967, avec photos de l’auteur (L’Atlas des voyages, collection de la maison Rencontres à Lausanne). En 1975 paraît la deuxième version, qui ajoute les épisodes de 1964-1965. En 1989 c’est la troisième édition, avec ajout de textes écrits en 1970.
 
Le texte retrace en particulier deux séjours importants :
 
octobre 1955- décembre 1956
 
février 1964- mai 1966 avec Éliane, la femme de Nicolas Bouvier.
 
L’édition que nous utilisons ici est celle de 1989, parue chez Payot & Rivages.
 
 
 
Thématique
 
Nicolas Bouvier chronique ses propres voyages et les mêle à l’histoire du Japon éternel. C’est pour lui un pays évanescent, léger, aérien et propre : il approuve ainsi l’usage des baguettes, plus hygiéniques que les fourchettes. Il est de fait difficile à saisir, « épineux ». « Le Japon n’est pas tant un pays mystérieux qu’un pays mystifiant » : La Chronique japonaise de l’édition originale commence par cette phrase qui frappe d’entrée le lecteur.
 
« Dans l’esprit de bien des Japonais, l’occidental est un être troublé, plein de scories » (p. 196) : Bouvier se sent parfois exclu, comme les Aïnous dont il parlera dans la dernière partie.
 
Il nous dessine le Japon des humbles, des quartiers modestes, des métiers disparus comme le montreur d’images. À ses descriptions quasi photographiques, s’ajoute l’emploi du vocabulaire japonais, créant de l’exotisme.
 
Les impressions y sont moins prégnantes que dans L’Usage du Monde, mais le travail de description ouvre un banquet des cinq sens étourdissant. Théâtre de Nō, Zen, Kamishibaï, typhons, séismes ou navets macérés dans la saumure ouvrent notre imaginaire entre les odeurs, les musiques et les objets. Cela donne parfois un côté guide de voyage, mais qu’on ne pourrait refermer.
 
 

Structure
 
L’œuvre se découpe en cinq parties, inégales en longueur, ainsi intitulées :
 
1.      La lanterne magique
 
Bouvier y aborde les légendes fondatrices du pays.
 
2.      1956, L’année du singe
 
Le premier séjour à Tokyo, dans le quartier Araki-Cho, la découverte des bains, le « mur ».
 
3.      Le pavillon du nuage auspicieux
 
Le temple, la « machine », le zen
 
4.      1965, Le village de la lune
 
La fête des fleurs au village de Tsukimura.
 
5.      L’île sans mémoire
 
Le voyage à Hokkaïdo, les Aïnous

 

 
En tout, 29 chapitres, dont 7 s’intitulent « Le cahier gris » : c’est un journal avec précision de date, parfois de lieu, dans lequel Bouvier se livre plus personnellement, écrit des poèmes, ou observe des jugements critiques, comme sur ces Américaines d’âge mûr qui « digèrent en une journée une douzaine de temples et une ou deux résidences impériales » (p. 41). Ces courts chapitres sont tirés des Carnets du Japon qu’on trouve dans Le Vide et le plein (paru en 2004).
 
 
 
Un voyage à la lanterne
 
Le Japon est froid, depuis toujours, crispé, craquelé, anguleux. Gestes presque immobiles, retenir la chaleur, ne pas trop dire, rester droit. D’aucuns ont dit : « c’est le pays de l’absolue différence ». Bouvier y désespère parfois, comme Kipling, que l’Orient et l’Occident se rencontrent jamais. Il y va pourtant, il y retourne. En 1964, alors qu’il cherche un toit avec sa femme dans Kyoto, la ville aux 600 temples et aux treize siècles d’histoire, il s’interroge : « Je suis curieux de voir qui du pays ou de moi aura le plus changé. » (p. 11). C’est donc aussi bien de lui-même que du pays que va nous parler le voyageur photographe.
 
Cette première partie est un plongeon dans le temps, c’est « la lanterne magique », un appareil de projection de diapositives : nous allons voir défiler devant nos yeux ébahis toute l’histoire de l’île. Bouvier le voyageur n’existe pas au cours de cette longue escapade par-delà les siècles. Jamais de « Je ». Juste le Japon, depuis l’année zéro. Selon le Nihongi et le Kojiki, les huit îles de l’archipel sont nées de l’union quelque peu incestueuse des Kamis (les esprits) Izanami et Izanagi. Ils vont engendrer des centaines de Kamis, jusqu’à Jimmu Tenno, le fondateur mythique du Japon, dont descendront tous les empereurs depuis 660 av. J-C.
 
La lanterne nous offre ainsi le défilé merveilleux, parfois drolatique, de la naissance du peuple japonais. Deux siècles avant notre ère, les Chinois mettent le pied sur l’île des Wa, des « nains », et découvrent ébahis ce peuple « le plus esthétisant du monde » (p. 25), qui se révèle aussi d’une ivrognerie sans limites. Jusqu’au VIe siècle, les échanges vont apporter aux Japonais l’écriture chinoise, Confucius, le bouddhisme et leur conception si particulière du pouvoir. Bouvier se prend à regretter ce qu’aurait été le nouveau monde si les Européens s’y étaient comportés comme les Chinois au Japon, et non comme des barbares pilleurs.
 
Les luttes de pouvoir et les conflits d’intérêt qui tournent autour du clan des Soga et des prêtres Shinto ne vont pas empêcher le bouddhisme d’y prendre son essor. Effectuant une fusion avec le shintoïsme, il est le premier indice de l’esprit de compromis des Japonais.
 
Le Japon, pays de compromis, ou pourrait-on dire de nuances : on y est à la cour comme au milieu des fantômes. La superstition se mêle aux exigences de l’étiquette, c’est « un ballet minutieux dont le moindre faux-pas peut troubler l’harmonie » (p. 38). C’est le temps de  Sei Shōnagon, l’auteur des Notes de chevet à l’époque Heian. De ce temps mystérieux le Japon a gardé l’habitude de voguer sur un nuage : là des exorcismes, ici la fraîcheur nocturne, et, brossée d’un coup de pinceau, la véritable religion du Japon : l’art, soit la calligraphie.
 
Puis c’est le temps du choc occidental. Marco Polo témoigne de la vigueur barbare d’un Kublay Khan, qui rêve maintes fois de soumettre le Japon à sa botte que rien n’arrête, et qui autant de fois est arrêté, repoussé, vaincu, par les Wa aussi bien que l’aide apportée par le Kami Kaze, le vent dieu, soit des typhons à répétition. L’orgueil des Japonais n’en sortira pas amoindri (p.48).
 
Vient ensuite le temps des Portugais, qui apportent le fusil, et l’occasion d’une belle scène humoristique pour Bouvier, qui décrit plaisamment les erreurs de traduction lors de la rencontre : face à l’efficacité marchande des Portugais, répond toujours l’honneur sans faille des Japonais.
 
Le pays se ferme, puis s’ouvre lors de l’ère Meiji, il se donne, se refuse, un peu capricieux, toujours insaisissable. Des guerres. Tokyo devient la plus grande ville du monde. Le monde ne sait pas percevoir le Japon autrement que dans sa bizarrerie : « On ne saisit un peuple que dans ses qualités, même lorsqu’elles sont en éclipse » (p. 98).
 
L’occident, on le sait, ne trouvera qu’une réponse : détruire le pays. Nicolas Bouvier se fait humble, laisse, le temps d’un chapitre, la parole à son ami Yuji, qui évoque le départ de sa mère à Hiroshima, pour aller lui chercher du sucre ce jour d’août 1945. Une « leçon de rien », est le titre de ce chapitre. Rien, en effet, si ce n’est le sol brûlant, le petit peuple écrasé, et la poésie de Bouvier. Après une telle horreur, que peut-on encore espérer de la rencontre entre l’orient et l’occident ? Du courage peut-être :
 
« Courage, on est bien mieux relié qu’on ne le croit, mais on oublie de s’en souvenir. » (p. 113)
 
 
 
Araki-Cho
 
En 1955, Nicolas arrive au Japon. Il est temps, dans le texte, de récupérer son « Je ». Il a 12 dollars et une brosse à dents en poche. Après une traversée en bateau aux côtés de deux Martiniquais obsédés sexuels, il erre dans Tokyo, et finit par s’endormir sur une table de bar, après que le patron lui a offert un verre de lait. Le voyageur va chercher une chambre dans le quartier d’Araki-Cho : quelles descriptions nous offre-t-il alors ! C’est « un océan de visages camus, de lanternes huilées, de lessive, de maisonnettes de bois gris accotées les unes aux autres dans le fumet aigre iodé de la cuisine japonaise. » (p. 127). Chez Bouvier, le Japon sent, à chaque page on a le sentiment de découvrir un trésor entre deux lignes. Pas de l’or, plutôt des petites misères, mais tant qu’on en est riche ! Le cinéma du coin diffuse des chambara, ces films sanglants qui sont au Japon ce que le western est aux États-Unis, et on se perd dans les bordels de Shinjuku.
 
La vie quotidienne des années 50, c’est un spectacle tendre, perturbant, plein d’humour et de tendresse : le kamishibaï, le montreur d’images, ne va-t-il pas aux bains après minuit, pour éviter d’exhiber ses tatouages militaristes d’avant-guerre dont il a un peu honte ? La politesse, encore une marque si typiquement nippone ! Il a honte, mais il est propre : tant qu’il se lave, le Japonais n’est pas un homme perdu. La civilisation résiste.
 
Elle se répand aussi à coups de gadgets, bien avant l’heure des otakus et du tout électrique. Pas un habitant du quartier ne sort sans son Minolta : Nicolas lui-même possède son appareil-photo, et échange quelques clichés contre des biens en nature : deux œufs, un timbre, une boîte de crabe… Dans la Nyubaï, la chaleur étouffante de la mousson de juin, cet étrange Français, Suisse plutôt, est enfin accepté par les gens du quartier, sans doute parce qu’au fond, il est assez divertissant. Pensez, il roule ses cigarettes lui-même !
 
Enfin, lorsque ses poches sont suffisamment vides pour qu’il s’en  alarme, Nicolas Bouvier est frappé par la découverte du « mur ». Le long de la ligne de tram s’élève ce mur, comme un décor de théâtre sur lequel est inscrit « Baka ! » (imbécile !). Nicolas est touché par une sorte d’illumination, et va désormais prendre de magnifiques photos des passants, chaque jour à pied d’œuvre devant la scène du théâtre-mur, qu’il va revendre à un magazine.
 
Huit ans plus tard, lorsqu’il reviendra avec sa femme Éliane et son fils, il ne reconnaîtra ni le mur, ni la ville. Aseptisée, déshumanisée, Tokyo ne l’intéressera plus. Plus bas dans le Kansaï, il s’établira dans la ville aux 600 temples.
 
 
 
Il y a un autre monde mais il est dans celui-ci (Paul Eluard)
 
La femme de Nicolas ne sera jamais amoureuse de Kyoto, elle s’y sentira « si souvent étrangère, exilée et perdue » (p.254), peut-être parce qu’il n’est pas simple d’habiter dans « le pavillon du nuage auspicieux », un grand temple où ils sont logés. Il y a des scolopendres monstrueux qui nichent dans les poutres, il faut veiller à ne jamais faire « mauvaise impression », et puis il y a… la machine. Ce mécanisme d’alerte aux incendies qui se déclenche quand il veut, ameute tout le quartier, et fait jeter de la part des habitants des regards suspicieux sur ces incapables d’occidentaux qui ont déréglé la machine (p. 158)…
 
C’est là le drôle, mais il y a, au-delà de l’étrange, l’incompréhensible. Qu’est-ce que le Zen ? Car le temple en question appartient à la secte Rinzaï, des bouddhistes japonais qui n’ont sans doute pas le front de poser une pareille question. Ils préfèrent les devinettes « zen » : Quel est le son d’une seule main qui claque ? Bouvier ne s’aventure pas à donner une réponse. Tout au plus il donne celles, plus ou moins évasives, des penseurs et poètes occidentaux comme Éluard. Pour l’auteur, le Zen c’est un immeuble dont il se retrouve parfois concierge.

« Je me suis intéressé à tout autre chose. Je ne suis pas allé m’asseoir en "lotus", je n’ai pas cherché "quelle était la nature profonde du Bouddha". J’ai joui du jardin et regardé grandir mon fils qui chassait les papillons […] Il était bien trop petit pour les attraper, mais avec les papillons, c’était bien lui le plus zen de tous : il vivait; les autres cherchaient à vivre. »

Cent pages plus loin, il écrira à nouveau qu’il a fort mal reçu la leçon.
 
Il ne la recevra guère mieux à Tsukimura, le village des fleurs. En 1965, il y va assister à la fête des fleurs, en pleine campagne. Deux jours durant, il est frappé par les danses, les beuveries (peuple d’ivrognes !), les Kamis de la commune, et l’exaltation des Nippons. Il se sent étranger, cette fois, vraiment. D’abord parce qu’un vieil alcoolique est scandalisé par sa peau de femme. Et puis il reste interloqué par le comportement d’un vieillard qui lui refuse une écuelle de soupe alors qu’il en a un chaudron de deux cents litres.

« L’odeur de son brouet me faisait à moitié défaillir. Je l’en ai complimenté et il m’a remercié bien poliment. Mais quand j’ai tendu mon écuelle, ses yeux se sont éteints et il a soudain cessé de me voir et de m’entendre. C’est qu’elle n’est pas pour moi, cette soupe : elle doit aller à qui de droit, dans un certain ordre de préséances, à un certain moment, et comment pourrait-il savoir ce que ce gribouille aux cheveux d’étoupe sale est venu chercher ici. D’autre part, refuser c’est discourtois. Il s’est donc tiré d’embarras en me congédiant mentalement ; un tour de force, car son réduit était petit et j’y parlais de plus en plus haut. » (p. 185)

Cette difficulté à trouver sa place au sein de la communauté restreinte est, comme souvent, dépeinte avec humour, sans doute pour contourner l’aspect presque tragique qu’il y a dans cette frustration.
 
 
 
Partir
 
Il faudra bien repartir, donc, parce qu’on ne peut, au final, recevoir parfaitement cette « liberté cristalline, cette leçon de tout et de rien » (p. 256) qui s’appelle Japon. D’abord, partir sur le chemin de la mer du Nord, vers Hokkaïdo. « L’île sans mémoire », ça n’est plus tout à fait le Japon. C’est une région froide, un peu « retardée », économiquement au moins, mais politiquement et historiquement aussi. C’est un pays de violence et de neige, de brumes aussi, et c’est là que vivent les Aïnous. Cette ethnie est peu aimée par les autres Japonais. Un peu comme les Indiens d’Amérique du Nord, ils ont été repoussés, isolés, méprisés, entassés comme dans des réserves, et ne survivent que par un folklore touristique et miteux. Bouvier leur ressemble, parfois : un peu japonais, mais pas japonais. Lui-même est perçu comme un homme primitif. À la question « Aimez-vous le Japon ? », il répond : « A mes heures, oui, beaucoup », mais il n’aime pas cette question (p. 206)
 
Aussi, à cette autre question « Pourquoi nous parler si longtemps de ce Hokkaïdo où il n’y a presque rien ? », il répond :

« Parce qu’on n’en parle jamais. Parce que, pour digérer l’énorme repas japonais, il faut prendre du recul et se retirer, par exemple, dans cette île négligée, forte seulement de son brouillard, de ses chevaux, de ses prés verts et de son vide… mais ce vide, quel repos ! » (p. 241)

 

Digérer ces quelques années, se reposer, repartir, c’est tout ce qu’il reste à faire au voyageur insatiable : quel autre pays l’aura autant marqué, autant interrogé ?
 
Il reste de ces mois étourdissants un livre, Chronique Japonaise, qui nous entraîne dans la légende, puis le quotidien, puis l’incompréhensible et enfin termine sa course dans un souffle interminable, sur l’île sans mémoire. Des sensations, des odeurs, des images, nous en avons pour longtemps avec cet ouvrage, car « Nicolas Bouvier réussit ce que les anciens maîtres artisans appelaient un chef-d’œuvre » (André Velter, Le Monde).
 
 

Somnolant sur mon bourrin
Rêvasseries
La Lune au loin
Fumée du thé
 
Bashō

 

Frédéric, AS Éd-Lib

 

Nicolas BOUVIER sur LITTEXPRESS

 

Nicolas Bouvier Journal d Aran

 

 

 

Article de Fanny sur Journal d'Aran

 

 

 

 

 


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Article de Marion sur L'Usage du monde






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Article de Joséphine sur Le Poisson scorpion






Nicolas-Bouvier-L-usage-du-monde.gifNICOLAS-BOUVIER-CHRONIQUE-JAPONAISE.gif



Articles de Nicolas et Mathieu sur L'Usage du monde et Chronique japonaise

 

 

 

Bouvier, Le Vide et le plein

 

 

 

Article de Lysiane sur Le Vide et le plein.

 

 

 

 

 

 

 

itineraire-bouvier.jpg



Article de Charline retraçant l'Itinéraire de Nicolas Bouvier.
 

 

 

 

  Nicolas Bouvier Il faudra repartir

 

 

 

Article de Marine et de Sarah sur Il faudra repartir.

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Frédéric - dans littérature de voyage
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25 avril 2013 4 25 /04 /avril /2013 07:00

Stevenson-Voyage-avec-un-ane-dans-les-cevennes-01.gif






 

 

 

 

 

 

Robert Louis STEVENSON
Voyages avec un âne dans les Cévennes
Travels with a donkey in the Cévennes, 1879
Traduction Léon Bocquet
10/18
Collection : Odyssées, 2001

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le contexte du départ

Stevenson n’a pas tout à fait 28 ans lorsqu’il entreprend son voyage à pied dans les Cévennes fin septembre 1878. Parti du Monastier en Haute-Loire, il traverse le Gévaudan et la Lozère pour finalement atteindre douze jours plus tard, et non sans mal, Saint-Jean du Gard, 195 km plus bas. Pendant cette période, Stevenson s’est astreint à noter fidèlement, chaque jour, sur ses genoux, dans une auberge de fortune, ou même en diligence, ses impressions et le déroulement de chacune de ses étapes dans un journal de route, qui fut publié, après quelques modifications, pour la première fois en Angleterre en 1879 sous le titre Travels with a donkey in the Cevennes.

Pourquoi ce jeune Écossais intelligent, un peu bohème, très éloquent mais profondément malheureux dans sa vie personnelle, s’est-il mis en tête de visiter un pays perdu, seul, sans ami ni guide, dans des conditions très contestables d’improvisation matérielle ? Les raisons en sont multiples et complexes, mais le déclencheur principal semble avoir été une grande peine de cœur. Deux ans auparavant, à Grez, il avait fait la connaissance d’une Américaine et de ses deux enfants, Fanny Osbourne, artiste peintre de dix ans son aînée, qui venait alors de quitter un mari trop infidèle. La légende veut qu’ils aient connu un coup de foudre immédiat.

Malheureusement pour le couple, l’argent commence à faire défaut : Stevenson dépend uniquement de la rente que lui verse son père, avec qui il est plus ou moins brouillé à l’époque, tandis que le mari de Fanny menace vraisemblablement de lui couper les vivres, si elle ne rentre pas en Californie. La séparation est inévitable et douloureuse pour Stevenson qui décide de s’isoler afin de méditer sur sa situation et son avenir. Il utilise à cette fin une technique qui a déjà fait ses preuves par le passé : la marche à pied, à laquelle il avait par ailleurs consacré un essai intitulé Walking Tours (Des promenades à pied) paru en juin 1876 dans Cornhill magazine.

Stevenson a toujours été maladif, soucieux de sa santé et très angoissé : il découvre donc assez tôt les bienfaits d’une marche solitaire harassante, qui le laisse à l’étape suivante dans un état d’abrutissement complet et une sorte de paix intérieure qui surpasse toute intelligence. Il ne pratique pas l’art de la randonnée par pur masochisme mais comme une méthode efficace pour combattre sa propre anxiété. Ainsi, il écrit dans le chapitre consacré aux villages de Cheylard et Luc :

 

« Quant à moi, je voyage non pour aller quelque part, mais pour bouger. Je voyage pour voyager et ensuite pour écrire sur le sujet, si le public condescend à me lire. Mais la grande affaire est de se déplacer, de sentir de plus près les besoins et les petites peines de l’existence, de se dégager de ce lit de plume de la civilisation, et de trouver sous les pieds le granit de la terre parsemé de silex coupants. [...] j’ai lieu de penser à ce que je déteste, ou parfois à ce que j’aime trop [...] ».
.

Si Stevenson cherche à éviter tout contact direct avec ses amis après le départ de Fanny, cette dernière reste sans cesse dans ses pensées : c’est l’être aimé qu’il invoque sur les crêtes qu’il gravit, au cours de ses nuits à la belle étoile. Lorsqu’il rédige son journal de route, il y dissimule des messages qui feront savoir à Fanny qu’il l’aime toujours. Il écrit d’ailleurs à son cousin, Bob au sujet du Voyage avec un âne dans les Cévennes : « il y a là-dedans des tas de protestations d’amour pour Fanny, dont, je pense, tu saisiras la plupart ». Ces propos peuvent en effet être illustrés par de nombreux exemples, dont cette réflexion de l’écrivain lorsqu’il passe la nuit à la belle étoile sous les pins, au moment de sa traversée du Goulet :

 

« J’aurais pu souhaiter une compagne près de moi sous les étoiles, silencieuse et immobile, si vous voulez, mais toujours proche et à portée de la main [...] La femme qu’un homme a appris à aimer totalement, corps et âme [...] n’est plus une autre personne dans le sens de gêne. Ce qui est exigeant dans une autre compagnie a disparu […] ».

 

 

 

Stevenson et la religion

Pourquoi aller se perdre au fin fond des Cévennes me direz-vous ? La religion est un facteur d’explication, qui tient une grande place dans le récit. Stevenson est issu d’une famille protestante très pratiquante. Sa nurse, Alison Cunningham, dite « Cummy », a bercé son enfance des récits des hauts faits des Covenanters écossais. Ceux-ci formèrent au XVIIème siècle en Écosse, un important mouvement politique et religieux attaché à promouvoir le presbytérianisme (i.e le rejet de la hiérarchie ecclésiastique de l’Eglise catholique romaine) pour en faire un gouvernement voulu par le peuple, par opposition à la tyrannie des Stuart qui voulait imposer la liturgie anglicane et l’autorité des évêques (i.e l’épiscopalisme). La lutte entre les opposants a été marquée par des épisodes particulièrement violents et sanglants. Le choix des Cévennes n’est donc pas anodin pour Stevenson, qui part en France au pays des Camisards avec dans un coin de son esprit, l’idée d’y retrouver un peu l’équivalent des Covenanters d’Écosse. D’ailleurs il ne cesse de faire des comparaisons entre les deux mouvements. Ainsi, par exemple, lorsqu’il arrive en pays camisard après avoir traversé le mont Lozère :

 

« Le pont de Montvert est un lieu mémorable dans l’histoire des Camisards. C’est ici que la guerre éclata ; c’est ici que ces « Covenanters » du Midi assassinèrent leur archevêque Sharpe ».

 

Le récit de la guerre des Camisards remplit de très nombreuses pages du texte imprimé du Voyage avec un âne dans les Cévennes, après la traversée du Mont Lozère. Cet épisode a beaucoup fasciné l’écrivain qui a même envisagé un temps de rédiger l’histoire d’un des principaux protagonistes, Jean Cavalier. Pour donner quelques repères historiques, les Camisards (de l’occitan camiso, la chemise, qu’ils portaient lors de leurs attaques nocturnes en signe de reconnaissance) étaient des Cévenols huguenots, tous plus ou moins issus de la paysannerie, qui se révoltèrent contre l’autorité de Louis XIV, après les persécutions qui suivirent la révocation de L’Édit de Nantes en 1685. Le conflit couvait déjà depuis un bon moment, mais s’est considérablement envenimé après l’assassinat de l’abbé du Chayla au pont Montvert par deux grandes figures de la résistance protestante, Abraham Mazel et Esprit Séguier, épisode qui nous est relaté avec force de détails par Stevenson :

 

« Le chef de file de la persécution, [...] François Langlade du Chayla, archiprêtre des Cévennes et inspecteur des Missions dans cette même région, possédait une maison [...] à pont Montvert [...] qui lui servit de prison. [...] La nuit suivante, 24 juillet 1702, un bruit dérangea l’inspecteur des Missions [...] Les voix d’une foule d’hommes exaltés par le chant des psaumes se rapprochaient [...] ».

 

Le pauvre homme finit sa vie assez tragiquement puisqu’il fut, à la manière de Jules César, frappé de « cinquante-deux coups de couteaux sur la place publique ». Nous reviendrons sur les sources utilisées par l’auteur un peu plus tard mais il est intéressant d’analyser de quelle manière Stevenson traite le sujet, avec un véritable souci d’impartialité et une attitude étonnamment tolérante envers les passions religieuses. En ce qui concerne les Camisards, il adopte une perspective comparatiste grâce à ses connaissances sur la révolte des Covenanters, ce qui l’empêche de voir, à l’instar de Michelet, un événement unique dans la révolte cévenole :

 

« Il y avait quelque chose dans ce paysage, souriant mais rude, qui m’expliquait l’esprit de ces « covenanters » du Midi. Ceux qui prirent le maquis en Ecosse [...] entretenaient tous des idées sinistres et endiablées, car une fois soutenus par Dieu, ils avaient doublement partie liée avec Satan, mais les Camisards n’avaient que des visions radieuses et réconfortantes [...] La conscience légère, ils menaient leur vie dans ces temps tourmentés.»

 

Cet effort de mise à distance religieuse est particulièrement marqué lorsque Stevenson trouve refuge au monastère cistercien de Notre-Dame des neiges et exprimé de manière particulièrement claire à la fin du chapitre consacré à Florac, peu avant la traversée de la vallée de Mimente :

 

« Je n’ai jamais cru qu’il fût facile d’être juste, et je trouve cela de plus en plus difficile. J’avoue avoir rencontré des protestants avec plaisir et avec le sentiment de me retrouver chez moi. J’étais habitué à parler leur langue en un sens différent et plus profond que celui qui distingue l’anglais du français, car la vraie Babel, c’est le désaccord sur la morale. Donc j’étais capable de communiquer plus librement avec les protestants et de les juger plus honnêtement que les catholiques. Le père Apollinaire et mon frère de Plymouth dans la montagne, deux êtres pieux et sans malice, peuvent faire la paire ; mais je me demande si j’étais aussi spontanément attiré par les vertus du trappiste ; ou bien si  j’avais été catholique, si j’aurais été aussi chaleureux avec le dissident de la Vernède [...]. En ce monde imparfait, nous accueillons avec joie les relations d’intimité même incomplète. Et si nous ne trouvons jamais qu’un seul être avec qui parler à coeur ouvert, marcher dans l’amitié et la simplicité sans masque, nous n’aurons aucun motif de discorde avec le monde ou avec Dieu .»

 

L’écrivain perd un peu de son flegme pour la première et dernière fois au cours du récit, à la fin de son court séjour au monastère, au moment où l’un des prêtres découvre, à sa grande horreur, que Stevenson est protestant et décide aussitôt de le convertir afin de sauver son âme de la damnation. Car l’attitude de notre Écossais est toujours très ambiguë quant à ses convictions religieuses : il ne se déclare jamais ouvertement protestant, mais ne renie pas non plus sa foi. Un passage du journal est particulièrement évocateur à cet égard ; Stevenson, qui vient de passer une nouvelle nuit dehors dans une châtaigneraie, s’apprête à reprendre la route pour gagner la petite bourgade de Florac, quand il rencontre un vieil homme avec lequel il engage la conversation, et qui lui demande s’il connaît le Seigneur :

 

« Je commençais à comprendre que je passais, d’une façon assez douteuse, pour un membre d’une secte sans savoir vraiment laquelle. Je vous garantis que je n’en éprouvais que de la satisfaction; en toute conscience, puisque je n’arborais pas de couleurs fallacieuses, je ne voyais rien de malhonnête dans mon comportement. Je me proclame Morave avec ce Morave, tout comme j’avais tenté de persuader le prêtre de Notre-Dame des Neiges que, pour l’essentiel, j’étais catholique. Ce n’est pas ma faute si j’ai été mis dehors, je veux être dedans ; il n’est aucune secte au monde que je ne fasse mienne. »

 

Cet espèce d’œcuménisme religieux revendiqué par l’écrivain, est probablement enraciné très loin dans son histoire personnelle : le résultat d’une jeunesse de bohème et de voyage et d’une volonté de s’affranchir du carcan familial, en particulier de l’autorité de son père (très «psychorigide » sur la pratique de la religion) avec qui il se brouille régulièrement, mais avec qui il ne cesse aussi de correspondre par voie de lettres: Dans de nombreux passages relatifs à la religion qui parsèment le Voyage avec un âne, le dialogue entre le père et le fils se poursuit, même si Louis ne cède pas un pouce de terrain et campe sur ses positions qui frôlent parfois l’athéisme.



Stevenson historien et érudit

On l’aura compris, la religion est une préoccupation majeure chez Stevenson, et de ce fait, le texte est parsemé de réflexions métaphysiques et théologiques. Lors de son bref passage à Notre-Dame des Neiges, par exemple, Stevenson en vient à méditer sur la notion de prière :

 

« J’ai comme d’autres, mes idées sur la prière ; je pense que certaines prières sont parmi les plus beaux textes du monde. Souvent, quand je suis seul, je prend plaisir à en composer pour moi [...]. J’ai presque envie de dire que la prière est la plus haute forme de littérature [...] La prière émane d’un autre esprit, aussi fervent, mais réfléchi et calme. En voyageant avec mon ânesse [...] j’ai composé une ou deux prières que j’offre ici au lecteur [...] ».

 

Il y a donc d’une part le voyage physiquement éprouvé par l’auteur, et d’autre part une sorte de voyage d’ordre spirituel et initiatique, nourri de nombreuses sources, parmi lesquelles une des plus clairement utilisées est un roman allégorique du XVIIème siècle intitulé « Voyage d’un pèlerin » (1685) du calviniste John Bunyan, qui, visiblement, a beaucoup marqué Stevenson dans son enfance. Le livre décrit le parcours semé d’embûches et mettant à rude épreuve la foi du héros, Chrétien, de la « Cité de la destruction » à la « Cité Céleste ». Dès la dédicace, Stevenson cite Bunyan : « Mais nous sommes tous des voyageurs dans ce que John Bunyan nomme le désert de ce monde [...] ». Par la suite, en référence à ses difficultés rencontrées avec son bagage dès le départ du Monastier : « Comme chrétien c'est de mon paquetage que je pâtissais le plus ». Ou encore un peu plus tard, dans la vallée du Tarn : « Devisant de la sorte, comme Chrétien et Fidèle, nous arrivâmes de là à un petit hameau d’environ six maisons appelé la Vernède ».
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Le rapprochement entre les deux oeuvres est alors d'autant plus flagrant si l'on considère l'illustration de la première édition du Voyage avec un âne : un frontispice réalisé par Walter Crane dans le plus pur style des illustrations du Voyage du pèlerin.


Comme nous l’avions dit, le récit de la guerre des Camisards occupe une place importante dans le livre, mais le texte du journal n’avait abordé ce thème qu’à travers quelques allusions, dans les fragments écrits à propos du passage dans la vallée de Mimente. Stevenson lesa  donc reprises et étoffées, principalement à partir de l’œuvre d’un certain Napoléon Peyrat, Histoires des pasteurs du désert, obscurément parue en 1842, mais relativement importante dans l’historiographie des Camisards à l’époque. Stevenson s’était procuré, semble-t-il, les deux épais volumes en français. Les emprunts de l’écrivain à Peyrat sont très nombreux ; il serait fastidieux de les dénombrer tous. Il tire du livre en particulier le récit du meurtre de l’abbé de Chayla (en reprenant de Peyrat des détails aussi précis que la conversion en « cachots » des celliers de l’abbé ou la description de son enterrement à Saint-Germain de Calberte) et l’épisode de l’arrestation du chef charismatique des révoltés, Esprit Séguier et de son dramatique interrogatoire :

 

 

« La carrière de Séguier fut courte et sanglante [...]. Capturé enfin par un célèbre soldat de fortune, le capitaine Poul, il comparut impassible devant ses juges [...]. À Pont de Montvert, le 12 août, il eut la main droite tranchée et fut brûlé vif ».

 

Stevenson a suivi Peyrat dans beaucoup de ses erreurs du point de vue de la perspective historique, mais globalement, il a fait preuve d’une certaine modération à l’égard de propos jugés trop alambiqués ou excessivement sanguinaires. Il choisit, par exemple dans le chapitre final, « Dernière journée », d’évoquer la clémence du prédicateur camisard Castanet, à l’égard des 25 prisonniers catholiques de Fraissinet de Fourques et omet par la même occasion de signaler que la femme de celui-ci avait réclamé leur tête en cadeau de noces afin de venger le meurtre de son frère :

 

« Castanet [...] chef actif et audacieux, mérite mention parmi les Camisards [...]. Au plus fort de la guerre, il épousa, dans sa citadelle, [...] Mariette. Il y eut de grandes réjouissances et le mari relâcha vingt-cinq prisonniers en l’honneur de cet heureux événement ».

 

De retour à Edimbourg où il rédigera le texte définitif du Voyage, Stevenson ira consulter d’autres ressources, notamment celles de la bibliothèque des avocats (advocates library). Outre une documentation générale sur ce qu’il appelait le « calvinisme français », l’écrivain avait à sa disposition des ouvrages précis tels que l’Histoire du fanatisme de Bruey (1692), Memoirs of the War of the Cevennes de Jean Cavalier, et l’Histoire des Camisards d’Antoine Court (1760). Toutefois, l’influence de ces documents dans le texte reste très limitée.

Enfin, Stevenson est un grand amateur de littérature, au point que l’on suppose que le choix des Cévennes comme destination de voyage a sûrement été un peu influencé par ses lectures de Georges Sand, en particulier du roman Le marquis de Villemer (1860), dont l’intrigue se déroule étrangement dans la même région (en Velay précisément). De fait, là encore, les péripéties du voyage sont émaillées de références non seulement bibliques, mais aussi littéraires, avec parfois quelques confusions, car dans ce domaine, Stevenson cite tout de mémoire: Shakespeare, Milton, Homère, Wordsworth, Keats et Walter Scott sont régulièrement invoqués dans le texte.



Rencontres et observations

Stevenson réussit le tour de force de faire alterner de longues phrases évoquant les paysages aperçus, les gens rencontrés et les généralisations sur le sens de la vie, souvent avec un humour tout en finesse et assez froid, glissé de-ci de-là, presque en tapinois. Ainsi, voici ce qu’il dit du Monastier, son point de départ :

 

«Le Monastier est réputé pour la fabrication de dentelle, l’ivrognerie, la liberté de propos et la discorde politique sans pareil ailleurs. Il y a dans cette petite ville des partisans des quatre partis français [...] et ils se haïssent, se détestent et se calomnient les uns les autres.

 

Sauf pour affaires, ou pour se tromper mutuellement dans une querelle de taverne, ils ont renoncé même à la civilité de discours. C’est tout simplement une Pologne de montagne. »

 

Ou encore lorsqu’il se perd en traversant le Gévaudan dans le chapitre intitulé « Un campement dans le noir » :

 

« Quant aux fillettes, c’étaient deux coquines insolentes [...]. Quand je leur dis que je m’étais égaré, l’une d’elle me tira la langue pour se moquer de moi. Tout ce que je pus leur soutirer fut une invitation à suivre une des vaches, ce qui, du fait que l’animal continuait à brouter paisiblement, ne me rendait pas le moindre service. La bête du Gévaudan a dévoré environ cent enfants, dans cette région ; je me suis mis à penser à elle avec sympathie ».

 

La première rencontre vraiment cruciale pour Stevenson, est celle de Modestine, ânesse de son état, qui va devenir sa compagne de fortune pendant les douze jours de l'excursion. Rachetée à un vieillard du village, le père Adam, qui, semble-t-il était colporteur, l’ânesse et son fardeau vont causer de gros soucis à leur propriétaire surStevenson-04.JPG tout le trajet. Comme on se l’imagine, Modestine est têtue, caractérielle, elle refuse régulièrement d’avancer ou de prendre la bonne direction ; bref, elle est ingérable, de telle sorte que Stevenson oscille toujours entre l’amour et la haine à son égard, ce qui donne lieu à de nombreuses scènes tragi-comiques entre le maître et l’animal. Voici le portrait de Modestine brossé par Stevenson lors de leur premier contact :

 

« L’air sobre et distingué, l’élégance de quaker de cette coquine me captivèrent sur le champ. Notre première rencontre eu lieu sur la place du marché. Pour mettre son bon caractère à l’épreuve, on mettait des enfants sur son dos, l’un après l’autre et, l’un après l’autre, ils s’en allaient valser la tête en bas. Ceci jusqu’à ce qu’un manque de confiance vienne s’établir dans les jeunes poitrines, et, faute de candidats, l’expérience fut terminée ».

 

Et le désastre qui s’ensuivit après le départ du Monastier :

 

« Modestine allait trottant avec une élégance discrète dans l’allure [...] son allure me tuait. Elle était aussi lente qu’est la marche par rapport au pas de course ; elle vous obligeait à rester sur un pied pendant un moment incroyablement long. Et il me fallait rester tout près, car si je me tenais quelques pas en arrière, ou si j’avançais de quelques yards en avant, Modestine s’arrêtait net. L’idée que cela pourrait durer jusqu’à Alais faillit me briser le coeur. De tous les voyages imaginables, celui-ci promettait d’être le plus fastidieux [...] ».

 

En réalité, Stevenson rencontre rapidement sur le chemin un paysan goguenard qui lui apprend à manier le bâton avec un peu plus de fermeté, méthode qui se révèle relativement efficace mais éreintante à tous point de vue :

 

« Je vous assure que la bâton ne chômait pas ; je crois bien que chaque pas de Modestine a dû me coûter deux coups bien administrés [...] J’avais l’épaule meurtrie au point qu’elle me faisait beaucoup souffrir, mon bras me faisait aussi mal qu’une rage de dents, à force d’avoir molesté ma bête [...].»

 

Le calvaire prend (momentanément) fin lorsque l’aubergiste du village de Bouchet Saint Nicolas lui offre un aiguillon pour piquer le flanc de Modestine et l’inciter à davantage d’obéissance : autant dire que les résultats furent plus ou moins contrastés. Nous avons souvent l’impression d’avoir affaire à un vieux couple, et d’ailleurs, au terme de l’expédition, lorsqu’il est contraint de revendre l’ânesse, Stevenson ne peut s’empêcher de verser quelques larmes.

Au cours de sa traversée des Cévennes, Stevenson fréquente à chaque étape la population locale et aime à dresser le portrait de ceux qui l’ont croisé, parfois de manière très sarcastique.

Alors qu’il traverse le Gévaudan, il relate l’histoire de la fameuse bête qui y sévit entre 1764 et 1767, qu’il surnomme affectueusement « le Napoléon Bonaparte des loups ». Le même jour il se perd dans le noir entre les villages de Fouzilhic et Fouzilhac et vient demander secours à la première habitation qu’il croise, mais à sa grande consternation, le père de famille refuse net de sortir dans le noir pour l’aider à trouver un guide :

 

« Je le regardai. Je vis la franche épouvante sur son visage lutter avec une franche honte [...]. Je traçai un bref tableau de mon état et lui demandai que faire. Je ne sais pas, dit-il, mais je ne franchirai pas la porte. Il n’y avait pas à se tromper, c’était bien la bête du Gévaudan. Monsieur, dis-je, vous êtes un poltron [...] et la fameuse porte fut refermée, mais non pas avant que j’eusse surpris des rires. Filia barbara, pater barbarior. Disons-le au pluriel, des bêtes du Gévaudan ».

 

Stevenson verse donc parfois dans la satire de la France rurale (on retrouve cette tendance dans d’autres passages du livre), même si globalement, il reste assez bienveillant à l’égard des gens qu’il rencontre en chemin : l’aubergiste de Bouchet-Saint-Nicolas, le prêtre irlandais un peu illuminé de Notre-Dame des Neiges ou encore le vieux berger Morave dans la vallée du Tarn.

Les paysages, quant à eux, sont finalement assez peu décrits et servent avant tout de cadre à une action (dans le cas des Camisards), de support de méditation (le nuit passée à la belle étoile sous les pins) ou de miroir aux émotions de Stevenson :

 

« Ce n’était pas seulement les journées appesanties qui m’accablaient pendant la marche de la journée. C’était une besogne absolument déprimante. [...] ma route passait par des pays les plus désolés du monde. Je n’aime pas les paysages mélancoliques, à moins qu’ils ne soient compensés par quelques traits grandioses. Ce que je traversais ressemblait aux pires endroits des Highlands d’Ecosse : froid, glacial, dénudé, dépourvu de toute grandeur hormis celle du désagrément ininterrompu, poussé jusqu’à l’héroïsme ».

 

Un peu à la manière de Thoreau, Stevenson communie avec la nature dans plusieurs passages du texte, notamment à l’occasion des nuits qu’il passe à la belle étoile : nous retiendrons ainsi le chapitre consacré à la vallée de Mimente dans lequel Stevenson livre toute une réflexion sur l’observation des étoiles :

 

« Au-dessus de moi, les vaillantes étoiles étaient serties sur le visage de la nuit. La paix descendit sur mon esprit comme une rosée. Nul ne connaît quel charme elles exercent s’il n’a dormi dans les champs, à la belle étoile [...]. Il aura beau connaître tous leurs noms, les distances et les dimensions, il ignorera ce qui seul intéresse l’humanité : leur influence sereine et joyeuse sur l’esprit. La plus grande part de la poésie traite des étoiles, et fort justement, car elles sont la poésie la plus classique [...]. Il n’y aucune raison pour qu’on aime les contempler, pas plus en tout cas qu’on aime ses enfants [...]. C’est une réalité brute de la nature humaine ; à les contempler, l’esprit retrouve le calme, le contentement et un paisible bonheur ; l’âme est débarrassée de toutes les humeurs malignes ».

 

Les descriptions en elles-mêmes sont parfois brèves et succinctes :

 

« Florac même, siège de sous-préfecture entouré de collines, est l’une des plus jolies petites villes que l’on puisse voir, avec son vieux château, avec sa fontaine jaillissant au flanc de la montagne, son allée de platanes, ses rues curieuses et une profusion de ponts. En outre, il est renommé pour la beauté de ses femmes et comme l’une des capitales du pays camisard, Alais étant la seconde ».

 

Mais Stevenson a agrémenté son journal de nombreux croquis au crayon qui viennent illustrer de manière plus éloquente son propos. Croquis qui ne sont pas présents dans toutes les éditions.



Conclusion

J’ai personnellement beaucoup apprécié ce livre : l’écriture est facile à aborder, malgré des passages de réflexion métaphysique, philosophique ou à thème religieux parfois complexes et des références historiques que tout le monde ne possède pas. Stevenson fait preuve d’une bonne dose de pragmatisme et d’humour, dans des situations souvent cocasses, et dresse des portraits tout en finesse des gens qu’il croise en chemin et des paysages qui lui inspirent ses croquis. Ceux qui ont lu ses romans, notamment l’Île au trésor, L’étrange cas du Docteur Jekyll et de Mr Hyde ou encore Le Maître de Ballantrae risquent d’être un peu étonnés, car le style d’écriture est totalement différent dans Voyage avec un âne dans les Cévennes, mais pour une première approche du récit de voyage, c’est un livre que je recommande vivement. Sachez enfin que le chemin emprunté par Stevenson au cours de ses douze jours de trajet est devenu un GR de randonnée (le GR 70) : les plus motivés pourront donc tenter l’aventure, avec ou sans âne. Le récit a également fait l’objet de deux adaptations en bande dessinée et d’un téléfilm que l’on peut visionner sur le site de l’INA à l’adresse suivante :


 http://www.ina.fr/fictions-et-animations/adaptationslitteraires/video/CPB87010084/voyage-avecun-ane-dans-les-cevennes.fr.html

 

 

À lire également

Le-Faou-Voyage-avec-un-ane-dans-les-cevennes-01-bd.gif

 

 

 

La version bande dessinée du Voyage. Cyrille le Faou, éditions Alain Piazzola
46 planches, 2005.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Stevenson-en-canoe-sur-les-rivieres-du-nord.gif

 

 

 

 

 

Voyage en canoë sur les rivières du Nord

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Stevenson-L-ile-au-tresor.gif

 

 

 

 

 

L’île au trésor

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Stevenson-Dr-Jekyll-et-Mr-Hyde.gif

 

 

 

 

L’étrange cas du Docteur Jekyll et de Mister Hyde

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Si vous possédez une tablette et que vous maîtrisez un minimum l’anglais, le voyage en canoë et le voyage dans les Cévennes sont disponibles au téléchargement gratuit (et légal) sur le site du «Project Gutemberg» à l’adresse suivante :

 http://www.gutenberg.org/ebooks/21686
 

 

Marion, AS bib.

 

 

Robert Louis STEVENSON sur LITTEXPRESS

 

 

Stevenson Le Club du suicide

 

 

 

 

Articles de Léa et de Mélissa sur Le Club du suicide.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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18 avril 2013 4 18 /04 /avril /2013 07:00

Jean-Rolin-Traverses.gif






 

 

Jean ROLIN
Traverses
Nil Editions, février 1999
Points, septembre 2011
 
 












 
L'auteur
 
jean-rolin.pngNé le 14 juin 1949, à Boulogne-Billancourt, Jean Rolin est un journaliste et écrivain. Fils d'un médecin militaire, et frère cadet d'Olivier Rolin, Jean a grandi entre la Bretagne et le Congo. Il revient en France au milieu des années 1960 et intègre le lycée Louis-Le-Grand à Paris.

Il s'engage dans un mouvement maoïste en mai 68. Il suit des études de journalisme et devient reporter pour des quotidiens tels que Libération, Le Figaro, L'Événement du Jeudi ou encore Géo.

En tant qu'écrivain, il a publié vingt ouvrages, dont six ont été récompensés par des prix :

Journal de Gand aux Aléoutiennes (1982) : Prix Roger-Nimier
La Ligne de front (1988) : Prix Albert-Londres
L'Organisation (1996) : Prix Médicis
Campagnes (2000) : Prix Louis-Guilloux
La Clôture (2002) : Prix Jean Freustié
L'homme qui a vu l'ours (2006) : Prix Ptolémée
 
Il est auteur de plusieurs récits d'errance où il décrit la société, les différentes réalités sociales, la disparition de la solidarité. Il décrit le paysage urbain dans Zones (1995) et dans La Clôture (2002), l'univers portuaire dans Terminal frigo (2005).

Il publie en 1999 le récit d'errances au cœur de la France, Traverses.

 

 
Sources :

 http://www.evene.fr/celebre/biographie/jean-rolin-6190.php
 http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Rolin
 http://www.lexpress.fr/culture/livre/journal-de-gand-aux-aleoutiennes_910001.html
 

 

Résumé
 
Terminus, tout le monde descend ! L’écrivain voyageur pose ses valises là où le vent le mène. Ignorant la destination du train dans lequel il monte, Jean Rolin flâne au gré des paysages, sans jamais savoir ce qui l’attend. De la vallée de la Fensch à Marseille, en passant par Clermont-Ferrand, il explore ces chemins de traverses, en quête de nouveaux horizons.
 
Source :


 http://www.lecerclepoints.com/livre-traverses-jean-rolin-9782757819814.htm
 
 
 
Les lieux
 
Rolin a une prédilection pour les gares, les places, les hôtels et les rivières.

Il découpe et décrit les lieux avec une grande précision. Il ne les embellit pas. Les lieux qu'il fréquente sont tristes et presque désertiques (« à force de traîner dans des lieux où il n'y a rien à voir »)

Jean Rolin est observateur des lieux, il n'intervient pas dans ces lieux, dans les situations qu'il voit. Il ne prend pas parti, ne s'investit pas. Son voyage le porte et il se laisse investir par les lieux. Il se laisse porter, comme l'eau des rivières qu'il décrit.
 
Au cours du récit, il voyage dans les villes suivantes : Bordeaux, Tarbes, Denain, Rouvignies-Prouvy, Roubaix, Leers (frontière belge), Herserange, Longwy, Hayange, Thionville, Hagondange, Pont-à-Mousson, Clermont-Ferrand, St Nectaire, Le Creusot, Dijon, La Bastide-Saint-Laurent, Belvezet, Montpellier, Marseille.
 
Il commence son récit en parlant de Bordeaux, plus particulièrement du fleuve, la Garonne, qu'on franchit en train avant d'arriver en gare. En bon observateur, il constate que Bordeaux n'a pas la même configuration que Paris, où la ville s'étend sur les deux rives.

Il prend la destination de Tarbes, mais sans le dire au lecteur tout de suite. En effet, il parle d'abord de l'hôtel de la Marne, puis de l'Adour qui traverse la ville et de la chaîne des Pyrénées qu'on voit à l'horizon, pour enfin dire où il se rend : « À part rendre visite à T., je n'avais rigoureusement rien à faire à Tarbes ».
 
Rolin fait un retour dans le temps et nous emmène tout à fait au Nord, à Denain, commune non loin de Valenciennes et de Douai, où il évoque un temps révolu, celui des ouvriers manifestant leur colère à la fin des années 1970. Là il décrit les usines désaffectées, la gare abandonnée, les champs de betteraves.

Souvent un instant, un paysage, lui rappellent des souvenirs, qu'il s'empresse de raconter (c'est ainsi qu'il parlera d'une réserve au Kenya). Ces souvenirs de pays lointains lui permettent de s'évader de la grisaille environnante des lieux qu'il fréquente.
 
Le sort des ouvriers lui importe puisqu'il voit ici et là de nombreuses usines désaffectées. Une lueur d'espoir paraît quand il débarque dans la vallée de la Fensch et y découvre une usine sidérurgique en activité ; de plus celle-ci est visitable. Il ironise en disant :

« Si l'homme intervenait toujours dans ce processus ce n'était plus qu'à distance, derrière les vitres teintées de cabines où miroitaient des écrans de contrôle, et en trop petit nombre, assurément, pour que l'humanité pût encore s'en remettre à cet échantillon du soin de l'arracher à sa préhistoire. »
 
Après la Lorraine, c'est à Clermont-Ferrand que se rend Jean Rolin. Il débarque alors chez un couple qu'il connaît à peine. Il erre seul dans Clermont-Ferrand, ou suit la jeune femme, D., à St Nectaire, ou encore chez des amis artistes.
 
Puis Jean Rolin arrive au Creusot, où il retrouve C., qu'il a connu quelques années plus tôt. Il y fera un bref passage avant de prendre le train pour Dijon. Là, il prendra rendez-vous avec une femme qu'il ne connaît pas mais dont une amie commune lui a donné le numéro de téléphone.
 
Arrivant à la Bastide-Saint-Laurent, située aux confins de la Lozère et de l'Ardèche, Jean Rolin en vient même à dire : « La Bastide elle-même était assez bosniaque », et explique les raisons de cette soudaine pensée.
 
Il se rend au Belvezet, village où il discute de l'absence de lieux publics, hormis une cabine téléphonique, où il se met à l’abri du froid puis d'un berger allemand. Avec beaucoup d'humour il dit croire à une fin tragique :

« [...] un message dont je ne lui cachai pas qu'il pouvait être le dernier, puisqu'au moment où je lui parlais j'étais tenu en respect par un berger allemand, terré dans l'unique cabine téléphonique d'un hameau de Lozère assez inaccessible, et sur lequel allait bientôt s'abattre une tempête de neige susceptible d'interrompre pendant plusieurs jours ses liens déjà ténus avec le siècle. » 

Le récit se conclut de manière abrupte. Jean Rolin a fini son voyage en France six mois plus tôt, et on le retrouve sur les bords de l'Adriatique où il met en ordre ses notes pour commencer l'écriture de son récit.
 
 
 
Un anti-guide du Routard, pour quelles raisons ?
 
Rolin nous fait traverser la France, il part pour des villes, des lieux-dits qui n'ont rien d'attrayant. Il ne s'y attarde pas, reste quelques jours. Il déambule, voire dérive dans les lieux les moins pittoresques de France. Il décide de laisser le voyage se faire.

Il ne prend pas le temps d'expliquer sa démarche. Pourquoi a-t-il décidé de traverser la France ? Dans quel but ? Voulait-il aller à la rencontre de gens ? On verra plus tard que ce n'est pas le cas. Veut-il aller au bout de lui-même, mieux se comprendre, apprivoiser la solitude ?

Lui-même ne sait pas trop quel est l'enjeu de ce voyage.
 
C'est assez tard qu'il en évoquera les raisons. Parmi celle-ci, en voici une :

« Ma démarche m'est apparue tardivement, mais alors avec une extrême netteté, comme l'exact opposé de ces voyages réputés formateurs que l'on entreprend quand on est en âge de progresser : en somme un voyage à rebours, un voyage de dé-formation ».

En général Rolin laisse au voyage la possibilité de le construire ou de le détruire. Ici, il préfère utiliser le terme de dé-formation. Ce voyage n'est pas formateur comme il pourrait l'être pour un jeune, ou quelqu'un qui aurait peu voyagé. Il a un autre objectif pour l'auteur. Et Jean Rolin s'exprime sur ce voyage, en tentant de comprendre psychologiquement ce qui le motive à voyager :

« J'éprouve, en habitant ici et là chez des gens que je connais à peine, dans des villes où parfois je n'avais jamais mis les pieds, d'être en fuite, c'est-à-dire aussi d'être recherché. Or pour quelque raison, évidemment d'ordre pathologique, où la volonté de disparaître se mêle au désir mégalomaniaque d'être identifié comme un ennemi public, il me plaît d'éprouver cette impression de clandestinité : je n'ai jamais eu le goût des domiciles fixes, et si je pouvais me procurer des faux papiers et vivre, au moins par moments, sous une identité d'emprunt, je le ferais bien volontiers, même sans aucune nécessité. »

À la question « Qu'est-ce que vous faites là ? », Jean Rolin répond : « question qu'en vérité j'étais le seul à m'adresser), j'étais incapable d'apporter même un début de réponse. Ainsi au sentiment, plutôt agréable celui-là, d'être un clandestin, se mêlait parfois celui, beaucoup plus préoccupant, d'être un prisonnier, un otage, ou, mieux encore, un paquet. »

C'est donc un personnage passif, qui se laisse emmener ici et là et qui avoue être pris d'un mutisme qu'il ne connaissait pas auparavant.

À Dijon, il rencontre une amie d'une amie et tente de lui expliquer : « [la] démarche littéraire ambulatoire, dans laquelle notre rencontre s'inscrivait parmi d'autres hasards arrangés. En désespoir de cause je lui fis observer que mon propre projet n'était pas notablement plus flou ou plus inconsistant que telle ou telle démarche artistique. […] j'ai tenté d'emballer cet indéfinissable projet dans de grandes draperies historiques et sociales aux sombres plis, appelant à la rescousse les ruines d'Usinor, les soubresauts de Longwy, le désert d'Hagondange ou la présence occulte et cependant tutélaire des Choeurs de l'armée Rouge lancés à ma poursuite sur les routes de Lorraine [...] ».
 
 
 
Des personnages-fantômes
 
Aucun des personnages n'est décrit physiquement ni n'a de prénom. Seule une initiale fait office de dénomination. Il y a plus de femmes (4) que d'hommes (2) cités dans ce livre.

La première personne dont Jean Rolin parle est T., jeune femme, anciennement mannequin que Rolin ne connaît que depuis « un an ou un an et demi ». Il reprend de façon très succincte tout ce qu'a pu lui dire T. au cours du dîner.

Il lui arrive même de trouver un certain plaisir à déranger les gens : « au point que le sentiment de déranger ces deux quidams, bien loin de nuire à mon bonheur, contribuait à sa perfection. »

C'est à Denain qu'il retrouve C., un ancien journaliste, devenu éditeur, avec qui il déjeune.

À Thionville, il rencontre un homme qui l'invite à prendre un verre chez lui le soir, en compagnie d'amis. On ne connaîtra le prénom d'aucun d'entre eux.

À Clermont-Ferrand, il vit chez un couple. L'homme n'est jamais là (et Jean Rolin avoue même : « c'est en vain que je me suis efforcé de retrouver le prénom du type »), la femme est « presque toujours absente de la maison ».

À Dijon, il rencontre une amie d'une amie, avec qui il va dîner et s'abreuver d'alcool, ne la laissant pas parler. 
 
Il faut attendre la page 119, lors d'un voyage qui doit le mener à Sarajevo, pour découvrir une jeune femme qui a un nom et un prénom : Lili Suleimanovitch. Comme si une toute autre histoire allait commencer, il se permet alors de donner un nom à une personne, de l'humaniser. Il dit d'ailleurs :

« Il me sembla non seulement que le Ciel, après quelques traverses, se décidait à favoriser mes desseins, mais qu'il le faisait avec une prodigalité dépassant toute attente. […] Plus elle parlait, et toujours de choses qui me ravissaient, plus il m'apparaissait qu'après m'avoir rendu comme par enchantement la capacité d'écouter, Lili Suleimanovitch pouvait accomplir à mon intention particulière encore d'autres miracles. »
 
Au cours de son errance en province, Rolin parle peu des humains qu'il croise. Il vit et voyage seul.

Ses souvenirs lui rappellent des personnes, c'est de celles-là qu’il parle. Mais ce sont des fantômes qui errent dans son passé.

Pour lui, les autres ont peu d'importance, on lit quelques anecdotes, quelques passages de leur vie, avant de les voir complètement disparaître et sortir du cadre.

Jean Rolin en revanche est présent tout au long du récit, et pourtant absent. Il évoque des souvenirs, mais ne creuse pas. Ce voyage n'est pas une façon de mieux se connaître, de s'appréhender différemment. On connaît au final, peu de choses sur lui.
 
 
 
Conclusion
 
On peut s'interroger sur le titre : « Traverses »... D'après le Robert, c'est un nom féminin qui désigne « une barre de bois ou de métal disposée en travers, servant à assembler, à consolider des montants, des barreaux ». Alors on pense à une forme d'enfermement. Peut-être Jean Rolin sent qu'en lui, quelque chose le maintient, l'empêche d'avancer.

Plus littéralement, cela désigne une difficulté, un obstacle. Peut-être s'agit-il de cela, à travers ce voyage ; on passe outre les difficultés. Peut-être Jean Rolin a-t-il souhaité partir et ne pas se laisser entraver par les obstacles de la vie ?

Mais il s'agit aussi des obstacles que les gens ont connu dans les lieux où il s'est rendu. Des obstacles qui ont accablé les personnes se retrouvant au chômage, dans la précarité, et abandonnées par la société.
 
Et puis il y a cette action de « traverser ». Jean Rolin traverse la France comme il traverse sa vie. C'est un passage et ce livre en est le témoin. Il prend des chemins sans savoir où ils vont le mener. Peut-être espère-t-il se défaire de ce qui l'a retenu de vivre ?

La fin de ce récit témoigne justement du fait que quelque chose ou quelqu'un (Joséphine ? La femme qu'il a aimée, qui s'est suicidée et à qui il a consacré un roman) le retenait d'avancer, mais désormais, Lili, par l'humanisation de son prénom, est entrée dans sa vie, et la fin du livre Traverses, laisse penser qu'une nouvelle histoire va peut-être s'écrire pour Jean Rolin.
 
 
Margaux P., AS Éd-Lib.

 

 

Jean ROLIN sur LITTEXPRESS

 

 

 

Jean Rolin Joséphine

 

 

 

 

 Article de Céline sur Joséphine.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 


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17 avril 2013 3 17 /04 /avril /2013 07:00

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Nicolas BOUVIER
Il faudra repartir
Payot, 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'auteur
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Nicolas Bouvier est un écrivain suisse né en 1929 et mort d'un cancer en 1998. En plus d'être un écrivain, c'est un homme à multiples facettes : poète, journaliste, historien, photographe et conférencier à l'université. Il a voyagé tout autour du monde durant toute sa vie, dès ses 17 ans pour son premier voyage en Laponie, et jusqu'à ses 63 ans pour son dernier voyage en Nouvelle-Zélande ; seul ou accompagné de sa femme Éliane, pour le travail ou simplement par envie.



Son œuvre

Nicolas Bouvier est surtout connu pour son ouvrage L'Usage du monde, publié en 1963 à Genève à compte d'auteur, qui raconte son voyage de Yougoslavie à l'Afghanistan en 1953-1954 avec son ami dessinateur Thierry Vernet, qui illustrera le livre.
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Il a également publié, en 1975, Chronique japonaise qui est le récit de ses trois séjours au Japon, seul ou avec sa femme et, en 1982, Le Poisson-scorpion qui relate son séjour à Ceylan.

Il s'agit de récits de voyages réalisés a posteriori, et non de carnets de voyage au sens strict comme Il faudra repartir.



Le livre

Il faudra repartir a été publié en 2012, chez Payot comme beaucoup de ses ouvrages.

Il s'agit d'une œuvre posthume regroupant sept carnets de voyages inédits rassemblés et présentés par François Laut, auteur de la biographie de Nicolas Bouvier. Connaissant donc bien la vie de ce dernier, François Laut nous la résume en préface, nous racontant par la même occasion le contexte dans lequel on été écrits les carnets suivants et en nous les décrivant comme si on pouvait les voir : « ce carnet cartonné rouge », « un papier à lettres bleu » écrit « à l'encre bleue », « un bloc-notes à spirale à l'épais feutre noir »...

Le titre de l'ouvrage provient d'une citation pleine de poésie de Nicolas Bouvier pendant un voyage en France, dix ans après son premier voyage, en 1958 : « Il faudra repartir, et vous, ravissements, ciels gonflés d'étoiles, poissons, morsures du cœur, lumières embrasantes des regards, échos et prestiges, serez-vous encore là ? »

On trouve également une illustration : une page d'un carnet de son voyage en Indonésie, écrite au crayon à papier de l'écriture presque illisible d'un homme qui écrit beaucoup, avec le dessin de ce qui ressemble à un coquillage, et un poème intitulé « L'hôtel », qu'on retrouve (sans le dessin) dans le livre.



Les voyages relatés dans cet ouvrage sont les suivants :

- Genève-Copenhague, été 1948

- France, 1957-1958

- Afrique du Nord, automne 1958

- Indonésie, été 1970

- Chine, été 1986

- Canada, automne 1991

- Nouvelle-Zélande, été 1992

Ce sont des voyages dont Nicolas Bouvier ne parle pas ou presque pas dans ses autres œuvres. Ils ont la particularité de s'étaler à la fois sur toute sa vie, sur une grande partie du XXe siècle et sur la totalité des continents : Europe, Asie, Afrique, Amérique, Océanie.

Les carnets d'Indonésie et de Chine sont les plus longs avec 38 pages, et le Canada et la Nouvelle-Zélande les plus courts avec 17 et 18 pages.



Particularités

Il s'agit de carnets de voyage presque à l'état pur. Un petit travail éditorial a été fait : enlever certains passages au style trop télégraphique, ajouter des notes explicatives et pour certains passages replacer des paragraphes dans l'ordre chronologique. Les quelques croquis ont été enlevés. Pour le reste, tout y est : poèmes avec des mots raturés, listes de choses à faire, abréviations et écriture télégraphique...

C'est une écriture à l'état brut, sans relecture, sans reformulations, imparfaite mais vivante, immédiate, vraie, qui fait le charme des carnets de voyage et qui permet presque de s'immiscer dans la tête de l'écrivain.



Thématiques

On trouve d'abord un témoignage sur sa vie : voyage initiatique, mise à l'épreuve de soi, évolution à travers les époques... On passe d'un jeune homme empli de rêves qu'il veut réaliser lors de son premier voyage, à un homme mûr, fait, presque blasé, lors de ses derniers voyages, et qui cite Henri Michaux : « Tu t'en vas sans moi, la vie... tu portes ailleurs la bataille ».

Ces carnets représentent également un témoignage historique : des terrains vagues de Hambourg en 1948 aux cafés pieds-noirs d'Oran en 1958, de la pauvreté indonésienne de 1970 aux mutations des campagnes chinoises en 1986...

On trouve enfin un beau panorama géographique : les forêts hollandaises et les parcs d'attractions danois, la campagne française, la blancheur de Rabat, les rizières indonésiennes, les monastères chinois, les forêts enneigées du Canada et les îles néo-zélandaises...



Évolution de sa vie

On peut facilement remarquer une évolution de son écriture au fil des pages, des voyages, du temps.

Durant ses premiers voyages, jeune (de 19 à 29 ans), il y a beaucoup de détails, il découvre et observe tout, il fait beaucoup de descriptions des lieux et des personnes. Il trouve souvent les gens « laids » ou « beaux » par exemple ; il utilise beaucoup d'adjectifs, ce qui lui a été reproché. Il y a de la diversité dans les écrits : il introduit des poèmes, des phrases complètes, des citations d'autres auteurs.

Pendant son long séjour en Indonésie, on constate déjà une écriture moins vivante, moins jeune. Les descriptions sont plus longues, plus poussées, il y a plus de jugement, de réflexions personnelles, voire philosophiques. Il y a également une certaine noirceur, suite à sa dépression pendant ce séjour.

Il s'agit le plus souvent d'une description de son quotidien plutôt neutre, il y a peu de sentiments personnels, ou alors ils sont exprimés à travers des poèmes ou quelques phrases. Ce n'est pas un journal intime, mais des notes sur ce qui lui semble important sur le moment.

Plus vieux, on remarque aisément ses problèmes de santé. Il dort mal, il se blesse à la jambe (mal qui lui restera jusqu'à la fin de sa vie). Il devient plus « blasé », moins enthousiaste ; même s'il apprécie toujours les nouveaux paysages, ils sont décrits plus rapidement.

La fin du dernier carnet résume bien son quotidien à la fin de sa vie et de ses voyages : « Mangé au motel (vins tous délicieux), écrit, lu, dormi. Fin de ce carnet. »


Marine D., 2e année édition-librairie

 

 

Nicolas BOUVIER sur LITTEXPRESS

 

Nicolas Bouvier Journal d Aran

 

 

 

Article de Fanny sur Journal d'Aran

 

 

 

 

 


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Article de Marion sur L'Usage du monde






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Article de Joséphine sur Le Poisson scorpion






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Articles de Nicolas et Mathieu sur L'Usage du monde et Chronique japonaise

 

 

 

Bouvier, Le Vide et le plein

 

 

 

Article de Lysiane sur Le Vide et le plein.

 

 

 

 

 

 

 

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Article de Charline retraçant l'Itinéraire de Nicolas Bouvier.
 

 

 

 

 

 

 

 

 



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16 avril 2013 2 16 /04 /avril /2013 07:00

Nicolas Bouvier Il faudra repartir

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nicolas BOUVIER
Il faudra repartir : voyages inédits
 Recueil posthume
Payot,
collection Voyageurs Payot, 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Rapide présentation de l’auteur

Écrivain et voyageur né en 1929 et mort en 1998 à Genève, Nicolas Bouvier a également exercé divers métiers, comme photographe, iconographe, conférencier en France à trois reprises ou encore guide de voyage en Chine. L’envie de voir d’autres horizons le prend de façon précoce : le 13 juillet 1948, il part âgé de 17 ans à destination de Copenhague avec deux amis, mais à partir de cette étape il continuera son voyage seul jusqu’en Finlande. Gagnant en notoriété en tant qu’écrivain du voyage, il voit les dernières années de sa vie marquées par la postérité puisqu’il est accaparé par des propositions et des invitations aux quatre coins du pays : c’est ainsi qu’il se rend en Nouvelle-Zélande en 1992 avec sa famille, invité par l’Alliance Française et les universités néozélandaises.

Nicolas Bouvier est devenu une telle référence en matière de littérature de voyage qu’on a créé le prix littéraire Nicolas Bouvier (lauréat du prix en 2012 : le roman Le Tigre, de John Vaillant).



Il faudra repartir

Ce recueil présente des textes posthumes réunis et présentés par François Laut. Spécialiste de l’œuvre de Nicolas Bouvier, il est l’auteur de Nicolas Bouvier : l’œil qui écrit. Il a transcrit les textes présentés en collaboration avec Éliane Bouvier et Barbara Prout, archiviste au département des manuscrits de la Bibliothèque de Genève.

Ces récits portent sur des voyages effectués par Nicolas Bouvier à différents âges de sa vie : Genève-Copenhague (été 1948), France (1957-1958), Afrique du Nord (1958), Indonésie (été 1970), Chine (été 1986), Canada (automne 1991), Nouvelle-Zélande (été 1992).

 

Un Nicolas Bouvier écrivant…

Par « Nicolas Bouvier écrivant », François Laut veut dire qu’il s’agit de mettre l’accent sur le personnage, un « voyageur contemporain qui tient son journal - ce voyageur-lecteur qui n’a pas envie de devenir écrivain mais aime respirer l’air du réel », comme il le décrit lui-même (p. 23). Le lecteur se trouve alors face à des récits composites : les textes sont truffés de notes, de poèmes, de lettres, de phrases au style très épuré.

Il peut ainsi prendre conscience à travers sa lecture que Nicolas Bouvier, s’il reste auteur et joue le rôle de personnage dans ses œuvres, laisse toutefois de côté la notion de narrateur. Il adopte ici une écriture personnelle qui n’est clairement pas destinée à un lectorat potentiel, mais on discerne pourtant dans ses mots un sens de l’observation très précis et le refus d’adopter un point de vue personnel. Bouvier ne s’embarrasse pas de détails ni de phrases introductives ; il va droit au but, et c’est peut-être cet aspect de l’écriture qui peut rebuter le lecteur : par exemple, dès le début du premier voyage (Genève-Copenhague, été 1948), l’auteur donne une description du déroulement des événements mais aucune explication, il cite des personnes de son entourage dont on ignore tout, ce qui est assez perturbant. L’interprétation est claire : il s’agit d’un récit qu’il réserve à sa lecture personnelle et qu’il n’envisageait pas le moins du monde de publier. Le lecteur est confronté à une écriture qui ne l’oriente pas et ne lui laisse aucun éclaircissement sur les voyages de Nicolas Bouvier. On doit presque suivre son rythme d’écriture sans se poser de question, comme on suivrait un guide de voyage qui reste concentré sur ce qu’il voit lui et non sur ce que pourraient apercevoir les gens autour de lui.

Un aspect particulier du recueil et qui fait l’intérêt d’Il faudra repartir est l’insertion de plusieurs formes de textes dans ses récits : le lecteur trouvera des paragraphes de prise de notes, des poèmes, des lettres, etc. Au fil de la lecture, on se rend compte que Nicolas Bouvier écrivait tout ce qui lui traversait l’esprit, même s’il ne laisse aucune piste quant à ce qui avait pu l’inspirer pour inscrire ces textes sur un support et le conserver dans ses tiroirs. Le voyage le plus intéressant de ce point de vue-là est « France, 1957-1958 » : c’est le récit qui comporte le plus de formes d’écritures diversifiées, on y trouvera des paragraphes de notes rapides, des poèmes dont la structure ne donne pas l’impression d’avoir été travaillée, ce qui laisse supposer qu’il s’agit d’idées spontanées.

Pourtant, là encore la compréhension de tels textes est difficile pour le lecteur qui doit passer d’un genre à un autre, ce qui peut rendre le rythme de lecture assez irrégulier. Puisqu’il s’agit d’idées « jetées » sur le papier et qu’elles ne sont à l’origine destinées qu’à lui seul, là encore l’auteur ne prend pas la peine de faire des transitions entre ces genres pour mieux les faire assimiler par le public.

 

…et un Nicolas Bouvier écrivain.

En revanche, si l’écriture reste très personnelle, on reconnaît dans ces textes l’auteur incontournable des récits de voyage qu’est le Nicolas Bouvier écrivain, notamment son habitude de parsemer ses phrases d’énumérations. La quasi-totalité de ses textes ont pour ambition de faire l’« inventaire » du monde qu’il parcourt. D’ailleurs, le style d’écriture qu’il adopte ne laisse place à aucun doute : il se veut d’abord efficace et ne pas se perdre dans des structures de phrases alambiquées, emphatiques ou ampoulées. On ne pourra pas dire que Nicolas Bouvier se cantonne à une écriture limitée ; seulement il connaît la juste mesure et sait ce qui est suffisant pour lui (puisque, encore une fois, il s’agit de textes en premier lieu non destinés à la publication).

D’ailleurs, on s’aperçoit que les récits s’étendent sur une période de 46 ans. Pourtant, l’évolution qui se fait d’un voyage à un autre est très ténue. Dès son premier voyage, alors qu’il n’avait que dix-sept ans, Nicolas Bouvier fait montre d’une grande maturité dans son écriture : parcourant l’Allemagne d’après-guerre, il comprend le contexte historique et diplomatique dans lequel cette traversée s’inscrit et qui prendra de l’importance plus tard. Tout cela il l’a compris, et déjà il décrit ce qui l’entoure et en fait l’inventaire comme pour ne pas oublier. Ainsi, lorsqu’on le retrouve pour un dernier voyage en 1992 en Nouvelle-Zélande, on note que si la plume de l’écrivain s’orne désormais de figures stylistiques et de références, il conserve cette pratique de l’énumération qui caractérise son œuvre.

On peut alors se demander si cette écriture ne relève pas d’une volonté de transmettre un héritage, simple mais utile, de mémoire pour ses contemporains. En effet, la manière dont il retranscrit certains témoignages au cours de ses voyages indique clairement qu’ils ont été travaillés pour la lecture, pour qu’un autre que lui parcoure ces lignes. Par exemple, on pourra relever que certains dialogues sont structurés de façon à les rendre le plus réalistes possible, comme lors de sa tournée en tant que conférencier cinématographique en Algérie durant l’année 1958, qu’il parcourt peu après le putsch du 13 mai. Il se trouve là encore dans un contexte particulier et tâche de rendre un récit qu’il veut vraiment représentatif de la réalité dans laquelle il est plongé. C’est en partant de cet angle qu’on peut constater les qualités d’écrivain qui font la marque de Nicolas Bouvier.

 En outre, le recueil permet au lecteur d’approcher un autre aspect de la personnalité de Nicolas Bouvier en tant qu’auteur, puisque les récits contiennent des pistes de travail des œuvres que Nicolas Bouvier souhaitait faire publier. On trouvera ainsi quelques notes qu’il gardait pour mieux retravailler ses textes et ainsi les transformer en œuvres. Les références les plus fréquentes concernent l’œuvre majeure de Nicolas Bouvier, intitulée L’Usage du monde. Il a ainsi noté des idées sur la forme de texte à travailler, mais également des titres possibles :

 

 « TITRES

Le monde extérieur

Un moment de la vie

L’usage du monde » (p. 74)

 

C’est un aspect du recueil qu’il est intéressant d’aborder, car au fil des voyages on voit se former des projets et des idées, on assiste presque à la transformation du voyageur en écrivain.

 

Avis personnel et conseils de lecture

De mon point de vue, si le travail présenté par François Laut est le plus complet et détaillé possible, notamment dans la présentation qu’il fait du recueil, je conseillerais aux lecteurs curieux de découvrir Nicolas Bouvier de se réserver celle-ci après avoir parcouru les sept récits de voyage d’Il faudra repartir. Cette introduction comporte beaucoup de détails sur la vie de Nicolas Bouvier et sur les voyages que le lecteur n’aura au préalable pas encore lus, ce que j’ai considéré moi-même comme étant déstabilisant.

 J’ai apprécié de lire ce genre de recueil, même si je considère qu’il a davantage de valeur en tant que recueil de textes posthume qu’en tant que récit de voyage, et qu’il serait plus intéressant de le lire dans une optique d’écriture autobiographique. Pour ma part, moi qui n’avais jamais lu d’œuvres de Nicolas Bouvier auparavant, je conseillerais de lire cet ouvrage en complément de lecture sur cet auteur et non comme premier support pour découvrir son écriture.
 

Sarah D., 2° année Bibliothèques-Médiathèques

 

 

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27 janvier 2013 7 27 /01 /janvier /2013 07:00

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Thomas DURANTEAU

Des miettes et des étoiles

édition Elytis, 2012

Collection Grafik

 

       

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Petit mot sur l’éditeur et l’auteur

 

La maison d’édition Elytis a été créée en 1992. Elle est située en Aquitaine. Cette maison est particulièrement diversifiée, puisqu’elle publie aussi bien de la littérature que des beaux-livres d’arts ou encore des essais. Elle s’intéresse beaucoup aux récits de voyage comme en témoigne la collection Grands Voyageurs ou encore la collection Petits Passeports pour le monde. Depuis peu, sa politique éditoriale est orientée vers quelque chose de plus artistique, notamment avec la collection Grafik. Les éditions Elytis possèdent un catalogue intéressant, riche d’environ 200 titres. Pour plus d’informations consulter ce site : http://www.elytis-edition.com/index.htm.

 

Thomas Duranteau est professeur d’histoire et géographie dans un collège de Nexon. Et il est également peintre et poète. Il possède un blog où il publie ses poésies et où il parle de ses expositions : http://thomasduranteau.blogspot.fr/. Récemment, il a reçu le prix du Club de la Presse 2012 pour Des miettes et des étoiles. Cette publication, qui porte sur les camps de concentration et d’extermination, reste unique en son genre. En effet, Thomas Duranteau retrace son voyage de cinq jours dans les camps. D’abord Auschwitz I et Auschwitz II Birkenau, puis Majdanek et Treblinka.

 

 

 

Un voyage pas comme les autres

 

L’idée de ce roman est née  en 2009 suite à un voyage des camps organisé par l’Union des déportés d’Auschwitz. Cette association organise régulièrement des voyages de formation pour les enseignants, qui ont pour but de perpétuer la mémoire des camps et des personnes disparues. Retourner sur ces lieux, c’est un moyen de ne pas oublier le génocide et de « former des citoyens conscients des risques engendrés par les totalitarismes » (p. 11). Thomas Duranteau a également rencontré, durant son voyage, d’anciens déportés dont Raphaël Esrail, Jules Fainzang et Ida Grinspan. Ce sont des personnes qu’il admire et dont il nous conseille de lire les témoignages. Ces rencontres l’ont ainsi amené à de nouvelles réflexions sur le génocide.

 

Pour illustrer ce voyage qu’on pourrait qualifier d’ « initiatique », Thomas Duranteau cite un guide israélien dans lequel il est dit que :

 

« À Auschwitz on voit

À Majdanek on touche

À Treblinka on imagine » (p. 182).

 

Pour comprendre cette citation, il faut reconstituer l’histoire de ces camps de concentration et d’extermination. Les camps d’Auschwitz ont été abandonnés par les nazis lors de l’avancée des Russes. Et à partir de novembre 1944, Himmler avait ordonné la destruction des fours crématoires. En effet, les nazis voulaient à tout prix dissimuler les traces qui auraient pu les impliquer dans ce massacre. Il reste à Auschwitz de nombreux baraquements. Les camps de Majdanek, quant à eux, ont été préservés. C’est ainsi qu’on a pu retracer le système d’extermination nazi. Enfin, il ne reste plus rien à Treblinka. C’est pour cela que nous ne pouvons qu’imaginer à quoi cela pouvait ressembler. C’est, en effet, un lieu totalement désert où il ne reste plus qu’un monument commémoratif. 

  Thomas-Duranteau-Des-miettes-et-des-etoiles-02.jpg

 Ces camps ont donc chacun leurs caractéristiques. Ce voyage est ainsi composé d’étapes complémentaires, qui ont permis à l’auteur d’interpréter de différentes manières le destin des victimes du régime nazi. 

 

 

 

Des miettes et des étoiles

           

Ce titre revêt de nombreux sens. L’auteur, dans l’avant-propos, explique son choix. Tout d’abord, les étoiles évoquent l’étoile de David, symbole du judaïsme, ainsi que toutes les étoiles de la galaxie qui représentent l’infini et l’intemporalité. Les miettes, quant à elles, peuvent faire référence au terme stücke utilisé par les Allemands pour parler des détenus.

 

 « Bien sûr parler de miettes questionne la trace, ce qu’il reste dans les lieux comme dans les personnes : miettes de corps et miettes de bâtiments, cendres et ruines qui nourrissent ces lieux. » (p. 17).

 

En effet, il reste peu de choses du passage des juifs dans les camps, seulement des objets leur ayant appartenu, des photos et quelques témoignages : des « miettes » de vie. Finalement, les miettes évoquent aussi le travail de Thomas Duranteau. Un travail qui a fait appel à de nombreuses sources et supports qui font la diversité de ce livre.

 

 

L’évocation d’une histoire douloureuse

 

Ce livre n’est pas un livre d’histoire, ni un livre de témoignages. L’auteur, bien que professeur d’histoire, ne souhaitait pas de nouveau réaliser une chronologie de l’extermination des juifs et non-juifs par les nazis. Il a ainsi créé un carnet de voyage, même si le mot voyage semble ici inapproprié. Ce carnet révèle l’émotion qui se dégage de ces lieux de deuil. L’idée de départ qu’avait l’auteur consistait à

 

« se laisser habiter par les espaces traversés et vivre le contact des lieux, des pierres et des photographies […] comme une rencontre véritable avec un endroit et, par ce biais, avec une époque » (p. 9).

 

Thomas Duranteau ne s’exprime pas seulement par l’écrit mais aussi par l’illustration. Ce livre est composé de nombreux croquis qu’il a réalisés lors de sa visite des camps, puis pour certains retravaillés. L’auteur fait beaucoup appel à notre imagination, de nombreuses interprétations sont possibles pour chacun des dessins. La majorité de ceux-ci ont été effectués en noir et blanc. Ses personnages possèdent, pour la plupart, un visage assez inexpressif. Leurs yeux sont vides de toute émotion. Toutes les représentations qu’il a faites des juifs se ressemblent : ils sont décharnés, souvent difformes.

Thomas-Duranteau-Des-miettes-et-des-etoiles-03.jpg

Un personnage, du nom de Cendres, ressort tout de même. C’est une créature sans visage qui hante les camps. Elle représente tous ces juifs déshumanisés par les nazis.

 

 Thomas-Duranteau-Des-miettes-et-des-etoiles-pl1.jpg

 

Thomas Duranteau ne cherche donc pas à esthétiser la Shoah, seulement à la représenter comme il la ressent. Il fait donc alterner récit, illustrations et témoignages de déportés juifs. À son récit, il a tout de même ajouté des notes documentaires qui nous permettent de nous remémorer les dates importantes qui ont marqué le destin des juifs.

 

En parcourant les pages, on réalise ainsi l’ampleur de ce génocide. Les personnes disparues dans ces camps n’y ont pas seulement perdu la vie, elles y ont aussi perdu leur identité. D’abord oubliées de tous, elles ont obtenu au fil des années une certaine reconnaissance. Ce livre est donc un moyen de ne pas oublier cette période, et peut-être d’éviter si ce n’est de nouveaux massacres au moins de nouvelles exclusions.

 

           

Maud, 1ère année édition-librairie

             

 

ELYTIS sur LITTEXPRESS

 

escale-du-livre-2012

 

 

 Escale du livre 2012. Journal d'une stagiaire sur le stand Elytis.

          

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Les éditions Elytis présentent leur collection "Passeport pour...".

 

 

CatPasseport

Rencontre avec Philippe ROUSSEAU, Gilles MORATON ET Élise NANITÉLAMIO

 

 

Mes pas captent le vent

 

 

 

 

Philippe Rousseau, Mes pas captent le vent. Article de Julie.

 

 

 

 

 

 manut charpentier

 

 

 Article d'Élodie sur Manut et la salle d'attente de Jean-Michel Charpentier.

 

 

 

 

 

 

 

 

bleys bozonnet pilori

 

 

 

 

Article d'Angélique sur Pilori de Bleys et Bozonnet.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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15 janvier 2013 2 15 /01 /janvier /2013 07:00

le 20 novembre 2012.

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C’est à l’occasion du  Festival de l’oie bernache célébré par la Ligue de Protection des Oiseaux (LPO) qu’Olivier Rolin est invité à  la Machine à lire ce 20 novembre.


Après une présentation par la LPO des objectifs du festival, des membres de l’association lisent des extraits de contes autour de l’oie bernache, un migrateur qui vit en Sibérie de mai à juin et revient séjourner d’octobre à mars dans des contrées plus douces, notamment le bassin d’Arcachon.

Ensuite, Olivier Rolin intervient pour faire des lectures commentées sur le thème de l’espace, notamment l’espace sibérien, un thème qui est au centre de son œuvre.


Né en 1941 à Boulogne-Billancourt, Olivier Rolin a grandi au Sénégal et vit aujourd’hui à Paris. Il est le frère de l'écrivain Jean Rolin. Parmi ses œuvres les plus remarquées, on peut citer L’Invention du monde (1993), Port-Soudan (1994, prix Femina),  Tigre en papier (2002), Un chasseur de lions (2008), Bakou, derniers jours (2010) et Bric et Broc qui vient de paraître aux éditions Verdier.

Comme pour l’oie bernache, la Sibérie est l’une des destinations récurrentes d’Olivier Rolin, souvent considéré comme un écrivain voyageur, bien qu’il refuse d’être rangé sous cette étiquette. Son ouvrage Sibérie, que l’on peut qualifier de «récit », est paru aux éditions Inculte en 2011. Olivier Rolin est interrogé par Pierre Schoentjes, professeur de littérature française, qui s’est intéressé notamment aux écrivains voyageurs.



La rencontre débute par le rappel de la publication chez Seuil de Circus en deux volumes, œuvre qui regroupe un grand nombre de ses écrits depuis 1983. L’auteur souligne qu’il était « plus engagé » à cette époque : il a en effet défendu les idées politiques de la gauche et vécu dans sa jeunesse une période « maoïste ».

Rolin, qui a toujours été attiré par les pays de l’Est, fait ensuite partager au public de la Machine à lire son expérience de la Russie et de la Sibérie : après avoir découvert la Russie en 1986, il y est retourné une vingtaine de fois. Il a notamment fait l’expérience du transsibérien de Moscou à Vladivostok, en 2010 avec d’autres écrivains, à l’occasion de l’Année France-Russie. Il s’est également rendu au pôle Nord. En ce qui concerne la Sibérie, il rappelle qu’il a passé, entre autres, un mois dans un village à l’Est de la péninsule de Taïmir, zone où, justement, des bernaches passent l’été. Il rappelle que cette région est riche sur le plan archéologique puisqu’on y a retrouvé des mammouths pris dans la glace. Dans Sibérie, il évoque d’ailleurs avec un certain humour le destin de Jarkov, un mammouth découvert à Khatanga et qui a dû être transporté tel quel dans son bloc de glace.

L’écrivain commente brièvement son ouvrage Sibérie, qui relate différentes étapes de son parcours d’Ouest en Est, d'Irkoutsk à Vladivostok, de Khatanga jusqu'à Magadan, terrible porte d'entrée du goulag. Sibérie est une œuvre à l’aspect fragmenté qui dépeint une région apparemment illimitée, dont les confins semblent inatteignables. L’auteur transmet l’impression d’un gigantisme sublime (toundra, plaines glacées), sans toutefois chercher à gommer les difficultés actuelles du pays et les tristes souvenirs de l’ère communiste, tel le terrible goulag de Kolyma.

Pour sa première lecture, Olivier Rolin a justement choisi un extrait de Sibérie qui traduit les impressions dominantes de l’œuvre, celles d’ « immensité » et d’« antipodes », selon ses termes. En effet, ce lieu est si immense que les distances semblent abolies ; en outre, Rolin souligne que par sa latitude et sa longitude, la Sibérie se situe véritablement aux antipodes du monde. Il explique que dans certaines contrées, il n’y a aucune route : ces zones ne sont donc accessibles que par avion ou bateau.


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Extrait de Sibérie :

 

« Fleuves géants, déserts glacés, taïga sans limites, températures extrêmes : en Sibérie, la géographie n'y va pas de main morte. L'histoire non plus, qui en a fait la terre des bagnards, et des déportés, l'un des noms du Malheur du XXe siècle. On peut pourtant trouver un charme secret à cette partie du monde que désigne assez bien le vieux mot de solitudes, et qui est comme le grand large sur terre. C'est mon cas. Les chroniques ici réunies témoignent à leur façon d'une inclination contre nature... »

 

Concernant le caractère « contre-nature » de cette inclination, l’auteur nous éclaire dans cet autre passage :

 

 « Aimer la Sibérie, ça ne se fait pas. Pourtant, ce nom terrible a pour moi un charme secret. D'abord, il est beau. Pourquoi ? Je ne sais pas, mais il est beau. »

 

C’est ce qu’il appelle la « musique des noms » ; dans l’œuvre, il décrit d’ailleurs cette sensation :

 

« Sibérie, ça sonne bien, vaste, comme Sahara. J'y entends tinter le fer, j'y vois briller la fourrure des zibelines. J'y vois une étoile fondre tel du sel dans l'eau noire, comme dans un poème de Mandelstam :

"Et plus pure la mort, plus âcre le malheur/ Et la terre plus cruelle et plus vraie." »

 

Plus loin, il revient sur la dimension gigantesque de l’espace, difficile à appréhender pour nos sens :

 

« Maisons de planches noires, palissades noires moirées d'argent (...). J'ai lu quelque part, il me semble, que le goût russe des palissades était une façon de se protéger de l'espace immense, de l'angoisse qui naît de l'illimité. »

 

Outre le périple du marcheur sur des kilomètres, Sibérie représente aussi pour son auteur un itinéraire spirituel, une quête, ou une initiation : il peut y revivre sa rencontre avec d’autres œuvres de grands écrivains russes, Tchekhov, Pasternak, Gogol, Chalamov. Le voyage est aussi l’occasion de rencontres et Oliver Rolin brosse dans Sibérie une série de portraits hauts en couleur de personnages qu’il a croisés et qui l’ont marqué.

Ainsi, malgré les difficultés du voyage, l’auteur ne manque pas de faire preuve d’humour, sur les autres ou sur lui-même, comme dans ce passage où il analyse son attirance pour les régions éloignées :

 

 « Évidemment, ceux pour qui un séjour à Venise représente le comble des félicités auront sans doute du mal à me comprendre. L’attirance du lointain recouvre pourtant autre chose que la simple volonté (d’ailleurs indéniable) d’épater les sédentaires. S’éloigner de son origine, mettre le plus de distance possible entre soi et ses lieux accoutumés, fait partie des ambitions honorables. »

 

Après cette première lecture, Rolin évoque les voyages de Gauguin et de Nicolas Bouvier qui ont célébré chacun à leur manière l’immensité et les antipodes dans leur œuvre. Il rappelle ensuite l’épisode des survivants de l’expédition du navigateur la Pérouse, disparu à Vanikoro lors de son exploration du Pacifique.

Sur ce, il confie au public son amour des cartes géographiques depuis l’enfance : elles lui ont toujours évoqué des histoires, des aventures. Il explique que c’est la raison pour laquelle il ramène toujours des cartes de ses voyages, plutôt que des babioles. Même si certaines représentent des lieux où il n’est jamais allé, ces cartes lui procurent de toute façon le plaisir de l’imagination.




Pour sa deuxième lecture, Olivier Rolin choisit une œuvre à tonalité philosophique de Jean-Christophe Bailly, Panoramiques, qui prend pour cadre la Sibérie et la Russie (œuvre parue chez Bourgois en 2000).

Ce livre d’essais est divisé en cinq parties, « Livre », « Enfance », « Pays », « Langue », « Époque », qui représentent chacune une forme d’expérience du temps, thème central du livre. Bailly commente également dans cet ouvrage des lieux comme la Russie et des œuvres de personnalités variées tels Eisenstein, Baudelaire ou Lucile Desmoulins.

Pour Rolin, le concept récurrent de cette œuvre est, comme dans Sibérie, celui de l’immensité, qui semble immanente à toute perception de l’espace sibérien. A cette occasion, il rappelle que l’immensité est souvent évoquée dans la littérature russe, en particulier chez Tchekhov (on peut citer sa nouvelle de 1888, La Steppe).

L’écrivain témoigne aussi de son amour pour l’œuvre de Claude Simon : il cite en particulier les Géorgiques, paru en 1981 aux éditions de Minuit : cette œuvre à la structure remarquable présente trois récits imbriqués, dont l’un a pour protagoniste Claude Simon lui-même.

Rolin explique que, pour lui comme pour d’autres auteurs, les paysages sont comme imprégnés par la langue et les mots qui les décrivent. A titre d’exemple, il énumère quelques-uns des nombreux mots de la langue nenets désignant l’eau, selon qu’elle est à l’état liquide, solide, en phase de dégel… :

  • qanik neige qui tombe
  • aputi neige sur le sol
  • pukak neige cristalline sur le sol
  • aniu neige servant à faire de l'eau
  • siku glace en général
  • nilak glace d'eau douce, pour boire
  • qinu bouillie de glace au bord de la mer


(On retrouve ces termes dans le dictionnaire de l'inuktitut du linguiste missionnaire Lucien Schneider).

Ainsi, Rolin estime que pour « comprendre » les paysages d’un pays, il faut nécessairement connaître certains mots relatifs dans la langue locale. La nature serait donc, selon ses termes, « nourrie de culture », et ce, quel que soit le type de paysage ou de contrée. Cet avis s’oppose donc à la théorie selon laquelle le langage serait arbitraire et ne rendrait pas compte du monde. Rolin semble considérer que le lexique des différentes langues ne saurait être interchangeable pour désigner la même réalité.



Olivier Rolin poursuit justement avec la lecture d’un auteur russe contemporain, Vassili Golovanov, qui fait part de cette même difficulté à trouver les mots justes :

 

« Je savais que pour décrire l'expédition j'aurais besoin d'un autre langage, autre que tous ceux qui (existant à l'intérieur de la langue) me sont plus ou moins connus (…)  mais à dire vrai je ne m'attendais pas à être acculé à une rupture aussi profonde, à une telle impuissance d'enfant. » (Éloge des voyages insensés, pp.174-175).

 

En effet, c’est avec la lecture d’un passage de l’Éloge des voyages insensés que poursuit Olivier Rolin : cette œuvre, parue chez Verdier en 2007, prend pour cadre l’île de Kolgouev dans l’océan Arctique. Un point commun avec l’œuvre de Rolin est de mêler à la description du réel des passages imaginaires. Golovanov, cet autre écrivain voyageur, fait le voyage depuis Moscou en train, bateau puis hélicoptère. Durant son itinéraire sur l’île, il atteint les limites de la résistance humaine. Il relate aussi les liens tissés avec le peuple nenets qui l’a guidé dans ce long parcours.


L’extrait lu, qu’affectionne particulièrement Olivier Rolin, est la description d’une nuit sur cette île, évoquant le miroitement de l’eau, les couleurs et les bruits perçus par le narrateur. Ce dernier ressort bouleversé de cette expérience de la nuit arctique : il a l’intuition d’assister à un « miracle », d’être témoin de la « perfection » selon les termes d’Olivier Rolin.

Extraits :

 

« Il était inutile d’essayer de prendre une photo, de chercher à fixer ce ciel sur une pellicule pour l’emporter avec soi, tant ce ciel était immense, tant il refusait d’entrer dans nos pauvres objectifs, d’être résumé en mots, idées ou explications. Ici, il était le maître. Dans le meilleur des cas, nous n’en étions que les hôtes. »

« Mais quel nom donner à l’eau des rivières, la nuit, gorgée de lumière ? »

 

Les mots ne peuvent  exprimer qu’imparfaitement de telles sensations : c’est donc un défi pour l’écrivain, qui aboutit, selon Rolin, à une inévitable « frustration ». Malgré tout, Olivier Rolin considère que l’écriture reste le vecteur privilégié de ces impressions subtiles que ni la photographie ni la peinture ne pourraient rendre avec authenticité, comme l’a remarqué Golovanov. C’est donc quand même un hommage au pouvoir poétique de l’écriture que fait Rolin à travers la lecture de cette belle page.

L’auteur décrit ensuite la zone appelée « la mer blanche », entre le cap Nord et Arkhangelsk. Il rappelle que cette zone est aussi un point d’escale des oies bernaches. Olivier Rolin parle de son projet de tourner un documentaire avec la chaîne Arte sur ce lieu qui l’intéresse particulièrement en tant qu’écrivain : en effet, les îles Solovetsk, situées en mer blanche, ont hébergé le premier camp soviétique où a été expérimenté le système du goulag sous Lénine. De nombreux intellectuels y ont été expédiés comme prisonniers. Beaucoup ont apporté leurs livres et une bibliothèque s’est constituée sur place. Olivier Rolin s’interroge sur le devenir de ces livres après la fermeture du camp en 1939 ; c’est pourquoi il se représente le futur documentaire comme un témoignage sur cet épisode méconnu et une enquête sur la survivance de cette bibliothèque. Selon lui, certains livres ont été retrouvés, parmi lesquels un ouvrage de Stendhal.



En conclusion, Pierre Schoentjes rappelle qu’Olivier Rolin est considéré comme un « styliste » pour la beauté de son écriture, capable, selon ses termes, de faire « migrer  le paysage russe jusqu’à Paris » dans l’esprit de ses lecteurs. Il admire en particulier la description des aurores boréales par Rolin.

Pour les lecteurs néophytes, Pierre Schoentjes conseille de commencer par Bakou, derniers jours (paru au Seuil en 2010) : c’est un récit de voyage entremêlé de rêve, qui nourrit une réflexion sur la création littéraire. L’œuvre peut aussi se lire comme un autoportrait. Rolin y explique pourquoi la mort est au cœur de l’acte d’écrire. Étrangement, si Rolin se rend à Bakou en 2009, c’est pour voir, dit-il, « si la mort y a rendez-vous avec moi ». Il évoque aussi la mort et le suicide d’écrivains célèbres de tous les temps, depuis Ovide « mort en exil ». Enfin, en guise de prolongement à cette soirée, Pierre Schoentjes suggère au public la lecture des Âmes mortes de Nicolas Gogol, sorte d’épopée qui est en même temps une méditation sur la mort, et qui renferme un univers onirique proche du fantastique.

En conclusion, Olivier Rolin fait preuve à la fois d’un immense talent et d’une grande modestie ; il se dégage de lui une sensation d’apaisement : c’est ce regard qu’il semble porter sur ses voyages passés. Comme il le dit dans Bakou, il n’a « pas peur de la mort ». Tout en admirant la qualité des extraits qu’il a choisis de lire au public, on peut regretter qu’il n’ait pas ajouté plus de passages de ses propres oeuvres.



Annexes


Itineraire-du-Transsiberien.JPGItinéraire du Transsibérien


 

mer-Blanche-iles-Solovki.pngMer Blanche, îles Solovki

 

 

Extrait d’un entretien de 2011 avec Olivier Rolin :
 http://russie.aujourdhuilemonde.com/olivier-rolin-infatigable-voyageur-en-russie

 

 

Olivier Rolin, infatigable voyageur en Russie


27/05/2011 | Maureen Demidoff.


Aujourd’hui la Russie : L’immensité du territoire russe est en permanence évoquée dans votre livre. Qu’est ce que cela représente pour vous ?

Olivier Rolin : L’attirance pour les grands espaces est une sensation difficile à définir précisément. En Russie, les frontières et les limites sont si loin, et ces terres sont si peu parcourues, que cela a quelque chose de grisant. Comme je l’écris dans mon livre (Sibérie), personne ne sait où s’arrête la taïga. J’aime le vertige que procure l'immensité du territoire, qui se sent jusqu'à l'intérieur des villes. […]




Autres extraits de l’Éloge des voyages insensés de Golovanov :
Vassili-Golovanov.jpg

Vassili Golovanov, à droite.

 

 

« La Petchora est un fleuve très uniforme : des sapins sur une rive, des sables jaunes et froids, une saulaie impraticable sur l’autre. Pourtant, à un endroit, on découvre soudain un paysage qui coupe le souffle : le fleuve franchit trois « portes », creusées dans trois éperons rocheux de la falaise dont les flancs tombent dans l’eau en pointes acérées. La première « porte », la plus proche, est noire, la seconde bleue, la troisième grise. Et au loin, entre le gris des nuages et le gris de l’eau, il n’y a aucune transition visible. Le fleuve semble se jeter dans le ciel. Ou dans la mer. Il emporte là-bas (dans le ciel ou la mer) ceux qui périssent le long de son cours, de fatigue ou d’imprudence… Hommes venus de peuples différents, tous réduits par le fleuve à la même poussière minérale, devenue la substance des rives qui les relie… »

 

« En langue nenets, les quatre éléments sont désignés par des mots simples, mélodieux comme des notes de musique : i — l'eau ; ia — la terre ; tou — le feu ; noum — le ciel. Les sons premiers, fondateurs. Ce jour-là, il n'y avait autour de nous que cette pulsation originelle, rien d'autre. » (p.263).

 

 

Sylvaine, AS Bib.

 

 

 

Olivier ROLIN sur LITTEXPRESS

 

Olivier Rolin Bakou derniers jours

 

 

 

 

Article de Florian sur Bakou, derniers jours.

 

 

 

 

 

 

 

Olivier-Rolin-L-Invention-du-monde.gif




Articles de Chrystelle et de Barbara sur L'Invention du monde




 

 






Articles d'Aurélie et de Marie sur Tigre en papier.


 

 

 

 

 

 

 

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27 mai 2012 7 27 /05 /mai /2012 07:00

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  Florent Chavouet Manabé Shima

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Le  30 mars dernier, sur les bords de la Garonne, je retrouve l'auteur-dessinateur du jour, Florent Chavouet, que j'escorterai toute l’après-midi dans le cadre de l'Escale du livre jusqu'à la librairie Comptines, où moult admirateurs l'attendent avec impatience :

 

 


– Et sinon, tu fais quoi comme genre de bouquin ?
– Des carnets de voyage. Entre le carnet de voyage et la B.D, en fait, où je raconte  mes séjours au Japon.



Mmh. S'ensuit une joyeuse discussion sur nos souvenirs respectifs du Japon où l'auteur a séjourné plusieurs fois et que j'ai visité l'été 2010.
Librairie-Comptines-Bordeaux.png
Après un parcours rapide dans Bordeaux et une quête intensive du «saint cannelé» (l'auteur a des goûts sûrs et le jarret dynamique), nous franchissons le seuil de la jolie librairie cours Pasteur.

Pendant que les accueillantes libraires discutent avec le gourmand créateur, je découvre les deux fameux « carnets de voyage » : Tokyo Sanpo, qui relate ses six mois d’aventures passées dans la capitale japonaise, et Manabé Shima, le récit de son séjour de deux mois dans une île inconnue des étrangers – et de très nombreux Japonais.

À première vue, le choix du papier épais, type Canson format A4, est excellent : j'ai l'impression de tenir en main les illustrations originales du voyageur. Seules la reliure, la pagination et la rare typographie dactylographiée rivalisent avec le poudré du crayon de couleur.

Déjà, ces teintes pures (et pas trafico-retouchées-criardes comme beaucoup de bandes dessinées ces derniers temps) me plaisent. Je m'attarde sur deux trois pages du premier, Tokyo Sanpo ; les commentaires me mettent le sourire aux lèvres, mais, préférant prendre le temps de m'immerger plus tard dans cet univers coloré et original, je m'arrête finalement à la lecture de la quatrième de couverture :

 

 

« Il paraît que Tokyo est la plus belle des villes moches du monde. Plus qu'un guide, voici un livre d'aventures au cœur des quartiers de Tokyo. Pendant ces six mois passés à tenter de comprendre un peu ce qui m'entourait, je suis resté malgré tout un touriste. Avec cette impression persistante d'essayer de rattraper tout ce que je ne sais pas ; et cette manie de coller des étiquettes de fruits partout, parce que je ne comprends pas ce qui est écrit dessus.

À mon retour en France, on m'a demandé si c'était bien, la Chine. Ce à quoi j'ai répondu que les Japonais, en tout cas, y étaient très accueillants. »

 

 

Puis la rencontre commence ; chacun y va de sa petite curiosité sur les voyages du dessinateur, ses aventures... et, petit à petit, une conversation moins formelle et très sympathique s'installe, favorisée par la décontraction de Florent Chavouet et la proximité créée avec beaucoup de ses lecteurs qui le connaissent déjà au travers de ses récits où il se met lui-même en scène, et de son blog qu'il alimente très régulièrement.

Peu après, lors de la séance de «peinturluration» de sushis à gogo et autres lapins personnalisés (chacun a bien sûr dans ses bagages les albums de l'auteur et en profite aussi pour en faire dédicacer de nouveaux pour des amis baroudeurs), on patiente avec plaisir : on cherche un dessin, on part d'une anecdote chavouesque, on commente, on rit, on y va de sa propre histoire dans les rues tokyoïtes et les yeux pétillent du souvenir de découvertes, d'installations, et de séjours pleins de surprises.

Ainsi, moi qui n'ai fait que feuilleter quelques pages de ce premier carnet de voyage, je le découvre au travers de toutes ces petites chroniques personnelles. Parfois, la mémoire joue des tours ; alors on cherche un quartier, une rue, un bâtiment où on a déposé ses valises, un jardin où on a fait la connaissance de compagnons de route ou de guides éphémères et dont on se souvient avoir croisé le croquis au détour d'une feuille de dessin. Mmh, là, j'avoue qu'une pointe d'impatience me turlupine. Vivement que je les découvre moi aussi !



Deux jours plus tard, ça y est, je les ai, ces fameux carnets, et toute l'après-midi pour les retourner, les contempler et les décortiquer à ma guise ! Et là, il faut bien le dire, le sourire n'a pas quitté mes lèvres de tout l'après-midi, quand ce n'était pas l'éclat de rire franc et sincère qui donne envie de faire partager ce livre, concentré de bonne humeur communicative.

Le récit en images de péripéties parfois rocambolesques (comme l'arrestation tonitruante du dessinateur par toute une brigade de police dépêchée pour interpeller ce voleur de vélo... pas volé),  des épisodes plus simples de la vie quotidienne rendus assez extraordinaires par le simple fait qu'ils se déroulent au Japon ou encore la retranscription d'une observation journalière constituent la base du premier livre, Tokyo Sanpo.

Chaque dessin trouve sa place dans un « chapitre », selon le lieu de sa confection. En effet, Florent Chavouet se déplace à vélo et s'arrête de dessiner selon l'humeur, et surtout selon  la météo du jour : dans un café les jours pluvieux, aussi bien que sur sa mini chaise pliante aisément transportable les jours de beau temps (ou du moins sans averse).

Florent-Chavouet-Shinjuku.jpgChaque quartier est présenté par une carte dessinée et un koban, sorte de mini commissariat de police typique où les « policiers » semblent plus occupés à renseigner les touristes qu'à courser les brigands.

Au delà de ce classement des dessins par quartiers, dont on peut découvrir les édifices typiques (les buildings de nuit d'Omate Sando, l'agitation des rues colorées de Shinjuku, les bassins pour pêcheurs citadins d'Okuto, les différentes versions colorées d'une même maison et leurs étals de fruits à Kita Shinjuku...), le carnet est truffé de rubriques à thèmes particuliers, qui ponctuent la lecture.

En tant que fan invétérée des jeux de mots (plus ou moins recherchés), j'ai particulièrement apprécié les « blagues à deux yens » qui mettent en image des plaisanteries sur des sonorités similaires (aux sens très différents) des langues française et japonaise. Ils traduisent avec humour la difficulté de la compréhension des civilisations occidentales et asiatiques dont l'origine des langues n'a aucun point commun. Florent-Chavouet-Tokyo-Sanpo-pl.jpg

Les « interludes » de « sociologie facile » consistent quant à eux à analyser des spécimens représentatifs d'une classe déterminée, comme les kobanois, ces policiers plus ou moins sympathiques, ou encore les salarymen. Celle du « salaryman strict » (qui sue son bol de nouilles) et du « salaryman cool » qui parle l'américain ( « where do you country comme from ? »)  sont d'ailleurs à mourir de rire.

Grâce à des dessins très réalistes, on découvre aussi, et en même temps que l'auteur, nous semble-t-il, toute la curiosité que peuvent susciter certains objets étranges pour nous, jeunes (et moins jeunes) Européens. Par exemple, le petit pot à spirale anti moustique, indispensable à toute grand-mère nipponne qui se respecte, la lampes aux « 5 clics » surprenante, le principe des cup noodles, les coussins en forme de cuisses de femme (habillées d'une jupe de secrétaire assez courte s’il vous plaît) pour homme d'affaires en manque d'affection féminine...

Et si vous avez eu comme moi la bonne idée de partir au Japon en plein mois d'août (comprenez en période de hammam généralisé), vous apprécierez– j'en suis sûre le projet de climatisation générale et anti cyclone –si seulement ! – page 29.

 

 

Florent-Chavouet-Manabe-Shima-pl.jpg

 

  Enfin, à ces anecdotes rigolotes s'ajoutent des dessins plus rêveurs de baraques typiques ou de végétation luxuriante des parcs de Tōkyō. Le second carnet de voyage, Manabé Shima, sélectionné lors du 38e festival d'Angoulême, contient d'ailleurs un plus grand nombre de ces images plus contemplatives, poétiques même, de cette île encore sauvage.

Ainsi, le coup de crayon habile et minutieux du dessinateur, les commentaires explicatifs et amusants de l'espiègle voyageur nous font découvrir, au travers d'un regard malicieux et toujours bienveillant, toutes les particularités de la capitale japonaise.

Pour les adeptes du Japon, il inspire une retour agréable sur nos propres souvenirs.

 

 

 

 

 

Mais j'ai aussi fait découvrir ce livre à des amis qui connaissent plus ou moins ce pays. Et si tous ont été touchés par ce regard et ces dessins, c'est que Florent Chavouet arrive à frôler de la pointe de son crayon l'essence de la vitalité japonaise... Ah, vivement le troisième volet !

(pour début 2013 certainement – yay ! –)


Florent-Chavouet.JPG
 

 

 

 

Laura Izarié, 1ère année Bib.-Méd.

 

 

 

 

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14 janvier 2012 6 14 /01 /janvier /2012 07:00

Les  Éditions Élytis présentent leur collection « Passeport pour » (qui s’intéresse précisément à ce qui constitue la thématique du salon cette année). Xavier, principal éditeur de la maison, est accompagné de trois de ses auteurs, Philippe Rousseau (Passeport pour une Russie), Gilles Moraton (Passeport pour la Chine) et Élise Nanitélamio (Passeport pour Douala).

 

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Un mot sur la collection par Xavier

Elle s’intitule toujours « Passeport pour » pour un raison toute simple : on s’est questionné sur ce qui représentait le mieux le voyage ou l’évocation du voyage et on est tombé sur cette idée de Passeport. Le passeport, c’est un petit format qu’on a essayé de reproduire, surtout au niveau de la charte graphique. Sur tous les ouvrages de cette collection, on a l’évocation des pages du passeport, sur lesquelles on insère des documents. On s’est dit que c’était une belle manière de travailler sur la thématique du voyage. Ce sont des ouvrages qui font la part belle au texte, mais aussi à l’image. On travaille avec des photographies et des documents qui peuvent-être des gravures, des documents anciens, des cartographies… tout document qui va en fait s’appuyer sur la thématique que l’on aborde, pour créer un beau petit objet. La collection contient environ une quinzaine de titres et d’autres sont à venir. On a par exemple un passeport pour la capitale de Madagascar, pour Cheju (Passeport pour Cheju, Ysabelle Lacamp, 2010), une petite île au sud de la Corée qui est connue pour sa société matriarcale, ce qui est suffisamment rare aujourd’hui, avec notamment des pêcheuses de perles. Beaucoup de Coréens vont se marier sur cette île. On a aussi Passeport pour Hong-Kong (Boris Martin, 2010), pour Hué – capitale impériale du Vietnam, avec un très grand passé historique – (Dominique Rolland, 2011), pour Tokyo, par un Français expatrié là-bas et marié à une Tokyoïte (Sébastien Lebègue, 2010). Enfin, on a des ouvrages un peu plus atypiques dans la collection mais qui m’intéressaient parce qu’ils évoquent aussi le voyage, à savoir Passeport pour le Pourquoi pas ?, qui était le navire du commandant Charcot, un navigateur-explorateur des pôles au début du siècle dernier et qui est mort tragiquement au cours du naufrage de son bateau en 1936 au large de l’Islande (Thierry Jigourel), Passeport pour les terrils – qui sont des amas de schiste que les mineurs retiraient de la mine pour en faire des montagnes ; ici on a donc l’évocation d’un voyage au centre de la terre – ( Jean-Louis Guidez). Enfin, on a un ouvrage sur le phare de Cordouan, avec une évocation du voyage maritime (Jean Pierre Alaux). En fait, on fêtait cette année au mois de juin les 400 ans de l’allumage du phare, donc on s’est dit que ça pouvait être intelligent de travailler son historique.



Gilles Moraton, Passeport pour la Chine.
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Xavier : Je commence avec Gilles Moraton parce que son ouvrage est celui qui se rapproche le plus de l’idée que l’on se fait du voyage. Les documents iconographiques sont surtout des photographies que Gilles a prises lui-même, accompagnées  de commentaires qui eux ne sont pas vraiment « touristiques ». Je voudrais savoir, Gilles, comment tu as fonctionné pour la réalisation de ce passeport.

Gilles Moraton : C’est curieux que tu dises ça car en réalité je déteste voyager. Je me demande même ce que je fais là parce que c’est le hasard le plus total qui m’a fait rencontrer une épouse chinoise, et donc si je veux essayer de la comprendre il faut que je comprenne son pays. J’y suis allé à plusieurs reprises, quatre fois en tout, et j’ai fait des tas de photos. Or mon travail, c’est d’écrire. La photographie c’est une autre forme d’expression, mais pour moi, c’était ici des photos de famille, personnelles, même si c’est vrai que je peux avoir un regard un peu particulier sur les choses, sur ce que je vois. Au bout de quatre voyages, l’idée m’est venue de mettre des textes sur ces photos, enfin sur certaines de ces photos (j’ai près de trois mille photos sur la Chine aujourd’hui) et j’ai commencé à chercher des éditeurs qui pourraient s’intéresser à ce genre de projet, et c’est comme ça que j’ai rencontré Xavier.

Xavier : Et tu parles de photos improbables, c’est-à-dire qu’on trouve en effet des photos avec des cadrages très étranges, certaines sont même floues. Pour toi, qu’est-ce qu’une photo improbable ?

Gilles Moraton : Une photo improbable, c’est une photo qui ne devrait pas exister, c’est-à-dire que si j’avais fonctionné avec un appareil argentique, je n’aurais pas fait cette photo. Avec le numérique, on a le luxe de pouvoir faire des photos un peu sur le vif, comme on veut. Donc ça donne des photos qu’on voudrait jeter sur un premier réflexe, puis finalement on les garde, et puis ça devient des photos accompagnées d’un texte, et c’est ça qui m’intéressait : non pas de récupérer des photos mauvaises, mais des photos qui parlent, même si elles sont parfois un peu ratées.

Xavier : Par exemple on a une photo et un texte que je trouve très pertinent. C’est une photo de l’extérieur d’un monastère, accompagnée de ce texte : « Difficile, parvenu en haut des 195 marches que compte la tour du monastère, difficile de s’avouer que le plus beau était à l’extérieur ».

Gilles Moraton : Oui, c’est qu’il fallait les monter ces marches ! C’est vrai que ces monastères, bouddhistes pour la plupart, sont très beaux de l’extérieur et ma foi, à l’intérieur, un escalier reste un escalier sur les neuf ou dix étages que compte la tour.

Xavier : Tu t’essaies aussi parfois aux poèmes chinois, que j’aime beaucoup, comme celui qui accompagne cette image qui représente un toit avec des tuiles : « ce n’est pas parce qu’on a vu un toit qu’on en connaît chaque tuile ». Ça pourrait être un proverbe confucéen.

Gilles Moraton : Ça me fait penser au film Tanguy, que j’ai revu il n’y a pas longtemps. Tanguy, ce garçon passionné par la Chine, arrive à excéder ses parents avec des proverbes chinois qu’il applique à chaque situation du quotidien. Au bout de quelques mois, ses parents, qui sont français, n’en peuvent plus. Et c’est cette situation qui m’a donné envie de faire mes propres proverbes.

Xavier : Certains textes ont été traduits en chinois, non ? On est en fait un peu sur un ouvrage bilingue, donc.

Gilles Moraton : Oui, c’est mon épouse qui a fait les traductions. En fait, ce devait être au départ une exposition « souvenirs ». L’idée du livre est arrivée après, parce que le format exigeait des photos réduites, alors que pour l’exposition, j’avais fait des grandes photographies, avec les textes en dessous.

Xavier : Oui, même si on a l’idée d’un beau livre au départ, le format passeport, avec un nombre de page limité, exige un choix plus restreint dans les photographies, ne serait-ce que pour une question de prix. Les « passeports pour » sont toujours des ouvrages en couleur, vendus à moins de 10 euros, donc on est contraint à un format, à un nombre de pages qui peuvent parfois être frustrants pour les auteurs qui travaillent sur l’image précisément.

Gilles Moraton : Disons qu’il faut sélectionner les photos et les textes aussi, parce que tout ne rentrait pas dans le format passeport. Si je vous parlais tout à l’heure de l’exposition, c’était en fait pour vous dire que tous les textes avaient été traduits en chinois, et donc c’était une exposition bilingue.



Élise Nanitélamio : Passeport pour Douala
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Xavier : Et quand on parle de l’idée de genèse du livre, il y en a un qui est particulièrement atypique dans la collection, c’est celui d’ Élise Nanitélamio, Passeport pour Douala, capitale économique du Cameroun. Pourrais-tu nous expliquer la démarche que tu as suivie pour cet ouvrage ?

Élise Nanitélamio : J’ai eu la chance d’habiter pendant huit mois au Cameroun, dans un quartier camerounais. Comme je suis architecte, je vois toujours les choses à travers l’espace, et je n’y comprenais rien à ce quartier, il bougeait tout le temps. J’ai donc voulu commencer à écrire pour décortiquer le quartier et comprendre petit à petit ce qui se passait autour de moi.

Xavier : Et c’est surtout un travail qui se faisait autour d’un mémoire d’architecture.

Élise : Oui, un mémoire pour mon diplôme de fin d’études. Je devais mener un projet d’architecture, comme ça se fait normalement pour des études d’architecte, mais au final l’écriture qui était là pour amasser de la matière pour le projet est devenue le projet même.

Xavier : On est donc partis de cette thèse d’architecture pour aller vers le passeport, et ce qui m’a passionné sur ce livre-là, c’est la réflexion menée autour de ce qu’est l’espace public, ce qu’est l’espace privé. Là, on a un ouvrage pratiquement ethnographique sur ces questions. C’est-à-dire qu’il y a la maison dans laquelle tu es, qui est  « a priori » un espace privé et l’espace public, la rue, les places et ce dont on s’aperçoit en lisant l’ouvrage, c’est que la conception de ces deux espaces là-bas n’est pas du tout la même qu’ici, c’est-à-dire que les espaces se mélangent. Comment as-tu vécu cela ? Comment cela se traduisait-il concrètement ?

Élise : Il fallait déjà que je retrouve des repères, que je m’adapte à un ailleurs pour mieux le comprendre, pour voir comment l’intérieur et l’extérieur s’interpénétraient pour me situer et comprendre.

Xavier : Pour évoquer cela, on a une succession de chapitres très courts et thématisés. On a par exemple le chapitre « tourner en rond », le chapitre « entassé », le chapitre « s’occuper des lapins »… En outre, Élise a fait un travail très intéressant sur les listes et les limites. Par exemple, on a la liste de ce qui se passe un jour dans le salon entre 7h et 8h : par le biais de cette liste, on se rencontre que l’espace privé ne l’est pas tant que ça en fin de compte. Comment t’est venue l’idée de lister toutes ces choses ?

Élise : Si j’avais voulu tout écrire, ça aurait été trop long. Et comme il y avait un format et un temps limités, tout ce que je ne pouvais pas écrire, j’ai décidé de le lister. Ces listes, ce sont en fait des choses à développer. Je voulais articuler un geste, une idée, une liste.

Xavier : Il y a des listes plus ou moins longues, plus au moins en rapport avec notre sujet. On a par exemple la liste des objets décoratifs du salon, qui peut paraître anodine mais qui en fait donne un aperçu de ce que peut-être un intérieur à Douala, ou de comment vivent les gens là-bas. Et donc ce qui ressort du livre, c’est la position que tu as prise, un peu comme une ethnographe, c’est-à-dire que tu as observé ce qui se passait et que tu en as tiré des conclusions, en rapport d’abord avec ton mémoire.

Gilles Moraton : Les listes sont justement un procédé littéraire qui est extraordinaire en soi. On ne dit rien d’autre de ce qui existe dans le réel, et c’est au lecteur de faire un travail d’imagination sur la liste. On peut très bien faire une liste de courses, et à travers cette liste, avoir un aperçu de la personne. C’est ça qui est bien dans la liste.

Xavier : Ce n’est pas anodin que tu dises ça. Gilles est en fait en train de travailler sur un concept d’ouvrage qui s’appellerait « l’Inventaire du monde ». Pour Élise, à la fin du livre, on a aussi un travail sur les limites. On apprend par exemple, qu’il y a des limites difficiles à définir à Douala : la limite entre la jeunesse et la vieillesse de la machine à laver, qui a plus de dix ans mais qui n’a jamais servi, la limite entre le moment où la bassine sert de réserve d’eau et celui où elle sert à laver le linge, la limite entre le moment où une maison est en chantier et le moment où l’on a fini de la construire… Donc voilà, c’était un travail un peu atypique dans la collection : un projet d’abord architectural, qui devient un travail littéraire et ethnographique, accompagné de photographies de « terrain » et de quelques plans et schémas qui montrent comment s’agencent l’espace public et privé. Avec Philippe, on a encore une approche différente tout en restant dans le thème de la collection : un travail sur le théâtre. Donc même question pour Philippe, quelle a été la genèse de ce Passeport pour une Russie ?



Philippe Rousseau, Passeport pour une Russie
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Philippe : Moi, je suis allé en Russie par hasard. On m’a proposé en fait d’aller jouer un spectacle avec mes élèves dans un festival en banlieue de Moscou. Je me suis dit : je vais y rester trois jours, le voyage est payé, je vais pouvoir faire un peu de tourisme. Le travail que j’ai fait là-bas m’a amené à y retourner trois ou quatre fois et puis je suis allé en Sibérie. Le voyage que j’y ai fait m’a amené à écrire sur des cahiers de brouillon, achetés là-bas d’ailleurs, et puis petit à petit ça prenait une forme, plutôt dans la poésie, que j’ai développée. Il y a aussi eu un acte fondateur de plein de choses : je me suis perdu pour de vrai sur le lac Baïkal, une nuit par moins quinze degré à peu près. Et cette perte qui, je le dis trois ans après, n’est pas tout à fait un hasard, m’a amené à écrire.

Xavier : Et justement il y a une phrase que je trouve tout à fait pertinente et qui peut convenir à l’idée du voyage : « parfois, l’idée du café vaut autant que le café lui-même ». Est-ce que quelquefois l’idée du voyage vaut autant que le voyage lui-même ?

Philippe : Ca me fait penser à Nicolas Bouvier qui dit  qu’avant le voyage même, il y a l’idée de partir, et cette idée devient une nécessité. En plus, dans ma démarche, les sons viennent parfois tout seuls et forment la phrase, un peu comme une allitération. Quelquefois, c’est cette allitération qui précise le reste de la phrase. Après, ces phrases deviennent des petits slogans. Il y en a pas mal dans le texte, qui viennent éclairer l’état du voyageur.

Xavier : Il y a en effet un gros travail sur la langue, sur les sons, sur les onomatopées et il y a aussi une espèce de fascination pour le cyrillique, ces signes qui ne nous parlent pas mais dans lesquels tu trouves une certaine esthétique. Il y a même quelques passage qui sont traduits en cyrillique.

Philippe : Avant d’être perdu sur le Baïkal pour de vrai, on est perdu dès qu’on arrive à Moscou parce qu’on devient analphabète, à moins de déjà connaître la langue. On ne peut même pas lire le nom des magasins, des rues… On est donc perdu. Et c’est au moment où l’on accepte cette perte que l’on peut se retrouver.

Gilles : C’est pire que d’être analphabète, on devient non-communiquant.

Philippe : L’anglais peut servir un peu mais seulement dans les zones touristiques et en général, il sert à négocier les prix. Ce qui est vraiment étrange, c’est que le cyrillique contient des signes en commun avec notre alphabet, et que parfois on arrive à déchiffrer un mot, mais on ne le comprend pas.

Xavier : Ce qui est étonnant, c’est que même si chacun des ouvrages est unique, ils décrivent tous cette idée de « perte ». Le personnage de Passeport pour une Russie dit même très bien : « Plus j’avance dans ce voyage, moins je sais où je vais ». D’ailleurs, tu as pour projet de monter cette histoire en pièce de théâtre, non ?

Philippe : Oui, c’est une pièce qui aura pour titre « Mes pas captent le vent », et sera jouée en décembre au TNT de Bordeaux. Je me suis vite aperçu au cours de l’écriture que ça pouvait se transmettre d’une autre manière. Cette œuvre suit donc deux chemins parallèles, celui de l’édition et celui du spectacle. Je voulais dire exactement ce qui m’a permis d’avancer.

Xavier : Tu as aussi fait l’expérience du Transsibérien, ce qui devait être assez troublant et atypique. Combien de temps a duré le voyage ?

Philippe : J’ai pris le Transsibérien à Moscou et je suis allé jusqu’à Irkoutsk. Mais il va jusqu’à Vladivostok. Moi, j’y suis resté trois jours et quatre nuits, pour arriver très exactement à 9h04, malgré les cinq créneaux horaires que l’on traverse. J’ai choisi de le prendre en troisième classe, sans cloisons. Autant dire un dortoir de cinquante personnes. Malheureusement, je suis tombé dans un wagon où il y avait un vieux Russe qui ne sentait pas la rose, avec un regard vide. Imaginez passer trois jours et quatre nuits avec un passager pareil… Finalement, on l’a accepté, on s’est rendu compte que notre wagon n’était pas aussi surpeuplé que les autres, et quand ce vieux est parti, il a laissé comme un vide.

Xavier : Et pour toi, Gilles, combien de temps a duré ton voyage ?

Gilles : Moi, j’ai fait plusieurs voyages de deux ou trois semaines à chaque fois. Mais même si la Chine, ce n’est pas aussi loin, aussi perdu que le lac Baïkal, pour moi c’était une autre planète. Et même si ma vie n’était pas en danger, je me suis aussi réellement perdu dans un des quartiers de Pékin. Toutes les rues se ressemblaient et personne ne parlait français…

Philippe : Quand je me suis perdu sur le Baïkal, je ne me suis pas rendu compte des risques que je prenais. Un lac gelé n’est pas aussi lisse que l’on peut le penser, c’est en fait assez accidenté, comme si tout s’était figé alors que les vagues étaient en train de monter. Et quand j’arrive le matin à l’hôtel où l’on m’attendait, où les chambres étaient bien chaudes, il m’était impossible de dormir à cause de la tension. Je décide donc de retourner sur le Baïkal pour voir le soleil se lever. Alors que je rentre à l’hôtel après ma ballade, une francophone me demande comment ça va. Je lui réponds que je vais bien mais que je suis en colère contre la guide qui nous a perdus. Elle me rétorque alors « Pourquoi tu es en colère, tu es vivant ! » et ma colère est tombée.

Xavier : Ton expérience, Élise, a été moins touristique si l’on peut dire que celles de Gilles ou de Philippe. Mais comment t’es tu sentie là-bas ? Touriste ou habitante, étant donné que tu y a passé six mois consécutifs ?

Élise : Je me sentais terriblement étrangère, j’avais du mal à me fondre dans la masse. D’autant plus que, forcément, j’étais très blanche par rapport à la population, j’étais donc très « visible » et je n’aime pas trop cela.

Xavier : Il y a une communauté française là-bas ?

Élise : Oui, bien sûr, mais je ne cherchais pas à être en contact avec elle. Mais je n’ai pas vraiment ressenti la solitude, parce qu’il avait quelque chose qui faisait qu’on se sentait toujours entouré.

Xavier : Pour terminer, je voudrais dire que ce qui m’a vraiment intéressé chez ces auteurs, c’est leur vision atypique, particulière du voyage. En effet, il n’est pas vraiment difficile de trouver des personnes qui ont voyagé et qui veulent en parler, encore faut-il qu’ils aient quelque chose de pertinent à dire. Le voyage, c’est une thématique difficile à traiter, parce qu’il faut savoir capter l’intérêt du public, du lecteur et dire des choses qui sont nouvelles. Pour nous, il est nécessaire d’avoir un regard neuf.

Gilles : C’est en fait l’idée même qu’a l’écrivain : écrire quelque chose de différent, même si le sujet a déjà été traité.

Philippe : De la même manière dont on est attentif « aux mondes » dans lesquels on est allé, on est attentif à la manière dont on écrit. Il y a des liens de forme entre ce qu’on écrit et ce qu’on a vu. Par exemple, dans mon cas, je ne porte pas de jugement sur le monde dans lequel j’avance, sur le lac Baïkal et ça se traduit dans mon écriture par l’absence d’adjectifs qualificatifs. Rien n’est qualificatif.

Gilles : Mais je pense que dans tous nos ouvrages, il y a une volonté de non-jugement, même si parfois je me moque gentiment. Mais de toute façon, quand on décide d’aller voyager, ce n’est pas pour porter un jugement.

Xavier : Tout comme Rudyard Kipling, qui se contentait d’observer sans critiquer même s’il ne comprenait rien à ce qu’il se passait autour de lui. Il était très admiratif et n’avait pas de regard acerbe.

Gilles : En fait, il faut vraiment être très informé sur les faits pour pouvoir porter un regard critique sur des événements.

Xavier : Ce qui me plaît vraiment dans cette collection, c’est le travail effectué sur la langue, sur comment on raconte son expérience. Parce que finalement, le récit de voyage est à la portée de tout un chacun, du moment qu’on possède un appareil photo. Ce qui est difficile, c’est de dépasser la sphère privée pour pouvoir travailler sur un projet éditorial.

Philippe : Dans nos expérience, on est très loin du voyage de masse. Ca n’a rien à voir lorsqu’on arrive avec un bus entier de touristes, on ne peut pas avoir le même regard. Cependant, je ne juge pas le voyage de masse, parce que pour beaucoup de personnes, c’est difficile de créer une occasion de partir.

Gilles : Pour revenir sur ce qu’on a dit précédemment, c’est assez difficile de ne pas juger. En tant qu’être humain, c’est dans nos réflexes. Rien que la réalité du monde extérieur ne correspond pas forcément à l’idée que l’on s’en fait. Donc le jugement il vient de là.

Xavier : J’avais envie de conclure par un proverbe chinois, enfin ce n’est pas vraiment un proverbe : on dit qu’un Occidental, lorsqu’il va en Chine, la première année il ne comprend rien, à cause de la barrière de la langue, la deuxième année il comprend tout (il a appris la langue) et la troisième année il comprend qu’il ne comprendra jamais rien. Et c’est valable partout ailleurs, parce qu’en fait, on reste dans un savoir de surface, et que la langue fait en réalité beaucoup de références à la culture. Il y a beaucoup de sens cachés dans la langue, auxquels on ne peut accéder qu’après des années d’immersion dans la culture du pays. C’est un peu la moralité de notre sujet, il y a toujours un sens caché aux choses (Cf l’Empire des signes de Roland Barthes).


Propos recueillis par Charlotte, AS Éd.-Lib.

 

 


 

 

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