Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
5 avril 2010 1 05 /04 /avril /2010 07:00

  Chatwin-En-Patagonie.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bruce CHATWIN
En Patagonie

Edition originale :

Jonathan Cape, Londres, 1977
Traduction en français en 1979

par Jacques Chabert
Dernière édition française :

Grasset, Paris, 2002

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Déjà atteint de « la grande maladie de l’horreur du domicile », selon l’expression empruntée à Baudelaire, Bruce Chatwin est parti passer six mois en Patagonie dans les années 1970. C’est là-bas, aux confins du continent américain, qu’il commence à formaliser la conception du nomadisme qu’il développera par la suite. Sa fascination pour l’errance, qui va constituer le fil conducteur de toute son œuvre, commence à s’exprimer : « mon dieu est le dieu des marcheurs. Si vous marchez assez longtemps, vous n’avez probablement besoin d’aucun autre dieu. » Etre en perpétuel déplacement lui permet d’atteindre un état de sérénité et de spiritualité autrement inaccessible. Le voyage est perçu comme l’antidote de l’agitation intérieure dont il souffre : restlessness en anglais, qui désigne aussi le mouvement incessant de la mer.



La forme de l’ouvrage, très innovante, explique probablement le succès immédiat qu’En Patagonie a connu en librairie ; ce premier livre publié par Bruce Chatwin remportera deux prix littéraires l’année de sa parution. C’est un récit de voyage elliptique, et le « je » est quasi absent de la narration.


Dans Avec Chatwin. Portrait d’un écrivain, Susannah Clapp écrit :
« Bruce déclara un jour qu’avec En Patagonie, il avait essayé de dresser un tableau cubiste du pays, d’en donner une image qui se refléterait dans la structure et la nature du livre, avec son caractère anguleux, ses nombreuses petites scènes et ses décors tous à des niveaux d’inclinaison différents les uns par rapport aux autres. »


Ce récit de voyage foisonnant de détails et de poésie n’est en effet pas linéaire, et son caractère atypique vient essentiellement de l’imbrication de différents espaces-temps.



L’originalité de Bruce Chatwin réside aussi dans la multitude des formes d’écriture ; celles-ci sont en permanence alternées puisque certains passages relèvent de l’enquête documentée, d’autres de l’anecdote de journal de voyage, avec de la fiction intercalée…


Citons Jean-François Fogel, préfacier des Œuvres complètes de Bruce Chatwin :
« Dès la composition des 97 petits chapitres d’En Patagonie, il possède son art. Celui d’un miniaturiste à même d’enchâsser des passions, des portraits, des histoires gigantesques et des points d’érudition en quelques paragraphes qui couvrent une page au plus. »


C’est précisément l’hybridation des genres littéraires qui lui vaudra d’être taxé de fabulation, voire de mythomanie. Il lui sera reproché dans les milieux littéraires londoniens de ne pas établir de distinction claire entre l’autobiographie, l’enquête ethnographique et le romanesque. Bruce Chatwin se verra affublé de nombreux surnoms à l’image de cette polémique, parmi lesquels « Bruce Chatterbox » (boîte à bavardages, à blablas.) Son biographe, Nicolas Shakespeare, dément certains de ses propos et l’accuse notamment d’avoir inventé l’histoire du télégramme « parti en Patagonie » qu’il affirme avoir envoyé en guise de lettre de démission au journal Sunday Times.



Cette diversité des genres correspond aux références littéraires de Bruce Chatwin.


Admirateur de Robert Byron (signalons au passage qu’il a préfacé l’édition Penguin de The Road to Oxiana), il s’inscrit dans l’histoire des britanniques voyageurs. A ce titre, il raconte plusieurs passages du récit qu’a rapporté Charles Darwin de son expédition au Canal de Beagle et au Fitz Roy, ainsi que de Un flâneur en Patagonie, publié par l’ornithologue naturaliste William-Henry Hudson en 1893. Notons que la vie de Chatwin fut, dès l’enfance, déjà traversée par les histoires de voyage : d’une part celles de son père, officier dans la Royal Navy, qui lui narre ses aventures à chaque retour et d’autre part celles de divers capitaines puisque journaux de bord et romans d’aventures en mer seront ses premières lectures.


Poésie et voyage convergent dans l’épigraphe qui est un extrait de la Prose du Transsibérien de Blaise Cendrars. Quelques autres poètes sont évoqués, et parfois cités, dans le texte.


Le fantastique est également représenté dans En Patagonie puisque plusieurs paragraphes sont consacrés à Edgar Allan Poe et que Le Phare du bout du monde de Jules Verne figure dans la liste de sources présentées à la fin. 


Dans En Patagonie, on retrouve les centres d’intérêt de Bruce Chatwin, sa curiosité touchant à de nombreux domaines de la connaissance.


D’abord, son attrait pour les atlas et la géographie. Avant son départ, la carte de la Patagonie accrochée sur un mur de l’appartement d’Eileen Gray, architecte et artiste rencontrée à Paris au cours d’une interview, le fait rêver… Dans le livre, il évoque les différentes versions de la dérive des continents et s’attache à décrire avec précision le paysage de la pampa.


La faune et l’archéologie font aussi partie de ses passions. Passionné d’oiseaux, Chatwin se rend dans un centre d’observation des pingouins de Magellan et converse avec les chercheurs. De longs passages sont consacrés à la zoologie préhistorique. Bruce Chatwin raconte l’histoire peu ordinaire du Muséum d’Histoire naturelle d’Argentine, qui était une papeterie tenue par un collectionneur de fossiles ; ceux-ci ont progressivement remplacé cahiers et stylos… Surtout, c’est le mylodon, ancêtre du paresseux géant, qui est à l’origine (réelle ou prétextée) de son voyage en Patagonie et qui occupe une place centrale dans En Patagonie. Bruce Chatwin ne quittera l’Amérique du Sud qu’après s’être rendu dans la grotte où son cousin, Charley Milward, en avait découvert un spécimen.


L’auteur adopte une démarche quasi anthropologique. En effet, il observe les coutumes des différentes colonies d’Argentine, par exemple celles des Galois installés dans la vallée du Chubut. Il élabore quelques réflexions sur le langage, lit et commente un dictionnaire de langue d’un peuple autochtone :
« Les Yaghan avaient un verbe pour saisir le moindre mouvement des muscles, la moindre action de la nature ou de l’homme. Le verbe iya signifie ‘attacher sa pirogue à des goémons qui flottent’ […] ukomona ‘lancer avec force son épieu dans un banc de poissons sans en viser un en particulier’. » Il critique les attitudes et les interprétations des ethnologues du temps de la colonisation qui « en constatant dans les langues primitives une pénurie de mots pour les idées morales, […] conclurent que ces idées n’existaient pas. »

Enfin, l’amour de Chatwin pour les personnages extravagants, qu’il s’agisse de célébrités ou d’anonymes, est maintes fois traduit dans En Patagonie.


Il évoque
« le dernier pirate de la Terre de feu », qui, au début du XXe siècle, est appelé par des anarchistes russes pour libérer l’un des leurs emprisonné à Ushuaïa : « un seul homme pouvait réussir l’opération, Pascualino Rispoli […], un Napolitain qui avait suivi à la trace son père renégat jusqu’au bar Alhambra à Punta Arenas et était demeuré sur les lieux. Pascualino possédait un petit cotre, officiellement pour chasser le phoque et la loutre de mer, et clandestinement pour faire de la contrebande et piller les épaves. Il sortait en mer par tous les temps, faisait passer par-dessus bord les matelots trop bavards, perdait régulièrement aux cartes et acceptait n’importe quelle mission. »


Orélie-Antoine de Tounens, Français qui s’était autoproclamé monarque du « royaume d’Araucarie », est aussi dépeint : « il avait le regard halluciné, la chevelure et la barbe noires abondantes. Habillé comme un dandy, il se tenait excessivement droit et agissait avec l’audace irraisonnée des visionnaires. » Bruce Chatwin a fait des recherches sur cet épisode de l’histoire de la Patagonie et nous donne une sélection bibliographique à la fin du livre.


Parmi les nombreux portraits de « fous » brossés dans le livre figurent aussi des quidams, dont l’auteur a fait la rencontre au cours de son voyage : par exemple un représentant en lingerie récitant des poésies de Garcia Lorca en faisant les cent pas et un type se faisant passer pour un shérif texan.
   
Selon moi, c’est le mélange d’histoires personnelles et d’histoires collectées qui fait la richesse et l’originalité du livre.


En Patagonie me fait penser à une valise pleine de fragments de choses et de souvenirs rapportés de voyage, dont le contenu aurait été éparpillé, pêle-mêle sur le sol.

 


A.K., A.S. Bib.

 

 

Bruce CHATWIN sur LITTEXPRESS

chatwin le chant des pistes



Articles de Sophie, de Mathilde et de Sébastien sur Le Chant des pistes.







Bruce-Chatwin-En-Patagonie.jpg

Article de Tracy sur En Patagonie.

 

Bruce CHATWIN sur LITTEXPRESS

Repost 0
Published by littexpress - dans littérature de voyage
commenter cet article
3 avril 2010 6 03 /04 /avril /2010 07:00

chatwin le chant des pistes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bruce CHATWIN,

Le Chant des pistes

Grasset, 1988
 Le Livre de Poche, 2008

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Une écriture vagabonde


L’œuvre de Chatwin porte une réflexion sur le rôle du langage. Perçu comme un moyen de poursuivre son chemin, son existence, il ne peut être figé : sa démonstration nous transporte elle-même vers les pays lointains dont il a noté les modes de pensée. Ainsi en Égypte la langue est « le gouvernail qui permettait à l’homme de diriger le monde »


Quant aux Aborigènes « chanter une strophe dans le désordre c’était abolir la création ».


Ainsi, Chatwin a trouvé la justification d’une écriture qui vogue parmi les styles.


En coupant son récit en deux parties il nous impose un voyage dans d’autres contrées alors même que son roman reste en plein suspens comme pour nous refuser le confort d’une lecture coutumière.


À la fois journal de bord, récit documentaire, recueil de saynètes, lambeaux de vies, passages de dialogues, de descriptions, de portraits (dont le sien), d’anecdotes sur ses autres voyages au Cameroun, au Sénégal, en Mauritanie, en Afghanistan ou encore en Chine… ; Chatwin  cite aussi Rimbaud, Melville, Kierkegaard, Pascal, Kipling, Mahomet…; ou mêle avec talent aphorismes d’Héraclite et proverbes bédouins :
« celui qui ne voyage pas ne connaît pas la valeur des hommes »

L’écriture de Bruce Chatwin se défie de toutes frontières même les plus immatérielles,  et voyage incessamment entre le passé et le présent, le flux et le reflux de sa mémoire. Cette transgression des frontières, il la cultive depuis l’enfance où déjà il aimait tenir des conversations avec son maître Shakespeare.


Il peut ainsi en pleine tempête et dans la menace de la nuit saharienne s’évader auprès de Mahomet dont la sagesse lui rappelle que
« tout voyage est un enfer ». Mais quelle différence de parler du passé comme d’un présent quand on a appris des plus grands sages que « Celui qui est arrivé retourne » ?

Son récit est aussi, bien sûr, un voyage dans l’espace et la description de ses personnages se cantonne essentiellement à leurs voyages. Ainsi apprend-on d’Arkady  que
  « C’était un infatigable coureur de brousse… Il vit les temples bouddhistes de Java, s’assit avec des saddhous sur les ghats de Bénarès, fuma du haschisch à Kaboul et travailla dans un kibboutz…à Athènes…il croisa une touriste…visitèrent l’Italie…à Paris décidèrent de se marier…six mois plus tard se maria à Sydney ».
 

 


L’apologie du nomadisme

Plus qu’un roman, l’œuvre de Chatwin se veut aussi un essai sur le nomadisme et il n’hésite pas à  recourir autant à la spiritualité qu’à la science pour justifier sa théorie.


Le nomadisme comme origine de toute civilisation selon Chatwin, est prouvé par sa présence  dans tous les textes religieux et présenté comme un bienfait.


C’est le cas du Brâhmana : « Il n’y a pas de bonheur pour l’homme qui ne voyage pas », des pensées de Gautama Bouddha : « Tu ne peux pas emprunter le sentier avant d’être toi-même devenu le sentier » et de Jésus Christ à ses disciples : « Poursuivez votre chemin ! »


Quant à l’Islam, parmi les ordres des sûfis, celui-ci : la « siyahat » « errance » empêche de se perdre en Dieu.


S’il n’y a plus de nomadisme aujourd’hui selon Chatwin c’est qu’il a été oublié, l’archéologie prouvant que les songlines ont des équivalences chez  tous les peuples : et d’abord en Angleterre où se trouvent les ley-lines, au Pérou avec les lignes Nazca ou celles du dragon feng shui en Asie.


Chatwin justifie par là son regard très manichéen sur le nomadisme qu’il voit comme une sorte de supériorité. L’Europe selon lui donne une
« impression de platitude », de « matérialisme sans âme ».


Les Occidentaux sont d’abord représentés comme des ignorants. Mrs Lacey, une vendeuse de tableaux aborigènes, a bien du mal à expliquer à des touristes la signification de leurs toiles.


Les Blancs sont également considérés comme des intrus. C’est ce qui explique la scène où dans un pub un Pintupi prend à partie le narrateur
« Pourquoi ne retournez-vous pas chez vous ?

— Je viens juste d’arriver » dis-je.

Je veux dire vous tous;

Vous qui ?

Les Blancs ».


Enfin, Chatwin fait parler les sages et les savants à travers lui comme Ibn Khaldûn en citant Muqaddima : « Les gens du désert sont plus proches de la bonté que les peuples sédentaires car ils sont plus proches de l’état originel et plus isolés des mauvaises habitudes qui ont contaminé les cœurs des colons »


Bruce Chatwin veut également faire tomber tous les préjugés existant depuis des siècles à l’encontre du nomadisme. La vision erronée portée par les sédentaires nous est exposée par des citations sans commentaires, nous imposant un travail personnel de réflexion à partir d’autres citations et notes de voyage. C’est le cheminement intellectuel par lequel ses voyages l’ont porté qu’il propose de découvrir à notre tour.


On retrouve ainsi toutes les peurs ancestrales depuis le temps des grandes invasions avec les paroles d’Ammien Marcellin reprochant aux nomades leur
« désir insatiable de l’or ». L’explication implicite est placée avant et après par des citations sur le la vie des nomades que la mobilité a transformés en trésors ambulants :

 

« Une femme vêtue de safran et de vert montait sur un cheval noir…Elle allaitait aussi un nourrisson. Ses seins étaient ornés de colliers, de pièces d’or et d’amulettes. Comme la plupart des femmes nomades elle transportait ses richesses avec elle.
Quelles sont donc les premières impressions de ce monde que ressent un bébé nomade? Un sein qui se balance et une pluie d’or. ».


Leur reproche-t-on leur indifférence envers Dieu ? Mais Roland Barthes expliqua que le pèlerinage à la Mecque n’est qu’une déformation d’un véritable acte de foi que constituait le voyage en lui-même afin d’éloigner l’homme de son foyer pour se purifier des péchés qu’il renfermait.


On reproche aussi aux nomades d’être violents, Chatwin le premier :
« Toute tribu nomade est une machine militaire » ; mais celle-ci,  née de la nécessité de se défendre face aux bêtes sauvages n’en reste pas moins plus saine qu’une vie sédentaire qui nie l’instinct nomade de l’homme.


Sa conclusion est alors sans détour :
« L’homme est né dans le désert, en Afrique. En retournant au désert, il se redécouvre ».


Un voyage intérieur

Bruce Chatwin est lui-même un personnage de roman puisqu’il est le héros de son récit. Bien qu’il mélange fiction et réalité  il est bien né pendant la Seconde Guerre mondiale, et fut bercé par les récits de son père officier à la Royal Navy.


Il a également voyagé en Afrique, en Amérique du Sud, en Asie, Australie avec comme but celui de retrouver une sagesse et un art de vivre disparus.


La réflexion qu’il a construite au cours de ses voyages lui a permis de comprendre pourquoi il se sentait
« lassé des appartements confortables » et avait chez les nomades le sentiment d’être de retour chez lui.


Elle lui permet aussi d’expliquer l’impression d’être poussé malgré lui à voyager :

 

« Parfois, parmi la crasse et la misère d’un camp walbiri…il lui arrivait de penser …que sa vocation qui le poussait à aider les Noirs n’était que raffinement excessif ou temps perdu »


« Vivre dans un pays est captivité, courir tous les pays est pure friponnerie » (Donne)


« Qu’est-ce que je fais ici ? » (Rimbaud aux Ethiopiens).


Ces doutes seront éteints à la fin du roman, grâce aux réflexions qu’il a su nourrir au cours de ses voyages, lui faisant apparaître le nomadisme comme inhérent à la nature humaine.


C’est pourquoi il arrive même à aborder à la toute fin de son récit le thème du dernier voyage, celui de la mort qu’il sait désormais imminente, ayant contracté le virus du SIDA. Celle-ci est alors envisagée comme une nouvelle étape dont il n’a plus peur.


« Comme je l’ai écrit dans mes carnets, les mystiques croient que l’homme idéal marchera vers une juste mort. Celui qui est arrivé retourne ».


À l’instar de ces aborigènes empruntant le chemin de la mort avec un calme étonnant, il saura comme eux entonner le dernier chant : « Oui tout allait bien pour eux. Ils savaient où ils allaient, souriant à la mort dans l’ombre d’un gommier spectre ».


C’est à juste titre qu’un journal français, évoquant le décès de l’écrivain préféra annoncer : « Chatwin est reparti ».


Sophie, A.S. Bib.-Méd.

 


 

Bruce CHATWIN sur LITTEXPRESS



chatwin le chant des pistes



Articles de Mathilde et de Sébastien sur Le Chant des pistes.







Bruce-Chatwin-En-Patagonie.jpg

Article de Tracy sur En Patagonie.

Repost 0
30 mars 2010 2 30 /03 /mars /2010 07:00

Boman-Trebizonde-en-hiver01.gif













Patrick BOMAN
Trébizonde en hiver

Collection Motifs
Éditions du Serpent à Plumes, 2003

















« La nuit tombe, il pleut, un gosse cloue un matelas mousse sur un squelette de canapé, le muezzin crache ses poumons. Les magasins de lustres scintillent soudain de leurs ors. Éblouissement de cet entre-deux, de ce chien-et-loup : je suis à la fois au cœur du monde (d'antiques routes commerciales – le fer, le cuivre, l'or, largent, le plomb du Caucase transitaient ici dès l'Antiquité – aujourd'hui renaissantes, et de quelle façon !) et nulle part, en la vérité ultime de l'hiver. » (page 102)

À ce moment-là, Patrick Boman a atteint Trébizonde pour la deuxième fois du livre. L'extrait ci-dessus est le passage le plus représentatif du titre, à mon sens, vous comprendrez pourquoi en lisant la suite.
Patrick-Boman.jpg

Tout d'abord, présentons l'auteur : Patrick Boman est né en 1948 à Stockholm d'un père suédois et d'une mère française. Actuellement il vit à Paris, travaille pour le compte d'un hebdomadaire national en tant que correcteur ; il écrit de fait en français.


Avant cela, Patrick Boman a étudié le droit, ainsi que les langues arabe et persane. Il a beaucoup voyagé en Inde (l'Hindoustan serait plus adéquat), et accessoirement dans plus de quatre-vingts pays. Il fut également agriculteur de montagne, manutentionnaire et caissier de nuit. Sa bibliographie se compose de récits de voyage comme celui en présentation, un unique roman, beaucoup de nouvelles ainsi qu'une série policière autour d'un personnage appelé Peabody, inspecteur de son état, sexagénaire à l'ossature lourde évoluant dans l'Inde des années 1900.


Le livre Trébizonde en hiver a paru en 2003 dans la présente collection Motifs, et la première fois en 1994 aux mêmes éditions du Serpent à plumes. Le récit de voyage est découpé en trois parties de tailles franchement inégales et surtout d'époques différentes. La première partie a lieu un an après le coup d'État des colonels en Grèce, c'est-à-dire 1968, où il longe en ferry les rives turques de la Mer Noire, en mettant pied à terre à Trébizonde pour rallier l'Iran et le sous-continent indien. En 1986 (la date est cette fois indiquée), il traverse l'Anatolie d'Istanbul à Silifke, le Roscoff turc, d'où il embarque pour la Chypre, visite Nicosie et Famagouste ; cette seconde partie s'achève étrangement dans un village perdu au cœur de l'Anatolie centrale. Enfin, en 1992, dernière partie, la plus fournie, il déambule à travers différents quartiers d'Istanbul puis s'en va longer les côtes méridionales de la Mer Noire ; à Hopa, une demi-heure de route de la frontière géorgienne, il redescend dans les terres, prend plein ouest et achève son périple à Istanbul.

La-tour-Galata.jpgTour de Galata, Istanbul

Pourquoi Trébizonde ? (De nos jours l'on dit Trabzon, mais pour plus de commodité je conserverai Trébizonde. Le mot vient du grec ancien trapeza qui signifie « la table », en rapport avec une montagne proche de la ville ayant la forme du meuble.) Elle fut fondée au VIIe siècle avant notre ère par des colons milésiens ; elle fut une étape de la Route de la Soie ; elle est devenue capitale de l'empire grec de Trébizonde suite au saccage de Constantinople par les Vénitiens au cours de la Quatrième Croisade, en 1204 ; la ville est prise par les Ottomans pendant le XVe siècle, gardant sa vocation de centre de commerce important pour l'Iran, la région du Caucase et l'Inde.

À notre époque Trébizonde est connue pour être un berceau d'idées politiques ultra-nationalistes turques, pour son port et son poisson emblématique, l'anchois (voir un paragraphe de la page 104, Boman précise qu'il y aurait pas moins de quarante manières de cuisiner ce poisson !), pour ses exportations de noisettes et de thé. Elle abrite une communauté musulmane grecque, et certains habitants usent d'un dérivé du grec, le grec pontique.


Carte de la Turquie 1Carte du voyage

Pour en venir au récit, j'ai été frappé par sa densité ; une certaine rugosité ressort du style de Boman, conséquence de la concision des phrases.

« Midi. Un âne est immobile à l'ombre d'un olivier, contre un mur de parpaings où s'ouvre une fenêtre à rideau azur. Un coude se pose sur un coussin cramoisi. D'une moustache grise sous une casquette s'élève une volute de fumée. » (page 45)

« Des garçonnets jouent à la balle sur le parvis. Un troupeau de vaches longe la rivière gelée. On mène des bœufs au licol. Des dindes picorent des plâtras. Des gamins escortent des moutons. La glace jaillit en copeaux sous les fers des chevaux. Un fiacre dépenaillé attend. » (page 122)

Et parce que les phrases sont concises, voire épurées, l'auteur nous semble être en reportage ; nous n'avons pas besoin d'images, les photographies sont ces mêmes phrases. Par moments, j'avais l'étrange impression de lire le précurseur d'Antoine de Maximy, le documentariste de « J'irai dormir chez vous ». Les dialogues sont quasiment absents, et tomber sur une phrase sans verbe est monnaie courante.


« Un béquillard se hisse à bord in extremis, on part. Un jars culbute sa promise dans la boue. Le chauffeur met la radio. Un hautbois balkanique éclate, le son est poussé à fond. Silence fervent durant la retransmission du concert. Dans les mares des bas-côtés, sous les arbres, oies, canards, dindons, poules. La volaille sera amphibie ou ne sera pas. Champs de choux, vaches, méandres d'une rivière dans les roseaux. Il pleut doucement. » (page 84)


Boman emploie l'humour, comme la quatrième de couverture le stipule, il use d'un ton ironique, en particulier lorsqu'il s'agit d'aborder l'aspect social (ici, les enfants et la mendicité) :


« Les touristes, gens d'esprit, lançaient dans l'eau huileuse du port des pièces à l'intention d'enfants en loques qui plongeaient illico. » (page 14) (Tout est dans le « gens d'esprit ».)

« Peu de mendiants (moins qu'à Paris : sont-ils embastillés ?), mais beaucoup de vieillards, recroquevillés sur le trottoir, qui vendent un calendrier ou un jeu de cartes, et beaucoup de membres déjetés, de manches vides. Malaise accru en voyant de tout jeunes enfants, noirs de crasse, jouer dans une décharge ou mendier. Je perds un peu de mon blindage depuis que j'ai procréé. Le Bangladesh va m'être contre-indiqué. » (page 60)

Autre exemple, sur l'éclatement des familles :


« Le voyage n'est pas encore banalisé. Les familles s'accompagnent et s'attendent aux gares routières pour des adieux ou des retrouvailles sobres, des embrassades viriles, sans jamais de pose. L'émotion est réelle, autant que les bouleversements que vit le pays. Les grandes villes aspirent les campagnes, et des gens qui sont toujours restés très proches doivent se séparer, simplement pour tenter de vivre moins mal. Cela, on le sent en un instant, quand une jeune fille […] essuie une larme sur la joue d'une petite, alors que le car quitte lentement son quai. » (page 71)

Peut-être avez-vous déjà lu des articles contenus dans le trimestriel XXI, le passage précédent m'en a donné une vague filiation ; là encore, c'est une approche quasi journalistique. L'auteur intervient très peu, il observe la majeure partie du temps. Le social implique de relever le quotidien (l'actuel livre de Florence Aubenas en est un bon exemple) et Boman le retranscrit très bien, s'écartant insensiblement des clichés véhiculés lorsque l'on prononce le mot Turquie (loukoum, derviche tourneur, etc.). Ce n'est clairement pas ce qui l'intéresse. Un récit de voyage n'est pas un guide touristique, Boman s'introduit au cœur du pays, il s'y fond autant que faire se peut, limité par le temps. Et il rend hommage aux êtres humains.


Car indubitablement, les êtres humains sont au centre de l'œuvre. Plus que Trébizonde ; sans habitants, pas de Trébizonde. Patrick Boman observe énormément, je me répète, et malgré la désertion des dialogues, il communique. Il existe près d'une cinquantaine de dialectes en Turquie ; le pays est assimilateur au même titre que la France, qui n'a officiellement qu'une langue. Toutefois, la Turquie a récemment procédé à une reconnaissance implicite de ses langues minoritaires (télévision kurde, autorisation de porter un prénom kurde...).

Boman parle au moins quatre langues : le français, l'anglais, l'arabe, le persan, mais ces deux dernières sont plutôt usitées dans l'est et le sud. Malgré tout il essaye d'échanger oralement, par exemple à la page 43 :


« On se doit de saluer chacun selon rang, « Merhaba » aux gosses, salaam aux adultes, lent
salaam cérémonieux aux « senior citizens ». Pas d'impair (une vieille avec qui j'avais lancé par mégarde un joyeux « Merhaba » de vacancier m'a remis en place de belle façon). »

Puis, finalement, page 114 :

« Un hôte est là quand je débarque : un Kurde d'une grande ville, qui vient se livrer au commerce frontalier [Boman se trouve à Hopa, NdY]. Il campe à côté d'un monstrueux baluchon de chaussures d'enfant. Triste et très gentil, il lit, en traduction, Montaigne et Gogol, et a besoin de parler. Appartenant à une famille « marquée », il a déjà fait beaucoup de prison, à vingt-cinq ans, sans motif, et on lui refuse un passeport. Un de ses frères a été tué, sa belle-sœur et ses neveux et nièces sont à sa charge, il reste célibataire, et la vie est lourde. Les Essais le consolent.

Arrive son futur associé, un Grec de Tbilissi, sec, au long nez, qui a de la famille en Moselle et parle un turc excellent, avec un fort accent. Affectueux, sensible à la mâle beauté du Kurde, Tenguiz (n'est-ce pas un nom mongol ?) s'assoit près de son compagnon, l'empoigne par la cuisse, puis s'installe carrément dans son lit. L'autre, mine de rien, toujours sérieux, mais déridé, continue de bavarder sans se soucier de cette amitié palpeuse. On est entre minoritaires libres penseurs, que diable, pas de façons !

Pour finir, le garçon installe le quatrième, un vieux Turc qui nous considère avec méfiance, et, offensé de devoir ouïr des bribes de russe, de grec, d'anglais et de français (on n'est plus chez soi), remonte son caleçon long jusqu'aux tétons et s'endort illico, nez contre le mur. »

Boman arrive à communiquer avec diverses personnes, seulement parce qu'il est étranger (sauf avec les minorités). Il ne vit pas en Turquie, il ne fait qu'y passer. Les multiples cultures qui s'y retrouvent, du fait des migrations et de l'Histoire, ne parviennent pas vraiment à se syncrétiser, et Boman l'a perçu :

« Tous les types se rencontrent : ce qu'il est convenu d'appeler le « méditerranéen » ; les roux, mythiques Turcs ancestraux ou descendants de Gaulois Galates installés, le fait est disputé ; les (rares) blonds au profil de médaille athénienne ; les (rarissimes) Noirs ; des grands nez et des yeux en amande, à l'achéménide ou à l'afghane ; des cheveux châtains, des yeux verts à peine bridés, à l'ouïgoure ; des barres de sourcils épais surmontées d'un front bas (n'offensons nulle communauté par une attribution hâtive). Mais le mélange des peuples n'entraîne pas forcément celui des cultures. Depuis le chute de l'empire, quel sentiment national exacerbé, voire quel chauvinisme ! » (page 77)


En ce qui concerne mes impressions de lecture : la première fois que j'ai fini de le parcourir je me suis senti un peu désemparé par la densité du récit, un sentiment mitigé, et je me suis dit : « Bon sang par quel bout je vais pouvoir prendre ce livre ? » À ma seconde lecture, je me suis aperçu que la densité était volontaire, dans le sens où Boman veut à tout prix trouver le mot juste, pour que l'image soit bien précise et qu'il n'y ait pas de malentendu entre ce qu'il veut dire et ce que nous devons comprendre. C'est du concentré, très riche, on va à l'essentiel. Sylvain Tesson a probablement et légèrement dû s'inspirer de lui car c'est un style qui convient bien au récit de voyage (loin des développements à la Nicolas Bouvier) et c'est par ces angles que j'ai beaucoup apprécié ce livre.


Yohann, A.S. Bib.-Méd.-Pat.
Repost 0
27 mars 2010 6 27 /03 /mars /2010 07:00
chatwin le chant des pistes












Bruce Chatwin
Le Chant des pistes

Première édition : Grasset, 1988
Édition commentée : le Livre de Poche, 2008





















« Parfois, je surprenais mes tantes parlant de ces existences gâchées ; et tante Ruth me serrait dans ses bras, comme pour m’empêcher de suivre leurs pas. Malgré tout, à sa façon de traîner sur des mots tels que "Xanadu", "Samarkand" ou "la mer lie-de-vin", je crois qu’elle aussi ressentait cet appel trouble du " vagabond dans l’âme" » ( p.17).

Et si la soif d’ailleurs ne s’apprenait pas et que chacun naissait avec ? Quand Bruce Chatwin relate ses souvenirs, déjà l’existence nomade est pour lui l’évidence.

Fasciné par les romantiques et surtout par la figure de Rimbaud voyageur, Bruce Chatwin (1940 – 1989) écourtera une carrière brillante d’expert en peinture impressionniste auprès de la galerie Sotheby’s pour partir vers le Soudan et les rivages de la mer rouge, son premier grand pèlerinage.

De retour en Europe, après une brève expérience universitaire en archéologie, il deviendra journaliste et consacrera sa vie au voyage et à l’écriture, dans une tentative continuelle de théorisation du nomadisme.



De l’altérité à la recherche de soi-même


Lire Bruce Chatwin, c’est se confronter à un paradoxe : à la fois se saouler de rencontres relatées à un rythme frénétique et célébrer le désert comme seul endroit pouvant permettre la rencontre avec soi-même en refusant le confort amollissant.

Alors qu’il rentre dans le sud de la France où il vit, il se sait malade et entame la rédaction du récit de son dernier grand voyage, l’Australie où il part à la rencontre des Aborigènes, peut-être les derniers de ceux dont la culture est exclusivement basée sur le nomadisme. Pas de nostalgie quant à un âge d’or perdu chez Chatwin, ni la volonté du voyage ethnographique, ce que les Australiens ne pardonnent plus, du moins les Blancs qui se sont érigés en défenseurs plus ou moins légitimes du peuple aborigène ; mais la recherche obsédante d’une réponse à une question simple :


« Pourquoi l’homme ne peut-il tenir en place ? » (p.228).

D’autres avant lui se la sont posée mais personne n’expérimentera mieux que lui « l’horreur du domicile » rimbaldienne.

Alors que ses premiers écrits participaient à la création d’une théorie du nomadisme qu’il peinera à faire publier (pour finalement y parvenir sous le titre l’Anatomie de l’errance), son voyage australien parachève cette tentative.

Cette théorie repose sur trois piliers majeurs : la consubstantialité de la marche à pied à l’humanité, son attachement sur le plan neurologique à une pulsion de migration d’une saison à l’autre sur de grandes distances et enfin la frustration de cette pulsion par la sédentarité qui se libérerait dans toutes les formes de violence et de cupidité.


Chatwin-02.JPG
Fresque murale à Alice Springs, Australie


Le Chant des pistes : un style au service d’un message


Le romanesque

Alice Springs. Arkady, fils d’émigré russe, coureur de brousse, sera le guide de Chatwin à la rencontre des Aborigènes et de leur culture. Durant toute la première moitié du Chant des pistes, mêlant sauts temporels, souvenirs de voyages précédents et narration romanesque, Chatwin apprend, va au-delà de ses lectures préparatoires à son voyage (principalement l’ouvrage ethnographique les Chants d’Australie centrale de Strelhow dans lequel il reconnaît un de ses pairs rongé par le besoin de grands espaces), découvre par lui-même, va parfois au devant de ses propres préjugés qu’il démonte avec humour. Cette première partie a une vocation didactique pour le lecteur et son traitement romanesque, si elle déroute les habitués d’une littérature de voyage plus classique, facilite la considération des aspects de la culture aborigène indispensables à sa compréhension.
A travers Arkady, Chatwin s’imprègne des concepts clés tels que le temps des rêves, les pistes de chants, le walkabout ou le tjuringa.

Le temps des rêves est la genèse du monde et sa création par les ancêtres (anciens êtres totémiques) à travers le chant : chaque être vivant, chaque chose, chaque espace a été chanté pour être amené à l’existence et celui qui connaît ces chants ne peut se perdre en suivant les pistes de chant ; la conception parfaite et globale du monde implique, pour les Aborigènes, son immuabilité ; sa préservation dans l’état de celui du temps des rêves est un impératif d’ordre religieux. Les pistes de chants sillonnent l’Australie et sont comme des millions de serpents qui s’entrecroisent et qui ne laissent pas de place au vide puisque tout ce qui existe a été chanté. Ces chants sont la base de la construction totémique qui divise la société aborigène, ces totems sont symbolisés par les objets les plus sacrés des Aborigènes : les tjuringas.

En suivant Arkady, membre de l’association pour le droit à la terre (issue de la Land Rigth Act de l’état australien qui autorise les prétentions du peuple autochtone sur les lieux sacrés), Chatwin se confronte aux contradictions d’Australiens blancs se posant en défenseurs d’une culture qui est aux antipodes pour eux et que beaucoup exploitent sans scrupules. Chatwin note avec humour que ceux qu’il dérange le plus sont les moins concernés par son voyage ; que leur devoir de rédemption vis-à-vis du peuple aborigène résonne comme une posture de conscience. Comme Victor Segalen durant son périple chinois, même s’il est beaucoup plus mesuré, Chatwin revendique une forme de droit à la différence et insinue que la compréhension n’est qu’illusoire.

« — Les aborigènes en ont assez d’être regardés comme des bêtes sauvages dans un zoo. Ils ont mis fin à cela.
— Qui y a mis fin ?
— Eux-mêmes, dit-il. Et leurs conseillers.
— Dont vous faites partie ?
— C’est exact, admit-il modestement.
— Cela signifie-t-il que je ne peux pas parler à un aborigène sans vous en demander d’abord la permission ? »
Il avança le menton, baissa les paupières et regarda de côté : « voulez-vous être initié ? » demanda-t-il.
Il ajouta que, si tel était mon souhait, je me verrais dans l’obligation de subir la circoncision, si je n’étais pas déjà circoncis, puis la subincision qui, comme je le savais sans doute, consistait à peler l’urètre comme une banane et, ensuite, à l’écorcher avec un couteau de pierre.
"Merci, dis-je. Je m’en passerai.
— Auquel cas, dit Kiddler, vous n’avez aucun droit à venir fouiner dans des affaires qui ne vous concernent pas.
— Avez-vous été initié ?
— Je… euh… je…
— Je vous ai demandé si vous étiez initié. »
(p.66).

En relatant les déboires de la religion catholique dans le bush à travers les propos du père Flynn, prêtre aborigène d’abord enrôlé puis défroqué, c’est l’absence de prises sur ce peuple par la société occidentale que montre Chatwin, et finalement une cohabitation où les tentatives d’intégration mêlées de récupérations se heurtent le plus souvent à une indifférence narquoise.

Aussi c’est dans le walkabout que Chatwin, d’abord fasciné, puisera les éléments pour conforter sa théorie du nomadisme.

La longue errance à travers l’Australie des Aborigènes qui laissent tout, du jour au lendemain, pour rencontrer un homme ou disparaître dans la nature et ainsi faire des milliers de kilomètres à pied résonne pour lui, non seulement comme une composante culturelle, mais aussi comme un besoin atavique que lui-même ressent.

Les notes fragmentaires


Son guide l’abandonne pour quelques semaines dans une petite ville minière. Cette sédentarisation forcée marque un tournant dans le récit. Laissé là, Chatwin a l’intuition du bout des voyages, l’écriture est comme un remède et rend son voyage permanent malgré l’immobilité physique. Il emplit ses carnets de notes qui deviennent le coeur du Chant des pistes et par lesquelles il expose, argumente et démontre sa théorie du nomadisme.

Ses notes fragmentaires prolongent les récits qui parsèment la première partie romanesque du livre où il relate sa rencontre avec Konrad Lorenz (père de l’éthologie) en Autriche et où il a l’intuition d’une sédentarité à l’origine des violences. Proverbes, citations, anecdotes de voyages anciens vont dans ce sens et montrent dans un premier temps que l’horreur du domicile est universelle et que le voyage par la pensée, à défaut du voyage concrètement vécu, est à l’origine des mysticismes et des religions. Et si son sentiment quant à la sédentarité évoque la vanité figée des constructions religieuses, il ne se pose pas moins la question de la malédiction du nomadisme véhiculée par la religion catholique : la peine d’errance perpétuelle infligée à Caïn le sédentaire n’est-elle pas finalement l’ultime liberté offerte à l’humanité ? C’est ce que Chatwin se plaît à penser lorsqu’il évoque le sort des Basseri, une tribu iranienne, qui retrouve le droit au nomadisme malgré la perte de tous leurs troupeaux.

« Ils redevinrent nomades, ce qui revient à dire qu’ils revinrent humains. " la suprême valeur à leurs yeux, a écrit Barth, réside dans la liberté de partir, et non dans les circonstances qui rendent ce voyage économiquement viable." » (p.283).

Des chantiers archéologiques d’Afrique du Sud et des rencontres avec des anthropologues qu’il raconte dans ses notes éparses, Chatwin a ramené une tentative de théorisation du besoin « neurologique » de marcher de l’humanité et de sa nécessité dans l’évolution de l’espèce.

Enfin, il démontre comment le langage est l’outil d’apprentissage universel du lien primordial avec la terre, et comment le peuple aborigène serait un des derniers dépositaires de ce lien par le mythe immémorial des pistes chantées. Il faut chercher là aussi les raisons profondes du voyage australien de Chatwin, peut-être est-ce l’élément essentiel qui manquait à sa théorie du nomadisme et que seule l’Australie des Aborigènes était à même de lui faire comprendre.

Davantage qu’un récit de voyage romancé, le chant des pistes est un essai, une tentative ultime rédigée peu avant sa mort par Bruce Chatwin, par lequel il complète sa théorie du nomadisme, et dans lequel il exprime à nouveau sa soif inextinguible d’ailleurs et son refus des murs. Si dans la clôture du livre, beaucoup ont vu une évocation de son propre état de santé, je préfère garder à l’esprit cette citation (p.236) comme un symbole pour cet écrivain voyageur atypique.

« Brûlure interne… fièvres des voyages…

Kalevala. »

Sébastien BALIDAS, As Ed-Lib, février 2010




Bruce CHATWIN sur LITTEXPRESS



chatwin le chant des pistes



Article de Mathilde sur Le Chant des pistes.







Bruce-Chatwin-En-Patagonie.jpg

Article de Tracy sur En Patagonie.



Repost 0
Published by Sébastien - dans littérature de voyage
commenter cet article
26 mars 2010 5 26 /03 /mars /2010 17:51

Braitigan-Journal-japonais.gif














Richard BRAUTIGAN
Journal japonais
traduit de l'américain
par Nicolas Richard

Le Castor Astral, 2003










Né aux États-Unis en 1935, Brautigan avait moins de dix ans pendant la Seconde Guerre mondiale, et il a haï les Japonais comme tout enfant américain baigné dans la propagande.

Il en a tué, des Japonais, entre ses six et dix ans.

Et puis la guerre s'est terminée et il s'est désintéressé du peuple nippon, maintenant qu'il avait perdu.

Pendant des années, Brautigan a grandi avec la conviction que les Japonais étaient des « infra-humains ».

C'est à dix-sept ans qu'il prend un nouveau départ avec le Japon et le voit sous un nouveau jour, grâce à sa poésie. Issa et Basho deviennent ses auteurs de chevet, il s'intéresse au raffinement de la peinture nippone, à la culture de ceux qu'il considère désormais comme un peuple civilisé, sensible et amical. À partir de cet un instant, il sait qu'il ira au Japon un jour.


Et il ira. Plus de vingt ans plus tard, il ira. Malgré son dégoût des voyages.

Il y écrira son Journal japonais, plus recueil que journal, dans lequel il déposera ses impressions, croquées par de petits haïkus en hommage à ses poètes favoris, mais également par des poèmes plus « occidentaux ».

Assez original par sa forme de recueil, Journal japonais est aussi déstabilisant par son contenu : Les courts textes sont de petits instantanés de situations, d'impressions auxquelles il est difficile parfois de s'accrocher. Des références personnelles ponctuent les textes, les mots sont mis à nu, ils ont pour fonction première de rappeler un détail, une situation à celui qui les écrit. Les poèmes sont subtils, dépouillés et humbles, mettant en avant l'impression première du voyageur dans sa simplicité. Nul besoin de description, c'est le sentiment dans sa pureté qui est noté. C'est ce sentiment de trop, de tant qui ressort dans ce livre. Tous les sens en éveil, le voyeur s'oblige presque à se concentrer sur de petits détails qui peuvent être dits sans perdre trop de temps. On retrouve également l'impression que Brautigan se concentre pour croquer ses textes rapidement, pour ne pas perdre le fil de la vie japonaise qui continue de passer à côté de lui.

Certains poèmes ont été terminés après son retour aux États-Unis, ce qui renforce cette idée. Brautigan a pris le parti d'écrire pendant son voyage, mais pour ne rien louper, il écrit clair, il écrit juste. Droit au but. Seulement l'important ; le reste, il peut le voir et le vivre.


Citation de Jim Harrison (Légendes d'automne, Entre Chiens et Loup, ...) à Brautigan à propos du livre (http://www.alapage.com/m/ps/mpid:MP-BE525M2076139#moid:MO-BE525M3511632) :


« Que veux-tu que je te dise ? Rien ne m'a plus touché que ton travail, si peu maniéré et si exact dans son insistante nudité.
Tout le contraire d'une juxtaposition de paroles : bel et bien un Livre.
Un long poème qui offre sa générosité par fragments, sous la forme légendaire, peut-être inconsciente, du périple.
Il y est question du courage et de la solitude majestueuse nécessaires pour s'embarquer vers ces terres étranges : à la fois le Japon et la vraie nature du poète, ce lieu où plus rien ne nous empêche d'avouer et de tout louer.
J'aime ce livre car c'est une chanson vraie qui n'annonce aucune lumière au-delà de sa brillance propre.
Mais ce que l'on y trouve surtout, c'est cette pureté vers laquelle, en cette drôle de dérive, nous croyons maintenir le cap. »


Flore, 2e année Éd.-Lib.



Richard BRAUTIGAN sur LITTEXPRESS

babylone.jpg



Article de Léa sur Un privé à Babylone









articles d'Adèle et de Marianne sur La Pêche à la truite en Amérique.

Repost 0
22 mars 2010 1 22 /03 /mars /2010 07:00
Mrozek-Le--Petit-Mrozek-illustre.gif







Slawomir MROZEK
Le Petit Mrozek illustré

Traduction :
Erhard Grazyna, Jean-Yves Erhel, André Kozimor
illustrations de Chaval 
Editions Noir sur Blanc, 2005















Récit de voyage ou satire sociale ?

Portrait-Mrozek.jpg
Slawomir Mrozek est né en 1930 à Bozecin. Il a trois ans lorsqu’il déménage avec sa famille vers la « grande ville », Cracovie. Issu d’un petit village et très attaché à ses racines, il garde un lien affectif avec le peuple et la petite bourgeoisie. Après son baccalauréat, il s’investit au Parti. En pleine révolte contre ses origines et le manque de culture, il trouve un écho dans les idées qui y sont développées : « La proposition communiste, totalitaire mais déguisée en révolutionnaire, venait très à propos dans ma vie. » Par la suite il trouve une place dans le Journal polonais puis devient chroniqueur et dessinateur dans une revue. Il découvre par le journalisme son goût pour l’écriture.

En 1953, la mort de Staline provoque un réveil, une certaine libéralisation. Un fort besoin de changement se fait ressentir. La littérature polonaise, libre de toute censure, allait pouvoir renaître après un trou noir de quinze ans. Slawomir Mrozek démissionne du journal.

Cependant l’appareil de répression se rétablit, l’exil s’impose alors à Mrozek. En 1963, il part pour l’Italie.  Puis de nombreux démêlés avec la Pologne le forcent à dire au revoir, une nouvelle fois, à son pays natal. Déchu de sa nationalité, il prend le chemin de Paris où il obtient le statut de réfugié politique. Il deviendra citoyen français en 1973.  Si en Italie il se sentait « en garde à vue », la France lui procure un sentiment de liberté. En décembre 1989, il rejoint le Mexique.  Lorsque qu’en 1996, un climat violent s’y fait ressentir, Mrozek décide de rentrer en Pologne après trente-trois ans d’éloignement. Le-Mrozek-de-poche.jpg

Il y reprend sa vie sans difficulté et est très bien reçu par la société polonaise. Toutefois ,après une si longue absence, et surtout une si longue période vécue à l’étranger, Mrozek doit se réadapter à un certain mode de vie, reprendre des habitudes qu’il avait vite perdues : « J’ai été formé par la Pologne, puis ailleurs. Je me suis senti à contre-courant, avec des moyens et une ambiance qui ne sont pas les miens. Je me sens comme parachuté, tombé du ciel. » Sept ans plus tard, il commence à cohabiter avec celui qu’il était il y a trente-trois ans et analyse cela comme une « sorte de schizophrénie apprivoisée. »

Slawomir Mrozek est l’auteur de nombreux recueils de nouvelles, mais il est avant tout reconnu pour son théâtre dit de l’absurde, à l’image de Beckett ou Ionesco. Hors du bloc soviétique, l’absurde c’était la vie, a contrario en Pologne « ce qui était absurde c’était la situation dans laquelle nous étions enfermés. »

Mrozek connaît une autre passion, celle du dessin. Il l’assimile au théâtre puisqu’il « s ‘agit de concevoir une situation dramatique et une dynamique qui crée des conséquences. »

Que ce soit dans l’écriture ou le dessin, Slawomir Mrozek manie avec une extrême justesse le grotesque, la dérision, l’humour noir et la satire sociale.


Le petit Mrozek illustré

Le recueil de nouvelles que nous livre ici Slawomir Mrozek est un savant mélange entre l’essai satirique et le récit de voyage.

Ecrivain de l’exil, il nous fait part de ses expériences et de ses rencontres. Il observe et relate le mode de vie des habitants de chacun des pays qu’il a été amené à traverser. Sans cesse en opposition, refusant ce que le commun conçoit, Mrozek met tout en doute et révèle le détail qui fait mouche. Ainsi, sous couvert d’une situation banale, il pointe les habitudes, les petites manies de chacun jusqu’à dévoiler le pouvoir qu’elles exercent sur nous-mêmes. Toutes sortes de sentiments traversent alors le lecteur. Il oscille entre l’incompréhension, l’étonnement et le rire. Il  ne peut que sourire à la lecture d’une expérience qui lui est familière.

Car, chez Mrozek, c’est ici que tout réside. Ses nouvelles sont gorgées d’humour, de cet humour noir qu’il maîtrise si bien. Il use de l’ironie pour tourner en dérision les absurdités du quotidien. Il ne s’agit plus de confronter des cultures, mais bien de mettre en avant toute leur incongruité. Il dresse une véritable satire sociale mise en lumière par les illustrations de Chaval.

Le critique littéraire Marcel Reich-Ranicki résume parfaitement l’homme et ses écrits : « C’est un humoriste, donc il ne plaisante pas. C’est un satiriste, donc il ne raille le monde que pour l’amender. C’est un homme de l’absurde, donc, s’il montre des aberrations, c’est pour faire réagir la raison. »


Lucile, L.P.

Repost 0
18 mars 2010 4 18 /03 /mars /2010 07:00
Nicolas-Bouvier-Journal-d-Aran.gif












Nicolas BOUVIER
Journal d’Aran et d’autres lieux

Payot, 1990
rééd. Petite Bibliothèque Payot, 2008













L’auteur   

Nicolas Bouvier, photographe, journaliste et écrivain, est né en 1929 en Suisse. Ses premiers pas se font dans les livres et atlas ; le goût de la lecture lui vient tôt (père bibliothécaire). Il préfère lles routes aux études universitaires  et effectue son premier voyage à l’âge de 17 ans en Norvège. En 1948, il est envoyé en reportage en Finlande par le journal La Tribune de Genève

En 1953, il effectue l’un des ses  grands voyages avec son ami artiste peintre Thierry Vernet de la Yougoslavie à l'Afghanistan, aventure qui donnera naissance à L’Usage du monde.

Il meurt en 1998 des suites d’un cancer.

Considéré comme un « écrivain voyageur », il a toujours préféré se donner l’étiquette de « voyageur voyeur ».



L’œuvre

Un voyage au cœur de la nature.


Le voyage de Bouvier aux îles d’Aran (situées à l’Ouest de l’Irlande) date de  février 1985.  Le lecteur atterrit dans le récit à Clon-mac-noïse, en pleine description de l’environnement qui semble remplir le rôle d’accueil. Le narrateur s’est fondu dans le paysage, passif, subissant, obéissant à Dame Nature, maîtresse des lieux : « la route, elle aussi étroite, bleue, brillante de glace, tourne sans rime ni raison là où elle pourrait filer droit […]. Elle n’en fait qu’à sa tête.» Elle domine le récit, omniprésente dans la contemplation de Bouvier.  Ce voyage est un retour aux sources déstabilisant pour revenir plus fort, sorte de purification par l’air rude irlandais. Nous sommes plongés dans cette atmosphère rafraîchissante, balayés par le vent et la pluie.

Bouvier va tout de même réussir à percer l’âme de ces îles à travers ses rencontres, celles de ses hôtes au caractère similaire au pays, qui s’étonneront toujours de sa présence à ce moment de l’année. Une petite méfiance sympathique va s’installer entre eux, qui cédera progressivement la place à l'acceptation.

 

Un « antivoyage »

Bouvier n’a pas choisi cette destination, elle lui a été imposée pour un reportage. Il ne prépare pas son voyage, ne sait pas ce qui l’attend ; comme il le dit,  « on verra bien ». Que fait-il sur ces îles arides et surtout en hiver, en pleine période de tempête ? Le lecteur peut se le demander. Le plus simple pour nous est de suivre sans discuter
Bouvier à travers ses mots. D'accepter de se faire guider, de sceller un pacte de confiance. 

L’intrépide voyageur erre à travers le paysage, tâtonne, part à l’aveuglette à travers la nuit, la tempête, à pied, seul ou accompagné. 

Avec ce texte, le lecteur ne doit pas s’attendre à un récit touristique ou historique, mais à  un voyage truffé d’humour et de poésie. Bouvier nous livre une vision subjective de ce lieu que sont les îles d’Aran.

Bonne lecture, bon voyage.


« On peut s’en aller pour ne pas occuper la niche que déjà la société vous prépare, pour ne pas s’appeler Médor; »

Mathilde, 2e année Bib.-Méd.



Nicolas BOUVIER sur LITTEXPRESS

Nicolas Bouvier Journal d Aran

Article de Fanny sur Journal d'Aran







Nicolas-Bouvier-L-usage-du-monde.gif


Article de Marion sur L'Usage du monde






Nicolas-Bouvier-Le-Poisson-scorpion.gif

Article de Joséphine sur Le Poisson scorpion






Nicolas-Bouvier-L-usage-du-monde.gifNICOLAS-BOUVIER-CHRONIQUE-JAPONAISE.gif



Articles de Nicolas et Mathieu sur L'Usage du monde et Chronique japonaise


itineraire-bouvier.jpg



Article de Charline retraçant l'Itinéraire de Nicolas Bouvier.

Repost 0
16 mars 2010 2 16 /03 /mars /2010 00:00
Leigh-Fermor--Entre-fleuve-et-foret.jpg







Patrick LEIGH FERMOR
Entre fleuve et forêt,
A pied jusqu’à Constantinople :
du moyen Danube aux Portes de Fer

Petite Bibliothèque Payot, coll. « Voyageurs »,
Paris, 2003,
1986 pour la première édition, 333 p..










En ouvrant le guide Lonely Planet consacré à la Hongrie, on trouve comme proposition de lecture le tome II du Temps des offrandes, le récit de voyage de Patrick Leigh Fermor. Le résumé est accompagné d’une citation de Nicolas Bouvier écrivant que le livre « est à ranger au rayon des chefs-d’œuvre de l’humanisme nomade... avant de remettre la clef sous la porte ». Engageant.
 leigh-Fermor.jpg 
La biographie de Patrick Leigh Fermor (1915- ) est à elle seule un récit de voyage, presque un roman d’aventures. Bien avant son engagement dans l’armée, des années précédant son anoblissement pour services rendus à la littérature et aux relations gréco-anglaises, un parcours scolaire houleux pousse Patrick Leigh Fermor à quitter l’Angleterre à tout juste dix-huit ans pour entreprendre un voyage depuis la Corne de Hollande jusqu’à Constantinople. Le jeune homme se donne comme objectif d’atteindre son but à pied, l’auto-stop étant toléré exceptionnellement par trop forte pluie. Il ne dispose que de peu d’argent et d’aucun endroit où dormir. Nous sommes dans une démarche proche de celle du pèlerinage. Le trajet durera deux ans, de 1933 à 1935, au milieu d’une Europe prête à sombrer dans les horreurs de la Seconde Guerre mondiale. Laissé en Europe centrale à la fin du premier tome, c’est un pied en Slovaquie et l’autre en Hongrie, que nous le retrouvons à l’ouverture du second ouvrage. L’auteur conte au fil des pages son voyage en Hongrie, Roumanie et Yougoslavie
.
Le récit n’est en aucun cas la simple publication de son carnet de route mais la relecture de ses notes après de nombreuses années à la lumière de l’expérience et de la sagesse acquises, teintée d’une légère nostalgie. L’expérience décrite est-elle l’expérience vécue ou la transcription complexe à l’aide de notes vagues et usées par le temps de moments de vie si riches qu’ils semblent ne pouvoir être exprimés mais simplement ressentis ? Qu’importe. Patrick Leigh Fermor avoue volontiers que le récit n’est pas strictement fidèle à la vérité, ajoute des renseignements historiques qu’il reconnaît avoir appris plus tard. Le sujet n’est pas le voyageur mais un continent aux multiples richesses, changé à jamais par la guerre puis par la mondialisation. L’Europe avait encore toutes ses spécificités, ses particularités, le mot « frontière » avait du sens car il renvoyait à la langue, à des visages, aux us et coutumes des pays. Passer une frontière était un dépaysement en soi, une aventure, un partage avec l’Autre qu’il fallait gagner.

chateau-hongrie.jpg
Le récit regorge d’informations : passages historiques, vocabulaire slave, description des intérieurs, de l’architecture, des paysages etc La liste est longue. Les dialogues sont bien entendu romancés mais participent activement à faire connaître les pays traversés. Il est néanmoins regrettable que la plupart des hôtes appartiennent presque exclusivement aux classes dominantes des territoires car ils sont fortement imprégnés de la culture anglaise, ne forment en fin de compte qu’une même classe sociale cosmopolite en partie détachée du folklore. Un avant-goût de la mondialisation. Patrick Leigh Fermor reconnaît la culpabilité qu’il a à être invité de château en château, bien loin de la vie vagabonde imaginée. Mais ces longues périodes de repos dans les belles demeures de la Mitteleuropa lui permettent de s’imprégner durablement des atmosphères, de se perdre au sein des peuples, ce qui donne une sorte de vérité au récit. Il n’a pas traversé les pays, il s’y est arrêté, y a laissé une part de lui-même. Ce vécu l’enrichit. Un véritable échange est possible lors des étapes car Patrick Leigh Fermor le consacre au partage et à la connaissance. Et il y a un réel intérêt à découvrir comment les individus des populations locales se confrontent au marcheur anglais qui est, par inversion, l’Autre.
.
Le choix d’un voyage à pied ouvre des pistes de réflexion sur l’aventure. A cette époque, les zones blanches ont disparu des cartes, balayées par les explorations, la colonisation et le progrès. Le monde est depuis peu connu dans sa quasi-totalité. Le transport y est aisé ; quel sens donner alors à cette démarche ? Recréer l’aventure peut-être. Tenter de gommer la sécurité, la facilité. La marche a en commun avec l’écriture le dépassement. L’écrivain comme le marcheur lentement se projette, répond à des questionnements, s’emploie à travailler son intimité jusqu’à l’acte final qui permettra de répondre à l’envie impérieuse d’aller plus loin. Ce cheminement personnel est d’autant plus intéressant quand l’acteur décide d’allier les deux, de retracer son vécu puis de le soumettre à son analyse.

Un récit de voyage qui participe à toute une mythologie car les pays ont beaucoup changé de visages aujourd’hui mais permet de saisir une part de sensible intrinsèque quand on se trouve sur ces territoires, d’en saisir la part d’intemporel. Démarche qui se confronte par anticipation aux pratiques touristiques à venir et qui les dénonce dans un sens. Refuser de recréer son chez-soi partout où l’on se trouve comme tend à le faire le tourisme de masse. Ce texte prône un réel respect du pays traversé, l’humilité de ne laisser aucune trace visible mais simplement une infime part de soi.


Valentine Lelièvre, L.P. librairie
Repost 0
14 mars 2010 7 14 /03 /mars /2010 07:00
sEGALEN-eQUIPEE.JPEG











Victor SEGALEN
Équipée

Gallimard, 1983
Collection L’Imaginaire















segalen.gifVictor Segalen (1878-1919)


Victor Segalen est né en 1878, en Bretagne, une situation qui offrira une dynamique d’aventure et d’exploration à toute sa vie. Il devient médecin de marine. Il a alors la possibilité de voyager et s’embarque en 1902 pour la Polynésie. S’intéressant beaucoup parallèlement à la musique et à la littérature, il y ébauche son premier livre, Les Immémoriaux. C’est ici aussi qu’il découvre Gauguin. Arrivant quelques mois après la mort de ce dernier, Segalen visite la demeure du peintre et examine un grand nombre de ses toiles et de ses écrits. Il enverra ainsi au Mercure de France un article "Gauguin dans son dernier décor" qui paraîtra en juin 1904. Puis, il revient en France.

En 1908, il fait la connaissance de Gilbert de Voisins, romancier et voyageur, qui lui propose de faire avec lui un voyage de plusieurs mois en Chine. Segalen se met alors à l’étude du chinois et arrive à Pékin un an après. Il se rendra successivement en Chine à trois reprises où il occupera diverses fonctions, tour à tour professeur, médecin, créateur d’une fondation sinologique française à Pékin. Il y rencontrera également Paul Claudel, et à deux reprises, il partira en expédition à travers diverses régions chinoises. Là-bas, il fut fasciné par "l’Empire du Milieu ", par la civilisation chinoise ancienne des dynasties impériales, des règnes des empereurs, qui lui insuffleront l’écriture de ses œuvres littéraires, toutes imprégnées de cet univers chinois : Le Fils du ciel, Stèles, Équipée, Peintures, Odes, Chine, La Grande Statuaire chinoise, Thibet.

Il décède en France en 1919.




Équipée


Segalen a l’idée de ce livre au cours de sa mission archéologique en Chine de 1914, où il prend des notes intitulées " Feuilles de route". De ces notes, surgit Équipée, écrit entre 1915 et 1916. La première publication, posthume, parut en 1929.


1. Le Réel et l’Imaginaire


D’emblée, le narrateur pose la question suivante : « […] l’imaginaire déchoit-il ou se renforce quand il se confronte au réel ? », p.11. Le but du livre est exposé : le voyage devrait permettre la confrontation de ces deux mondes opposés que sont l’imaginaire et le réel, et la compréhension du mystére de leur coexistence et de leur union au même moment en l’homme. Ce dernier, ayant à la fois un corps et un esprit, a un statut complexe et mystérieux : il se trouve physiquement dans le réel mais est également doté d’une capacité d’imagination et de création artistique. Cet homme-là, c’est l’artiste, le poète. Chapitre 1, p.12-13.

C’est au chapitre 2 que le lecteur apprend que le voyage aura lieu en Chine, qui comme le sous titre "Voyage au pays du réel" l’indique, est le symbole du réel pour Segalen.

Le voyage en tant que tel ne débute qu’à partir du chapitre 5 ; ainsi les quatre premiers chapitres sont l’occasion pour le narrateur d’imaginer et de rêver le voyage et ce sont parfois des termes empruntés à l’art, au monde de l’imaginaire, qui le qualifient : « se dessiner le voyage », p.14, « la mise en scène du voyage », p.12. En même temps, le poète fait part de ses peurs préalables à l’aventure : « Pris d’un doute  plus fort que tous les autres, pris tout d’un coup du vertige et de l’angoisse du réel. », p.19.

Cette confrontation du réel et de l’imaginaire va se retrouver tout au long du récit,à chacune des étapes. Elle sous-tend le livre entier et en est le fil conducteur en quelque sorte. C’est pourquoi à de nombreuses reprises dans le livre Segalen qualifie ce voyage de « voyage double » ou de « double jeu », p.50.

Lorsque le voyage commence au chapitre 5, c’est l’imaginaire qui s’efface au profit du réel et des sensations physiques liées à l’apprentissage de la marche : « Je compose entre la courbature et l’appétit grandissant », p. 24. Les épisodes de la montagne à gravir ( chapitre 7) et du bain dans le torrent (chapitre 13) permettent la découverte de sensations corporelles nouvelles pour l’auteur.

Souvent, le réel se révèle différent de ce qu’avait préalablement imaginé l’auteur : ainsi la montagne ne se gravit pas en allant droit devant soi, comme l’imaginait pourtant le narrateur :
« Mais j’imaginais tout autre la domination divine de la montagne », p.29. On trouve souvent dans le récit la juxtaposition de la vision imaginaire puis celle de la réalité d’un même endroit. C’est le cas par exemple pour la description de la ville de Tch’eng-tou au chapitre 14, où la ville réelle n’est pas du tout discréditée par rapport à la ville imaginée ; au contraire, tous les sens y sont convoqués : couleurs, formes, odeurs.


Segalen fait part d’un grand nombre de ses ravissements et sensations de joie vécues lors du voyage, qui sont souvent liés à des sensations physiques et corporelles, comme par exemple lors de la descente du fleuve ou bien de la montée de la montagne et du
« regard par-dessus le col » (chapitre 8).

Mais il conte également ses déceptions, comme son ennui lors des pauses et des escales qu'il exprime par la métaphore du torrent (Chapitre 15, p.68-69).


D’autres passages présentent le voyageur dans un état de rêve éveillé, comme lorsque le narrateur rencontre sur sa route, au fin fond de la campagne chinoise, un petit village où vit encore le peuple Ming selon les coutumes et façons de vivre ancestrales. On ne sait vraiment si cette étape est réelle ou imaginaire :
« […] improviste village presque imaginaire […] », p.98 ; « […] ce lieu paradoxal, imaginaire peut-être, et qu’on ne retrouvera point officiellement après moi. Ceci est un rêve de marche, un rêve de route, un sommeil sur deux pieds balancés, ivres de fatigue, à la tombée de l’étape… », p.102.


Ainsi, tout au long du livre, le réel et l’imaginaire s’accompagnent et se côtoient toujours. La description de sa descente du fleuve ( que Segalen a réellement effectuée lors de son expédition) est particulièrement significative puisqu’un lexique riche de lieux géographiques chinois réels -
"Mongolie sibérienne", "Mer Jaune", "golfe du tche’li", p.40 – s’allie à l’imaginaire du poète : « On imagine sur quelques mots ce qu’est un « rapide » […] » ; «  Là aussi, le sujet poétique se confond avec l’hydrographique… », p.41.


Cette problématique du réel et de l’imaginaire n’a cessé de hanter Segalen. La figure de Rimbaud – à laquelle Segalen a consacré une étude intitulée Le Double Rimbaud parue au Mercure de France en 1906 –, qui a cessé d’écrire lorsqu’il est devenu explorateur, comme si la littérature et le voyage ne pouvaient être compatibles, a intrigué et déconcerté Segalen. Car pour lui au contraire le voyage se mue toujours en écriture, comme le prouvent ses œuvres poétiques, toujours nées lors de séjours, en Polynésie – Les Immémoriaux – ou en Chine – Stèles, Le Fils du Ciel, Peintures –.

Segalen refuse de séparer l’action de la littérature. Les deux sont au contraire intimement liés pour lui. Sur le même plan que le réel et l’imaginaire, le narrateur ici est à la fois voyageur et écrivain :

« Ce livre ne veut donc être ni le poème d’un voyage, ni le journal de route d’un rêve vagabond. Cette fois, portant le conflit au moment de l’acte, refusant de séparer, au pied du mont, le poète de l’alpiniste, et, sur le fleuve, l’écrivain du marinier, et, sur la plaine, le peintre et l’arpenteur ou le pèlerin du topographe, se proposant de saisir au même instant la joie dans les muscles, dans les yeux, dans la pensée, dans le rêve, - il n’est ici question que de chercher en quelles mystérieuses cavernes du profond de l’humain ces mondes divers peuvent s’unir et se renforcer à la plénitude. », p.13.

Ainsi, l’imaginaire est préalable au voyage mais il est aussi ce qui lui survit, grâce à l’écriture et à la poésie qui réunissent justement en beauté ces deux opposés dans Équipée. Les sensations corporelles et l’univers des mots s’unissent :

« Exprimant ceci que j’ai senti, je note avec attention le plus étonnant : de me trouver, au soir de ce jour, parti d’un point éloigné de dix lieues, arrivé ici, où j’écris, par le seul balancé de mes deux pieds sensibles. », p.60.

Ainsi la question du rapport conflictuel entre le Réel et l’Imaginaire comporte cette autre interrogation de trouver une écriture apte à rendre compte du réel. Il existe en effet dans Équipée un regard réflexif de Segalen sur sa propre écriture, et tout au long du récit, le lecteur peut apercevoir derrière la figure du voyageur, le cheminement de l’auteur en quête de sa propre écriture :
« […] au pied du mont […] J’entends souffler de grands mots assomptionnels », p.28. Une équivalence implicite peut être établie entre l’imaginaire et l’écriture. Pour Segalen, partir c’est écrire. De ce fait, beaucoup de passages dans le livre sont équivoques, ont un double sens.

Ainsi par exemple, les zones blanches de la carte géographique que le voyageur appréhende de
« dompter et dessiner », de « combler » et « d’inventer » peuvent faire penser à la page blanche de l’écrivain, p.20 et 21

 De plus, au chapitre 26, l’écrivain comme le voyageur n’aiment guère le retour en arrière car il n’y a rien à inventer puisqu’on connaît déjà tout. Le retour, synonyme d’aridité renvoie à la crainte de la stérilité.

Par ailleurs, les références à la poésie abondent dans l’œuvre –
« Ceci dit, il faut reconnaître que le fleuve, bien plus que la mer est un lieu poétique par excellence », p.37 ; « Les poètes ont peu chanté l’immédiat et le charme et la jouissance de la peau » et les poètes ayant marqué Segalen sont cités p. 92 : « Claudel et Mallarmé, Ronsard et Jules de Gaultier ».

Mais en parralèle de l’univers poétique, le peintre et le dessin sont souvent mentionnés dans le texte ; ainsi, le narrateur tente au chapitre 23 de refaire vivre les statues chinoises émoussées en les dessinant. Ce thème pictural est notamment essentiel au sein des œuvres Peintures ou bien Stèles. D’ailleurs, étant donné qu’Équipée fut écrit juste après Stèles, on peut relever de nombreuses similitudes entre les deux recueils. Ainsi, comme les poèmes de Stèles étaient encadrés et comportaient en haut à droite des idéogrammes chinois, Segalen porte encore une attention soignée à l’aspect visuel et esthétique de son œuvre littéraire Équipée où les titres des chapitres sont mis en valeur en étant en majuscules. Mais c'est surtout par leurs thèmes que les deux oeuvres se ressemblent. En effet, de nombreux passages d’Équipée rappellent certains poèmes-stèles comme par exemple "Le regard par-dessus le col" rappelle "La Passe ", la description "Paysage en Terre Jaune" renvoie à la stèle "Terre Jaune", ou bien encore l’évocation de la montagne reprend la stèle "Tempête solide". Durant toute sa vie, Victor Segalen s’est intéressé à tous les arts : enseignement de la musique dans sa jeunesse, projet de collaboration avec le compositeur Claude Debussy en vue d’un opéra, étude de Gauguin, fascination pour l’écriture et la peinture chinoises. Ainsi, l’intérêt et la curiosité de Segalen vis-à-vis de tous les arts se ressent dans son œuvre.



2. Refus de l’exotisme traditionnel


En outre, avec Équipée, Segalen rejette l’exotisme littéraire traditionnel. Comme l’attestent les premiers mots du livre, Segalen fustige le genre du récit de voyage : «  J’ai toujours tenu pour suspects ou illusoires des récits de ce genre : récits d’aventures, feuilles de route, racontars – joufflus de mots sincères – d’actes qu’on affirmait avoir commis dans des lieux bien précisés, au long de jours catalogués. », p.11.

Ce que Segalen critique dans ces ouvrages est leur forme convenue, celle de la notation au jour le jour, avec des mentions de dates et de lieux censées attester de l’authentcité et de la véracité du contenu alors que le plus souvent les évènements relatés dans ces récits de voyage sont en fait fictifs. La forme de l’œuvre ségalenienne contraste largement avec celle du récit de voyage. En effet, les dates y sont absentes, les toponymes sont rares et l’itinéraire suivi n’est évoqué évasivement qu’à deux reprises : « de Péking à Bénarès», « de Péking aux Marches Tibétaines ». La succession des chapitres ne suit nullement un tracé géographique et spatial qui serait repérable sur une carte mais le développement de la problématique de la relation conflictuelle du Réel et de l’Imaginaire.

De plus, Segalen déplore le fait que tous ces récits de voyage répètent et reprennent les uns après les autres toujours les mêmes stéréotypes et clichés.

Il dénonce également le caractère subjectif de ces récits qui content davantage les émotions, et les états d’âme – ces impressions de voyage que Segalen fuit – de leurs auteurs plutôt que de la réalité du Divers que Segalen recherche à décrire par le biais des mots. Cette notion du Divers apparaît dès le premier chapitre du  livre où Segalen explique que l’exotisme pour lui correspond à une esthétique du Divers : 
« L’exotisme n’est pas celui que le mot a déjà tant de fois prostitué », p.131. Le Divers pour Segalen  correspond à la variété, la diversité, l’hétéréogénéité, aux oppositions complémentaires comme le Réel et l’Imaginaire qui habitent et constituent le monde et qui donnent la saveur de la vie. C’est pourquoi Segalen a choisi d’effectuer son voyage en Chine, qui avec ses géographies et paysages diversifiés et contrastés constitue une représentation parfaite du Divers selon lui.

De plus, Segalen reproche aux auteurs des récits de voyage d’être trop explicites.  L’écrivain refuse l’expression directe des choses. Il préfère au contraire demeurer au niveau de l’intuition et suggérer les choses plutôt que de les affirmer .Dans le texte, le narrateur insiste souvent sur le fait que les choses sont indicibles. On ne peut pas tout dire, exprimer par les mots. Dans Équipée on se trouve toujours à l’extrême pointe du dicible. Et les noms se rapportant à la réalité chinoise tels que « soie », p. 123, « dynastie », p.52, « Tao » p.52, « Ying et Yang », p.52, « jade », p.51, « Eunuque », p.51 demeurent discrets au creux du récit. Ainsi le « Je » est rarement utilisé au profit du pronom impersonnel « On », et lorsque le « Je » est employé celui-ci n’est jamais impressioniste. Une place prépondérante est toujours offerte à la sensation au détriment des sentiments. Cette impersonnalité implacable peut paraître parfois choquante au lecteur dans certains passages, comme au chapitre 17 sur l’homme de bât où le narrateur est complètement indifférent à la douloureuse situation des porteurs chinois.

Outre le récit de voyage traditionnel, Equipée se distingue également des écrits ethnologiques et archéologiques générés par les expéditions scientifiques comme celles auxquelles a participé Segalen. Dans le livre, les élements ethnographiques et archéologiques ne sont pas absents mais ils sont contestés et dépassés. Durant son expédition en Chine, Segalen fut chargé de mesurer le levé hydrographique d’un fleuve . Pour cela, il était muni d’un matériel scientifique et d’instruments de mesures précis dont les noms sont présents dans Équipée : « télémètre », p.94, « boussole éclimétrique », p.94, « l’hypsomètre », p.94, « curvimètre », p.20. Mais ici ces objets sont tournés en dérision et leur fonction initiale de mesurer le réel selon le principe qu’il existe une réalité objective, observable, qui est partout la même est dévalorisée. Si en Segalen l’archéologue ne conteste pas ce principe, le poète voyageur le critique, car comme le montre le chapitre 4, la réalité du terrain qu’il arpente sur place est complètement différente de celle annoncée par les mesures scientifiques occidentales qui ne prennent pas en compte l’effort humain.

De même, Segalen met en cause les cartes géographiques qui sont arbitraires en décidant de fixer sur la carte tel nom et pas un autre. Le chapitre « L’avant et l’arrière monde » où le village encore habité par le peuple Ming ne figure nulle part sur la carte l’illustre.

Au contraire de ces instruments, le narrateur fait l’éloge de la Sandale et du Bâton dans un chapitre éponyme où la poésie sénégalienne va transfigurer ces objets simples et quotidiens du marcheur.


Ainsi,  l’œuvre de Segalen est ironique à bien des égards, notamment vis-à-vis des religions, quelles qu’elles soient ( bouddhisme, taoîsme, christiannisme), aux chapitres 6, 16 et 22.

Ainsi, Équipée se distingue totalement des autres pratiques d’écriture générées par le voyage, comme le récit de voyage ou bien les rapports archéologiques ou ethnologiques.

De plus, si Équipée présente certaines aventures et anecdotes réelles vécues par Segalen lors de son expédition en Chine en 1914, ce livre ne présente pas du tout la structure d’un récit de voyage. Il s’agit avant tout d’une œuvre poétique et imaginaire, conçue par un écrivain.

En ce début de XXe siècle, Segalen se situe en plein dans la modernité littéraire et artistique où se multiplient des mouvements novateurs et transgressifs par rapport aux conventions héritées du passé. Les artistes, tel Picasso par exemple pour la peinture, veullent aller vers du neuf. A l’instar d’Arthur Rimbaud, dont le nom est cité dans Équipée à la page 38 et qui quelques années auparavant souhaitait « Trouver une langue », Segalen cherche à se libérer des conventions usées du récit de voyage pour tenter d'explorer d’autres moyens d’expression qui puissent rendre compte du Divers. Sa vision poétique, comme celle de Rimbaud, garantit le dépaysement. Elle nous apprend à réappréhender ce qui nous entoure et nous invite à une nouvelle lecture et perception du monde.

Ainsi, l’exotisme chinois n’est qu’un moyen, pas une fin. Il va permettre à l’auteur d’exprimer son monde intérieur, car ce voyage au loin est aussi un voyage au fond de soi.



3. Quête identitaire


Ce voyage est à la fois géographique et existentiel. Le sujet-écrivain ici se cherche et s’interroge sur sa vie. La relation problématique du réel et de l’imaginaire corespond à un questionnement identitaire du narrateur.

Ainsi, transparaissent dans Équipée certains questionnements et angoisses de Segalen. Par exemple, Équipée

Alors, devant ce paysage triste des statues émoussées et écornées, l’archéologue désappointé laisse place à l’artiste qui va tenter de les reformer, de les ressusciter et de les pérenniser en les dessinant. Segalen essaie d’aller au-delà du délitement par l’écriture. Pour lui, les mots garantissent l’existence des choses. Ainsi, si la pierre des statues chinoises se dégrade, quelque chose pourtant reste, incarné par l’écriture.

Dans cette Équipée qui est à la fois voyage dans l’espace, le temps et à l’intérieur du moi, le voyageur va prendre d’abord conscience de lui-même par l’exaltation de ses sens et les sensations corporelles qui sont suscitées par le contact tangible avec la nature. Les élements naturels rencontrés, tels la montagne ou le fleuve ou bien encore le toucher, la vue, la marche permettent la galvanisation et la prise de conscience de soi. Cette expérience sensible et sensorielle, où le corps du poète est au contact de la nature est la découverte par le narrateur de la coalescence du moi et du monde. Et c’est l’instinct qui fait le lien entre le corps et le monde environnant (chapitre 9).
n’est pas seulement une exploration dans l’espace mais aussi dans le temps. On y trouve en effet une interrogation sur le passage, sur la fuite du temps. Le chapitre 23, dans lequel le voyageur découvre avec regret et désolation les vestiges et les statuaires anciennes de la dynastie Han  qui se délitent et se corrodent est significatif. La sensation amère des effets destructeurs du temps, qui use, dégrade et fait disparaître les réalisations des hommes et la conscience de la précarité des œuvres sont ici poignantes.

Le narrateur prend
aussi conscience de lui-même au contact des autres. Les êtres humains rencontrés au cours du voyage sont souvent perçus par le sujet comme des miroirs renvoyant une image de lui-même. Le plus souvent, on constate que le narrateur nourrit des sentiments plutôt négatifs à l’égard des hommes comme le démontrent sa répulsion pour le cadavre du missionnaire au chapitre 16, som mépris et son indifférence pour la condition de l’homme de bât au chapitre 17 ou bien sa déception face à l’attitude de son « ami trop fidèle » à son retour (chapitre 27) qui n’aperçoit pas les traces déposées par l’aventure sur le visage de l’explorateur qui revient pourtant changé du voyage. Cela montre l’incompréhension et l’incommunicabilité qui existent parfois entre les hommes, et qui furent vivement ressenties par Segalen.


C’est au travers du regard féminin (la Neissou, la Tibétaine au chapitre 18) que le poète va se découvrir comme en un miroir. L’apparition féminine est toujours évanescente et fugitive, et comme pour les hommes, il y a toujours une distance entre les femmes et le narrateur. Au cours du voyage, jamais aucun échange ne s’instaure entre lui et l’étranger. Au contraire, le voyageur recherche toujours la distance, au sein de laquelle peut se ressentir et s’éprouver l’altérité. Dans le chapitre 21, le narrateur croise au hasard de sa route une jeune fille aborigène, désirable mais insaisissable.  Celle-ci l’observe et leurs regards se croisent. Ainsi, le narrateur perçoit l’image qu’elle se fait de lui. Il se voit tel qu’il est vu par l’autre qui
« regardait passer l’animal étrange qu’il était ». Cette réciprocité du regard où chacun se sent étranger à l’univers culturel de l’autre, le poète l’expérimente également au contact imaginaire des vieux Ming, dont le regard sur lui le trouble profondément en lui faisant sentir le décalage temporel et culturel qui les sépare.


Au chapitre 25, le voyageur rencontre dans sa mémoire et son imaginaire l’Autre, qui est lui-même quand il était jeune. C’est la vue de cet autre qui détermine le moment du retour. Cet épisode peut donc être lu comme l’aboutissement d’un processus de connaissance de soi. Après s’être confronté aux éléments naturels et à d’autres visages humains, le sujet se découvre ici comme à la fin d’un parcours initiatique, en ressentant l’écart temporel entre ce qu’il est maintenant et ce moi qu’il n’est plus. Perçu par d’autres tel qu’il ne se perçoit pas lui-même, et se voyant ici différent dans le temps aussi, le narrateur découvre la diversité et la complexité de son moi. Ainsi, si la notion du Divers concerne la disparité du monde, elle est également présente en l’homme.


A la fin du livre, il est dit qu’entre le réel et l’imaginaire il existe une chose
«indicible, échappant à toute emprise, et unissant ces contradictoires dont tout ceci n’est qu’épisodes de combats. […] Je ne puis songer à le définir. […] Ceci […] n’est pas dicible par des mots, mais sous un symbole. », p.132.

Ce symbole mystérieux, emprunté à la Chine antique et qui clôt le livre est celui d’un objet, un cercle qu’encastre un carré, que deux bêtes – un dragon représentant l’Imaginaire et un tigre figurant le Réel – se disputent :
« L’objet que ces deux bêtes se disputent – l’être en un mot – reste fièrement inconnu ». Ce symbole final métaphorise l’être échappant à toute emprise. En effet, pour Segalen l’homme est complexe, divers et contradictoire. Il y a toujours un fond de l’être inconnaissable et toute tentative de le saisir est impossible. Pour échapper à l’angoisse, il convient alors de s’accepter tel, divers. Ainsi, à la fin, le voyageur-poète choisit la vie, qui est synonyme de diversité, plutôt que la connaissance. Le narrateur d’Équipée, changé et transformé, reconnaît le mystère profond et insondable qui gît au cœur de l’être.


Ainsi, le récit de voyage à proprement parler, avec sa temporalité et ses références géographiques est second ici par rapport à l’enjeu d’une équipée intérieure qui a tenaillé l’écrivain bien au-delà du temps du voyage. C’est avec une grande inventivité poétique que Segalen restitue le monde dans toute sa diversité tout en suggérant en même temps le mystère qui l’habite. Ne souhaitant point séparer l’action du rêve et la vie de la littérature, il dépasse la dichotomie classique entre l’imaginaire et le réel, l’homme et le monde, et révèle au contraire leur coexistence et leur consubstantialité.



 Émeline GARIN, AS Bib



Victor SEGALEN sur LITTEXPRESS

segalen-rene-leys.gif




« Segalen, le lieu et la formule », article de Sébastien sur René Leys.

Repost 0
11 mars 2010 4 11 /03 /mars /2010 07:00














Blaise CENDRARS
Du monde entier

Gallimard, 2004
Poésie Gallimard














On ne peut évoquer l'œuvre de Blaise Cendrars sans parler de sa vie : en effet, Blaise Cendrars a été avant tout un grand voyageur. Né Frédéric Louis Sauser en 1887 en Suisse, il commence à voyager très tôt puisqu'il part à 17 ans en Russie où il séjournera à Saint-Petersbourg, alternant les petit boulots, tour à tour apprenti bijoutier, figurant au théâtre ou travaillant dans un cirque.

Il voyage ensuite entre Pékin, New York et Paris.

Dès le début de la Première Guerre mondiale, il s'engage dans l'armée française, et, blessé à la main droite, il se fera amputer en 1917.

Il reprend ensuite ses voyages au Brésil, en Espagne et en Angleterre et décédera à Paris en 1961.

Toute sa vie durant, il fera le récit de ses voyages et de ce qu'il voit du monde. Il publiera notamment L'Or, La main coupée, Rhum et Du monde entier.

Du monde entier comprend trois longs poèmes, « Les Pâques à New York », publié en 1912,
« La prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France » publié en 1913 et « Le Panama ou les aventures de mes sept oncles »
écrit entre 1913 et 1914.

Les Pâques à New-York


Les Pâques à New York
nous offre une vue de la ville à travers les déambulations du poète le jour de Pâques dans le quartier chinois, les quartiers mal famés, le quartier juif, une balade le long de l'océan... Cendrars nous décrit tout ce qu'il voit, se posant comme un passeur, comme un initié devenant initiateur du lecteur, décrivant par exemple la foule des immigrés arrivant aux États-Unis :

« Seigneur la foule des pauvres pour qui vous fîtes le Sacrifice
Est ici, parquée, tassée, comme du bétail, dans les hospices.

D'immenses bateaux noirs viennent des horizons
Et les débarquent, pèle-mêle, sur les pontons.

Il y a des Italiens, des Grecs, des Espagnols,
Des Russes, des Bulgares, de Persans, des Mongols.

Ce sont des bêtes de cirque qui sautent les méridiens.
On leur jette un morceau de viande noire, comme à des chiens. »


Dans ce texte, Blaise Cendrars s'adresse directement à Dieu, sans avoir jamais prié avant ce jour, et le met face à ses contradictions. En effet, ce très beau texte pourrait apparaître comme une prière à première vue, mais très vite il sonne comme un reproche :

« Peut-être que la foi me manque, Seigneur, et la bonté
Pour voir ce rayonnement de votre beauté

Pourtant, Seigneur, j'ai fait un périlleux voyage
Pour contempler dans un béryl l'intaille de votre image

[…]

Je suis triste et malade. Peut-être à cause de Vous.
Peut-être à cause d'un autre. Peut-être à cause de Vous.

[…]

Seigneur, quand vous mourûtes, le rideau se fendit,
Ce que l'on vit derrière, personne ne l'a dit.

[…]

Seigneur, rien n'a changé depuis que vous n'êtes plus Roi.
Le Mal s'est fait une béquille de votre Croix. »



La prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France


Envoyé à 17 ans en Russie, Blaise Cendrars retranscrira bien plus tard ce voyage, fait avec une prostituée, la petite Jehanne.

« À partir d’Irkoutsk le voyage devint beaucoup trop lent
Beaucoup trop long
Nous étions dans le premier train qui contournait le lac Baïkal
On avait orné la locomotive de drapeaux et de lampions
Et nous avions quitté la gare aux accents tristes de l’hymne au Tzar.
Si j’étais peintre je déverserais beaucoup de rouge, beaucoup de jaune sur la fin de ce voyage ».



Le poète nous raconte à travers les vitres du Transsibérien ( voie ferrée d'environ 9000 km reliant Moscou à l'océan Pacifique ) l'Europe de l'Est et la Russie du début du XXe siècle, comme par exemple la révolution russe à laquelle il assista de loin :

« En Sibérie tonnait le canon, c’était la guerre
La faim le froid la peste le choléra
Et les eaux limoneuses de l’Amour charriaient des millions de charognes.
Dans toutes les gares je voyais partir tous les derniers trains
Personne ne pouvait plus partir car on ne délivrait plus de billets
Et les soldats qui s’en allaient auraient bien voulu rester…
Un vieux moine me chantait la légende de Novgorode. »

Le Panama ou l'aventure de mes sept oncles


Blaise Cendrars nous conte ici la vie aventureuse de ses sept oncles maternels, éparpillés aux quatre coins du monde :

« La dernière lettre de mon troisième oncle :
Papeete, le Ier septembre 1887.
Ma sœur, ma très chère sœur,
Je suis bouddhiste membre d'une secte politique
Je suis venu ici pour faire des achats de dynamite
On en vend chez les épiciers comme chez vous la chicorée
Par petits paquets
Puis je retournerai à Bombay faire sauter les Anglais »

Le recueil

Ces trois poèmes sont frappants de modernité et cela se retrouvent dans le style de Cendrars qui utilise vers libres et peu de ponctuation. Il a la volonté de retranscrire le plus fidèlement possible, de tout décrire et de tout partager sans pour autant s'encombrer de superflu. Le rythme est ici très présent, et permet de lire ces poèmes à haute voix, comme ce passage édifiant de la prose du Transsibérien :

« Effeuille la rose des vents
Voici que bruissent les orages déchaînés
Les trains roulent en tourbillon sur les réseaux enchevêtrés
Bilboquets diaboliques
Il y a des trains qui ne se rencontrent jamais
D’autres se perdent en route
Les chefs de gare jouent aux échecs
Tric-trac
Billard
Caramboles
Paraboles
La voie ferrée est une nouvelle géométrie
Syracuse
Archimède
Et les soldats qui l’égorgèrent
Et les galères
Et les vaisseaux
Et les engins prodigieux qu’il inventa
Et toutes les tueries
L’histoire antique
L’histoire moderne
Les tourbillons
Les naufrages
Même celui du Titanic que j’ai lu dans le journal
Autant d’images-associations que je ne peux pas développer dans mes vers
Car je suis encore fort mauvais poète
Car l’univers me déborde
Car j’ai négligé de m’assurer contre les accidents de chemin de fer
Car je ne sais pas aller jusqu’au bout
Et j’ai peur. »


L'auteur se met sans cesse en scène et se livre à nous, lecteurs, à travers ses peurs, ses regrets, sa jeunesse, sa fascination pour la modernité et la technique, l'art, le cinéma et la littérature. Initié par ses voyages, il devient initiateur pour nous, ne fermant jamais les yeux, nous révélant le laid comme le beau, transcrivant l'indicible et nous faisant part de ses commentaires sur la race humaine, ses beautés et ses erreurs, sans prendre parti, en simple spectateur, prenant ce qu'il y a à prendre, regrettant l'horrible qui parfois transparait, rythmant ses poèmes par des refrains, sans cesse réitérés, comme le ferait une comptine « “Blaise, dis, sommes-nous bien loin de Montmartre ?” »

   
Mais surtout et avant tout, Cendrars est un voyageur qui s'improvise poète ou inversement,  qui nous raconte sa quête d'inconnu et de dépaysement, son errance et ses déambulations, son envie d'en voir plus, toujours plus, et la découverte du monde passe par la rencontre de peuples, la remise en question, le doute, qui sonne comme un rythme aux oreilles du voyageur,


« et il y avait encore quelque chose
La tristesse et le mal du pays »


Mais pour rencontrer son œuvre, mieux vaut encore lire ces lignes magnifiques :

« Seigneur, c'est aujourd'hui le jour de votre Nom,
J'ai lu dans un vieux livre la geste de votre Passion

Et votre angoisse et vos efforts et vos bonnes paroles
Qui pleurent dans un livre, doucement monotones.

Un moine d'un vieux temps me parle de votre mort.
Il traçait votre histoire avec des lettres d'or

Dans un missel, posé sur ses genoux,
Il travaillait pieusement en s'inspirant de Vous.

A l'abri de l'autel, assis dans sa robe blanche,
Il travaillait lentement du lundi au dimanche.

Les heures s'arrêtaient au seuil de son retrait.
Lui, s'oubliait, penché sur votre portrait.

A vêpres, quand les cloches psalmodiaient dans la tour,
Le bon frère ne savait si c'était son amour

Ou si c'était le Vôtre, Seigneur, ou votre Père
Qui battait à grands coups les portes du monastère.

Je suis comme ce bon moine, ce soir, je suis inquiet.
Dans la chambre à côté, un être triste et muet

Attend derrière la porte, attend que je l'appelle !
C'est Vous, c'est Dieu, c'est moi, - c'est l'Eternel. »


Camille, AS ED/LIB


Lire également l'article de Loïc sur Du monde entier.

Repost 0

Recherche

Archives