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10 mars 2010 3 10 /03 /mars /2010 07:00




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Bruce CHATWIN
Le Chant des pistes
, 1987
Grasset, 1988
Le Livre de poche, 2000















Présentation

Nous sommes face à un récit de voyage fort documenté, teinté d’une réflexion philosophique, anthropologique, historique, sémantique sur l’origine de l’Homme. C’est l’histoire de rencontres entre un homme et son passé, son identité et celle de l’humanité entière. Bruce Chatwin nous offre et s’offre à lui-même un récit qui répond à une question, « la question des questions » : « Pourquoi l’homme ne peut-il tenir en place ? »

C’est en deux parties que Chatwin nous offre ses réflexions. La première nous invitant à découvrir les relations entre les Aborigènes et les Blancs grâce aux rencontres et aux aventures que vit Chatwin. La seconde sous la forme de carnets de notes, citations et rencontres avec de grands scientifiques.

Chatwin mène une enquête depuis ses premiers voyages en Afrique, jusqu’à ce voyage en Australie dans les années 1980. Il amasse des preuves dans des carnets. Ce dernier voyage semble «
confirmer l’hypothèse que j’avais caressée depuis si longtemps : la sélection naturelle nous a conçu tout entier (…) pour une existence coupée de voyages saisonniers à pied, dans des terrains épineux écrasées de soleil ou dans le désert ».


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Bruce Chatwin


Comment présenter Bruce Chatwin ? Il est intéressant de constater que les premiers chapitres de l’ouvrage nous livrent quelques éléments de la vie de l’auteur. Ils ont été choisis avec soin et argumentent en faveur de son lien, presque originel, avec le monde des aborigènes et des nomades.

Dans les premiers chapitres, on découvre un Bruce Chatwin enfant, pendant la Seconde Guerre mondiale, tentant
sans cesse de s’éloigner d’un réel trop lourd à porter. Lors de ses nombreuses lectures, Chatwin se plaît à observer l’illustration d’un livre offert par sa tante Ruth. On peut y voir une famille aborigène et Chatwin s’identifie, avec plaisir, au petit garçon qui trotte près de ses parents.

Un autre exemple tend à démontrer son lien au monde nomade. Sa tante Ruth lui avait offert une anthologie de poèmes pour les voyageurs. Sa famille était divisée en deux : les sédentaires et les nomades. De nombreux hommes, que l’on considérait comme fous, étaient partis sur les routes.  Le nom de famille de Chatwin, vient de « Chettewynde », signifiant « le chemin tortueux. »
« Et en moi s’insinua l’idée que les liens mystérieux reliaient ensemble la poésie, mon propre nom et la route. »

Une nouvelle destination, l’Australie


A la lecture de ce livre, il paraît tout à fait logique que Chatwin se soit rendu en Australie, terre des hommes qui ont marché. Néanmoins, Chatwin arrive là-bas avec de solides connaissances. Nous pouvons citer une lecture de l’auteur : Les Chants de l’Australie centrale de T. Strehlow. Cette lecture permet à Bruce Chatwin d’affirmer que les mythes aborigènes ont des liens avec des mythes du monde entier. Le caractère universel des pistes chantées est un pilier de la théorie de l’auteur au sujet de l’identité même de l’Homme. Mais Chatwin veut aller plus loin.

« J’étais venu en Australie pour tenter d’apprendre par moi-même, et non à partir des livres d’autres hommes, ce qu’était une piste chantée et comment elle fonctionnait. Il allait de soi que je ne pouvais pas aller véritablement au fond des choses (…). J’avais demandé à une amie d’Adélaïde si elle connaissait un spécialiste de la question. Elle m’avait donné le numéro de téléphone d’Arkady ».

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Source de l'illustration : http://www.artsdaustralie.com/fr/art-australien-communautes.php
 Nous sommes en Australie centrale, dans un univers aride, où l’Homme doit toujours s’adapter pour survivre. Bruce Chatwin va mener son enquête à Alice Springs, auprès d’Arkady et de son cercle d’amis : « Tous devaient, m’a-t-il semblé, travailler d’une manière ou d’une autre avec et pour les aborigènes. »
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Mais sa présence dérange. Les Blancs sont considérés comme des colonisateurs sans scrupules. « Les Blancs avaient volé son pays, dit-il. Leur présence en Australie était illégale Son peuple n’avait jamais cédé un centimètre carré de territoire. Ils n’avaient jamais signé de traité. Tous les Européens devraient retourner d’où ils viennent. » Ce sont ces questions autour des pistes chantées qui sont vécues comme des intrusions : « qu’il y avait ce pom en ville qui voulait aller dans le bush, avec l’équipe de topo… Non pas un journaliste…oui, comme tous les poms, relativement inoffensif, non pas un topographe… Non, il ne veut pas assister à des cérémonies… »

Bruce Chatwin part à la conquête d’un savoir ancestral. Arkadi, personnage important du « Mouvement du droit à la terre », sera un guide à travers ce savoir précieux. Chatwin a déjà beaucoup de connaissances. Les différentes personnes qu’il rencontre sont perçues comme autant de points d’appui à sa théorie. Les différents dialogues suivent une logique implacable, qui prend tout son sens lors de l'entretien avec E. Vrba, paléontologue. La caution scientifique à la théorie de Chatwin est ici merveilleusement bien utilisée.  «  Je sais que cela vous paraîtra sans doute tiré par les cheveux, dis-je à Elisabeth Vrba, mais si l’on me demandait : "A quoi sert un gros cerveau ?», je serais tenté de répondre : "A trouver son chemin en chantant dans le désert." » Elle me regarda d’un air quelque peu étonné. (…) Elle dit en souriant : « Moi aussi je crois que les hominidés étaient des nomades. »

Les mythes aborigènes
 
Tentons de défricher une partie des mythes aborigènes par le biais de ce que l’on nomme les pistes chantées. « S’ouvrir au monde et se déplacer. » : Voici résumée en quelques mots l’essence même des mythes aborigènes.
Les mythes aborigènes donnent une explication de l’origine du monde. La portée est symbolique, à caractère religieux, même. Ils dirigent les actes quotidiens de ces hommes. Au Temps du Rêve, le monde était peuplé des ancêtres. C’est en nommant les choses lors de leur périple à travers l’Australie qu’ils donnèrent vie au monde. Chaque ancêtre laissa derrière lui un sillage de sons. Le monde fut créé en chanson. Ces chants forment encore aujourd’hui des « voies » de communication entre les tribus les plus éloignées.
« Le chant et la terre ne font qu’un. » Toute la philosophie des aborigènes est fondée sur leur lien avec la terre. Il faut donc respecter la terre comme au Temps du rêve. C’est une « icône sacrée. » Ces pistes chantées ou songlines sont connues des aborigènes sous le nom « d’empreintes des ancêtres » ou de « chemin de la loi. » Les hommes chantent la terre, leur vie, le chemin à emprunter.

Chaque chose est un rêve. De plus, chaque homme a un totem qui lui est associé, c'est-à-dire un rêve. « J’ai un rêve wallaby » veut dire « mon totem est le wallaby, je suis membre du clan wallaby. » Et cela va même plus loin. Ce totem donné dès la naissance, leur est transmis avec une parcelle de terre.  L’exemple de Joshua illustre bien ce propos.
« Son propre rêve, le porc-épic (ou échidné), descendait de la terre d’Arhem, traversait Cullen et continuait vers Kalgoorlie. » L’Homme est donc attaché à un itinéraire, qu’il a appris à chanter. « La musique, dit Arkady, est une banq
CHATWIN05.jpgue de données servant à trouver son chemin dans le monde. » Aussi nombreux et éloignés soient-ils, les peuples aborigènes tissent des liens très forts, grâce aux chants.

Un homme pouvait traverser le pays (walkabout) sans se perdre. Au fur et à mesure de son chant, il recréait ou même créait l’itinéraire. Grâce à la seule connaissance de la mélodie, chaque homme reconnaît un itinéraire, un lieu…  Cela annihile la barrière des langues. L’étape ou point de transmission est le lieu où le chant ne vous appartient plus. C’est la fin de la propriété d’un homme qui doit passer le relais à un autre et ainsi de suite, pour que le chant puisse continuer. L’existence des tsuringas est fondamentale. C’est
« une plaque ovale (…), c’est l’alter ego de l’individu, son âme, son obole à Charon, son titre de propriété foncière, son passeport et son billet de retour vers l’itinéraire de la terre. » « Lorsqu’un cycle était chanté dans son intégralité, les propriétaires alignaient leur tsuringas, bout à bout, dans l’ordre. »


La question de la colonisation


« Avant que les Blancs  ne viennent, continua-t-il, personne n’était sans terre, puisque chacun recevait en héritage un tronçon du chant de l’ancêtre et un tronçon du pays où passait ce chant. Les strophes que possédait un homme constituaient ses titres de propriétés. » L’arrivée de l’homme blanc a donc privé les aborigènes de ce lien originel à la terre. Ils furent parqués dans des camps. L’alcoolisme devient vite un fléau ravageant tout un peuple. L’ouvrage de Bruce Chatwin nous décrit très bien cette problématique par petites touches. Le mouvement du droit à la terre fut une pierre de salut pour bon nombre d’aborigènes. Arkadi est un personnage important de ce mouvement. C’est grâce à la loi sur les droits à la terre - Le Land Rights Act – que les propriétaires aborigènes ont reçu des titres de propriétés sur leur pays, à condition que celui-ci soit inoccupé. « Titus avait accueilli la loi sur les droits à la terre comme une opportunité  pour les gens de son peuple de retourner dans leur pays – et le seul espoir de se débarrasser de l’alcoolisme. »

« Le travail qu’Arkady s’était inventé, consistait à traduire la « loi tribale » dans le langage juridique de la couronne. » Dans cette partie du pays, la somme de travail était colossale. Un projet de chemin de fer reliant Alice à Darwin était sur le point  de voir le jour, Arkady avait la mission d’aller à la rencontre de ces propriétaires et de chercher à savoir « quel rocher, marécage ou gommier spectre était l’œuvre d’un héros du Temps du Rêve. » Ces entretiens permettraient à Arkadi d’élaborer une cartographie précise de ces sites sacrés. Bruce Chatwin suivra quelques épisodes des rencontres entre Arkady et les aborigènes.

L’art aborigène


« Les aborigènes quand ils reproduisent un itinéraire chanté dans le sable, dessinent une série de lignes interrompues par des cercles. Une ligne représente une étape du voyage de l’ancêtre. (…) Chaque cercle est un "arrêt", "point d’eau", ou un des lieux de camp de l’ancêtre. »

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C’est dans les années soixante-dix que les peintures aborigènes ont commencé à se vendre. Certains chapitres de l’ouvrage s’essaient à nous faire comprendre l’utilisation, souvent détournée de son sens premier, des peintures, à des fins pécuniaires. Les peintres aborigènes sont des pointillistes. C’est lors de l’ascension du mont Lieber, que Bruce Chatwin comprit l’importance de voir le monde d’en haut. La terre est comme parsemée de points.

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 Ces peintures nous permettent de découvrir leur culture à défaut de toujours la comprendre. Cet art a permis à de nombreux aborigènes de sortir du cercle vicieux de l’alcoolisme. Ces points, ces lignes, les thèmes des tableaux sont directement liés au Temps du rêve et aux pistes chantées.

Conclusion

Le chant des pistes est un puzzle dont les pièces jonchent le sol. Au lecteur de reconstituer le paysage, celui de L’Australie, des aborigènes, des poms et des relations qu’ils entretiennent, mais aussi de l’homme Chatwin et de sa quête de lui-même. Les personnages, les lieux, l’intelligence de la pensée font de cet ouvrage une très belle lecture. Terminons par une citation qui souligne l’universalité qui sous tend la théorie de Chatwin sur la place de l’Homme dans le monde par une dernière citation : « Je vois des itinéraires chantés sur tous les continents, à travers les siècles. Je vois les hommes laissant derrière eux un sillage de chants (dont parfois nous percevons un écho). Et leurs sentiers nous ramènent, dans le temps et dans l’espace, à une petite zone isolée de la savane africaine où, au mépris du danger qui l’entouraient, le premier homme a clamé la stance par laquelle s’ouvre le chant du monde : « JE SUIS ! »

Quelques liens


Sur l’art aborigène
    http://www.galerie-gondwana.com/culture-aborigene-australie.html

Sur Bruce Chatwin et Le Chant des pistes
    http://www.moncelon.com/chant.htm
    http://www.moncelon.com/Chatwin.htm

Mathilde, A.S. Bib.-Méd.

Bruce CHATWIN sur LITTEXPRESS

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Article de Tracy sur En Patagonie.

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7 mars 2010 7 07 /03 /mars /2010 07:00
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Pierre JOURDE
Le Tibet sans peine

Gallimard, 2008

Collection Folio, 2010


















« L’inconscient mixe les trois voyages, refait un paysage avec ceux que j’ai vus. Je revois les couleurs, fluorescentes et métalliques, les grands alignements de sédiments, les plissements qui s’étendent à l’infini, comme les rangées de vagues peintes et dentelées d’un immense océan de théâtre. Je repasse des cols verticaux signalés par des chortens ou des stupas, je croise les lamaseries blanches, mais ce n’est pas cela. Je ne retrouve pas le bon chemin. Le véritable Tibet était ailleurs. Mes rêves s’épuisent à vouloir revenir à ce qui fut une fois,  ils en sont convaincus, la beauté à l’état pur, et qui peut-être n’a jamais existé ailleurs que dans leur nostalgie. » 
Zanskarcarte
Le Zanskar, vallée désertique de l’Himalaya dans la région Tibétaine située à 4000 mètres d’altitude. Les paysages fascinants, bouleversants, la bienveillance des habitants, le sentiment d’émerveillement ainsi que la fougue de la jeunesse ont poussé l’auteur de ce récit de voyage vers cet endroit  magique. Jourde y est allé à trois reprises, la première fois en 1980 (à 25 ans), la seconde l’année suivante et la dernière en 1983.

L’auteur ne se prend pas au sérieux et encore moins pour une sorte de héros arrogant à la recherche d’une satisfaction personnelle ou d’un dépassement de soi. C’est avec beaucoup d’humour et d’autodérision qu’il évoque son parcours cocasse avec son ami Thierry Tullipe sur les pistes du Zanskar avec un équipement rudimentaire. 


« Dans le duo comique, je tiens le rôle de la tête folle, spécialisé dans l'oubli, la négligence vestimentaire, le cassage de gueule impromptu (avec figures acrobatiques et rétablissements clownesques). Une équipe idéalement constituée pour les exploits burlesques. En fait, j'en prends conscience en ce moment même, nous sommes partis au Tibet à peu près dans l'équipement et l'état d'esprit de deux pochards sortant du bar le soir et s'aventurant dans une rue froide. Je rajuste autour de mon cou mon foulard rouge en synthétique, trente centimètres sur vingt, assez peu épais pour être transparent. Il ferait assez bel effet un jour de manif printanière à la Bastille. » (p. 21)

Pour lui c’est un voyage sans prétention, pour les souvenirs, pour les photos (« Le voyage le plus étonnant de ma vie, je ne l’ai pas fait pour l’exploit, ni par curiosité culturelle, ni pour aucun motif qui présente un peu de sens.  Je l’ai fait pour reprendre des photos. Tout pour la photo. Le monde est fait pour aboutir à un beau diaporama ».p.67) Il s’agit « d’un désir de pittoresque dans sa version la plus radicale ».
zanskar.gomborangjom.2008
Malgré les traits d’humour, Pierre Jourde décrit des paysages étourdissants qui ont marqué son esprit.


« Je n’ai pas pu m’en empêcher. J’ai bramé comme un veau devant l’excès de beauté. Elle n’était pas devant nous mais autour de nous, nous enveloppait, tourbillonnait autour de nous. Nous étions roulés dans le sublime comme dans une vague, pris et soulevés par lui, et puis repris encore, dans un ressac de formes et de lumières. » (p.59-60)

A la manière de Nicolas Bouvier,  l’auteur utilise l’écriture pour décrire les sentiments éprouvés face aux images hallucinantes d’une Nature démesurée qui semble évoluer hors du temps. Dans l’Usage du monde Bouvier écrivait :


« Longue patience, recherche et attente du mot juste qui rendrait aux rencontres, aux voix, aux paysages, aux routes leur fraîcheur native et les contours précis qu’on avait perçus ».

Par exemple Pierre Jourde utilise la personnification pour décrire le paysage qui l’entoure (« D’un seul coup, ensemble nous tournons le dos, nous fuyons la bouche grande ouverte du Shingo La, nous dévalons en courant la langue glacée de l’ogre, sautant et enfonçant tour à tour dans la neige […] ») ainsi qu’une description picturale (« Et partout la débauche des montagnes roulant sur les montagnes, chaîne derrière chaîne. Montagnes violettes, orange, vertes, ou safran, ou bleu électrique, ou roses, ou même noires. Une prodigalité des configurations les plus incongrues, réitérées à l'infini, une orgie de spectaculaire à ne plus savoir où regarder. C'en est presque excessif. Pas un arbre. Ici et là, dans cet univers exclusivement minéral, le vert fluorescent d'un champ d'orge. Aucun paysage, depuis, ne m'a autant bouleversé. J'ai eu l'impression de saisir dans les formes du monde, quelque chose qui n'était plus tout à fait du monde. »).

Dans un article des DNA (Dernières Nouvelles d’Alsace) du 10 février 2008, Pierre Jourde explique que Le Tibet sans peine n’est pas un livre de voyage. Selon lui aller au Tibet n’est plus un acte héroïque car « le Temps des grandes aventures est passé ».  Le sarcasme et l’autodérision sont donc pour lui un moyen de démystifier le récit de voyage. En fait ce livre est plutôt un récit de souvenirs.



Quelques informations sur l’auteur


Pierre Jourde est un écrivain français de 55 ans notamment connu pour ses pamphlets sur la littérature contemporaine et ses essais sur la littérature moderne. Son œuvre littéraire se partage entre poésie (Haikus tout foutus en 2004), récits (Dans mon chien en 2002 et Le Tibet sans peine en 2008) et romans (Pays perdu en 2003, Festins secrets en 2005, L'œuvre du propriétaire en 2006, L'heure et l'ombre en 2006, La cantatrice avariée en 2008 et Paradis noir en 2009).

Depuis 2009 il tient un blog « Confiture et culture » sur le site littéraire du  Nouvel Observateur où il publie ses prises de positions sur des sujets de société.


Anne-Sophie Tessier, 2A Bib-Med







Sources images


Carte du Cachemire : http://www.koausa.org/Nature/maps.html

http://potala-himalaya.com/

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Published by Anne-Sophie - dans littérature de voyage
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6 mars 2010 6 06 /03 /mars /2010 07:00
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Aldous HUXLEY
Tour du monde d’un sceptique

(Jesting pilate)
Traduit de l’anglais par Fernande Dauriac.
Éditions Plon, 1932, première édition.
Éditions Payot et Rivages,
collection Petite Bibliothèque Payot/Voyageurs 2005.

 






 
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Aldous Huxley (1894-1963)
 
Né dans une famille de l’élite intellectuelle britannique, Aldous Huxley choisit d’étudier la littérature et la philosophie à Oxford, alors que sa famille le destinait à une carrière scientifique. Il publie son premier recueil de poèmes en 1916, à l’âge de 22 ans, puis devient journaliste et critique d’art.

Il voyage beaucoup, surtout en Europe, et fréquente les communautés artistiques de l’époque auxquelles il consacre de nombreux essais. Aldous Huxley s’écarte ainsi assez vite des normes sociales qu’aurait pu lui imposer son éducation. Son observation critique des usages, des normes sociales et idéaux de son époque font de lui le porte-parole des intellectuels anglo-saxons. En 1932, il publie Le Meilleur des mondes où il décrit une société future dans laquelle les êtres humains sont sélectionnés génétiquement dès la naissance, afin de contrôler leurs sentiments et comportements. Aujourd’hui encore, cette œuvre reste visionnaire en décrivant les dérives possibles d’une société totalitaire.

En 1937, il part pour les États-Unis afin de devenir scénariste à Hollywood et écrit, entre autres, l’adaptation d’Orgueil et préjugés de Jane Austen. Il commence à étudier le mysticisme avec les philosophes Gerard Heard et J. Krishnamurti. Son ouvrage La Philosophie éternelle décrit son approche des doctrines des grands courants mystiques. Ses écrits deviennent fortement influencés par le mysticisme et ses expériences de la mescaline et du LSD, à travers lesquelles il explore les différents états de conscience de l’être humain, et qu’il relate dans Les Portes de la perception et dans Le Ciel et l’enfer. Il reçoit en 1959 le Award of Merit for the Novel, et écrit un roman utopique en 1962, L’Île, dans lequel il expose ses idées sur les rôles spécifiques des sciences et des technologies dans la société. Aujourd’hui ses œuvres sont régulièrement étudiées en cours de philosophie moderne britannique dans les universités américaines.



Tour du monde d’un sceptique
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 En 1926 Aldous Huxley entreprend de faire le tour du monde. De Londres, il se rend aux Indes, où il s’étonne de l’arrogance coloniale de ses compatriotes. Cette minorité blanche qui domine 320 millions d’Indiens se montre peu conciliante avec la civilisation et la spiritualité indiennes. Il traverse le désert de Râjputâna, visite le Kashmir, assiste à un discours de Mahatma Ghandi, lors du congrès panindien à Cawnpore. Si la musique indienne le fascine, il est déçu par la beauté factice et surannée du Taj-Mahal et préfère celle d’Amritsar, le Temple d’Or des Sikhs (photo ci-contre). Huxley prend conscience de l’antagonisme des civilisations indienne et européenne.

Il traverse la Thaïlande et la Malaisie en train pour rejoindre Singapour. Mais le vrai voyage, pense Huxley, serait de faire ce chemin à pied à travers la jungle, avec tous les risques que cela comporte. Il lit à bord des bateaux qui l’emmènent des rives de Borneo vers la mer de Chine  lorsqu’il a « épuisé » le paysage et les visions exotiques qui s’offrent à lui. Shanghaï l’impressionne par son activité perpétuelle et le Japon se révèle, après plusieurs jours de pluie sur l’île d’Hokkaïdo, devant la beauté intemporelle  et sacrée du mont Fuji-Yama.

De Yokohama, Aldous Huxley s’embarque pour San Francisco. Il ironise sur le mythe de l’écrivain en voyage, à sa descente de bateau, lorsque des journalistes l’assaillent de questions sur la situation actuelle en Angleterre qu’il ignore après plusieurs semaines de traversée. À Los Angeles on l’invite à beaucoup trop de soirées mondaines. Si le divertissement est plaisant au début, il s’ennuie vite au milieu de toute cette activité finalement superficielle et vide de sens. À Joy City, comme il surnomme la ville, personne ne se parle vraiment et la joie est une obligation.

Huxley fait route vers l’est et arrive à Chicago. Une publicité pour une firme d’entrepreneurs de pompes funèbres l’amène à réfléchir sur le capitalisme, et les dérives possibles d’une société dans laquelle une hiérarchie poussée à l’extrême dépersonnalise les individus, au profit du rendement permanent. À New York, la liberté devient « démodée », on lui préfère la prospérité et la modernité.

De retour à Londres, Aldous Huxley médite sur l’Orient, l’Occident, et pense que le voyage en valait la peine, car voyager c’est se rendre compte par soi-même que l’homme est imparfait et qu’en réalité « tout le monde a tort ».



 Le style d’Aldous Huxley


Tour du monde d’un sceptique est écrit comme un journal de bord, mais Huxley ne se contente pas de décrire son long périple, et de raconter des anecdotes propres à tout voyageur. Pour lui, le voyage est fait de déceptions qui alternent avec l’émerveillement et les réflexions sur la condition humaine de tous les peuples. Huxley a beaucoup voyagé, au cours de sa vie, mais on ne peut parler d’écrivain-voyageur car ses récits de voyages sont rares. Cependant Tour du monde d’un sceptique est intéressant car, même si l’on ne connaît pas son œuvre, il montre ce qu’est l’attitude mesurée d’un auteur qui cherche avant tout  à rester lui-même, c'est-à-dire un essayiste et un romancier désireux de comprendre le comportement de l’être humain au travers des différentes civilisations. Quant à ceux qui connaissent les ouvrages d’Huxley, il est toujours, à mon sens, intéressant de savoir comment un écrivain appréhende le monde.

 L’auteur est certes sceptique mais juste le temps qu’il estime nécessaire afin de juger avec discernement. Alors que l’être humain se contente souvent d’emprunter les jugements d’autrui, et ce parfois inconsciemment, au lieu de chercher à comprendre par lui-même. Voilà ce à quoi réfléchit Huxley lorsqu’il regarde l’Orient avec les yeux d’un Occidental. Et quand il est en Amérique, il ne peut s’empêcher de penser à une société dans laquelle l’hyperactivité et la hiérarchie se conjuguent à tous les temps, et à chaque instant. Supprimer toute pensée personnelle dans un monde où les comportements sont contrôlés dans les moindres détails… Le Meilleur des mondes n’est plus très loin. Alors dans le cas d’Huxley, le scepticisme est salutaire.   

 

François Giraud, 2e année édition/librairie



Aldous HUXLEY sur LITTEXPRESS


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Article de Coralie sur Le Meilleur des mondes.
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1 mars 2010 1 01 /03 /mars /2010 07:00
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Henri MICHAUX,
Ecuador
, 1929
Gallimard, L’Imaginaire


















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« Un homme qui ne sait ni voyager ni tenir un journal a composé ce journal de voyage ». C’est par ces quelques mots que commence Ecuador.

Entre le récit de voyage et le journal intime, Henri Michaux nous livre de manière poétique son excursion en Equateur, de l’embarquement à bord du Boskoop en 1927 au trajet retour via le fleuve Amazone.

Décrivant avec plus ou moins de précision ses expéditions, l’auteur nous dévoile les couleurs des paysages qu’il observe, les animaux qui les traversent, les personnes qu’il y rencontre… Etant cardiaque, il expose également les difficultés qu’il éprouve. Il nous fait part de ses angoisses et des agitations de son corps, comme dans son poème « Je suis né troué ».

Mais il semble que le voyage soit un prétexte, non pas pour découvrir des paysages étrangers, mais pour nourrir le monde imaginaire de l’auteur. L’œuvre se caractérise en effet par la faculté d’imagination du narrateur qui arrache certains éléments du réel pour les faire vivre différemment au sein de son propre univers.Se désintéressant du voyage lui-même, Michaux (d)écrit son propre monde, comme lorsqu’il traverse la forêt tropicale :


Ici, il y a pour moi.
Arbres des Tropiques, à l’air un peu naïf, un peu bête, à grandes feuilles, mes arbres !
La forêt Tropicale est immense et mouvementée, très humaine, haute, tragique, pleine de retours vers la terre. Les parasites veulent bien s’élever. Ils choisissent un arbre, mais après avoir pris quelque hauteur, les voici tous qui bêlent et reserpentent vers la terre.
Très habitée, la forêt riche en morts et en vivants !


Parce que l’éther « arrache l’homme de soi », la prise de drogue lui permet d’explorer toutes les possibilités de lui-même tout en alimentant son imaginaire, qu’il nomme d’ailleurs ses « propriétés ».

Malgré un certain refus de la narration, Michaux écrit de manière accessible et lisible, alternant prose et vers libres. En plus de traduire ses émotions personnelles, l’auteur nous fait rire. En effet, l’œuvre n’est pas écrite sur un ton trop sérieux, ou dramatique. Le narrateur parvient à nous surprendre en nous dévoilant certains passages très drôles, comme ceux où il expose les différents dangers qui le guettent sur le trajet retour, à la fin du livre.

Ecuador est donc une œuvre qui lie des éléments en apparence antinomiques : humour et sérieux, récit et poésie.



Honorine, AS bib.



Henri MICHAUX sur LITTEXPRESS

Michaux Ecuador





Article de Clotilde sur Ecuador






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Article de Susanne sur Un barbare en Asie




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Article de Chloé sur Voyage en Grande Garabagne
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28 février 2010 7 28 /02 /février /2010 07:00
Eberhardt Amours nomades





I
sabelle EBERHARDT,
Amours nomades

Gallimard, 2008
Collection Folio 2€
















isabelle eberhardt
Biographie


Isabelle Eberhardt est née en 1877 à Genève . Journaliste et écrivain d'origine russe, elle est issue d’une famille d’aristocrates et a eu une enfance marginale et libertaire. Très tôt elle  a vécu hors de toute contrainte sociale.
    
A 20 ans, Isabelle quitte Genève pour Bône, dans l’Est constantinois, en Algérie. Elle entend parler pour la première fois de ce pays  par ses demi-frères, engagés dans la légion militaire. Elle découvre un pays, une culture, une religion qui va l'imprégner totalement.    
     
Fascinée par l'Islam et le désert, elle décide de se convertir et d’adopter une vie errante. Elle devient donc un étonnant témoin de la réalité algérienne au temps de la colonisation.

Pendant une grande partie de son existence, Isabelle Eberhardt mène une vie de nomade en Afrique du Nord (sur la côte algérienne d’Oran, dans le Sahara, au sud-ouest du Maroc et à l’est de la Tunisie). Elle se familiarise avec les mœurs et les dialectes des régions qu’elle parcourt et est l’une des premières femmes du 20e  siècles à voyager seule. Elle prend plusieurs identités comme celle de Mahmoud Saadi. Convertie à l’Islam, c'est déguisée en homme bédouin (les Bédouins sont  des nomades de culture arabe vivant dans des régions désertiques du Moyen-Orient), drapée dans les plis de son burnous (manteau en laine long avec une capuche pointue et sans manches), le crâne rasé coiffé d’un haut turban, qu'Isabelle Eberhardt va parcourir les « routes » d’Afrique du nord.
       
Dans les tribus, elle est reçue en tant que "taleb", c'est-à-dire étudiant,  "demandeur de savoir " ou "voyageur en quête de sens".

Se faisant passer pour un homme, elle peut entrer dans tous les lieux où les femmes ne sont pas admises, ce qui facilite aussi son travail de journaliste.  Elle se marie avec Slimène  Ehnni, jeune soldat indigène de l'armée française en Afrique du Nord, ce qui provoque un scandale. Sa vie peu conventionnelle fait que les colons français  se mettent à la surveiller.

        
Elle collabore aussi avec le  journal  Akhbar et est envoyée à Ain-Sefra comme reporter de guerre pendant les troubles près de la frontière marocaine.

En 1904, âgée de 27 ans, elle trouva la mort dans l’inondation d’Ain-Sefra.
      
Vue comme le Rimbaud féminin, elle s’inspire, dans ses récit, de Loti et de Fromentin.

Elle a écrit  de nombreux articles, nouvelles, récits, romans, centrés sur l'Islam. Dans son approche du Maghreb, elle rompt complètement avec l'orientalisme et le pittoresque.




L’œuvre
        
Ce livre se compose de douze nouvelles extraites du volume intitulé Amours nomades publié aux éditions Joëlle Losfeld en 2003. Elles ont été éditées à partir des manuscrits conservés aux archives d’outre-mer d’Aix en Provence et des journaux de l’époque où certaines d’entre elles avaient paru. Elle ont sûrement été écrites entre 1900 et 1904 c'est-à-dire à la fin de sa vie.
       
Les nouvelles sont très courtes, allant de trois à une dizaine de pages. Le livre se lit rapidement et l’écriture et fluide. Toutefois, il faut connaître le contexte historique (pendant la colonisation et les conflits entre population  locale et armée française), culturel et religieux pour bien saisir toute la richesse des nouvelles. En effet, la culture n’étant pas la même et le vocabulaire parfois non expliqué, nous n'avons pas le même regard sur l’œuvre et ne pouvons pas tout comprendre.
       
Malgré les différentes histoires, nous pouvons trouver un fil conducteur à ce livre. En effet, la première nouvelle (Amara le forçat) raconte le retour d’ Isabelle Eberhardt sur le sol algérien pour une affaire judiciaire où  elle est la victime. Les nouvelles centrales évoquent la vie des populations qu’Isabelle va rencontrer. Enfin, la dernière nouvelle de ce livre décrit l’errance et la mort d’un vagabond qui préfère abandonner la femme qu’il aime pour répondre à l’appel de la route. Ce vagabond ressemble beaucoup à l’auteur.
       
Certaines nouvelles, comme Amara le forçat ou la Zaouïa, la mettent directement en scène ; elle est son propre personnage. Elle y dit clairement  qu’elle est habillée en homme et raconte les moments de la prière et ses échanges avec les Maghrébins.

Dans les autres, elle va plutôt nous raconter la vie des nomades… Elle sera un peu plus en retrait.
      
Les nouvelles sont aussi regroupées autour d'un même thème : l’amour ; l’amour impossible entre deux personnes, l’amour pour des animaux, l’amour pour la route…


Les expériences personnelles rapportées dans les nouvelles sont heureuses ou tragiques, douces ou violentes mais Isabelle réussit toujours à rapporter la beauté du lieu, attentive aux odeurs, aux bruits, aux couleurs  qui le caractérisent, soucieuse de peindre au plus près le peuple arabe. Par exemple, dans Le Vagabond, elle décrit le lieu que voit le personnage éponyme quand il se réveille comme ceci :

« Un matin, les pluies lugubres cessèrent et le soleil se leva dans un ciel pur, lavé des vapeurs ternes de l’hiver, d’un bleu profond. Dans le jardin discret, le grand arbre de Judée tendit ses bras chargés de fleurs en porcelaine rose. Vers la droite, la courbe voluptueuse des collines de Mustapha s’étendit et s’éloigna en des transparences infinies. Il y eut des paillettes d’or sur les façades blanches des villas. Au loin, les ailes pâles des barques napolitaines s’éployèrent sur la moire du golfe tranquille. Des souffles de caresse passèrent dans l’air tiède. Les choses frissonnèrent. Alors, l’illusion d’attendre, de se fixer et d’être heureux, se réveilla dans le cœur du Vagabond. » (p.115)

L’écriture est donc poétique, magique dans les descriptions des paysages mais aussi dans la relation entre homme et femme. Par exemple, dans Le Roman du turco, Isabelle Eberardht décrit l’acte amoureux entre Si Allela et Melika en ces termes :


« Si Allela lui savait gré de sa grâce et de sa réserve qui donnaient une  saveur toute particulière à leur entretien prolongé, telle une délicieuse torture, dans le clair-obscur rosé du crépuscule tiède. Dans une chambre tapissée de faïence et dont un léger rideau fermait la porte, Si Allela goûta une ivresse inconnue, en gamme ascendante dans l’intensité inouïe de la sensation allant jusqu’à l’apothéose. » (p.46)

Enfin, dans presque toutes les nouvelles, apparaît la soumission de la femme, vouée à rester à la maison et promise par son père ou son frère à un homme riche.

Dans cette œuvre, où elle ne fait pas l'éloge des Français, Isabelle Eberhardt veut retranscrire la vie d’un peuple et d’une culture qu’elle souhaite célébrer. Cette œuvre nous fait voyager, par le thème de l’amour, dans l’Afrique du nord du début du 20e siècle.

Pour conclure,  Isabelle Eberhardt se décrivait ainsi :
«Nomade j’étais, quand toute petite je rêvais en regardant les routes, nomade je resterai toute ma vie, amoureuse des horizons changeants, des lointains encore inexplorés.»


Elodie, 2e année Bib-Med



Isabelle EBERHARDT sur LITTEXPRESS


Eberhardt Amours nomades



Article de Hafed sur Amours nomades.






                     








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21 février 2010 7 21 /02 /février /2010 19:00
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Nicolas BOUVIER
Journal d’Aran et d’autres lieux

Payot, 1990
rééd. Petite Bibliothèque Payot, 2008




















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L’auteur

Nicolas Bouvier est né en 1928 à Genève où il meurt en 1998. C’est un des plus grands écrivains voyageurs qu’il nous est donné la chance de lire. Son père étant bibliothécaire, il est, dès sa plus tendre enfance, immergé dans le monde des livres.

 

Voyager. Son père l’y a fortement encouragé. « Les premières fois où j’ai voulu partir, je n’ai même pas eu à fuguer : mon père m’y a poussé. » Très tôt, N. Bouvier se met à raconter ses pérégrinations riches en aventures humaines. On peut d’ailleurs lire sur la quatrième de couverture des éditions Petite Bibliothèque Payot Voyageurs « le voyageur n’a rien vu s’il n’a pas vu les hommes ». Définition qui colle parfaitement à la façon de concevoir le voyage de notre auteur.

Bouvier pratique le globe comme un exercice spirituel : «  Il m'a paru bien vite […] que la terre […] nous était donnée comme une vaste merveille à déchiffrer. Avec trois clés reçues dans mon berceau : la lecture, le voyage et l'écriture ».

De L'Usage du monde au Journal d'Aran et d'autres lieux (Irlande, Chine, Corée), en passant par Le Poisson scorpion (Ceylan) et les Chroniques japonaises, l'œuvre de Bouvier, sculptée avec la précision d'un orfèvre, nous fait aimer la quintessence du monde. Son périple dans l'espace initie à un autre voyage, au cœur des mots.

Il a une conception du voyage toute personnelle : « On ne voyage pas pour se garnir d'exotisme et d'anecdotes comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende pareil à ces serviettes élimées par les lessives qu'on vous tend avec un éclat de savon dans les bordels. » Cette façon d’appréhender le voyage se retrouve dans l’œuvre d’Andrzej Stasiuk qui ne considère pas non plus le voyage comme du tourisme. Il aime à se retrouver dans des lieux difficiles, parfois même hostiles.

Nicolas Bouvier ajoute : « on peut s'en aller par exemple pour ne pas occuper la niche que déjà la société vous prépare, pour ne pas s'appeler Médor ».

On l’aura compris, Nicolas Bouvier est l’auteur d’une littérature exigeante mais qui vaut vraiment la peine que l’on y plonge à corps perdu !





L’œuvre

 Journal d’Aran et d’autres lieux est une œuvre divisée en trois parties inégales : Journal d’Aran, Les chemins du Halla-san ou The old shit-track again et enfin Xian. La première partie concernant son voyage en Irlande (Aran) est la plus longue en nombre de pages. C’est d’ailleurs la seule qui est citée dans le titre, les autres n’étant appelées que « autres lieux ».
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©  Julien TESSONNEAU
Avril 2002
Campagne
Iles d'Aran
IRLANDE




Dans cette œuvre il prend à de nombreuses reprises le lecteur à parti : « Le lecteur va se dire : « Et voilà les fées ! En Irlande vraiment, pas moyen d’y couper » (p. 80) ou encore à la page 16 : « je ne sais plus lequel ». Le narrateur s’adresse directement au lecteur, lui fait une sorte de confidence. Il nous embarque avec lui dans ses aventures qu’il raconte à la première personne.

Au fil des pages, nous apprenons des éléments sur la vie du narrateur que celui-ci distille au compte-goutte. C’est un journaliste (on l’apprend p.34) suisse (p.64 « Pas de suisse au livre d’or. Je suis le premier […] »). Il ne voyage pas seul, sa femme Eliane l’accompagne. A la page 122, il dit en parlant de sa vie : « j’ai déjà passé la moitié de la mienne dans une sorte d’effarement distrait, le cœur à tout, la tête à rien. »

Nicolas Bouvier raconte beaucoup d’anecdotes à son lecteur et fait preuve d’une bonne dose d’humour :  « On raconte ici qu’un paroissien que le curé pressait de questions sur les ébats d’une nuit passée avec une « amie » avait répondu Je crois me souvenir avoir somnolé un peu. » (p. 56)

En ce qui concerne le rythme. Il est comme l’œuvre tout entière, il résonne en nous comme « le tambour de la mer contre les falaises » (p.78). En effet, c’est une œuvre qui ne peut laisser indifférent tant elle est proche des hommes. Mer qui « est couverte d’une mince couche de glace qui se soulève sous la houle comme la poitrine d’un dormeur. » Le rythme bien que fort est souvent d’une grande lenteur, semblable au sentiment de vide et de dénuement qui se ressent tout au long du livre (nous développerons ce point plus tard);
.
L’auteur utilise énormément de métaphores. On trouve une grande poésie dans sa façon d’écrire : « Dans le comté du Connemara vous voyez de la terre qui moutonne dans deux tons de brun sous un ciel au galop […] (p.65) ». Cette description me fait penser à des tableaux impressionnistes tels que ceux de Van Gogh pour le côté tourmenté des paysages. On peut également citer la phrase suivante, elle aussi emplie de poésie : « entendre le vent me braire au nez en tirant comme un voleur ses couvertures de brume. » (p. 52)

En lisant cette œuvre, j’ai repensé à Perec lorsqu’il tente d’épuiser le « lieu parisien » qui l’entoure. « J’aime beaucoup les épiceries qui fournissent assez bien l’inventaire moral d’un lieu. Une clochette argentine et grave, aussi forte que celle des gares d’autrefois, a ponctué mon entrée sans faire apparaître personne. J’ai regardé : outre les boîtes de thé, de thon, de sardine qu’on s’attend à trouver dans ce genre de lieux, il y avait : du tabac à chiquer en tresses (cinq cents la pièce) ; des œufs vert moucheté de noir de je ne sais quel volatile marin ; des pierres à aiguiser cylindriques bien plus pratiques que celles de chez nous qui sont quadrangulaires ; une énorme bombonne de whisky blanc renversée et munie d’un clapet de laine non dégraissée teinte en indigo et de ces briquets à mèche d’amadou qui ne fonctionnent bien que par fort vent… J’en étais là de mon examen quand j’ai entendu la joyeuse cascade d’une chasse d’eau. L’épicière est apparue : alerte, tavelée, frisottée, les yeux pers et mobiles. » (p.85-86) On peut également relever le passage pages 24-25 : « Dans l’espèce de roulotte qui sert de salle d’attente, autour d’un poêle de fonte chauffé au rouge…puis le mugissement béni du moteur sur la mer qui vire au noir. »

Il faut également remarquer l’intertextualité impressionnante que l’on trouve dans cette œuvre. A travers tout le livre, Bouvier fait référence à des auteurs, des musiciens, des peintres…tout un panel d’artistes qui donnent de la couleur à son œuvre et qui enrichissent un voyage bien éloigné du simple tourisme. On y croise Vermeer, Francis Bacon, Kafka, Verlaine, Rimbaud, Conrad, Synge (récurrent dans le livre), Joyce, Chandler, Hammett, Montaigne et bien d’autres. Il y a notamment une référence directe à Marco Polo : « De retour, Hammel écrit ses souvenirs : Relation du naufrage d’un vaisseau hollandais sur la côte de l’Ile Quelpaert, Paris 1670. C’est lui qui place « Quelque part » sur nos cartes et fournit la première description de ce brillant « royaume ermite » dont l’Occident ne connaît rien et auquel Marco Polo qui lui donnait le nom de Kaoli (corruption de Koryo, notre Corée) n’avait consacré que quelques lignes. » (p.138) A la page 112, il parle du Devisement du monde de Marco Polo.

Page 54-55, Nicolas Bouvier nous confie : « Je suis venu avec un seul livre […] Ce livre unique est une anthologie des sagas celtiques dans leur plus ancienne recension. Il vient de me tomber des mains. » Cette phrase prend une toute autre dimension lorsque l’on sait que Bouvier est lui-même auteur. Peut-être est-ce une façon de dire à son lecteur qu’il peut le comprendre. Il parle également du cinéaste Flaherty qui a réalisé L’Homme d’Aran et du poète Yeats qui « avait sommé son émule Synge de se rendre à Aran pour y apprendre le gaélique et relever le répertoire des conteurs. Synge qui vivait alors à Paris avait obéi à contrecœur. Un premier séjour dans les îles suffit à le séduire. Il y retourna quatre ans de suite (1898-1902) et en attendit cinq avant de trouver un éditeur pour le livre Les Iles d’Aran qu’il leur avait consacré, et qui n’atteignit alors qu’un public d’irlandophiles et d’initiés. Dont Robert Flaherty, cinéaste américain né dans le Michigan mais d’origine irlandaise.» (p.72-73)

En ce qui concerne les thèmes abordés dans l’œuvre, j’en ai dégagé trois grands : un voyageur mais pas un touriste, la fièvre et le vide/le dénuement (la tentation du néant, la tentation du silence).


Prenons le premier thème : un voyageur qui est loin d’être un simple touriste. N. Bouvier n’est pas un de ces voyageurs qui se contentent de faires des choses agréables, et de ne retenir que les éléments positifs et superficiels du pays qu’il traverse. En effet, il aime rencontrer des personnes authentiques et discuter avec elles des réalités du pays. Il essaie sans cesse d’avoir l’idée la plus juste et proche de la vérité de ce que vivent les habitants. Et pour ce faire, il ne ménage pas ses efforts. Il a une vision du tourisme et il ne la cache pas à son lecteur. Page 42 : « Partout on médit du tourisme…de l’étranger grugé… ténacité discrète. » Même s’il apprécie de rencontrer des autochtones, il ne cherche pas à multiplier bêtement les rencontres. C’est la qualité des amitiés et des échanges qui l’intéressent : « C’est dans ce flottement un peu étourdi de saké (alcool de riz) que je me suis fait mes rares et fugaces amitiés japonaises.» (p.94)

« Ce qui compte, c’est que j’ai eu ce soir le sentiment d’avoir rencontré ce vieillard avant que je sois au berceau » (p.65)

Il s’intéresse aux faits historiques qui ont marqué ses lieux de voyage. Tel un guide, il emmène son lecteur découvrir les peuples et les paysages : « A l’entrée du cimetière, dans une cabane de rondins… qui réduisent la nature à ses droites et à leur perpendiculaire.» (p.18-19) et, page 102 à 105 : « Les Occidentaux venus cette année-là…s’appelaient " Ambiance famille " … » Ce passage me fait énormément penser aux conseils avisés dispensés par le Guide du Routard.

« J’étais heureux que cette équipée admirable nous ait marqués. C’était comme une encoche sur un couteau d’assassin. Si on ne laisse pas au voyage le droit de nous détruire un peu, autant rester chez soi. (p. 151) » Là encore, il montre sa détermination à ne pas se comporter comme un touriste banal et stupide.



Le thème suivant concerne la fièvre, sentiment récurrent chez le narrateur lorsqu’il est en Irlande. « Il est fiévreux la nuit et vivant la journée. Ses mains sont brûlantes ou glacées.»(p.79). Ici, c’est un des hommes qu’il a rencontrés sur l’île d’Aran qui parle de lui.
 

Page 87 : « après ces quelques jours fiévreux ». Page 78 : « J’avais marché aujourd’hui près de vingt kilomètres dans une sorte d’ébriété, comme sans m’en apercevoir. La fatigue aura peut-être raison de la fièvre : il faut épuiser les maladies qui nous visitent ; le plus souvent, elles lâchent prise avant le corps.»
(p.79)


Troisième thème, celui du dénuement et du vide.
Il est souvent question de rudesse. En Irlande : des paysages hostiles, beaucoup de vent, un froid glacial. Peu d’habitants. Des vies au ralenti qui attendent la renaissance du printemps. En Corée : « Cet hôtel vide ! Je me demande avec quelles lectures ou quels jeux ces employés chamarrés trompent leur attente…reprendre possession des lieux.» (p.105) Cette « tentation du néant » et « du silence » est également très présente dans l’œuvre de l’auteur Cioran, inventeur de l’expression.


Remarque : toutes les citations sont extraites de l’œuvre éditée chez Payot coll. « Petite Bibliothèque Payot Voyageurs ».



Fanny, AS Ed.-Lib.


Sources utilisées

 Le site du Guide du routard

 Le dossier bibliographique sur Nicolas Bouvier sur le site de la librairie Ombres Blanches





Nicolas BOUVIER sur LITTEXPRESS


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Article de Marion sur L'Usage du monde






Nicolas-Bouvier-Le-Poisson-scorpion.gif

Article de Joséphine sur Le Poisson scorpion






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Articles de Nicolas et Mathieu sur L'Usage du monde et Chronique japonaise


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Article de Charline retraçant l'Itinéraire de Nicolas Bouvier.


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18 février 2010 4 18 /02 /février /2010 19:00
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Isabelle EBERHARDT
Amours nomades

Joëlle Losfeld, Arcanes, 2003
Gallimard Folio,
Coll. 2 euros, 2008














Éloge des corps

Recueil de nouvelles, étude sociologique, épopée russe, instant érotique, Amours nomades  est à l’image d’Isabelle Eberhardt (1877-1904), libre et ouvert à toutes les expériences de la nature humaine. À travers les douze nouvelles du recueil nous voyageons dans un Maghreb à la fois mystérieux et sensuel.

Toutefois le voyage se fait à travers le corps, essentiellement le corps, la jeune Suisse le rend palpable, il est suave, nous le sentons, nous pleurons ce corps, ou plutôt ces corps, corps arabes désirés, déchiquetés, abandonnés. Ici la pudeur se laisse regarder, du moins nous la contemplons en silence comme Allela qui contemple Melika, ému par sa beauté (dans la nouvelle « Le Roman du Turco »).

Nous découvrons avec plaisir un autre monde, un monde décrit sans concessions. Isabelle Eberhardt a trop de respect envers la culture arabo-musulmane pour édulcorer la réalité, elle y décrit tout : les merveilles du soufisme (« Le Meddah ») à travers un dandy berbère, le poids souvent trop lourd de la tradition notamment à l’égard des femmes (« Le Légionnaire », « Aïn Djaboub »), la violence intertribale... Rien n’est caché. Au contraire, la plume d’Eberhardt sublime le quotidien arabe
.


L’écriture comme opium


Son écriture est une sorte de caresse et d’étreinte mortelle, elle se fait opium, s’engouffre dans votre sang, touche vos nerfs, noue l’estomac par tant de liberté. Cela nous ramène à d’anciennes connaissances de lycée, celles que nous lisions avant de nous coucher, Rimbaud et surtout Lautréamont ; Maldoror n’est pas très loin,  il se cache dans les coins les plus sombres de la casbah. En voici un exemple :

« On ramena le cadavre sur les dalles blanches, et le soleil discret du soir ralluma les lueurs roses sur les bijoux enserrant encore les chairs boursoufflées verdâtres, toute l’immonde pourriture qui avait été Taalith. »

Étant d’origine russe, on ne s’étonnera pas de voir Isabelle Eberhardt puiser son inspiration chez un de ses compatriotes : Léon Tolstoï. À l’instar du maître russe, elle croit à une sorte de déterminisme ; les hommes ne sont pas libres de leur destin, ils affrontent des forces infiniment supérieures et ne demeurent que le produit  du destin ou du mektoub (« c’était écrit », en arabe). S'il y a un dénominateur commun à toutes les nouvelles d’Amours nomades, c’est bien cette notion de mektoub. Tous les protagonistes livrent un combat contre la destinée, certains se laissent porter (« Le paradis des eaux »), d’autres temporisent, tergiversent (« Deuil »), et enfin il y a ceux qui veulent changer le destin, souhaitent ardemment remporter la bataille, et pour qui cela se termine très mal comme dans la nouvelle « Le Légionnaire ». D’ailleurs cette nouvelle peut être considérée comme le chef-d’œuvre du recueil ; c’est sûrement l’histoire la plus aboutie et c’est ici qu’Isabelle Eberhardt exprime pleinement son talent. « Le Légionnaire », c’est du Tolstoï miniaturisé, mais sans perdre l’intensité des personnages et donc la puissance dramatique de l’histoire. Orschanoff, le personnage principal refuse de choisir une voie – un destin ? –, ce qui l'emmènera de sa Russie à une autre « Russie » : l’Algérie. Il y retrouve la même misère sociale et intellectuelle d’une population écrasée par un pouvoir ; il est lettré, il choisira la terre pour se retrouver enfin seul avec lui-même jusqu’à l’instant où il rencontre Tatani. Ils tombent amoureux mais Tatani est promise à un autre ; elle l’épouse, poids de la famille oblige. Malgré cela les amants se retrouvent, s’aiment en secret jusqu’au dénouement… qu’il vous faudra découvrir.

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Une femme libre
 
On a, à tort, comparé, Isabelle Eberhardt à Arthur Rimbaud. Il y a bien sûr ce côté voyou, un peu menteur, mais la comparaison s’arrête là avec le Carolomacérien. Si l'on devait comparer la jeune Suisse à quelqu’un, ce serait à une autre femme de lettres, Lou Andreas Salomé. Au-delà du fait qu’elles ont des origines communes – russes –, c’est leur indépendance et leur esprit d’aventure qui font d’elles des jumelles. L’une a choisi le voyage comme terrain de jeu, l’autre a opté pour l’aventure de l’esprit en fréquentant les maîtres du soupçon que sont Sigmund Freud et Friedrich Nietzsche. Elles ont, en quelque sorte, été les pionnières d’un nouveau féminisme.

Eberhardt s’est même faite prophète, sans le savoir : bien qu’elle soit morte à 27 ans, elle annonce de nombreux écrivains. En lisant, on pense notamment, bien sûr, à Albert Camus, mais aussi à Patrick Modiano, Charles Bukowski ou encore Hunter S. Thompson.

Amours nomades est d’abord un hymne à la liberté, à la découverte de l’autre, à la réalité des choses. Le livre est indispensable à ceux qui veulent comprendre le monde arabo-musulman sans passer par le prisme politique ni le folklore habituel. Ce monde n’est ni un refuge pour terroristes ni moins encore un lieu où il fait bon prendre le thé avec l’autochtone du coin ; la réalité est beaucoup plus complexe, tout comme l’insaisissable Isabelle.


Hafed, A.S. Ed.-Lib.
 

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29 janvier 2010 5 29 /01 /janvier /2010 19:00
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Bill BRYSON
American rigolos – Chroniques d’un grand pays

Titre original : Notes from a big country
Traduit de l’américain
par Christiane et David Ellis
Éditions Payot & Rivages, 2003
















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L’auteur

Bill Bryson est né en 1951 à Des Moines, Iowa, aux États-Unis. Dans les années 1970, il effectue son premier voyage en Europe sac au dos avec un ami. Il rencontre ensuite sa future femme en travaillant dans un hôpital psychiatrique anglais. Le couple s’installe en Angleterre où Bill est longtemps journaliste économique pour The Times et The Independent, avant de se consacrer essentiellement à l’écriture à partir de 1987. En 1995, les Bryson et leurs quatre enfants émigrent à Hanover, New Hampshire, États-Unis. C’est à cette occasion que Bill rédige des chroniques pour un hebdomadaire britannique : il y raconte ses difficultés de réadaptation dans un pays qu’il a quitté jeune homme. Toute la famille est finalement repartie en Angleterre en 2003.

Bibliographie

Bill Bryson a principalement écrit des récits de voyage, dont certains ont été traduits en français comme Motelbill-bryson-2.gif Blues (Payot, 2003) ou Nos voisins du dessous – Chroniques australiennes (Payot, 2003). Il a notamment reçu une récompense pour Notes from a small island (1995) ; ce livre, qui relate un tour de Grande-Bretagne, a été choisi par les votants du World Book Day comme étant celui qui résumait le mieux l’identité britannique et l’état de la nation !

Bryson est aussi l’auteur d’un ouvrage de vulgarisation scientifique, Une histoire de tout, ou presque (Payot, 2007), qui s’est vu attribuer le prix Aventis du meilleur livre de vulgarisation scientifique, et le prix Descartes pour la communication scientifique (décerné par l’Union Européenne). Ce livre très apprécié du public explique les grandes découvertes scientifiques à travers le temps, illustrées d’anecdotes amusantes et presque toujours véridiques.

Bryson a aussi publié des études linguistiques sur l’anglais et l’américain, une biographie (très sérieuse) de William Shakespeare, ainsi que ses propres mémoires (Bill the Kid : ma fabuleuse enfance dans l’Amérique des années 1950, Payot, 2009).

American rigolos

Ce livre possède plusieurs titres : en Grande-Bretagne, Notes from a big country ; aux États-Unis, I’m a stranger here myself : notes on returning to America after twenty years away. Le titre américain est plus explicite et traduit exactement le contenu de l’ouvrage : il s’agit d’un recueil des chroniques que Bill Bryson a rédigées pour un hebdomadaire britannique peu de temps après son installation dans le New Hampshire. Après avoir vécu pratiquement toute sa vie d’homme adulte en Grande-Bretagne et être parti pendant vingt ans loin de son pays natal, il est normal que Bryson éprouve quelques difficultés de réadaptation… Il explique dans le premier chapitre combien l’expérience est compliquée mais intéressante :  « Rentrer dans son  pays après une aussi longue absence est une expérience étonnamment traumatisante. Un peu comme émerger d’un long coma. Vous ne tardez pas à découvrir que le temps a apporté une série de changements qui vous laissent le vague sentiment d’être un rien débile ou complètement déphasé. » (p.9)

Il entreprend de raconter avec l’humour et l’autodérision qui le caractérisent ses petits déboires du quotidien, qui concernent l’électroménager capricieux, l’administration diabolique, l’invasion automobile, la manie du shopping, la malbouffe… et tous les petits travers de ses concitoyens qu’il n’aurait pas remarqués s’il n’avait pas vécu pendant longtemps hors des États-Unis.

C’est là que réside toute l’originalité de ce récit : un Américain effectue une immersion dans son propre pays, en posant un regard extérieur sur le mode de vie de ses habitants. Il doit réapprendre toutes les subtilités régissant la vie quotidienne et la vie sociale, comme par exemple qu’il est incongru de se déplacer à pied même si la distance à parcourir est minime…

Le livre de Bryson remplit un double objectif : nous faire rire, et nous apprendre comment vivent les Américains d’aujourd’hui (rappelons que l’auteur écrit en 1996-1997). Bryson aime notamment insérer de temps à autre quelques chiffres ou informations réelles bien choisies.

Dans « Eh bien, docteur, je voulais seulement m’allonger », il évoque les statistiques concernant les personnes blessées par des matelas, des oreillers, ou même leurs propres vêtements… Dans « À crétin, crétin et demi », il se moque clairement des capacités intellectuelles de ses concitoyens, ou du moins de leur manque d’effort de réflexion. Dans « Comment s’amuser chez soi », Bryson nous fait partager sa joie d’avoir fait la connaissance du broyeur à ordures ménagères, qui
« réunit tout ce que doit être un bon robot ménager […], autrement dit un appareil bruyant, amusant, extrêmement dangereux et qui accomplit si bien sa tâche qu’on se demande comment on a bien pu s’en passer. » (p.40) S’ensuit une description des diverses expériences menées à l’aide dudit objet… L’auteur rédige aussi quelques chapitres très couleur locale où il nous décrit ses pratiques de jardinage, les forêts du New Hampshire ou encore « Notre ami l’élan », « un animal [qui] se distingue par sa stupidité pratiquement insondable » (p.72).

Ce « récit de voyage » pas comme les autres est original et rempli d’humour, et montre au lecteur une autre facette des États-Unis.

Note : il existe un autre récit d’Américain revenant au pays après des années d’absence : Sacrés Américains ! Nous, les Yankees, on est comme ça (Folio), écrit par Ted Stanger, un journaliste originaire de l’Ohio qui a travaillé pour le magazine  dans plusieurs pays d’Europe et du Proche-Orient. Il a longtemps vécu à Paris et a effectué un petit voyage dans son pays natal en 2004, pendant le pire des années Bush.

Caroline C., LP Éditeur
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12 janvier 2010 2 12 /01 /janvier /2010 07:00
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Werner HERZOG
Sur le chemin des glaces,
Munich-Paris du 23-11 au 14-12-1974
traduit de l’allemand
par Anne Dutter
éditions Payot et Rivages
Petite Bibliothèque Payot/Voyageurs, 1996
réédition septembre 2009







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Werner Herzog est une figure incontournable du cinéma allemand. Né le 5 septembre 1942 à Munich, il fait des études d’histoire et de lettres. Autodidacte, il réalise son premier court métrage à 19 ans, après avoir économisé pendant deux ans. Son caractère indépendant, volontaire et déterminé transparaît dans Sur le chemin des glaces. Sa filmographie impressionnante est marquée par une forte influence romantique. L’attrait pour l’absurde et la folie va de pair avec une esthétique des grands espaces et des paysages saisissants. Ce récit de voyage est remarquable par la fidélité du texte à son auteur ; l’approche de ce périple ressemble à Herzog, permet de mieux le cerner et le connaître.



« La Eisnerin ne doit pas mourir, elle ne mourra pas, je ne le permettrai pas. Elle ne mourra pas, ne mourra pas. Pas maintenant, elle n’en a pas le droit. Non, elle ne mourra pas maintenant, parce qu’elle ne mourra pas. […] Quand j’arriverai à Paris, elle sera en vie. »

Munich. Nous sommes le samedi 23 novembre 1974, Werner Herzog vient d’apprendre par un correspondant parisien que son amie Lotte Eisner est gravement malade. L’annonce de cette nouvelle l’a bouleversé. Il prend alors la décision de la rejoindre immédiatement à Paris. Près de neuf cents kilomètres les séparent. Il n’ira pas en avion, ni en train, ni en voiture, ni à vélo, ni à cheval, mais à pied. Jour après jour, il va consigner dans un carnet son état d’esprit, véritable état des lieux physique et psychologique.

Herzog écrit attablé dans une auberge. L’environnement direct interfère avec son récit. La nuit tombe. Il reprend la route, le cerveau en ébullition. La marche va lui permettre de bousculer ses idées. Ses pieds le font déjà souffrir.
« Toujours le même problème de bottes ». Des pieds neufs dans des chaussures neuves… L’Allemagne fin novembre impose des nuits froides. Faut-il encore trouver un abri pour la nuit, un moment de répit. Maisons abandonnées, habitations inoccupées, granges, roulottes, abris-bus… D’emblée, nous sommes frappés par la prépondérance de la douleur et du stress qu’engendre un itinéraire aléatoire, non préparé. Un homme seul, surtout à pied, est vulnérable, subit les intempéries.

Les jours passent, son inquiétude est très présente. « Comment va Lotte Eisner ? Vit-elle ? Vais-je assez vite ? Je ne le crois pas non. Le pays est un tel désert ! J’y vois le même abandon qu’autrefois en Egypte. Si jamais j’arrive un jour, je veux que personne ne sache ce qu’aura été ma marche. » Ce carnet de voyage est initialement un confident, un ami.

Schwüpflingen, Bihalfingen, Untersulmetingen, Genkingen… Herzog persévère, continue la route. La douleur et le froid sont devenus ses compagnons de route. Pas d’exotisme, de saisissement ou d’admiration.  Les paysages défilent et se ressemblent. Huit patelins plus loin, dixième jour, Herzog est toujours sous la neige, dans le froid, sur des pistes ardues. Doit-il faire demi-tour ? Cette pensée néfaste ne va pas le hanter bien longtemps, terrassée par une volonté de fer. Herzog traverse les campagnes, rencontre des hommes mais surtout des panoramas sans prétention qui aident notre homme à se retrouver. Cette expédition prend des allures de cheminement intérieur : à l’image de ses tourments, le temps se déchaine, son corps joue contre lui.

Les Vosges ne sont plus très loin. Il attaque l’ascension de la montagne. Au détour d’un chemin, il croise Bruno, « un des personnages principaux de son film La ballade de Bruno ». Quelques moments d’euphorie vont ponctuer sa marche en solitaire. Ivresse de l’altitude ou overdose de solitude ? Quoi ? « Le soleil perd-il donc toutes les batailles, les unes après les autres ? Ce n’est que vers huit heures du matin que j’ai finalement pris la route, d’ores et déjà complètement démoralisé.» L’expédition est teintée de grisaille ; quoi qu’il en soit, ces obstacles pernicieux ne l’arrêtent pas. Il dépasse la Marne, assiste à un défilé de villages déserts. Au cœur de ces régions profondément rurales, Herzog passe pour un extra-terrestre. L’étranger inquiète, la méfiance de l’autochtone glisse sur lui comme la pluie. C’est lui l’observateur après tout, c’est son voyage, c’est son défi. Il va se reconnaître dans les yeux d’une personne : « un jeune garçon sur des béquilles était adossé au mur d’une maison, et mes pieds refusaient d’avancer. D’un seul et bref regard, nous avons pris la mesure de notre parenté. » On imagine sans peine la condition physique d’un homme ayant parcouru neuf cents kilomètres, sans aucune préparation.

Vingt-deux jours ont été nécessaires à Herzog pour regagner Paris, ville où sa chère amie Eisnerin est alitée. Vingt-deux jours où notre homme a repoussé ses limites, a devancé sa douleur, a consolidé son mental.

Arrivé à bon port, Herzog est embarrassé. Ses jambes sont meurtries mais il aura appris à voler. Le récit se termine sur l’analogie entre l’image du marcheur et celle d’un oiseau. A défaut de ne plus sentir ses guiboles, ce sont sa détermination et sa volonté qui l’ont porté dans ce projet, disons-le, plutôt farfelu.

A la lecture de ce court récit, on garde très présente à l’esprit l’image d’un homme minuscule au milieu de grands espaces vierges et déchaînés. Cette expédition n’a pas de caractère didactique ou anthropologique. La simplicité de l’approche du quotidien renoue avec les premières nécessités de l’humain. Boire, manger, dormir. L’écriture est concise, brute de décoffrage. Si aujourd’hui, nous avons la chance de pouvoir suivre ce périple jour après jour, c’est par une volonté postérieure d’Herzog.


Découvrant la littérature de voyage, je conseille cet ouvrage qui abolit l’idée d’une approche observatrice et descriptive d’un lieu idyllique et exceptionnel. Ici, nous explorons les bas-fonds de l’âme humaine… La banalité devient inédite par les yeux d’un homme hors du commun.

Pauline, Licence Pro. édition



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24 décembre 2009 4 24 /12 /décembre /2009 19:00
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David FAUQUEMBERG
Nullarbor

Éditions Hoëbecke, 2007
Folio, 2009
Prix Nicolas Bouvier 2007
Meilleur livre de voyage Lire/RTL 2007


















L’auteur

David Fauquemberg a contracté tôt le virus des voyages. Peut-être à cause d’une enfance dans le bocage normand – il ne se passait pas grand-chose – et de l’ennui, propice aux rêveries et aux évasions immobiles ; peut-être parce que le port, non loin de chez lui, apportait ses rumeurs de voyages. Mais, plus sûrement, c’est la littérature qui a nourri sa pathologie.

Il a toujours tressé ces deux fils, la littérature et le voyage : grand lecteur (il cite volontiers Faulkner, Flaubert, Balzac, Tolstoï, Conrad parmi ses maîtres, mais aussi des écrivains-bourlingueurs comme Cendrars, Hemingway, Chatwin, Bouvier), son amour immodéré de la littérature l’a conduit sur les bancs de l’Ecole Normale Supérieure ; puis, en 1998, il enseigne la philosophie l'espace de quelques mois. Un parcours classique, donc, entrecoupé de voyages, dès l’âge de 18 ans. À 20 ans, il fait une traversée de l'Atlantique à la voile et en solitaire. Suivront la Laponie, la Californie, l’Andalousie, la Patagonie, Cuba. Ou encore l'Australie, où il séjourne plus de deux ans et qui lui inspire son premier roman, Nullarbor, qui a obtenu le premier prix Nicolas Bouvier en 2007, prix qui récompense un écrivain-voyageur.

De retour en France, il a publié plusieurs guides de voyages chez Dakota et Gallimard (dans la collection Géoguide). Il est également traducteur, notamment de l’Écossais James Meek (Un acte d’amour et Nous commençons notre descente, chez Métailié), de l’Américain Willy Vlautin (Motel Life, Plein Nord, chez Albin Michel, collection « Terres d’Amérique »), du Canadien Robert Hunter (Les Combattants de l’Arc-en-Ciel, chez Gallmeister) ou de l’Australien Adrian Hyland (Le dernier rêve de la colombe diamant chez 10/18). Enfin, il est grand reporter pour la revue XXI et le magazine Géo. Son dernier roman, Mal tiempo, est sorti en août 2009 aux éditions Fayard.

Bibliographie

Mal Tiempo, Fayard, 2009
Nullarbor, Hoëbecke, 2007/ folio, 2009
Cuba, Géoguide, Gallimard loisirs, 2009
Argentine, Géoguide, Gallimard loisirs, 2009
Espagne, côte est, Géoguide, Gallimard loisirs, 2009
Andalousie, Géoguide, Gallimard loisirs, 2009
Buenos Aires, Gallimard loisirs, collection Cartoville, 2008

Il a traduit :

Adrian Hyland, Le dernier rêve de la colombe diamant, 10/18, 2009
James Meek, Nous commençons notre descente, Métailié, 2008
James Meek, Un acte d’amour, Métailié, 2007/Points, 2008
Robert Hunter, Les combattants de l'arc-en-ciel : la première expédition de Greenpeace, Gallmeister, 2007
Willy Vlautin, Motel Life, Albin Michel, 2006
 Fred Pearce, Quand meurent les grands fleuves, Calmann-Lévy, 2006


Le livre

« On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait. » (Nicolas Bouvier, L’Usage du monde).

David Fauquemberg ne renierait pas cette phrase de son maître Nicolas Bouvier. C’est bien parce que son voyage de deux ans en Australie l’a défait, qu’il en est rentré cassé et incapable de le digérer, qu’il s’est mis à écrire Nullarbor, son premier roman. Il lui aura fallu sept ans d’écriture et de maturation pour faire de cette aventure un objet littéraire, dont la qualité n’usurpe ni le prix Nicolas-Bouvier, ni la parenté avec Nicolas Bouvier ou Bruce Chatwin.

Nullarbor est un road-trip, de Melbourne jusqu’à Wreck Point, au cœur de l’Australie orientale et de la plaine de Nullarbor, dont le nom – plaine sans arbres – laisse augurer de l’hostilité du milieu environnant.

Ce roman est constitué d’un court avant-propos qui ne dit pas son nom et de cinq chapitres. Dans cet avant-propos, qui fonctionne comme une mise en abyme, le narrateur se réveille, semble-t-il, au milieu de la Nullarbor avec le souvenir intense d’un cauchemar. Ici, David Fauquemberg brouille les cartes : on ne sait pas si ce mauvais rêve est prémonitoire et annonce ce qui va suivre ou si la suite du livre n’est que le récit de son cauchemar.

On ne saura pas non plus pourquoi le narrateur quitte Melbourne, « cette Europe en exil » ; lui-même ne le sait pas vraiment. Mais il part, avec  l’objectif de rejoindre Perth en stop, à 1600 kilomètres de là.

S’ouvre la route, « sa généreuse indifférence », ses rencontres inattendues.

Le narrateur partage un bout de chemin avec Adam, le poète australien et son épave rouillée. Puis, fauché, il s’embarque sur La perle des mers pour une campagne de pêche au gros dans un océan Indien énervé. Là, il va vivre quinze jours d’enfer, quinze jours pendant lesquels la violence des éléments le dispute à celle des hommes de l’équipage. Quinze jours et quinze nuits durant lesquels l’épuisement physique cède le pas à la cruauté pour se terminer par une sarabande cruelle et mortifère dans laquelle le requin devient, pour les hommes de l’équipage, la victime expiatoire de toute la haine et de toutes les frustrations accumulées.


Après cet épisode dont il garde les stigmates jusqu’à Wreck Point, le narrateur reprend la route, fait de nouvelles rencontres : un couple d’amoureux italiens qui vont vers le Nord, puis le conducteur d’un camion chargé d’acide nitrique qu’il est chargé de tenir éveillé deux jours et deux nuits.

Au fur et à mesure, le cauchemar devient plus palpable. Un cyclone est passé par là, la route vers le Nord est fermée pour plusieurs semaines. Le désespoir guette, quand le narrateur est pris en stop par Clare, une jeune femme militaire qui a décidé de rejoindre coûte que coûte son bataillon posté à Darwin. Elle l’emmène jusqu’à Broome où l’attend un spectacle de désolation. Par chance, il fait la connaissance de Noëlle, Gary et Neil qui font de la prospection pour ouvrir les communautés aborigènes au tourisme.

Ils sont accueillis au cœur de la communauté bardi, à Wreck Point, chez Augustus, le chef de la tribu. Là, le narrateur, rebaptisé affectueusement Napoléon par Augustus, fait l’expérience de l’altérité sous la protection de ce dernier qui l’initie à la culture aborigène. Un matin, Augustus disparaît et ne revient pas, probablement parti rejoindre sa femme décédée. Perdu, en colère, le narrateur décide d’affronter cette nature hostile et pleine de dangers sans la protection d’Augustus. C’est une scène onirique qui clôt ce roman : Augustus vient sauver le narrateur des griffes du vieux crocodile et disparaît sous les eaux avec lui.

Analyse

Nullarbor est à la fois une traversée de l’Australie et une traversée du miroir. La culture aborigène entraîne le lecteur, à la suite du narrateur, dans une autre dimension temporelle, rendue par l’étirement de la narration – cette partie-là occupe 116 pages, soit la moitié du roman -–, dans une autre vision du monde où l’homme est puissamment relié à ses ancêtres et à la nature par ses croyances et ses rituels – le dreamtime1 (le temps du rêve) et les pistes chantées (songlines2).

David Fauquemberg nous entraîne dans ce voyage sans jamais être didactique. Pas d’approche anthropologique ou documentaire chez lui comme cela pouvait être le cas chez Bruce Chatwin (Le chant des pistes), aucun de ces éléments de la culture aborigène n’est jamais explicité, juste donné à ressentir, glissé en passant, comme cet aparté d’Augustus sur « la génération volée »3 page 229.

On pense à Kerouac bien sûr pour le motif de la route et cette fuite qui n’a d’autre but qu’elle-même. On pense aussi à Hemingway pour ce qui est du chapitre « Pêcheurs ». On pense enfin à Nicolas Bouvier, au voyage qui fait ou défait. En tant que  lecteur non plus on ne sort pas indemne de ce voyage-ci.


Isabelle Garraud, LP édition

Voir aussi l’entretien avec David Fauquemberg


En savoir plus sur la culture aborigène (
Toutes ces informations proviennent du site http://www.galerie-gondwana.com/culture-histoire-aborigene-australie.html)


Notes

1Le temps du rêve (dreaming ou dreamtime en anglais) est au cœur de la culture aborigène. C'est une croyance relative à la création du monde, de l'univers, mais plus largement qui détermine les relations entre les différents êtres vivants et choses qui peuplent ce monde, Ainsi un certain nombre d'êtres fondateurs ont sillonné le monde, créant et modelant le paysage au fur et à mesure de leurs déplacements et laissant derrière eux un lit de rivière, une colline, un point d'eau (lieu hautement secret et vital dans cette partie du monde), des rochers, etc. Aujourd'hui leurs périples sont encore en mémoire grâce aux fameuses 2 pistes chantées qui peuvent relier plusieurs tribus entre elles.  Ces pistes forment une sorte de cartographie à la fois géographique et spirituelle et impliquent des liens sacrés puissants entre les différentes communautés qu'elles traversent. Mais le temps des rêves n'est pas uniquement le récit de la création, il continue d'exister au quotidien car ces esprits s'attardent encore dans les sites terrestres tout au long des pistes chantées. De ce fait cela devient un lien permanent entre le passé et le présent, le spirituel et le matériel. Tout est étroitement lié et interconnecté, formant ainsi la charpente complexe d'une culture hautement spirituelle.

3 La
génération volée. En 2008, le gouvernement travailliste dirigé par Kevin RUDD, a présenté les excuses de la Nation pour la « génération volée ». Dans les années trente, les gouvernements australiens avaient mis en place des politiques d'assimilation du peuple aborigène. Des dizaines de milliers d'enfants furent enlevés à leurs familles et placés dans des institutions ou des familles blanches. Le témoignage direct des quelque 13 000 survivants sur les mauvais traitements physiques et sexuels dont ils furent victimes a entraîné des poursuites en justice. Ces excuses présentées au parlement interviennent 11 ans après la publication d'un rapport sur la politique d'assimilation qui avait permis d'établir qu'entre un dixième et un tiers des enfants aborigènes avaient été enlevés à leur famille entre 1910 et 1970.Ce rapport préconisait déjà, en 1997, des excuses nationales pour ceux qui avaient été les victimes de cette politique d'assimilation, connues sous l'appellation de « générations volées ».





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