Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
26 août 2009 3 26 /08 /août /2009 19:30

Il y a trois ans, alors que je parcourais l’Australie depuis plusieurs mois, je décidai de m’arrêter à Sydney quelques temps. Mes finances s’amenuisaient de jour en jour, aussi je comptais trouver un travail afin de pouvoir continuer mon périple.

Je décrochai un poste de barman dans le quartier de The Rocks, et répondis à une annonce pour une chambre à louer dans une maison près du port. Je dois préciser qu’en Australie, comme dans les autres pays anglo-saxons, on trouve beaucoup de boarding houses. Ce sont des grandes maisons dont toutes les pièces sont transformées en chambres à louer, souvent à des étudiants, ou à des voyageurs de passage.

Je me présentai au rendez vous que m’avait fixé la propriétaire, une vieille dame Néo-Zélandaise, et m’empressai d’accepter l’offre. Après avoir passé de nombreuses nuits dans des Backpackers hostels, lorsque ce n’était pas à la belle étoile, durant tout l’été, j’allais retrouver un peu de calme et de confort. Ce qui ne se vérifia pas tout à fait par la suite mais cela est une autre histoire.

J’emménageai donc le lendemain, si toutefois poser une malle et une guitare dans une chambre peut être considéré comme un emménagement, et payai mon premier loyer à la propriétaire. Son regard se fixa sur le livre de Graham Masterton que je venais de poser sur le rebord de la fenêtre.

—  Tu aimes la littérature fantastique ? me demanda-t-elle.

Je répondis par l’affirmative.

  Alors tu es bien tombé.

Que voulait-elle dire par là ?

Tu sais que Robert Louis Stevenson a vécu dans cette maison ?

J’avais lu des années auparavant L’étrange cas du docteur Jekyll et de Mister Hyde. Une histoire sombre qui traite de l’instinct animal qui se cache en chacun de nous, et un des premiers romans à évoquer le phénomène du lycanthrope, que l’on décline aujourd’hui sous la forme du loup-garou. Un roman que l’on peut certainement considérer comme un classique de la littérature fantastique, au même titre que Dracula de Bram Stoker ou Frankenstein de Mary Shelley.

Et il logeait dans la chambre au-dessus de la tienne, continua-t-elle. Cette maison fut l’une des premières construites dans le quartier au 19ème siècle. Lorsque je l’ai achetée il y trente ans, il existait un registre signé par tous les locataires avant qu’ils quittent les lieux, et l’une des premières signatures était celle de Stevenson. Malheureusement le registre a été volé depuis longtemps.

Je savais que Stevenson avait beaucoup voyagé mais je ne savais plus où exactement. Aussi, dès le lendemain, je me rendis dans une librairie pour trouver des livres de lui, et une biographie, car je restais sceptique devant une telle coïncidence.

Je fus d’ailleurs étonné du nombre de librairies dans le centre-ville de Sydney. Plusieurs appartiennent à la chaîne Dymocks mais certaines sont indépendantes et spécialisées dans les littératures les plus diverses.

Je trouvai donc facilement des livres à propos de Robert Louis Stevenson.



J’appris qu’il était né en Ecosse et avait longtemps
voyagé en Europe et aux Etats-Unis. Lorsqu’il se rendit en Californie avec sa femme, qui était américaine, ils décidèrent de traverser l’océan Pacifique. Ils se rendirent en Australie, et s’arrêtèrent effectivement à Sydney, d’où il obtint des nouvelles de ses publications qui obtenaient du succès en Europe. Ils partirent ensuite vers les îles du Pacifique sud : Fidji, Samoa, les îles Marquises... Il chercha ainsi toute sa vie un climat plus clément que le froid et l’humidité écossaise, car il souffrait de tuberculose depuis son plus jeune âge, et succomba dans une des îles Polynésiennes.




Aussi n’est-il pas étonnant de trouver dans sa bibliographie des récits d’aventures et de vo
yages, dont le plus célèbre est L’île au trésor, et des œuvres différentes telles que L’étrange cas du docteur Jekyll et Mister Hyde, Le voleur de cadavres, La flèche noire ou Le maître de Ballantrae.

La vieille dame m’apprit par la suite qu’un film avait été tourné sur l’écrivain et qu’une des scènes fut tournée dans cette maison. Mais elle n’en gardait d’ailleurs pas un très bon souvenir, car l’équipe était repartie en laissant la maison sens dessus dessous, et avec une vague promesse de rémunération qu’elle doit certainement attendre encore aujourd’hui.

Depuis j’ai relu Jekyll et Hyde, et lorsque que j’entends parler de Robert Louis Stevenson, je ne peux m’empêcher de repenser à cette vieille maison sur les docks de Sydney, dont le parquet craquait à tous les étages et les courants d’air faisaient trembler les vitres.

Il y avait autre chose de surprenant dans cette maison. Sa bibliothèque avait été constituée avec les livres que les voyageurs laissaient avant de reprendre leur route. Les genres étaient différents mais étrangement je constatais une dominance du fantastique. Pourquoi plus de fantastique ?

 « Hey it’s Stevenson’s ghost » m’avait répondu la propriétaire.

Lorsque je partis, des mois plus tard, je ne dérogeai pas à la tradition et laissai mes livres sur les étagères parmi les autres. Une fois dehors je regardai une dernière fois la fenêtre au-dessus de mon ancienne chambre.

De toutes les maisons du port de Sydney le hasard avait voulu que je trouve celle où avait séjourné Robert Louis Stevenson.

François, Éd.-Lib.
Repost 0
20 août 2009 4 20 /08 /août /2009 19:30













Bruce CHATWIN
En Patagonie

Grasset, les Cahiers rouges, 2002            

















Il m’est très difficile de parler d’En Patagonie. En effet, ce livre me pose problème. Bien qu’attirée par la littérature de voyage et intriguée par l’ami Bruce et ses théories sur le nomadisme, je ne suis pas parvenue à apprécier son récit et j’ai lutté pour en venir à bout.

Loin de moi l’idée de vous dire que c’est un mauvais livre. Peut-être n’était-ce pas le bon moment pour le lire, peut-être me faut-il découvrir d’autres paysages avant ceux de Chatwin. Peut-être aussi que la littérature de voyage ne s’apprivoise pas et qu’elle vous attrape sur le chemin à un moment précis.

Je pense avoir raté le bus qui aurait pu m’emmener en Terre de feu mais je vais néanmoins tenter de vous présenter cet ouvrage et ce routard dénommé Bruce Chatwin…

En Patagonie est le premier ouvrage de Bruce Chatwin. L’histoire est tout à fait intrigante. Petit garçon, Bruce était obsédé par  un lambeau de peau enfermé dans une vitrine chez sa grand-mère. D’après sa mère, cette peau était sans doute le vestige d’un brontosaure, un de ces géants trépassés il y a 65 millions d’années.

Il ne s’agit pas là d’une version de Jurassic Park, mais de l’obsession d’un enfant qui le mènera à réaliser un rêve. En grandissant, et comprenant qu’il ne s’agit pas d’une peau de brontosaure mais de celle d’un mylodon, sorte de paresseux géant, il rencontre Eileen Gray, qui trop vieille pour voyager, incite Bruce à partir en Patagonie à sa place.

A partir de là, Chatwin part pour l’Amérique du sud et sillonne l’Argentine du Rio Negro jusqu’en Terre de feu.

Le livre est composé de 97 petits chapitres qui sont autant d’anecdotes, de photographies. Bien que suivant un fil conducteur tout au long du récit, les chapitres ne sont pas réellement liés entre eux. Au travers de ces morceaux choisis, c’est la Patagonie qui s’ouvre à nous avec ses villes chaudes,  sa population brassée  pleine de nationalités différentes, ses paysages battus par les vents.

Mais c’est aussi tout un contexte politique et social que nous découvrons. La Patagonie de Chatwin, c’est celle marquée par le couple Perón.

Après toutes ces pérégrinations, rencontrant les personnes les plus différentes les unes des autres, on retrouvera le fameux lambeau de peau… La boucle et bouclée, voyage circulaire que l’on peut recommencer à l’image que Chatwin se faisait du voyage.




J'admets cette histoire a l’air très bien, pleine d’anecdotes, de pistes à découvrir, mais c’est justement cet aspect qui m’a dérangé. Ce découpage ne m’a pas permis d'entrer dans le récit, je n’ai pas eu le temps de m’imprégner des personnages, des odeurs, des images. Je me suis sentie perdue dans la multitude d’anecdotes. J’avais peut-être une autre vision du voyage et de la littérature de voyage. Je m’attendais à une évasion loin du monde connu, dans une terre vierge de toutes civilisations. Mais tous ces détails politiques, ces épisodes qui s’enchaînent, certes intéressants, m’ont gardée attachée à notre vision du monde tandis que je cherchais à m’évader.

Chatwin reste un personnage passionnant pour autant : il faut savoir que son départ en Patagonie s’est fait sur un coup de tête. En effet, journaliste au Sunday Times à l’époque, il laissera pour  seule indication : « Parti en Patagonie ».

Il reviendra six mois plus tard avec les prémices de son ouvrage qu’il publiera en 1977.

Chatwin a toujours eu la « bougeotte », il détestait rester sur place, le domicile le rendait claustrophobe. Il passera sa vie à développer une théorie du voyage, du nomadisme. Il considère que l’homme n’est pas fait pour être sédentaire, notre simple condition physique nous pousse à marcher :

« L’acte de voyager contribue à apporter une sensation de bien-être physique et mental, alors que la monotonie d’une sédentarité prolongée ou d’un travail régulier engendre la fatigue et une sensation d’inadaptation personnelle. Les bébés pleurent souvent pour la seule raison qu’ils ne supportent pas de rester immobiles. Il est rare d’entendre un enfant pleurer dans une caravane de nomades. (…) “Notre nature, écrivait Pascal, est dans le mouvement. La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement.” Divertissement. Distraction. Fantaisie. Changement de mode, de nourriture, d’amour, de paysage. Sans changement notre cerveau et notre corps s’étiolent. L’homme qui reste tranquillement assis dans une pièce aux volets clos sombrera vraisemblablement dans la folie, en proie à des hallucinations et à l’introspection. Des neurologues américains ont étudié des électroencéphalogrammes de voyageurs. Ils y ont constaté que les changements d’environnement et la prise de conscience du passage des saisons au cours de l’année stimulaient les rythmes du cerveau, ce qui apportait une sensation de bien-être et incitait à mener une existence plus active. Un cadre de vie monotone, des activités régulières et ennuyeuses entraînaient des types de comportement produisant fatigue, désordres nerveux, apathie, dégoût de soi-même et réactions violentes. »

Passionné par Rimbaud, Chatwin disparaîtra de façon toute aussi énigmatique que le poète. Malade du SIDA, il continue de faire croire à l’exotisme et aux voyages en racontant qu’il est atteint d’un mal venu de Chine qui l’empêche de se mouvoir : « Je ne peux plus bouger, ce qui pour quelqu’un qui adore bouger est quelque chose de vraiment horrible ».

Il décède le 18 janvier 1989 dans le sud de la France. A la disparition de l’écrivain-voyageur, un journal titrera : « Chatwin est reparti ».


Pour aller plus loin
Bibliographie
  •  En Patagonie, 1977
  • Le Vice-roi de Ouidah, 1980
  • Les jumeaux de Black Hill, 1982
  • Le chant des pistes, 1987
  •  Utz, 1988
  • Qu'est-ce que je fais là, 1989
  • Anatomie de l'errance, 1996


Tracy Moureau, A.S BIB
Repost 0
16 août 2009 7 16 /08 /août /2009 19:30









Kenneth WHITE
La Route bleue
Grasset, 1983
traduit de l'anglais
par Marie-Claude White
















   
Kenneth White est écossais. C'est un grand voyageur qui écrit aussi bien des romans, de la poésie que des essais... Il a fait une thèse sur le thème du « nomadisme intellectuel » et possède une chaire de poétique du 20ème siècle à Paris IV. Kenneth White est un écrivain d'envergure internationale. Il est l'inventeur du concept de géopoétique.

Il reçoit avec La Route bleue le Prix Médicis étranger.


Le récit ressemble à un carnet de voyage et les 21 chapitres nous font avancer sur un itinéraire entre Montréal et la baie d'Ungava. La Route bleue est un mélange de contemplation de la nature, de réflexion sur l'humain et la vie en société, les croyances... De ce point de vue l'oeuvre est limpide mais elle possède également un autre versant plus abrupt. K. White plonge le lecteur dans un monde de références... ; c'est ainsi que l'on est submergé de citations, de rappels historiques notamment sur le passé des peuples indiens. Page 65, K. White dit : « Je suis un glouton du savoir ».
   
Cette oeuvre est également nourrie de réflexions sur l'acte d'écrire et surtout de rêve. La Route bleue c'est un lieu imaginé, idéalisé : le Labrador... Cette part de rêve éveillé et de souvenirs enfouis vient se confronter aux rencontres multiples avec des personnes ou familles qui sont autant d'occasions d'expérimenter la dure réalité...
   
La Route bleue est une oeuvre protéiforme à l'image du génie de Kenneth White. Ce dernier la situe d'ailleurs à la frontière de la confession et de la critique. En effet, l'esprit dénonciateur de l'auteur n'hésite pas à mettre en lumière des atrocités historiques sur un ton grinçant. Mais face à cet ancrage réaliste, historique, nous avons des passages comme celui de Carcajou péteur (p. 171) qui relèvent du délire, de la fantaisie et du burlesque.
   
Enfin, le dernier chapitre est entièrement composé de poèmes. L'auteur passe ainsi du poème au roman avec un goût de notes de carnet de voyage... Bref, une oeuvre riche tant du point de vue de la forme que de son contenu. A chacun, avec son niveau personnel, d'en retirer ce qu'il peut.


Camille, A.S. Bib.-Méd.
Repost 0
8 août 2009 6 08 /08 /août /2009 19:30












Henri CALET
L’Italie à la paresseuse

Gallimard, 1950
Le Dilettante, 2009



















Qui est Henri Calet ?

Raymond Théodore Barthelmes est né à Paris le 3 mars 1904. Son enfance est marquée par des événements rocambolesques tels que les combines de ses parents faux-monnayeurs. Il multiplie les petits métiers jusqu’à son entrée comme comptable dans la société Electro-Câbles en 1925. Le 23 août 1930 il s’empare d’une somme représentant dix ans de salaire avant de fuir pour Montevideo en se procurant un passeport au nom d’Henri Calet, commerçant nicaraguayen né à León le 13 mars 1903, de père belge et de mère hollandaise… Il vit à Paris clandestinement, condamné à 5 ans de prison à 3000 francs d’amende. Au lieu de purger sa peine, il écrit trois romans publiés chez Gallimard en 5 ans, inspirés de sa vie bouleversée. Il est fait prisonnier en 1940 mais s’évade. A la Libération, sa carrière littéraire s’accélère : il écrit des scénarii, des nouvelles pour la radio et en décembre 1944 Albert Camus l’invite à participer à la revue Combat où il se crée un personnage burlesque, quelque peu naïf. Il trouve ainsi une grande notoriété.

En 1945, dans le cadre de ses reportages, Calet se rend à la prison de Fresnes où un grand nombre de résistants avaient été conduits sous l’Occupation pour y recueillir des messages  inscrits sur les murs,
parfois avec leur propre sang,
par les prisonniers, écrits. Les documents des Murs de Fresnes, accompagnés de photographies et d’un sobre commentaire, paraissent en décembre 1945.

Le Bouquet reste aujourd’hui encore l’un des meilleurs témoignages sur cette période. Par la suite, il écrit une série de livres, de récits de voyage « à la paresseuse ».

Henri Calet meurt le 14 juillet 1956 à Vence, laissant derrière lui un ensemble important de textes rares, parfois inédits. Ecrivain méconnu de son vivant, lui et son œuvre furent redécouverts avec passion au début des années quatre-vingt.

Résumé

En 1949, un ami d’Henri Calet le convie à participer à un congrès de scientifiques en tant que journaliste français. C’est en train qu’il effectue le voyage à travers l’Italie.


Récit de voyage

Le voyage en Italie, pays tant de fois raconté, peint, est quasiment un genre littéraire à part entière. Nombre d’écrivains ont enfilé la botte pour en rapporter toutes sortes de récits. Henri Calet a choisi de le dire à travers « un journal intime de voyage ». Ici rien d’original. Il s’aligne dans une véritable tradition. Aux teintes humanistes, sa manière de narrer n’en est pas moins imprégnée de l’influence des récits de voyage du 18e siècle. Au fil des « chapitres » titrés, se déroulent des décors empreints d’Histoire, des paysages lumineux, des lieux symboles de la toute puissance culturelle. Pourtant tout cela n’est qu’évoqué, à peine cité.

Les récits ne sont herméneutiques qu’en apparence. Calet regrette l’influence de la tradition sur ses sensations qu’il ne veut pas automatiques.

« Et c’est bien ce qui déconcerte en Italie : on ne parvient pas à voir au-delà, au-dessous de la peinture (ni de la légende, ni de l’Histoire, ni des chansons).
L’Italie est recouverte d’une croûte, d’une patine artistique et romanesque qu’il faudrait avoir l’énergie de gratter… »


L’auteur vit l’Italie de façon bien plus triviale en profitant de tous les « petits plaisirs de la vie ». Il arpente Rome, Venise, part à la recherche de femmes superbes, découvre d’enivrants apéritifs au goût amer, les courses de chiens, déambule dans des ruelles mal famées. Il visite Venise à l’aide «d'un petit vapeur (vaporetto) surchargé de monde. Nous étions serrés les uns contre les autres, ainsi que dans le métro aux heures de pointe, ce qui m'empêchait de m'extasier de façon convenable devant les palais que mon ami nommait au passage».

Quelques mots lui suffisent pour exprimer une émotion, un lieu, une femme …

Il se détache de la tradition de bien des manières, créant l’originalité, il impose sa personnalité. Approcher la poésie ne semble pas être le but suprême d’Henri Calet qui déboute lui même ce projet en insérant des épigraphes déroutantes en début de chaque chapitre (la plupart tirées des Lettres d’Italie de De Brosses, écrivain du 18e siècle) :

« Les canaux [vénitiens] étroits sont d’une horrible infection. On sait bien qu’il faut que les choses sentent ce qu’elles doivent sentir. Il est permis aux canaux, quels qu’ils soient, de puotter en été, mais pour le coup, c’est abuser de la permission ».
 

Le didactisme est ainsi évincé en douceur par ces phrases :

« Je confesse que je suis un touriste apathique, et même décourageant ; j'attends que les choses retiennent mon attention, qu'elles me raccrochent, qu'elles me fassent de l'œil. »

Les mots, les phrases transcrivent une émotion bucolique, citadine ambiante. Vit-il réellement le dépaysement ? Oui Pourtant  les trajets en  train agissent comme un lien entre Paris et l’Italie. L’origine du départ est cruciale pour l’auteur. La littérature d’Henri Calet peut être qualifiée de « littérature arrondissementière ». Le lien avec Paris et le 14e arrondissement, la France en général est là, partout. Dans le chauvinisme, dans la comparaison.

Où que l’on aille, où que l’on se trouve, il ne s’agit pas de s’oublier, en tant qu’être humain, duel mais Un. Le personnage tente de se faire passer pour un autre. Il endosse une fausse identité, celle d’un journaliste représentant la France à un congrès de scientifiques autour du méthane. Pourtant cet effort est vain. Il conclut :

« Ce qui rend les voyages à peu près inutiles, c'est que l'on se déplace toujours avec soi, avec les mêmes pensées, le même passé, les mêmes ennuis. Où que l'on se trouve, on n'est jamais seul. »

A ce titre l’Italie n’est alors plus qu’anecdotique.

Pourquoi choisir ce livre ?

L’Italie à la paresseuse est réédité en 2009 aux éditions Le Dilettante. C’est ainsi que j’ai eu l’occasion de découvrir cet auteur pour moi inconnu. Texte original et étonnant autant par son fond que par sa forme. Sous un aspect de récit de voyage, Henri Calet en feignant de raconter l’Italie se dit en tant qu’être humain contradictoire mais Un.

Camille, A.S. Bib.-Méd.


Repost 0
3 août 2009 1 03 /08 /août /2009 19:30















Blaise CENDRARS
Du monde entier

Gallimard, 2004
Poésie Gallimard















Les voyages sont longs (surtout à l’aube du XXe siècle), la poésie est un art du raccourci et Cendrars est poète. Les vastes étendues du monde qu’il a parcourues avec une soif insatiable de découverte, Cendrars sait les restituer dans des formes brèves avec une impression pour nous, lecteur, de voyager à ses côtés. Il en résulte un sentiment de simplicité, de spontanéité, et un style inédit dans l’histoire de la poésie (voir le magnifique Tu es plus belle que le ciel et la mer). Pourtant, sous cette simplicité apparente se cache le précurseur de la poésie moderne, un homme qui s’est intoxiqué à la lecture et surtout qui a vécu une foule d’expériences. Il y a eu chez Cendrars, des textes écrits en une seule traite, sous les vapeurs de l’alcool à l’époque où il déambulait dans Paris avec ses amis, Robert Delaunay et Arthur Cravan. D’autres de ses productions sont  extrêmement documentées ; Cendrars déteste la fiction pure surtout au théâtre et s’affirme davantage dans une posture de journaliste. Grand érudit des faits d’actualité, le « poète romancier reporter » affirme parler une douzaine de langues, avoir été  plus que millionnaire, et avoir eu 27 maisons de tous types au même moment. 


Éléments biographiques

« J’avais quinze ans et je débutais dans toutes ces bêtises »

Blaise Cendrars, de son vrai nom Frédéric Sauser, naît à  La Chaux-de-Fonds en 1887. À seize ans, il fait une fugue qui le conduit à Munich où il travaillera pour un dénommé Rogovine dans le trafic de pacotilles, il gagne son premier million qu’il claquera dans la foulée. Son aventure le conduit par la suite à Saint-Pétersbourg puis Pékin. À l’âge de 20 ans, il est à Paris et fréquente les milieux littéraires puis devient millionnaire en cultivant du miel et des plantes médicinales. Il retourne par la suite aux voyages et à l’aventure et exerce toutes sortes de métiers : jongleur dans un music-hall à Londres où il rencontre Chaplin, éditeur, etc.

De 1910 à 1912 Cendrars voyage à nouveau cette fois de l’autre côté de l’Atlantique. À New-York, il connaît une misère extrême ; c’est à ce moment qu’il écrit Les pâques à New York. De retour à Paris, Cendrars écrit  les deux autres poèmes qui formeront le recueil Du monde entier. Lorsque la guerre éclate, il s’engage dans la légion étrangère où il est gravement blessé en Champagne : il perd un bras ce qui modifiera considérablement son rapport à l’écriture. La Main coupée, roman paru en 1946, relate ce bouleversement.

Après la guerre, Cendrars voyage en Amérique du sud et en Afrique, et devient prospecteur. Puis il se lance dans l’aventure cinématographique. À partir des années 20, il continue de voyager, se consacre davantage aux romans, nouvelles, reportages et publie entre autres L’Or en 1925, Moragavine en  1926, Rhum en 1930, Bourlinguer en 1948.

Cendrars meurt à Paris le 21 janvier 1961 à l’âge de 74 ans


Du monde entier

Le recueil Du Monde entier qui paraît pour la première fois aux éditions de la NRF en 1919 est composé de trois poèmes. Le premier, Les Pâques à New York, écrit en 1912, est d’une facture assez classique : rimes plates et alexandrins. Mais la métrique n’y est quasiment jamais respectée : le style de Cendrars commence à poindre. Les deux autres sont en prose, ce qui n’empêche pas une musicalité prégnante. La prose du transsibérien et de la petite Jeanne de France est accompagnée dans son édition d’origine, de couleurs simultanées produites par Sonia Delaunay. Enfin Le Panama ou les aventures de mes sept oncles, poème en prose, évoque également des souvenirs de jeunesse.

 Cendrars écrit les Pâques à New-York, alors qu’il se trouve dans une misère immense, ne voulant pas travailler et s’adonnant à la lecture dans une bibliothèque. Les Pâques arrivent et la bibliothèque fermée, il erre dans les rues, pénètre dans une église, rentre se coucher et se réveille deux fois dans la nuit pour écrire en un seul jet et avec seulement quelques ratures des strophes magnifiques. S’adressant à Dieu, le poème d’une grande intensité insiste sur la misère et la solitude mais déjà brasse et dépeint une humanité entière, lumineuse dans ce qu’elle a de plus authentique :


Seigneur, rien n’a changé depuis que vous n’êtes plus roi
Le Mal s’est fait une béquille de votre croix


En 1903, à l’âge de 16 ans, Cendrars quitte Neuchâtel et sa maison familiale, se rend à la gare et prend le premier train venu. Ce premier voyage le conduira à Pékin où il crèvera de faim « comme ce n’est pas permis de crever la faim ». Avant de prendre le transsibérien, Cendrars rencontre Rogovine à Munich, lui aussi aventurier du monde moderne avec qui il se lance dans le trafic de bijoux et de couverts volés à sa mère avant son départ de Neuchâtel. De ce voyage passé au travers de la Russie, en compagnie d’une prostituée parisienne naîtra La prose du transsibérien et de la petite Jeanne de France. Cendrars l’écrit dix années plus tard en se remémorant son voyage :

C’est par un soir de tristesse que j’ai écrit ce poème en son honneur
Jeanne
La petite prostituée

Le poème entier comporte un style novateur par ses attributs formels. L’avènement de la modernité et la fascination pour l’aventure technologique ponctuent chaque ligne, cette modernité-là que Cendrars arborera cinquante ans plus tard. Beaucoup de rimes internes, d’assonances et d’allitérations parfois même des strophes s’intercalent dans la prose. Cendrars déroule des mots sur une pulsation en filigrane; la dédicace liminaire aux musiciens n’est pas innocente.

Le Panama ou les aventures de mes sept oncles relate les péripéties de la vie des oncles du poète. Ces oncles ont réellement existé, et Cendrars découvrira plus tard des dossiers chez un notaire de famille qui ne démentiront pas l’authenticité de son poème. Le poème débute sur l’épisode  du krach boursier du Panama qui  correspond à une période importante de la vie de Cendrars dont le père était actionnaire. Ses parents sont contraints de déménager et sa mère lui raconte les aventures de ses frères. Le poème comporte des éléments qui nous plongent directement au coeur des événements de l’époque avec toujours ce style direct, sincère, sans détour ni fioritures. 


Mon deuxième oncle
J'ai marié la femme qui fait le meilleur pain du district
J'habite à trois journées de mon plus proche voisin
Je suis maintenant chercheur d'or à Alaska

Beaucoup de ses textes seront produits ainsi, après une longue période de digestion des événements.


Cendrars, l’art et les écrivains

« Les artistes vivent en marge de l’humanité, c’est pourquoi ils sont très grands ou très petits »

   Lors d’un entretien radiophonique en 1952, au micro de Michel Manoll, Cendrars avoue détester les écrivains et les artistes et dira par ailleurs « qu’écrire c’est peut-être abdiquer » car, précise t-il, « ce n’est ni la vie du corps, ni celle de l’esprit ». C’est pourquoi il considérera toujours son métier comme un vice et un gagne-pain. Écrire le dégoûte, il affirme que cet acte est à l’opposé de son tempérament, et les salons littéraires l’ennuient profondément. Il dira encore « qu’écrire est le produit de sa paresse et non de son activité ».

Toutefois, Cendrars a rencontré un grand nombre d’artistes au cours de sa vie. Citons en vrac : Apollinaire, Max Jacob, Robert Delaunay, Arthur Cravan, Remy de Gourmont, Ernest Hemingway, John Dos Passos, Henry Miller, Chagall, Léger, Modigliani, Sarah Bernardt, Charlie Chaplin. Ainsi, Blaise Cendrars se considère comme poète non pas dans l’écriture mais dans la vie. On a parfois supposé que Cendrars avait été influencé par le cubisme et le dadaïsme.

En ce qui concerne la peinture, Cendrars prétend que les peintres ont « cinquante ans de retard sur la poésie » et que Picasso qui en réalité ne fait « qu’illustrer Mallarmé passe pour être le père du cubisme, mais n’a fait que du goût, n’a jamais travaillé pour la modernité mais pour la mode ». De même, il limite le talent de Duchamp à ses peintures.

Au sujet du dadaïsme, Cendrars affirme que le dadaïsme n’existe pas et qu’il faudrait parler de Cravanisme car c’est précisément Arthur Cravan qui a « fait des petits à New York » et qui a transmis à Picabia l’essence du dadaïsme. Il explique par ailleurs que les surréalistes ne sont pas modernes, « qu’ils n’ont fait que du bruit et qu’ils adorent désormais tout ce qu’ils attaquaient officiellement ».Il dira par ailleurs que « Nostradamus bat de beaucoup dada, l’écriture automatique et tous ces Bobards-là ». On voit tout de suite dans quelle conception de l’art se situe ce poète de la vie.

Le voyage et l’écriture

« Un poète, ça sent des pieds » (Léo Ferré, Le chien)

Et un voyageur, ça se sert de ses pieds. L’appétit de voyage et de découverte qui parsème le recueil s’étend aussi bien au domaine du langage. Lorsqu’on lit Cendrars, une impression forte nous saisit, celle de voyager en intimité avec l’auteur. Toutes les visions du voyageur sont retranscrites au travers du sentiment du poète et ce, même quand on lit des descriptions. Cendrars sait tirer le fantastique du quotidien et de la banalité, et refuse de poser une limite à l’entreprise de découverte. On découvre le monde non pas par l’entremise de descriptions précises, grandiloquentes mais sous le regard d’un enfant dont l’émerveillement sans cesse renouvelé nous donne à voir, à entendre et à sentir la fugacité des tressaillements du monde. Il n’y a pas chez Cendrars, contrairement à d’autres poètes, une esthétisation outrancière de la réalité mais un style posé, direct qui pourrait révéler la beauté nichée dans n’importe quel objet. C’est une vérité simple qui transparaît.

C’est la poésie de l’immédiateté. On participe à un voyage double, à la fois dans le monde et dans la tête du poète. Il y a une cohérence dans le parcours de Cendrars : l’aventure se déroule aussi bien dans le langage que dans la vie puisqu’à partir du moment ou l’écriture se change en procédé habile, la découverte n’a plus lieu d’être.


Cendrars, passionné d’aventure et de flânerie, faisait tout pour dissuader les commandants des navires sur lesquels il embarquait, d’arriver à destination.


Loïc V.,  .A.S. Bib

Source


Blaise Cendrars : En bourlinguant (Entretiens avec Michel Manoll), Radio France, collection les grandes heures, Harmonia Mundi.



Repost 0
24 juillet 2009 5 24 /07 /juillet /2009 19:34
DÉCOUVERTE


SIMON
Dans les mains du soleil :
Carnet de voyage amoureux au Rajasthan

Éditions Alternatives, 23 août 2007.













Non, cette année, je ne partirai pas en vacances, ou alors pas très loin, comme beaucoup de Français finalement…

Mais, grâce à Simon et à son carnet de voyage, je pourrai m’évader et découvrir le Rajasthan, Etat de l’ouest de l’Inde : ses couleurs, son art, ses épices, ses us et coutumes mais aussi sa puanteur et son injustice sociale… Au fil des pages, croquis saisis sur le vif et mots livrés bruts se mêlent, nous entraînant au cœur de ce pays mystérieux et beau même dans sa laideur. Simon, peintre, écrivain et voyageur a réussi un exploit : nous sentons, nous touchons, nous voyons, nous entendons ce pays…Nous y sommes vraiment !

Certes, son prix peut en rebuter plus d’un…Mais avouons le : 40 euro pour partir au Rajasthan, en ces temps de crise financière, c’est une véritable affaire !   


Et parce que d’autres en parlent mieux que moi, voilà un commentaire qui devrait finir de vous convaincre :

«  Parce que la langue de Simon est jubilatoire, parce que ses pages sont, toujours un peu plus, des kaléidoscopes de styles, d'effets et de supports mais que la peinture et la couleur chantent à chaque nouveau carnet un peu plus fort, parce que notre voyageur a l'œil aiguisé par la fréquentation des peintres et des poètes et que son carnet a le grain, sans rides, de la maturité, disons, le relief du temps et de l'expérience, peut-être celle du voyage, de l'amour et de la paternité - allez savoir  !- et que le récit est personnel sans être égotiste, plein de curiosités sans être documentaire, parce que la dédicace du livre va à tous "ceux qui n'ont pas de passeport", parce qu'il n'oublie pas les louanges à Ganesh, patron des écrivains et des écoliers, ni celles à sa compagne de voyage et d'amour, parce que la maquette et l'édition du livre sont particulièrement soignées et qu'il a taillé ses textes comme de petits tableaux, trouvant de la sorte un bel équilibre entre  légèreté de sa plume et riches palettes de ses pinceaux, parce que les lents paysages désertiques, les brasiers de saris, les monts magiques de Pushkar semblent déborder d'immenses et généreuses pages ouvertes, et, tels des encens, envahir nos chambres de lecture, parce que Simon a  la mansuétude de nous rappeler qu'une mendiante, d'un petit "signe fraternel" lui a signifié, tous, nous mendions...une chose ou une autre, parce qu'il nous parle de roses mais aussi de crasse avec le même inextinguible enthousiasme et parce qu'il qualifie les diarrhées d'initiatiques, pour mille et une raisons que je pourrais énumérer longtemps encore en une litanie de détails et de lignes fortes, ce carnet m'a tellement plu que je crois qu'il doit être lu et offert, comme un dithyrambe, une ode colorée, un bréviaire ou un chant d'amour.»
Philippe Blasco (www.uniterre.com)


Julie,  2ème année bib.

Liens :

Site de Simon :
http://www.simon-artiste-peintre.com/fr/simon-peintre-ecrivain-voyageur.php 

Éditions Alternatives
Repost 0
21 juillet 2009 2 21 /07 /juillet /2009 19:16


















Paul BOWLES
Leurs mains sont bleues, 1984
traduit de l'américain
par Liliane Abensour
Points Seuil
, 1993











Paul Bowles était un compositeur et écrivain américain. Né à New York en 1910, il partit en 1947 vivre à Tanger, où il passa la plus grande partie de sa vie.
Au cours des années 1940 et 1950, avec sa femme Jane Bowles, il devint une figure majeure de la vie intellectuelle, d'abord de New York, puis des communautés américaines et européennes de Tanger. Il mourut le 8 novembre 1999.




Dans Leurs mains sont bleues, Paul Bowles fait le récit de quelques-uns de ses voyages en Turquie, à Ceylan, en Amérique latine mais aussi au Maroc. Organisé en huit sections ou thèmes différents (« l'Afrique Mineure », « Ne pas être très musulman », « Le Rif, en musique »...), cet ouvrage consiste en un enchaînement d'épisodes. Il s'agit d'une succession de récits plus ou moins courts, sur des sujets et des objets d'étude très variés.

A travers la plume du voyageur, nous partons à la découverte de ces pays et des hommes qui  les peuplent. Ce qui est remarquable au premier abord dans cet ouvrage, ce sont les descriptions des contrées qu'il traverse. Nous découvrons à travers ses écrits des horizons différents, mais toujours de façon très intime et vivante. Mais s'il nous « donne à voir » des paysages parfois enchanteurs, Bowles ne nous épargne pas pour autant: descriptions de chambres d'hôtel sordides, de situations  difficiles ; on voit aussi l'envers du décor.

« L'auberge de Lunawa est un lieu de séjour désagréable parce qu'elle se trouve en face de la gare, sur un bout de pelouse sans ombre, durcie et desséchée par le soleil. Dans la cellule de béton qui m'était attribuée, il était impossible de s'isoler du vacarme des autres pensionnaires, particulièrement bruyants. »

D'autre part, en accompagnant Paul Bowles dans ses périples, nous découvrons non seulement des paysages, des lieux, mais aussi les hommes et leurs modes de vie, leurs modes de pensée. Car, point commun à tous les récits regroupés dans cet ouvrage : l'importance des rencontres et l'intérêt pour les hommes.

En effet, à travers la découverte de ces territoires lointains, et de leur aspect exotique, il semblerait que ce soient les individus qui intéressent principalement Bowles. Il s'interroge et cherche à comprendre les comportements ou les habitudes des hommes qu'il croise : que ce soient ses amis ou accompagnateurs, ou ceux qu'il ne fait que croiser ou apercevoir. Ces rencontres paraissent être, pour lui, des moyens d'approfondir sa connaissance de l'autre.

« Les Turcs sont les seuls musulmans que je connaisse qui semblent s'être débarrassés du sentiment curieux (celui apparemment de tous les adeptes de la Vraie Foi), qu'il existe une différence inévitable et irrémédiable entre les nons-musulmans et eux. Subjectivement du moins, ils ont réussi à combler le fossé créé par leur religion, l'abîme qui isole l'islam du reste du monde. Il s'ensuit que le visiteur ressent un lien spécifique, plus que la simple sympathie à sens unique du voyageur bien disposé pour les tenants d'une autre culture [...] »

Paul Bowles pose un regard d'homme occidental sur le monde qui l'entoure. Mais il parvient  toutefois à conserver un point de vue clair et objectif sur les relations et amitiés qu'il lie au fur et à mesure des voyages qu'il fait.

Finalement, en nous livrant ses impressions et analyses, le fameux écrivain nous invite à nous interroger sur notre mode de vie et sur nos relations avec les autres hommes ou le territoire.

Leurs mains sont bleues regroupe des récits extraordinairement différents, riches et pleins d'enseignements. Ce livre nous donne envie de partir à la découverte de ces pays aux noms particulièrement évocateurs. Mais au-delà de cet aspect « touristique » et presque habituel, c'est la vision très humaine qui rend le récit de Paul Bowles particulièrement précieux et intéressant. La découverte des hommes se révèle être aussi intéressante, voire davantage, que celle des lieux.

Clémentine, A.S. Éd.-Lib.

Repost 0
Published by Clémentine - dans littérature de voyage
commenter cet article
12 juillet 2009 7 12 /07 /juillet /2009 23:03











Nicolas BOUVIER,
Le Poisson-scorpion,
Gallimard, Folio, 1996





















Introduction


Nicolas Bouvier est né en 1929 au Grand-Lancy, près de Genève où il grandit dans "un milieu huguenot, à la fois rigoriste et éclairé, très ouvert intellectuellement, mais où tout l'aspect émotif de l'existence était sévèrement géré". Son père étant bibliothécaire, il entretient très vite des liens étroits avec la littérature. Dès l’âge de six ans, il développe une passion pour les écrivains voyageurs et aventuriers tels que Jack London, Jules Verne, Fenimore Cooper et Robert-Louis Stevenson dont il dévore les ouvrages. "A huit ans, je traçais avec l'ongle de mon pouce le cours du Yukon dans le beurre de ma tartine. Déjà l'attente du monde : grandir et déguerpir.", expliquera-t-il plus tard.


Adolescent, il découvre les plaisirs du voyage avec ses premières escapades en Toscane, au Sahara, en Laponie et en Anatolie. Il s’inscrit parallèlement à l’Université de lettres et de droit de Genève. Sans même attendre les résultats de ses examens, il quitte Genève à l’âge de 24 ans en compagnie de son ami Thierry Vernet en direction de la Yougoslavie, puis de la Turquie, de l'Iran et du Pakistan. Quelques mois après leur départ, les deux compères se séparent et Nicolas Bouvier prolonge ce voyage désormais en solitaire. Il faudra attendre 1963 pour voir paraitre le récit de ce voyage dans L’Usage du monde, qui sera, dès sa sortie, couronné de succès. Il y explique sa conception très personnelle du voyage par ces mots : « Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu'il se suffit à lui-même. On croit qu'on va faire un voyage, mais bientôt c'est le voyage qui vous fait, ou vous défait. »

C’est donc en solitaire qu’il traverse l’Inde et  rejoint l’île de Ceylan où il passera sept mois de solitude et de doutes qui le marqueront pour de longues années après son retour et feront l’objet d’un nouveau récit, Le poisson Scorpion, paru en 1982.

En 1955, il quitte Ceylan pour rejoindre le Japon. Il découvre alors un pays fascinant et en plein mouvement qu’il revisitera deux fois par la suite et dans lequel il réalise son « apprentissage du peu ». De cette aventure naîtra une nouvelle publication, Chronique japonaise, parue en 1975.

En 1982, il abandonne la prose pour adopter le vers et publie un recueil de poèmes écrit sur les routes, Le dehors et le dedans. Il dira de la poésie qu’elle lui est plus nécessaire que la prose « parce qu’elle est extrêmement directe, brutale – c’est du full-contact ! »

En 1958, il épouse Eliane Petitpierre à qui il donnera deux enfants. Il continuera sa longue découverte du monde avec sa famille en se rendant au Japon, en Corée du Sud, en Chine et dans différents pays d’Europe.

Le 17 février 1998, c’est sans crainte qu’il quitte ce monde à la suite d’un cancer puisque la mort n’est pour lui qu’un nouveau voyage. Quelques mois auparavant, il écrivait ces mots :


Désormais c'est dans un autre ailleurs
Qui ne dit pas son nom
Dans d'autres souffles et d'autres plaines
Qu'il te faudra
Plus léger que boule de chardon
Disparaître en silence
En retrouvant le vent des routes.


Le Poisson-scorpion est davantage le récit d’un voyage intérieur que d’un séjour exotique sur l’île de Ceylan. Dans cet ouvrage, Nicolas Bouvier relate le naufrage affectif causé par la maladie et la solitude dont il a souffert sur l’île mais également sa reconstruction personnelle, longue et douloureuse, qui lui a permis de prendre un nouveau départ vers le Japon cette fois-ci. Le Poisson-scorpion est hanté par les odeurs et les lumières indiennes, c’est un texte magique qui oscille entre le rêve et la réalité et nous mène aux confins d’un homme, Nicolas Bouvier, sans tabous mais non sans mystère. Ce récit est disponible à 5,50 euros dans la collection de poche « Folio » chez Gallimard.  





 
Un voyage au cœur du Sri Lanka

Le Poisson-scorpion est le récit du séjour de sept mois de Nicolas Bouvier au Sri Lanka. Notre « écrivain voyageur » s’y rend en 1954, peu de temps après la déclaration de l’indépendance de l’île à l’époque où celle-ci s’appelait encore Ceylan. Afin de comprendre les différents constats sociaux, politiques, religieux et culturels de Nicolas Bouvier, il m’a paru important de me documenter sur l’histoire de l’île et notamment sur la période à laquelle l’auteur y a résidé.


Malgré son étendue relativement faible (69 900 km²), l’île de Ceylan voit s’opposer des milieux très différents. Peu nombreuse (11 millions d’habitants environ en 1963), la population n’est cependant pas homogène. Les Cinghalais représentent 75 % de la population tandis que les Tamouls ceylanais et les Tamouls indiens représentent 15 % de la population. La coexistence de ces trois communautés pèse d’un poids très lourd sur Ceylan : la langue n’est pas la même, la religion non plus. Les Cinghalais parlent le Theravāda, une langue originaire du nord de l’Inde, tandis que le Tamoul est une langue dravidienne, provenant du sud du continent indien. Les Cinghalais pratiquent le bouddhisme et les tamouls l’hindouisme. Le bouddhisme pratiqué sur l’île est un bouddhisme conservateur et primitif dit péjorativement Hinayâna ou du Petit Véhicule. Il faut ajouter la présence d’une forte minorité chrétienne de plus de 700 000 membres dont les relations avec les bouddhistes manquent parfois d’aménité.

Jusqu’en 1948, année de la proclamation de l’indépendance, l’histoire de Ceylan est d’abord celle de colonisations successives qui ont eu des conséquences politiques et économiques sur le pays. Au 5e siècle av. J.-C., les Aryens, probablement venus du nord de l’Inde, se seraient installés à Ceylan et, après avoir instauré la royauté et fondé la première capitale, Anurādhapura, auraient organisé le pays. L’introduction du bouddhisme remonterait au 3e siècle av. J.-C., à l’époque où le pieux empereur Açoka régnait sur l’Inde du Nord. Au 4e siècle de notre ère, les Tamouls qui, venus du sud de l’Inde, avaient envahi l’île, sont battus par Dutthagamani, premier roi cinghalais. Au 11e siècle, des envahisseurs tamouls, conduits par un souverain chola, établissent une nouvelle capitale à Polonnaruva. Chassés par les Cinghalais, il leur abandonne le trône. Le 16e siècle est celui de la colonisation portugaise qui revêt un aspect commercial et stratégique. Arrivés en 1505, les Portugais obtiennent des traités de commerce qui leur permettent d’exploiter les ressources de l’île en épices et en pierres précieuses et ils placent Ceylan sous l’autorité de leur souverain Philippe II d’Espagne. Leurs missionnaires, qui ne trouvent audience qu’auprès des castes inférieures, sont responsables de l’introduction du christianisme sur l’île. En créant la Compagnie des Indes occidentales (1602), les Hollandais manifestent leur intention de jouer un rôle dans le commerce de l’Asie méridionale. Après des négociations avec le roi du Kandi, ils s’emploient à chasser les Portugais par la force. En 1656, ils s’emparent de Colombo, la nouvelle capitale ; puis, devant le danger que présente la concurrence éventuelle des compagnies française et anglaise ils font fi de leurs engagements et envahissent le royaume du Kandy. Ils développent considérablement l’économie, mais sans en faire profiter la population. La haine que leur vouent les Cinghalais facilite leur éviction par les Britanniques. Ceylan garde le souvenir de cette colonisation dans son système législatif  fondé sur le code de droit hollandais. Profitant de l’affaiblissement de la Hollande, consécutif aux guerres napoléoniennes, la Compagnie anglaise des Indes orientales occupe Ceylan en 1775. En 1802, le traité d’Amiens reconnait à l’Angleterre la possession de l’île qui devient colonie de la Couronne. Sous la domination anglaise, l’économie est marquée par une série de crises : celle de la cannelle, du café, du thé et de la noix de coco. L’administration ne progresse que lentement, les postes élevés n’étant confiés qu’aux seuls Britanniques. A la faveur de l’éducation dispensée par les Anglais, il se constitue une classe moyenne ceylanaise qui revendique une participation plus grande au gouvernement. La renaissance de l’hindouisme et du bouddhisme, en opposition au christianisme importé d’Europe, est la manifestation religieuse de ce même nationalisme qui conduira en quelques décennies le pays à l’indépendance.

L’accession progressive de Ceylan à l’indépendance constitue le type même de la décolonisation progressive et réussie. Londres a en effet su associer au pouvoir la classe moyenne et supérieure occidentalisée et mettre en place, comme en Inde, une administration locale convenablement formée.

Le 4 février 1948, Ceylan devient indépendant et décide de rester membre du Commonwealth. Don Stephen Senanayake, le nouveau président, nomme deux ministres Tamouls dans son cabinet. Par ailleurs, il mène une politique économique très pragmatique : l’économie est libérale, mais pour des raisons de politique intérieure, le contrôle des prix mis en vigueur pendant la guerre demeure et un accord de troc est signé avec la Chine communiste : du riz est échangé contre du caoutchouc. Don Stephen Senanayake meurt en 1952 et son fils Dudley lui succède. Sur les conseils de la Banque internationale pour la reconstruction et le développement, le contrôle des prix est abandonné : l’inflation se déclenche et les milieux populaires bougent pour la première fois depuis longtemps. En avril 1953, lors d’une grève générale, la police tire et tue dix grévistes. Dudley Senanayake doit quitter le pouvoir et laisser la direction du gouvernement à Bandaranaike. Bandaranaike abandonne la religion anglicane au profit du bouddhisme, l’anglais pour le cinghalais, les discours dans les villes pour les tournées dans les villages. Il est tout sauf un prolétaire ; il ne s’appuie d’ailleurs pas sur les travailleurs des villes ou des plantations. S’il se dresse contre l’élite conservatrice et occidentalisée, c’est au nom d’une tradition rurale, celle des médecins et des instituteurs des villages cinghalais, celle du bouddhisme et de la culture de la communauté. Si le mouvement qu’il déclenche est incontestablement populaire, dirigé contre la corruption et le népotisme des dirigeants conservateurs, il n’offre pas de solution au problème de la coexistence entre les communautés cinghalaise et tamoule. Parce que Bandaranaike se déclare socialiste – sans donner à ce mot un véritable contenu idéologique – et qu’il s’oppose à l’élite occidentale, il reçoit l’appui d’un certain nombre de mouvements de gauche et de groupements qui militent pour le renouveau du bouddhisme et de la langue cinghalaise. En février 1956 est créé le Front unifié du peuple qui regroupe ces divers partis et le Sri Lanka Freedom Party auquel appartient Bandaranaike. Le Premier ministre, Kotelawala, est contraint de dissoudre le parlement et de procéder à de nouvelles élections. L’atmosphère est alors tendue, car la campagne électorale coïncide avec les fêtes du 2 500e anniversaire du nirvāna du Bouddha. Le parti national unifié tente de regagner le terrain perdu en proclamant sa volonté de faire du cinghalais la seule langue nationale, mais il s’aliène de ce fait les Tamouls. Finalement, Bandaranaike l’emporte à la tête d’une coalition hétéroclite. Les Tamouls sont exclus du gouvernement et le Cinghalais devient la seule langue officielle. La population tamoule ne cache pas son mécontentement et lance une campagne de violence dans le Nord, tandis qu’au Sud les Cinghalais boycottent les magasins tamouls. Le Premier ministre tente d’arbitrer les conflits entre communautés, mais ne peut éviter les pillages et les meurtres. L’état d’urgence est décrété le 27 mai 1958, et demeurera en vigueur jusqu’en mars 1959. Des groupes de pression composés de bouddhistes fanatiques pèsent sur le pouvoir qui se voit contraint de réagir par la force avant d’examiner le fond du problème. Le 25 septembre 1959, Bandaranaike est assassiné par un bouddhiste extrémiste.

Aujourd’hui encore, des troubles intercommunautaires survivent au Sri Lanka. Pas plus tard que le lundi 11 mai 2009, le chef des Tigres tamouls, Velupillaï Prabhakaran, a été assassiné par l’armée Sri Lankaise. Les Tamouls demandent aujourd’hui une autonomie que le pouvoir sri lankais, et notamment le président Mahinda Rajapaksa, ne semble pas prêt à leur accorder. Pour comprendre les origines de ces discordes, il faut remonter à l’indépendance du Sri Lanka, et plus loin encore, aux différentes colonisations de l’île de Ceylan.

 

 
Nicolas Bouvier pénètre sur l’île de Ceylan après avoir traversé l’Inde à pied durant deux ans. Cette descente de l’Inde constitue pour lui un merveilleux souvenir et en arrivant sur l’île il ressent la douleur de la rupture avec le continent : pour la première fois depuis le début de son voyage, il est dépaysé. En effet, passer du continent à une île, c’est passer d’un mode de vie et de pensée à un autre. Selon Nicolas Bouvier, rien n’est comparable aux îles car celles-ci « posent et résolvent les problèmes à leur façon ». D’ailleurs, alors qu’on le rencontre léger et d’humeur poétique à son dernier réveil matinal sur le territoire indien, on le retrouve lourd et maussade dès ses premiers pas sur l’île de Ceylan. Il faut admettre que ces deux ans d’aventure ne l’ont pas laissé indemne : il souffre de la malaria et de la jaunisse et il espère soigner son mal lors de son séjour dans l’île. Il ne sait où aller ni quoi faire et la seule question qui le rappelle à la réalité est : où dormirai-je demain ? Il a le monde devant lui et pourtant il se sent en prison. La solitude et la maladie commencent à déteindre sur les joies des prémices du voyage et pourtant, s’installer sur l’île, c’est aller vers un peu plus d’isolement. Il reprend finalement la chambre d’un couple d’amis qui se sont mariés sur l’île. Ne croyant pas vraiment que l’on puisse être heureux en amour, il nous les présente cyniquement sous les noms de Paul et Virginie. Sa chambre lui coûte une roupie par jour, elle est située à Galle dans le sud de l’île et c’est la 117e qu’il occupe depuis le début de son voyage, cette fois, il ne compte pas s’y installer longtemps. Une maigre décoration égaye les murs de la chambre : là, on trouve un portrait version indienne du Christ sur la croix, ici, un lampion en forme de paon et enfin, un Bouddha éméché laissé par ses amis par souci de protection du lieu et de ses habitants. Pour la première fois depuis son départ, il a peur du lendemain. Il ne sait pas comment faire face à tant de vide avec le peu qu’il est devenu. Durant son séjour dans l’île il va vivre en écrivant des articles sur la littérature qui seront publiés dans une revue de la capitale.


L’île de Ceylan selon Nicolas Bouvier

Durant son séjour, Nicolas Bouvier passe la plupart de son temps à s’isoler dans sa chambre pour écrire et à multiplier les réflexions sur l’île, ses habitants, ses religions, sa magie, sa politique et ses inégalités sociales. Avec toute la distance du voyageur qui n’appartient plus à aucun pays et ne se revendique plus d’aucune religion, il peint un portrait de l’île empreint de cynisme et de désillusion
.

Ses premiers constats portent sur les habitants de l’île. A partir du peu de rencontres qu’il fait, il dresse .une typologie sociale des classes et des mœurs de la population ceylanaise. Sa première rencontre est déjà négative, il s’agit d’un bourru de la douane que Nicolas Bouvier prend en stop et chez qui il passera sa première nuit dans l’île. Le personnage est misogyne, culotté, dédaigneux et imbu de lui-même. Il représente pour Nicolas Bouvier le prototype du douanier d’Asie du sud. Il transporte avec lui un gros espadon à l’œil encore frais et pêché illégalement. L’auteur en tire cette conclusion : « Après deux ans d’Asie, je commençais à avoir mes idées sur la façon dont les douaniers remplissent leur gamelle. » Les pays du tiers-monde sont pour lui des pays de trafic et de corruption, où tout est marchandé et où tout le monde est soudoyé. La plupart de ceux qui ont un pouvoir ont une fâcheuse tendance à en user et à en abuser à fins illégales. Le soir, alors que Bouvier s’endort avec l’espoir que la femme du douanier vienne le rejoindre, ce dernier passe la nuit à jouer aux cartes en se saoulant avec ses collègues toujours avec la même verve machiste et goguenarde.

Les meilleurs moments de Bouvier sur l’île sont certainement ceux passés au dispensaire de la capitale, Colombo, située dans la Province de l’Ouest. Bouvier y séjourne afin de traiter sa malaria et sa jaunisse qui lui donnent de la fièvre et des vomissements. Il est le seul Occidental à se faire soigner au dispensaire (où les soins sont gratuits) et il est de ce fait chaudement accueilli. Pour la première fois depuis le début de son voyage, il rompt avec sa pesante solitude en vivant entouré de monde. Il dit dans le livre que deux jours en leur compagnie l’ont rendu « plus léger qu’un rond de fumée ». Le moment phare et hilarant du livre reste pour moi l’activité de fin de journée au dispensaire : la séance publique de projection des radios prises dans la journée. Tous les malades assis sur le sol veillant les poumons mités, les bronches d’étoupe et les échines mangées d’ostéoporose et les acclamant par des « oh », des « ahh » et des « chut » tels des enfants guettant l’arrivée de Guignol sur scène. La joie procurée par cette courte cohabitation n’empêche pas Bouvier de retourner, sitôt guéri, à sa triste solitude.


Avec la chambre de l’auteur bien sûr, le lieu le plus récurrent dans l’ouvrage est l’échoppe nommée « Le témoin », située à moins de cent mètres de chez Bouvier qui le décrit ainsi : « C’est un troquet sombre, accueillant, plein d’une pénombre bleue qui paraît presque solide à qui vient du dehors. » L’endroit est tranquille et de fait, Bouvier peut y « rassembler ses fantômes et ses ombres » afin de trouver l’inspiration pour écrire. Ce lieu est représentatif de l’homogénéité de la population ceylanaise. En effet, la population de l’île est constituée de nombreuses communautés que l’on retrouve dans l’échoppe et qui se détestent toutes. Il règne dans l’île comme dans l’auberge un mépris ambiant entre les communautés. Comme pour beaucoup d’autres tares de l’île et de sa population, Bouvier met le mépris sur le compte du climat en disant qu’il est  «  l’un des rares sentiments que la chaleur attise ». Bouvier y observe la population masculine qui y est largement représentée. Il dit que pour les hommes du pays, il n’y a que deux occupations dans l’île qui donnent un peu de sens à leur vie : l’alcool et le jeu. Ils se créent des dettes qu’il va falloir combler. Ces dettes sont ainsi des occupations, des animations, des distractions qui leur donnent un but et leur permettent d’oublier la misère du quotidien. Il ressent une certaine haine des clients de l’auberge envers lui. Il explique cette haine en disant que ces hommes savent qu’un beau jour Bouvier partira, tandis qu’ils sont eux condamnés à rester.

Bouvier fait également la rencontre d’une Tamoule musulmane qui tient une épicerie dans le village. Celle-ci représente la communauté la plus rejetée et la plus méprisée par les Ceylanais qui sont eux çivaïtes. C’est une grosse femme silencieuse mais haute en couleur. Bouvier l’apprécie et admire son calme et sa passivité face aux attaques xénophobes des autochtones. Il la décrit ainsi page 122 : «  Elle, colossale, noire de peau dans un sari blanc qui irradie, siège au cœur de ses possessions, le front bas perlé de sueur, assise sur un sac de lentille sur une balance romaine. […] L’œil est noir, souvent mutin. Je préfère cent fois la société enjouée de cette grosse laie à celle de tous les zombis de ma rue tellement consumés en arcanes et mités d’irréalité qu’ils en ont oublié jusqu’au bruit d’un pet. » L'intolérance locale veut qu’on l’accuse d’être une sorcière, de vivre avec des esprits et d’avoir fait disparaitre son mari. Bouvier se sent proche d’elle, parce que tout comme lui elle supporte d’être traitée en étrangère sur une terre où elle vit et qu’elle fait face avec dignité à l’hostilité.

Les derniers habitants que Bouvier est amené à observer sont ses voisins. Ce sont des êtres mystérieux qui ne sortent pas avant la nuit et restent assis toute la journée dans leur cuisine. Ils ne se rendent jamais visite, ne se parlent pas et tiennent le soleil en horreur. Ils sont les survivants d’une caste commerçante qui faisait négoce dans le commerce de la citronnelle et de l’indigo avant que le port ne s’ensable et ne mette fin à leurs fonctions. Il s’agit d’une des castes les plus pauvres de l’île.

Les rencontres de l’auteur restent ainsi très limitées et au fur et à mesure que son séjour sur l’île se prolonge, ils’enferme un peu plus dans sa solitude. Son regard hautain d’Occidental du milieu du 20e siècle constitue selon moi une barrière culturelle dans ses relations avec les Ceylanais.

La politique tourmentée de l’île à l’époque ne fait pas l’objet d’autant d’analyses qu’elle le pourrait. Cependant, Bouvier aborde le statut du communisme dans l’île, doctrine largement diffusée à travers le monde à cette période. Il dit que sur cette île, la politique comme tout le reste tourne au ralenti : en effet, chaque petite chose est atténuée par la chaleur et la plupart sont vouées à l’échec. Il existe à Ceylan un parti extrémiste composé d’ultranationalistes qui militent contre l’aliénation occidentale. Mais ils n’ont aucune cause à laquelle se raccrocher car la misère est ambiante, si bien qu’il n’existe pas de prolétariat, il n’y a qu’« un océan de petites gens vivant juste au-dessus, dans le besoin, dans une respectabilité râpée et chagrine qui ne les pousse guère à militer ». Ils sont en fait les derniers à se revendiquer trotskistes sur terre, car ils sont autant isolés du monde que l’est leur île. Nicolas Bouvier lie ce constat à une réflexion sur le colonialisme et sur la domination de l’Occident en disant qu’une fois de plus, il a l’impression « qu’en idéologie comme en négoce nous leur avions refilé du vieux stock et que s’ils s’attachaient si fort à cette marchandise périmée c’est, qu’instruits par l’expérience, ils étaient au moins certains que nous n’allions pas la leur reprendre ». Cette île est pour l’auteur la poubelle du reste du monde.

Les religions font davantage l’objet d’analyses de la part de l’auteur. Il s’épanche notamment longuement sur le bouddhisme, dont il donne une vision bien différente de celle qu’ont aujourd’hui les Occidentaux. Pour nous, Européens modernes, la mode est à l’admiration du bouddhisme que l’on considère davantage comme une philosophie que comme une religion. Or, le bouddhisme est bien une religion avec des rites, des croyances et des extrémistes. Comme il a été expliqué plus haut, les bouddhistes craignaient à l’époque qu’il ne soit accordé trop de place et de reconnaissance aux Tamouls. Les conflits d’intérêts entre les deux communautés ont poussé les bouddhistes à faire preuve de violence à l’égard de la communauté tamoule afin de conserver leurs privilèges. Nicolas Bouvier donne une explication plus imagée des origines des conflits. Il explique qu’autrefois, les bonzes bouddhistes se déplaçaient par magie. Or, aujourd’hui, alors qu’on les a privés de leur pouvoir et de leurs privilèges, ils ont perdu leur pureté en manifestant des intentions criminelles ou perfides. Puisqu’ils sont désormais contraints de prendre les transports en commun et de payer, ils se vengent par dépit par des actions terroristes : trois fois par an au moins ils font sauter un bus. Avec beaucoup d’ironie, Nicolas Bouvier parle de jouets explosifs et de fêtes pyrotechniques qui font alors fureur sur l’île. A vrai dire, c’est toute l’explication qui est ironique et cynique : Bouvier décrit les bonzes comme des enfants gâtés qui, frustrés d’avoir été restreints dans leurs privilèges et furieux qu’on les rabaisse à emprunter les mêmes bus que les autres castes, n’arrivent pas à calmer leur « grosse colère ». Bouvier parle d’un bouddhisme « aussi misogyne et sourcilleux que moribond » et de « bonzes en tuniques jaunes, plus craints pour leurs maléfices que respectés pour leur vertu ». Si son mépris pour la religion bouddhiste est particulièrement tenace, son scepticisme se porte sur toutes les religions, y compris la sienne : le protestantisme. Page 46, Bouvier dit : « Mon éducation huguenote qui vaut presque une hémiplégie m’interdit hélas la filouterie d’auberge, mais il n’est pas défendu d’être malade encore qu’il soit peu recommandé d’en parler. »

Le poisson-scorpion peut être apparenté au genre du réalisme magique. En effet, l’histoire est encrée dans la culture ceylanaise faite de croyances et de superstitions. Nicolas Bouvier aborde plusieurs fois le thème de la magie : soit dans le cadre de ses réflexions sur la population locale, soit pour relater ses propres expériences. Plus on avance dans le roman, plus la magie de l’île déteint sur le regard de l’auteur et plus celui-ci conçoit les superstitions locales avec naturel. Les habitants de l’île s’adonnent pleinement à la magie. Celle-ci est présente dans les vieilles croyances qui sont explicatives de la tradition et de la culture cinghalaise. Nicolas Bouvier nous raconte par exemple qu’un ancien premier ministre fût jadis transformé en perruche et qu’il continua jusqu’à sa mort d’exercer ses offices du haut de son perchoir. On trouve des enchanteurs partout dans l’île mais les plus redoutés sont ceux de la bourgade de M… Les habitants croient aux démons et tout est prétexte à sortilège. Ces maléfices dont on s’accommode permettent d’expliquer des faits non résolus. Ainsi, s’il arrive quelque chose de grave, la victime l’aura mérité car elle aura dû causer du malheur à quelqu’un. Nicolas Bouvier dit des enchanteurs de M… qu’ils sont la conscience de l’île car ils rappellent à ses habitants qu’il ne faut pas mal agir sous peine d’être puni. Mais ils sont aussi un alibi fort utile à tous les échecs dus à la paresse et à l’incompétence des commerçants. Si un commerçant fait de mauvaises affaires il est bien évident que celles-ci seront dues au mauvais sort plutôt qu’à son manque de génie commercial. Un jour, Nicolas Bouvier cède à la curiosité et part visiter la bourgade de M…  Il s’y endort sur la plage et à son réveil, il est chassé à coup de petits maléfices. Lorsqu’i relate son périple à l’aubergiste à son retour, celui-ci lui demande quelles formes prend la magie noire en Occident. Embarrassé, il répond que chez nous les souliers craquent lorsqu’on ne les a pas payés et que les sorcières volent sur des balais. De cette discussion, il tire les conclusions suivantes : « Pourquoi s’encombrer d’un balai lorsqu’il suffit de murmurer un "mantra" pour fendre la nuit comme une étincelle. C’est cet esprit mécaniste et utilitaire qui aveugle et appauvrit l’Occident depuis Archimède et Léonard. On est d’avis ici qu’en inventant la brouette ou le cabestan, nous avons perdu de la force psychique et qu’après la machine à vapeur il ne nous est plus rien resté. Quant à la timide protestation des souliers… Ici, les pieds du voleur auraient pourri dans ses sandales avant même qu’il ait tourné le coin. »

Cette première critique dénonce un Occident timide, peureux et matérialiste. L’Occident est modéré en tout car il ne saurait assumer ses extrêmes. La machine y est un subterfuge de la force humaine et sans elle, l’homme occidental serait réduit à néant. La magie et les superstitions de l’île vont s’emparer de Nicolas Bouvier qui était au départ sceptique devant les croyances locales. Alors qu’il rentre d’une balade nocturne sur la plage, un profond malaise l’envahit. Sous ce climat ravageur, il sent tous ses souvenirs lui échapper et il croit avoir oublié jusqu’à son nom. On le sent de plus en plus vaporeux et délirant quand tout à coup il a une apparition : il voit un vieux prêtre qui fait des ronds de fumée sur les marches d’une église. Ces ronds de fumée annoncent le ton merveilleux de l’auteur en faisant référence à l’univers fantasmagorique d’Alice au pays des merveilles. L’homme se présente comme étant le Père Alvaro et explique qu’il a passé plus de cinquante ans au service de la Compagnie. Nicolas Bouvier aborde avec lui des thèmes qui lui tiennent à cœur : il parle de la chaleur trop lourde de cette île qui empêche d’avoir quelques convictions que ce soit. Père Alvaro lui confie qu’il y a bien longtemps qu’il ne peut plus prier et se faire entendre de Dieu sous ce climat. A partir de là, Nicolas Bouvier peut affirmer que l’île de Ceylan est maudite puisqu’on ne peut y établir le contact avec les cieux. Père Alvaro relate à Bouvier des histoires de maléfices qui l’ont particulièrement marqué. Il lui raconte notamment l’histoire de l’un de ses élèves, un jeune Tamoul de quinze ans qu’un charme avait lié à l’arbre pipal qui poussait au milieu de préau. Chaque nuit, il quittait le dortoir en somnambule, on le retrouvait à l’aube, les bras passés autour du tronc, la joue contre l’écorce, les yeux cernés, dormant debout. Comme les oraisons de l’exorciste du diocèse restaient sans effet,  on essaya la manière forte en coupant l’arbre. L’enfant était mort le lendemain. Comme Bouvier s’interroge beaucoup sur le Diable, si présent dans cette île, le Père Alvaro tente d’apaiser ses tourments en lui expliquant que « le secret le mieux gardé du Mal c’est qu’il est informe : le modeler c’est tomber dans le piège qu’il nous tend. » Après avoir rassuré l’auteur, tracassé par toutes les histoires saugrenues qui hantent l’île, le prêtre finit par se volatiliser. Fait magique ou hallucination due à la fièvre, à la fatigue et à la solitude ? Une chose est sûre, c’est que cette apparition tenait bien de l’irréel puisque le Père Alvaro se volatilise sans crier garde après avoir lévité quelques minutes dans les airs. Ce qui relève du réalisme magique c’est que, hallucination ou pas, Nicolas Bouvier aborde cet évènement sans surprise et avec beaucoup de naturel. Une telle apparition est banale dans les croyances de l’île. Or, si comme Nicolas Bouvier on l’analyse à partir des croyances locales, il n’y a plus de contradiction entre magie et réel car la magie fait partie du réel. Dès lors, il est inutile de chercher une explication rationnelle à cette apparition, la cause magique se suffit à elle-même.

Après cette rencontre, Nicolas Bouvier se sent heureux et enfin désireux de compagnie. Plus  tard, il se renseigne sur le Père Alvaro auprès du Père Mathias qu’il a rencontré en Inde. Le Père Alvaro était Jésuite au collège Saint Thomas. Vers l’âge de cinquante ans, il quitte tout pour partir vivre avec une aborigène dans la tribu du Sud-Dekkan. Puis il décide de revenir et de s’exiler dans l’île de Ceylan afin de se punir. Il meurt en 1948 en refusant les sacrements. Son refus de l’absoute explique sa présence sur terre sous forme d’ombre : il ne peut pénétrer au Paradis mais refuse de séjourner en Enfer. Ainsi, il demeure en attente sur terre. Bouvier revoit le Père Alvaro à deux reprises et celui-ci, en bon linguiste, lui corrige ses articles. Plus tard, ces articles se verront très complimentés et une prime de 1 300 roupies en gage d’un manuscrit sera versée à l’auteur. C’est cette prime, obtenue grâce à l’aide du Père Alvaro, qui permettra à l’auteur de quitter enfin l’île. L’auteur et le prêtre partagent la même vision de l’île de Ceylan : c’est un lieu d’expiation des péchés, d’introspection et de reconstruction. Mais c’est également un lieu maudit, où toute entreprise est détruite par le climat et où le Mal a bâti son logis.


Nicolas Bouvier s’étonne régulièrement de la violence quotidienne qui anime l’île. Il s’agit d’une violence banale qui n’effraie ni ne surprend plus personne. Un matin, un quotidien de l’île titre « No murder today ! », ce qui nous montre que la normalité est dans le crime. Nicolas Bouvier écrit : « Petite vie, petite malchance, coup de chaleur, violence ». Deux caractéristiques de l’île motivent cette violence banale et quotidienne : son climat tropical et son alcool, l’arak. L’auteur dit que l’on ne peut pas être bon dans cette île car la chaleur est trop cuisante si bien que la moindre bouffée d’altruisme vous laisse sur le flanc. La chaleur empêche toute révolte et enlève à l’être humain toute consistance. C’est ce climat qui rend les choses si fades, si douloureuses et sans valeur. L’île est comme maudite et tout ce que l’on y introduit s’y dégrade à une allure alarmante. L’esprit échappe à ses habitants qui ne peuvent pas tenir leur cap à travers toutes ces métamorphoses parce qu’il n’y a rien à quoi s’accrocher. De plus, les hommes s’y imbibent d’alcool afin d’oublier leur misérable condition. Chez Bouvier, lui-même, le mépris finit par prendre le dessus sur la compassion.

Un voyage avant tout intérieur

Sa conception du voyage


Le poisson-scorpion s’ouvre sur une citation de Kenneth White qui dit : « On ne peut tout de même pas se contenter d’aller et venir ainsi sans souffler mot. » Selon Nicolas Bouvier, le voyage est un non-sens s’il n’est pas relaté, ce qui justifie la publication de l’ouvrage. Bouvier voyage pour avoir raison de son moi qui fait obstacle à tout et en cela il se compare souvent à Ulysse. Il dit que le voyage n’épargne pas de l’usure et de l’érosion que la vie garantit. Après s’être rasé pour la première fois depuis des mois, il redécouvre son visage vidé, poncé, écorné. En voyageant, on met son corps à l’épreuve et on défie la mort en la retardant un peu plus. Avec Bouvier, le voyage perd toute connotation exotique et relaxante et devient une épreuve personnelle : c’est affronter la solitude, la faim, la chaleur, la maladie et tous les autres dangers afin d’avoir le plaisir de s’en sortir vivant ou de mourir dans ce que les autres n’auront jamais connu. Mais voyager c’est également trouver un sens à l’existence pour pouvoir supporter sa condition humaine, sa vie quotidienne et surtout se supporter soi-même. Le voyage n’est pas une finalité, c’est une étape permettant au voyageur de prendre un recul sur sa vie afin de comprendre comment la supporter et vers où la guider. L’auteur dit qu’ « On ne voyage pas pour se garnir d’exotisme et d’anecdote comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme ces serviettes élimées par les lessives qu’on vous tend avec un éclat de savon dans les bordels. On s’en va loin des alibis ou des malédictions natales, et dans chaque ballot crasseux coltiné dans des salles d’attente archibondées, sur de petits quais de gare atterrants de chaleur et de misère, ce qu’on voit passer c’est son propre cercueil. » Pour plus de plaisir, le voyage doit avant tout être souffrance.


  Aperçu du colonialisme 
   
Chaque jour passé dans l’île, Nicolas Bouvier peut observer les conséquences du colonialisme et de l’aliénation occidentale sur les pays du tiers-monde. Tout au long du livre, Nicolas Bouvier s’étonne et constate sans vraiment prendre parti. De fait, il ne se sent ni l’héritier de l’Occident ni de l’Orient, il vogue entre deux mondes qu’il connaît bien mais auxquels il n’appartient pas. Par le biais de ses écrits il souhaite faire partager son regard objectif de voyageur. En effet, à force d’être partout, Nicolas Bouvier n’est originaire de nulle part. Quoique huguenot, il ne se  revendique en fait d’aucune religion. Le poisson-scorpion est truffé de courtes réflexions sur le colonialisme tirées des observations que Bouvier fait de la vie cinghalaise. Bouvier dit par exemple qu’ « à cause de cette “stupidité” consentie et si ouverte, les Anglais ont pu piller l’Inde à leur aise, l’aimer jusqu’à la déraison, s’en faire chasser par Gandhi pour des motifs où la logique n’entrait pour rien, y être aujourd’hui tenus en grande estime ». De même, il constate que sa présence au dispensaire procure stupeur et joie chez les patients « comme si l’arrivée d’un sahib occidental garantissait la qualité des soins qu’ils reçoivent ici ». Par ailleurs, au moment de l’arrivée du bateau sur l’île, lorsque tous les passagers se font vacciner, l’infirmier sert trois fois la dose normale à Nicolas Bouvier. L’auteur y voit deux raisons : sa couleur de peau entraîne la suspicion de l’infirmer ou bien ce dernier prend ses précautions de peur que Nicolas Bouvier, en parfait Occidental, aille se plaindre ensuite. L’auteur en tire cette conclusion : « Pour le sérum comme pour l’argent on prête aux riches. »Si ses remarques sont souvent teintées d’un cynisme, tant à l’égard des autochtones que des Occidentaux, qui peut mettre le lecteur mal à l’aise, elles sont également gonflées d’un humour presque burlesque. Page 69, la solitude et l’oisiveté le portent vers la réflexion suivante : « Que par 5 degrés de latitude Nord, 77,5 de longitude Est, et 37° à l’ombre, une boutique qui n’offre que des beignets au curry plus légers que du vent juge encore utile de rappeler qu’elle est “orientale” mérite réflexion. À Tours, à Brême, à Brescia, imagine-t-on une “ Cordonnerie occidentale ” ou une enseigne “ Aux confitures de l’Occident ” ? Non, n’est-ce pas : cela paraît bizarre voire un rien défaitiste. Moins sans doute si Attila, Tamerlan ou Soliman avaient réussi dans leurs entreprises et conquis l’Europe. Le contraire s’étant produit nous avons imposé nos mœurs, nos mesures, nos méridiens, nos dieux, manipulé les marchés, annexé à notre seul profit la géographie. Le Christ et la canonnière, l’alcool et le goupillon. Pendant quelques siècles, l’Occident chrétien a été le centre, et la planète la banlieue de l’Europe. On ne désigne pas le centre, on définit par rapport à lui les différents points de la périphérie. » C’est à partir de constats anodins que Nicolas Bouvier tire des réflexions profondes sur la surpuissance occidentale qui affaiblit l’Orient. Afin de communiquer plus facilement la gravité de ces réflexions, Nicolas Bouvier y associe un humour incisif qui laisse d’abord le lecteur perplexe puis l’amuse dès lors qu’il s’habitue au style de l’auteur.


La solitude du voyageur

Au cours de son séjour dans l’île, Nicolas Bouvier s’isole dans une solitude qui le pousse à vivre dans ses souvenirs. Page 135, il dit : « Si c’était la solitude que j’étais venu chercher ici, j’avais bien choisi mon île. A mesure que je perdais pied, j’avais appris à l’aménager en astiquant ma mémoire. J’avais dans la tête assez de lieux, d’instants, de visages pour me tenir compagnie, meubler le miroir de la mer et m’alléger par leur présence fictive du poids de la journée. » Du fait de vivre dans sa mémoire, son rapport au temps est transformé et il est déphasé par rapport à la population cinghalaise. Très vite, ce subterfuge ne suffit plus  combler sa solitude : il sent ses souvenirs le quitter et laisser place aux peurs et à la vraie tristesse. Il explique que sur cette île maudite on ne conserve rien bien longtemps et qu’aucune alliance n’est solide.

Seules deux lettres reçues au cours de son séjour le rappellent au monde extérieur. La première est écrite par sa mère qui ne croit pas à la description macabre de l’île dont lui fait part Nicolas Bouvier dans ses lettres. Tant de misère et de violence doivent nécessairement être le fruit de son imagination débordante. Elle est désespérée de voir ce que son fils est devenu et regrette l’enfant modèle qu’il était bien que lui-même ne se soit jamais senti ainsi. Son père, quant à lui, se contente d’énoncer la liste des cadeaux qu’il a reçus pour son soixantième anniversaire en y ajoutant ce commentaire : « Tout ce qu’un ours reçoit dans un conte de Noël ». Bouvier décrit son père comme un homme sage qui parle peu mais dont les silences sont bourrés d’humour et de message. A travers ses mots, on discerne une admiration sans borne pour le modèle paternel et à l’inverse de sa mère, Bouvier soupçonne son père de s’amuser et de se réjouir de ce que son fils est devenu.

L’autre lettre est écrite par une femme que Bouvier a connue et aimée au cours d’un de ses voyages. La découverte de cette lettre marque l’un des  seuls moments du livre où l’auteur se laisse envahir par l’émotion. Son cynisme et sa froideur habituels laissent enfin place à un sentiment humain et altruiste : l’amour. Cependant, l’enveloppe ne contient qu’un faire-part de mariage avec ces mots : « Désolée, ciao et bon voyage » accompagné d’un petit poisson d’or qui fait référence au signe astrologique de Nicolas Bouvier. Alors qu’il médite sur ces mots, un scorpion apparait, symbole du signe astrologique de l’auteure de cette lettre. Alors que ce passage ne représente que quelques lignes du livre il en résulte le titre : Le poisson-scorpion qui révèle l’importance de l’amour et de cette femme aux yeux de l’auteur qui aime tant à se montrer comme insensible. S’ensuivent des réflexions sur l’amour et le voyage qui ne peuvent s’entendre : « Est-ce Laclos qui a écrit “ le pire dans la jalousie, c’est qu’elle survive si longtemps à l’amour ” ? J’avais bien peur que cette fois ce ne fût le contraire. Je n’étais pas jaloux. J’étais parti trop loin, trop longtemps. Tout ce que j’avais pu lui écrire ne m’avait pas empêché de devenir une ombre. » Bouvier a sacrifié son amour d’une femme à son amour du voyage et le voyage ne lui a offert comme compagnie que la solitude.

Une autre compagnie cependant fait très vite son apparition : celle des insectes. Les liens étroits que Nicolas Bouvier va entretenir avec eux se font sentir dès le début de l’ouvrage avec l’achat chez un brocanteur d’un livre intitulé Insect life of India et cette réflexion : «  Au train où vont les choses et, comme je sens que mon séjour ici va se prolonger, j’aurai plus souvent affaire aux insectes qu’aux hommes ». Et en effet, il va leur accorder une place importante dans son quotidien : il va s’en faire des amis, reconnaître chacun d’entre eux, leur attribuer des noms et des qualités et leur aménager un logis confortable. Il se sent plus proche d’eux que d’aucun habitant de cette île. Il les admire parce que c’est l’acharnement qui gouverne la moindre de leur entreprise et parce que leurs reines peuvent atteindre cent ans et mettre au monde 30 000 sujets par jour. Seul le cancrelat est selon lui détestable : c’est un être brouillon, fainéant, laid, étourdi et inoffensif. En vérité, lorsqu’il observe les insectes, c’est l’espèce humaine qu’il étudie puisqu’il met les deux en comparaison et qu’il s’identifie à eux : « Personne en tout cas, dans ces catacombes d’argile ne choisit son destin. Ai-je vraiment choisi le mien ? […] La vie des insectes ressemble en ceci à la nôtre : on n’y a pas plutôt fait connaissance qu’il y a déjà un vainqueur et un vaincu ». IIll fait un usage anthropomorphique des animaux en leur prêtant le libre arbitre, la volonté et la conscience humaine, ce qui lui permet d’ébaucher une réelle méditation sur l’Homme et sa vie en société. Sa passion pour les insectes, fruit de sa solitude, tourne parfois à la déraison : il est ainsi capable d’étayer sur quatre pages la description militaire d’un combat entre fourmis et termites volants en leur prêtant des armes et des stratégies qui ne sont pas les leurs mais bien celles des hommes.

Alors que l’on pense que Bouvier ne parviendra plus jamais à quitter l’île, sa solitude et sa folie croissante due au désarroi que lui cause le malheureux spectacle de l’espèce humaine et la fragilité et l’artifice de sa condition de mortel, il revient un soir à la raison. Un après-midi, il connaît un premier retour à la réalité grâce à l’aubergiste qui lui présente sa fille qui vient juste de naître. Bouvier est alors émerveillé de redécouvrir l’être humain dans toute sa pureté. Le soir, en rentrant de son habituelle balade nocturne, il tombe sur un illusionniste dont le spectacle l’effraie et lui glace le sang. Alors qu’il s’enfuit tout étourdi, quelque chose se libère en lui et c’est comme s'il émergeait d’un long cauchemar. Il prend enfin conscience d’être vivant et se souvient de qui il est. Il réalise les sombres semaines passées à se morfondre dans cette île et ce brusque retour à la réalité déclenche en lui une crise de larmes qu’il ne peut arrêter. Ces sanglot sont salvateurs et réveillent sa sensibilité que l’île lui avait volée. Il peut jouir à nouveau d’une liberté perdue qui lui permet de quitter Ceylan pour partir vers de nouveaux paysages. C’est la fin d’un long voyage intérieur, douloureux mais nécessaire pour devenir l’homme solide et serein qu’il est à présent, pour pouvoir continuer à vivre et à traverser le monde. Alors qu’il plie bagage, les insectes de sa chambre, qui sont les seuls à lui avoir tenu compagnie le temps de son séjour, lui offrent une cérémonie d’adieu : «  J’ai regardé une dernière fois cette soupente bleue où j’avais été si longtemps prisonnier. Elle vibrait d’une musique indicible. »


Conclusion
   
Tout comme le séjour de Nicolas Bouvier sur l’île de Ceylan, la lecture du Poisson-scorpion est une épreuve que le lecteur doit traverser. L’écriture de l’auteur est difficile et l’histoire est avant tout fondée sur des constats sociopolitiques qui nécessitent d’être renseigné sur le Sri Lanka. Cependant, la plume de Bouvier est poétique, philosophique et drôle à la fois. Le lecteur doit s’accoutumer à son style pour réapprendre les plaisirs de la lecture contemplative. Le poisson-scorpion nécessite d’être pleinement concentré sur sa lecture, de s’accorder un temps de réflexion sur les mots de l’auteur et parfois de les relire pour mieux les comprendre. L’action est absente du récit qui est purement méditatif. Bouvier nous redonne le goût perdu de la lecture lente, réflexive, qui demande l’effort et la contribution du lecteur pour que le récit trouve son sens. Et puisqu’il y a effort il y a satisfaction : le lecteur se réjouit d’avoir su apprécier et terminer sa lecture de l’ouvrage. Ainsi, trois adjectifs
: drôle, poétique et philosophique, décrivent le style de Bouvier que l’on retrouve dans ces quelques phrases :

«  Si à tous ceux qui vieillissent on interdisait cette petite phrases “ Vous souvenez-vous ? ”, il n’y aurait plus de conversation du tout : nous pourrions tous, et tout de suite, nous trancher paisiblement la gorge. »

«  Le désespoir c’est tout de même mieux que rien du tout, c’est palpable et tenace, plus que la joie qui ne dure jamais plus qu’on en peut supporter. »


Si on comprend la solitude de Bouvier et que l’on apprécie sa plume, sa pensée suivante sur le paon devient hilarante :

 « Ce paon aussi, je le regardais, flairant je ne sais quelle supercherie. Malgré sa roue et son cri intolérable, le paon n’a aucune réalité. Plutôt qu’un animal, c’est un motif inventé par la miniature mogole et repris par les décorateurs 1900. Même à l’état sauvage il n’est pas crédible. Son vol lourd et rasant est un désastre. On a toujours l’impression qu’il est sur le point de s’empaler. A plein régime il s’élève à peine à hauteur de poitrine comme s’il ne pouvait pas quitter cette nature dans laquelle il s’est fourvoyé. On sent bien que sa véritable destinée est de couronner des pâtés géants d’où s’échappent des nains joueurs de vielle, en bonnets à grelots. Je mourrai sans comprendre que Linné l’ait admis dans sa classification… »


Mais l’écriture de Bouvier c’est également une grande force de description ; avec ses mots l’auteur retranscrit parfaitement l’ambiance de l’île : ses couleurs, sa chaleur et ses odeurs orientales, ses quartiers pittoresques et ses rues sonores. Sa description de l’épicerie du coin est représentative de son talent : « A l’intérieur, d’autres odeurs : cannelle, girofle, café frais moulu font oublier la première et c’est, de toute l’île, l’endroit où je me sens le mieux. Les murs sont tapissés de bidons poisseux et dorés, mélasse ou huile de palme. Le tabac à chiquer pend en lourdes tresses noires sur les pyramides d’œufs conchiés par les mouches et les régimes de bananes accrochés aux murs bleus flamboient comme des lampions. Sans oublier les boîtes à thé “ Au Soleil Levant ” datant du japon militaire, le bocal de sucres d’orge coloriés en spirales et les pains de sucre enveloppés de fort papier havane, que l’épicière fracasse avec un petit marteau à bec, très musical. »

Ainsi, Bouvier est un auteur talentueux et ses mots nous transportent avec magie vers des tropiques plus chauds où l’horizon a une couleur safran. Malgré la souffrance, la maladie et la solitude, Le poisson-scorpion donne irrésistiblement envie de prendre à notre tour notre sac à dos. 


Bibliographie

- http://fr.wikipedia.org/wiki/Nicolas_Bouvier

- Encyclopoedia Universalis, Volume 4, 1972


Joséphine, 2ème année Ed.-Lib.


Autres études sur Nicolas Bouvier :

Article de Marion sur L'Usage du monde
Articles de Nicolas et Mathieu sur L'Usage du monde et Chronique japonaise
Article de Charline retraçant l'Itinéraire de Nicolas Bouvier.

Repost 0
Published by Joséphine - dans littérature de voyage
commenter cet article
28 avril 2009 2 28 /04 /avril /2009 21:01











Gustave FLAUBERT,
Voyage en Palestine : notes

Magellan et Cie, 2008

                                                           














De nombreux écrivains  du XIXème siècle ont laissé des témoignages et des récits de leurs voyages en Orient : François René de Chateaubriand, Gérard de Nerval, Alexandre Dumas, Alphonse de Lamartine, Pierre Loti, Ernest Renan et  Gustave Flaubert en font partie.

Flaubert est né à l’Hôtel-Dieu de Rouen  le 12 décembre 1821 et meurt le 8 mai 1880 à Croisset. Dès son enfance, il rêve de l’Orient. En aout 1840, il effectue un voyage dans les Pyrénées et en Corse. En 1845 il  achève la première Éducation sentimentale  avant que survienne en 1846 la  mort de son père  et de sa sœur. En 1947, Flaubert voyage avec son ami Maxime Ducamp en Bretagne . Ils rédigent ensemble.Par les champs et par les grèves.Un an plus tard, Gustave  fait une lecture décevante de La Tentation de Saint Antoine à ses amis. Dans les souvenirs littéraires, on apprend  que Flaubert est atteint d’une maladie de nerfs et que son médecin  trouve urgent pour  sa santé qu’il  aille dans les pays chauds. La mère de Flaubert donne son accord.

C’est entre la  fin de l’année 1849 et le début de 1851 que Flaubert réalise son voyage en Orient (Egypte, Liban-Palestine-Rhodes-Asie Mineure-Constantinople-Grèce-Italie) avec Maxime Du Camp . Ce dernier est membre correspondant de la Société orientale. Il reçoit une mission du ministère de l’Instruction Publique  pour déblayer les jambes des colosses d’Abou Simbel. Il  fait des reportages photographiques et est l’organisateur du voyage. Flaubert  est  officiellement envoyé par le ministère de l’Agriculture et du Commerce pour constater le mode d’application des règlements et des tarifs de la douane turque, surtout ceux des produits européens entre la Turquie et la Perse.

Voyage en Palestine retrace l’itinéraire des deux hommes qui arrivent à Beyrouth le 18 juillet 1850 et longent la côte méditerranéenne vers le sud, traversant les villes de Sidon, Tyr, Saint-Jean d’Acre, Caïffa,  Césarée et Jaffa (Flaubert évoque les vestiges des croisades). Puis ils poursuivent leur chemin  en direction de la mer Morte en passant par Ramleh et Jérusalem (Ils effectuent deux visites du Saint Sépulcre) et se rendent à Bethléem, lieu de naissance de Jésus Christ. De là, ils remontent vers le nord jusqu’à Damas (1er-10 septembre) et Baalbek (14 septembre) après avoir séjourné à Nazareth, Cana et Tabarieh. Arrivés à Tripoli, ils retournent à Beyrouth (le 26 septembre).

 Durant leur voyage, ils sont accompagnés d’un domestique du nom de Sasseti, de différents guides (Abou-Issa, Abou-Ali, Cheikh Mustapha, Ismaêl  Aga…) et d’un drogman (interprète officiel dans l’empire ottoman). Les séjours dans les grandes villes ne constituent qu’une partie du voyage. Les déplacements se font essentiellement à cheval. Cette aventure n’est pas sans risque : « sur le chemin de Jérusalem, Max se retourne, il aperçoit un homme qui nous mire en joue et me crie alors avec une figure expressive : c’est nous qu’on tire, f... le camp, n… de D … ! » (page 61) ; A Rabatijh : « Les habitants ont fort mauvaise mine, les enfants nous insultent : « Chien de chrétien, que Dieu vous brûle, vous tue, etc. » (page 68).  A  Zafeth, Flaubert  témoigne : «  notre hôte nous parle des dangers de la route : on a assassiné celui-ci à tel endroit, volé celui-là à tel autre, il y’a quelques jours, on a tué un  turc, on lui a coupé la tête et les mains, etc…
» (page 76)

Parallèlement à cette violence Flaubert décrit à travers ses notes la beauté de certains paysages : à Djennin par exemple : « Immense et magnifique plaine connue sous le nom de campagnes d’Israël. Quelques champs de sésame, carrés, verts, qui se détachent sur le fond blond des herbes roussies par l’été ; ombrelles chinoises des chardons » (page 69). Flaubert n’oublie pas les femmes (déjà évoquées à travers Kuchiuk-Hanem en Egypte) : « Femmes à la fontaine, criant et se disputant ; elles sont fort belles ici, et de haut style, avec le bas de leur robe à deux fentes volant au vent (…)l a ceinture qu’elles ont autour du corps comme les hommes leur fait ressortir les hanches » (à Nazareth, page 71).

Si Jérusalem le laisse indifférent (à l’exception des églises orientales ), les  bazars de Damas l’impressionnent : les bazars
«
sont  aussi animés et grouillant de monde que les rues sont désertes et silencieuses ; les robes des hommes, roses, vertes ou bleues, et la quantité de soieries, le tout éclairé par le jour doux d’en haut, fait de l’ensemble une grande couleur bigarrée d’un charme singulier.— Chaque marchand, assis sur le devant de sa boutique, fume le galaoum et reçoit ses visiteurs » (page 87).

L’hébergement varie. L’accueil est parfois assuré par des diplomates. Flaubert et Du Camp doivent se rendre en Perse mais l’insécurité qui y règne et le manque d’argent  les en  empêchent.  Ils prolongent néanmoins leur périple en Asie Mineure, en Grèce et en Italie. Maxime s’arrête à Rome et Gustave remonte  jusqu’à Venise où il sera rejoint par sa mère.  Ce voyage servira d’outil  pour d’autres écrits postérieurs. Ce n’est qu’en 1910 que l’intégralité des voyages de Flaubert est publiée grâce à sa nièce, Caroline Franlin-Grout.


Bibliographie
 
Quelques œuvres de Flaubert 


Novembre (1841), La Tentation de Saint Antoine (1849), Madame Bovary (1851),  Salammbô (1857), LesTrois Contes (qui comprennent La Légende de saint Julien l’Hospitalier ,(1876), Un cœur simple et Hérodias  (qu’il commence en 1876), Bouvard et Pécuchet (inachevé mais qui paraît en 1881).

Sur Flaubert

BUTOR Michel. Improvisations sur Flaubert : essai. Editions de la différence, 1984.
DEBRAY-GENETTE Raymonde (dir). Travail de Flaubert. Editions du Seuil.1983.
DE BIASI Pierre Marc. Flaubert : l’homme-plume. Gallimard. 2002.
DORD-CROUSLE Stéphanie. » Plus qu’une terre promise, un « pays de connaissance »-Flaubert en Terre Sainte (août 1850) in Perspectives.Revue de l’Université Hébraïque de Jérusalem. 2004.
FLAUBERT Gustave. Lettres d’Orient. L’horizon chimérique.1990.
FLAUBERT Gustave. Souvenirs : notes et pensées intimes. Buchet /Chastel.1965.
GOTHOT-MERSCH Claudine (préface). Flaubert : Voyage en Orient. Gallimard.2006 .
LE CALVEZ Eric. Gustave Flaubert. Editions textuel. 2006.
MARTINEZ Michel. Flaubert, le Sphinx et la Chimère. L’Harmattan.2003 .
MASSON G.M. Les écrits de jeunesse de Flaubert.1961.
NAAMAN Antoine Youssef. Les lettres d’Egypte de Gustave Flaubert, d’après les manuscrits autographes, A. G. Nizet, 1965.
RACZYMOW Henri. Pauvre Bouilhet. Gallimard. 1998.
SARTRE Jean-Paul. L’idiot de la famille : Gustave Flaubert de 1821 à 1857.Gallimard, nrf.1988.
TROYAT Henri. Flaubert. Flammarion. 1998.
VÂN TON-THAT Thanh. Flaubert. Albin Michel. 1995.


Aux éditions Magellan et Cie
 
CHATEAUBRIAND François René. Bethléem. 2008.
DE MARCELLUS Vicomte. Le Jourdain. 2008.
DUMAS Alexandre. Le Sinaï. 2004.
LAMARTINE Alphonse de. Jérusalem. 2008.

Sur la Palestine aujourd’hui

GRANGE Jocelyn, DE VERICOURT Guillemette. Questions sur les Palestiniens. Les Essentiels Milan . 2008.

Sur la littérature inspirée de Jérusalem

ERRERA Eglal. Le goût de Jérusalem.Mercure de France.2003.

Théophile Poitevin, Année spéciale Bibliothèques-Médiathèques

Sur le voyage en Orient, voir l'exposition BNF.

Repost 0
Published by Théophile - dans littérature de voyage
commenter cet article
15 février 2009 7 15 /02 /février /2009 22:00








Rory MCLEAN,
Magic Bus : Sur la route des hippies d'Istamboul à Katmandou

traduction de Béatrice Vierne,
paru le 13/03/2008,
Hoëbeke, collection Etonnants voyageurs




















Rory MacLean est né en 1954 à Vancouver et vit actuellement en Grande Bretagne. Il travaille tout d'abord dans la presse pour la BBC et donne des cours d'écriture. Il réalise ensuite des films, travaille en Angleterre, à Paris et à Berlin, côtoyant Marlene Dietrich et David Bowie. En 1989, il remporte le concours du meilleur récit de voyage, organisé par The Independent. Son premier livre, Stalin's Nose, raconte un voyage en voiture  de Berlin à Moscou. C'est un succès commercial et critique au Royaume-Uni. MacLean est alors comparé à Bruce Chatwin. Son deuxième livre entraîne le lecteur en Ecosse puis à travers le Canada. Le suivant se déroule dans la Birmanie d'Aung San Suu Kyi terrassée par la junte militaire. Magic Bus est son sixième ouvrage et le premier traduit en France. [1]

Pour cet ouvrage Rory MacLean entreprend un voyage initiatique. En 2001, pendant neuf mois, il repart sur les traces des "Intrépides", membres du mouvement beat, ces jeunes Occidentaux des années 60-70, épris de liberté, qui par milliers partirent pour l’Inde, balisant la "route des hippies" d’Istanbul à Katmandou, traversant ainsi la Turquie, l'Iran, l' Afghanistan, le Pakistan, l'Inde et enfin le toit du monde, le Népal.

Les fauchés y allaient en stop. Les plus débrouillards affrétaient un minibus qu'ils bariolaient au goût du jour. Les autres prenaient l'autocar desservant Amsterdam - terminus Goa - rebaptisé Magic Bus en référence à une chanson des Who et aux substances psychédéliques qui s'y échangeaient. [2]

Ce voyage était pour ces jeunes une quête du vrai sens de la vie à travers la spiritualité orientale, mais surtout la recherche d'une vie nouvelle et d'un monde meilleur reniant les valeurs inhérentes à l'occident : la guerre, le capitalisme, l'autorité, le christianisme...

C’était la première fois qu’on voyait des gens partir en si grand nombre vers d’autres contrées non pas pour coloniser mais pour être colonisés (page 26).

Sans trop le savoir, les beatniks foulaient la plus vieille piste du monde, empruntée par Alexandre le Grand, Mahomet et Marco Polo, lien entre l'Europe et l'Asie. Un axe où s'échangeaient les épices, les idées, les croyances. L'ancienne route de la soie devenait alors celle des hippies. [3]

L'auteur a donc choisi de revivre ce fabuleux road-trip allant de la Turquie jusqu'au Népal, avec dans ses bagages l'ouvrage de Jack Kerouac, On the road. Il cite L'usage du monde de Nicolas Bouvier, Allen Ginsberg, Paul Bowles et multiplie les clins d'œil à Hermann Hesse.[4]

Il nous révèle comment ce voyage a pu profondément transformer la vie des voyageurs de l'époque, mais surtout comment les pays qu'ils ont traversés ont ressenti cet afflux d'Occidentaux et quels changements extraordinaires en ont découlé pour eux, comment cette époque a affecté les pays traversés.

Pour cela il interroge des témoins de l'époque et à travers ces témoignages, nous démontre l'évolution du mode de vie et des mentalités dans ces pays.

En outre Il cherche à savoir pourquoi cette route était devenue celle d'un pèlerinage à cette époque et pour cela il va à la rencontre d'anciens Intrépides qui n'ont pas quitté cette partie du monde.

Il rencontre notamment à Istanbul une quinquagénaire désenchantée, Penny, ancienne de Woodstock, qui pensait à l'époque qu'en se transformant elle-même, elle transformerait la face du monde, ainsi que l'ashram des Beatles, à Rishikesh en Inde qui va leur  enseigner la méditation transcendentale ( eux-mêmes ont énormément contribué à la fascination des hippies pour l'hindouisme lors de leur séjour initiatique et spirituel en Inde en 1968).

L'auteur évoque aussi la genèse des guides de voyages qui sont nés en même temps que ces voyages utopiques et les voyageurs indépendants. Le but était de parcourir le monde seul et en toute confiance. Il rencontre à Goa, en Inde, Geoff Crowther qui fut l'auteur du premier guide de voyage, Overland to India, publié chez BIT. Il nous parle aussi du premier guide Lonely Planet, Across Asia on the cheap, écrit par Tony et Maureen Wheeler, deux hippies voyageurs.

A partir de cette époque et grâce à ces jeunes auteurs ambitieux, il y a eu un changement radical dans la façon de voyager et d'appréhender le voyage.

" ...la piste des routards a donné naissance à une industrie qui a fait de notre planète une marchandise. Les avantages commerciaux du tourisme ne sauraient être contestés.[...]. Mais dans un tel monde, le voyage indépendant intrépide peut-il encore exister" Peut-être la seule façon de connaître un véritable émerveillement, une véritable nouveauté de nos jours est-elle de voyager sans guide de voyage. L'ennui, c'est que si vous suivez cette méthode en Afghanistan, vous risquez fort d'y laisser votre peau" (page 221).

Grâce à ces témoignages il  nous démontre à quel point cette utopie a changé la face du monde.

Son enquête passionnante permet de mesurer l'importance de ce tournant culturel: "Les années 60 ont métamorphosé le monde". En 1979, Khomeyni, personnalité religieuse et politique en Iran qui fut à l’origine de la révolution islamique décidait de fermer la "piste des hippies". C'était la fin d'une époque et d'une utopie. Désormais, si l'on veut suivre la mythique route des Indes on doit traverser des pays fortement islamisés, dont deux en guerre.[5]

Magic Bus décrit un voyage unique, captivant, passionnant à travers une époque et des paysages à la beauté merveilleuse. Mais ce récit est également le reflet de la lutte éternelle entre l’Est et l’Ouest, les rêves et la réalité, la tradition et la modernité.

Le succès que cet ouvrage a rencontré a été tel qu'un blog a été créé afin de permettre aux anciens Intrépides de revivre et se remémorer cette fabuleuse époque, échangeant des photos, des souvenirs, des contacts...Si vous êtes intéressés, voici le lien:( c'est en anglais mais néanmoins très intéressant) www.magicbus.info

J'ai beaucoup aimé ce livre, il m'a fait voyager dans une belle aventure en Orient à travers  deux époques différentes: les seventies et les années 2000, permettant d'analyser ce qu'un simple voyage peut avoir comme conséquences sur nous-mêmes mais aussi sur le monde qui nous entoure.

C'est un très beau témoignage et surtout un bel hommage à toute cette génération de jeunes gens admirables pour leur liberté, leur ambition, et leurs rêves devenus réalité...


Notes

[1] http://www.lire.fr/critique.asp/idC=52404/idR=217/idG=4
[2] idem
[3] idem
[4] idem
[5] idem


Bibliographie

http://www.telerama.fr/livres/magic-bus,28486.php
http://www.bibliosurf.com/Magic-Bus

Illustrations

Les trois photos sont empruntées à l'album de Rory Mac Lean sur Flickr.

Ségolène BRETON, 2ème année BIB-MED


Repost 0
Published by Ségolène - dans littérature de voyage
commenter cet article

Recherche

Archives