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10 février 2009 2 10 /02 /février /2009 15:54
Décembre 2008, me voilà sur la Highway 1, une des routes les plus célèbres des Etats-Unis. Plus précisément sur la California Dream Road, sur les pas de grands noms de la littérature américaine, John Steinbeck, Henry Miller, Jack Kerouac. Un certain Jean-Paul Sartre, accompagné de son amie Simone de Beauvoir, aurait lui aussi fait ce voyage…

Premier arrêt à Monterey.


« Monterey est une ville qui possède de longtemps une longue tradition littéraire. On s’y souvient avec plaisir et non sans gloire que Robert-Louis Stevensen a vécu là (…). En des temps plus récents, quantité de gens de lettres se sont installés autour du Carmel, mais on n’y sent plus le parfum ancien, l’antique dignité des vieux temps de la littérature. »*

En 1967, cette ville a accueilli le Pop Festival, un premier avant-goût de Woodstock. Janis Joplin, Jimmy Hendrix entres autres ont foulé ses rues de leurs pieds. Mais elle est surtout connue pour être la ville de John Steinbeck, celle de la plus importante partie de son œuvre. Entre la vallée de Salinas et Monterey, Steinbeck est aussi présent que lors de son vivant. Partout des gifts shops, des restaurants, et même des opticiens portent son nom. Steinbeck est mort. Steinbeck vaut de l’or.

« La ville de Monterey n’admettait pas qu’on jetât le déshonneur sur un écrivain. »*

De La Rue de la Sardine il ne reste ni chaos, ni puanteur. Ses habitants ne sont plus « des filles, des souteneurs, des joueurs de cartes et des enfants de putains »*, ce sont des touristes, des curieux qui ne font que passer, semant derrière eux des restaurants tous plus chers les uns que les autres, des boutiques de souvenirs et un gigantesque aquarium. Les lions de mer, les goélands, regardent d’un œil impassible ces étrangers en nombre qui défilent. Mais vous pouvez toujours vous consoler devant la splendeur et la grâce des méduses du Monterey Bay Aquarium…. Il suffit de quelque 25 dollars… Il y a un demi-siècle de cela, j’aurais pu payer l’entrée avec 125 grenouilles (vivantes) chassées pour le laboratoire de Doc, aujourd’hui je peux montrer mon étrange carte d’étudiante française, et gagner une pauvre réduction de quelques dollars…


Nous reprenons la route.

« La percée de la route, dont j’ai parlé plus haut, a nécessité d’énormes dépenses ; elle a été littéralement taillée à coups de mines dans les parois de la montagne. Elle constitue maintenant un tronçon de la grande voie internationale qui reliera un jour le nord de l’Alaska à la Terre de Feu. Quand elle sera achevée, l’espèce automobile, comme le diplodocus, aura peut-être disparu de la surface de la terre. Mais Big Sur sera toujours là, et en l’an 2000 sa population ne sera peut-être plus que de quelques centaines d’âmes. »**

C’est entre 1955 et 1956 qu’Henry Miller a écrit ces quelques phrases. Aujourd’hui, la route est là. Elle s’étend devant nous, tortueuse. La nuit commence à peine à tomber, le brouillard cache l’océan. Ça y est, nous y sommes… Dans la voiture, les adultes dévorent le paysage des yeux, l’enfant, quant à elle, chante.

Maintenant, l’enfant dort. Nous quittons pour le reste de la journée la vue de cet horizon brouillé pour entrer dans une forêt de séquoias et passer la nuit dans un gîte.

Le lendemain matin nous sommes à nouveau sur la route. Le ciel est bleu, plus aucune trace de brouillard et Big Sur réapparaît dans toute sa splendeur. Plus tard je reconnaîtrai une partie de mon impression dans le livre Big Sur et les oranges de Jérôme Bosch, où Miller compare cette région  aux oranges du Jardin des Délices de Bosch.


« Les oranges du Jardin des Délices de Bosch, comme je l’ai déjà dit, dégagent cette réalité baignée de rêve qui nous échappe constamment et qui est la substance même de la vie. Elles sont infiniment plus délectables, infiniment plus nourrissantes et riches en vitamines que les oranges sunkist que nous consommons journellement. Les oranges que Bosch a créées nourrissent l’âme ; le milieu où il les a plantées est l’impérissable verger de l’esprit devenu vrai. »**

Ce qui rend Big Sur exceptionnel c’est son ambiance. Miller a choisi d’y mourir, ses cendres s’y promènent encore sûrement. Il y a passé des années heureuses, bien qu’il ne nie pas que ce mode de vie ne soit pas particulier, parfois difficile.

« Dans un paradis on ne prêche ni n’enseigne. On mène la vie parfaite… ou on tombe dans l’ornière. »**

Nous arrêtons la voiture sur le bord de la route toutes les cinq minutes pour admirer le spectacle, scruter l’océan à la recherche d’un éventuel passage de cétacé. Dans les buissons, des oiseaux d’un bleu vif, des écureuils, se laissent tranquillement photographier. Un groupe de pélicans plane au-dessus de nos têtes. Les maisons sont rares, dissimulées. Celles que l’on aperçoit sont faites de bois et de verre, des plaques solaires habillent leurs toits, comment y tirer un câble électrique ?

F – « C’est ici qu’il faut qu’on s’installe. »

MOI – « F, je te laisse quelques mois ici et quand je reviendrais tu auras écrit un chef-d’œuvre. »

Silence.


« Comme il n’y a rien à améliorer dans le milieu ambiant, on se trouve tenté de s’améliorer soi-même. »**

A Big Sur, on a envie de poser définitivement ses valises. De créer et de comprendre.

« C’est ici à Big Sur, que j’ai appris à dire amen ! Et c’est ici aussi que j’ai compris la mystification de cette édifiante observation de Céline : « Je pisse sur vous d’une hauteur considérable ! » »**

Justement, j’aimerais comprendre…
 
Mais Miller l’a bien écrit, ou l’on s’adapte, ou l’on se voit contraint de s’échapper, au risque de perdre la raison. Kerouac, lui, n’y a fait que deux brefs passages.

«  Et moi, quand j’ai entendu par la suite des gens dire : « Oh, Big Sur, ça doit être beau ! » ma gorge s’est serrée, je me suis demandé pourquoi ce lieu a la réputation d’être beau, pourquoi on ne parle pas de l’impression de terreur qui s’en dégage, des rocailles blakéiennes qui grondent, agonie de la création, du spectacle qui vous attend quand vous descendez le long de la côte par une journée ensoleillée, écarquillant les yeux sur des kilomètres et des kilomètres d’une mer dévastatrice. »***

Kerouac était à la fois fasciné, émerveillé et terrifié.

Mc Way Falls, une cascade se jette dans l’océan. La beauté du lieu est frappante. Malheureusement il nous faut encore payer l’équivalent de 300 grenouilles pour ne pas avoir vu le parcmètre caché au fin fond de ce wild. Tout fini toujours par arriver.


« J’écrase ma petite Camel sur un rocher vieux d’un milliard d’années qui se dresse derrière ma tête à une hauteur incroyable. »***


Durant son séjour Kerouac était pris de délires. Le soir, il partait écouter le bruit des vagues qui se fracassaient sur la plage, se faisant un devoir d’en faire un poème. Sans lumière, il gribouillait ses impressions sur un cahier. La Mer, bruits de l’océan Pacifique à Big Sur, en est le résultat.

« (…)
Aroar, aroar, arah, aroo ____
Loutre-moi, loutre-moi fille-moi mer, toi,
__ moi, dernier lagon bleu au-dedans de
moi-même ; mer ____ Divine est la
substance qui recouvre la Mer ____
        De l’espace nous parlons
    De l’espace nous courons ___ Que pas une bouche
        n’avale la mer ____ Gavril ___
        Gavrock __ Le Chinois Cherson
        __ la mer du Vieil Ongle __ Votre
        Oreille tinte-t-elle ? Meurs, dis ?
            Toi, vierge, tentes-tu de me sonder ?

Mer d’antan, tu me lasses, lasse ne l’es-tu point ?
    La merde que tu vois ne te lève pas le cœur ?

    ces incessants coups de boutoir
    et ces grèves sableuses ____
(…)
»***


Fascinant, intriguant, inquiétant.
« Big Sur, ils l’ont appelé ce sable
ces rochers, cette rivière ?
»***

Big Sur ne laisse personne indifférent.
Un jour j’y retournerai. Et peut-être, je comprendrai.


Elisa Thépot da Siva, 2ème année Edition-Librairie

* extraits du livre de John Steinbeck, Rue de la Sardine, première publication en 1945.
** extraits du livre d’Henry Miller, Big Sur et les oranges de Jérôme Bosch, publié en France en 1982 par Buchet/Chastel.
*** extraits du livre de Jack Kerouac, Big Sur, première publication en 1962.

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17 août 2008 7 17 /08 /août /2008 20:31












Jon KRAKAUER

Into The Wild
Voyage au bout de la solitude
Publié en 1996 (1997 pour la traduction française)
et 2008 pour la réédition aux Presses de la cité.























Le succès du film américain Into the Wild écrit et adapté par Sean Penn, sorti sur nos écrans début 2008 (en 2007 aux Etats-Unis) a été l’occasion pour les Presses de la cité de rééditer la biographie de Christopher McCandless écrite par Jon Krakauer : Voyage au bout de la solitude dont il a été tiré. Ce livre est issu de son propre article paru en 1992 dans la revue Outside relatant et expliquant la mort d’un jeune garçon en Alaska.

Christopher McCandless était un étudiant brillant venant d'obtenir son diplôme. Rejetant les principes de la société moderne, il partit, sans prévenir sa famille, sur la route, brûlant ses papiers et une partie de ses économies. D’abord en voiture puis à pied, il fit le tour des Etats-Unis, du Grand Canyon à la Californie en passant par le Mexique et le Texas pour finir par se rendre en Alaska. Il mit tout en œuvre pour y arriver et parvint finalement à Fairbanks en auto-stop. Il y passera cinq mois dans la solitude la plus complète avant d’y trouver la mort par accident.


On observe bien sûr des similitudes entre le support papier et l’adaptation grand écran, mais les deux ne sont pas pour autant identiques. Ils racontent bien sûr la même histoire vraie, mais ils ne l’abordent pas de la même façon. Si le film de Sean Penn est construit comme une fiction illustrée de paysages grandioses et découpé en plusieurs scènes significatives (parfois mélangées), la biographie de Jon Kakauer est ,elle, bâtie comme le journal de bord d’une enquête minutieuse de son auteur à la recherche de la véritable personnalité de celui dont il entreprend de narrer un morceau de l’existence.


L’histoire de Christopher est ainsi prise à rebours et augmentée de nombreux éléments qui ne sont pas forcément reliés directement au parcours du jeune homme. La construction, mélangeant ainsi prose biographique, interviews, références littéraires et réflexions personnelles de l’auteur peut donc surprendre et même désarçonner le lecteur dans un premier temps. Pourtant, cela fait aussi toute l’originalité de l’ouvrage et, s’il ne s’agit donc pas d’une lecture facile, elle n’en est pas moins intéressante et particulièrement instructive.


Le lecteur accompagne Jon Krakauer au fil de son enquête et de ses recherches. Il partage les mêmes interrogations et suit les mêmes pistes en ne sachant pas vraiment où cela va le mener. La biographie s’intéresse en effet moins à l’aventure de Christopher qu’à sa personnalité et à ses motivations. Qui était-il ? Que cherchait-il en abandonnant tout derrière lui pour vivre une utopie inspirée par London, Tolstoï et Mark Twain ? Telles sont les questions cruciales qui forment le fil conducteur du livre. Jon Krakauer confronte les opinions et les témoignages des différentes personnes qu’il interroge lors de son propre périple sur les traces de Christopher (il a tenté de refaire l’itinéraire) mais c’est au lecteur de se faire sa propre opinion à l’issue de sa lecture. Christopher était-il un de ces jeunes rebelles idéalistes sans cervelle pressés de partir vivre une aventure dont il ne mesurait pas les conséquences ? Ou s’agissait-il d’une quête intérieure et philosophique motivée par des sentiments plus profonds ? Plusieurs hypothèses ont été avancées : l'inconscience de la jeunesse, l'amour de la nature propre à certains citadins, ou encore la mode zen des expériences mystiques. Le livre ne donne pas de morale, ni ne fait l’apologie de l’entreprise de Christopher, il énonce des faits qu’il confronte avec d’autres faits.  Bien entendu, Jon Krakauer le reconnaît lui-même dans son introduction, certains propos sont subjectifs et l’auteur donne clairement son avis en se basant sur des expériences similaires et personnelles (entre autres une ascension tragique de l’Everest qui se termina par la mort de dix de ses participants – ce récit est relaté dans un autre de ses livres intitulé Into Thin Air), mais il ne l’impose pas et n’en fait pas une vérité. 

Into The Wild est donc une lecture qui ne laisse pas indifférent, ne serait-ce que parce qu’elle traite de ce besoin que ressentent nombre de personnes de partir un jour sans un regard en arrière. Jon Krakauer nous livre le récit d’une expérience semblable et d’une quête de solitude absolue que nous pouvons vivre avec lui par procuration.

Marie, Année Spéciale Bib.

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21 mai 2008 3 21 /05 /mai /2008 17:50

 

 


Victor Segalen,
René Leys,

Paris, G. Crès, 1922.
Le Livre de Poche, 1999
(coll. Classiques).

 

 











     La question de l’identité est la question centrale de l’œuvre de Segalen; elle est la clé de voûte d’une œuvre et d’une vie ( on parlera ici d’œuvre-vie), entièrement consacrées aux voyages et à la littérature. Le Fils du Ciel, Stèles ou René Leys sont autant d’œuvres qui, inspirées par ses séjours en Chine, font de l’altérité, de cet échange permanent entre le monde et soi, l’essence même de l’écriture.


     Après un parcours biographique, nous verrons comment Segalen formule sa théorie de l’exotisme puis en quoi René Leys constitue un chef-d’œuvre et une construction étonnante sur l’altérité.

 

 

VICTOR SEGALEN ou les Finisterres de l’esprit : Parcours biographique.

 



     Victor Segalen est né à Brest en 1878. Très vite, sa vocation lui apparaît : son attrait pour la recherche, la poésie et pour les voyages (la Bretagne décrite telle « la Chine de l’Occident » - voir le celtisme de Segalen selon Kenneth WHITE). Après de solides études classiques et scientifiques et, sous la férule d’une mère autoritaire et bigote, il entre à l’École de médecine navale de Bordeaux en 1898. De santé fragile, sujet à de fréquentes crises nerveuses (dépression et neurasthénie), il s’intéresse de très près aux désordres mentaux et aux maladies nerveuses. Sa thèse de médecine, soutenue en 1902, présente une analyse de la perception et du traitement de la maladie mentale dans les romans naturalistes. Passionné par la littérature et la musique, il écrit un article très remarqué sur l’École Symboliste, rencontre Huysmans, Saint-Pol Roux ou Debussy - avec lesquels il entretiendra une correspondance. Sa première affectation dans la Marine lui permet de découvrir Tahiti en 1903 - sur les traces de Gauguin qui vient de mourir. Cette rencontre manquée influence durablement l’œuvre de Segalen, qui s’intéresse dans le même temps à la culture maorie et imagine Les Immémoriaux, roman publié en 1907 sous le pseudonyme de Max-Anély. Tout à la fois œuvre de fiction, somme ethnologique et archéologique, le « roman » puise sa substance dans la culture maorie orale et traditionnelle bouleversée par l’intrusion de l’Occident. L’œuvre établit déjà un dialogue entre le réel et l’imaginaire - dialogue que toute sa vie Segalen poursuivra - et le commencement d’un long itinéraire à la recherche d’un moi profond, le Milieu de toutes choses, loin des cartes et de lieux trop précis.


     Au cours de son voyage vers Tahiti, Victor Segalen avait établi un premier contact indirect, avec la Chine, en visitant la « ville chinoise » de San Francisco… mais il lui faudra attendre 1909 pour découvrir sur place l’empire de la dynastie mandchoue finissante.


     Bien qu’exerçant la médecine, Segalen prépare cette rencontre et touche un peu à tout, écrit sur beaucoup de choses mais pour mieux embrasser la diversité qui l’entoure et saisir ce qui fait cette sensation d’être autre et autrement qui l’habite. Il attend que se produise ce choc qui va induire sur son existence et provoquer l’ébranlement subjectif nécessaire à l’écriture - et au parachèvement d’une oeuvre.


      Et ce choc, il sent très vite que c’est la Chine qui va lui permettre de le vivre où il espère trouver « le lieu et la formule » (selon la formule de Pierre-Jean Jouve) et se trouver soi-même.


     La Chine donc: l’exil le plus absolu qui se puisse concevoir…


     Segalen prépare cette rencontre en suivant les cours de langue chinoise de l’École de langues orientales et ceux de l’éminent sinologue Édouard Chavannes. Puis il réussit le concours d’élève-interprète de la Marine et se voit détaché pour deux ans de stage.


     En fait, il effectuera trois séjours en Chine et va s’enfoncer dans la réalité chinoise comme aucun écrivain occidental ne l’a jamais fait. « Au fond, écrit-il à Debussy en 1911, ce n’est ni l’Europe ni la Chine que je suis venu chercher ici, mais une vision de la Chine. Celle-là, je la tiens et j’y mords à pleines dents ». L’essentiel de l’œuvre de Segalen est orienté par la Chine : Stèles (1912), Peintures (1916), René Leys (1922) ou Équipée (1929) - tous publiés à titre posthume - et tout le matériel archéologique de Chine, la grande statuaire en sont les résultats.


     En effet, lorsque Segalen débarque en Chine avec femme et enfants, il souhaite atteindre au plus profond, au cœur de ce vaste empire - et de son rêve. Et il va y parvenir, avec l’aide de ses amis Jean Lartigue et Augusto Gilbert de Voisins ( ce dernier, écrivain et esthète richissime, est le mécène des expéditions) par la voie la plus intime qui est celle de l’archéologie. L’archéologie qui fouille, qui fouaille, qui pénètre et qui fait lentement remonter à la surface des choses - le réel - que la main de l’homme - le découvreur, le poète - débarrasse de ses scories pour y retrouver l’image d’un rêve projeté que la mémoire et le geste tout à la fois recréent. C’est en parcourant les routes de la Chine intérieure qu’il demeure fasciné par ces stèles qui s’élèvent au bord des chemins, sorte de « peaux de pierre » qui lui inspireront cette forme poétique singulière. La déclaration de guerre vient interrompre son ascension du Tibet, « acte manqué » qui lui inspirera un poème-testament mais il effectue peu après un troisième et dernier voyage où, en tant que médecin militaire, il est chargé d‘examiner des volontaires chinois chargés de travailler dans les usines d’armement françaises.


     Après l’armistice, il envisage de quitter la Marine pour se consacrer définitivement à la sinologie mais, son état de santé ne lui permettant plus de repartir, il semble gagné par une maladie mystérieuse dont il rend compte au quotidien dans sa correspondance après une existence passée dans la poussière des chemins et le mouvement. On retrouve son corps le 23 mai 1919 au milieu de la forêt d’Huelgoat, un exemplaire de Hamlet à la main.

 

 

L’EXOTISME SELON SEGALEN : Une « esthétique du Divers ».

 

     Les années passées en Océanie avaient conduit Segalen à méditer sur la notion d’exotisme. En 1908, dans l’intention d’écrire un jour un Essai sur l’exotisme, il se mit à rédiger un certain nombre de notes pour préciser ces idées sur le sujet. L’essai ne verra jamais le jour mais Segalen ne cessera jamais d’étoffer son dossier, consignant des réflexions à la suite de lectures, de rêveries ou d’un voyage. Dans ces notes, il condamne deux sortes d’exotisme. La première consiste à rechercher uniquement le pittoresque de choses étrangères et à collectionner ce qui dérange délicieusement les conventions d’usage et de goût. Cette forme d’exotisme a la vie dure depuis le XVIIIe siècle. Les meilleurs représentants de l’époque de Segalen sont Loti et Farrère. S’ils avaient le mérite de transporter leurs lecteurs dans des pays et des civilisations étrangers, ils ne cherchaient que des décors à leurs intrigues restées européennes sous le déguisement exotique. Ces écrivains-là ne cherchent pas à pénétrer dans les coutumes et l’âme des nations étrangères et ne traduisent dans le meilleur des cas que l’apparence de ces cultures et surtout leurs réactions personnelles, de curiosité ou d’ennui devant l’étalage du bizarre et de l’incompréhensible. Plus subtile et plus redoutable aussi est la seconde sorte d’exotisme dont l’œuvre de Claudel et son Connaissance de l’Est est une brillante illustration : Segalen ne remet pas en question la beauté de son œuvre ni son prestige mais son intellectualité tend à défigurer la valeur et l’essence de l’autre (la rencontre entre les deux hommes à Pékin est loin d’avoir laissé un souvenir impérissable à Segalen…).


     Segalen souffrit très tôt d’une éducation rigoriste et puritaine, visant à reproduire un modèle conforme
à l’idéal social, moral et religieux de la famille brestoise. La prise de conscience et bientôt la revendication d’une Différence lui permettant de s’affirmer en tant qu’être spécifique passent par la découverte de la sensation, cet interdit de la petite bourgeoisie bretonne à la fin du XIXe siècle, pour laquelle la notion même de plaisir est tabou. Sentir, en effet, c’est éprouver l’écart entre soi-même et ce qui est fondamentalement Autre. La sensation ouvre Segalen à la Différence et le fait entrer dans l’univers de l’altérité, traduisant cette co-naissance au monde dont Claudel fera l’un des fondements de son Art poétique.


     L’exotisme de Segalen est une véritable esthétique personnelle, d’une subtilité très proche des subtilités de Mallarmé qui voulait « peindre, non la chose, mais l’effet qu’elle produit ». Il s’agit, à travers un échange constant entre le Même et l’Autre, de pratiquer une sorte de jeu de miroirs, de reflets et d’échos qui permette de suggérer une vision personnelle. « L’Exotisme considéré comme une esthétique du Divers »: cette formule ne s’applique pas seulement sur les différences de nations et de cultures mais aussi sur toute différence qui sépare un objet d’un autre, un être d’un autre être. L’exotisme devient la charte du refus du semblable et du continu, l’exaltation de différences comme sources de toute beauté. En vertu de la règle d’exotisme, passer du l’Autre au Même, du monde extérieur au monde intérieur, ce rythme d’alternance conduit nécessairement à un approfondissement de soi. Il ne s’agit pas d’adopter aveuglément - comme on le ferait de nos jours - mœurs et cultures étrangères mais de se servir des mœurs et cultures étrangères pour mieux mesurer et savourer ce qui fonde sa différence. La connaissance d’autrui ramène ainsi à la connaissance de soi. L’exploration de l’espace extérieur s’achève en l’exploration de l’espace du dedans: « On fit comme toujours un voyage au loin de ce qui n’était qu’un voyage au fond de soi. » (Équipée).


     Mais le poète, sensible à toutes les formes et à toutes les richesses du réel, se trouve logiquement amené à explorer cet autre du Réel, qui est l’Imaginaire. Employé par Segalen, ce mot serait trop long à définir. Cependant, on peut affirmer que, pour lui, la saveur et la beauté de l’expérience voyageuse tiennent dans l’opposition, dans l’antagonisme entre le Réel et l’Imaginaire. Sacrifier l’un des deux, c’est trahir l’exotisme et mutiler la Beauté ( « 
L’imaginaire déchoit-il ou se renforce quand on le confronte au réel ? » ).


     Voilà pourquoi la Chine est la vraie patrie spirituelle de Segalen. Dans l’immense continent chinois, il a dû affronter et vaincre les durs obstacles du Réel à travers des expéditions rudes et mouvementées. Mais la Chine est aussi, plus que partout ailleurs, un pays traversé par des puissances invisibles. La Chine, pays du Réel, est aussi le domaine d’élection de l’Imaginaire. En se frottant durement au Réel, il a pu mettre en relief les vertus de l’Imaginaire. Il construit son œuvre comme une médiation entre ces deux puissances antagonistes et complémentaires.

 

 

LA CHINE A L’ÉPOQUE DE SEGALEN : Quelques repères historiques.

 

     Lorsque Segalen arrive en Chine, en juin 1909, c’est pour assister à l’effondrement du pouvoir impérial mandchou. La régence est assuré par le prince Tchouen car le nouvel empereur, Pou-Yi, n’a que trois ans. L’année précédente, l’Empereur Kouang-Siu, est mort, en même temps que sa tante et mère d’adoption, la vieille et redoutée Impératrice Tseu-Hi. Bien que son règne dura dix-neuf ans , le pouvoir ne cessa d’être exercé par Tseu-Hi qui contraint son neveu l’Empereur à la réclusion dans son propre palais. Affaibli par la guerre sino-japonaise de 1905, le vieil empire chinois devient la proie des convoitises de toutes les grandes puissances. Face à cette « curée », réformateurs et traditionalistes s’affrontent. Menée par la figure de Yuan Che Kai, la révolution est inévitable et va entraîner, en 1911, l’abdication de l’Empereur, l’instauration de la République et la fin d’institutions millénaires.

 

 

RENE LEYS : UN « CHEF-D’ŒUVRE DE REALISATION MYSTERIEUSE ».

 

     Segalen a le souci constant de se renouveler chaque fois qu’il entreprend une œuvre importante. Avec René Leys, il va tenter de remettre en cause les principes du genre romanesque (dont le développement tyrannique l’agace et constitue le genre utilisé par les écrivains « exotiques »  qu’il proscrit) et surtout de remettre en cause la notion d’Auteur. Dans ce récit, il se refuse à jouer le rôle de l’auteur omniscient et extérieur au récit puisque il avoue sa présence dans le livre à travers un narrateur qui porte son nom et même son prénom, narrateur qui ignore cependant les événements ultérieurs du récit et son dénouement ( Couverture de l’édition de 1922 : deux noms se disputent la couverture, le personnage semblant prendre le dessus sur l’auteur).


     Installé à Pékin, occupé à l’écriture de René Leys, Segalen n’a pas conscience de toute l’importance de l’œuvre qu’il est en train d’élaborer. Il évoque celle-ci comme une sorte de délassement et y voit une parodie du roman commercial de l’époque, du roman-feuilleton et plus particulièrement du roman policier à la manière de Gaston Leroux avec, pour intrigue, le mystère du Dedans d’où les titres proposés de Jardin mystérieux ou Le mystère de la chambre violâtre dont l’intention parodique est évidente. A l’origine de ce projet, sa rencontre avec Maurice Roy, à Pékin, en 1910. Segalen fit la connaissance de ce jeune Français qui s’exprimait en pékinois à la perfection. Son père, directeur des Postes à Pékin, l’avait proposé comme professeur de chinois. Segalen ne pouvait rêver de meilleur introducteur aux choses de la Chine. Par suite des révélations du jeune homme sur les menées occultes du Dedans (la Cité interdite), Segalen, troublé par leur vraisemblance et en même temps sceptique, quant à la crédibilité du personnage, décide de tenir un journal qu’il intitule: Annale secrètes d’après Maurice Roy. C’est à partir de ce document qui en constitue l’avant-texte qu’il va se mettre à écrire René Leys.


     Segalen n’a pas eu beaucoup de transpositions à faire pour en tirer un roman. René Leys se présente sous la forme d’un journal tenu par un Français désireux d’écrire un roman sur la vie et la mort de Kouang-Siu. Il lui faut pour cela pénétrer dans le Palais impérial (la Cité Violette Interdite) afin de recueillir les documents et les renseignements utiles. Il croit trouver dans René Leys, jeune compatriote beau et séduisant professeur de chinois, le guide idéal. Celui-ci affirme diriger la Police secrète du Palais après avoir été l’intime de l’Empereur Kouang-Siu et lui avoir sauvé la vie mais surtout être l’amant de l’Impératrice douairière, sa veuve, dont il aurait eu un enfant… Loin d’être un simple décor, Pékin constitue aussi l’un des personnages du récit qui semble épouser la forme même de la ville - ou plutôt des villes superposées - qui la composent (« On ne peut disconvenir que Pékin ne soit un chef-d’œuvre de réalisation mystérieuse.. »). En effet, le Pékin exotérique, visible, tangible se double du Pékin ésotérique, impossible à décrire, et pour cause, puisqu’il s’agit de la Cité violette interdite, du Palais impérial situé au centre imaginaire du gigantesque échiquier de la ville.


     « La capitale du plus grand Empire sous le ciel a donc été voulue par elle-même; dessinée comme un échiquier tout au nord de la plaine jeune; entourée d’enceintes géométriques; tramée d’avenues, quadrillée de ruelles à angles droits et puis levée d’un jet monumental ».


     Pour Segalen, Pékin est un lieu rempli de sens dont toute la construction géométrique avait pour but de préserver un mystère. Ce mystère est tout entier contenu dans cette zone, centre spirituel du narrateur, qu’il s’évertue, en vain, à pénétrer. La « marche du cavalier », image désignant tout au long du récit les différents cheminements à cheval du personnage autour de la Cité interdite, révèle la circularité de la quête et par là même son échec.


     L’intérêt du roman vient de la stratégie narrative qui est ici mise en œuvre. L‘incipit tout d‘abord où Segalen renonce à l‘écriture du roman: « Je ne saurai donc rien de plus. Je n‘insiste pas : je me retire... ». De fait, René Leys se définit d’emblée comme le roman qui ne peut se faire et le lieu de toutes les inversions. En effet, plus le narrateur devient suspicieux quant aux événements rapportés, plus on avance vers un dénouement d’ordre déceptif ; ainsi le projet de roman, sa forme même deviennent-ils suspects à son auteur ( anticipant sur les recherches du Nouveau Roman et l’ère du soupçon).


     On assiste à un dédoublement de l’instance narrative : l’auteur fait le choix délibéré du mode d’énonciation autobiographique ce qui donne l’impression de « vécu » par la forme du récit qui relève du journal intime dont nous suivons au jour le jour l’élaboration.


    En effet, la narration est inextricablement liée à l’effraction du dedans. Or, en tant qu’étranger, il lui est impossible d’aller au bout d’une telle entreprise. C’est pourquoi il choisit de s’effacer pour laisser la place au récit de René Leys c’est-à-dire la voix qui ouvre les portes… du Dedans. Le narrateur est fasciné par le Dedans à la fois espace-abri, Centre symbolique et chambre secrète, profonde, inaccessible, lieu d’une vivante hiérophanie qui s’accomplit à travers la personne de l’Empereur. La présence de celui-ci confère au Dedans sa sacralité - et son absence avérée sa vacuité. Or, au début du roman, l’empereur vient de mourir ; la clôture du Dedans est intacte et c’est le rêve de l’effraction, du viol, qui hante le narrateur et conduit à l’acte narratif.


     Le narrateur est radicalement étranger à la culture chinoise et à l’étiquette impériale ; il se distingue par son manquement aux règles dans ses rapports aux Pékinois et par sa méconnaissance des manières en usage et de la langue d’où les erreurs d’interprétations, jeux de mots, etc. A l’opposé de René Leys qui se fond avec la population par sa maîtrise de la langue et son habillement.


     Or le narrateur ne saurait être rabaissé au rang du touriste le plus fat tant ce rêve de vie « parallèle » en lui excède l’aventure exotique au sens vulgaire du terme.


     Pour parvenir à soulever le voile, Segalen s’entoure d’informateurs qu‘il tente de manipuler vénalement (eunuques, professeurs de chinois…) mais il n’obtient pas pour autant d’audience. C’est par cet événement manqué que commence le récit et le condamne à l’impossibilité… Or un narrateur vient se substituer au narrateur primaire : c’est René Leys… Ce dédoublement permet au récit de se poursuivre et de fonctionner.


     Au début, René Leys apparaît négativement dans le récit. Ce n’est qu’un jeune Belge « bon fils d’un excellent épicier du quartier des Légations » qui, professeur à l’École des Nobles, donne au narrateur des leçons de Chinois - l’un de ses informateurs mais jugé moins intéressant dans sa connaissance du Dedans.


     Or, parce qu’il le juge insuffisant, il lui adjoint un second professeur, Maître Wang, plus au fait, semble-t-il, des choses du Dedans. Il évoque René Leys toujours avec un peu de condescendance au point de ne plus se rappeler son nom au moment de le présenter à un compatriote… Rien ne semble donc prédisposer René Leys au rôle de premier plan qui va devenir le sien. Et pourtant il suffit qu’un indice de sa connaissance du Dedans lui échappe pour qu’il éveille l’intérêt du narrateur. Dès lors, la relation narrative s’inverse entre les deux personnages au point que Segalen se désiste devant René Leys, seul narrateur possible du récit qui peut désormais commencer. Segalen retrouve alors le nom de René Leys qui, à travers sa nouvelle fonction de narrateur-relais, accède à l’identité, c’est-à-dire à l’existence.


     L’initiative du récit revient à René Leys qui va vivre l’effraction et en confier l’avancement à Segalen. De révélation en révélation, sa voix tisse la trame d’un itinéraire vers le Dedans, chaque événement marque une avancée à l’intérieur de l’enceinte interdite et provoque l’euphorie de Segalen qui est l’essence même de l’effet narratif. Plus les révélations s’accumulent, plus l’intimité entre les deux personnages grandit (au point que René Leys finit par occuper une chambre chez Segalen). Pris au charme d’une voix qui « exotérise » les habitants du Dedans, il réalise par l’intermédiaire du récit son rêve d’effraction et par là même son fantasme de relation charnelle, de viol du jeune homme.


     En effet, les termes de toucher, de pénétration, de défloration parcourent le récit et dénotent l’illusion, le fantasme du personnage, l’homosexualité apparaissant ici comme l’une des formes radicales de l’exotisme.


     Le talent de conteur de René Leys consiste à distiller les révélations et à provoquer les rebondissements. René Leys sait diversifier la présentation des événements, susciter l’attente et anticiper des événements dont il sait la révélation invérifiable. Et lorsque le narrateur met en doute la véracité de celles-ci, une des crises nerveuses ou un brusque endormissement auxquels il est fréquemment sujet (à noter la similitude avec le personnage de Rouletabille lui aussi atteint de « narcolepsie » ) viennent surprendre le cours d’une révélation ce qui met Segalen dans un état de tension tel que le temps orageux ( menace constante qu’un orage ne crève tout au long du récit - tel un deus ex machina) vient exacerber. De même, il oppose bien souvent aux questions trop pressantes de celui qui l’écoute un mutisme qui lui permet de temporiser telle la Shéhérazade des Mille et une nuits.


     Or le narrateur confère à la fiction qu’il élabore la plus grande crédibilité : il ménage des effets de réel, accumule les détails probants et vraisemblables, garantit la logique des événements. Ceux-ci s’emboîtent à la perfection tel un conte merveilleux et tel le plan de Pékin et les différentes parties qui la composent. La vraisemblance du récit contribue au charme qui s’empare de Segalen lorsque la voix de René Leys égrène ces « mots qui font touche d’or » le transportant, par narrateur interposé, au milieu du Dedans. En véritable romancier dont l’imagination ne peut être prise en défaut, René Leys a réponse à tout, se sort de toutes les situations… comme Shéhérazade qui arrête chaque matin le geste mortel du sultan Haroun-Al-Rachid. Chaque fois, une nouvelle révélation, un nouveau rebondissement viennent entretenir le désir et l’acte de toucher, de pénétrer est différé… René Leys quitte le domicile de Segalen au moment du coucher sans cesse appelé ailleurs par d’obscurs motifs qui laisse Segalen captivé et épris de ce jeune conteur.


     René Leys répond au désir du narrateur en entretenant celui-ci -et dans le même temps l’attention de l’homme mûr pour le jeune homme (d’ailleurs, au fil du récit, le tutoiement s’installe entre les deux hommes, l‘aîné ayant une attitude paternelle). René Leys peut être vu non pas comme un alter ego (bien que l’effet de miroir entre René Leys et l’Autre du Dedans dont il partage les faiblesses, l’amitié, la sensibilité et la même femme soit flagrant) mais un alter-echo qui, là aussi par un effet sonore, renvoie les paroles dont le contenu est attendu, désiré. On supposera que cet effet d’écho renvoie à la vacuité même de l’entreprise et du montage narratif ici entrepris.


     La mort de René Leys, seul fait tangible, seul événement vérifiable du roman, ne fait qu’épaissir le mystère des rapports entre le Réel et l’imaginaire. La perplexité de Segalen, grandissant de page en page, a vraisemblablement tué René Leys - le personnage de papier - et, si l’on tient compte des circonstances vraisemblables du décès, Segalen ne parvient pas à démêler le faux du vrai (… « avoir à répondre moi-même à mon doute, et de prononcer enfin : oui ou non ? ») et demeure désespéré après la mort du héros. C’est que dans cet univers de fictions tenues pour réelles, il manque la révélation fondamentale, l’accès au Palais interdit, qui livrerait en fin le secret des secrets. Le narrateur échoue dans sa tentative car la mort du héros ferme à jamais la route de la connaissance.


     En ce sens, René Leys met en scène l’homme prisonnier de ses limites et tenaillé du désir d’atteindre au savoir suprême. C’est le roman de la Connaissance impossible.

 

   

CONCLUSION.

 

     Peu d’auteurs ont tenté de dire avec autant de force dans leur œuvre l’expérience de l’altérité et de la différence et d’interroger le rapport du Réel à l’Imaginaire, de la conscience d’être au monde et d’être soi.


     Segalen n’a eu de cesse de parcourir la Chine et de construire in situ une véritable réflexion originale sur le rapport à l’étranger, à la culture et à l’écriture chinoises qui marque profondément la forme même de ses œuvres.


     Segalen fut un médecin qui ne s’intéressa qu’à la littérature, un navigateur que la mer ennuyait, un ethnologue qui composa sur l’Océanie un beau texte sauvage et d’une rare poésie, un sinologue qui n’aimait pas particulièrement la Chine et - ouvertement - ses habitants, un aventurier de l’esprit, un poète à l’étonnante rigueur formelle qui fut attentif aux signes et à leur notation.


     Expérience à la fois sensuelle et spirituelle où se révèle le pouvoir de l’imaginaire et où s’attise le désir d’écrire, le voyage devient, chez Segalen, une sorte d’art poétique qui nous renvoie l’image d’un homme qui cherche, dans la Différence, cet écart essentiel où se rêve l’absolu - le sens même de l’Être.


     Segalen commence à exercer et à voyager au moment où le XIXe bascule dans le XXe siècle, au moment où les « blancs » de la carte du monde sont en passe d’être tous comblés… A la veille de la Première Guerre mondiale, alors que les bouleversements géopolitiques refondent l’ordre et la marche du monde, Segalen va faire l’expérience de soi et de l’autre en tant que voyageur et à l’aune de l’écriture… Lorsque Segalen débarque en Océanie puis en Chine, il est confronté au processus de dégradation et de nivellement des cultures que l’expansion coloniale des grandes puissances - et partant le développement du tourisme dont nous vivons aujourd’hui la forme la plus radicale - vient accélérer. Très vite, il éprouve la nécessité - le devoir - de rendre compte de la Différence et qu’il ne peut y avoir de conscience identitaire sans ouverture à l’autre.


     Comment ne pas voir dans cette démarche exemplaire le symbole d’une quête qui anime définitivement - depuis Rimbaud et Gauguin, lesquels précisément hantèrent Segalen - tout artiste, tout écrivain, digne de ce nom : la recherche de sa propre identité ? Segalen va tenter sa vie durant de rendre compte de l‘altérité par l’écriture. Il va surtout s’interroger sur les moyens mis à sa portée pour le faire et inventer de nouvelles formes pour y parvenir. Quelques années avant André Breton, Segalen est certainement celui qui a le plus systématiquement tenté de répondre à la question fondamentale sur laquelle Nadja s’ouvre et se referme (à l’instar de René Leys) : qui suis-je ?


Sébastien, A.S. Édition-Librairie 

 

 

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Published by Sébastien - dans littérature de voyage
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12 mai 2008 1 12 /05 /mai /2008 10:05

 

Paul-Emile VICTOR
Boréal, 1938
in
Boréal et Banquise
 rééd. Grasset, 1997


















Quelques mots sur l’auteur


     Paul-Emile Victor, dit PEV, " est connu pour avoir durant une quarantaine d’années participé, dirigé ou promu des expéditions polaires tant au nord qu’au sud de la planète ".

     Né en 1907, et mort en 1995, il a fait des études d’ethnologie. Il a d’abord été attiré par des recherches sur la Polynésie.

     Il fait la rencontre du navigateur Charcot, qui voyage régulièrement vers le Groenland, et lui demande de partir avec lui.


     Entre 1934 et 1937, PEV va faire plusieurs expéditions au Groenland. Il va notamment traverser le pays d’est en ouest en traîneau (ce qui représente 800km) ; il va également passer un an avec une famille esquimau (de 1936 à 1937). C’est cette expérience qu’il raconte dans son livre intitulé Boréal.


     Plus tard, début 1942, il s’engage dans l’US Air Force. 

     En 1947, il crée les Expéditions polaires françaises et mène des missions en Arctique, Antarctique et Terre Adélie.


     A 70 ans, il réalise son rêve de jeunesse : il se retire dans une petite île du lagon de Bora-Bora, où il finira ses jours.


Son œuvre

 


     Paul-Emile Victor a beaucoup écrit. Boréal est son premier livre. Il a ensuite publié de nombreux ouvrages, certains étant des documentaires ethnographiques, certains traitant d’écologie. Il a également publié de nombreux articles et conférences sur des sujets ethnographiques.

 

 

Boréal

 

     Ce livre a été publié pour la première fois en 1938, et a été réédité cinq fois par la suite. Il s’agit d’un journal de bord que PEV a tenu pendant son séjour chez la famille esquimau, à Kanguersetoatsiak.


     PEV a entrepris ce voyage pour des raisons scientifiques : il veut étudier les coutumes des Esquimaux. On peut lire au début du livre la conversation qu’il a avec Charcot, quand PEV lui demande s’il peut partir avec lui :

 

     Tout doucement une phrase, en un crescendo irrésistible monte en moi. Je n’entends plus qu’elle partout : dans la rue, chez moi, pendant mon sommeil qui se fait rare :


Un an…

 

Rester un an…

Il faut rester un an…

Il faut rester un an…

Il faut rester un an…

Il faut rester un an…

Comment ? voir Charcot, lui parler.

Il me reçoit entre deux portes à l’Académie de Marine.

- J’ai reçu votre lettre, mon petit. Qu’y a-t-il encore ?

- Commandant, je me suis permis de vous écrire la première fois pour vous demander de m’embarquer pour la croisière d’été. Maintenant c’est pour autre chose.

- Dites.

Il est debout, adossé à un coin de porte pleine de moulures. Autour de nous de vieux messieurs entrent, sortent, parlent, discutent.

- Voilà, commandant. Au Musés d’Ethnographie du Trocadéro, il n’y a pas de collection d’objets esquimaux d’Ammassadik. De plus, il reste encore beaucoup à étudier chez eux des points de vue de l’ethnographie et de l’anthropologie. Alors voilà : Commandant, je me permets de vous demander de m’emmener à Ammassadik et de m’y laisser un an pour rapporter des collections aux musées et pour y étudier l’ethnographie des habitants.


 

 

     Et, en effet, PEV prend des notes sur les coutumes et les croyances des Esquimaux. Le texte est accompagné de nombreux dessins explicatifs. Il décrit par exemple le système économique de ce peuple, les rites funéraires, les méthodes de chasse. Il retranscrit les récits surnaturels des Esquimaux. Il donne son opinion sur la christianisation récente du peuple esquimau :


     Je suis adversaire d’un christianisme comme celui qui a été pratiqué un peu partout et en particulier en Polynésie et chez certains Esquimaux du Canada.

 

     En tant qu’ethnographe, je regrette que les Esquimaux d’ici ne soient plus ce qu’ils étaient autrefois.

     Mais par ailleurs je dois dire que le christianisme a apporté ici une amélioration : le respect de la vie humaine (dans une certaine mesure seulement, il est vrai).

     Il n’y a pas cinquante ans encore, les meurtres étaient fréquents, meurtres par vengeance ou par jalousie. Maintenant il n’y en a plus : effet de l’évangélisation.

     Par ailleurs il serait difficile de citer un seul exemple de résultat néfaste par suite d’un enseignement déficient ou d’une compréhension erronée.

     Si les résultats du christianisme ont souvent été lamentables, du point de vue des races et des civilisations, cela tient à mon avis à deux causes :

1° Les missionnaires n’étaient pas en général des ethnographes ;

2° Les missionnaires ont rarement été maîtres de la langue de ceux qu’ils christianisaient. D’où il résultait une incompréhension de part et d’autre.


     Les notes scientifiques sont intégrées à des anecdotes de la vie quotidienne qu’il écrit jour après jour, de façon simple, avec des phrases courtes. Il décrit par exemple la construction de sa cabane, les épisodes de la chasse au phoque et à l’ours, de pêche en kayak. Le lecteur participe aux aventures et découvre la vie esquimaude en même temps que l’auteur.

 

Le contact avec la nature est important pour lui, de même que la présence de ses chiens. On peut lire :


     Assis sur le rebord de la fenêtre de ma cabane, face au fjord, je regarde la nuit. Ekridi et Timertsit, toutes deux assises à mes pieds sur leur derrière, les oreilles dressées, regardent la nuit comme moi. De temps en temps, l’une ou l’autre lève les yeux vers moi : nous sommes complices.

 


     Le séjour de PEV dans la famille esquimaude dure 14 mois. Ses liens avec les membres du groupe deviennent très forts. PEV veut apprendre à connaître véritablement ces hommes et ces femmes en se mêlant à eux. Son regard d’ethnographe est secondaire par rapport à ses contacts avec le groupe, auquel il est très rapidement intégré. Il reçoit un nom esquimau : Wittou, il apprend la langue. Plusieurs passages montrent son intégration, qui est très importante à ses yeux.


     Le bouchon du bidon de pétrole manque.

 

- Je l’ai vu hier, dis-je à Kara.

- Il n’est plus comme un Kratouna [homme blanc] celui-là, dit Kristian.

- Pourquoi ? dis-je.

- Parce que tu as dit : " Je l’ai vu hier ", tout tranquillement. Un Kratouna aurait parlé beaucoup, vite, et peut-être aussi se serait-il fâché.

- D’ailleurs, ajoute Kristian, tu parles esquimau aussi bien que nous. Tu es le seul Kratouna qui ait jamais parlé l’esquimau aussi bien que ça.

Je souris. Doumidia me regarde, vient vers moi, met les bras autour du cou et me dit en frottant son nez contre le mien :

- Tu es mon gentil petit Esquimau.

Quel bonheur que je m’entende si parfaitement avec mes compagnons. Ce serait affreux si j’étais encore considéré par eux comme un blanc, si j’étais isolé au milieu de gens qui me seraient hostiles.

 

 

     Paul-Emile Victor a ensuite écrit un second livre sur son expédition au Groenland, intitulé Banquise, où on peut lire ces mots :


" Dans cette hutte, je viens de vivre la plus passionnante des vies d’aventures pour la plus passionnante des recherches : la recherche ethnographique. Sept mois d’une vie d’esquimau, comme un esquimau parmi les esquimaux. Je ne suis plus le "kratouna" [l’homme blanc], mais Wittou, un esquimau comme les autres, qui a pris part avec les autres aux joies et aux peines communes ".


     Boréal est un livre qui raconte la rencontre de l’altérité, la rencontre de l’autre. C’est le récit d’une très belle aventure humaine.

 

 

Et aussi :


     Paul-Emile Victor a également écrit et dessiné un album pour enfants sur le thème des Esquimaux : Apoutsiak, le petit flocon de neige. Ce livre a été publié pour la première fois en 1948. Les dessins de l’album illustrent les scènes décrites dans Boréal : la vie en communauté, les jeux des enfants, la chasse.

 

 

 

Esther, AS Bib

 

 

 

 

 

 

 

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7 mai 2008 3 07 /05 /mai /2008 22:27

 

 

Henri MICHAUX,
Ecuador
, 1929,
Gallimard,
coll. L'iMAGINAIRE

 

 












Biographie




Voir les autres fiches sur Michaux :

Un barbare en Asie

Voyage en grande Garabagne



 L'oeuvre


     Michaux embarque à Amsterdam, avec Alfredo Gangotena et toute sa famille, le 28 décembre 1927, à destination de Guayaquil en Équateur via Panama. Il traverse le pays de Curaçao à Quito, en passant par la Cordillère des Andes jusqu’à Iquitos, port sur l’Amazone, d’où il rejoindra l’Atlantique. Dans ce journal de voyage, il décrit, observe, compare les cultures agricoles, les paysages, les habitudes et comportements des gens qu’il rencontre mais pas de la manière dont les récits habituels nous ont appris à voir les choses exotiques ; il nous communique ce qu’il voit, pense et ressent, il nous fait entrer dans son imaginaire. Toutes les choses ou personnes sur lesquelles il s’attarde semblent avoir la même valeur à ses yeux. En effet, il peut s’émouvoir de la même façon devant les montagnes majestueuses que face à un cheval mort ; il fait preuve d’une grande capacité d’émerveillement. Il nous décrit ce pays comme étant un autre monde, hostile et sauvage, dangereux pour l’étranger et surtout dangereux pour lui-même puisqu’il est souffrant (maladie de cœur, nausées, malaises, fièvre, membres " comme en décomposition "…).

      Entre carnet de voyage et carnet de santé, Michaux nous fait le récit de ses expériences (comme celles de l’éther et de l’opium), de son désir de se dépasser ; il se met en danger en voulant poursuivre son voyage, mais continue coûte que coûte contrairement à l’avis des médecins qui l’auscultent. Ainsi, il évoque souvent la mort et la notion de manque. On sent qu’il a quelque chose à prouver, notamment à ses parents. Il mène une réflexion sur sa vie, lui-même, les écrivains et sur la nature humaine en général, avec humour et dérision. 

     L’altérité est présente dans ce récit à travers les descriptions ou sentiments que Michaux nous transmet au gré de ses mouvements d’humeur qui donnent lieu aussi bien à des envolées lyriques qu’à une mauvaise humeur sarcastique. Ce voyage est pour lui un fiasco, un échec : il est perpétuellement déçu par ce qu’il voit ou plus exactement par ce qu’il ne voit pas… (Le volcan Atacatzho : il s’attend à un cratère impressionnant avec lave et explosions et ne trouve qu’" un site pour pique-nique "). De plus les intempéries, son état de santé et la vision différente du temps qu’on les Equatoriens rendent ce voyage de plus en plus fastidieux.


     Grâce à ce journal Michaux remet en cause les représentations classiques, complaisantes des peuples étrangers ; c’est un homme libre qui préfère se forger sa propre opinion ; il rompt avec la tradition du récit de voyage. Il prévient le lecteur de l’originalité de son récit dès la préface, qui oscille entre plaidoyer et autocritique : " Un homme qui ne sait ni voyager ni tenir un journal a composé ce journal de voyage. Mais au moment de signer, tout à coup pris de peur, il se jette la première pierre. Voilà ".

 

Clotilde, Édition – Librairie 2e année

 

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25 avril 2008 5 25 /04 /avril /2008 08:41

 


Henri MICHAUX, 
Voyage en Grande Garabagne, 1936
Au pays de la magie, 1941
 
Gallimard, 1967,
rééd. Poésie/Gallimard 















Henri Michaux
    




     Henri Michaux est un peintre et poète français d’origine belge. Il est né à Namur en 1899 et mort à Paris en 1984. Sa jeunesse a été marquée par la découverte de Lautréamont, Max Ernst, Chirico, Tolstoï, etc. Suite à un bref passage en médecine, il s’engage comme matelot à 21 ans et navigue pendant 2 ans avant de s’installer à Paris où il se lie avec Jules Supervielle notamment. Entre 1929 et 1939, il voyage dans de nombreux pays : Equateur, Inde, Japon, Uruguay, etc. et il rédige ses premiers carnets de voyage dont Ecuador en 1929. Avant cela, il a déjà publié divers textes remarqués : une autobiographie (Qui je fus, en 1927), des poèmes, des proses poétiques (les Rêves et les jambes, en 1923). Il mêle la peinture et l’écriture sans jamais avoir appris la peinture.  

       Henri Michaux a toujours refusé d’être associé à un mouvement artistique bien qu’on puisse le considérer comme un surréaliste puisqu’il pousse à l’extrême l’automatisme prôné par les surréalistes. Le surréalisme est un mouvement littéraire et artistique né en France à la suite de la Première Guerre mondiale, qui succède au mouvement dada et se dresse au nom de la liberté, du désir et de la révolution contre les conventions sociales, morales et logiques, et leur oppose les valeurs de l’imagination, du rêve et de l’écriture automatique, révélant le fonctionnement réel de la pensée.

     L‘œuvre d’Henri Michaux est animée par le désir de connaissance, explore l’espace intérieur de l’homme par l’humour (Plume, 1938), les voyages (Un barbare en Asie, 1933), l’invention d’un bestiaire et de pays imaginaires, le dessin, la peinture et l’expérimentation des drogues comme la LSD et la mescaline. D’autant plus qu’Henri Michaux est toujours en quête de lui même d’où l’utilisation du " je " dans sa poésie : " J’écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l’aventure d’être en vie. " ( dans Passage, 1950). Toute l’œuvre d’Henri Michaux est une invitation à l’exploration de soi, de l’Espace du dedans (œuvre de 1944). L’homme est comme un territoire à explorer, stable en apparence mais qui dissimule des mystères. La plupart des titres des ouvrages de Michaux privilégient les notions de mouvement et d’exploration : excursions vers des terres ou des cultures lointaines (avec Ecuador ou Un barbare en Asie) , circulation de l’espace de l’imaginaire (avec Ailleurs ou La Nuit remue, Au pays de la magie, etc.), expériences des hallucinogènes, etc.

     Une incessante mobilité traduit la vulnérabilité, l’insatisfaction et le défaut d’être de Michaux. L’homme tel qui nous le présente est précaire, vulnérable, en inadéquation avec le monde qui l’entoure. Son style (avec la pratique de l‘ellipse et de l’asyndète par exemple) est rapide comme pour échapper au mal. 

     Voyage en Grande Garabagne
(1936) et Au pays de la magie (1941) appartiennent tous les deux à un recueil de poésie intitulé Ailleurs, publié en 1948. Ici, Poddema (1946) est le troisième et le dernier volet du recueil.

     Il s’agit de carnets de voyages fictifs qui décrivent des peuples, des animaux et flores oniriques. L’écriture de chacune de ces parties a pris deux ans.


Voyage en Grande Garabagne


     Voyage en Grande Garabagne présente des peuples inventés avec des mœurs et des coutumes fantastiques. Henri Michaux ressort de ce voyage à la fois apprivoisé et effrayé. Mais ce sont le malaise et l’inadaptation qui priment malgré la fascination rencontrée auprès de ces peuples. De même, la grande sobriété de l’écriture contraste avec l’imagination et l’invention débridées de l’auteur. De ces entre-deux naît un sentiment d’étrangeté qui n’exclut pas un certain humour froid.

 

     Ce qui frappe tout d’abord dans ce Voyage en Grande Garabagne, c’est la division du peuple en tribus nombreuses qui se distinguent par des pratiques singulières, rites et comportements particuliers traduisant des différences de tempérament :

- les Hacs se reconnaissent par leur pratique de la violence comme spectacle, distraction et même valeur. Ils sont spécialisés dans les combats fratricides et spectaculaires. Il y a un paradoxe et un oxymore entre l’idée de spectacle et celle de violence et une ironie dans l’attribution de numéros à ces " spectacles ". On accorde de la noblesse à la bassesse dans ces pays. Henri Michaux lui même raconte les combats comme des distractions. Il se laisse prendre au jeu de la narration.

- Les Emanglons ont d’étranges comportements et sont pleins de superstitions comme leur méfiance envers le soleil.

- Les Orbus sont de sages philosophes.

- Les Orgouilles s’empiffrent, sont insouciants et fainéants.

- Les Gaurs sont férus de religion mais c’est une religion à outrance, sans aucune morale.

- Les Nanais sont les esclaves des Oliabaires qui font preuve d’une cruauté extrême puisqu’ils donnent un semblant de liberté aux Nanais afin de satisfaire leur plaisir de les chasser et de profiter d’eux au maximum, d’en tirer toutes les richesses possibles.

    L'histoire des Nanais et des Oliabaires peut être rapprochée des événements à venir de la Seconde Guerre mondiale à cause des meurtres et tortures épouvantables infligés aux Nanais.

- Les Hivinizikis
sont des êtres mouvants, jamais satisfaits et ne connaissent pas la modération (plutôt impétueux) .

     Chez tous ces peuples, on retrouve du moins le même excès, un caractère assez compulsif. C’est l’écriture de la parodie : du voyage, de l’Histoire, du discours ethnographique et même l’autoparodie. Les habitants de ce pays ne font-ils pas preuve d’ailleurs de déraison ?


     " On rencontre parfois, à l’heure du midi, dans une des rues de la capitale, un homme enchaîné, suivi d’une escouade de Gardiens du Roi, et qui paraît satisfait. Cet homme est conduit à la mort. Il vient d’attenter à la vie du Roi. Non qu’il en fût le moins du monde mécontent ! Il voulait simplement conquérir le droit d’être exécuté solennellement, dans une cour du palais, en présence de la garde royale. "

 


     Henri Michaux aborde ainsi le thème de la folie et il instaure une faible limite entre le fantastique et la folie dans son récit.

 


     Il faut aussi rappeler l’absence de morale et de justice qui est peut-être liée à cette étrange folie. Du coup, les comportements normaux prennent une drôle d’allure et inversement. Henri Michaux exprime ainsi un certain mal être.

 


     " Comme je portais plainte pour un vol commis chez moi, je ne sais comment, en plein jour, à côté du bureau de travail où je me trouvais (toute l’argenterie emportée, sauf un plat), le commissaire me dit : je ferai le nécessaire. Mais, s’il reste un plat, ce n’est sûrement pas un vol, c’est le spectacle n°65. Sur l’amende vous toucherez, comme victime, cinquante baches. Et quelques instants après, un jeune fat, comme il y en a dans toutes les nations, entra et dit : " La voilà votre argenterie ", comme si c’était à lui d’être vexé.


" - Pas bien malin tout ça, fis-je avec mépris, qu’est-ce que ça vous a rapporté ?

" - Deux cent quatre-vingts baches, répondit-il triomphant, tous les balcons des voisins étaient loués.

Et il faut encore que je rapporte chez moi, à mes frais, mon argenterie. "


     Au final, Henri Michaux fuit ce pays imaginaire qui n’est pas fait pour lui. Mais malgré la cruauté de ces peuples, Henri Michaux fait preuve de beaucoup d’humour noir, de fantaisie, notamment à l’aide d’une écriture très imagée. Et le sérieux du propos est allégé à la fois par l’onirisme des ces poèmes-contes et par l’invention de mots, à commencer par les noms des tribus et du pays ou encore les noms des dieux chez les Gaurs : Banu, Xhan, Sanou, Zirnini, etc. Ce sont les éléments merveilleux et étranges qui font penser à des contes mais comme cet étrange est ridicule et absurde, on ne peut pas considérer ces récits comme tels. Ces poèmes se prêtent à l’oralité par les jeux de construction des mots et les phrases courtes. Dans ces allégories hésitantes, ces fables sans morales se lit à la fois le comique et l’oppression de toute nomination et code social. L’onirisme traduit aussi l’insatisfaction du voyageur : le voyage imaginaire est comme un voyage sans retour, d’où une écriture fiévreuse et ludique.

 

Au Pays de la magie


     Henri Michaux a quitté la violence de ces peuples excessifs et trouve du réconfort, de la douceur grâce à la magie d’un pays qui en porte le nom. On est pleinement dans l’onirisme cette fois comme le titre l’indique. L’impossible est rendu possible sans choquer le regard du lecteur et du narrateur, de manière naturelle comme chez Lewis Caroll et son Alice au pays des merveilles ou De l’autre côté du miroir.

     C’est aussi l’invention des mots qui peut être à la source de la poésie et de la magie :


    " Parmi les personnes exerçant de petits métiers, entre le poseur de torches, le charmeur de goitres, l’effaceur de bruits, se distingue par son charme personnel et celui de son occupation, le Berger d’eau. Le berger d’eau siffle une source et la voilà qui, se dégageant de son lit, s’avance en le suivant. Elle le suit, grossissant au passage d’autres eaux. Parfois, il préfère garder le ruisselet tel quel, de petites dimensions, ne collectant par ci par là que ce qu’il faut pour ne pas qu’il s’éteigne, prenant garde surtout lorsqu’il passe par un terrain sablonneux.

 

J’ai vu un de ces bergers - je collais à lui fasciné - qui, avec un petit ruisseau de rien, ave un filet d’eau large comme une botte, se donna la satisfaction de franchir un grand fleuve sombre. Les eaux ne se mélangeant pas, il rattrapa son petit ruisseau intact sur l’autre rive.

Tour de force que ne réussit pas le premier ruisseleur venu. En un instant, les eaux se mêleraient et il pourrait aller chercher ailleurs une nouvelle source. De toute façons, une queue de ruisseau forcément disparaît, mais il en reste assez pour baigner un verger ou emplir un fossé vide.

Qu ‘il ne tarde point, car fort affaiblie elle est prête à s’ébattre. C’est une eau 'passée'  ".


    On retrouve dans ce passage la personnification de l’eau déjà pratiquée par Francis Ponge dans un de ses poèmes. On peut aussi penser à Yves Bonnefoy à travers l’écriture imagée, la personnification et le récit délicat, tout en sensibilité. L’eau est un élément assez récurrent chez Henri Michaux comme chez ces poètes comme si elle symbolisait l’idée de voyage intérieur, de quête.


     " Marcher sur les deux rives d’une rivière est un exercice pénible. Assez souvent l’on voit ainsi un homme (étudiant en magie) remonter un fleuve, marchant sur l’une et l’autre rive à la fois : fort préoccupé, il ne nous voit pas. Car ce qu’il réalise est délicat et ne souffre aucune distraction. Il se retrouverait bien vite, seul, sur une rive, et quelle honte alors ! "


     Le recueil Au pays de la magie est empreint de fantaisie et de légèreté mais en même temps, il traite de sujets profonds, de la vraie vie. On peut par exemple citer le poème en prose sur le deuil.


     " Le poseur de deuil vient à l’annonce de la mort, assombrit et attriste tout, comme le veut son métier, de taches et de cendres magiques. Tout prend un aspect vermineux, pouilleux, d’une désolation infinie, si bien qu’au spectacle laissé après son départ, les parents et les amis ne peuvent que pleurer, envahis d’une tristesse et d’un désespoir sans nom… "


     Ou encore la parabole du bossu qui parle de chacun d’entre nous avec les soucis qui l’accompagnent. Nous avons tous notre bosse, notre fardeau.

     Ce recueil laisse beaucoup plus de place à la contemplation et à l’imagination que Voyage en Grande Garabagne. Il est moins terre à terre et on ressent la libération du narrateur. L’idéalisme contenu dans ce recueil donne lieu à une écriture et des récits proches de l’enfance. Le lecteur et le narrateur sont comme des enfants, pleins de naïveté et sans idées préconçues. La magie est source de bien. Mais au fur et à mesure que l’on avance dans la lecture du recueil, le récit s’assombrit. C’est aussi par la magie que les vérités les plus insupportables à entendre, à accepter (comme la mort ou la culpabilité) nous sont révélées.

 

     Henri Michaux est un auteur de l’intime. Il montre beaucoup de sensibilité malgré une écriture qui paraît brute au premier abord. C’est l’Homme qui est au centre de son œuvre : Henri Michaux est un être profondément humaniste même s’il est plein de doutes et de faiblesses. Il peint l’homme dans sa médiocrité ou dans sa vulnérabilité. Il est particulièrement engagé dans son désir de rendre l’homme meilleur. Il l’encourage à exploiter ce qu’il a de meilleur en lui. Sa poésie est éloquente. C’est dans le poème "Ecce Homo" du recueil Epreuves, Exorcismes (1945) que sa véhémence est à son comble. Mais Henri Michaux est avant tout un poète, farfelu qui aime jouer avec les mots. Il a d’ailleurs continué à écrire jusqu’en 1959 sans perdre son souffle et il a inspiré beaucoup d’auteurs contemporains par son écriture.



 Dessins de Michaux sur galerie-ba.com

Chloé, Bib. 2A
   

 

 

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25 avril 2008 5 25 /04 /avril /2008 07:53

Henri MICHAUX,
Un Barbare en Asie
Gallimard, 1933
rééd. 1967
coll. L'Imaginaire














I. L'auteur


     Malgré une santé fragile, Henri Michaux, après son voyage en Amérique du sud de 1928, se rend en Asie en 1931. Un Barbare en Asie est,sous forme de carnet de route, le résultat,  la trace de ce voyage qui le mènera aux Indes, en Chine, en Malaisie, au Japon et en Indonésie. Ce texte est considéré comme l’un des plus " objectifs " de ce poète belge influencé par le surréalisme et les paradis artificiels malgré des avis bien tranchés et une façon de vivre son aventure bien particulière. Un barbare en Asie est ainsi une sorte de compte rendu brut de son voyage où il a pu observer les paysages, les mœurs, la vie quotidienne des gens qu’il rencontre. Il a néanmoins trouvé moins d’intérêt à observer le quotidien social et économique et a préféré se consacrer à la spiritualité et aux cultureq propres à l’Asie.

      On peut voir une opposition avec d’autres écrits qu’il a pu réaliser car ce récit concret et pratiquement documentaire est très différent de certains de ses autres écrits qui décrivent des mondes imaginaires, des rêves inventés et des visions hallucinées. Cependant ce texte est écrit, construit et structuré de manière poétique. Ses phrases courtes et ses fréquents retours à la ligne évoquent la poésie en prose.

 

 

II L’œuvre d’Henri Michaux


     "J'écris pour me parcourir.
Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l'aventure d'être en vie" affirme Henri Michaux ce poète né à Namur dans Passages (1950). Pour Henri Michaux, l’être humain est un vaste territoire à explorer regorgeant de minuscules ou spectaculaires événements.

     On peut remarquer que la plupart des titres des ouvrages de Michaux privilégient les notions de mouvement et d'exploration: excursions vers des terres ou des cultures lointaines (Ecuador, Un Barbare en Asie...) circulations de toutes sortes dans l'espace de l'imaginaire (Ailleurs, La nuit remue...), expérience des hallucinogènes (L'Infini turbulent, Les Grandes épreuves de l'esprit...), observations de cas de magie ou de folie (Les Ravagés, Une voie pour l'insubordination...).

 

III. Un Barbare en Asie


     Le livre est divisé en six parties qui correspondent aux pays qu’il a visités durant son long voyage en Asie. Toutes ces parties portent le titre d’Un Barbare en ..., le nom qui suit variant selon le pays qu’il visite.


 A. Un Barbare en Inde


     Ce voyage se déroule en trois phases émotionnelles  : la surprise, l’émotion et l’agacement. Il explique pourquoi il a choisi d’écrire un livre: " Certains s’étonnent qu’ayant vécu en un pays d’Europe plus de trente ans, il ne me soit jamais arrivé d’en parler. J’arrive aux Indes, j’ouvre les yeux et j’écris un livre. "

 

     Le début de son voyage repose sur des observations générales et brutes qui relèvent plus de notes scientifiques semblables à celles d’un ethnologue qui noterait au gré de son voyage ce qu’il voit. C’est pourquoi, on peut imaginer que s’il commence toujours ses phrases par " L’hindou… " pour décrire ce peuple, c’est pour mieux se moquer des scientifiques et des grands voyageurs qui faisaient une typologie des peuples en décrivant une à une leurs caractéristiques.

     Au tout début de son voyage une phase de critique et d’exaspération s’installe déjà discrètement car il ne comprend pas encore cette autre façon de vivre : " Jamais, jamais l’Indien ne se doutera à quel point il exaspère l’Européen. Le spectacle d’une foule hindoue, d’un village hindou, ou même la traversée d’une rue, où les Indiens sont à leur porte est agaçant ou odieux. Ils sont tous figés, bétonnés. On ne peut rien y faire . "

     Puis s ‘ensuit une phase d’émerveillement où il découvre peu à peu un peuple qui vit à l’inverse des Européens et c’est ce qui le fascine dans un premier temps. On peut alors comprendre le titre, Un Barbare en Inde, comme le fait qu’il se considère lui-même comme un barbare car il est seul face à un peuple qui vit d’une manière qui lui est encore inconnue. Cela est donc surprenant car d’habitude les voyageurs prenaient les autres peuples pour des barbares et ici il inverse les rôles. Plus le récit avance, moins ses observations sont généralistes car on sent qu’il s’intègre de plus en plus au pays qu’il visite, à sa manière de vivre et à ses rites. Il critique, grâce à son habituel humour grinçant la colonisation des Anglais en Inde en comparant le peuple hindou aux Anglais : " L’homme blanc possède qui lui a fait faire du chemin : l’irrespect. L’hindou est religieux, il se sent relié à tout. L’Américain a peu de chose. Et c’est encore de trop. Le Blanc ne se laisse arrêter par rien ". Il écrit sur les différents peuples en les classant : le Blanc, L’Américain ou encore l’Hindou. On retrouve dans ces dernières phrases tout l’humour et l'ironie propres à Henri Michaux qui ose imposer son esprit critique dans un monde colonisé par les Européens. Il compare même la manière de vivre des Anglais et des Hindous pour mieux critiquer ces colonisateurs : "  L’Anglais se lave fort régulièrement. Néanmoins il est pour l’Hindou le symbole de la souillure et de l’immonde. L’Hindou songe difficilement à lui sans vomir. " Henri Michaux ose critiquer par cela la colonisation, il commence à comprendre ce peuple et se range à ses côtés.

     Il reste admiratif du fait que la vie des Hindous est entièrement fondée sur la spiritualité. On sent un fort goût pour la spiritualité qui lui a permis de visiter son " espace mental interne " grâce à des substances hallucinogènes, notamment dans son livre Ecuador qui relate son voyage en Amérique du sud.

     Il aborde ensuite le thème de la langue qu’il apprécie beaucoup : " Le sanscrit est la langue la plus enchaînée du monde, la plus embrassante, indubitablement la plus belle création de l’esprit indien, langue panoramique, admirable aussi à entendre, contemplative, induisant à la contemplation, une langue de raisonneurs, flexible, sensible et attentive, prévoyante, grouillante de déclinaisons. " Il commence vraiment à s’adapter au pays et à en apprécier la culture.

     Il ne cesse de comparer la vision de la vie de l’Hindou et de l’Européen car c’est le seul élément de comparaison qu’il possède : ce livre est destiné à un public européen qui doit avoir ses repères. Comme exemple, il prend la notion de repos. Le silence et le repos, signes de spiritualité, sont des points positifs pour l’Hindou alors que chez l’Européen il est signe de perte de temps.

     Puis une certaine lassitude s’installe chez lui et il devient de plus en plus aigri face à la culture de ce pays. Cela est comparable au départ à une fin de voyage où l’on est pressé de rentrer chez soi.

 

     Jusqu’alors il racontait ce qu’il voyait, entendait et ressentait sous forme de petites notes très brèves. Mais petit à petit il raconte des anecdotes plus longues pour mieux critiquer ce qui l’entoure tout en se contenant dans un premier temps pour ne pas être trop brutal dans ses propos, comme s’il se retenait : " Il va sans dire que du point de vue juridique, je me garderai bien d’élever la voix. " Puis il finit par extraire de son moi intérieur tout ce qu’on imagine qu’il a gardé pour lui avant pour rester politiquement correct : " D’autres maisons qu’il m’a été donner de voir n’appartiennent pas à des avocats [..] Mais c’était d’un laid, d’un rococo !Pour un mariage, ils dépensent jusqu’à 50000 roupies. Et c’est hideux ! " Il ose dire que tout n’est pas merveilleux dans le voyage, qu’il n’apprécie pas tout, ce que peu d’écrivains ont fait. Ainsi commence sa  phase d’agacement.

     Plus le texte avance, plus il se barbarise dans le sens où il se sent de plus en plus étranger face à ce peuple et moins en accord avec leur façon de vivre. Le titre se justifie alors d’une autre manière, ce ne sont plus les autres qui le voient comme un barbare mais lui qui se sent barbare face à ce peuple, c’est-à-dire si différent au point d’en être agacé.

     Il dresse ensuite une sorte de liste de caractéristiques qui commencent à l’agacer sérieusement chez les Indiens :

- Les études : " L’Asiatique est un étudiant-né. L’Asiatique sait accepter, être acceptant, être disciple. J’assistai à Santiniketan, au Bengale, à une conférence, à une conférence sur un texte védique. Bonne mais pas exceptionnelle. Les étudiants étaient là prêts à tout accepter. Je sentais des envie de les insulter. " Cela est de plus en plus brutal car sa forte personnalité ressort. Mais on ne peut cependant pas lui reprocher d’affirmer ce qu’il pense ce que peu d’auteurs ont fait afin de ne pas être politiquement corrects.

- Le physique : alors qu’il ne prêtait aucune importance à leur physique au départ, il finit par le critiquer gratuitement : " " A leur visage ce qui fait le plus de tort, c’est la prétention, la fatuité. A leurs appartements ce qui fait le plus, c’est la prétention ( 7 ou 8 lustres dans une chambre par ailleurs vide  et innatrayante), non vraiment ce n’est pas plaisant ". Pour lui les Indiens qui ne sont pas des sages sont qualifiés d’ignobles physiquement. Il cherche même à se justifier auprès du lecteur en lui conseillant d’aller voir un film hindou pour vérifier qu’il dit vrai.
Il va même jusqu’à avoir des critiques très féroces et non justifiées sur L’Hindou : " L’éclat de ses yeux peut tromper au premier moment. Mais on rencontre souvent des laideurs particulières, vicieuses, psychiques. "

- La musique : il finit par critiquer les chants et la musique qu’il beaucoup admirés avant pour leur pouvoir apaisant. Il va même jusqu’à dire, non sans humour que ceux-ci lui donnent envie de se jeter sous une roue de voiture


     Henri Michaux dit de son voyage : " J’en avais la surprise, l’émotion, l’agacement. " Ces trois phases se retrouvent au fil du récit comme s’il se contenait et que finalement son esprit critique le rattrapait. Au début, la surprise, car cette nouvelle façon de vivre est totalement différente et même à l’opposé de la culture dans laquelle il est ancré. Ensuite vient l’émotion, car il commence à s’habituer à cette nouvelle façon de vivre qu’il apprécie beaucoup et comprend mieux certains rites qui le fascinent. On peut ensuite penser que sa propre culture et le Henri Michaux hargneux et blasé resurgissent pour se transformer en agacement face à une façon de vivre qui ne lui convient plus. Il se sent alors trop loin de cette culture. Sa personnalité bien trempée refait surface alors qu’elle s’était effacée derrière son écriture . Il se rend compte que ses critiques féroces pourraient passer pour de l’intolérance, c’es pourquoi il se qualifie " d’ignoble individu ".


     A la fin de ce chapitre il " détruit " tout ce qu’il a fait avant, c’est-à-dire éloges et admiration de ce pays inconnu à ces yeux.. Il nous livre ici une vision très subjective tout à coup très spontanée.


     Il peut cependant rester étonné de certains spectacles comme celui d’un gourou qui gonflait son ventre tel un foetus. C’est ce côté imprévisible que l’on peut apprécier chez Henri Michaux qui passe du tout au tout et qui fait qu’à chaque page son avis sera changeant.

     Il change ensuite de province et se rend à Puri (Province d’Arissa). Il est plus détendu car cela lui fait du bien de rencontrer un autre peuple que les bengalais même s’il avoue que les Bengalais finissent par lui manquer.

     Il se justifie des propos parfois violents qu’il a avancés en comparant son voyage à un cheval qui observerait un singe arrachant violemment une fleur. Alors il se ferait l’idée que le singe est agressif mais plus le cheval l’observe et plus il se fait d’Idées sur lui et voit qu’il est un tout autre être.

 

B. Himalyan Railway


    Il prend place à bord de ce train qui monte vers l’Himalaya. On le sent heureux et soulagé de quitter l’Inde dont il était las. Il semble alors émerveillé par tout : l’astuce des installations les plus modestes, le sourire des femmes, les enfants... Alors qu’on le pensait imperméable à toute émotion, il nous surprend une fois de plus en étant ému par le peuple népalais. L’humanité d’Henri Michaux ressort à nouveau pour effacer ces bouffes de d’agacement qui l’animaient. Il prend comme seul élément de comparaison le peuple hindou car c’est le seul moyen qu’il a d’établir une comparaison.

 

 

C. L’Inde Méridionale


     Il se rend ensuite en Inde du Sud et dresse un portrait de ses habitants assez négatif : petits, vifs, colériques à la peau trop foncée. Son mal le rattrape et il recommence à dresser une typologie de ce peuple qui commence par son traditionnel " l’Hindou ".

 

 

D. Un barbare à Ceylan


     Il est impressionné par la fixité des choses car même les films ne semblent pas bouger, selon ses observations. Ce peuple est simplement rapide pour prononcer les mots à rallonge qui composent sa langue.

 

 

E. Histoire naturelle


    Il fait la liste des différentes espèces d’oiseaux imaginaires qu’il aurait pu observer durant ses voyages en Asie. Cela ressemble à des fausses notes scientifiques et se rapproche de ses sciences inexactes.

 

 

 

F. Un barbare en Chine


    Il est très admiratif de ce peuple dès le début et semble très touché par sa musique, ce qui est rare pour un Européen.

 

     La situation s’inverse pour lui, il subit la haine de l’Occidental : " Mais d’avoir vu cette haine constamment braquée sur moi, j’en ai été affecté. " La situation se renverse. Mais globalement et de manière surprenante, on le sent plus heureux et plus en harmonie avec le peuple chinois malgré un humour toujours grinçant.

 

G. Un barbare au Japon


     Dans ce chapitre il est très dur avec ce Japon militarisé et mentalement étriqué. Il se sent enfermé et est déçu par ce voyage ; c’est pourquoi il ne se prive pas de tout critiquer : rues, maisons, géographie du pays, mentalité, langue…

 

     Au début de ce chapitre, on trouve une lettre de l’auteur qui précise que ce pays est différent du Japon actuel : " Je relis ce barbare-là avec stupéfaction par endroits. Un demi-siècle a passé et le portrait est méconnaissable. Ce Japon d’aspect étriqué, méfiant et sur les dents est méconnaissable. "

 
IV. Mon avis :


     Henri Michaux disait qu’il a considéré toute sa vie l'homme comme un "animal gâché". Son œuvre au style sec, semble être un combat contre lui : "Le style, cette facilité pour s'installer et installer le monde, est-ce cela l'homme? cette acquisition suspecte au nom de laquelle on fait l'éloge de l'écrivain réjoui? (...) Il essaie de sortir. Il voit suffisamment loin en toi pour que ton style ne puisse pas te servir."

 

     Henri Michaux, dans Un Barbare en Asie ne décrit pas l’Inde d’une manière classique car les descriptions de monuments ou de rues sont totalement absentes. L’auteur ici, privilégie la rencontre spirituelle entre L’hindou, le Népalais, le Japonais, le Malais et Henri Michaux l’intellectuel occidental. Son humour qui peut sembler de l’intolérance ne passe pas toujours auprès du public malgré une volonté d'éloigner ce public des clichés habituels de l’Inde. Le titre de cette œuvre montre d’ailleurs l’inverse car c’est lui qui se considère comme un barbare parmi ce peuple ce qui marque son recul sur la situation des pays colonisés à cette époque où les peuples étaient considérés comme des sauvages.


     L’écriture d’Henri Michaux a été une véritable révélation pour moi car je ne le connaissais qu’en tant que peintre. J’ai aimé le fait que sa manière d’écrire mêle à la fois la poésie et une brutalité certaine presque totalement spontanée voire inconsciente où l’on peut voir une inspiration surréaliste. Sa peinture est le reflet de son écriture et l’inverse est vrai ; c’est pourquoi son style bien que surprenant ne s’éloigne pas de son œuvre plastique. La cruauté et la sauvagerie de ses mots peut parfois choquer mais la connaissance du personnage et de son humour grinçant efface toute appréhension. Un chef-d’œuvre…

 
V. Henri Michaux et la peinture


     Connu du public soit pour sa peinture soit pour son écriture, il a œuvré dans les deux domaines même si le second s’est développé une vingtaine d’années après l’autre.

 

     Henri Michaux rassembla les deux côtés de son œuvre dans un seul et même ouvrage appelé Mouvements où il présente parfaitement les deux pans de son œuvre comme une suite de " révélations d’événements internes ". Et qu'est-ce qu'un événement, sinon un trajet, donc un mouvement ? D’un côté le mouvement, le trajet évoquant ses multiples voyages est représenté visuellement sur le papier grâce à des peintures à la fois gestuelles mais au trait fin alors que le récit ne pourra jamais le donner à voir littéralement. Le visuel devient langue dans son œuvre tant il est efficace ; c’est pourquoi il l’a exercé depuis les années quarante jusqu’à sa mort. Cette œuvre visuelle est considérable. Elle a fait l'objet de grandes expositions en France, au Japon, aux États-Unis, en Allemagne grâce à l’originalité de ce qu’il a pu proposer. Henri Michaux visualise ainsi quelque chose que jamais personne ne s’était risqué à faire, enregistrer l’espace d’un esprit, le sien, sans souci esthétique mais plutôt avec l’envie de laisser l ‘énergie pulsionnelle qui l’habite s’échapper sur le papier.

     Le titre qu’il avait choisi pour une anthologie de son œuvre où est résumé son parcours est L’Espace du dedans. On trouve là des poèmes, des cartes, des apologues, des chroniques, des voyages, bref tous les genres que paraît avoir pratiqués Henri Michaux. Il a su rompre avec la poésie pour mieux la réinventer en occultant tout le côté lyrique et sentimental et sa tendance à la célébration. Michaux a su s‘inscrire dans l’histoire poétique et plastique grâce à une œuvre marginale et expérimentale constamment créatrice.

     Son œuvre est composée de poèmes mais aussi de récits de voyages réel et imaginaires. Quel que soit le sujet traité, Michaux le mène toujours avec un humour décapant et une infinie fantaisie en y ajoutant une dose d’intelligence critique. La jeunesse du ton employé et sa vivacité agrémentent des situations qu’elles soient insolites, loufoques ou décapantes.

Parmi ses grandes œuvres : Qui je fus, La Nuit Remue, La Vie dans les plis, Les Grandes Épreuves de l'esprit, Face à qui se dérobe...

 

Susanne, deuxième année édition-librairie.

 

 

 

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1 avril 2008 2 01 /04 /avril /2008 16:28

 




Nicolas BOUVIER,
L'Usage du monde,
Petite bibliothèque Payot voyageurs.

 













" Si on ne laisse pas au voyage le droit de nous détruire un peu, autant rester chez soi ".


On pourrait dire de même de ce petit Usage du monde, dont la lecture vous transporte à travers l’Europe centrale vers le Pakistan dans le cahotement poétique d’une Fiat Topolino.



Ce récit de voyage a fait date dans l’histoire du genre. Qui n’a pas lu ce récit sans avoir une folle envie de prendre un baluchon pour aller apprendre à vivre dans le voyage ?


Au commencement de cette épopée moderne, il y a l’amitié forte de deux hommes qui regardent le monde à travers des yeux de peintre dessinateur, ceux de Thierry Vernet, et d’écrivain, ceux de Nicolas Bouvier. Ce dernier quitte sa Suisse natale dès la fin de son année universitaire pour rejoindre son ami qui organise des expositions de peinture à Belgrade, en 1953. Nicolas Bouvier a alors 24 ans mais son œil est déjà celui d’un voyageur aguerri puisqu’il a déjà visité l’Italie, la Finlande, la Laponie, le Sahara et l’Anatolie lorsqu’il avait 17 ans.


De Belgrade, les deux compères partent à la recherche de Tziganes avec lesquels ils sympathisent grâce à l’accordéon de Thierry. Puis, de retour à Belgrade, ils décident de partir, parce qu’ils en ont envie parce que c’est ça leur programme d’errance, et s’engagent sur les routes de Macédoine jusqu’à Prilep où ils attendent que vienne l’automne. Cette ville est une " Babel en miniature ", mêlant des peuples et des confessions très variés que Nicolas Bouvier décrit et analyse avec la justesse qui caractérise son écriture et son regard porté sur le monde.


Ils cheminent ensuite jusqu’à Constantinople où ils éprouvent de grandes difficultés à vivre de leur plume et de leurs pinceaux. Quand ils en ont assez, ils se réembarquent dans leur Fiat, longeant la mer Noire, traversant le col d’Ordu avec une voiture continuellement en panne, qu’ils poussent plus qu’ils ne conduisent. Ils finissent par s’installer pour l’hiver à Tabriz en Azerbaïdjan. Nicolas Bouvier subvient alors à ses besoins en dispensant des cours de français mais il tombe sérieusement malade, atteint par la jaunisse. En mars, Thierry Vernet et Nicolas Bouvier tentent une excursion à Mahabad mais en raison d’un contexte politique tendu, ils séjournent " en sécurité " dans la prison de la ville. Ils arrivent finalement à s’extirper des mains du capitaine qui les retenait dans son établissement pénitentiaire et ils regagnent Tabriz. En avril, les voilà repartis vers l’Iran jusqu’à Téhéran. Ils y découvrent l’âme fondamentalement poétique du peuple iranien.


Ensuite, ils s’enfoncent plus avant dans l’Iran, vers le Pakistan, en passant par Chiraz et Persépolis, traversant les 600 km de désert qui les attendent après la ville de Kerman. Leur plus importante halte suivante est effectuée à Quetta où ils vivent de l’argent rapporté par une fresque murale qu’il réalisent dans la cour d’un bar. La dernière étape commune a lieu à Kaboul car, à Kyber-Pass, à la frontière pakistanaise, après un an et demi de voyage en duo, Thierry se sépare de Nicolas pour retrouver sa fiancée.

 


Ce périple est loin d’être rapporté de manière factuelle : Nicolas Bouvier le charge de ses rêveries sur les temps passés, sur les trésors de la mémoire archéologique des lieux qu’il traverse et qu’il fantasme ; son récit est plein de portraits hauts en couleurs, de notices historiques sur les villes explorées. Surtout, l’Usage du monde est troublant d’actualité car Nicolas Bouvier y observe des régions et des peuples actuellement sous le regard pressant des médias, tels l’Afghanistan, le peuple kurde ou bien l’Europe balkanique. Contrebalançant les informations que distillent les médias sur les affrontements ethniques ou religieux, on (re-)découvre ces peuples et ces régions sous l’angle enchanteur des saveurs culinaires, des musiques et des arts propres à chaque culture. On y trouve une esquisse des Tziganes sous le jour de leur art musical, nous rappelant à la réalité humaine, loin de toute considération sur les problèmes géopolitiques qu’ils suscitent actuellement en Europe. Et l’on comprend aussi un peu mieux les spécificités culturelles du peuple kurde et iranien, leur incompatibilité avec la conception américaine du bonheur démocratique.

 


A notre époque, alors que les informations que l’on reçoit quotidiennement nous accablent par l’image chaotique du monde qu’elle nous renvoie, chacun semblant attiser sa haine et sa crainte de l’autre, on éprouve comme un grand bol d’air frais de rencontrer, avec Nicolas Bouvier, ces nombreuses cultures dont il nous fait entendre toute la beauté, la poésie et cette grande générosité fondamentale que nous, nous avons perdue.

 


Je vous invite au voyage, à vous laisser prendre par cette lecture qui vous fera flotter comme dans un rêve entre Balkans et mer Noire et qui chamboulera votre usage du monde…

 

BIBLIOGRAPHIE

  

  • Du même auteur :
  •  

L’usage du monde, 2008, réédition de l’original en grand format chez Droz/ Zoé.

Le poisson-scorpion, Gallimard, 1982

Chronique japonaise, Petite Biblioothèque Payot voyageurs, 1991

Journal d’Aran et autres lieux, Petite bibliothèque Payot voygeurs, 1996

Le Dehors et le Dedans, éd. Zoé, 1967 (poèmes)

Japon, ( ?) 1967.

 

  •  

  • Œuvres complètes chez Gallimard
  •  

Œuvres de Nicolas Bouvier, collection Quarto, 2004.

 

  •  

  • Les éditions Hoëbeke ont publiés de livres de photos de ses voyages :
  •  

L’œil du voyageur (120 pages, 34,50euros)

Le Japon de Nicolas Bouvier (128 pages, 34,50euros)

 

  •  

  • Les éditions Zoé ont édité un CD des musiques enregistrées lors de ses voyages :
  •  

Poussières et musique du monde.

 

  •  

  • A consulter ou à lire :
  •  

Le Magazine littéraire n°432, juin 2004, spécial " écrivains voyageurs ", pp.54-55

http://nicolasbouvier.avoir-alire.com


Marion N., A.S. Ed-Lib.

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31 mars 2008 1 31 /03 /mars /2008 23:38

 



I. Japon : premières informations, influences de la Chine et de l’occident, fermeture.

Le Japon a depuis " toujours " nourri des relations avec la Chine malgré quelques périodes de repli souvent dues à des tensions politiques internes ou à quelque guerre pour le pouvoir impérial. Cependant son influence sur le Japon est indéniable : rappelons les principaux apports culturels de la Chine : dès le VIe siècle, le Japon adopte l’écriture chinoise (kanji) et le bouddhisme que leur apportent les moines. De même, les Japonais s’inspirent de l’architecture chinoise pour établir les plans de Kyôto (en damier) et adoptent quelques-uns de leurs plats (râmen…). Le Japon envoyait régulièrement des ambassades sur le continent qui ramenaient à leur retour au pays diverses doctrines ou écoles religieuses (bouddhiques essentiellement). L’archipel a peu connu d’invasion ou de tentatives d’invasion à travers son histoire, mais les premiers à tenter la conquête du Japon furent les Mongols en 1274 et en 1281. Leur échec ne fut possible que grâce au vent divin kamikaze qui veille depuis toujours sur le " peuple élu ".


En ce qui concerne l’occident, les toutes premières mais maigres informations concernant le Japon nous viennent de Marco Polo (1254 – 1324). Même si ce dernier n’y a jamais mis les pieds, il décrit, à partir de témoignages entendus, un pays qu’il appelle Cipango. Puis en 1513 Tomé Pires (1465 – 1540) fournit d’autres informations sur le Japon recueillies et notées dans son ouvrage Somme Orientale. En 1543, les premiers Portugais débarquent sur l’île de Tanegashima et six ans plus tard, le père François Xavier se rend sur l’archipel. A partir de là, les Jésuites vont progressivement entamer l’évangélisation du Japon, avec plus ou moins de réussite. Le shôgun (chef militaire – l’empereur n’a qu’un rôle symbolique) fut favorable au développement du christianisme pour divers motifs : tout d’abord pour contrer les sectes (écoles de pensée) dont les ambitions politiques ne cessaient de croître, écoles qui possédaient par ailleurs une vraie force militaire. Selon les dirigeants du pays, le christianisme nourrissait davantage un but " élevé ", plus spirituel. Il faut de plus souligner que les Européens offraient à l’archipel des connaissances (cartographie, médecine, armes à feux, navigation, astronomie, etc.) et des échanges commerciaux extrêmement bénéfiques pour le pays et le pouvoir en place (introduction des armes à feux, capitaux pour renforcer leur armée). Cependant, face aux multiples conversions au christianisme des Nippons (surtout de grands seigneurs), l’influence grandissante des prêtres, les manipulations des Britanniques et Hollandais qui cherchaient à discréditer les Jésuites, la méfiance s’installa et Toyotomi Hideyoshi finit par interdire la poursuite de l’évangélisation. Le Japon se ferma au monde pour deux siècles après la publication de deux édits de fermeture en 1636-1638.

 


II. Biographie de Luis Frois

Luis Frois : 1532 Lisbonne – 1597 Nagasaki.

Jeune missionnaire portugais, il est envoyé dans les Indes orientales à l’âge de 16 ans. Il assiste Gaspar Vilela dans son évangélisation au Japon, à Kyôto (1563). Il étudie le japonais, collabore à la rédaction de grammaires et dictionnaires de la langue nipponne et traduit des biographies et des manuels religieux. En 1565, il quitte Kyôto pour Sakai pour y revenir quatre années plus tard. Il rencontre Oda Nobunaga et Toyotomi Hideyoshi (dirigeants japonais, principaux acteurs de la réunification du Japon après une longue période de querelles et de guerres entre province), Oda Nobunaga lui donne l’autorisation officielle de propager la religion chrétienne. Il sert également d’interprète à Valignano quand ce dernier rencontre le shôgun. A partir de 1583, il rédige son Histoire du Japon, écrit très précieux entre autres sur les mœurs, la vie politique et quotidienne de l’archipel. Il rédige également 140 lettres qu’il envoie au Portugal ainsi que le Traité présenté ici. A noter que les grandes qualités d’observation de Luis Frois ainsi que ses bonnes connaissances des mœurs et des termes japonais et européens donnent à ses écrits une valeur inestimable et des repères et des connaissances intéressantes sur le Japon du XVIe siècle.

 

 

III. Présentation du texte

Le manuscrit du Traité a été découvert en 1946 à la Bibliothèque Royale de l’Académie d’Histoire de Madrid. L’auteur n’avait pas signé son œuvre mis il fut rapidement attribué à Luis Frois. L’ouvrage présente une caractéristique propre à la Renaissance, celle de la comparaison du connu et de l’inconnu (Portugal- Japon). Les notes de Luis Frois répertoriées ici nous offrent deux " avantages " : dans un premier temps, il constituait une formidable base de données sur les mœurs et les pratiques du Japon pour les Jésuites qui entamaient un voyage vers l’archipel. Les connaître leur permettait ainsi d’éviter impers et incompréhension et d’adopter l’attitude " adéquate ". D’autre part, il offre aux historiens et autres spécialistes des informations nécessaires pour appréhender et connaître le fonctionnement de la société japonaise d’alors.


Le texte se présente sous forme de chapitres, chacun ayant un thème spécifique (par exemple : chapitre 1, des hommes, de leurs personnes et de leurs vêtements). L’auteur répertorie les usages, les coutumes, le fonctionnement de la société japonaise mais aussi le bon sens et le sens pratiques des nippons à travers les hommes, les femmes, l’éducation des enfants, la religion, la façon de se nourrir, les armes, les chevaux, la médecine, l’écriture, les maisons, les arts populaires et autres choses inclassables.


Chap. 1 n°15 : "  Chez nous, quelqu’un se rase la barbe quand il veut entrer en religion ; les Japonais coupent le petit toupet de leur nuque en signe de renoncement aux choses du monde. "


Chap. 2 (Des femmes, de leurs personnes et leurs mœurs) n°60 : " En Europe, les femmes reçoivent leurs hôtes en se levant ; celles du Japon en restant assises. "

 


Ses observations respectent en quelque sorte l’ordre du titre et paraissent très souvent extrêmement précises et judicieusement observées sans aucun a priori ni jugement (hormis dans les chapitres consacrés à la religion et aux femmes). Une rigueur et une hiérarchie qui facilitent la lecture et démontrent une fois encore les qualités de son auteur. Cependant, il a été observé que Luis Frois n’avait probablement pas relu son manuscrit, certaines de ses constatations auraient pu se trouver ailleurs (par exemple : page 19 – chapitre 1 - il évoque à trois reprises les épées et leurs usages, alors qu’il a plus loin dédié une partie aux armes).


Les observations se succèdent en mettant en parallèles les us et coutumes portugaises et japonaises, à la fois pour mieux les identifier, les reconnaître et les comprendre :


Chapitre 1, n° 30 : " Chez nous, le noir est la couleur du deuil ; chez les Japonais, c’est le blanc. "


Chapitre 3, n° 20 : " Chez nous, les enfants vont souvent chez leurs proches parents et leur demeurent familiers ; au Japon, il est rare qu’ils le visitent, et ils les traitent comme des étrangers. "


Luis Frois souligne également une particularité des Japonais – qu’ils conservent d’ailleurs toujours aujourd’hui – leur sens pratique :


Chapitre 7, n°39 : " Nous nous battons pour investir des places-fortes, des villes et villages, et nous saisir de leurs richesses ; les Japonais le font pour faire main basse sur le blé, le riz et l’orge. "


Chapitre 10, n° 14 : " Nos lettres ne peuvent exprimer un long concept que par un long développement ; celles du Japon sont très brèves et concises. "


Il introduit quelques facettes de la société japonaise et de son organisation :


Chapitre 10, n°18 : " L’ère des chrétiens ne changera pas la naissance du Christ jusqu’à la fin du monde ; l’ère du Japon change six ou sept fois dans la vie d’un roi. "


L’auteur a par ailleurs su observer les Japonais dans leur vie quotidienne et constater et décrire quelques-uns de leurs caractéristiques psychologiques :


Chapitre 14, n°58 : " Nous succombons souvent à la colère et ne dominons que très rarement notre impatience ; eux, de manière étrange, restent en cela toujours très modérés et réservés. "


Ces quelques exemples pour démontrer les qualités de son auteur qui, pourtant, lui ont fait défaut lorsqu’il s’est agi de parler de la religion ou des femmes. Il ne faut pas perdre de vue, pour expliquer cette petite lacune, que Luis Frois était un homme d’église venu pour propager le christianisme dan l’archipel. Aussi perd-il son objectivité :

Chapitre 4, n° 25 : " En toute chose, nous tenons le démon en haine et abomination ; les bonzes le vénèrent et l’adorent, lui font des temples et des sacrifices. "

Cette dernière observation, comme de nombreuses dans le chapitre consacrée à la religion et aux pratiques religieuses, est tout à fait erronée. Même s’il existe dans chaque civilisation le concept de démon, les bonzes japonais n’ont pas de pratiques " satanistes " mais il existe au Japon diverses sectes (écoles de pensée) et de nombreux courants dérivés du bouddhisme, du taoïsme, du shintoïsme voire des courants qui reprennent des concepts de chaque (le syncrétisme est fréquent).

Si l’on se pense sur le chapitre des femmes et " de leurs mœurs " (un petit a priori significatif dans le titre ?) on constate le même phénomène dans certaines observations :

Chapitre 2, n°38 : " En Europe, l’avortement, pour autant qu’il y en ait, n’est pas fréquent ; au Japon, c’est une chose si commune qu’il y a des femmes qui avortent jusqu’à vingt fois. "

On peut bien entendu comprendre cette remarque de la part d’un homme d’église dont la vocation est de défendre la vie mais ici, il est évident que Luis Frois commet une petite exagération.

 

Pour conclure et malgré quelques remarques discutables, il est indéniable que l’ouvrage de Luis Frois est un outil majeur, pertinent et indispensable pour comprendre le Japon dans lequel il vécut et permettre d’expliquer son fonctionnement et son histoire.

Virginie, A.S. Ed.-Lib.

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23 mars 2008 7 23 /03 /mars /2008 08:12

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Albert LONDRES
Terre d’ébène, 1929,
Rééd. Le Serpent -
collection Motif, 1998.

 


















     Albert Londres est né en 1884 à Vichy. Jeune, son rêve est d’être poète. A 20 ans, il londres.jpgpublie son premier recueil de poèmes intitulé Suivant les heures. Londres a écrit trois recueils de poésie supplémentaires : L’âme qui vibre en 1908, Lointaine et La marche à l’étoile en 1911.


     Cependant, c’est comme journaliste que l’on connaît mieux Albert Londres. Sa carrière débute en 1906. Il est journaliste parlementaire au quotidien Matin.


    
     En 1914, il devient correspondant militaire pour le journal du ministère de la guerre puis correspondant de guerre pour le Petit Journal. Il part suivre les combats en Serbie, Grèce, Turquie, Albanie… En 1919, Albert Londres est licencié du Petit Journal sur l’ordre direct de Clemenceau. Dans un article publié depuis l’Italie, le journaliste décrit le mécontentement des Italiens à propos du traité de Versailles signé en 1919 par Clemenceau et les Alliés. Le journaliste ne craint pas de critiquer les plus puissants. Cette impertinence imprègne toute la carrière journalistique d’Albert Londres, on retrouve ce tempérament dans Terre d’ébène.


     Par la suite Londres s’engage auprès du journal illustré Excelsior et part aux quatre coins du monde. 1920, Dans la Russie des Soviets. Il découvre la naissante Union Soviétique, et dresse les portraits de Lénine, Trotski et du peuple russe. 1922, le voilà en Asie pour son reportage la Chine en folie ; il nous décrit la Chine et ses seigneurs de guerre ainsi que l’Inde de Nehru, de Gandhi et de Tagore. Dès le début des années 20, les reportages d’Albert Londres font sensation. C’est le début d’une grande notoriété. Albin Michel décide de publier ses articles sous forme de livres.


    Par la suite, Londres continuera ses reportages à l’étranger (Argentine, Palestine, les Balkans, Europe de l’Est) mais à partir de 1923, le journaliste entame une série de reportage sur la France et ses territoires coloniaux. Il porte successivement son regard sur le tour de France dans Les Forçats de la route ou Tour de France, tour de souffrance (1924) ; sur les hôpitaux psychiatriques, Chez les fous (1925) ; et sur la ville de Marseille dans Marseille, porte du sud (1927).


     En 1923 sort la grande enquête de Londres ; celle qu’il consacre aux pénitenciers de Guyane. La publication de Au bagne connaît un grand retentissement. La force du reportage est telle qu’elle secoue la classe politique de l’époque. Le gouvernement décide de supprimer le bagne dès l’année suivante. Le bagne est un thème cher au journaliste ; il publie deux autres reportages : Dante n’avait rien vu (1924), et L’homme qui s’évada (1928). Voici un court extrait de cette enquête : " Le bagne n'est pas une machine à châtiment bien définie, réglée, invariable. C'est une usine à malheur qui travaille sans plan ni matrice. On y chercherait vainement le gabarit qui sert à façonner le forçat. Elle les broie, c'est tout, et les morceaux vont où ils peuvent " (Au bagne, 1923).


     En 1929, le livre Terre d’ébène est publié. Terre d’ébène est une sorte de carnet de voyage composé d’une trentaine d’articles dans lequel l’auteur nous raconte tout son parcours dans les colonies françaises d’Afrique. Six années après sa description mordante du bagne, Londres examine la manière dont l’Etat français s’occupe de ses territoires africains.


     Ce livre, comme les précédents, suscite de vives réactions. Dans un avant-propos Albert Londres raconte : " Voici donc un livre qui est une mauvaise action. Je n’ai plus le droit de l’ignorer. On me l’a dit. Même on me l’a redit. (…)Tout ce qui porte un flambeau dans les journaux coloniaux est venu me chauffer la plantes des pieds. On a lancé contre ma fugitive personne de définitives éditions spéciales. Les grands coloniaux du boulevard m’ont pourfendu de haut en bas, au nom de l’histoire, de la médecine, du politique, de l’économique, de la société, du coton, de l’or, du Niger, de la Seine et du Congo. " Face à ses opposants, le journaliste maintient sa ligne de conduite : " Je ne retranche rien au récit qui me valut tant de noms de baptême ; au contraire, la conscience bien au calme j’y ajoute. Ce livre fera foi. " Plus loin : " Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire tort, il est de porter la plume dans la plaie ".

Fort de ce principe, Londres nous retrace son séjour de quatre mois en AOF et AEF, de Dakar jusqu’à Brazzaville. Voici comment le journaliste décrit les territoires français en 1928 :


     " 20 millions de Noirs, sujets français.

Deux empires.

L’Afrique-Occidentale française : AOF.

L’Afrique-Equatoriale française : AEF.

L’AOF et L’AEF !

Treize millions de sujets en Aof. Quatre millions en Aéf. Togo et Cameroun font le reste.

Les Allemands ont perdu ces deux terres pendant la guerre. Par hasard, plutôt que par pudeur, les Anglais ne les ont pas raflées.

Alors elles nous sont revenues.

Huit colonies en AOF : Mauritanie, Sénégal , Guinée, Côte d’Ivoire, Dahomey, Haute-Volta, Soudan, Niger.

Quatre en AEF : Gabon, Moyen-Congo, Oubangui-Chari, Tchad.

L’AOF va de l’Atlantique au lac Tchad pour la largeur, et du Sahara au golf de Guinée pour la hauteur. C’est un territoire de cinq millions de kilomètres carrés.

L’AEF commence à l’équateur et se termine au diable noir, mangeant le cœur de l’Afrique.

Il y a de quoi se promener !

Les historiens disent du pays qu’il se présente en forme d’auge. Le mot chaudron lui irait mieux.

On y mijote. On est sur le gaz comme un morceau de gîte à la noix dans son pot-au-feu. Le diable peut venir vous tâter du bout de sa fourche, on n'est jamais assez cuit. On cuit le jour, on cuit la nuit. En sortant de là, on pourra toujours se mettre dans une presse à viande, ce n’est pas le sang que l’on rendra qui fortifiera les anémiques ! ". (p.29)


     Ces quelques lignes, qui sont au début de l’ouvrage, nous donnent une bonne idée de la manière dont l’auteur retranscrit ce qu’il voit, ce qu’il comprend. Le ton est tantôt direct, clair, voire brut, tantôt railleur, cynique. Cette humeur accompagne l’intégralité du livre.


     Sur le bateau en direction de Dakar, Londres rencontre des fonctionnaires coloniaux. Ces derniers s’apprêtent à poser leur pied pour la première fois sur sol africain. Ils ne savent pas encore quelle mutation leur réserve l’administration. Ils sont anxieux voire terrorisés par cette annonce. Londres témoigne de cette situation avec amusement et nous décrit avec une pointe d’insolence la fin d’un idéal : " Jadis les fonctionnaires coloniaux faisaient leur temps dans la même colonie. Aujourd’hui le maître les force à valser. Ils n’aiment pas cette danse. Qui dit fonctionnaire colonial ne veut plus dire esprit aventureux. La carrière s’est dangereusement embourgeoisée. Fini les enthousiasmes du début, la colonisation romantique, les risques recherchés, la case dans la brousse, la conquête de l’âme nègre, la petite mousso ! On s’embarque maintenant avec sa femme, ses enfants et sa belle-mère. C’est la colonie en bigoudis ! ". (p.17).


     Ainsi nous suivons l’auteur dans ses aventures au fil de ses déplacements. Il précise à chaque fois le lieu où il se trouve, son itinéraire, les moyens de locomotion empruntés. Pour aller à Brazzaville depuis Dakar, le journaliste utilise le train, le bateau, le camion, la marche à pied, le cheval… Ses observations ne portent pas sur la faune et la flore des pays visités, ni sur leur géographie. L’auteur préfère porter son regard sur les hommes et les femmes qu’il croise sur son chemin, quelle que soit leur condition. Il n’hésite pas à reprendre les expressions des autochtones comme " prendre le pied la route ". Londres s’intéresse au fonctionnement politique, économique, social du pays qu’il traverse. Londres investit le quotidien. Ces articles nous décrivent la vie des habitants dans les territoires coloniaux. Ces rencontres sont l’occasion de poser des exemples concrets sur les difficultés quotidiennes que l’on rencontre dans les colonies françaises d’Afrique.


     Plusieurs chapitres sont consacrés uniquement à une rencontre, une personne. L’auteur croise des personnages très variés. Le chapitre 5 est consacré à Tartass dit " le coiffeur à pédale ". Cet homme a quitté la France à la suite d’une déception amoureuse. Il gagne sa vie en faisant des centaines de kilomètres à vélo chaque jour pour offrir ses services. Yacouba le décivilisé (chap. 12) a fait partie de la première caravane de missionnaires envoyée au Soudan (le Mali aujourd’hui) en 1895. Il a quitté les Pères Blancs pour épouser une autochtone. Au chapitre 16, le journaliste rencontre à Ouagadougou sa majesté Naba Kôm, roi du pays Poussi Poussi. Au chapitre 24, Il rencontre Zounan dit le roi de la nuit à Porto Novo au Dahomey (Bénin). Londres décrit les fastes de leur cour. Le chapitre 23 est consacré au domestique d’Albert Londres. " Il s’appelait Birama. Je l’avais pris à la prison de Bamako. Non par esprit humanitaire. Aucune manifestation de ma part. Mais en Afrique la prison est le bureau de placement. Là, les administrateurs et les Blancs favorisés vont chercher leur domestique " (p.201).


     Il prend aussi le temps de revenir sur quelques points historiques pour mieux nous expliquer l’état politique, économique, social des colonies en 1928.


     Il compare aussi nos anciennes colonies avec les colonies anglaises et belges et constate l’indifférence de la métropole face aux nombreux problèmes à résoudre en Afrique. Le bilan est très négatif. Ce livre dénonce les affrontements entre les hommes d’affaires et les fonctionnaires pour se procurer la main d’œuvre, les marchés et les bénéfices, la justice obsolète voire absurde, les conditions de vie des populations locales, la domination des Blancs, la mise à l’écart des métisses, la condition des femmes noires qui sont encore moins considéré que le bétail, le maintien d’un esclavagisme masqué entretenu par les colons mais aussi par le peuple noir, la fuite des noirs et leur crainte des colons.

 


" Eh ! oui ! les captifs !

L’esclavage, en Afrique, n’est aboli que dans les déclarations ministérielles d’Europe.

Angleterre, France, Italie, Espagne, Belgique, Portugal envoient leurs représentants à la tribune de leur Chambre. Ils disent : " L’esclavage est supprimé, nos lois en ont foi. "

Officiellement, oui.

En fait, non !

Souvenez-vous ! De cela, il n’y a pas huit mois, une dépêche de Londres annonçait dans les journaux français qu’en Sierra Leone l’Angleterre venait de libérer deux cent trente mille captifs.

Il y en avait donc ?

Il y en a toujours, y compris ces deux cent trente mille-là ! On les appelle : captifs de case. Ce terme n’est pas une expression, vestige du passé ; il désigne une réalité. En langage indigène, ils répondent au nom de " ouoloso" qui signifie : " naître dans la case". Ils sont la propriété du chef, tout comme les vaches et autres animaux. Le chef les abrite, les nourrit. Il leur donne une femme ou deux. Les couples feront ainsi des petits ouolosos.

Autrefois ils étaient captifs de traite. Quand les nations d’Europe ont supprimé la traite (officiellement), ont-elles du même coup supprimé les esclaves ? Les esclaves sont restés où ils étaient, c'est-à-dire chez leurs acheteurs. Ils ont simplement changé de nom : de captifs de traite, ils sont devenus captifs de case ; ils naissent Ga-Bibi, ainsi que l’on appelle les petits des serfs. Ce sont les nègres des nègres. Les maîtres n’ont plus le droit de les vendre. Ils les échangent. Surtout ils leur font faire des fils. L’esclave ne s’achète, il se reproduit. C’est la couveuse à domicile. " (p.55-56)


     Les temps forts de ce livre sont consacrés à la dénonciation de deux faits scandaleux : l’exploitation de la forêt en Cote d’Ivoire et la construction de la voie ferrée appelée Congo-Océan. Londres décrit avec précision les conditions de travail des Noirs pour la coupe de bois dans la forêt de Côte d’Ivoire. Il nous raconte comment se déroule la foire aux hommes à Bouaké, la livraison de captifs. La France exploite ces hommes jusqu'à épuisement afin de construire des voix de communication. Aucune faveur ou aide matérielle ne leur est concédée. La main d’œuvre noire est bien moins coûteuse que des véhicules ou des machines. Les nègres transportent tout sur leur tête ou sur leur dos, ils sont considérés comme des " moteurs à bananes " :


" Qu’est-ce que le nègre ? Le nègre n’est pas un Turc, comme l’on dit. Il n’est pas fort. Le noir, en teinture, n’est pas un brevet de solidité. Parfois, dans les camps, les prestataires meurent comme s’il passait une épidémie. (…)

On agit comme s’ils étaient des bœufs. Tout administrateur vous dira que le portage est le fléau de l’Afrique. Cela assomme l’enfant, ébranle le jeune Noir, délabre l’adulte. C’est l’abêtissement de la femme et de l’homme. Le blanc soutenait une thèse, il disait : "Nous les obligerons à faire des routes ; c’est pour leur bien que le portage les tue ; les routes faites, ils ne porteront plus."

Ils portent toujours !

Où nous devrions travailler à peupler, nous dépeuplons. Serions-nous les coupeurs de bois de la forêt humaine ?

Où nous a conduits cette méthode ?

A une situation redoutable.

Depuis trois ans :

1° Six cent mille indigènes sont partis en Gold Coast (colonie anglaise) ;

2° Deux millions d’indigènes sont partis au Nigeria (colonie anglaise) ;

3° Dix mille indigènes vivent hors des villages, à l’état sauvage (plus sauvage !) dans les forêts de Côte d’Ivoire.

Ils fuient :

1° Le recrutement pour l’armée ;

2° Le recrutement pour les routes ou la machine (chemin de fer) ;

3° Le recrutement individuel des coupeurs de bois.

C’est l’exode !

Ainsi nous arrivons en Haute-Volta, dans le pays mossi. Il est connu en Afrique sous le nom de réservoir d‘hommes : trois millions de nègres. Tout le monde vient en chercher comme l’eau au puits. Lors des chemins de fer Thiès-Kayès et Kayès-Niger, on tapait dans le Mossi. La Côte d’Ivoire, pour son chemin de fer, tape dans le Mossi. Les coupeurs de bois montent de la lagune et tapent dans le Mossi.

Et l’on s’étonne que le Soudan et la Haute-Volta ne produisent pas encore de coton !

Des camions et des rouleaux à vapeur !

Voici mille nègres en file indienne, barda sur la tête, qui s’en vont à la machine ! Au chemin de fer de Tafiré. Sept cents kilomètres. Les vivres ? On les trouvera en route, s’il plaît à Dieu ! La caravane mettra un mois pour atteindre le chantier. Comme le pas des esclaves est docile !

Des hommes resteront sur le chemin, la soudure sera vite faite ; on resserrera la file.

On pourrait les transporter en camion ; on gagnerait vingt jours, sûrement vingt vies. Acheter des camions ? User des pneus ? Brûler de l’essence ? La caisse de réserve maigrirait ! Le nègre est toujours assez gras ! " (p133-135).


     Au Congo les gouverneurs de la colonie M. Victor Augagneur puis M. Antonetti, qui lui succède, portent un grand projet : relier Brazzaville à Pointe-Noire qui débouche sur l’Atlantique. 502 kilomètres de voie ferrée sont à construire. Londres intitule cet épisode : le drame du Congo-Océan.


     Il raconte comment des hommes plus ou moins volontaires sont engagés. Une fois le recrutement effectué, ils sont emmenés jusqu'à Brazzaville par l’intermédiaire des fleuves sur des chalands bondés de voyageurs (300-400 personnes). Le trajet dure 15 à 20 jours. A bord de ces embarcations l’horreur commence : " Les voyageurs de l’intérieur étouffaient, ceux de plein air ne pouvaient ni tenir debout, ni assis. De plus n’ayant pas le pied prenant, chaque jour (…) il en glissait un ou deux dans le Chari, dans la Sanga ou dans le Congo. Le chaland continuait. S’il eût fallu repêcher tous les noyés !… ". (p.243)


     Ensuite les nègres prennent le " pied la route " en direction de Pointe Noire. 30 jours de marche environ sur des pistes, il n’y pas de camp prévu pour le repos de ces hommes. On leur donne 10 F qu’ils dépensent tous à la capitale le soir-même mais rien à manger. Puis une fois arrivés à destination, ils participent tout de suite à la construction du chemin de fer. Sans matériel, juste leurs mains et leur tête : " J’ai vu construire des chemins de fer ; on rencontrait du matériel sur les chantiers. Ici que du nègre ! Le nègre remplaçait la machine, le camion, la grue ; pourquoi pas l’explosif aussi ! Pour porter des barils de ciment de cent trois kilos les Batignolles n’avaient pour tout matériel qu’un bâton et la tête de deux nègres ! ". (p.245)


     Lors de son passage sur ce chantier, Londres nous affirme que déjà 17000 Noirs sont morts pour les travaux du Congo Océan et qu’il reste encore 300 kilomètres de voie ferrée à construire. Le gouverneur M. Antonetti, sûr de son objectif, confie à l’auteur : " Il faut accepter le sacrifice de six à huit mille hommes ou renoncer au chemin de fer. " (p.248)


     Albert Londres a lutté au travers de ses écrits contre les injustices, les pratiques gouvernementales et coloniales honteuses, les incohérences du pouvoir. Pour l’exploitation et la mise en valeur de territoires qu’elle possède mais qu’elle ne connaît pas, la France a tué des milliers d’hommes dans ses colonies africaines. L’auteur fidèle à sa réputation dénonce violemment les auteurs de crimes, il cite le nom et la fonction de chaque intervenant dans son texte. En parallèle, l’auteur nous décrit la vie de quelques personnages de classes sociales variées. Le lecteur passe par tous les sentiments : l’exotisme, le sourire, la surprise, la consternation, l’atterrement.


     Albert Londres est mort en 1933 dans l’océan Indien, dans l’incendie du George Phillipar, le bateau qui le ramenait de la Chine où il effectuait un reportage.


     Chaque année depuis sa mort le prix Albert Londres récompense le meilleur journaliste.


Mathieu, A.S. Bib. 

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