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18 mars 2008 2 18 /03 /mars /2008 07:44

Itinéraire de Nicolas BOUVIER

"Si on ne laisse pas au voyage le droit de nous détruire un peu, autant rester chez soi."

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      Né en 1929 près de Genève, Nicolas Bouvier grandit avec les livres de Jules Verne, Robert Louis Stevenson, Fenimore Cooper qui nourrissent son goût précoce pour la découverte de l’ailleurs ; il effectue dès l’adolescence des escapades en solitaire, notamment en Laponie, au Sahara, en Anatolie. En 1953, Nicolas Bouvier part avec son ami le peintre Thierry Vernet pour courir la planète jusqu’aux Indes à bord d’une Fiat Topolino. Yougoslavie, Turquie, Iran, Pakistan, Afghanistan, Nicolas Bouvier nous donne à voir des maisons, des femmes, des oignons, des ânes : une version positive de la route. Il continue sa route vers l’Orient en solitaire (son voyage durera trois ans), atteint finalement le Japon (Japon, 1967, refondu en Chronique japonaise, 1973). Mais c’est le Poisson-Scorpion (1981), compte-rendu du séjour à Ceylan d’un voyageur miné par les maladies, qui lui apporte la célébrité et le prix Schiller. 

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Avec Journal d’Aran et d’autres lieux (1990), Nicolas Bouvier tente de percer les subtils mystères d’une île irlandaise en hiver, mais aussi ceux d’une ville chinoise ou d’un volcan coréen. 

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     Il est également auteur de poèmes, le Dehors et le Dedans (1982). L’écrivain s’est aussi fait journaliste, photographe, puis iconographe (Les Boissonnas. Une dynastie de photographes, 1983 ; L’Art populaire en Suisse, 1991 ; Entre errance et éternité. Regards sur les montagnes du monde, 1998). 

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Bien avant la plupart des Anglo-Saxons, Nicolas Bouvier a été l’un des premiers Travel Writers (écrivain voyageur). Il a hissé le récit de voyage au rang d’œuvre littéraire ; le récit pur est mêlé de méditations aussi bien sur le voyage que sur l’écriture. 

"
En route le mieux c’est de se perdre…lorsqu’on s’égare, les projets font place aux surprises et c’est alors et alors seulement que le voyage commence… " 
Extrait de l’Usage du monde, un livre qui a mis sur la route tant de voyageurs. 

Charline, Bib 2A

 

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10 mars 2008 1 10 /03 /mars /2008 22:29

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Michel LEIRIS
L’Afrique Fantôme
Gallimard (1988)
Collection Tel 
655 pages

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Portrait de Leiris par Bacon

L’Afrique Fantôme est considéré à juste titre comme le premier livre important de Michel Leiris, il entame une série de récits sur l’Afrique commencée en 1931 et que l’auteur achèvera en 1967 par Afrique noire. Ce livre publié en 1934 est constitué comme un journal de bord, écrit au jour le jour et dans lequel Leiris note fidèlement le déroulement de son périple au sein de l’expédition Dakar- Djibouti dans laquelle il s’engage en tant que secrétaire archiviste. Cette mission ethnolinguiste a pour but de compléter les collections du musée ethnographique du Trocadéro. Elle est menée par Marcel Griaule ; Eric Lutten et Marcel Carget sont deux collaborateurs permanents. L’Afrique Fantôme résume les 369 jours que Leiris passera sur le continent africain. Il est primordial d’étudier comment ce livre va permettre une synthèse entre deux activités, l’ethnographie et l’autobiographie, annonçant ainsi sa future autobiographie L’Âge d’homme. En effet, ce journal donne à voir un homme qui chemine dans son propre univers puisque Leiris attache presque moins d’importance à décrire l’Afrique qui devient alors un simple décor qu’à faire part au lecteur de ses moindres impressions personnelles, de ses obsessions sexuelles et de ses rapports avec les Africains… Le livre se compose de deux parties symbolisant deux étapes importantes, le voyage dans les terres colonisées puis la découverte de la véritable Afrique après le franchissement des frontières de l’Éthiopie. Mais avant tout Leiris montre à quel point cette expédition aura été pour lui une expérience humaine intense, le lecteur est constamment pris par le texte. Par ailleurs, ce livre fera scandale lors de sa parution puisque l’auteur dévoile la façon dont lui et les autres membres de la mission se sont emparés de certains objets, mais c’est surtout le vol de Konos (fétiches auxquels les Africains accordent d’immenses pouvoirs) qui marquera le plus et ralentira les expéditions suivantes jetant un discrédit sur ce genre de mission.

 

Le livre se découpe en deux parties, d’abord l’Afrique coloniale avant le passage de la LEIRISMASQUEDOGON.jpegfrontière éthiopienne correspond à l’immersion difficile de l’auteur dans les terres africaines, les pays se succèdent rapidement, le journal se résume surtout à la description des collectes de données. Ensuite Leiris va découvrir la véritable Afrique libre et sauvage. Le voyage va durer deux ans, du 31 mai 1931 au 6 février 1933, et consiste en une traversée de l’Afrique d’est en ouest. Leiris ne se fixe qu’un but, celui de parvenir à se détacher des préjugés et des valeurs de l’Europe et de pénétrer la vérité africaine. En réalité cette expédition lui permettra surtout de devenir par la suite un ethnographe confirmé. Le style du récit est très simple puisque l’auteur n’utilise presque que des phrases courtes et n’utilise que des descriptions segmentées et nominales pour n’aller qu’à l’essentiel, opérer une dissection précise de ce qu’il voit afin de faire ressortir un sentiment de forte lucidité et non pas se lancer dans un portrait littéraire de l’Afrique ; c’est la raison pour laquelle ce livre ne peut être qualifié de récit de voyage. Michel Leiris tient avant tout à rester objectif.


L’Afrique fantôme
est écrit et tenu comme un journal de bord, ce qui permet à l’auteur d’employer le ton de la confidence pour faire entrer son lecteur dans le voyage. Par ailleurs il est difficile de faire une étude des multiples styles présents dans ce livre puisque Michel Leiris passe d’une tonalité froide et neutre à une tonalité passionnée, exaltée et lyrique lorsqu’il croit découvrir et toucher la véritable Afrique, au passage de la frontière éthiopienne, le 17 avril 1932 : " Voici enfin l’Afrique, la terre des 50° à l’ombre, des convois d’esclaves, des festins cannibales, des crânes vides, de toutes les choses qui sont mangées, corrodées, perdues. La haute silhouette du maudit famélique qui toujours m’a hanté se dresse entre le soleil et moi. C’est sous son ombre que je marche. Ombre plus dure et plus revigorante aussi que le plus diamanté des rayons." Ici le regard et les mots de l’ethnologue s’effacent pour faire place au poète.


Les styles de récits varient également comme si l’auteur ne parvenait pas, dans un premier temps, à se fixer sur un genre ; le récit prend tour à tour la forme d’un journal de bord puis d’un carnet de recherche et d’un journal intime. C’est peut-être pour se rapprocher au plus prés de l’objectivité qu’il ne veut pas se fixer ; il cherche probablement le meilleur moyen de rapporter l’essentiel, d’autant que ce journal passe du plan religieux au plan sensuel et sexuel, puis du plan social au plan politique, ce qui peut expliquer ces différents changements d’écritures. Il faut également noter qu’il n’y a aucune trace de récit dominant ; plus que cela, c’est la quête qui se présente comme le fil conducteur, quête des autres dans un premier temps puis quête de soi ensuite. Cependant, même si Leiris écrit parfois avec l’ingénuité du petit garçon, œil neuf qui découvre un monde nouveau, il cherche avant tout à livrer un témoignage lucide ; il n’hésite d’ailleurs pas à mettre les pieds dans le plat en racontant des anecdotes graveleuses, ses obsessions sexuelles et en usant de mots plutôt crus, ce qui confère à cette œuvre un côté mystérieux et poétique.

 

La multiplicité des styles s’explique donc par cette recherche d’objectivité et par la dualité du livre. Certes, l’ethnologue nous donne à voir l’Afrique mais surtout Michel Leiris se donne tout entier à lire. Cependant cette mission avait avant tout une visée ethnographique, ce qui explique pourquoi l’auteur s’attarde ainsi à décrire dans les moindres détails ses rapports avec les Africains que les méthodes souvent critiquées des ethnographes.


L’ethnographe souhaite décrire cette Afrique telle qu’il la voit, mystique, par le biais des nombreuses descriptions de masques, des costumes de sorciers. La majorité des enquêtes ont pour sujet le totémisme, la circoncision et les pratiques magiques. Il faut rappeler qu’au départ l’Afrique fait rêver de nombreux auteurs par son côté fantastique, c’est ce que Leiris va chercher à démentir en s’immergeant dans cette culture et en prenant part aux rites. Il va décrire tout ce qu’il observe lors des cérémonies ; par conséquent, le récit sera fortement empreint de naturalisme. Leiris tient absolument à noter l’intégralité de ce qu’il voit, de ce qu’il fait, il prend son rôle de secrétaire archiviste très au sérieux, frôlant de temps à autre l’exhaustivité lors de ses énumérations ; il lui arrive de rendre compte des événements presque minute par minute, notamment lors de la cérémonie de possession par les génies Zar en Ethiopie dont il note minute par minute l’avancée. Il inscrit minutieusement chaque objet trouvé et chaque remarque dans son journal de bord, ce qui semble normal puisqu’il n’est à cette époque qu’apprenti ethnographe et donc pas vraiment au fait de sa mission mais aussi parce qu’il recherche une objectivité qui lui est chère et qu’il ne tient pas à omettre le principal. Cette position rend la fin du récit amusante en quelque sorte puisqu’il continue de décrire les gens qui l’entourent durant le voyage du retour comme si eux aussi constituaient une étude.


Le lecteur assiste à une immersion progressive dans l’Afrique à travers le regard presque toujours lucide de l’auteur


Cependant L’Afrique fantôme ne se limite pas au catalogue des objets trouvés : ce livre est un témoignage sur la condition de l’exercice de l’ethnographie en situation coloniale, dans lequel l’auteur dévoile avec cynisme la position ambiguë des ethnographes qui volent les objets qu’il ramènent comme les Konos. Leiris dira d’ailleurs après ce vol : " Il ne nous est pas encore arrivé d’acheter à un homme ou à une femme tous ses vêtements et de le laisser nu sur la route, mais cela viendra certainement ". Il en viendra même progressivement à regretter son rôle d’ethnographe qui l’empêche finalement de se mêler aux Africains et entre en désaccord avec l’ethnographie qui tend, selon lui, à faire des peuples des objets de musée : "Amertume. Ressentiment contre l’ethnographie qui fait prendre cette position si inhumaine d’observateur dans des circonstances où il faudrait s’abandonner." Il dénonce les méthodes de ses confrères qui transforment la prise de renseignements en interrogatoire. Pour lui, il est nécessaire de " s’immerger, de baigner dans le monde sans retenue pour renouer le contact avec la vie et être de plain-pied avec le monde, il importe de rompre avec l’intellectualité, de ne plus se distraire une plume à la main, moraliser, scientificailler. " C’est un des premiers à remettre en cause l’ethnographe universitaire qui parle sur son siége de pays où il n’est jamais allé et de personnes qu’il n’a pas réellement étudiées. Leiris est un des premiers à prôner une ethnographie de terrain et c’est une des raisons pour lesquelles son livre va au départ être mal reçu par les universitaires.


Cependant même si Michel Leiris s’embarque à bord de cette mission en qualité de d’apprenti ethnographe, il est évident que ce livre laisse une plus large place au voyageur qu’au voyage, les descriptions de l’expédition faites dans un premier temps deviennent un prétexte. L’Afrique n’est qu’un décor dans lequel l’auteur se regarde évoluer, se mouvoir et se donne tout entier à lire, d’où cette idée d’une Afrique fantôme. Il affirme d’ailleurs que son ambition aura été de décrire au jour le jour ce voyage tel qu’il l’a vécu et tel qu’il est. L’exploration se tourne petit à petit vers une dimension intérieure.


L’Afrique fantôme
a également une vocation autobiographique, l’auteur s’en expliquera au milieu du livre lorsqu’il interrompra son récit pour écrire un avant-propos justifiant la dimension autobiographique et qu’il souhaita donner au livre. Il montre qu’il lui est nécessaire de procéder ainsi puisqu’il décrit l’Afrique telle qu’il la ressent. Il cherche à montrer que ce n’est pas le continent décrit par les romanciers, que le voyage n’est pas simple, qu’il ne parvient pas totalement à s’immerger dans un monde étranger ce qui explique également qu’il finisse par centrer son récit sur lui-même alors que " le but du voyage s’estompe " et qu’il en est venu à se demander ce qu’il est venu faire ici. L’ethnographe transcrit péniblement tout ce qu’il voit et fait et l’auteur, le poète décrit les effets que cette Afrique produit sur lui, manque de sommeil, pollution nocturne, montée de violence... Cela devient particulièrement flagrant dans la deuxième partie du livre où il dépasse l’objectivité de l’ethnographe pour toucher la subjectivité en exprimant toutes ses peines et ses déceptions, or cette subjectivité va permettre au lecteur d’appréhender la complexité de la personnalité de Michel Leiris ainsi que sa vision du monde. Après le franchissement des frontières éthiopiennes, l’auteur donne l’impression d’un deuxième voyage ; pour ce faire il joue beaucoup avec le mot " enfin " qui est particulièrement redondant dans ce livre, car Leiris veut découvrir ce qu’il croyait être la véritable Afrique, fantasmagorique et magique. Selon Georges Bataille le mot enfin marque la volonté "d’escamoter le passé du voyage pour insuffler une vitalité nouvelle au récit" afin de persuader le lecteur que le voyage est toujours sur le point de commencer, de le tenir en haleine au long de ses 867 pages.  

 

Ce deuxième voyage est une descente au tréfonds de l’âme humaine ; l’auteur va vers une approche nettement plus psychanalytique, d’autant que Leiris s’est fixé pour deuxième but de se retrouver en quittant la civilisation européenne ce qui peut expliquer qu’il procède en quelque sorte à une ethnographie de lui-même. Ce voyage doit lui permettre de changer de point de vue sur lui et par la même occasion sur le monde, c’est d’ailleurs très flagrant dans les lettres qu’il envoie à sa femme restée en France (ces lettres sont disponibles dans la nouvelle édition de Gallimard). En effet, le lecteur peut quelquefois avoir l’impression que cette expédition n’est qu’un prétexte, compte tenu du fait que l’auteur a tendance à donner une plus large place au voyageur qu’au voyage en mêlant des éléments du domaine privé à des observations purement ethnographiques ; l’auteur se dévoile sans aucune retenue ni complaisance se dirigeant petit à petit vers une psychanalyse que lui avait en outre conseillée son médecin.


Au commencement il croit se redécouvrir ; le lecteur assiste alors à quelques moments de bonheur. " Jamais je n’avais senti à quel point je suis religieux, mais dans une religion où il est nécessaire que l’on me fasse voir le dieu." Mais par la suite, on ne peut que constater les multiples déceptions de Leiris, l’éternel insatisfait, peu de temps après son arrivée en Ethiopie qui devait lui révéler la véritable Afrique fantasmagorique, mystique et sauvage ; après ce qui devait être un nouveau départ, l’apathie le regagne lorsque son immersion réellement poussée au sein des possédés débouche sur un échec : " Horrible chose d’être un Européen qu’on n’aime pas mais qu’on respecte dans son orgueil de demi-dieu, qu’on bafoue dés qu’il vient à se rapprocher.. " L’auteur sera réellement déçu par son voyage et il parvient d’ailleurs très bien à le faire ressentir à son lecteur en lui donnant à voir une autre vision de l’Afrique, une Afrique dure et fermée ; en employant à maintes reprises les mots cafard et ennui, il cherche à faire ressortir l’effet que cette Afrique a eu sur lui, des obsessions, pollutions nocturnes, sautes d’humeur, tout cela pour finalement ne pas aboutir au résultat escompté. Cependant même si son but ultime reste intouchable, le voyage ne lui pas été inutile ; il lui a permis d’insuffler un renouveau à l’ethnographie.


Leiris donne à voir une vision de L’Afrique, du voyageur et du voyage dépourvue de romantisme. Ce voyage qui était censé le transformer se révélera n’être au final qu’une déception de plus pour lui mais a tout de même contribué quoi qu’il en dise à le transformer et à le mettre sur la voie de L’Âge d’homme. Par ailleurs, ce titre, L’Afrique fantôme, vient de sa déception d’Occidental mal dans sa peau qui avait follement espéré que ce long voyage dans les contrées alors plus ou moins retirées ferait de lui un autre homme.

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" Il ne me reste rien à faire sinon clore ce carnet, éteindre la lumière, m’allonger, dormir et faire des rêves. "

Mailis, A.S. Éd.-Lib.

 

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27 février 2008 3 27 /02 /février /2008 18:44
Fiches de Matthieu et Pauline

" I shall be gone and live, or stay and die. " Shakespeare

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Biographie :

Né en 1929 à Genève, Nicolas Bouvier y meurt en 1998.

Son père est bibliothécaire, ce qui explique le fait qu’il ait lu très jeune tout Jules Verne, Stevenson, Jack London, Fenimore Cooper… D’après lui, l’envie de " grandir et déguerpir " le prit dès l’âge de 8 ans.

De plus, il le dit à Jacques Meunier : " J’ai été élevé dans un milieu huguenot, à la fois rigoriste et éclairé, très ouvert intellectuellement, mais où tout l’aspect émotif de l’existence était sévèrement géré. " C’est plus qu’il n’en faut pour avoir des envies de départ.

Nicolas Bouvier suit néanmoins des études de lettres et de droit, et s’initie au sanskrit et à l’histoire médiévale. Il semble alors promis à une brillante carrière universitaire. Mais il choisit de prendre la route, " pour ne pas occuper la niche que déjà la société vous prépare. "

A partir de ce moment, Nicolas Bouvier fera tout pour échapper à l’ethnocentrisme à l’occidentale.

En 1946, le jeune Nicolas Bouvier, 17 ans, part déjà seul pour l’Europe du Nord.

C’est en juin 1953 qu’il prend le départ dans une improbable Fiat Topolino avec son ami peintre Thierry Vernet, en direction de l’Inde. Notons que les deux compères entreprennent ce voyage vingt ans avant les hippies ! Mais ils ne font pourtant que suivre l’exemple d’Ella Maillart, compatriote de Bouvier et pionnière parmi les grands voyageurs, partie dans les années 1930 vers Moscou puis l’Anatolie, et le reste de l’Asie…

Le voyage de Bouvier et Vernet suivra un autre itinéraire : partis de Belgrade, ils traversent la Macédoine, la Grèce, la Turquie, l’Iran (où ils passent l’hiver, à Tabriz), puis le Pakistan, l’Afghanistan, pour arriver enfin au Khyber Pass, les portes de l’Inde, un an et demi plus tard.

Tour à tour écrivain, poète, photographe-iconographe, professeur, guide touristique en Chine, etc., Nicolas Bouvier obtient le Grand Prix Ramuz pour l’ensemble de son œuvre en 1995.

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Bibliographie (non exhaustive) :

- L’Usage du monde, 1963

- Le Poisson-scorpion, 1981

- Chronique japonaise, 1975

- Journal d’Aran et d’autres lieux, 1990

- Le Dehors et le Dedans, 1991

- Le Hibou et la baleine, 1993

- Les Chemins du Halla-San, 1994

- Routes et déroutes, entretiens avec Irène Lichtenstein-Fall, 1997

  

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L’écriture

Le langage utilisé par Nicolas Bouvier est précis, très travaillé et poétique.

Il accorde une grande attention aux détails, et fait une place importante à l’émerveillement continuel. Il laisse son esprit accessible aux milles choses simples qui l’entourent. Les sens ont donc une importance capitale dans son œuvre.

Ses mots traduisent sa sensibilité à fleur de peau, au sens propre du terme, et une présence au monde intense. Ce qui entraîne souvent des digressions très substantielles.

En effet, L’Usage du monde peut être décrit comme une suite de scènes et de tableaux pris sur le vif. Les couleurs se font d’ailleurs éclatantes, et leur description est parfois très minutieuse, comme pour ces différents bleus : profond en Anatolie, plus léger en Perse…

Nicolas Bouvier tente également de toucher à la fameuse altérité culturelle par le biais des mots qu’il emploie : samovar, tchaîkane, et d’autres expressions glissées au fil du texte en français ne sont pas toujours expliquées, ce qui met le lecteur aux prises avec l’inconnu que le voyageur côtoie tous les jours.

Par ailleurs, la langue de Bouvier peut être qualifiée de musicale, notamment grâce à sa légèreté et sa fraîcheur. Notons que la musique fait partie intégrante du voyage. Il le dit en 1998, quelque temps avant sa mort : " Pour moi une vie sans musique, ça n’aurait pas grand sens. " Il a d’ailleurs enregistré au long de son chemin différents morceaux plus ou moins traditionnels, qui sont regroupés aujourd’hui dans le CD Poussières et musiques du monde.

Fraîcheur de l’écriture donc, mais cela cache un long travail de maturation, de recherche des mots justes. En effet, L’Usage du monde n’est publié qu’en 1963.

La lenteur est une clé non seulement de l’œuvre mais aussi de la vie de l’auteur.


La lenteur

" Assez d’argent pour vivre neuf semaines. Ce n’est qu’une petite somme mais c’est beaucoup de temps. Nous nous refusons tous les luxes sauf le plus précieux : la lenteur. "

" Fainéanter dans un monde neuf est la plus absorbante des occupations. "

Nicolas Bouvier souhaite laisser la place à tous les hasards lors du voyage.

Il fait même l’éloge de la dérive : d’après lui, l’abandon aux choses est synonyme de passivité en Occident, alors qu’en Asie il s’agit plutôt de suivre le courant vital et de se laisser porter par lui.

C’est en prenant le temps que l’on peut espérer toucher à l’essentiel.

 

Mais toucher à l’essentiel sous-entend aussi se détacher de tout le reste.


Le dépouillement

Nicolas Bouvier prône le dénuement, autant intellectuel que physique. Pour être présent au monde, il faut se tenir dans un état de naïveté, d’innocence calculée. Ainsi Bouvier cite Henri Michaux : " Toute une vie ne suffit pas pour désapprendre ce que naïf, soumis, tu t’es laissé mettre dans la tête – innocent ! – sans songer aux conséquences. "

En effet, voyager sans préjugés est la condition nécessaire pour être touché par ce et ceux que l’on rencontre. De plus cette phrase rappelle l’insoumission, le refus de Bouvier d’entrer dans la " niche où veut nous mettre la société. "

Pour lui, le dépouillement procure à la fois la liberté et l’émotion, dont ne sont pas dépourvues les scènes où les voyageurs partagent des choses simples avec les habitants des lieux qu’ils traversent : du thé, de maigres victuailles, des cigarettes, ou simplement le silence. Pour Bouvier, les exemples à suivre sont ceux de la femme qui applaudit en riant lorsque sa maison s’écroule sous le poids de ses invités, et de l’homme qui, sans même passer prendre une chemise, accompagne les deux voyageurs pendant plusieurs semaines.

" La route, c’est une école de l’appauvrissement et non de l’enrichissement. "

Partir signifie prendre un risque ; les moments difficiles seront les bienvenus, ils construisent le voyageur.

" La vertu d’un voyage, c’est de purger la vie avant de la garnir. "

" Si on ne laisse pas au voyage le droit de nous détruire un peu, autant rester chez soi. "

Voyager est donc pour Bouvier une ascèse consentie, qui dégonfle l’ego et nous rappelle qu’on n’est rien.

A la fin de l’œuvre, le voyageur arrivé à son but et émerveillé par la splendeur du paysage écrit ceci :

" Ce jour-là, j’ai bien cru tenir quelque chose et que ma vie s’en trouverait changée. Mais rien de cette nature n’est définitivement acquis. Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs. Puis se retire, et vous replace devant ce vide qu’on porte en soi, devant cette espèce d’insuffisance centrale de l’âme qu’il faut bien apprendre à côtoyer, à combattre, et qui, paradoxalement, est peut-être notre moteur le plus sûr. "

Et de conclure avec une citation d’Emerson :

" Une fois ces frontières franchies, nous ne redeviendrons jamais plus tout à fait les misérables pédants que nous étions. "

Le dépouillement est ici un moyen de se remettre à la mesure du monde.

Quant à l’approche du Vide faite par Bouvier, elle est à relier avec la pensée de la Mort. Cette pensée de Mort est présente dans l’ensemble des œuvres de l’auteur, pour qui voyager est apprendre à mourir.

On notera dans la biographie de l’auteur une importante dépression à Ceylan en 1956, qui donnera naissance au Poisson-scorpion.

L’évocation de cette Mort exclut cependant le pathos. Bouvier critique en effet la discrétion exagérée de l’Occident à l’égard de cette question. Pour lui, cet ultime instant de dépouillement est seulement susceptible de curiosité.

  

Conclusion

Ce voyage selon Nicolas Bouvier, bien différent du tourisme ou du loisir, n’est néanmoins pas une fuite de soi, mais bien plutôt une quête. Quête de soi et de la diversité de l’Autre.

A lire, donc. Lentement.

Matthieu, A.S. Bib.

 




Nicolas Bouvier, chroniquejaponaise02.jpeg.jpg
Chronique Japonaise
Payot, 1989

 

Nicolas Bouvier est né prés de Genève en 1929, il est mort en 1998. Il fait partie des écrivains voyageurs les plus connus aujourd’hui, il est parti très tôt sur les routes, il est passé par l’Irlande, l’Afghanistan, la Chine ou encore le Japon où il est allé trois fois à partir des années 1950. Poète, il mêle envie de découvrir et nostalgie de sa patrie, surtout quand il se retrouve à l’autre bout du monde et se heurte pour de bon à une culture qu’il ne parvient pas à comprendre et qui ne lui ouvre pas facilement les bras. Il parle ainsi du voyage en général et de la découverte de l’Autre : " Si on ne laisse pas au voyage le droit de nous détruire un peu autant rester chez soi. " Voilà qui résumé parfaitement le sentiment que l’on ressent à la lecture de son récit.


Chronique Japonaise


Il évoque donc une civilisation qu’il juge trop méconnue des Occidentaux, de la création du Japon et des kami, issus de l’union des dieux jumeaux Isanagi et Isanami, jusqu’à l’ère Meiji, deuxième phase d’ouverture du Japon à l’Occident. L’histoire passe sans heurts du mythe à la réalité, des kami à la rencontre entre Chinois et Japonais, puis entre Japonais et Portugais. La lecture de ce texte n’est faite que de rencontres, de mélanges, des armes aux cultes chrétiens, bouddhistes et finalement shintoïstes, de la langue à la musique ; Nicolas Bouvier et le lecteur ne peuvent alors qu’être impressionnés par la capacité d’absorption et d’adaptation des Japonais, qui tirent le meilleur de ce qu’ils découvrent de gré ou de force, sans toutefois perdre leur identité.


Par delà l’Histoire, Nicolas Bouvier nous livre son histoire à lui ou comment, en 1955, fraîchement débarqué au Japon sans argent en poche ni projets en tête, il a connu beaucoup de difficultés dans un pays dont il connaît encore peu de choses et qui se méfie toujours un peu des étrangers. Ainsi aura-t-il du mal à se loger, à se nourrir aussi, meilleur moyen, avouera-t-il plus tard, de s’acclimater à la nourriture japonaise la plus déstabilisante. Il mêle ses propres témoignages, comme celui de son année passée dans le quartier d’Araki-Chô, quartier populaire bien loin du Tokyo que l’on s’imagine aujourd’hui, ou le moment où il a enfin compris la portée du théâtre No, à des témoignages extérieurs : anonymes ou pas, professeurs d’université, jardinier, logeur, étudiant, paysan… Nicolas Bouvier lui-même a connu deux Japon : dans les années 1950, le pays n’avait encore rien du pays fiévreux, occidentalisé, que l’on connaît aujourd’hui. Quand il revient dans les années 1960, Tokyo ne lui plaît plus et on voit pointer déjà le Japon de maintenant. Ainsi ressent-on sa mélancolie en filigrane dans le texte. Il est revenu habiter à Kyoto avec femme et enfant, lesquels sont repartis quelques années plus tard, pour des raisons personnelles mais aussi parce que, de l’avis de Bouvier, sa femme ne s’est jamais sentie chez elle au Japon.


Cette diversité illustre parfaitement le sentiment récurrent de Nicolas Bouvier de n’être qu’un étranger et surtout de le rester, sentiment qui reste toujours en arrière-plan dans le récit. Cela va jusqu’à la frustration, jusqu’à la colère, même, de ne pas pouvoir comprendre, de se heurter à des comportements, des regards, des questions souvent futiles et parfois hostiles, comme si les Japonais n’éprouvaient pas le même désir que lui d’en apprendre le plus possible sur l’Autre en face de soi. Le passage sur la fête des Fleurs au village de la Lune que rapporte Bouvier en est le meilleur exemple. Durant cette nuit où les paysans japonais vont célébrer les kami, Bouvier va assister à des scènes improbables, tantôt touchantes, tantôt grinçantes, et où les gens vont considérer le voyageur qu’il est comme un étranger perdu mais intéressant, qu’il faut alors éloigner, ou au contraire exhiber ; au moins attirer son attention.


Le passage dans lequel Nicolas Bouvier évoque Hokkaidô est un moment clé du livre. Le voyageur semble enfin être en paix dans ces terres froides et, au moment où il les parcourt, encore vides d’hommes ou presque ; il semble avoir trouvé ce qu’il cherchait au Japon, loin de " l’âme du Japon " que réclamaient des touristes croisés à Kyoto. Par delà l’histoire de l’île, peuplée par les descendants des Aïnous, habitants originels de l’île venus des steppes russes, de ses relations tendues avec l’extérieur (la Russie et le conflit qui couve encore à propos des îles Kouriles) mais aussi l’intérieur du pays (pendant longtemps, les Japonais avaient du mal à considérer les habitants de Hokkaidô comment appartenant à Yamato), Bouvier nous parle d’une terre apaisante. Aujourd’hui l’île est devenue un des lieux de vacances de prédilection des Japonais, des Tokyoïtes surtout, et des populations urbaines en général, et le mouvement est déjà amorcé quand Nicolas Bouvier va, comme eux, se ressourcer véritablement à Hokkaidô. " Il y a dans ce décor […] une immatérialité qui répète sans cesse : faites-vous petit, ne blessez pas l’air " ; ainsi résume-t-il les paysages et l’ambiance toute entière qui règne sur l’île.


C’est la mélancolie qui nous gagne à la lecture de Chronique Japonaise, plus que l’émerveillement de découvrir ce qu’est le Japon et ce que sont les Japonais, depuis l’origine de leur histoire. On apprécie, comme lui, les paysages découverts et véritablement ressentis, les tranches de vie des Japonais, pans du passé ou perspectives du futur, présent ancré dans un quotidien que parfois Bouvier semble désorganiser par sa seule présence. Mais on reste aussi perdu que lui face aux Japonais eux-mêmes, au regard qu’ils portent sur leur propre culture, regard inaccessible à l’occidental malgré tous ses efforts, de même que Bouvier a fini par manquer de mots et de force pour tenter de s’y immerger totalement. Et c’est presque avec un sentiment de défaite qu’il quitte le Japon et que l’on referme le livre. Il dira de ce pays après son départ : " Le Japon est un apprentissage du peu. Il n’y est pas bien vu d’occuper trop de terrain. "

est issu d’un premier écrit, Japon, qui date de 1967. Le livre est à son image, récit attendri ou amusé des légendes et de l’histoire japonaise, témoignages parfois amers de sa solitude, quand la curiosité et la volonté de comprendre laissent parfois la place à la mélancolie.

Pauline, A.S. Ed.-Lib.


Site hommage à Nicolas Bouvier

 Interview de Nicolas Bouvier

Voir aussi dossier sur Nicolas Bouvier dans Le Magazine littéraire de février 2008.

Bio-bibliographie sur le site de l’Armitière.

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Published by Pauline et Matthieu - dans littérature de voyage
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16 février 2008 6 16 /02 /février /2008 19:00

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Terre d’ébène

Editions Le Serpent à Plumes, Paris, 1998

Première édition : Albin Michel, 1929

Collection Motifs

276 pages










Biographie de l’auteur

     "Depuis plus d’un demi-siècle, le nom d’Albert Londres est synonyme de mythe", écrit Pierre Assouline.

     Né en 1884 à Vichy, Albert Londres se destinait à une carrière de poète. Cependant, il s’est rendu célèbre par ses articles et ses récits de voyage publiés au début du siècle dans Le Petit Journal, Le Quotidien ou Le Petit Parisien. Son premier article était paru en 1914. Albert Londres se passionne donc très vite pour son travail de journaliste d’investigation à l’étranger. Il part, entre autres, en Asie en 1922. En 1925, il décrit les horreurs du bagne de Cayenne ; il se rend ensuite dans les asiles psychiatriques et dévoile les mauvais traitements. Il va ensuite en Afrique noire en 1927, puis en Palestine en 1929, il part aussi dans les Balkans. Finalement, il meurt en 1932 dans l’incendie du paquebot George Philippar qui le ramenait de Chine, vraisemblablement assassiné, après une enquête dont il n’avait rien dit à personne et dont il a emporté le secret dans sa tombe.


Bibliographie

     Je propose ici la bibliographie existant chez Le Serpent à Plumes, collection Motifs.

  • L’Homme qui s’évada, n°12, 1994,
  • Dante n’avait rien vu, n°16, 1995,
  • Le Juif errant est arrivé,  n°22, 1995,
  • Au Bagne,  n°37, 1996,
  • Les Comitadjis, n°43, 1997,
  • La Chine en folie, n°45, 1997,
  • Tour de France, tour de souffrance,  n°59, 1998,
  • Marseille, porte du sud,  n°62, 1998,
  • Le Chemin de Buenos Aires,  n°67, 1999,
  • Pêcheurs de perles,  n°81, 1999.



Contexte général et publication du livre

     Terre d’ébène s’inscrit dans un contexte colonial. Tout d’abord, il y a la création, en France, du ministère des colonies en 1894, puis la création de l’Agence générale des colonies en 1919. Ensuite, on peut noter, comme faits significatifs, la construction du chemin de fer Congo-Océan de 1921 à 1933, la fondation de la Ligue maritime et coloniale en 1921, ou encore l’exposition coloniale de Marseille en 1922.

     C’est dans ce contexte qu’Albert Londres part quatre mois en Afrique noire en 1927. A son retour, il écrit donc Terre d’ébène, violent réquisitoire sur les malheurs de cette Afrique. Publié en mars 1929, ce livre-reportage suscite de furieuses polémiques, la presse coloniale se déchaîne, Albert Londres fut accablé de toutes les insultes de l’époque.

     Le gouverneur général de l’AOF (Afrique Occidentale Française) se voit même contraint d’organiser un " voyage de presse " pour journalistes et parlementaires afin de combattre l’effet produit par les dénonciations de Londres. Ce dernier s’est défendu avec cette phrase célèbre : " Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie ".


Le point de vue d’Albert Londres

     Une remarque importante est qu’Albert Londres, contrairement aux dires qu’on peut trouver sur Internet, n’est pas anti-colonialiste. En fait, il ne critique ni les colons ni le système mais la méthode. Il critique la violence de la colonisation sur les populations locales sans pour autant prendre position pour le retrait de la France et l’indépendance des territoires coloniaux. De plus, son indulgence pour les " indigènes ", voire son amitié et sa solidarité sont mêlées à un certain paternalisme et sa vision personnelle est celle d’une forme d’inculture africaine. Ce côté d’Albert Londres est en fait le reflet de l’air du temps, du colonialisme. Cependant, il est quand même en avance sur son époque en ce qui concerne le traitement des populations locales.


Terre d’ébène, forme et résumé
 

     Albert Londres est un journaliste et Terre d’ébène, un reportage. Pourtant, la forme est très littéraire, on dirait presque un roman. Pierre Assouline, auteur de Albert Londres. Vie et mort d’un grand reporter, dit d’ailleurs : "C’est un littéraire, dans la plus noble acception de terme. S’il a choisi ce type d’écriture, c’est au départ par dépit de poète."

     Terre d’ébène raconte le périple d’Albert Londres qui va sillonner l’Afrique " française " pendant quatre mois. Il arrive tout d’abord à Dakar, au Sénégal, où il voit les effets de la fièvre jaune sur les colons. Ensuite, il passe par Bamako, au Soudan, où il rencontre un coiffeur très singulier se nommant Tartass. C’est là aussi qu’il voit, pour la première fois, la pratique qu’il appelle le " moteur à bananes ". Il passe ensuite par la brousse où il rencontre un commandant local et fait connaissance avec la justice coloniale. Il arrive, par la suite, à Tombouctou, au Niger, qu’il qualifie d’" amas de terre grisâtre et mal battue ". Il fait une rencontre très importante dans cette ville, celle de Yacouba, ancien missionnaire qui a voulu rester vivre à Tombouctou. Apres le Niger, c’est au tour de Ouagadougou qu’il nomme " ville de la lune […] sur la route de rien du tout " où il fait la rencontre du roi local. Il passe ensuite par Bouaké, en Côte d’Ivoire, où il s’aperçoit de la véritable pratique du marché au coton, et aussi dans la forêt où il rencontre les coupeurs de bois. Puis il est allé à Porto-Novo, au Dahomey, au Gabon, et enfin au Congo où il voit le drame du Congo-Océan.

     Ce n’est cependant pas un récit de voyage. Albert Londres est un journaliste et toutes ses descriptions servent à vraiment nous montrer les malheurs de l’Afrique. Il s’agit d’un réquisitoire. 


Terre d'ébène
, un réquisitoire

     En effet, c’est pendant ce périple qu’Albert Londres va s’apercevoir de la réalité des pratiques coloniales françaises et s’insurgera contre elles. Il se prononce " contre ceux qui font de la civilisation à tâtons ".

     Pour décrire les petits scandales de cette vaste terre, Albert Londres utilise un humour cynique et très décalé. Il se sert également d’un style énergique et proche du style oral pour pouvoir nous interpeller. Cependant, le ton se fait plus grave lorsqu’il se penche sur les cas les plus dramatiques et promet ainsi à " Monsieur le ministre des colonies des photographies qu’il ne trouvera pas dans les films de propagande ". Il ne cache pas son dégoût devant l’exploitation monstrueuse des Africains et pour accentuer sa dénonciation, il invente l’expression " moteur à bananes ". Albert Londres veut nous faire prendre conscience que l’esclavage n’a jamais été aboli, mais en fait remplacé par le travail forcé. En effet, les villages devaient fournir des travailleurs pour la construction des routes et des voies ferrées ou pour la culture du coton. Dans les années 1920, la Haute-Volta (actuel Burkina Faso), le Tchad et la Centrafrique furent de véritables réservoirs de main-d’œuvre pour les compagnies concessionnaires et pour l’administration coloniale. Les chefs de canton qui résistaient étaient tués ou torturés. Albert Londres se penche aussi sur le cas des métis rejetés de tout côté et ne trouvant de place nulle part. Mais un des passages les plus terrifiants est sûrement celui des coupeurs de bois. On est littéralement horrifié pas les descriptions des pratiques inhumaines des chefs de chantier sur les coupeurs, par l’extermination de populations entières au nom de l’exploitation des forêts et de la mise en valeur du territoire, par les pratiques de paiement car le coupeur a le plus souvent comme salaire en fin de mois…une dette. Le drame, cependant, atteint son apogée avec la construction du chemin de fer Congo-Océan devant relier Brazzaville au port de Pointe-Noire. La description d’Albert Londres nous atterre et nous horrifie devant ce massacre organisé. Le chantier a été en fait confié à la compagnie de travaux publics Les Batignolles. Huit mille hommes ont été mis à sa disposition ; ces recrutés étaient embarqués sur des chalands, trois cents par trois cents, entassés. Sur trois cents, il en arrivait, en moyenne, deux cent soixante. Puis, au lieu d'être amenés à Pointe-Noire par le chemin de fer belge, ils devaient s’y rendre à pied, le ravitaillement était aléatoire. Là-bas, les conditions de travail étaient affreuses, le nombre de morts inimaginable.


Conclusion

     Malgré les dénonciations virulentes d’Albert Londres ou de personnes comme André Gide, il fallut attendre 1946 pour que l’Assemblée constituante abolisse le travail forcé, encore que ce dernier ait été pratiqué jusqu’en 1955 dans le cercle de Tambacounda, au nord-est du Sénégal.

Antoine, A.S. Bib

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11 février 2008 1 11 /02 /février /2008 08:49

Auteur : André Gide

Editeur : Gallimard

Années : 1927 et 1928

Collection : Folio, n° 2731

Nombre de pages : 554

 

Biographie :

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André Gide est né en 1869 à Paris dans une famille de la haute bourgeoisie protestante.

Très tôt Gide fréquente des cercles littéraires, en particuliers celui des milieux symbolistes. Il est très influencé par la littérature contemporaine.

En 1893 il part en Tunisie faire soigner sa tuberculose et assume pour la première fois son homosexualité. A son retour en 1895, il épouse sa cousine.

En 1909 il fonde la NRF avec Copeau et Schlumberger.

Puis Gide s'engage contre le colonialisme après un voyage au Congo (1925-1926) (parution de Voyage au Congo en 1927), en faveur de la paix, et enfin dans le communisme, qu'il abandonnera douloureusement suite à un voyage décevant en URSS (1936).

Lors de l'occupation allemande, Gide séjournera sur le continent africain.

En 1941 il quitte la NRF par conviction politique.

En 1947, André Gide obtient le prix Nobel de littérature (sixième écrivain français à être couronné depuis 1901).

André Gide est mort le 19 février 1951 d'une congestion pulmonaire. 

 

Présentation du livre :

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Voyage au Congo est un récit de voyage, présenté comme une sorte de journal intime. Il se passe en AEF (Afrique équatoriale française de l’époque ; Congo actuel).  Dans ce livre, Gide décrit les différentes zones géographiques qu’il traverse ainsi que ses habitants, mais il vient surtout voir les effets du colonialisme, pour avoir sa propre opinion sur le sujet. Opinion qui changera de façon notable au cours du voyage.

Gide part faire ce voyage conscient de ses propres préjugés sur ce qu’il va voir et précise même parfois qu’il est presque déçu quand le paysage n’est pas à la hauteur de ce qu’il attendait. "  Ma représentation imaginaire de ce pays était si vive (je veux dire que je me l’imaginais si fortement) que je doute si, plus tard, cette fausse image ne luttera pas contre le souvenir et si je reverrai Bangui, par exemple, comme il est vraiment, ou comme je me figurais d’abord qu’il était. " (Page 95).

 Pour ce qui est du colonialisme, certains passages peuvent gêner au début du livre, quand les opinions de Gide ne sont pas claires ; il parle, par exemple, de la construction d'une route par les indigènes, pour laquelle beaucoup sont morts de faim et de fatigue car ils n’avaient pas le moindre moment de repos et ne recevaient pas de nourriture car ils n'avaient pas de temps pour cultiver chez eux. La première réflexion de Gide est qu’il trouve cela dommage mais que la route est quand même bien utile : " il le fallait ". Mais quelques pages plus tard il dit quasiment le contraire : " il n’y a plus ici d’il le fallait qui tienne. Ce mal est inutile et il ne le faut pas " (page 93). Cela évolue tout au long du livre et il se pose beaucoup de questions sur ce qu’il doit faire maintenant qu’il constate ce qui se passe (la corruption, les sévices, l’esclavage) : " Il ne me suffit pas de me dire, comme l’on fait souvent, que les indigènes étaient plus malheureux encore avant l’occupation des Français. Nous avons assumé des responsabilités envers eux auxquelles nous n’avons pas le droit de nous soustraire. Désormais, une immense plainte m’habite ; je sais des choses dont je ne puis pas prendre mon parti. Quel démon m’a poussé en Afrique ? Qu’allais-je donc chercher dans ce pays ? J’étais tranquille. A présent je sais ; je dois parler. " (Page 113).

 D’autre part, il y a beaucoup de note (parfois une note fait plus d’une page) et ce sont des notes qui ont été rajoutées par Gide après être rentré de son voyage ; elles permettent donc de donner des explications sur le commerce et la valeur de l’argent mais aussi de prendre du recul par rapport à ce qui est dit dans le texte.

 Son voyage est aussi très esthétique et descriptif, il observe et décrit longuement tout ce qui est faune et flore, son émerveillement ainsi que ses déceptions face à des lieux trop " banals " par rapport à ce qu’il avait imaginé.

 
Opinion personnelle :

J’ai bien aimé ce livre car l’écriture de Gide est très agréable à lire, et même le nombre important de descriptions passe bien. Par contre les notes sont parfois gênantes car très longues et on ne se souvient pas toujours du début et de la raison de la note quand on finit de la lire.

 

Maëla 2ème Année Ed-Lib

 

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9 février 2008 6 09 /02 /février /2008 22:52

VOYAGE AU CONGO

suivi de LE RETOUR DU TCHAD

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– présentation –

Auteur : André Gide

Editeur : Gallimard

Années : 1927 et 1928

Collection : Folio, n° 2731

Nombre de pages : 554

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– pourquoi ce voyage ? –

Extrait 1 [p. 14] :

" – Qu’est-ce que vous allez chercher là-bas ?

– J’attends d’être là-bas pour le savoir.

Je me suis précipité dans ce voyage comme Curtius dans le gouffre. Il ne me semble déjà plus que précisément je l’aie voulu (encore que depuis des mois ma volonté se soit tendue vers lui) ; mais plutôt qu’il s’est imposé à moi comme une sorte de fatalité inéluctable – comme tous les événements importants de ma vie. Et j’en viens à presque oublier que ce n’est là qu’un " projet de jeunesse réalisé dans l’âge mûr " ; ce voyage au Congo, je n’avais pas vingt ans que déjà je me promettais de le faire ; il y a trente-six ans de cela. "

André Gide a passé près d’un an en Afrique Equatoriale Française (AEF), de juillet 1926 à mai 1927, chargé de mission par le Gouvernement. Il fera à son retour un rapport sur les grandes Compagnies concessionnaires qui déclenchera une enquête administrative et un débat à la Chambre.

L’AEF est le nom donné au gouvernement général créé en 1910 regroupant en fédération les quatre territoires français de l’Afrique équatoriale : le Gabon, le Moyen-Congo (aujourd’hui Congo-Brazzaville), l’Oubangui-Chari (aujourd’hui Centrafrique) et le Tchad. Ces pays ont été par ailleurs " vendus " pour leur exploitation à de grandes compagnies qui se livrèrent à un véritable pillage des ressources naturelles sur lesquelles elles avaient un monopole. Gide dénonce les exactions de certains de leurs agents. La mission " civilisatrice " de la France fut longtemps réduite à l’implantation de postes administratifs, au tracé de quelques routes et à la propagation du christianisme. La colonisation fut vécue comme un véritable traumatisme par les habitants qui, outre le travail forcé et le portage au service des colons, eurent à subir des déplacements de population, la réquisition des hommes pour la construction du chemin de fer Congo-Océan, l’impôt et des enrôlements " volontaires " lors des deux guerres mondiales.

– les compagnons de route –

André Gide (1869-1951) a 57 ans au moment du voyage. Orphelin de père à 11 ans, il est élevé par sa mère. Passionné de littérature et de poésie, il se marie à 26 ans avec sa cousine Madeleine Rondeaux dont il est amoureux depuis l’adolescence, même s’il connaîtra également des relations homosexuelles. Il commence alors une vie de voyages (principalement en Europe et en Afrique du Nord) et d’écriture. En 1909, il participe à la création de la Nouvelle Revue française avec quelques amis et joue un rôle de plus en plus important dans la vie littéraire française. Il recevra le Prix Nobel de Littérature en 1947, " pour l’ensemble de son oeuvre, dans laquelle la condition humaine et ses problèmes ont été présentés avec un amour de la vérité sans faille et un sens aigu de la psychologie " ["For his comprehensive and artistically significant writings, in which human problems and conditions have been presented with a fearless love of truth and keen psychological insight"].

Marc Allégret (1900-1973) a 26 ans au début du voyage. Dès l’âge de 17 ans, Gide assure sa formation tant intellectuelle que morale et physique. Il lui fera rencontrer tous les artistes et écrivains français de son époque. Lors du voyage, Marc devient officiellement le secrétaire particulier de Gide et, en 1928, il sort son premier film Voyage au Congo, un documentaire exceptionnel sur l’Afrique Noire. C’est le début de sa carrière de cinéaste. Il réalisera près de 80 films et fera découvrir de nombreux talents (Raimu, Fernandel, Gérard Philippe, Michèle Morgan, Brigitte Bardot, Jean-Pierre Aumont, Micheline Presle, Roger Vadim). [Il est le grand frère d’Yves Allégret, réalisateur qui épousera Simone Signoret].

Marcel de Coppet (1881-1968) : proche de Gide et intime de Roger Martin Du Gard, il est Gouverneur général de la France d’Outre-mer de 1926 à 1940. Controversé, il lutte contre les abus coloniaux et sera l’artisan de la politique du Front populaire en Afrique noire. De 1926 à 1928, il est gouverneur au Tchad et assure l’intendance du voyage de Gide, l’organisation du transport et des ravitaillements.

– la narration –

Dans ces deux textes, présentés sous forme de journal, André Gide s’attache à décrire par le menu tout ce qu’il rencontre au cours de son voyage qui s’effectue principalement à pied et en bateau sur différents cours d’eau. Il se met tour à tour dans la peau d’un botaniste, d’un entomologiste ou d’un ethnologue. Il décrit avec un luxe de détails le nom des tribus, leurs coutumes vestimentaires ou culturelles (plateaux labiaux), leurs conditions de vie, les noms des plantes, arbres, insectes, animaux qu’il rencontre. Par ailleurs, il évoque minutieusement un certain nombre de situations iniques dues à la colonisation en s’appuyant sur des exemples précis, chiffrés et dont il a pu recueillir un témoignage le plus direct et le plus fiable possible, en particulier pour ce qui concerne la Compagnie Forestière Sangha-Oubangui qui exploite le latex en AEF.

A de nombreuses reprises, il fait référence à d’autres récits de voyages antérieurs au sien ou à des rapports administratifs et semble vouloir vérifier par lui-même tout ce qui a été dit ou écrit sur la région et le retransmettre avec une précision documentaire dans son intégralité. Cette impression est renforcée par la présence de son principal compagnon de voyage, Marc Allégret, qui réalise un film documentaire. Nous assistons parfois, principalement dans Le Retour du Tchad, au tournage de séquences pour lesquelles il essaie de faire rejouer à des figurants certaines scènes de leur vie quotidienne. Cela donne l’occasion à Gide de consigner des critiques dans son journal quant à la manière de procéder de Marc qui tente de " reconstruire " des tableaux au lieu de filmer sur le vif des indigènes occupés à leurs activités.

En revanche, ce qui paraît étonnant au cours de la lecture, c’est qu’à côté des critiques vigoureuses et argumentées du système d’exploitation des ressources du pays ou de la passivité de l’administration coloniale, Gide ressort sans beaucoup de recul l’idéologie de son époque sur les populations noires. Il nous assène un discours très paternaliste et caricatural sur les Africains, émettant sans cesse des jugements de valeur qui n’ont pas de sens appliqués à une autre culture que la sienne : il parle ainsi facilement de beauté, laideur, saleté, étrangeté, trouve certaines choses ou lieux décevants… alors même qu’il est capable d’analyser bien plus objectivement les différences qui le séparent d’eux et qui rendent difficile toute communication et compréhension réciproque :

Extrait 2 : " Les gens de ces peuplades primitives, je m’en persuade de plus en plus, n’ont pas notre façon de raisonner ; et c’est pourquoi si souvent ils nous paraissent bêtes. Leurs actes échappent au contrôle de la logique dont, depuis notre plus tendre enfance, nous avons appris, et par les formes mêmes de notre langage, à ne pouvoir point nous passer. " [p. 334-335]

Il s’étonne sans cesse de la " naïveté " des indigènes et les décrit fréquemment comme il le ferait d’animaux sympathiques mais pas très évolués. Nous voyons ici à l’œuvre toute la légitimation du système colonialiste qui a véhiculé depuis le début de la colonisation une image des Africains comme étant un peuple incapable de prendre en main son propre destin, de se gouverner ou d’utiliser correctement ses ressources pour vivre. Même chez quelqu’un de cultivé, ouvert et ayant beaucoup voyagé comme André Gide, cette empreinte est profondément marquée et relève presque du subconscient. Il parle ainsi d’Adoum, l’interprète qui a fait presque tout le voyage à ses côtés :

Extrait 3 : " Je ne vois rien en lui que d’enfantin, de noble, de pur et d’honnête. Les blancs qui trouvent moyen de faire de ces êtres-là des coquins sont de pires coquins eux-mêmes, ou de bien tristes maladroits. Je ne doute pas qu’Adoum, pour me protéger, ne se fût jeté au-devant d’un coup, fût-il mortel. Je n’ai jamais douté de lui ; c’est de là surtout que vient sa reconnaissance.

Mais partout et toujours c’est de la bêtise des nègres que l’on parle. Quant à sa propre incompréhension, comment le " blanc " en aurait-il conscience ? Et je ne veux point faire le noir plus intelligent qu’il n’est ; mais sa bêtise, quand elle serait, ne saurait être, comme celle de l’animal, que naturelle. Celle du blanc à son égard, et plus il lui est supérieur, a quelque chose de monstrueux. " [p. 400-401]

– le voyage intérieur –

Ce long voyage qui s’étire sur une année complète, au rythme lent de la marche ou de la dérive d’un bateau semble être également un voyage plus intérieur, plus intellectuel, comme si Gide avait profité de cette occasion qui lui était donnée de s’extraire de sa vie parisienne intense et prenante afin de prendre du recul sur ses activités et ses relations avec les intellectuels les plus en vue de l’époque. En effet, en parallèle avec sa mission d’observation et ses rencontres avec les différents administrateurs ou agents des grandes compagnies, Gide nous détaille tous les livres qu’il relit au cours de son voyage, partageant avec nous ce que ses lectures lui inspirent. Il dispose d’un choix assez ecclectique qui regroupe un certain de nombre d’auteurs " classiques " tels que La Fontaine, Goethe, Bossuet, Molière, Robert Louis Stevenson, Baudelaire… Comme s’il puisait aux sources de l’écriture pour se ressourcer lui-même.

Gide prend très à cœur la mission officielle qui lui a été confiée et les témoignages qu’il recueille, parfois extrêmement cruels et inhumains, ne le laissent pas indifférent. Il nous raconte par exemple l’histoire de dix récolteurs de caoutchouc qui n’avaient pas apporté leur part un mois mais apportèrent une double récolte le mois suivant. Ils furent condamnés à tourner autour de l’usine sous un soleil de plomb en portant des poutres de bois très lourdes. L’un d’eux tomba mort au bout de quelques heures, dans l’indifférence cynique des agents de la Forestière. Les autres continuèrent de tourner tout le jour :

Extrait 4 : " Impossible de dormir. Le " bal " de Bambio hante ma nuit. Il ne me suffit pas de me dire, comme l’on fait souvent, que les indigènes étaient plus malheureux encore avant l’occupation des Français. Nous avons assumé des responsabilités envers eux auxquelles nous n’avons pas le droit de nous soustraire. Désormais, une immense plainte m’habite ; je sais des choses dont je ne puis pas prendre mon parti. Quel démon m’a poussé en Afrique ? Qu’allais-je donc chercher dans ce pays ? J’étais tranquille. A présent je sais ; je dois parler. " [p. 113]

– analyse personnelle –

Présentés sous forme de journal, donc subjectifs, ces deux récits ont servi à l’époque de leur parution de support à une réflexion sur la colonisation française et ses méthodes d’exploitation, ce qui en montre bien l’importance. Néanmoins, la forme même du journal, hâchée, et les descriptions minutieuses de chaque détail du trajet ou de l’état d’esprit de Gide en font un texte difficile à lire. Ce n’est ni un documentaire, ni un journal intime mais une accumulation de détails plus ou moins intéressants. Il faut lui reconnaître cependant de montrer pleinement ce qu’était la colonisation française et dans quel état d’esprit elle avait été mise en place et organisée. J’ai été très surprise de toutes les idées préconçues avec lesquelles Gide a abordé ce voyage, idées qui n’ont pas été remises en causes malgré son immersion d’un an en AEF.

Ses relations avec les indigènes étaient probablement faussées à la fois par son statut " officiel " d’envoyé du gouvernement et par l’image des blancs véhiculée auprès des Africains. Gide fait ainsi allusion à des instituteurs qui ne parlaient pas correctement le français ou à d’autres qui enseignaient aux jeunes Africains " Nos ancêtres les Gaulois… ". Les autres blancs présents étaient des employés de compagnies ayant un droit d’exploitation sur toutes leurs ressources naturelles, y compris sur eux-mêmes en tant qu’individus corvéables à merci. Personne n’a jamais songé à l’époque à leur demander leur avis sur la manière dont leur pays était régi et le but d’André Gide, avec les meilleures intentions du monde, n’était pas de remettre en cause le colonialisme lui-même mais simplement d’en supprimer les injustices flagrantes et inhumaines perpétrées vis-à-vis des Noirs.

Fanny, A.S. Bib.

 

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