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1 mai 2012 2 01 /05 /mai /2012 12:00

emmanuel dongala johnny chien mechant



 

 

 

 

 

 


Emmanuel DONGALA
Johnny chien méchant
Le Serpent à plumes, 2002






 

 

 

 

 

 

 

 



L'auteur

Emmanuel Dongala est un écrivain et chimiste congolais né en 1941. Il a d'abord étudié à Strasbourg, Montpellier et aux États-Unis pour ensuite devenir professeur de chimie à Brazzaville. Il y restera jusqu'à la fin des années 90 où une guerre éclatera. C'est en 1997 qu'il partira aux États-Unis grâce à un mouvement de solidarité dirigé notamment par son ami Philip Roth, pour devenir professeur de chimie dans le Massachusetts. Cette échappée aux États-Unis l'a sûrement beaucoup marqué puisque dans Johnny Chien Méchant, Laokolé se voit proposer par une journaliste de partir aux USA.

Il a écrit Un fusil dans la main, un poème dans la poche, Le feu des origines, Jazz et vin de palme, Les petits garçons naissent aussi des étoiles et Photo de groupe au bord du fleuve.



Le livre

Résumé

Le livre s'ouvre sur Laokolé, une jeune fille de seize ans qui vit seule avec sa mère cul-de-jatte et son petit frère ; elle entend à la radio un discours du général Giap, le chef d'un groupe de rebelles qui autorise ses hommes à piller la ville. Parmi ces hommes se trouve Johnny dit Lufua Liwa, un enfant soldat lui aussi âgé de seize ans ; il a reçu le message du général et se prépare au pillage.

Les chapitres passent alternativement d'un personnage à l'autre (avec quelquefois deux chapitres consécutifs sur le même personnage). On suit ainsi l'histoire de Laokolé qui cherche à fuir la guerre avec sa famille et celle de Johnny qui participe à la rébellion. Les deux personnages sont parfois presque au même endroit mais ne se rencontrent pas avant la fin.



Analyse

Johnny chien méchant parle des guerres africaines. Souvent, et c'est le cas dans le livre, on ne sait pas trop ce qui a déclenché la guerre et on suppose que c'est une ancienne guerre de tribus. Mais il est surtout question des enfants qui sont pris dans ces guerres, que ce soit du côté des civils (Laokolé) ou des soldats (Johnny).

Les deux personnages ont donc seize ans, des mentalités très différentes, mais évoluent tous les deux vers l’âge « adulte »:

Laokolé, au début, est très apeurée mais elle comprend vite qu'elle va devoir remplacer sa mère au sein de la famille car celle ci est extrêmement diminuée. Tout au long du livre, elle va donc essayer de protéger sa famille et de fuir. Elle rencontre beaucoup de personnes et certains l'aident malgré la guerre ; elle en est très surprise et admire ces gens qui ont su garder leur humanité pendant une telle catastrophe, un homme qui l'aide à franchir une clôture, une infirmière, un homme qui transporte sa mère à vélo, etc. C'est à la fin, quand elle rencontre Johnny, qu'on sent qu'elle a beaucoup mûri car elle protège une petite fille, comme une mère. Lorsqu’une journaliste demande à Laokolé si elle veut venir aux États-Unis avec elle, on songe à l’itinéraire de l’auteur. Elle refusera dans un premier temps pour s'occuper de sa mère blessée et de son amie Mélanie.

Pour Johnny, en revanche, la guerre ressemble à un immense jeu ; il n'a pas l'air de ce rendre compte de ce qu'il fait quand il tue quelqu'un ; il est souvent en quête d'un meilleur surnom, il en prend trois dans l'histoire. Il n'a pas conscience de l'ampleur de la guerre à laquelle il prend part car il est persuadé que son chef: le général Giap, est l'un des principaux acteurs de la guerre alors qu'il ne commande qu'un petit groupe de rebelles. Il a un grand intérêt pour les intellectuels, intérêt qui fait penser à un autre livre de Dongala, Un fusil dans la main, un poème dans la poche, qui raconte l'histoire de la lutte intellectuelle puis armée d'un indépendantiste africain. Johnny se croit un intellectuel parce qu'il a volé une Bible qu'il proclame premier livre de sa bibliothèque personnelle et parce qu'il est il est allé jusqu'en CE1. Au moment où les rebelles viennent recruter des enfants, il se demande pourquoi il faudrait se battre pour une question de tribu mais l'arrivée d'un soi-disant docteur l'aveugle et il adhère aveuglément à la rébellion, entraînant un autre jeune, le futur Giap qu'il amadoue en lui promettant un lecteur DVD. Bref, il joue à la guerre mais grandeur réelle.

À un moment ? le chapitre « Johnny » et le chapitre « Laokolé » finissent par la même phrase commentant la vision d'un meurtre: « Vraiment, les gens sont méchants, ils n'ont pas de cœur ». Pour Laokolé c'est parce que le commando de Johnny vient d'exécuter un jeune qu'ils soupçonnaient d'être un Tchétchène. Pour Johnny c'est parce que l'un de ses camarades s'est fait tuer pour avoir tenté de tenir tête au général Giap. Pendant un moment, par exemple avec ce passage, j'ai vraiment cru que Johnny avait un bon fond mais qu'il prenait la guerre pour un jeu où il pouvait se défouler mais plus on avance et plus on le déteste car sa mentalité devient horrible. Il est parfois surpris de rencontrer des résistances car pour lui, quand on a une arme, on a tout le pouvoir. Il en profite pour menacer tout le monde, femmes, enfants, vieillards, soldats de l'ONU et souvent les tuer. Il trouve normal de piller car ce sont les rebelles et pas les civils qui se battent pour la liberté. C'est un revirement qui m'a beaucoup surpris.



Conclusion

J'ai adoré ce livre parce que mon intérêt pour les personnages a changé durant la lecture ; au début je me plaisais beaucoup à lire les chapitres « Johnny » car je le trouvais assez bête (contrairement à ce qu'il se vante d'être), enfantin mais pas foncièrement méchant, la preuve : il recueille une fille de la tribu ennemie parce que c'est sa petite amie, donc amusant. Je lisais les chapitres « Laokolé » avec moins d'entrain parce que son point de vue est très noir et triste même si plus réaliste ; tout le monde meurt autour d'elle, elle transporte sa mère et son frère comme des fardeaux mais y croit toujours. C'est au moment où leurs mentalités changent que mon intérêt s'est inversé ; Johnny est devenu ce qu'on peut appeler « une grosse ordure » et a perdu tout son côté d'enfant qui joue à la guerre et Laokolé, touchée par tout ce monde qui l'a aidé, a décidé de tout faire pour aussi aider les autres. Ce point de vue plus optimiste m’a fait passer du côté de Laokol.


Alexis, 2e année Bib.-Méd.

 

 

Emmanuel DONGALA sur LITTEXPRESS

 

 

Emmanuel Dongala Jazz et vin de palme

 

 

 

 

 

 Articles de Camille et de Romain sur Jazz et vin de palme.

 

 

 

 

emmanuel dongala johnny chien mechant

 

 

 Article d'Eva sur Johnny chien méchant

 

 

 

 

 

 

 

 

Emmanuel Dongala Le feu des origines

 

 

 

 

Article de Clotilde sur Le Feu des origines 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Déjeuner littéraire africain

aux Capucins (mars 2010)

 

 

 

 

 

 


 

 

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30 avril 2012 1 30 /04 /avril /2012 12:00

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Emmanuel DONGALA
Le Feu des origines

Albin Michel, 1987

éditions du Rocher

Collection Motifs, 1983


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Feu des origines, comme le titre le laisse deviner, dépeint au lecteur l'Afrique Noire, traditionnelle. L'Afrique Noire des terres, qui a très peu de contact avec l'extérieur hormis les rivalités avec les tribus alentour. Quasiment rien ne change, les ancêtres sont toujours invoqués pour la maladie, les mariages, les serments. La semaine a toujours quatre jours ce qui fait que, bien sûr, les habitant du village vivent plus longtemps. En effet sur cette terre, le temps s'étire jusqu'à n'être qu'une succession heureuse de saisons sèches et de pluie, de naissances et de morts, de crue et de décrue du fleuve.

Seulement, ce n'est pas cela que veut nous montrer Emmanuel Dongala. Ce ne sont que les derniers instants de cette société traditionnelle : les événements vont s'enchaîner pour piétiner cette culture qui se transmettait par l'histoire des familles, les traditions et le Vieux Lukeni – pilier de cette microsociété.

Le premier mouvement à contre-courant de la société : la naissance du héros Mandala Mankunku (pour ne citer que deux de ses prénoms). Il naît un jour de saison sèche, au cœur d'une palmeraie déserte. Sa mère a pour premier geste de l'emballer dans une feuille de palmier qui deviendra son symbole, une sorte d'Excalibur pour provoquer les puissants du monde. Il est dit héritier d'un de ses ancêtres qui avait bravé les puissants et la tradition.

Comme elle a accouché seule, peu de personnes du village croient en la naissance de l'enfant. Un enfant qui a le double malheur d'avoir les yeux pers. L'enfant est rejeté : il ne ferait pas partie du commun des mortels ; s'il n'y a pas de naissance, alors il n'y a pas d'existence. Mandala Mankunku hésite même quant au fait qu'il lui soit possible de mourir. Cet épiphénomène aurait pu paraître une simple erreur de la Nature et la vie aurait continué son cours.

Cependant ce peuple de l'intérieur des terres va rencontrer l'Homme Blanc, élément destructeur majeur. Le colonialisme va bouleverser tous les équilibres. Le premier colon répète qu'il ne souhaite que la paix – et un peu de caoutchouc. Caoutchouc qui deviendra l'or de ces terres à explorer. Les chefs de clans tentent de résister mais beaucoup d'entre eux acceptent les broutilles ramenées par l'Européen comme des trésors et laissent leur peuple se faire exploiter. Après tout, du caoutchouc contre de cette eau vie qui fait tout oublier, l'alcool ? L'échange malsain leur paraît alors raisonnable.

Mandala, comme beaucoup d'autres, fait partie de ces hommes qui travaillèrent de force à l'exploitation du caoutchouc dans un premier temps puis à la construction des voies de chemin de fer par la suite. La résignation du chef du village de Mankunku, qui est son oncle maternel, révolte le jeune homme aux yeux pers. La confrontation est violente ; Mankunku (comme Œdipe tua son père) tue le chef du clan et accomplit ainsi son Destin. Il doit fuir son village, qui l'acceptait déjà avec peine. Une destination s'impose à lui : la ville.

La ville révèle au jeune homme bien des avantages : il se fond dans la masse, il est libre. Mandala Mankunku trouve un travail, celui de conducteur de locomotive, en écho à son passé de forçat. Le voilà entré dans le monde moderne. Le XXe siècle porte les derniers coups à ce qui fut un jour le monde de Mankunku. Cependant l'Homme Blanc n'est pas à l'abri de chuter de son piédestal. Les guerres, la décolonisation, autant d'événements qui promettent des changements irrémédiables.



Emmanuel Dongala a un style très délié, facile à aborder et pourtant très riche. Les premières pages sont envoûtantes ; on perçoit la chaleur de ce jour de saison sèche où Mandala vient au monde, les couleurs vives de la nature luxuriante. Sans plonger dans l'exotisme c'est un voyage réussi dans une Afrique perdue et qu'en tant qu'Européen on recherche toujours un peu. L'amour qu'Emmanuel Dongala porte à son pays permet d'aimer ce continent que, de nos jours, on aurait trop tendance à associer à la violence, à la corruption et à la misère.

Le plus grand talent de Dongala, à mes yeux, est de rétablir ce que l'on pourrait appeler un « équilibre historique » en redonnant à chacun son rôle dans l'histoire de la colonisation : le Blanc n'est pas tout noir et le Noir n'est pas tout blanc dans les changements brutaux de la fin du XIXe siècle. Personne n'en porte seul le poids : aucun portrait à charge n'est fait. Chacun doit porter une part de responsabilité, l'Histoire s'écrit à plusieurs. Même si le protagoniste est africain, son regard tend à être impartial puisqu'il est en partie rejeté par les siens et ne comprend pas les nouvelles règles du jeu colonial.

Il ne s'inscrit pas toujours dans la lutte, sa position première dans le monde est celle d'observateur.   Il est la figure du scientifique par excellence qui ne peut pas s'intégrer toujours au jeu politique et qui reste en retrait. C'est donc un regard profondément attachant que nous propose l'auteur. La vision de Mandala est celle de l'Homme, il n'y a de parti pris que pour l'Humanité. Notre protagoniste est sensible au monde qui l'entoure et croit avec ferveur que tout s'équilibre, il y a toujours poison et contrepoison. Même si Mandala peut apparaître au lecteur comme un personnage pessimiste en ce qu'il n'aime ni le passé ni l'avenir, il est un vecteur d'espoir. L'espoir d'un monde plus équilibré, où la compréhension du monde importe avant toute autre chose.  Il faut chercher la cohabitation de toutes les forces du monde.

Cependant, Mandala naît à un moment de bouleversements politiques qui font que l'héritage supposé de son ancêtre Mankunku reprend le dessus dans ses actes : Mandala devient alors une figure de résistance au pouvoir, mais au pouvoir sous toutes ses formes, dans toutes ses incarnations. Contre son oncle, contre l'impérialisme européen, contre les extrémistes.

En plus de sa position dans le jeu social, Mankunku est aussi un personnage inscrit dès sa naissance dans l'histoire, dans le temps. Il a une position de charnière, il naît pendant le passage d'une époque à l'autre. Le personnage principal est une mise en abyme de l’œuvre entière et même de l'histoire de l'Afrique : il connaît tous les changements, toutes les ruptures. Sa vie et l'Histoire ne font plus qu'un.

Sur un plan stylistique, dans le Feu des origines, nous abordons l'histoire avec un ton très proche de celui du conte. Emmanuel Dongala dédramatise la cruauté de ce qui arrive même si les mots restent efficaces. La tonalité du conte permet de s'approcher au plus près de la vision du personnage, assez naïf sur ce qui se passe dans sa vie, le bon comme le mauvais : certaines choses se passent sans qu'on veuille les changer et d'autres provoquent un émerveillement sans fin.

Le Feu des origines est un voyage historique très juste et surtout très poétique.


Clotilde P., 1ère année Éd/Lib

 

 

Emmanuel DONGALA sur LITTEXPRESS

 

 

Emmanuel Dongala Jazz et vin de palme

 

 

 

 

 

 Articles de Camille et de Romain sur Jazz et vin de palme.

 

 

 

 

emmanuel dongala johnny chien mechant

 

 

 Article d'Eva sur Johnny chien méchant

 

 

 

 

 

 

 

 

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Déjeuner littéraire africain

aux Capucins (mars 2010)

 

 

 

 

 

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29 avril 2012 7 29 /04 /avril /2012 17:00

Henri-Lopes-Le-chercheurd-afriques1.PNG




 

 

 

 

 

 

 

Henri LOPES
Le Chercheur d’Afriques
Seuil
1ère édition, 1990
Collection Points, 2006




 

 

 

 

 

 

 

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Henri Lopes est un romancier congolais né à Kinshasa en République démocratique du Congo en 1937. Il a passé son enfance à Brazzaville et a ensuite fait ses études en France. Quand il rentre au Congo, celui-ci est devenu indépendant. Henri Lopes se consacre alors à la politique en étant plusieurs fois ministre et même premier ministre du Congo de 1973 à 1976. Depuis 1998, il est l’ambassadeur du Congo en France. Il est l’auteur de sept romans et d’un recueil de nouvelles qui a reçu le Grand Prix de la littérature d’Afrique noire en 1972. Il a par ailleurs reçu le Grand Prix de la francophonie de l’Académie française en 1993.


Ce livre raconte l’histoire d’André Leclerc, mulâtre aux yeux verts ; il est le fils d’une femme noire et d’un homme blanc qui a vécu au Congo, et sera élevé par sa nourrice, parente de sa mère, Olouomo, sa mère Ngalaha et son Oncle Ngantsiala. On le retrouve ensuite en France à Chartres où il est professeur. Dans cette ville, il a une relation avec Kani, une Guinéenne. Puis il séjourne à Nantes où il loge chez son ami d’enfance Vouragan, joueur de football. Celui-ci est appelé ainsi car

« [u]n journaliste […] déclara que l’enfant-là, lorsqu’il se saisissait du ballon, c’était comme un ouragan sur le gazon. Les auditeurs reprirent la formule : l’enfant-là un véritable Vouragan ! À chaque dribble, la foule dans les tribunes poussait des exclamations, se levait et répétait Vouragan, Vouragan, Vouragan jusqu’à ce que but s’ensuivit. »

Au début du livre, André est à Nantes et assiste à une conférence donnée par un homme qui s’appelle le docteur Leclerc. Par la suite, on découvre que c’est sa mère qui a chargé André de retrouver son père. André pense donc que le conférencier peut être son père qui était appelé le Commandant quand il était en Afrique.

Le récit, à la 1ère personne, fait alterner la jeunesse d’André en Afrique, son travail à Chartres et son voyage à Nantes. On retrouve donc à chaque chapitre une tranche de vie du héros.

Au fil de l’histoire, on apprend qu’au Congo un nouveau Commandant arrive et remplace son père. Sa mère est alors mal vue car elle est mère célibataire, qui plus est d’un fils de Blanc. Elle est donc obligée de s’exiler si elle ne veut pas subir les foudres de ce Commandant. Cela représente une nouvelle épreuve pour le jeune homme ; il se retrouve dans un nouvel endroit qu’il ne connaît pas avec des nouveaux camarades de classe. De plus, sa mère se remet en ménage avec un autre homme, prénommé Joseph, qui devient alors son père. Du côté nantais, on assiste aux pérégrinations d’André, ses sorties au bar le Pot-au-lait avec des amis de Vouragan, dont Fleur une jolie jeune femme qui ne laisse pas les deux hommes indifférents. À Nantes, il participera aussi au festival de mi-carême qui est un moment important pour la ville. À la fin du livre, il rentre en Afrique pour retrouver ses racines.


Dans ce livre le thème de la quête d’identité et de la recherche du père est central. Au cours de l’histoire, le protagoniste s’interroge souvent en se demandant s’il doit continuer cette quête ou pas. On a aussi le thème du racisme qu’il subit des deux côtés : il n’est pas assez noir en Afrique et pas assez blanc en France. D’ailleurs, on le prend souvent pour un Antillais en France du fait de sa couleur de peau. Cependant, ce thème, bien que récurrent dans l’histoire, n’est abordé qu’en quelques phrases à chaque passage. Jamais cela n’est souligné, ce qui fait que l’on a l’impression qu’il subit cette situation avec indifférence, mais très souvent, on remarque que les gens changent de trottoir. Il subit même une altercation à Nantes et il se fait arrêter. On peut néanmoins remarquer que tout cela lui pèse ; quand une femme blanche lui sourit pour la première fois, cela lui fait plaisir :

 

« La première Blanche à m’avoir adressé un sourire fut l’hôtesse de l’avion, le matin de notre départ pour la France. […] Mlle l’hôtesse, elle, nous accueillit avec la gaieté et la gentillesse des maîtresses de maison, heureuses d’ouvrir la porte à leurs convives. Dans son uniforme bleu, elle ressemblait aux auxiliaires des armées alliées des films de guerre. Elle n’avait pas besoin de savoir nos noms, elle, pour s’adresser à nous. Elle appelait chacun de nous "monsieur" et nous vouvoyait, malgré nos âges et nos peaux. Nous bénéficiions, en tout, du même traitement que les colons. »

Nous avons aussi une vision européenne du colonialisme avec le Docteur Leclerc. En effet, celui-ci qui serait le père d’André a écrit un livre qui s’intitule Carnets de voyages. Contrairement à l’état d’esprit des colons de l’époque, il constate les coutumes des Congolais sans les juger, ni analyser et avec objectivité. Cela, André le remarque :

« Les carnets de voyages du médecin César Leclerc fourmillent de détails précis et captivants sur le colonie du Moyen-Congo. À travers sa description des lieux et de la vie, c’est tout le Congo d’aujourd’hui qui revit. Les Blancs de la colonie qu’il décrit ressemblent à ceux de notre enfance. Je suis étonné par sa curiosité envers les indigènes. Ce n’est pas un troupeau d’esclaves sans âme et sans intelligence qu’il peint, mais des êtres dont il s’aventure même à vouloir expliquer certaines des coutumes. Deux fois sur trois, il commet à ce sujet des contresens, mais l’intention qui guide sa démarche a de quoi irriter les colons. Malgré une lecture critique rigoureuse, je n’ai relevé aucun jugement révélateur des préjugés racistes que nous sommes habitués à entendre au pays. Sans doute parle-t-il souvent des "sauvages". Mais son utilisation de ce vocable est plus proche de celle des philosophes du siècle des Lumières que de l’insulte de la période contemporaine. Il n’échappe bien sûr pas à un sentiment de supériorité qui légitime son sens du devoir national : civiliser les malheureux nègres ! »

Nous pouvons aussi remarquer les influences africaines avec la présence de nombreux proverbes incitant à la sagesse. Ainsi, au début du livre, André assiste à une conférence et un homme s’est endormi à côté de lui :

« Le bruit de sa respiration me gêne. J’ai failli le toucher de mon coude, puis me suis retenu en raison de son âge. Si la bouche du vieillard sent mauvais, répétait l’Oncle Ngantsiala, en tout cas pas les mots qui en sortent. »

L’Afrique est donc un thème central du roman, et l’auteur souligne, à travers le titre, qu’il n’y a pas une Afrique mais des Afriques. En effet, le continent a plusieurs facettes, dans ses coutumes et ses traditions, les oppositions entre petits villages, et villes de taille plus importante, entre colonisé et colonisateur… Nous pouvons donc dire que ce roman souligne bien le mélange des cultures d’André qui a vécu en Afrique et en France.


Le texte est simple avec des phrases claires. Les chapitres sont courts, ce qui facilite la lecture. Cependant, de nombreux termes africains parsèment l’histoire et cela peut poser problème. Néanmoins, dans le contexte et avec leur répétition on peut arriver à les comprendre. Par exemple, lorsque le personnage parle avec des Africains en lingala, le dialecte du pays, il commence toujours ses conversations avec « Niain, niain », de même, un Européen est un « Mouroupéen »… Les termes qui ne sont pas compréhensibles sont traduits en notes rédigées par l’auteur lui-même à la demande de son éditeur. De plus, le texte est parfois écrit de manière orale comme si André s’adressait directement à quelqu’un. Le pronom « tu » est donc souvent employé dans ces passages qui servent à rendre hommage aux personnes qui furent importantes dans le parcours d’André, notamment sa mère et son oncle. Par ailleurs, je pense que l’oncle d’André a une place très importante dans son cœur. Il remplace peut-être la figure du père qu’il n’a pas eu, bien qu’il ait quand même par la suite un beau-père. En effet, tout au long du roman, André ne cesse pas de citer son oncle ; quand il va faire un choix important, les conseils de son oncle résonnent. Enfin, nous pouvons aussi remarquer qu’André ne porte pas de regard aigri sur la France, même s’il est vu comme un étranger et subit parfois le racisme de la population. Il sait relever la tête et continuer son bonhomme de chemin sans prêter attention aux autres. C’est une des qualités du héros.

Pour finir, nous pouvons remarquer que le roman est écrit à la manière d’une autobiographie avec l’alternance des passages de la vie d’André en Afrique, au Congo, et de sa vie en France. Tout au long du livre, la confusion peut être faite entre André, le narrateur, et Henri Lopes, l’écrivain. En effet, les deux sont nés au Congo et sont ensuite partis en France. André Leclerc n’a pas un nom à consonance africaine, comme Henri Lopes. On se demande donc si l’histoire d’André n’est pas celle d’Henri Lopes, ou si du moins il ne s’est pas servi de son expérience pour son personnage. Un livre très intéressant et passionnant qui se lit vite.


Marion, 2e année Bib.- Méd.-Pat.

 

 

 

 

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4 février 2012 6 04 /02 /février /2012 07:00

Scholastique Mukasonga, L'Iguifou

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Scholastique MUKASONGA

L’Iguifou, Nouvelles rwandaises

Gallimard

Collection Continents noirs, 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

Bibliographie de Scholastique Mukasonga


Iyenzi ou les Cafards,  Gallimard, 2006

La femme aux pieds nus, Gallimard, 2008

L’Iguifou, Nouvelles Rwandaises, Gallimard, 2010

 

 

 

L’Iguifou, Nouvelles rwandaises est un recueil de cinq nouvelles intitulées :

« L’Iguifou »

« La gloire de la vache »

« La peur »

« Le malheur d’être belle »

« Le deuil »

 

Ces nouvelles se situent dans le contexte historique de l’après-génocide rwandais perpétré en 1994, qui provoqua la disparition près de 800 000 Tutsis assassinés par les Hutus. L’originalité de ce recueil réside dans le fait qu’il ne traite pas du génocide lui-même, l’auteur ne l’ayant pas vécu mais y ayant perdu 37 membres de sa famille. Il aborde des thèmes de l’après-génocide lorsque les Tutsis, survivants en exil ou encore au Rwanda, ont dû réapprendre à vivre normalement, et ce, que ce soit aux côtés des Hutus, en deuil, ou encore en exil. L’auteur traite de thématiques fondamentales dans cette période difficile qui, si de nombreux ouvrages ont pour thème le génocide lui-même, n’ont que peu été utilisées et décrites.

 

L’iguifou en rwandais veut dire « la faim », c’est le thème central de la première nouvelle. L’auteur nous y raconte l’histoire des déplacés à Nyamata, devant vivre constamment avec la faim. L’écriture de l’auteur est sereine, alliant la poésie et l’humour, ce qui permet parfois de relativiser et de se détendre au milieu de la lecture, le sujet traité étant difficile à accepter, et pouvant mettre mal à l’aise. Cet ouvrage ne sonne pas comme une accusation, mais comme un simple témoignage, une description des faits pour que l’on n’oublie pas ce qui s’est passé. L’auteur ne montre aucune colère contre les Hutus, et ne les accuse pas, ni eux ni le monde occidental ni tous ceux qui furent impliqués dans ce massacre. Elle se contente de relater les faits, de décrire la vie telle qu’elle fut ensuite, la difficulté de vivre avec une telle histoire, et les marques qu’elle laissa sur les Tutsis. La seule accusation que peut contenir ce recueil se situe dans la nouvelle intitulée « Le deuil » :

 

« À la télé, à la radio, dans les journaux, on ne parlait pas de génocide. C’était comme si le mot était réservé. Trop grave pour l’Afrique. Oui, il y avait des massacres, comme il y en avait toujours en Afrique. »

 

Ici l’auteur lance ce qui semble être une accusation discrète, visant le monde occidental qui ne se préoccupa guère de leur sort. Le reste du recueil garde un ton calme, presque détaché qui en devient presque parfois plus dur à supporter, le contraste entre la douceur de l’écriture et les faits racontés pouvant être très déstabilisant. Le génocide n’est jamais clairement nommé, il reste quelque chose d’indicible, tournant toujours au-dessus de l’ouvrage mais jamais abordé de face. Le lecteur ne peut cependant pas l’oublier, il reste présent à l’esprit et derrière chacune des nouvelles de Scholastique Mukasonga. Le sentiment prédominant semble toujours être la douleur, parfois étouffée et sourde, parfois vive. Chaque nouvelle se termine sur une chute marquante, laissant une trace sur le lecteur qui doit parfois relever un instant la tête et réfléchir avant de poursuivre sa lecture.

 

La dernière nouvelle du recueil, « Le deuil », se termine de manière quelque peu abrupte, sur une phrase sonnant comme une constatation implacable. Dans cette nouvelle, le personnage principal retourne au Rwanda pour tenter de faire son deuil et retrouver ses morts. Il rencontre à cette occasion le gardien des Morts, gardant l’église de son village où furent massacrés tous les Tutsis qui s’y étaient réfugiés. À la fin de la nouvelle, celui-ci fera cette remarque :


« Maintenant, dit le gardien des Morts, de quoi aurais-tu peur ? »


Cette phrase clôt le recueil et possède une grande signification, bien qu’il soit possible de l’interpréter de deux manières différentes.

 

Elle peut être perçue comme un message d’espoir et de détermination, marquant la volonté de continuer à vivre malgré le génocide, en acceptant le passé. Elle montre que désormais, après une telle expérience, ils ont connu le pire. De quoi donc pourraient-ils avoir peur désormais ? Il reste la vie, malgré tout.

 

Cependant, elle peut aussi être interprétée, à l’inverse, comme un signe de désespoir et d’abandon, puisque l’on peut considérer que tant que l’on a peur de quelque chose, c’est qu’il reste le goût de vivre. Ne plus avoir peur de rien, ni même de la mort peut être perçu comme une capitulation.

 

L’auteur nous laisse donc sur cette phrase, libres de choisir l’interprétation qui nous conviendra. Personnellement, je préfère penser qu’elle diffuse un message d’espoir, et d’une certaine manière de rage à la fois. La rage de vivre malgré les horreurs connues. En terminant le livre, le lecteur peut avoir besoin de réfléchir un peu, comme ce fut mon cas, le temps d’intégrer les informations reçues durant la lecture.

 

Je conseille fortement cet ouvrage ; la façon dont l’auteur aborde le génocide a été pour moi inédite et j’ai ainsi pu découvrir des aspects auxquels je ne n’avais jamais pensé. Malgré la dureté du sujet, l’écriture est agréable à lire, l’humour et la poésie la rendant plus légère. Ce recueil ressemble à un témoignage pour les générations futures comme pour les gens d’aujourd’hui, pour que l’on n’oublie jamais les atrocités commises par la folie des hommes.

 

 

 

Sophie, 1ère année Bib.

 

 

 

Scholastique MUKASONGA sur LITTEXPRESS

 

scholastique Mukasonga La femme aux pieds nus

 

 

Article de Johana sur La Femme aux pieds nus.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lien

 

« Continents noirs » fête ses 10 ans.


  Avec bientôt soixante-dix titres et trente-cinq écrivains, la collection « Continents noirs » vous invite à découvrir une littérature africaine, afro-européenne, diasporique, la plus jeune littérature du monde, et ses auteurs.

 

 

 

 

 


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16 avril 2011 6 16 /04 /avril /2011 07:00

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Tierno MONÉNEMBO
L'aîné des orphelins
éditions du Seuil, 2000
Points, 2005


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Biographie

Tierno Monénembo est né en 1947 à Porédaka en Guinée. Son vrai nom est Thierno Saidou Dizllo. En 1969, il quitte la Guinée pour échapper à la dictature d'Ahmed Sékou Touré et se réfugie au Sénégal.

Fils de fonctionnaire, il part en Côte d'Ivoire pour ses études et les continuera en France à partir de 1973. Titulaire d'un doctorat, il part enseigner dans des pays comme le Maroc ou l'Algérie. En plus d'être professeur, il est aussi écrivain qui et publie régulièrement depuis ses débuts : environ une dizaine d’ouvrages, parmi lesquels Les Écailles du ciel (Seuil, 1986) qui a reçu le Grand Prix de l'Afrique Noire, Cinéma (Seuil, 1997), L'aîné des orphelins (Seuil, 2000) ou encore Le Roi de Kahel (Seuil, 2008), prix Renaudot.

Il  a aussi participé, entre autres, à l'animation de la ville d'Agen (Lot-et-Garonne) Black Africa Mix, qui s'est déroulée pendant toute l'année 2010.



Retour sur le génocide rwandais

Ce génocide a eu lieu du 6 avril au 4 juillet 1994 au Rwanda. Il s'inscrit dans une guerre civile opposant le gouvernement rwandais de l'époque au FPR (Front Patriotique Rwandais) accusé d'être Tutsi. Les Rwandais exilés appartenant au mouvement du FPR avaient décidé de revenir au Rwanda dans le but de reprendre le pouvoir par les armes. Les autorités rwandaises contre-attaquèrent notamment par le génocide en tuant quasiment tous les Tutsis à l'intérieur du territoire. Le FPR a cependant gagné militairement. Pendant ces trois mois de génocide, 800 000 Tutsis trouveront la mort ainsi que les Hutus qui n'ont pas soutenu les autorités rwandaises de l'époque, considérés comme des traîtres.

Séparation Hutus/Tutsis

Lors de la colonisation européenne du continent africain, le Rwanda fut attribué à la Belgique. Les colonisateurs belges croient percevoir une supériorité intellectuelle des Tutsis sur les Hutus. Les Tutsis ont donc accès à l'administration, aux études et à la gouvernance alors que les Hutus exercent des activités subalternes, soumis à l'autorité belge et tutsi. Il y a donc eu une fracture du peuple rwandais  provoquée par les Européens, fracture qui est allée jusqu'à la mise en place de cartes d'identité ethniques, ceci dès le début de la colonisation et jusqu'à la guerre civile de 1994.



L'aîné des orphelins

Ce livre raconte l'histoire d'un adolescent, Faustin Nsenghimana, quinze ans, condamné à mort pour meurtre. Le récit se passe en 1999, cinq ans après le génocide. Faustin est en prison depuis trois ans et c'est le narrateur (récit raconté à la première personne).



Le devoir de mémoire, dire l'indicible

« Ce roman s'inscrit dans le cadre de l'opération "Écrire par devoir de mémoire", conçue par l'Association Médias d'Afrique et soutenue par la Fondation de France ». Comme neuf autres écrivains, Tierno Monénembo s'est rendu au Rwanda pendant deux mois. Cette opération consistait à écrire des romans sur le génocide rwandais dans une optique de devoir de mémoire mais aussi pour aider le peuple rwandais dans son deuil. Ces dix écrivains ont fourni un véritable travail de recherche en recueillant des témoignages de survivants, de personnes ayant participé au massacre, de membres d'ONG et d'orphelins du génocide pour pouvoir écrire leurs livres. En cela, L'aîné des orphelins participe totalement au devoir de mémoire, au témoignage qui s'établit à travers la fiction, les personnages étant fictifs même s'ils évoluent dans un cadre historique réel.

Nous avons aussi le point de vue d'un adolescent qui nous raconte ses souvenirs personnels à cette époque. Il ne s'agit donc pas de tenter de donner une explication au génocide. Ici, les enfants sont plus victimes qu'acteurs de la situation. Ils sont témoins des événements et cela donne une grande authenticité au récit dans le cadre du devoir de mémoire et de témoignage.

De plus, avec le travail de recherche effectué en amont, Tierno Monénembo réussit à dire l'indicible, à le rendre public, ceci avec une simplicité parfois déconcertante.



L'enfant adulte

À travers des personnalités paradoxales, particulièrement chez Faustin, les jeunes personnages de cette histoire peuvent être perçus comme des enfants adultes ; la frontière entre le monde de l'enfance et celui de l'âge adulte semble très mince. En effet, Faustin emploie des mots comme avènements pour « événements », pédrophiles pour « pédophiles » ou encore la Hirlandaise au lieu de « l'Irlandaise » pour nommer un autre personnage féminin. On retrouve cela chez beaucoup d'enfants. On pourra noter la subtilité de l'auteur qui choisit avènements pour « événements », le premier mot, par son sens, étant lié au contexte de cette époque au Rwanda.

De plus, dans l'expression de Faustin, cynisme et simplicité se mélangent, l'un signifiant la rébellion du jeune garçon contre le monde des adultes et ce qu'ils ont provoqué, l'autre reflétant une certaine naïveté, autre caractéristique que l'on trouve chez les enfants.

Paradoxalement, Faustin est une victime du génocide et un orphelin qui a grandi trop vite et qui, comme les autres jeunes, doit se débrouiller tout seul. Au QG, les orphelins vivent en communauté et reproduisent le modèle hiérarchique des adulte.

Ce qui rapproche aussi Faustin de l'âge adulte est la sexualité, très présente dans le récit et qui semble inéluctablement liée à la situation de crise et de reconstruction du pays après la guerre civile, avec tous ses travers comme la pédophilie, le viol, la prostitution abordés dans le roman.

L'humour noir et le cynisme avec lesquels le personnage revient sur ses souvenirs sont déroutants et tragiques.



La confrontation culture occidentale/culture africaine

Dans L'aîné des orphelins, des personnages d'origine européenne sont aussi présents. Certains comme la Hirlandaise ou les journalistes cherchent à aider les enfants. Cependant on observe un certain dédain de Faustin à leur égard. On comprend qu’ils agissent sans réellement chercher à comprendre ce dont les enfants ont vraiment besoin.

Il existe cependant deux personnages occidentaux pour lesquels Faustin, dans ses souvenir, éprouve de la sympathie : l'Italienne et Rodney. La première s'est installée dans le village natal de Faustin, sans prétention, et Faustin se reconnaît un peu dans le second.



L'écriture de Tierno Monénembo

Hormis la simplicité, ce qui rend le roman vivant est qu'il n'y a pas de chronologie dans l'énumération des souvenirs de Faustin. Nous ne somme pas dans un récit linéaire ; les souvenirs sont racontés par fragments comme ils viennent à l'esprit du personnage.

De plus l' « oralité » est très présente dans l'histoire avec beaucoup de dialogues, de proverbes énoncés par Faustin. D'ailleurs ces proverbes, notamment ceux du vieux sorcier Funga, apportent une touche de réalisme magique et de mystère au roman.

Pour finir, l'écriture de Tierno Monénembo reprend une des caractéristiques d'une partie de la littérature africaine qui est le picaresque : le protagoniste est un jeune vagabond, orphelin, dont la vie est remplie d'intrigues diverses.

Anaïs, 2e année Bib.-Méd.

 


 

Tierno MONENEMBO sur LITTEXPRESS


Tierno Monenembo Le Roi de Kahel




Articles d'Inès et de Kadija sur Le Roi de Kahel

 

 

 

 

 

 


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9 avril 2011 6 09 /04 /avril /2011 07:00

scholastique Mukasonga La femme aux pieds nus

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Scholastique MUKASONGA
La Femme aux pieds nus
Gallimard
Continents noirs, 2008


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

scholastique-mukasonga.jpgScholastique Mukasonga, née au Rwanda à la fin des années 1950, est une écrivaine rwandaise. En 1960, sa famille est déportée à Nyamata. En 1968, Scholastique Mukasonga réussit l'examen d'entrée à l'école secondaire et elle est envoyée en pension à Kigali, au Lycée Notre-Dame-de-Cîteaux. Elle s'inscrit ensuite à l'école d'assistantes sociales de Butare mais doit quitter cet établissement en 1973 pour se réfugier au Burundi. Elle y finit ses études, trouve du travail avec l'Unicef et rencontre son futur mari. En 1994, son père, sa mère et trente-sept membres de sa famille sont massacrés au Rwanda. Elle vit actuellement en France.

En 2006, elle publie son autobiographie, Inyenzi ou les cafards, chez Gallimard, dans la collection Continents Noirs. Elle y évoque ses multiples cauchemars liés à la violence de l’époque postcoloniale, de la purification ethnique, au génocide. En 2008, elle fait aussi paraître chez Gallimard, dans la même collection, La femme aux pieds nus, qui a reçu le prix Seligmann contre le racisme, puis L’Iguifou en 2010, recueil de cinq nouvelles rwandaises.

Un petit mot sur le titre. Scholastique Mukasonga dit : « Cette femme aux pieds nus qui donne le titre à mon livre, c'est ma mère, Stefania. » Elle nous éclaire ainsi sur le contenu de l’œuvre.

Il était une fois Nyamata, un village rwandais, village de fugitifs qui ne se sentent plus chez eux parce qu’ils expient le crime d’être nés Tutsis. Réfugiés dans leur propre pays, ils essaient tant bien que mal de mener une vie normale sous la surveillance des militaires du camp de Gako, qui à n’importe quel moment de la journée ou de la nuit peuvent venir semer le trouble en saccageant, pillant la maison, en emmenant avec eux les pères et fils : « Soudain […] je vois trois soldats qui renversent les paniers et les cruches et jettent dans la cour les nattes qui étaient suspendues au plafond. »

Il était une fois, dans ce même village, des gens heureux vivant ensemble, qui partageaient des moments comme la construction de l’Inzu (foyer de la famille), occasion de travailler avec les voisins, comme la récolte du Sorgho, « roi des champs »… C’est surtout l’histoire de Stefania, femme courageuse, vaillante, déterminée à protéger les siens coûte que coûte, au prix même de sa personne. Stefania, vu le contexte sociopolitique de son village, tenait absolument à ce que ses trois filles, Umubyeyi, Uwamubyirura, Mukasonga recouvrent son corps lors de sa mort :

« Quand je mourrai, quand vous me verrez morte, il faudra recouvrir mon corps. Personne ne doit voir mon corps, il ne faut pas laisser voir le corps d’une mère. C’est vous mes filles qui devez le recouvrir, c’est à vous seules que cela revient. Personne ne doit voir le cadavre d’une mère, sinon cela vous poursuivra… vous hantera jusqu’à votre propre mort, où il vous faudra aussi quelqu’un pour recouvrir votre corps ».

Hélas, Stefania est assassinée, démembrée à la machette, ses restes se sont confondus dans l’immense charnier du génocide. Scholastique n’a pas pu recouvrir le corps de sa mère. C’est donc avec ce livre de souvenirs qu’elle mène à bien ce que sa mère lui a demandé :

« Maman, je n’étais pas là pour recouvrir ton corps et je n’ai plus que des mots pour accomplir ce que tu avais demandé. Et je suis seule avec mes pauvres mots et mes phrases, sur la page du cahier, tissent et retissent le linceul de ton corps absent ».

Scholastique Mukasonga reconstruit son Afrique, son Rwanda, la vie quotidienne de sa mère au village, avec l’obsession permanente de celle-ci : sauver les enfants. Elle se souvient de sa mère guettant les bruits, les signes, repérant les cachettes dans les terriers, les fourmiliers, creusant sous son lit un tunnel pour une éventuelle fuite.

Pourtant, au fil du récit, malgré cette terreur militaire,  la vie reprend son cours. Stefania construit l’inzu, lieu d’accomplissement d’une vraie femme, elle est la gardienne du feu, et aussi celle de la tradition. C’est elle qui cultive le sorgho, activité principale des femmes rwandaises, qui célèbre la fête des moissons selon les rites ancestraux. Stefania procède aux incantations, à la culture des plantes de bon augure à la base de nombreux remèdes. Au village, c’est une marieuse réputée,  organisatrice des « séances d’épouillage » des jeunes filles bonnes à marier le dimanche après-midi, moment de convivialité, de partage d’une cruche de bière de sorgho, où l’on fume la pipe, privilège des femmes mariées. C’est un voyage au cœur des traditions : Stefania accordait beaucoup d’importance aux rites, aux coutumes lors de la récolte du sorgho ou de la demande en mariage de son fils. Elle est attentive aux présages, les corbeaux ou les larmes de la lune par exemple.


D’autres portraits de femmes, touchants, amusants, émaillent cette œuvre : Suzanne, la garante de la virginité des filles à marier ; Claudia, la fille sans mari ; Kilimadame, qui introduit le pain à Nyamata. Elles constituent le parlement des femmes.



En guise de conclusion, on peut dire que Scholastique fait revivre sa mère qui dépensait énergie, courage et malice pour que ses enfants puissent survivre, vivre dans la dignité, accéder à une bonne éducation pour sortir de la misère, avec tendresse et amour ; cette simplicité contraste tellement avec les récits du génocide rwandais que nous connaissons. C’est une ode à la vie, à l’amour à travers les souvenirs d’une petite fille, pleine de nostalgie et de regrets que Scholastique Mukasonga offre en guise de linceul à sa mère, assassinée au Rwanda pendant le génocide des Tutsi de 1994. J’ai apprécié ce livre simple et bouleversant à la fois qui se heurte à la réalité du génocide rwandais, met l’accent sur le rôle des femmes tutsies qui tentent de renforcer l’esprit de famille, la cohésion communautaire. L’auteure fait œuvre d’ethnologue avec ces renseignements riches sur la tradition rwandaise et de conteuse avec cette touche d’oralité, agrémentée du langage Tutsi. Elle parvient à recouvrir le corps de sa mère d’un linceul de mots, de souvenirs, s’acquittant ainsi de sa dette car « personne ne doit voir le cadavre d’une mère », disait Stefania.



Johana, 2e année Bib.-Méd.

 

 

 

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6 avril 2011 3 06 /04 /avril /2011 07:00

lucio-mad--dakar_en_barre.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lucio MAD
Dakar en barre
Première parution
Mai 1997 aux éditions Baleine,
collection Le Poulpe

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lucio Mad
lucio_mad.jpg
Lucio Mad s’appelait en réalité Eric Madelin. C’est en hommage à Lucio Fulci qu’il a choisi ce pseudonyme, ce qui éclaire déjà la personnalité de cet auteur né en 1962 et décédé en 2005 d’un cancer du poumon. Il était tout autant écrivain, poète, metteur en scène et scénariste ; il a notamment créé l’Asile Culturel en 1980, une compagnie de théâtre jouant ce qu’il appelait du théâtre de série B, soit du théâtre un peu fauché, sans autre prétention que la sympathie du public. Il était également amateur de hip-hop et a participé à de nombreuses revues, réalisant à l’occasion des articles reconnus. Mais Lucio Mad avait surtout un véritable amour pour l’Afrique, et le Sénégal plus particulièrement. Après plusieurs voyages là-bas, il s’est lié d’amitié avec de nombreux auteurs, et a notamment permis à Abasse NDione de se faire connaître en France, et de publier chez Gallimard son roman La Vie en spirale. Son écriture est simple, humble, accessible.



Bibliographie

Les Trafiqueurs,  Gallimard, La Noire, 1995
Dakar en barre, Baleine, Le Poulpe, 1997
Paradis B, Gallimard, La Noire, 1998
Black  (scénario)



Collection le Poulpe

La collection Le Poulpe a été créée en 1995 par Jean-Bernard Pouy, avec La petite écuyère a cafté. C’est le premier roman qui raconte les aventures de Gabriel Recouvreur, dit Le Poulpe. Personnage atypique du roman noir, anarchiste, justicier, amateur de bière, d’aventures et d’érotisme, il est surtout le personnage central d’une série de romans à contraintes. Structure du roman (crime, découverte du crime dans les journaux, rubrique faits divers, par le Poulpe, aventures et rebondissements jusqu’à la résolution de l’enquête, puis retour à la situation du début), personnages récurrents car obligatoires, mais aussi obligation d’introduire des combats, pas mal d’alcool, et surtout un livre. C’est une collection ouverte, sans sélection, les manuscrits sont publiés par ordre d’arrivée. Aujourd’hui la collection a été adaptée au cinéma, en bande dessinée. Le nombre de romans a atteint les 270 titres.



Dakar en barre

Dans Dakar en barre, Lucio Mad nous emmène avec le Poulpe au Sénégal, sur les traces de bandits coupeurs de tête, après l’appel de son ami O. Chiminh. Il emmène avec lui La Vie en spirale, roman d’Abasse NDione, auteur sénégalais, qui selon lui vaut mieux que tous les livres touristiques sur le Sénégal. Cet auteur, ami de Lucio Mad, va donc être très présent dans le livre. Durant tout le roman, on va regarder évoluer le Poulpe au Sénégal, après avoir quitté un Paris pluvieux et triste ; il va en effet se trouver plongé dans une chaleur étouffante, au milieu de marabouts et de dangereux trafiquants d’herbe. Il va, au fur et à mesure du roman, s’acclimater, s’imprégner de ce pays, de ces gens, et c’est ainsi qu’à la fin éprouvera un grand respect pour les Sénégalais, qu’il quittera à regret, mais aussi pour les marabouts qu’il prenait auparavant pour des charlatans, et pour cette langue, le wolof, qu’il va finir par aimer et comprendre à force de la pratiquer. Dakar en barre est donc un polar, puisque l’on suit l’enquête du Poulpe, mais c’est surtout une déclaration d’amour au Sénégal par le plus africain des auteurs parisiens, ainsi qu’un récit de voyage palpitant, drôle, parfois émouvant, mais c’est surtout une véritable immersion au cœur de ce pays que nous offre l’auteur.

F.M., 2e année Éd.-Lib.

 

 

Lire également l'article de Julie sur le polar africain.

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1 mars 2011 2 01 /03 /mars /2011 07:00

Emmanuel Dongala Jazz et vin de palme

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Emmanuel DONGALA
Jazz et vin de palme
Hatier, 1982
Le Serpent à plumes, 2003
Collection Motifs

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Emmanuel-Dongala.jpgJazz et vin de palme est un recueil écrit par l'écrivain congolais Emmanuel Dongala. Il a été publié en 1982 aux éditions Hatier dans la collection Monde Noir Poche. Il faut attendre 1996 pour que les éditions du Serpent à Plumes le rééditent. L'édition que l'on trouve aujourd'hui généralement en librairie est celle des Éditions du Rocher, dans la collection Motifs. Le recueil est composé de huit nouvelles réparties entre le Congo et New York.

Nous pouvons distinguer nouvelles congolaises et nouvelles new-yorkaises. Les cinq premières se déroulent toutes sous le soleil du Congo dans une période s'écoulant sur une période d'une dizaine d'années. On y trouve des thèmes récurrents concernant la nature du pouvoir en place (la corruption, la répression, l'inconsistance des militants du Parti...) mais aussi le rapport entre celui-ci et les croyances congolaises traditionnelles .

 

 

 « L'étonnante et dialectique déchéance du camarade Kali Tchikati »

Cette première nouvelle nous raconte la rencontre entre le narrateur et l'une de ses anciennes connaissances dans un bar de Pointe Noire. Celui-ci fut un ancien dignitaire de l'État, chargé de la propagande et de l'idéologie, particulièrement dédié à la lutte contre les cultes. Différents événements paranormaux vont petit à petit remettre en cause ses convictions matérialistes, ce qui va entraîner par ailleurs la perte de sa crédibilité dans l'appareil d'État. Confronté à l'infertilité de son couple, à des hallucinations aux conséquences tragiques, Kali Tchikati va finalement se tourner vers les sciences occultes

Cette nouvelle ouvrant le recueil pose un thème qui va être récurrent tout au long de notre lecture. E. Dongala cible l'idéologie matérialiste mise en place par le gouvernement de Marien Ngouabi. Mysticisme ou scepticisme ; au début, le narrateur « se cantonne dans ce territoire flou où le croire et le non-croire n'arrivent pas à se partager, comme chez la plupart des gens qui reconnaissent les limites de leur connaissance. » Ce territoire flou est maintenu tout au long de la nouvelle puisque l'on ne sait pas réellement si les faits surnaturels relatés dans cette nouvelle sont le fruit de l'imagination de Kali Tchikati ou se réalisent vraiment. La nouvelle se conclut toutefois sur ces mots : « Je n'en doutais plus, l'Afrique avait ses mystères ».

 

 

 

 « Une journée dans la vie d'Augustine Amaya »

Augustine Amaya est une commerçante, mère célibataire de nombreux enfants. Tous les jours, elle traverse le fleuve pour se rendre au Zaïre et y acheter les marchandises qu'elle revendra ensuite sur l'autre rive. Suite à un changement des règles douanières, les autorités égarent ses papiers d'identité. Comme les jours précédents, Augustine se rend au poste de police afin de récupérer son moyen de subsistance. Elle se retrouve aux prises avec la bureaucratie et l'indifférence du fonctionnaire de police.

C'est une nouvelle que nous pouvons qualifier d'humaniste, trait commun à plusieurs nouvelles du recueil. En abordant la condition précaire de cette femme dont l'existence est suspendue au bon vouloir d'un fonctionnaire, l'auteur met en scène sa dignité face aux violences physiques et morales (notamment par son statut de femme divorcée) qu'elle subit. C'est aussi dans cette nouvelle que l'on retrouve une figure humoristique récurrente dans le recueil : il s'agit de l'image de l'immortel président mort ou assassiné, en référence au statut du président de la république (voir ci-dessous). Dans cette nouvelle, l'auteur aborde aussi le thème de la routine. La routine de l'attente au poste de police a remplacé celle de la traversée du fleuve.



« Le procès du père Likibi »

Un village est victime d'une longue période de sécheresse qui menace de se transformer sous peu en famine. Un paysan accuse le Père Likibi d'avoir arrêté la pluie au cours de la cérémonie de mariage de sa fille. Le pouvoir, alerté par le chef du village, organise un procès contre le Père Likibi pour son utilisation des sciences occultes. Zacharie Koninbua, membre du Comité Central, issu de ce village, est le président de ce procès.

Dans cette longue nouvelle, on retrouve le thème de la répression vis-à-vis de la sorcellerie, thème qui avait déjà été effleuré dans la première nouvelle. On retrouve encore l'ambiguïté sur l’efficacité réelle ou supposée de la magie. Le Père Likibi est-il réellement responsable de la sécheresse ? Ou est-ce un concours de circonstances ? Ici, le tribunal se trouve confronté à une contradiction. En effet, comment juger un acte qui est censé ne pas exister ? Par ailleurs, cette nouvelle est abordée avec un certain humour malgré son dénouement tragique. E. Dongala tourne en ridicule les membres du parti, personnifié ici par Zacharie Koninbua ; de ce dernier on dit « qu'il était professeur agrégé mais certains mauvais esprits prétendaient qu'il n'avait que son brevet d'étude ». Le Chef Mouko, chef du village et par ailleurs membre du parti s'illustre lui aussi : « Il fait chaud n'est-ce pas ? », question suivie de cette remarque du narrateur : « comme si en énonçant une évidence, l'évidence de sa propre sagesse ne serait que plus éclatante. » On retrouve la même figure quelques lignes plus loin : « Je vois que quelque chose te tracasse, continua le chef Mouko, utilisant encore l'évidence pour prouver sa sagacité de chef spirituel ». L'humour est aussi présent dans le décalage entre la personnalité de l'accusé et celle du président du tribunal. Le Père Likibi ayant côtoyé « Koninboua prénommé Zacharie » lorsque ce dernier était enfant, il règne une certaine confusion ; comment faut-il l’appeler : Fils ? Camarade ? Président ?

 

 

 « L'Homme »

Un homme s'est faufilé dans l'enceinte du palais présidentiel et a assassiné le président. La traque pour le retrouver est un échec mais son village est localisé, l'armée arrive...

Cette courte nouvelle aux accents tragiques est une dénonciation de la répression aveugle mais est aussi un hommage à la résistance du peuple et une nouvelle illustration de l'humanisme d'Emmanuel Dongala : « "L'homme", espoir d'une nation et d'un peuple qui dit NON, et qui veille... ». Nous nous trouvons encore une fois à la frontière du surnaturel avec cet homme insaisissable qui a réussi à s'infiltrer dans la forteresse qu'est le palais présidentiel. 
 

 

 

«  La Cérémonie »

Le narrateur, militant modèle, nous raconte les efforts qu'il a consentis pour gagner sa place de nouveau directeur de l'usine mais aussi sa déception lorsqu'il a appris qu'il n’occuperait pas cette fonction. Pour montrer toutefois sa dévotion, il réussit à être porte-micro pour l'intronisation du nouveau directeur. L'éclatement du pneu d'un taxi va changer sa destinée.

« La Cérémonie » est la nouvelle la plus longue du recueil. Ici encore l'humour est très présent malgré les thèmes graves qui y sont abordés. Le militant zélé est caricaturé ; il répète et interprète avec dévotion ce qu'on lui dit sans forcément tout comprendre, mélangeant les termes marxistes, tout cela avec pour seul but d'évoluer dans la hiérarchie. On trouve ici encore la dénonciation de la corruption, de la répression, mais aussi de la soumission aux élites qui ont changé mais qui se comportent de la même manière que les élites précédentes. 



 « Jazz et vin de palme »

Admettons que les extraterrestres débarquent sur la terre et la colonisent, que les membres de l'ONU aient à se creuser la tête pour réagir à cette invasion, que les extraterrestres se découvrent une passion pour le vin de palme et pour le jazz, et enfin, que la solution pour se débarrasser d'eux se trouve justement dans le jazz de John Coltrane et de Sun Râ. C'est ce que propose cette nouvelle éponyme.

C'est dans cette nouvelle que le jazz, musique de prédilection d'Emmanuel Dongala fait son apparition. C'est d'ailleurs le jazz qui constitue la solution à la colonisation extraterrestre. Solution que l'assemblée de l'ONU a été incapable de trouver auparavant. Nous pouvons trouver ici une illustration de l'apolitisme de ce recueil ; là où la politique n'a pas réussi à résoudre un problème, la musique y est arrivée. L'assemblée de l'ONU est d'ailleurs copieusement caricaturée, chaque représentant de chaque nation y va de sa proposition. Les États-Unis envisagent la stratégie du « tapis de bombes », tandis que l'Afrique du Sud propose de parquer les extraterrestres ainsi que « tous les noirs, tous les arabes, tous les Chinois, tous les Indiens d'Amérique et d'Asie, tous les Papous, tous les Malais, tous les esquimaux... », c'est-à-dire les trois-quarts de l'humanité comme le lui fait remarquer le délégué de la Namibie. C‘est encore une illustration de l'humour présent dans ce recueil mais nous pouvons aussi remarquer que le dernier mot revient au délégué kenyan qui propose de réunir les « anciens » extraterrestres et les « anciens » humains dans la tradition africaine. C'est une nouvelle charnière dont l'optimisme contraste avec les nouvelles précédentes.

 

 

 

Le recueil se termine sur deux nouvelles se déroulant à New York. Malgré des événements généralement moins tragiques que dans la majorité des nouvelles précédentes, l'ambiance y est plus sombre et l'humour moins présent.

 

« Mon métro fantôme »

Cette première nouvelle se déroulant à New-York nous plonge dans l'atmosphère poisseuse d'une station de métro remplie de personnages indifférents et anonymes, de distributeurs de Coca-Cola qui rendent sociable et de sentiments contradictoires.

Bien que très courte, cette nouvelle est représentative de l'atmosphère d'éternel recommencement qui se dégage du recueil. Tout d'abord par les allées et venues du narrateur dans la station de métro, mais surtout par ce métro qui ne s'arrête jamais : « Le train roule, j'ai peur, c'est un train express, un métro fantôme, il ne s'arrête pas, il ne s'arrête pas, il continue à descendre de cercle en cercle, à rouler, à rouler, à rouler... »
  


 « A love supreme »

John-Coltrane.jpgNous sommes en 1967. Le célèbre saxophoniste John Coltrane (J.C. comme il est désigné) vient de mourir. Le narrateur se remémore les moments passés avec lui en concert ou en discussion, sa descente aux enfers, son retour au succès.
 
Après avoir été béatifié par le pape dans la nouvelle Jazz et vin de palme, John Coltrane refait une apparition dans le recueil. Cette fois-ci, la relation décrite est bien plus intime. La musique a réussi à donner une « source de vie, un moyen d'élever les hommes pour qu'ils réalisent ce qu'ils souhaitent, mis en opposition avec le militantisme au sein du mouvement Black Power du narrateur, de sa femme et de ses amis. Tout au long de la nouvelle il est appelé J.C., nous pouvons voir ici une référence très claire à Jésus-Christ. Les termes utilisés, « créateur » ; par exemple, sont aussi des références transparentes au côté messianique. La création musicale de Coltrane est présentée par lui-même comme une « mission ». On ressort avec l'impression que tout comme il y a eu un avant et un après Jésus-Christ, il y a eu un avant John Coltrane et il y aura un après John Coltrane. Mais tout cela n'empêche pas l'histoire de se répéter, en écho au militantisme du narrateur contre les violences policières et dans le mouvement Black Power dans les années 60 ; la nouvelle se conclut ainsi : « Je fus ébloui un instant, non pas par le soleil, mais par le pare-brise d'une voiture de police qui précédait une ambulance : en face, un garçon noir de treize ans venait d'être tué par un agent de police blanc qui était en d'invoquer devant la foule de Noirs hostiles la légitime défense. »



Pour résumer

— Ce recueil est basé sur un humour souvent noir qui joue parfois sur le décalage et les retournements de situation (« Le procès du père Likibi », « la cérémonie »).

— L'humour est aussi utilisé comme une arme contre le pouvoir et le parti unique (« Le procès du père Likibi », « La cérémonie »...)

— Le comique de répétition y prend une place importante (« La cérémonie », l'image du président immortel mort ...).

— Ce recueil est aussi un recueil de la répétition et de la routine illustrées par la nouvelle « Mon métro fantôme ». Mais elle raconte plus globalement des fragments de vie, souvent tragiques ; après, la vie continue sans amélioration (« Une journée dans la vie d'Augustine Amaya », « A love supreme »...).

— Les croyances africaines tiennent une place importante dans l'intrigue (« L'étonnante et dialectique déchéance du camarade Kali Tchikati », « Le procès du père Likibi », « Jazz et vin de palme »).

— On trouve dans ce texte une tonalité humaniste (« Une journée dans la vie d'Augustine Amaya », « l'Homme »...)

Les nouvelles entre parenthèses ne sont que des exemples, tous ces traits sont régulièrement présents dans l’ensemble du recueil.

 

 

Romain, 1ère année Bib.-Méd.

 

 

Liens

Biographie d’Emmanuel Dongala :  http://fr.wikipedia.org/wiki/Emmanuel_dongala
Biographie de Marien Ngouabi : http://fr.wikipedia.org/wiki/Marien_Ngouabi

 

 

 

 

Emmanuel DONGALA sur LITTEXPRESS

 

 

Emmanuel Dongala Jazz et vin de palme

 

 

 

 

 

 Article de Camille sur Jazz et vin de palme.

 

 

 

 

emmanuel dongala johnny chien mechant

 

 

 Article d'Eva sur Johnny chien méchant

 

 

 

 

 

 

 

 

dej litt1

 

 

 

 

 

 

 

Déjeuner littéraire africain

aux Capucins (mars 2010)

 

 

 

 

 

 

 


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16 février 2011 3 16 /02 /février /2011 07:00
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Tayeb SALIH
Bandarchâh
Traduction de l’arabe
par Anne Wade-Minkowski
Sindbad,
La Bibliothèque arabe,
Collection Littératures, 1985
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Bandarchâh… un nom magique, qu’on croirait tout droit sorti du Livre des Rois, le classique de la littérature persane. Au lieu de cela, on se retrouve quelques milliers de kilomètres plus au sud, dans la campagne soudanaise. C’est peut-être pour ça que Tayeb Salih est méconnu du grand public : on ne l’attend pas où il est. Noir et arabe, né au Soudan et formé en Angleterre, Tayeb Salih est foncièrement inclassable. Du Nord et du Soudan-carte.pngSud à la fois, peut-être trop africaine pour la littérature arabe à laquelle elle appartient pourtant, son œuvre interpelle et interroge sur la question de la difficile réconciliation des cultures.

 
Moheymid, le narrateur principal, revient après une longue absence dans son Wad Hâmid natal. Qui a bien changé, évidemment. De nouvelles dynasties sont en train de prendre le pouvoir, les vieux amis ont troqué leurs anciens surnoms pour de nouvelles appellations plus glorieuses. Moheymid, l’instituteur qui voulait être paysan, contrarié dans sa vocation par un grand-père décidé à le hisser vers des sphères plus éduquées, mène son enquête. Il est bien déterminé à recueillir les témoignages et les souvenirs. Qu’est-il arrivé dans le village ? Pourquoi le silence règne-t-il dès qu’on prononce le nom de Bandarchâh ?

 

Tout a peut-être commencé lorsqu’un étranger est arrivé. Teint blanc et yeux verts, il ne sait plus ni comment il s’appelle, ni d’où il vient. Il est accueilli à Wad Hâmid, terre de tradition où les peaux sont noires, et où nul n’ignore le nom de ses ancêtres. L’étranger s’en ira aussi subitement qu’il était arrivé. Il laisse un fils, Issa, bientôt connu sous le nom de Bandarchâh…  Voici donc Bandarchâh, puis ses onze fils et surtout son petit-fils, Meryoud, auquel il semble si mystérieusement attaché.

 
Une atmosphère étrange plane sur ce récit. On parle récoltes, mariages, on a les deux pieds dans la terre humide des champs irrigués, ou dans celle plus sablonneuse du village, et puis soudain tout bascule. Le sol devient mouvant, on entrevoit ce qui semble une mise en scène cauchemardesque. Qui sont véritablement Meryoud et Bandarchâh, et pourquoi ce dernier tient-il en haine ses onze fils ? La vérité, Moheymid en a un instant l’intuition, serait à chercher dans sa propre histoire…

 
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Ici, j’arrête volontairement mon commentaire, car quel serait l’intérêt d’appauvrir le récit par une analyse qui nous expliquerait les mystères de Bandarchâh, qui tenterait de réinjecter une chronologie dans ce récit tourmenté et arroserait le tout d’un peu de psychanalyse ? Bandarchâh, comme d’autres romans de Salih, appartient à un univers littéraire dont les thèmes de prédilection sont la dissimulation, le caché et l’indicible. Les personnages sont secrets, à la limite de l’amnésie parfois, et seul Moheymid, (comme son double anonyme dans Saison de la migration vers le nord, le roman le plus connu de Salih), tente d’assembler les morceaux du puzzle.

 

Un mot simplement sur la langue de Tayeb Salih. Elle est d’une richesse extraordinaire, bien que ce ne soit pas toujours perceptible dans la traduction française. Car Anne Wade-Minkowski, du fait des particularités de la langue arabe, ne peut malheureusement pas retranscrire les différents niveaux de langue du livre : d’une part celui des dialogues, en dialecte arabe soudanais, et d’autre part celui de la narration, langue littéraire et travaillée, truffée d’allusions au Coran. Ce grand écart était notamment matérialisé dans l’épigraphe, (réduite à une peau de chagrin dans la version française) où figuraient trois extraits de poésie : des vers d’Abu Nuwâs, le poète de l’empire abbasside, soit une langue très classique, mais aussi des vers d’un poète moderne (al Fayturi) libyen, égyptien et soudanais, représentant le multi-nationalisme de la culture arabe, et enfin des vers en dialecte soudanais, anonymes, ceux-ci, ancrant le récit de Salih dans un contexte local (en réalité la publication originale est divisée en trois livres courts, formant un tout mais que les lecteurs arabophones peuvent lire indépendamment les uns des autres. L’édition française rassemble en un volume et sous un seul titre cette saga. Les citations de poèmes étaient donc réparties sur les trois livres). Tout cela pour indiquer que le roman s’inscrit dans une culture plurielle, et que les analyses qui auraient tendance à simplifier à outrance pour faire entrer tel ou tel auteur dans des petites cases, se heurtent à un obstacle avec quelqu’un comme Tayeb Salih. [la mention de la présence de ces vers dans la version originale de Bandarchâh se trouve dans Tayeb Salih : ideology and the craft of fiction, de Waïl S. Hasan]

 

L’œuvre de Tayeb Salih mérite plus que jamais qu’on se penche sur elle. Elle nous aide à entrevoir un territoire et une culture, en l’occurrence celle d’un village du Soudan, autrement qu’à travers le prisme Fox News/TF1.

Elle est la littérature arabe du vingtième siècle, dans laquelle il semble urgent de se plonger, à la fois pour dissiper certains clichés accolés trop souvent aux cultures du Moyen Orient, mais aussi tout simplement pour découvrir des textes fabuleux.


Mélanie, A.S. Bib.-Méd.

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13 décembre 2010 1 13 /12 /décembre /2010 19:00

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Emmanuel DONGALA,
Jazz et vin de palme,

éditions du Serpent à plumes,

Collection Motifs, 1982.
rééd. Hatier international, 1992.
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Données biographiques

Emmanuel Boundzéki Dongala naît en 1941. Il grandit au Congo-Brazzaville, où il enseigne par la suite.

Il fuit le pays en 1997 pour des raisons politiques. La mobilisation d’amis tels que l’écrivain Philip Roth lui permet alors de s’installer aux États-Unis. Il y enseigne la chimie et la littérature africaine francophone.

Les conflits armés ayant lieu au Congo-Brazzaville à la fin du XXe siècle marquent les écrits de Dongala : chaos politique et oppression en sont des thématiques récurrentes, tout comme l’observation des « effets collatéraux » de ces conflits. Il lie en virtuose faits politiques globaux et situations individuelles spécifiques.

Pour plus de détails

 http://www.africultures.com/php/index.php?nav=personne&no=3506
 http://fr.wikipedia.org/wiki/Emmanuel_Dongala

 
Points de repère politiques

Le Congo Brazzaville prend son indépendance à la fin des années 1950, s’émancipant du pouvoir colonial français.

 La guerre froide oppose alors les États-Unis et leurs alliés à l’URSS et à leurs partisans. Ces deux blocs, en phase d’affrontement idéologique, s’opposent aussi par « mouvements de libération interposés » et cherchent entre autres à se constituer des « satellites », pays alliés, notamment en Amérique latine et en Afrique.

C’est la raison pour laquelle Moscou veille à favoriser la création du PCT, le Parti Congolais du Travail. Ce dernier, nouveau parti unique dit marxiste-léniniste, voit le jour le 31 décembre 1969. Sassou Nguesso, un des membres fondateurs du parti, deviendra chef du gouvernement congolais de 1979 à 1992.

Les élites de ce gouvernement se font former à Moscou (comme Dongala le décrit dans la nouvelle « L’étonnante et dialectique déchéance du camarade Kali-Tchikati »). Ils rentrent ensuite au Congo-Brazzaville et cherchent à y asseoir leur pouvoir en distillant auprès de leurs concitoyens la doctrine soviéto-communiste fraîchement apprise. On est ici loin de l’utopie égalitariste et émancipatrice de Karl Marx (« l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes »[1]), mais plus près des excès staliniens.



Jazz et vin de palme

Le recueil s’organise comme une forme de voyage. Les cinq premières nouvelles nous emmènent au coeur du Congo-Brazzaville. La sixième nouvelle nous fait prendre un peu de hauteur géographique, puisqu’empreinte d’une dimension internationale. Les deux nouvelles qui clôturent le recueil nous amènent à nous focaliser à nouveau sur un lieu précis : New York.


Les élites caricaturées

Toutes les exactions commises par le régime dictatorial sont justifiées par le fait qu’il faut rendre la « révolution rouge » effective. La phrase contradictoire suivante illustre cette idée : « C’était la règle depuis le dernier coup d’État qui, après avoir réajusté la révolution, avait imposé dans tous les villages le socialisme scientifique librement choisi par le peuple. » (« Le procès du Père Likibi »).

L’écriture « pince sans rire » de Dongala constitue un des charmes indéniables de son écriture : il adopte un ton sérieux tandis que son propos acerbe se gausse allègrement des élites et de leurs sbires :

« Il arriva donc à Madzala dans une Land Rover administrative et, comme tout homme de progrès, il était sobrement vêtu, ignorant les fioritures qui caractérisent les vêtement des bourgeois bureaucrates tels que veste, cravate, chemise avec boutons de manchettes, et ignorant également les emberlificotages et autres chinoiseries qui caractérisent la réaction, la superstition, telles les largeurs et amplitudes des grands boubous africains qui entravent l’efficacité. Sobre et révolutionnaire : une chemise kaki sans col que les progressistes appellent « col Mao » mais que les mauvaises langues appellent « trou de cabinet », un pantalon du même tissu. Comme chaussures, il portait des sandales en caoutchouc taillées dans de vieux pneus d’automobile, bien sûr dans le style de l’héroïque Vietcong du temps où il combattait l’impérialisme américain. Lunettes, attaché-case bourré de papiers et un poste de radio à transistors et à piles, afin d’être immédiatement renseigné au cas où des commandos fascistes, manipulés par l’impérialisme, essaieraient de franchir le fleuve pour agresser la révolution en marche, qui remportait chaque jour des victoires de plus en plus grandes.

[…] M.Konimboua mit ses lunettes polarisées pour regarder l’immense plateau inondé de lumière. Une mouche, bien nourrie, bourdonna nonchalamment à ses oreilles ; en voulant la chasser, il l’écrasa contre sa joue et eut une moue de dégoût révolutionnaire à l’égard de cet insecte antisocialiste qui jouait au provocateur. » (« Le procès du Père Likibi »).

Pour mettre en place cette satire, Dongala expose également la position paradoxale des élites congolaises au pouvoir à l’égard de la tradition. En effet, l’idéologie soviéto-communiste est anti-Dieu, et les propos de Marx (« la religion est l’opium du peuple »[2]) sont réutilisés pour insister sur une idée claire : la mise en place de la Révolution constitue une tâche qui ne saurait se voir concurrencer par fétichisme, animisme ou autre vodou. Or les élites elles-même, malgré un solide formatage moscovite, ne parviennent pas aisément à renier leur foi (lire « L’étonnante et dialectique déchéance du camarade Kali-Tchikati » ou « Le procès du Père Likibi »).

 Ce paradoxe se traduit aussi par une tentative d’éradication même du mot :

« Ne savez-vous pas que depuis le réajustement de notre révolution ce mot de tribu n’existe plus, qu’il a été supprimé, radié, barré, effacé, gommé, extirpé, exclu de notre vocabulaire et depuis cette décision salutaire les résultats sont là, le pays se porte mieux car le tribalisme a disparu avec le mot. Nous sommes ici à la recherche de la contradiction principale qui existe dans notre pays et vous, vous persistez à nous parler d’un mot qui n’existe pas ! Continuez dans cette voie et vous allez voir. » (« Le procès du Père Likibi »).

La nouvelle de « science-politique-fiction » « Jazz et vin de palme » voit quant à elle se développer la satire d’une autre forme d’élite. Une armée d’extraterrestres envahit le Congo-Brazzaville. Les instances internationales se révèlent incapables de réagir à cette situation de crise et totalement inefficaces lorsqu’il s’agit de prendre une décision collective. Dongala en profite pour adresser une pique aux puissances politico-économiques mondiales, soi-disant pro-paix mais ne se gênant pas pour guerroyer lorsque cela les arrange, comme par exemple les États-Unis au Vietnam.


Les individus face à l’oppression

« La cérémonie », nouvelle narrée par le personnage principal, nous amène à suivre le discours d’un individu sur le point d’accueillir dans son village une personnalité éminente du Parti au pouvoir. Ce villageois semble vouloir s’attirer les faveurs du politique, en louant le Parti et ses représentants. Son propos est en réalité à double tranchant : la candeur du personnage (cette nouvelle fait d’ailleurs quelque peu penser au Candide de Voltaire), celui-ci reproduit la doctrine du Parti, mais également la verve satirique de Dongala :

« Si vous avez devant vous deux personnes possédant toutes deux des voitures de luxe, une villa de luxe, dînant au champagne, etc., voici la méthode infaillible : celui qui est membre de notre Parti unique et historique d’avant-garde est un « haut-responsable » révolutionnaire et tout ce qu’il possède, ce ne sont que les bases matérielles pour l’aider dans sa tâche ; celui qui n’est pas du Parti est, par contre, un bourgeois bureaucrate, compradore, exploiteur du peuple, qui a volé tout ce qu’il possède à ce dernier.
De temps en temps, comme vous vous en êtes certainement déjà rendu compte, toutes ces phrases, tous ces slogans, tous ces termes appris en même temps provoquent un embouteillage dans mon cerveau, mais à tout prendre, mieux vaut un embouteillage suivi d’un léger mal de tête que rater une promotion de quinze mille à trois cent mille francs par mois, n’est-ce pas ? » (« La cérémonie »).

 Si cette nouvelle nous donne à voir une réaction individuelle de soumission, Dongala met également en scène des personnages ancrés dans une posture résistante, comme dans la nouvelle « L’homme », récit d’une traque lancée contre l’assassin du Président du Congo-Brazzaville. Les femmes que l’on découvre dans « Une journée dans la vie d’Augustine Amaya » font preuve quant à elles d’une sorte de persévérance que l’âpreté de leur environnement rendrait presque absurde :

« Les vedettes arrivaient, accostaient, débarquaient des commerçantes qui criaient, hurlaient, se disputaient avec les douaniers. Ces derniers, maîtres absolus des lieux, empoignaient les commerçantes, les rudoyaient, aboyaient des ordres, n’hésitant pas à lever la chicotte quand elles ne s’exécutaient pas assez vite à leur gré ; ou alors, ils confisquaient les marchandises qu’ils ne rendaient que contre gratification. Mais ces femmes ne trouvaient rien d’anormal à ces bastonnades, à ces injures et outrages que les douaniers leur faisaient subir, car, depuis leur naissance, toutes les autorités, coloniales ou postcoloniales, rénovatrices ou rédemptrices, réactionnaires ou révolutionnaires, adeptes du socialisme bantou ou du socialisme marxiste-léniniste, toutes les avaient toujours traitées avec le même mépris ; et se figurer un monde où des citoyens et citoyennes seraient traitées avec un peu plus de dignité, de compassion et de compréhension était au-delà de leur imagination la plus folle. Et elles étaient là tous les jours, bousculées, étouffant sous le soleil, redoublant de vigilance chaque fois qu’un douanier ou autre personnage louche s’approchait trop de leurs marchandises. » (« Une journée dans la vie d’Augustine Amaya »).

 
« Mon métro fantôme » dépeint un autre type d’oppression, un autre type d’absurde que celui du totalitaro-communisme congolais : celui du système libéralo-capitaliste américain, du vide du quotidien alimenté par l’incitation au consumérisme. La nouvelle commence avec un personnage principal heureux de sortir du travail et de reprendre contact avec le soleil du dehors. Alors qu’il descend dans le métro cette bonne humeur s’efface. La nouvelle est alors ponctuée d’affiches impératives (« défense de cracher ») et publicitaires (« soyez sociable, prenez un coca »), qui rythment sa dégringolade morale.

Plusieurs occurrences de l’opposition « j’aime » / « je hais » surviennent. Commençant par dire qu’il « adore les New-Yorkais », le narrateur déclare quelques phrases plus loin, alors que les portes de la rame de métro s’ouvrent et que chacun joue des coudes pour y entrer, « Ces New-yorkais comme je les hais. Toujours lutter pour une place, pour sa place dans la vie. ». Cette contradiction donne à voir un monde dans lequel le droit de vivre ne s’obtient que si l’on se « fait une place ». On n’y existe et n’y survit économiquement qu’à cette condition, alors même que le système est organisé pour qu’il n’y ait pas de place pour tout le monde.

Outre cette forme d’injonction contradictoire, les alternances « j’aime » / « je hais » semblent revêtir l’avantage de rendre ses propres échecs supportables au narrateur (et peut-être à l’individu de manière générale) : j’aime les blondes, je tente d’en séduire une, elle m’éconduit, mais peu importe puisque je hais les blondes.

 Les travers racistes de la société américaines sont pour leur part dépeints dans la dernière nouvelle du recueil, « A Love Supreme », particulièrement au moment de la chute, tragique, abrupte, mais fine et subtile.
 
Ainsi le pays de la liberté est-il présenté comme oppressant, mais d’une autre manière que le régime congolais.


Réflexions sur la création

On ne saurait cependant réduire l’œuvre de Dongala à une série de dénonciations politiques. Il s’exprime clairement à ce sujet dans une interview réalisée en mars 2010 : « pour régler les comptes je n’écris pas un roman mais je publie des articles dans la presse, je le dis à la radio. Le travail d’un écrivain n’est pas celui du journaliste. » [3 ] .  L’œuvre de Dongala est empreinte d’une démarche artistique particulière, dont certaines caractéristiques sont perceptibles dans les deux dernières nouvelles du recueil.

L’alternance « j’aime » / « je hais » du « métro fantôme » sonne comme un écho à l’idée de l’artiste incompris, qui a soif de l’amour du public mais hait ce même public qui ne le reconnaît pas. Cette idée apparaît plus explicitement dans la dernière nouvelle, « A Love Supreme », lors d’une conversation entre Dongala et John Coltrane, jazzman saxophoniste américain :

« – Sans le public je ne suis rien car ma musique est une musique populaire. Je veux bien prendre en considération le goût du public si lui de son côté me laisse chercher ce qui me satisfait… Ah c’est bien difficile tout cela.

– Peut-être serait-il plus sage de jouer au public ce qui lui plaît, dis-je, et jouer ce qui vous plaît quand vous êtes seul ; après une séance, par exemple.

– Non, non ! dit-il vigoureusement. Ce serait hypocrite. Un musicien, un créateur doit donner ce qu’il ressent profondément, véritablement. – sa voix était devenue chaude, passionnée – il y a trop de faux dans ce monde, trop de frelaté. Les relations entre les hommes sont si fausses, l’argent gâche tout, la sincérité n’est pas conseillée pour qui veut devenir riche ou puissant ; alors il nous reste, du moins à moi, il me reste l’art, la musique. C’est la seule chose qui compte pour moi. Luttons au moins pour qu’elle reste pure. » (« A Love Supreme »).

Comme Coltrane avec la musique, Dongala formule dans ses oeuvres un discours politique réel, veillant à ne pas édulcorer son propos pour convenir. Il reste cependant soucieux de parler aux gens.

Cette nouvelle finale établit un pont entre le morceau « A Love Supreme » de Coltrane et la nouvelle « A Love Supreme » de Dongala : si j’écoute le morceau, j’accéderai à des clés de compréhension de la nouvelle. La lecture de la nouvelle m’invitera quant à elle « relire » différemment le morceau.

 

Camille, A.S. Bib-Méd.

[1] Marx, Karl. Adresse inaugurale et statuts de l’association internationale des travailleurs, 1864.

[2] Marx, Karl. Critique de la philosophie du droit de Hegel, 1844

[3] L’interview complète est disponible à l’adresse suivante : http://littexpress.over-blog.net/article-dejeuner-litteraire-africain-aux-capucins-48565147.html

 

 

 

 

Emmanuel DONGALA sur LITTEXPRESS

 

emmanuel dongala johnny chien mechant

 

 

 Article d'Eva sur Johnny chien méchant

 

 

 

 

 

 

 

 

dej litt1

 

 

 

Déjeuner littéraire africain

aux Capucins (mars 2010)

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