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20 décembre 2009 7 20 /12 /décembre /2009 19:00
Amadou-Hampate-Ba-Petit-Bodiel.gif






Amadou Hampâté BÂ
Petit Bodiel et autres contes de la savane

Editions Pocket, 2006
Collection Pocket



















amadou-hampate-ba-

Amadou Hampâté Bâ (1900-1991) est un auteur malien descendant d’une famille aristocratique peule, né à Bandiagara, un des lieux majeurs du pays dogon. Il est l’un des premiers à avoir retranscrit les trésors de la culture africaine orale ; comme il le dit lui-même «  N’ayant pas de papier, l’Afrique a confié ses enseignements au Verbe ».

 


Contes africains

Ce recueil de légendes et de contes africains de l’Afrique de l’ouest, nous présente des récits de la tradition orale subsaharienne. Amadou Hampâté Bâ a effectué un travail délicat ; en effet, il a dû retranscrire des histoires initialement orales qui n’avaient aucune base écrite. On ne peut même pas parler de réécriture.

 

Dans la tradition orale, les aînés racontent les histoires passées de génération en génération. Cela implique que chaque conteur fasse un récit fidèle à celui qui lui a été fait enfant, mais avec sa propre sensibilité et sa manière personnelle de conter. On peut alors se demander comment l’auteur s’y est pris afin de définir un style d’écriture pour ces contes, qui n’ont eux-mêmes aucun style oral, si l’on peut s’exprimer ainsi.

Au fil du temps, les contes se sont forcément plus ou moins modifiés. De ce fait, plusieurs versions d’une même histoire se créent et pour les coucher sur le papier, Amadou Hampâté a sans doute été obligé de privilégier certaines versions à d’autres.

Outre ces multiples difficultés, Ahmadou Hampâté Ba s’est également trouvé confronté à un travail de traduction de langues africaines vers le français ; sans oublier que des expressions dans une langue, ne se retrouvent pas nécessairement dans une autre.


 

Les titres des contes sont généralement une présentation des personnages présents dans les histoires comme « le Crapaud, le Marabout et la Cigogne à sac », « L’Hyène et le Lion endormi », « Le roi et le fou » ou encore « Satan et Martakoumpa ». Les animaux sont représentant de valeurs ou de traits de caractère et de grande sagesse. Dans la tradition animiste, tous les éléments de la nature ont une valeur symbolique. Leurs noms sont affectés d'une majuscule comme on le voit dans les titres. Ainsi ce n’est pas un lion quelconque mais Lion ; un personnage à part entière avec un statut particulier.

 

Petit Bodiel

Le conte qui donne son titre au recueil, « Petit Bodiel », est le plus long. Il raconte l'histoire de Petit Bodiel, un jeune lièvre, paresseux au grand dam de ses parents. Maudit par sa mère et méprisé par son village, il décide de prouver au monde qu’il est capable de grandes choses. Il entreprend d’aller s’entretenir avec Allawalam (Dieu) afin que celui-ci lui accorde le don de la ruse pour tout réussir dans ses projets. Allawalam prenant pitié de lui, lui donne ce qu’il veut. Mais Petit Bodiel est assoiffé par sa nouvelle faculté et en fait mauvais usage en tentant de devenir le roi de la savane. Allawalam le punit en le condamnant à ne plus se déplacer qu’en « courant et sautant d’un bosquet à un autre » et à se « cacher dans la poussière et les touffes de vétiver », comme font les lièvres. Mais ce conte n’est pas seulement une légende qui nous explique l’origine de cette particularité du lièvre. Elle contient une moralité qui est donnée à la fin du conte par cet adage : « un bon ami, une bonne mère, une bonne épouse et la sagesse sont des dons providentiels qu’Allawalam n’accorde pas en grande quantité, parce qu’ils procurent le repos. Or notre terre n’est pas un séjour de tous repos…»

 

Remarques

Je note que la plupart des contes de ce recueil sont présents dans un autre recueil que j’avais lu durant mes vacances d’été, Contes des sages d’Afrique, du même auteur aux éditions Stock. Je remarque aussi qu’une partie de l’histoire de Petit Bodiel est identique à un autre conte qu’on m’avait raconté dans mon enfance mais dont le héros se nommait Leuk le Lièvre.

 

Après le dernier conte, figure une postface dans laquelle on retrouve des propos d’Amadou Hampâté Bâ sur les origines et les fonctions du conte africain.

 
Marina P.,  1e année Bib-Méd-Pat
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20 décembre 2009 7 20 /12 /décembre /2009 07:00
Fatou Diome, Le Ventre de l Atlantique.jpeg







Fatou DIOME
Le Ventre de l’Atlantique

 Paris : Editions Anne Carrière, 2003
Le Livre de poche, 2005














Diome Fatou


Résumé du livre et biographie de l’auteur


Salie, jeune femme d’origine sénégalaise, vit en France où elle travaille comme femme de ménage pour pouvoir payer ses études. Il y a dix ans, elle a quitté son pays pour suivre un homme qu’elle a épousé et suivi en France. Mais rien ne s’est déroulé selon ses espérances. La famille de son mari l’a rejetée, elle a donc fini par divorcer.
 

Aujourd’hui, elle vit seule, dans un petit appartement à Strasbourg. Tout commence le 29 juin 2000 au soir. Elle regarde la demi-finale de la Coupe du monde de football. Mais ses pensées s’envolent sans cesse vers Niodior, vers le village de son enfance, vers Madické, son demi-frère, resté au Sénégal. Lui aussi regarde le match avec les autres habitants. Là-bas, le rêve commun à tous les jeunes est de partir pour la France, perçue comme un monde de richesse où tout est possible. Madické poursuit ce rêve, souhaitant ainsi pouvoir devenir footballeur professionnel et rencontrer son idole : l’Italien Paolo Maldini. Mais sa sœur n’est pas de cet avis, et tente de l’empêcher de partir, afin qu’il ne connaisse pas la même situation précaire qu’elle.

Ce livre est directement inspiré de la vie de l’auteur. Née sur l’Ile de Niodior, au Sud-ouest du Sénégal, en 1968, Fatou Diome est élevée par sa grand-mère qui lui transmet les traditions ancestrales. Cependant, Fatou n’est pas une enfant comme les autres : elle préfère la compagnie des garçons et veut aller à l’école, comme eux. Tout comme le personnage principal de son roman, elle va s’y rendre en cachette, jusqu’à ce que son instituteur parvienne à convaincre sa grand-mère de l’y inscrire officiellement. Elle quitte son village d’origine dés l’âge de treize ans pour étudier dans d’autres villes du Sénégal et entame des études universitaires à Dakar. Puis, elle va suivre l’homme qu’elle a épousé, en France. S’ensuit une période de rejet de la part de sa belle-famille et un divorce au bout de deux ans. Elle se retrouve seule et démunie, dans sa condition de jeune immigrée, face à un monde qu’elle ne connaît que vaguement.

L’expérience difficile qu’elle a vécue en partant de son pays a profondément marqué Fatou Diome et l’a inspirée pour son premier livre, La Préférence nationale, un recueil de nouvelles paru en 2001. Puis elle publie son premier roman, Le Ventre de l’Atlantique, en 2003. Il a remporté un certain succès au niveau international. Par la suite seront édités Kétala en 2006 et Inassouvies nos vies en 2008. Ses œuvres sont fortement imprégnées de sa vie et de son enfance au Sénégal, de son intégration en France et des relations qu’entretiennent ces deux pays. Elle adopte très souvent un ton franc empli d’humour dans ses récits. C’est le cas dans Le Ventre de l’Atlantique. Ce roman s'inscrit dans le mouvement de la « migritude » : l’émigration est le thème principal. Elle vit aujourd’hui à Strasbourg et est titulaire d’un doctorat en Lettres Modernes.


fatou diome le ventre de L'Atlantique 2
Les thèmes dans Le Ventre de l’Atlantique


— Fatou Diome nous dévoile « l’inconfortable situation des immigrés » en France. Tout comme son frère, Salie, l’héroïne, a rêvé de venir en France pour réaliser de brillantes études et connaître ce pays riche et développé qui attire tant les jeunes de son pays. Mais ce rêve s’est avéré n’être qu’une utopie et s’est transformé en profonde désillusion dés qu’elle s’est retrouvée seule. Ses conditions de vie sont plutôt précaires : elle vit dans un petit appartement et travaille d’arrache-pied en tant que bonne pour payer ses études. Tout n’est pas aussi facile que ce qu’elle avait espéré, et, surtout, la vie n’est pas plus agréable que celle qu’elle avait sur son île. Sa famille est loin et elle se sent seule. C’est pour cette raison qu’elle ne souhaite pas que son frère s’attache au même rêve : « Pour Madické, vivre dans un pays développé représentait en soi un avantage démesuré que j’avais par rapport à lui […]. Comment aurais-je pu lui faire comprendre la solitude de mon exil, mon combat pour la survie et l’état d’alerte permanent où me gardaient mes études ? » (p. 51). Cette situation se retrouve chez l’Homme de Barbès et beaucoup de personnes immigrées dans la réalité. Marguerite Abouet aborde ce thème dans sa série Aya de Yopougon.

— L’auteur nous montre également l’attraction que la France (et, du reste, l’ensemble du monde occidental) exerce sur les habitants des pays d’Afrique. Elle le prouve en montrant l’intérêt des enfants pour les publicités pendant la mi-temps du match de football (Miko et Coca Cola). Elle dépeint également, de façon ironique, les parcours de différents personnages africains qui se sont enrichis grâce à leur activité en France :
« Tous ceux qui occupent des postes importants au pays ont étudié en France. » (p.60). L’un d’eux est devenu influent dans le village : il a une boutique, une télévision et plusieurs femmes, dont certaines qu’il a pu choisir lui-même (c’est un signe d’importance pour Niodior). Madické, le frère du personnage principal, veut traverser l’Atlantique et devenir footballeur : c’est ce qu’il souhaite plus que tout au monde.

Il est vrai que la France est économiquement plus développée que les pays africains, néanmoins la vision de ce pays est embellie à l’extrême et ne traduit pas la réalité. C’est à cette réalité que Salie a été confrontée de façon soudaine. Elle n’était pas préparée à vivre dans ces conditions. La représentation de l’Occident peut donc être dangereuse.

— Les relations politiques entre la France et le Sénégal, le régime social de la France, ainsi que les raisons du sous-développement de l’Afrique (polygamie, surnatalité…) sont brièvement abordées avec une certaine ironie de la part de l’auteur (p.58-59, p.98-99, p.205-206). Fatou Diome fait allusion à la procédure qu’il convient de suivre pour qu’un étranger entre en France, et pour qu’il soit naturalisé. Son expression est ecaractérisée par un vocabulaire imagé et de figures de style qui lui permettent de faire de petites critiques tout en finesse.

— Le thème du football est présent dans cet ouvrage. Pour tous les jeunes, il s’agit d’un passeport pour la France. Beaucoup de sélectionneurs recrutent leurs joueurs dés leur plus jeune âge dans des pays africains. Ce sont ceux qui se sont révélés au cours d’un match entre deux communautés au sein de l’Afrique. Ensuite, ils les emmènent dans leur pays (souvent occidental) et vont les former à devenir les meilleurs. Ils misent beaucoup sur ces joueurs et si certains n’évoluent pas selon leurs objectifs, ils rompent leur contrat (voir l’histoire du jeune Moussa). Le football est un sport exigeant, du fait des enjeux commerciaux, qui peut amener les joueurs à tout perdre du jour au lendemain (la compétition est rude). Madické est tellement persuadé que la France lui permettra de devenir comme son idole, qu’il n’a pas conscience des risques qu’il encourt à rester dans le rêve sans se soucier de la réalité. Sa sœur, elle, a un match d’avance sur lui.


— Ce livre rend compte des coutumes et traditions africaines (par exemple, le rituel du thé) et des relations entre les membres d’une même famille. Salie et Madické sont demi-frères et sœurs, mais elle le considère comme son petit frère qu’elle se doit de protéger. Cependant, ils ne se comprennent pas toujours car ils ont des caractères et des vies différentes. Le seul fait d’être de sexe opposé et de ne pas avoir le même père les éloigne : Salie ne pouvait aller à l’école (même si elle y est tout de même parvenue) et Madické dispose d’un statut plus important au sein de la famille. Les femmes lui doivent le respect. De plus, Salie est proche de sa famille et demande de ses nouvelles au téléphone, tandis que Madické est surtout intéressé par les résultats des matchs de football. Par ailleurs, ils ne vivent pas sur le même continent.

Les traditions sont omniprésentes :
« Il me fallait réussir afin d’assumer la fonction assignée à tout enfant de chez nous : servir de sécurité sociale aux siens » (p.52). Néanmoins, on a le sentiment que le personnage ne se reconnaît plus ni dans sa culture d’origine (éloignée depuis 10 ans), ni dans la culture française (sentiment d’exclusion). C’est ce que Léonora Miano nomme « la conscience diasporique ». Salie subit également des remarques sur son divorce, « signe qu’elle n’a pas été une bonne épouse » selon les femmes du village (thème de la stérilité). Elle a déjà connu des critiques depuis sa naissance, car elle est née d’une union illégitime. C’est ce qui l’a amené à quitter son pays : elle ne s’est jamais sentie « intégrée » dans son pays natal, et ne l’est toujours pas en France.  Les relations entre les femmes (relation mère-fille notamment) et entre maris et femmes sont aussi mises en avant.

Enfin, le personnage du marabout est décrit comme un être important dans les traditions africaines, qui permet de résoudre les problèmes de couple, de rendre les gens riches. Il fait des prédictions que les villageois suivent à la lettre, croyant que les instructions viennent des esprits. Fatou Diome est très critique vis-à-vis de cet individu, qu’elle perçoit comme un charlatan (c’est l’opinion de Salie).



Conclusion

Fatou Diome nous livre un récit de sa vie à travers le personnage de Salie qui est également le narrateur. Elle manie l’humour mordant avec habileté et interpelle le lecteur de façon récurrente, ce qui rend la lecture de cet ouvrage fluide et agréable. Ce récit nous fait voyager à travers des épisodes de la vie de plusieurs personnages.  Certains sont décrits d’une manière presque satirique (comme le propriétaire de la boutique et de la télévision, le vieux pêcheur, M. Ndétare l’instituteur), sans qu’il y ait là aucune méchanceté. Les relations entre les individus sont traitées avec une relative pudeur, ce qui est, d’ailleurs, une caractéristique des peuples africains. Madické, Salie et leur grand-mère éprouvent un grand attachement les uns pour les autres, mais ils n’en disent rien, voire le dissimulent. Tout passe par les gestes et les attentions. J’ai trouvé ce roman très plaisant, au point de le relire plusieurs fois. J’ai redécouvert les différents personnages avec autant de plaisir à chaque fois, tout en riant de certaines expressions et remarques tout à fait pertinentes de Fatou Diome.

Aurélie, Licence Professionnelle Spécialité Bibliothèque    


Fatou DIOME sur LITTEXPRESS

Fatou Diome Ketala


Article de Yolaine sur Ketala.
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15 décembre 2009 2 15 /12 /décembre /2009 19:00
Tierno Monenembo Le Roi de Kahel

















Tierno MONENEMBO
Le roi de Kahel
(prix Renaudot 2008)
Seuil, 2008
Points, 2009


 











-Monenembo

Tierno Monénembo

Né en 1947 en Guinée-Conakry, il fuit la répression de Sékou Touré en 1969 et rejoint le Sénégal à pied. Arrivé en France  en 1973, il décroche un doctorat en sciences  avec lequel il enseignera quelques années au Maroc et en Algérie. Son premier roman, Les Crapauds-brousse, est publié en 1979 ; il y dénonce la dictature de Touré à travers le personnage de Sa Matraq, président despotique qui gouverne le pays. Dans L’aîné des orphelins paru en 2000, il évoque le génocide rwandais  à travers le regard d’un enfant de quinze ans condamné à mort. En 2004, Monénembo, peul lui-même, publie un roman dans lequel  il entreprend  la description de ce grand peuple : Les Peuls. C’est ici même qu’apparaît le personnage d’Olivier de Sanderval, qui sera le héros du Roi de Kahel.

 


Le roi de Kahel

Cette biographie inspirée de la vie d’Aymé Victor Olivier de Sanderval (1840-1919), entre roman d’aventure et récit de voyage,  retrace l’incroyable existence de cet ingénieur qui marqua l’histoire guinéenne par son audace et ses projets démesurés. Aujourd’hui oublié par la France : il fut pourtant un précurseur de la colonisation de l’Afrique de l’ouest et ses aventures faisaient le régal des gazettes de l’époque. Nourri des récits des grands explorateurs depuis son enfance, notamment des récits de voyages, de René Caillé à Tombouctou, de Mungo Park ou de Mollien, c’est à l’image de Don Quichotte, qu’il rêve en justicier d’apporter la civilisation aux Africains. A partir des archives familiales des Sanderval, Tierno Monénembo, rend hommage à ce surprenant personnage plein d’espoir.

Olivier de Sanderval est né dans une grande famille d’industriels à Lyon et fut lui-même un grand scientifique, connu entre autres, pour l’invention de la roue à moyeu suspendu. Elu à l’âge de trente ans à Marennes (Charente-Maritime), il sera le premier maire à mettre les facteurs à vélo. Grand ami de Léon Gambetta, il aurait pu devenir député ou ministre, mais au lieu de cela, après avoir fait ses preuves en France et créé la première usine de bicyclettes à Paris, il laisse sa femme et ses deux enfants à Marseille et s’en va pour le Fouta-Djalon, région montagneuse dans l’actuelle Guinée-Conakry. Le Fouta-Djalon ne représente pour lui que le point de départ d’un projet étudié longtemps à l’avance, avec plans et croquis à l’appui ; fonder un royaume où il pourrait diffuser le savoir occidental parmi les populations africaines, qui, selon lui, étaient appelées à reprendre le flambeau de la civilisation européenne. C’est avec cette ambition de se tailler un royaume qu’il débarque en territoire peul en 1879 ; il souhaite y faire passer le chemin de fer pour répandre le plus rapidement son savoir mais aussi pour faciliter ses déplacements sur ce qui deviendrait sa propriété. Ambition qu’il explique fort bien dans ses écrits :

 

« […] je me proposais (1877) de trouver quelque part en Afrique un empire primitif  où des tribus puissantes dont les maîtres et les peuples ardents à la vie, curieux sans en avoir conscience des forces de progrès qui mènent l’humanité, seraient aptes à recevoir les enseignements de notre civilisation. Je me proposais de trouver un peuple qui, vierge de nos erreurs, pratiquerait, sans hésiter, les lois toutes faites dont la découverte et la discussion nous ont coûté des siècles d’efforts. D’après les connaissances que j’ai recueillies à la côte, le Fouta-Djalon était la contrée habitable, l’empire bien ordonné par où je devais entrer et qui pouvait servir de base à mon pouvoir.
[…]
Pour eux, nous pouvons mettre en plus grande valeur ce riche continent où notre avenir se préparerait.
 Le Fouta devait être le centre à portée de la côte d’où mon action s’étendrait vers l’intérieur… »
(Peuls, p.441 à 443).

 

Malheureusement ses espérances viendront vite  se heurter aux dures réalités de la vie ; il  réalisera malgré tout son projet après de lourdes épreuves, tantôt considéré comme ami par les Peuls, tantôt empoisonné, emprisonné, boycotté, en plus des conditions de vie précaires et dangereuses au cœur de la brousse.  Les Peuls finiront après tout par le considérer comme l’un des leurs et lui céderont le plateau de Kahel. De Sanderval y battra monnaie à son effigie, le kahel, et se forgera une véritable armée qui finira par tomber dans les mains de la France.

La France est à ce moment dans une logique de colonisation et la Guinée est à cette époque convoitée par les Anglais, alors que la côte est occupée par les Portugais. Et c’est Olivier de Sanderval qui va persuader la France qu’elle doit prendre la Guinée avant les Anglais. Les troupes françaises débarqueront effectivement en Guinée en 1890, mais cet Olivier De Sanderval, roi de Kahel, devient vite gênant pour la France. Il sera alors rejeté par les Peuls qui ne le verront plus que comme le responsable de la présence française sur leur territoire.

La guerre éclate et, en même temps qu’il voit ses amis décimés dans la défense de leur pays, Olivier voit son rêve s’envoler.


 

Il résulte de la lecture de ce roman d’écriture agréable, aux descriptions de paysages magnifiques, et des divers caractères des personnages qui ne sont jamais ni tout blancs ni tout noirs, un sentiment affectueux pour ce héros tragique, une fascination aussi bien pour ses qualités que pour ses défauts dépeints avec une pointe d’ironie et de l’admiration face au courage d’Aymé Victor Olivier de Sanderval.

Kadija, 2e année Bib.-Méd.-Pat.



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15 décembre 2009 2 15 /12 /décembre /2009 07:00
Alain-Mabanckou-African-Psycho.gif







Alain MABANCKOU
African Psycho
Le Serpent à plumes, 2003
Seuil, coll. Points, 2006















mabanckou
Biographie et bibliographie de l’auteur
Source : site officiel http://alainmabanckou.net/ 

Alain Mabanckou est né le 24 février 1966 au Congo Brazzaville. Son enfance se passe à Pointe-Noire, ville côtière, capitale économique du Congo. Plus tard, il obtient un DEA en droit des affaires. Parallèlement, il publie des livres de poésie couronnés par le Prix Jean-Christophe de la Société des poètes français, puis fait paraître un premier roman en 1998, Bleu-Blanc-Rouge, qui lui vaut le Grand prix littéraire d’Afrique noire. Il bénéficie d’une résidence d’écriture aux Etats-Unis en 2001. Il enseigne actuellement au Département d’études francophones et de littérature comparée à  la prestigieuse Université de Californie-Los Angeles, UCLA, où il bénéficie de la bourse la plus prestigieuse des Humanités de l’Université de Princeton. En 2005, paraît Verre Cassé aux éditions du Seuil, roman largement salué par le public et la critique, adapté au théâtre, traduit dans une demi-douzaine de langues. En 2006, paraît Mémoires de porc-épic. Il  reçoit le Prix Renaudot 2006, le Prix Aliénor d’Aquitaine 2006 et Le Prix de la rentrée littéraire française 2006. Son dernier roman, Black Bazar, paru le 8 janvier 2009 aux éditions du Seuil, s’est classé parmi les 20 meilleures ventes de livres en France.

L’auteur nous livre sa verve et ses ressentis à travers son blog Le crédit a voyagé : http://www.lecreditavoyage.com/. Ce blog nous fait connaître l’actualité littéraire, les grands débats de société, de politique et de culture, avec des interventions d’intellectuels et de journaliste.



Présentation de la scène de crime…


Toute ressemblance avec un autre titre de roman  n’est aucunement fortuite… African psycho se revendique en effet comme le pendant africain d’American Psycho, le roman culte de Bret Easton Ellis qui narre les meurtres sauvages d’un yuppie new-yorkais. S'arrimant à ce postulat, l’on s’attend à rencontrer un antihéros à l’envergure psychopathique égale à celle du célèbre Patrick Bateman…! C’est ne pas connaître le sarcastique Alain Mabanckou qui place la trame de son histoire sous le prisme de l’ironie. En effet, cette variation parodique du célère roman confronte le lecteur à la réalité de la société africaine, loin de la triomphante Amérique, et à mille lieues du spectacle sanglant offert par American Psycho. L’auteur explique en effet que le titre est un jeu de mots et une provocation plus qu’une référence, une façon de rire des crimes de serial killers dont l’image d’invincibilité est un lieu commun.

Le Crime selon Grégoire…


Grégoire Nakobomayo, orphelin congolais, nourrit depuis sa plus tendre enfance un rêve ultime : rejoindre les hautes sphères du crime et égaler Angoualima,  le célèbre tueur en série congolais qui eut de belles heures de gloire.

Grégoire nous confie dès les premières lignes du roman :
« J’ai décidé de tuer Germaine le 29 décembre. J’y songe depuis des semaines parce que, quoi qu’on en dise, tuer une personne nécessite une préparation à la fois psychologique et matérielle ». Riche de cette promesse, le lecteur s’attend à être fasciné par les aveux sombres et fous d’un tueur sanguinaire…mais au fur et à mesure, la vérité se dessine sur la personnalité du narrateur,  qui peine à passer à l’acte, laissant le lecteur un brin dubitatif et quelque peu sur sa faim !
 
En effet, Grégoire nous relate par fragments l’histoire de sa vocation de tueur; de son enfance pathétique — ponctuée de différents larcins et d’un éborgnement — à ses prétentions meurtrières qu’il élève au rang d’art. Grégoire est un tueur peu crédible (malgré le fait qu’il soit nettement désaxé !) et  le culte qu’il voue à Angoualima, son goût manifeste pour la mise en scène esthétique de ses crimes, sont  le vrai moteur et la véritable matière du récit.

Tel l’art, le crime est pour ce jeune homme un mode d’expression absolu, une façon d’exister aux yeux des autres par la crainte qu’il exerce, sous-tendue par un narcissisme aigu. Cette idolâtrie du mal semble s’être imposée au jeune homme, abandonné par sa mère à sa naissance, stigmatisé comme
« enfant ramassé », sous-homme…  « Tuer, un verbe que j’adule depuis ma majorité. Tous les petits coups que j’exécutais, au fond, c’était pour conjuguer plus tard ce verbe sous sa forme la plus immédiate et la plus aboutie. », p. 58. Cependant le discours qu’il déploie pour nourrir son fantasme est vain, et le fait même d’exprimer cette impuissance donne forme à l’Absurde. Cela rend le personnage d’autant plus pathétique, vide et seul que ses mots ne trouvent pas de sens dans la réalité.

Grégoire est fasciné par Angoualima, certes pour sa folie meurtrière, mais aussi pour sa faculté d'interpeller le monde par son fameux couplet nihiliste : « Je chie sur la société ». Ce tueur en série légendaire imprègne le récit telle une figure christique et diffuse ainsi « sa bonne parole » dans l’esprit de Grégoire.

Pour l’anecdote, Angoualima, le père spirituel de Grégoire a véritablement existé et sévi au Zaïre et au Congo dans les années 50 et 60. Sa légende de tueur extraordinaire, possédant deux visages, a interpellé Alain Manbankou. Il se sert donc de cette légende criminelle pour
« dénoncer le phénomène de rumeurs qui, en Afrique, prend des proportions exagérées et fait que l’information peut être complètement détournée ».

Dans la tête du « tueur »…

Grégoire est le narrateur de l’histoire. Il se livre avec un langage certes simple, mais la construction du récit (que l’on peut décliner en quatre actes) se compose de multiples variations. L’histoire est en effet ponctuée par une narration, des dialogues, des rêves, des argumentaires, ce qui reflète magistralement l’esprit confus du personnage et son impuissance manifeste à concrétiser ses fantasmes.  Il se présente immédiatement comme une sorte d’apprenti-tueur : « Je voulais me familiariser avec les visages des criminels de notre agglomération. Je voulais savoir ce qu’ils avaient de particulier, si je pouvais leur ressembler et me reconnaître dans les actes qu’ils avaient perpétrés », dit-il en assistant à des procès au tribunal.

En outre, si l’on devait décrire le physique du héros, on pourrait dire que sa tête défie les lois de la géométrie ! Il est en effet affublé d’une « tête rectangulaire » qui s’ajoute à la somme de ses complexes. On pourrait d’ailleurs y trouver une signification symbolique, son crâne étant bosselé par la pression de ses fantasmes.

Sinon, il faut noter que Grégoire a une relative existence sociale ; il a tout d’abord été le sujet de plusieurs tentatives d’éducation au sein de familles d’accueil, tentatives qui ont toutes avorté. Il est devenu carrossier, a construit sa propre maison ainsi que son atelier. Cependant cette vie honnête n’a guère de sens pour lui et il rêve plutôt d'une vie de tueur, célèbre et redouté. Il souhaite purifier le monde par le crime, tuer le mal social, notamment représenté par le notaire Maître Fernandes Quiroga qu’il choisit pour victime parce qu'il concentre en lui l'essence de ce que Grégoire nomme un « prédateur social » : « J’ai toujours eu l’impression que mes grosses mains étaient faites pour tuer, pour couper le souffle aux individus dont la tête ne me revenait pas, ceux dont j’enviais la position sociale, et surtout ceux qui, selon moi, souillaient par leurs agissements la tranquillité, la quiétude de mon petit coin natal. ».

Grégoire est également passionné de littérature et se nourrit de références littéraires et cinématographiques dans lesquelles il puise de l’inspiration pour ses crimes. Il s’inspire par exemple de superhéros de comics ou bien de héros romantiques de la littérature classique dans des livres qu’il a exclusivement volés lorsqu’il était dans une famille d’accueil. Il s’inspire également des histoires des criminels comme La Brute de Guy des Cars. Cependant, Grégoire semble nuancer ce qui pourrait apparaître comme un aspect sain et positif de son enfance : « L’éducation éclectique  dans les familles d’accueil et celle que j’ai reçue de la rue ont façonné en moi la culture qui ressemble un peu à de la mayonnaise mal tournée, c’est ainsi que je peux à la fois tenir un langage que certains qualifieraient de correct, de recherché, et plonger à tout instant dans la vulgarité la plus choquante ».

Au-delà de son enfance chaotique, Grégoire est obsédé par sa haine du féminin qui symbolise sa peur de l’étranger, sa peur de la sexualité et peut-être aussi sa haine contre la mère qui l’a abandonné : ainsi,  dès qu’il rencontre Germaine, qui va devenir sa compagne, il projette immédiatement de la tuer.

L’enfer africain

Si le roman nous entraîne dans l’esprit malsain de Grégoire il nous précipite dans un décor quelque peu sordide :congo brazzaville

La pathétique existence de Grégoire est en effet un prétexte pour évoquerr la pullulation criminelle de la société congolaise, corrompue, étranglée par la pauvreté, et l’aberrante confusion d’enfants livrés à eux-mêmes, occupés à imiter les pires méfaits de leurs aînés. Grégoire se fait en quelque sorte le représentant symbolique de ces enfants abandonnés à la logique du crime.  

Grégoire ne nomme jamais la ville. Tout y est anonyme : les prostitués, les clients… Grégoire voit le monde de façon parcellaire et incertaine. Il méprise tant la société qu’il ne souhaite pas donner sens à cette ville crasseuse, il ne veut pas la nommer. En effet, Grégoire désigne les noms des rues et des lieux par des expressions très imagées qui apparaissent comme pittoresques mais soulignent au final l’absurdité des lieux : le quartier Celui-qui boit-de-l’eau-est-un-idiot, les buvettes buvez-ceci-est-mon-sang, bois-et-paye-demain, même-le–président-boit, le cimetière-des-Morts-qui-n’ont-pas–droit-au-sommeil et le groupe musical C’est-toujours-les-mêmes-qui-bouffent-dans-ce-pays-de-merde. On retrouve aussi l’ironie dans le fait que le fleuve traversant la ville a été rebaptisé « La Seine » par le Maire. Selon le chercheur en littérature francophone Yves Chemla, cette nomination serait la « métaphore transparente de l’Afrique des Grands Lacs, poubelle de l’Occident, ou plus généralement de l’Afrique des pauvres souillée par la corruption de quelques nantis.»

Bien qu’il connaisse la ville, Grégoire, au moment de commettre un meurtre, parvient à se perdre dans les ruelles labyrinthiques. Ainsi le paysage urbain serait une sorte de cartographie mentale du héros.
la capitale Brazzaville, dans une Afrique postcoloniale. (Pour rappel, le Congo est parfois appelé Congo-Brazzaville pour éviter de le confondre avec la République démocratique du Congo, aussi appelée Congo-Kinshasa).

Mon avis

J’ai apprécié cette fable dissonante et amorale qui nous « déçoit » et met à mal notre fascination pour la violence, la surenchère de l’horreur et notre quête d’exotisme quelque peu malsaine. Cette parodie d’American Psycho se déroulant dans une Afrique postcoloniale est symbolique, car elle met en exergue la confusion de la société africaine qui doit se positionner dans une modernité qu’elle ne pourra qu’imiter. Et ce mimétisme maladroit ne s’exerce que dans la surenchère….

Ainsi, l’auteur a choisi l’humour et l’ironie comme armes dénonciatrices. En outre, j’ai fortement apprécié son esprit grinçant, provocateur. Alain Manbanckou souhaite en effet se détourner de la représentation de l’horreur que l’on rencontre habituellement dans les romans africains. Ce roman évoque certes le meurtre et la haine, non pas à travers l’histoire de dictateurs africains semant la terreur, mais en mettant en scène la pitoyable existence d’un enfant des rues.

A l’occasion de la promotion de son dernier roman, Black Bazar, l’auteur justifie d’ailleurs sa verve sarcastique lors d’une interview :
«  L'ironie et le rire sont des armes redoutables qui suscitent souvent bien plus de réflexion qu'une approche stricte et sérieuse (…) Je préfère jouer le rôle du clown qui, derrière le rire, dissimule les vérités les plus criantes. » Il ajoute : « Un proverbe africain dit : "Si vous voulez savoir la vérité, écoutez les fous." »


Céline, 2e année Bibliothèque-Médiathèque



Alain MABANCKOU sur LITTEXPRESS
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Article de Coralie sur Verre cassé.







African Psycho. Article d'Adeline.









Black Bazar. Article d'Elisabeth.



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14 décembre 2009 1 14 /12 /décembre /2009 19:00
Kourouma en attendant le vote des betes sauvages










Ahmadou KOUROUMA
En attendant le vote des bêtes sauvages

Ed. Du Seuil, 1998
Collection Points, 2000
















« Les dictateurs africains se comportent dans la réalité comme dans mon roman. Nombre de faits et d'événements que je rapporte sont vrais. Mais ils sont tellement impensables que les lecteurs les prennent pour des inventions romanesques. »

C'est en ces termes qu'Ahmadou Kourouma parlait de En attendant le vote des bêtes sauvages au cours d'un entretien paru dans le n°75 de Politique africaine (octobre 1999). Nous voilà prévenus : cette oeuvre vise à la dénonciation politique. Mais pas seulement. Empruntant à la forme du donsomana, genre littéraire malinké que Kourouma définit comme un récit évoquant « la vie des chasseurs, leur lutte magique contre les animaux et les fauves », ce roman laisse régulièrement affleurer à la surface du texte des échos épiques et féériques qui le poussent vers une tonalité de réalisme magique.

Résumé et structure


Le genre du donsomana influe sur toute la structure du texte, qui se trouve alors divisé non en chapitres, mais en veillées, au cours desquelles le sora (ou griot) raconte toute la vie du dictateur Koyaga, en présence de celui-ci, depuis le mariage de ses parents jusqu'à la révolte populaire à laquelle il doit finalement faire face, en passant par sa jeunesse, son accession au pouvoir, son mode de gouvernement, les tentatives d'assassinat dont il a été la victime et la vie de son ministre Maclédio. Dès le début, le donsomana est présenté comme un récit purificatoire... De quoi Koyaga doit-il donc se purifier ? C'est ce que l'assistant du sora, le cordoua, se chargera de nous dire, par de nombreuses interventions inopinées... Dès l'ouverture du récit (« Votre nom : Koyaga ! Votre totem : faucon ! »), le sora s'adresse directement au dictateur, en un style direct dynamique qui persiste jusqu'à la fin du roman. Encensement ostentatoire ou accusation voilée ? Koyaga devrait certainement réfléchir à la question...

Chaque veillée est associée à un thème dominant, la tradition, la mort, le destin, le pouvoir, la trahison ou encore la fin. Chaque thème est illustré par de nombreux proverbes africains, tels que « Quand le fort occupe le chemin, le faible entre dans la brousse avec son bon droit » (sur le pouvoir, veillée IV). De là à penser que ces thèmes sont ceux qui sous-tendent le parcours du dictateur, il n'y a qu'un pas ; comment, dans ce cas, ne pas interpréter le dernier (la fin) comme une menace implicite ? De fait, si Koyaga, à la fin du récit, en est réduit à devoir faire dire son donsomana purificatoire afin de retourner le sort en sa faveur, c'est précisément parce qu'il est en sérieuse difficulté... Quoi qu'il en soit, la construction cyclique du roman ne peut qu'être remarquée.

Langue et style


Bien qu'imitant une transmission orale, la langue de Kourouma est très travaillée, très écrite en somme, et ne lasse jamais, car l'auteur d'En attendant le vote des bêtes sauvages sait alterner les tonalités avec un brio rare. Qu'il soit apprécié ou pas, son style, parfois flamboyant, parfois truculent, ne peut en aucun cas laisser indifférent. Pour exemple, cet extrait mémorable de la deuxième veillée, à propos du passage des éléphants dans la forêt, p.71/72 :

« La transhumance des gros provoque d'abord un reflux et ensuite un flux des bêtes et oiseaux de toutes les espèces. Les centaines de pachydermes arrachent et défont les lianes, renversent les arbres, créent un couloir et avancent. Dans le silence de la grande forêt tropicale, le vacarme est plus assourdissant que les orages du mois d'avril. Les singes, les antilopes, les serpents et les oiseaux effrayés abandonnent les gîtes, débandent, détalent ou volent vers des refuges plus cléments. C'est le reflux.

Mais, sous les pattes des pachydermes, le sol se tapisse de glands, de fleurs et des fruits frais, fins et sains des sommets. Ce sont les victuailles recherchées par des rongeurs qui, appâtés, par colonies se précipitent sous les pattes des éléphants. Et par milliers se dont écraser. Leurs restes attirent les carnivores et les rapaces. La bouse fumante qui couvre le couloir ouvert par le troupeau affriande des nuées d'insectes que des milliers de passereaux chassent et gobent. Les passereaux sont à leur tour pourchassés par des centaines d'oiseaux de proie. C'est donc des troupeaux de rongeurs et de carnivores, des nuages d'insectes et volées d'oiseaux qui s'enfoncent, s'engouffrent dans le couloir ouvert par le troupeau de pachydermes, le survolent et le suivent. C'est le flux. »


C'est pourtant dans un tout autre registre que se situe l'évocation des relations entre Koyaga et Maclédio, à la dernière page de cette même veillée :

« Depuis ce jour, Maclédio est devenu votre pou à vous, Koyaga, perpétuellement collé à vous. Il reste votre caleçon œuvrant partout où vous êtes pour cacher vos parties honteuses. Cacher votre honte et votre déshonneur. Il ne vous a jamais plus quitté. Vous ne vous déplacerez jamais plus sans lui. »

Autant dire que la relation d'allégeance est évoquée sous un angle assez peu habituel. Mais quel que soit le ton, emphatique ou sardonique, prophétique ou prosaïque, le plaisir des mots est une évidence dans l'écriture de Kourouma. Il suffit de lire un extrait de l'énumération des animaux de la réserve (sixième veillée, p.378/379) pour s'en convaincre :

« Se mêlaient à eux, les accompagnaient ou les suivaient, les colonies d'antilopes : bubales, hippotragues, situtongas, bongos, céphalophes de rutilatus, noirs, de dorsalis, de Maxwell, à dos jaune et de Jentink. Se mêlaient à eux, les accompagnaient ou les suivaient les grands buffles des savanes, d'éléphants, des bandes de phacochères, de lions, de léopards, de cynhyènes, », etc., la liste complète courant sur plus d'une page !


Thématique et enjeux

L'un des aspects les plus percutants du roman est peut-être l'union étroite qu'il réalise entre folklore traditionnel et récit contemporain. Les diplomates se promènent avec des grigris cachés sous leur complet veston. Les affaires de l'Etat sont menées d'après les conseils des marabouts. Et surtout, les affrontements politiques font appel à des armes magiques ! Le passage le plus remarquable, dans cette optique, est certainement le putsch de Koyaga contre Fricassa Santos, qui vire rapidement au duel de sorcellerie entre grands initiés : tandis que Fricassa Santos provoque la panne générale d'électricité dans tout le pays et se change en tourbillon de vent pour s'enfuir, Koyaga fait appel à un devin pour le localiser. Mais le narrateur intervient toujours pour proposer aux esprits résolument cartésiens une explication rationnelle en guise de roue de secours, ne fermant ainsi la porte à aucun des deux univers.

La raison de cette cohabitation est à chercher directement dans les genres dont s'inspire l'auteur : d'une part, le donsomana, geste de chasseur, donc récit héroïque (pour s'en convaincre, il suffit de lire les fameux passages de la deuxième veillée au cours desquels Koyaga vainct successivement trois bêtes sauvages redoutables car douées de magie) ; de l'autre, la satire politique, une dimension très présente.

D'abord, En attendant le vote des bêtes sauvages serait un roman à clefs, dans les pages duquel défileraient sous divers noms d'emprunt Eyadéma, Théodore Laclé, Houphouët-Boigny, Mobutu, Hassan II, Bokassa... Diverses personnalités du monde réel d'autant plus repérables que si leurs noms ont été modifiés, leurs totems, en revanche, sont conservés (et soigneusement soulignés !). D'autre part, le cordoua, grâce à son rôle de « fou du roi », peut se permettre de donner aux paroles du sora un écho nettement moins élogieux. Exemple p.10 :


« Tiécoura, tout le monde est réuni, tout est dit. Ajoute votre grain de sel. Le répondeur joue de la flûte, gigote, danse. Brusquement s'arrête et interpelle le président Koyaga.
– Président, général et dictateur Koyaga, (…) nous dirons la vérité. (…) Toute la vérité sur vos saloperies, vos conneries ; nous dénoncerons vos mensonges, vos nombreux crimes et assassinats...
– Arrête d'injurier un grand homme d'honneur et de bien comme notre père de la nation Koyaga. »


De plus, le sora lui-même semble parfois moins élogieux qu'on voudrait nous le faire croire. Il insiste lourdement sur certaines insuffisances de Koyaga ; par exemple, quand il évoque la panne d'électricité provoquée par Fricassa Santos, il suggère en passant que Koyaga est surestimé par ses hommes... et s'appesantit sur le sujet avec une complaisance manifeste.

Mais la veillée au cours de laquelle la dénonciation politique est la plus patente est sans conteste la quatrième : Koyaga, fraîchement parvenu à la tête du pays, se lance dans un grand voyage diplomatique visant à observer les us et coutumes de ses nouveaux collègues, à savoir les pires dictateurs du continent. Commence alors un remarquable panorama d'atrocités, qui fait défiler trahisons, méthodes originales de torture, sacrifices humains déguisés en assassinats politiques... Un pic de cynisme est atteint avec le personnage du dictateur Tiékoroni, qui, d'humeur charitable, se propose de donner à son collègue débutant dans la profession les trois règles d'or qui feront de lui un parfait dictateur : ne jamais séparer ses caisses privées de celles de l'Etat, ne jamais établir de distinction entre la vérité et le mensonge, passer maître dans l'art de la manipulation.

La critique politique se fait volontiers satirique. Dans cette perspective, on peut citer le passage de la rencontre entre Koyaga et Maclédio, au cours duquel Maclédio s'en donne à coeur joie en tournant Koyaga en ridicule : Koyaga ayant commis l'erreur de lui faire lire sa proclamation, Maclédio la couvre littéralement d'annotations doctorales visant à la faire finalement ressembler à « une vraie proclamation », ce qui en dit long sur la qualité du texte avant retouches !

Le roman s'achève sur un pic de cynisme jusqu'alors inégalé :


« Vous préparerez (…) des élections au suffrage universel supervisées par une commission nationale indépendante. Vous briguerez un nouveau mandat avec la certitude de triompher, d'être réélu. Car vous le savez, vous êtes sûr que si d'aventure les hommes refusent de voter pour vous, les animaux sortiront de la brousse, se muniront de bulletins et vous plébisciteront. » (p.381)

Une sortie énigmatique, qui n'est pas sans laisser la porte ouverte à interprétations. Que signifie ce « vote des bêtes sauvages » ? Au vu de ce qui est dit de lui, Koyaga est certainement capable de les ensorceler, mais sans doute faut-il plutôt y voir un trait plus sarcastique : les animaux étant mieux traités que les êtres humains dans le gouvernement de Koyaga, qu'il soit élu par eux relève de la logique la plus pure. Néanmoins, on est très tenté de pencher pour une lecture plus métaphorique : les « bêtes sauvages » ne sont rien d'autre que les hommes, tels qu'ils ont été décrits au fil du roman.

Emilie, AS Bibliothèques 2009/2010


Ahmadou KOUROUMA sur LITTEXPRESS

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Article d'Aude sur Allah n'est pas obligé.



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Parallèle de Patricia entre American Darling de Russell Banks et Allah n'est pas obligé.
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13 décembre 2009 7 13 /12 /décembre /2009 19:00
Fatou Diome Ketala








Fatou DIOME
Kétala

Flammarion, 2006.


















Diome Fatou
L’auteur


La vie de Fatou Diome pourrait ressembler à celle d’une de ses héroïnes de romans. Fatou Diome est née et a grandi sur la petite île de Niodor, au Sud-ouest du Sénégal. Toute petite et déjà têtue, elle décide d’aller à l’école comme les garçons de l’île, en cachette de sa famille, au lieu de suivre les femmes comme le veut la tradition. C’est son instituteur qui, étonné de ses résultats, convainc sa famille de la laisser étudier. Elle apprend le français, et se passionne pour la littérature. Mais pour poursuivre ses études, elle quitte son île et rejoint les grandes villes du pays, où elle financera ses études en faisant des petits boulots.

Elle pense alors devenir professeur de français, mais très vite, à 22 ans, elle tombe sous le charme d’un Fançais. Ils se marient, et elle le rejoint en France. Un de ses rêves se réalise enfin, mais elle déchante vite : elle est rejetée par sa belle-famille, et bientôt les époux divorcent. Elle se retrouve donc seule en France. Mais Fatou Diome décide de remonter la pente. En 1994, elle s’installe à Strasbourg, où pour subsister elle ne trouve rien d’autre que de faire des ménages. Elle suit des études de lettres modernes tout en continuant ses ménages. Fatou Diome devient doctorante en lettres modernes, et donne aujourd’hui des cours à l’université de Strasbourg.

Depuis, Fatou Diome se consacre à l’écriture. Elle s’est tout d’abord essayée à la nouvelle avec son recueil La Préférence nationale, publié en 2001 aux éditions Présence Africaine. Puis elle s’est lancée dans le roman avec Le Ventre de l’Atlantique (2003) et Inassouvies nos vies (2008). Kétala est son second roman, publié en 2006 chez Flammarion.

L’œuvre

   
Comme dans les autres romans de Fatou Diome, le personnage principal de Kétala est une femme. Mais l’originalité ici, c’est que ce sont ses objets personnels et ses meubles qui racontent son histoire. Pourquoi ? On apprend dès les premières lignes que Mémoria, jeune Sénégalaise, vient de mourir. Sa famille se réunit dans son appartement. C’est à ce moment que la porte est informée des intentions des humains :

« Les chaises se perchèrent sur la pointe de leurs pieds, les fauteuils se penchèrent, le grille-pain ouvrit sa bouche édentée, la table se rapprocha à quatre pattes, l’ordinateur ne fut plus qu’un œil figé, à l’écoute. Chacun manifesta son inquiétude à sa façon, mais tous partageaient la même impatience et témoignaient à la porte une attention toute particulière. Heureuse d’une telle qualité d’audience, Porte lâcha l’information comme on libère un papillon […] :
Les humains avaient décidé de faire le Kétala de Mémoria, le partage de son héritage. Le huitième jour après son enterrement, selon la tradition musulmane, on devait, sous l’œil vigilant de l’imam, distribuer les affaires de la défunte aux différents membres de sa famille. Après que Porte eut fini de parler, il y a eu comme un vent sibérien dans l’appartement. Il est des nouvelles qui s’abattent sur vous, tel un lasso de gaucho, pour vous traîner vers un tout autre destin. Les meubles en étaient à cet amer constat. […]Terrassés par ce qu’ils venaient d’apprendre, les meubles gisaient dans la pénombre, comptant les heures qui les rapprochaient inévitablement de la date tant redoutée. »
Kétala, p.16.

Ainsi, à la mort de leur « maîtresse », les objets décident de se raconter, pendant les cinq jours et six nuits restants, ce que chacun sait de Mémoria pour qu’aucun d’entre eux ne l’oublie et que chacun préserve sa mémoire en la transmettant à leur tour dans la nouvelle demeure dans laquelle ils iront. Les objets forment donc une assemblée générale où chacun peut parler librement (Kétala, dans le dialecte sénégalais de Fatou Diome, signifie assemblée générale). Ils élisent le vieux masque de bois africain, considéré le plus sage de tous, comme président de séance.

Les meubles et objets personnifient des caractères humains. Ils ont une façon de parler spécifique à leur fonction, ils se disputent, s’insultent parfois, et ont des traits de personnalité proches des êtres humains. Tout comme les hommes, ils ont des noms : on rencontre Montre, Oreiller, Collier de perles, mais également Coumba Djiguène, une statue de bois d’ébène représentant la maturité de la femme en âge de se marier et d’être mère. On retrouve aussi dans ce roman un grand nombre d’expressions africaines et des objets traditionnels, inconnus des Occidentaux. Grâce aux objets, on se plonge dans l’univers d’une jeune Sénégalaise de bonne famille au cœur de Dakar.

Mémoria est l’aînée des enfants d’une riche famille de paysans qui décide de tout quitter pour s’installer en ville, à Dakar. C’est une danseuse hors pair, qui prend des cours avec une femme mystérieuse, Tamara. C’est également une très bonne élève ; elle aime étudier. Elle souhaite d’ailleurs continuer ses études, mais ses parents décident de la marier. Après avoir rencontré plusieurs prétendants, leur choix se porte sur un de ses cousins, Makhou, fils d’un père homme d’affaires et d’une mère médecin. Sous la pression des deux familles, Makhou et Mémoria convolent. Petit à petit, elle est séduite par cet homme attentionné qui n’a d’yeux que pour son travail et qui ne la touche même pas. Mais très vite, elle se rend compte qu’il y a un problème dans son couple. Elle découvre que son mari la trompe avec Tamara qui est en fait un homme ! Pour se rattraper et sauver l’honneur de leurs familles, Makhou propose à Mémoria de partir vivre en France. Ils emménageront à Strasbourg, mais rien n’ira plus : Makhou découvre qu’il peut vivre librement son homosexualité, il quitte donc Mémoria qui, sans ressources et n’ayant jamais travaillé de sa vie, va se prostituer pour subsister et envoyer l’argent réclamé par sa famille au Sénégal.

Fatou Diome écrit dans un style quasi lyrique, une écriture musicale très facile à lire. Elle utilise sa plume pour montrer la réalité de la vie d’une jeune Sénégalaise, mais surtout pour la raconter aux Français qui l’entourent.

La plupart des actions dans ce roman sont régies par les codes de la famille,  la préservation de son image, de son honneur. Fatou Diome dénonce les tabous africains tels que  l’homosexualité, la prostitution, les difficultés d’intégration pour les immigrés africains en France, ou encore le sacrifice des femmes pour protéger la virilité des hommes et l’honneur de la famille. Les personnages principaux des romans de Fatou Diome sont des femmes sénégalaises, comme elle. Elle raconte ces bribes de leur vie au Sénégal, leur immigration et leur intégration en France.

La meilleure façon de conclure serait de réemployer la phrase qui ouvre et clôt le livre : « Lorsqu’une personne meurt, nul ne se soucie de la tristesse de ses meubles ». Cette pensée résume parfaitement bien le roman. Fatou Diome apporte une réflexion profonde sur la mort. Personne ne connaissait réellement Mémoria aussi bien que les objets qui lui ont appartenu. Sa famille, son mari ne la connaissaient pas. Les héritiers d’une personne ne savent souvent que très peu de choses d'elle, et ne se soucient que de la valeur des objets. Ainsi, ce roman porte un regard critique sur notre rapport au monde, aux choses, et aux autres.
Yolaine, 2e année Bib.

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12 décembre 2009 6 12 /12 /décembre /2009 19:00
Ferdinand-Oyono.gif












Ferdinand Leopold OYONO
Une vie de boy

Éditions R. Julliard, 1956
Pocket, 2008

















Ferdinand Leopold Oyono n’est pas un auteur comme les autres. Né en 1929 au Cameroun, il intègre quelques années plus tard l’ENA de Paris puis embrasse une carrière de diplomate et d’homme politique. Depuis 1987, il participe à de nombreux gouvernements de son pays et assure la charge de différents ministères. Oyono n’est donc pas seulement un homme de lettres : il envisage la littérature dans sa visée polémique et politique. Il ne publiera que trois romans qui sont à comprendre comme une trilogie car chacun se lit en tant que satire du colonialisme : Une vie de boy en 1956, Le vieux nègre et la médaille la même année et Chemin d’Europe en 1960.

L’histoire d’Une vie de boy se situe au Cameroun et la publication de ce livre intervient dans un contexte social, politique et culturel instable pour le territoire camerounais. Colonisé depuis 1845 (par les Allemands, les Britanniques et les Français), le pays est agité dans les années 1950 par plusieurs étapes vers l’autonomie dont une loi en 1956 (date de publication de notre œuvre) qui accorde une certaine indépendance aux colonies sans pour autant leur permettre une émancipation définitive (elle ne sera prononcée qu’en 1960).

Nous entrons dans le roman en compagnie d’un premier narrateur en vacances en Guinée espagnole. Un soir, il vient à rencontrer un jeune homme noir agonisant et découvre à ses côtés un baluchon qui contient deux cahiers. Et le texte nous dit : « C’est ainsi que je connus le journal de Toundi. Il était écrit en ewondo, l’une des langues les plus parlées au Cameroun. Je me suis efforcé d’en rendre la richesse sans trahir le récit dans la traduction que j’en fis et qu’on va lire. »   

Débute alors le premier cahier du manuscrit du journal de Toundi, un récit à la première personne non daté. On apprend que Toundi, après avoir fui son village et un père violent, est réfugié en ville où il est engagé pour devenir le boy, c’est-à-dire le serviteur, du commandant de Cercle, un homme blanc qui représente la plus haute autorité de ce que l’on pourrait appeler la préfecture. Dès lors l’enfant nous fait partager son quotidien de servitude ainsi que son observation naïve du monde des Blancs. L’arrivée à la maison de la femme du commandant marque un événement dans la narration : celle-ci va rapidement tromper son mari et Toundi devient le témoin de la relation adultère.
   
Le deuxième cahier est davantage marqué par l’affirmation d’une tension dramatique. La relation est particulièrement conflictuelle au sein de la maison car la femme du commandant se sent en danger en raison de son secret : elle méprise et violente Toundi. Un jour, le mari vient à découvrir la relation qu’entretient sa femme : les deux personnages se liguent contre l’enfant qui incarne au quotidien le souvenir de l’adultère et vont jusqu’à le faire arrêter. Toundi est emprisonné, accusé à tort de vol et battu. Malade, il réussit à s’enfuir et le récit prend fin avec l’évocation de son espoir d’atteindre la Guinée espagnole.

La boucle est bouclée : le roman débutait avec la découverte de Toundi mourant en Guinée.

Une vie de boy peut se lire comme un roman d’apprentissage mais c’est avant tout une œuvre satirique anticolonialiste. Le récit présente la colonie comme un univers où Blancs et Noirs sont en continuelle confrontation.

De quels procédés littéraires use Oyono afin de dénoncer le comportement du colonisateur ? Avant tout, il brouille la frontière entre réalité et fiction en faisant appel au genre du journal intime : le lecteur se confronte à un témoignage. L’auteur utilise des toponymes fictifs ce qui fait du lieu de l’action une ville-symbole. Ses propos voient leur portée idéologique grandie car ils ne sont pas limités géographiquement. Oyono matérialise tout au long du roman le clivage entre les Blancs et les Noirs en fracturant la structure spatiale (à l’échelle de la ville, des quartiers mais aussi dans les lieux où les deux populations se fréquentent). C’est dans son organisation de la société que le colonisateur se rend inaccessible.


Aux antipodes du Blanc violent est présentée la société noire, unie par la solidarité, pleinement consciente de son impuissance sans pour autant envisager d’agir pour changer les choses. En cela l’écriture d’Oyono peut mettre mal à l’aise : jamais Toundi ne porte de jugement sur le comportement des Blancs à l’égard des Noirs. Ce choix de l’auteur concourt à nous faire penser que le peuple noir vit sa condition comme normale : il a tant intériorisé la servitude qui lui est imposée par les colonisateurs qu’il ne la remet pas en cause.

Si la société noire ne répond jamais à la violence par la violence ni n’envisage de réaction collective, elle prend le pouvoir par l’humour. En profitant de la différence de la langue, les Noirs se moquent ouvertement des Blancs. Le rire semble permettre d’évacuer la colère.

L’œuvre dans son ensemble ne manque pas d’un humour qui se rapprocherait de celui de Voltaire dans Candide. Oyono signe une satire dérangeante et nous présente, par la structure de son roman, l’incommunicabilité entre les deux sociétés.

Capucine, AS Bib-Méd.
 
 
Lire également l'article d'Aline

 

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12 décembre 2009 6 12 /12 /décembre /2009 07:00
LEONORA MIANO LES AUBES ECARLATES









Léonora MIANO,
Les aubes écarlates
,
Plon, 2009.


 















Les aubes écarlates fait partie d’un triptyque voué par son auteur Léonora Miano à l’âme du continent africain, avec L’intérieur de la nuit (2005), et Contours du jour qui vient (2006, lui a valu le Goncourt des lycéens). Publié le dernier, il est cependant l’élément central de l’ensemble dans le déroulement chronologique des romans.

Née en 1973 à Douala au Cameroun, Léonora Miano vient en France en 1991. Elle écrit des poésies depuis son enfance, des romans dès son adolescence, mais ne se décide à présenter ses manuscrits à des éditeurs que vers trente ans. Outre les trois romans cités ci-dessus, elle publie en 2008 Tels des astres éteints, roman dérangeant pour la critique, car y sont abordées les questions des tensions raciales, d’un passé colonial et esclavagiste considéré jusque-là comme pleinement intégré ; il est en revanche salué par les lecteurs. Un recueil de nouvelles est également publié chez Étonnants classiques en 2008, Afropean Soul et autres nouvelles.


Structure du roman

Le roman est composé de huit chapitres, dont les noms sont repris à plusieurs reprises : Exhalaisons, Latérite, Embrasements et Coulées. Les passages intitulés Exhalaisons sont intercalés entre chaque chapitre, et correspondent aux paroles prononcées par les esprits de ceux qui sont morts pendant la traite négrière. Les noms des chapitres ne sont pas choisis au hasard, ils représentent en fait les quatre éléments : la latérite est une terre rouge qui recouvre très souvent le sol en Afrique subsaharienne, les exhalaisons sont des émanations des esprits qui flottent dans l’air, les embrasements font référence au feu qui consume l’Afrique subsaharienne dans le roman (la guerre, les luttes pour le pouvoir), et les coulées rappellent l’eau, très présente dans la dernière partie du roman (une pluie torrentielle qui aide à laver un peuple de ses rancœurs passées).


Résumé

Les aubes écarlates racontent des bribes de l’histoire d’un peuple du Mboasu, pays africain imaginaire que l’on peut situer dans l’Afrique subsaharienne réelle, en proie à une guerre civile menée par des rebelles luttant pour prendre le pouvoir dans le nord du pays (le sud est déjà conquis). Ayané, une jeune femme noire, travaille dans un refuge pour enfants abandonnés, et veille un jeune adolescent, Epa, qu’elle a reconnu comme originaire du même village qu’elle, Eku. À son réveil, il raconte à Ayané : lorsque les rebelles sont venus à Eku pour recruter des enfants-soldats, il s’est enrôlé de son plein gré car il croyait à l’idéal de l’armée révolutionnaire. D’autres ont été enrôlés de force, et son petit frère a été sacrifié pour l’exemple. Progressivement, il perd ses illusions, réalise la barbarie d’une guerre sans issue, et s’enfuit. Les horreurs auxquelles il a assisté et participé laissent une marque indélébile en lui et, pour expier ses fautes, il veut sauver les autres enfants de son village toujours détenus par les rebelles. Son frère assassiné lui apparaît à plusieurs reprises en rêve, pour l’aider dans sa quête.


Les personnages et les thèmes

Les aubes écarlates est un roman très élaboré, qui se lit à plusieurs niveaux. A ce titre, les personnages qui évoluent dans les différents récits imbriqués, sont riches et reflètent toutes les contradictions de l’Afrique actuelle.

Ayané est originaire d’Eku, mais vit en ville depuis qu’elle a été bannie (cf. L’intérieur de la nuit). Elle est appelée « fille de l’étrangère » par les siens, car sa mère était originaire d’un autre village et n’a jamais été acceptée par les villageois. Ainsi, Ayané subit le poids des traditions ancestrales qui régissent de nombreux peuples africains : comme sa mère, elle se sent déracinée. Elle vit dans le monde urbain, ce qui accentue l’écart creusé avec son peuple. Léonora Miano, elle aussi, s’est toujours considérée comme afro-occidentale, mais ses compatriotes lui faisaient sentir que leur monde n’était qu’en partie le sien. Ayané incarne le contraste et la coexistence difficile entre l’ordre traditionnel et le monde moderne dans lequel elle a refait sa vie. Afrodescendante, elle détient une autre culture que celle de ses ancêtres, ce qui ne l’empêche pas de revendiquer l’Afrique comme matrice. De plus, à travers son travail avec d'autres femmes dans le refuge, l’auteur montre également l’importance des femmes dans l’Histoire africaine, même si leurs actes ont été passés sous silence.

Epa : enfant-soldat, il est la victime collatérale d’un conflit qu’il a idéalisé. Sa foi en la force du peuple africain et sa volonté de lutter contre l’influence économique des Blancs l’ont poussé à s’enrôler dans l’armée rebelle, mais il est rattrapé par les dérives du conflit transformé en guerre de pouvoir entre les chefs rebelles. Il croyait se battre pour un idéal, et se rend compte qu’il sert d’instrument à la domination par des hommes avides de pouvoir et d’argent. En même temps, à travers son personnage, on perçoit la rancœur et le ressentiment qui règnent dans le cœur de certains Africains à l’égard des Blancs qui les ont réduits en esclavage, colonisés et qui dictent aujourd’hui la politique économique du pays.

D’autre part, les relations tendues entre Ayané et Epa reflètent la distance qui demeure dans les relations homme-femme : Epa considère Ayané car elle l’a sauvé et l’a soigné, mais elle n’en reste pas moins une femme, inférieure à lui.

Epupa est une amie d’Ayané, réputée folle car elle subit des transes durant lesquelles elle devient la voix des esprits. Elle connaît également l’avenir, et son personnage représente toute la dimension spirituelle et croyante de la plupart des peuples de l’Afrique subsaharienne. Par ses seules paroles elle parvient durant le récit à transformer le rebelle Eso en jeune homme désœuvré et désormais inoffensif. Médiatrice entre les mondes visible et invisible, elle rappelle le passé et a pour mission de remembrer (à défaut de rassembler) une communauté écartelée au cours de son Histoire.

Les chefs rebelles Isilo, Isango et Ibanga : ils ont enrôlés les enfants d’Eku et tué le petit frère d’Epa. Ils légitiment leurs actions par la poursuite d’une mission : restaurer la gloire perdue de l’Afrique et son intégrité culturelle. Ils représentent en fait les hommes qui détiennent un pouvoir dont ils abusent, sans mesurer les conséquences de leurs actes.

 

Le roman est marqué du début à la fin par les conséquences de la traite négrière sur les peuples de l’Afrique subsaharienne : une tragédie pleinement digérée aux dires des Européens et de certains dirigeants africains, mais qui imprègne encore largement les esprits et les actes des personnages. Plus particulièrement, c’est l’oubli de ceux qui sont morts pendant la traversée entre l’Afrique et l’Amérique qui constitue un élément-charnière du roman. Les « oubliés » n’étaient donc plus des Africains, mais ne sont jamais non plus devenus des Caribéens. Ils font entendre leur plainte tout au long du récit, dans les chapitres appelés Exhalaisons : oubliés dans le sens où leur mémoire n’est pas entretenue, leur histoire n’a pas été enseignée, ils aspirent à la reconnaissance de cette mémoire et de cette histoire pour être en paix. Pour ces esprits, tous les maux de l’Afrique actuelle découlent du fait que le passé du continent n’est pas pleinement assumé : par la reconnaissance de leur existence à une certaine époque, et du calvaire qu’ils ont vécu, les Africains enlèveront un poids de leurs existences et pourront recommencer à aller de l’avant.

Selon une croyance largement partagée en Afrique subsaharienne, les morts continuent d’exister et d’influer sur les vivants. Ce thème est abordé de manière récurrente au cours du récit, notamment à travers le personnage d’Ayané qui entend  à plusieurs reprises la voix des morts, cette plainte, le  « Sankofa cry », qui la suit et la fait réfléchir sur le passé de son peuple. Epa également voit en rêve son frère sacrifié qui lui demande de retrouver les enfants d’Eku pour qu’il puisse reposer en paix.

D’autres thèmes sont abordés : la violence extrême d’une guerre idéalisée par de nombreux jeunes voire des enfants, et bien sûr le recours aux enfants-soldats, que je ne développerai pas davantage car Patricia nous en a donné un très bon aperçu avec American Darling et Allah n’est pas obligé.

Le poids des traditions reste également prégnant, et devient parfois un véritable barrage à la compréhension. C’est le cas notamment entre Ayané et la doyenne du village d’Eku, Ié, qui ne voit en elle que la « fille de l’étrangère », et contribue à la marginaliser.

 

Dans Les aubes écarlates, les morts cohabitent avec les vivants, le discours politique avec le propos spirituel, pour livrer un roman poignant, plein de réalisme, ainsi que de justesse et de nuance dans l’analyse des sentiments des personnages. Plus personnellement, ce livre a suscité en moi beaucoup d’interrogations, sur un sujet que je n’avais par ailleurs jamais abordé en littérature. Attachant, bouleversant, dérangeant, à lire, résolument !

Sophie, A.S. Ed.-Lib.


Léonora MIANO sur LITTEXPRESS

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Entretien réalisé en 2008 par Béatrice.


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9 décembre 2009 3 09 /12 /décembre /2009 19:00







Ahmadou KOUROUMA

Allah n’est pas obligé

ou

Allah n’est pas obligé d’être

juste dans toutes ses choses ici-bas

Editions du Seuil

collection Points

paru en 2000 (grand format) et 2002 (poche)

 
















L’auteur


Ahmadou Kourouma est né en 1927, en Côte d’Ivoire. Il suit des études de mathématiques en France avant de retourner dans son pays. Là, il est inquiété par le régime du président Félix Houphouët-Boigny qu’il dérange avec des pièces dénonçant les différents gouvernants africains. Il va alors connaître la prison puis l’exil dans différents pays comme l’Algérie, le Cameroun et le Togo pendant plus de quarante ans. Il retourne en Côte d’ivoire en 1994 et publie En attendant le vote des bêtes sauvages qui obtient le prix Inter et où l’on reconnaît le parcours du dictateur togolais,  Gnassingbé Eyadéma. Cette œuvre lui permet d’être reconnu en Afrique mais aussi en Amérique et en Europe. Il décède en 2003 en France, alors qu’il écrit la suite d’Allah n’est pas obligé, Quand on refuse on dit non, sorti en librairie en 2004.


Ahmadou Kourouma est un homme très engagé dans les sujets qui le touchent : enfants soldats, gouvernements corrompus, dictature… En 2002, il prend position pour le retour de la paix dans son pays, ce qui lui vaut des critiques et accusations diverses.


Sa bibliographie est riche de romans pour adultes mais il a aussi écrit pour la jeunesse. La plupart de ses œuvres pour enfants sont disponibles aux éditions Grandir.



Le livre


Allah n’est pas obligé paraît pour la première fois en 2000. Il reçoit le prix Renaudot ainsi que le Goncourt des lycéens de la même année. C’est donc une œuvre qui a touché le public aussi bien adolescent qu’adulte. Cela s’explique par un thème fort, les enfants-soldats, et une écriture simple mais puissante, celle d’un enfant, Birahima.


Birahima a une douzaine d’années et vit à Togobala, en Guinée. C’est un enfant des rues comme il le dit lui-même, « un enfant de la rue sans peur ni reproche ». Après la mort de sa mère, on lui conseille d’aller retrouver sa tante au Liberia. Personne ne se dévoue pour l’accompagner mis à part Yacouba « le bandit boiteux, le multiplicateur des billets de banque, le féticheur musulman ». Les voilà donc sur la route du Liberia. Très vite, ils se font enrôler dans différentes factions, où Birahima devient enfant-soldat avec tout ce que cela entraîne : drogue, meurtres, viols… Yacouba arrive facilement à se faire une place de féticheur auprès des bandits, très croyants. D’aventures en aventures, Birahima et Yacouba vont traverser la Guinée, la Sierra Leone, Le Liberia et enfin la Côte d’Ivoire (voir carte).


Le thème est dur, la réalité de la vie quotidienne de ces enfants encore plus. C’est sous la plume de Birahima qu’Ahmadou Kourouma a voulu traiter ce sujet. C’est une sorte de journal, écrit par l’enfant à son arrivée en Côte d’Ivoire. Aidé par plusieurs dictionnaires puisqu’il ne connaît pas bien le français, il nous raconte ce qu’il a vécu en expliquant chaque mot africain pour que les Français comprennent et chaque mot compliqué français pour que les Africains puissent suivre aussi.


Comme il ponctue la plupart de ses phrases par une interjection ou un gros mot africain, nous avons souvent le droit à des définitions !

-          Faforo : sexe de mon père ou de ton père

-          Gnamokodé : bâtard ou bâtardises

-          Walahé : au nom d’Allah


On retrouve aussi plusieurs expressions typiquement africaines comme :

-          « On suit l’éléphant dans la brousse pour ne pas être mouillé par la rosée ». Cela veut dire qu’on est protégé lorsqu’on est proche d’un grand.

-          « Ce qui mord sans avoir de dents ». Cela définit en africain une surprise désagréable.

-          « Dormir du bébé de la laitière », c’est-à-dire dormir à poings fermés car le bébé de la laitière dort en paix puisqu’il est sûr d’avoir du lait quoi qu’il arrive.


Il y a aussi des us et coutumes qui peuvent nous surprendre mais qui nous permettent de mieux comprendre la façon de penser de Birahima. Par exemple :

-          Il n’est pas nécessaire en Afrique de connaître le jour et l’année de naissance des enfants puisque tout le monde mourra un jour et que l’on peut bien vivre sans savoir.

-          Le droit des femmes d’après Birahima : elle doit rester auprès de son mari quoi qu’il puisse lui faire subir.

-          La circoncision dans les règles de l’art africaines.

-          Le fait d’être enfant-soldat est admiré par les enfants qui ne le sont pas… On en fait un portrait fascinant en appuyant sur le fait qu’ils ont leurs armes, qu’ils sont libres, qu’ils mangent bien…


Birahima nous raconte sans fanfreluches la guerre civile et la place que les enfants-soldats y occupent. La religion aussi tient une place importante dans son récit puisque toutes les factions n’ont pas la même et que cela peut s’envenimer jusqu’à la mort… Cela donne des passages assez violents et pourtant expliqués si simplement ! Il en a vu tellement qu’il nous raconte cela comme des faits banals… Cela ne le choque pas.

-          Sarah, une des rares filles qu’il a croisées dans les groupes d’enfants-soldats qu’il a côtoyés, se fait tirer dessus par son petit ami…

-          Une des chefs qu’il a eus, Rita Baclay, abuse de lui…

-          Lorsque des enfants-soldats meurent, Birahima fait l’oraison funèbre de ceux qu’il a appréciés.



Allah n’est pas obligé fait partie d’un genre de littérature africaine appelé picaresque. Ce sont toutes les œuvres mettant en scène des enfants-soldats, des orphelins qui vivent plusieurs péripéties les unes après les autres sans but réellement précis. L’enfant erre alors de villes en villes, comme Birahima. Dans ces œuvres, on retrouve aussi un questionnement sur le langage car la plupart des enfants de ces romans ne parlent pas correctement. C’est le cas de Birahima. De même, ce garçon est aussi bien auteur qu’acteur : il raconte sa propre histoire et il connaît le dénouement à l’avance puisqu’il l’écrit après avoir vécu toutes ces péripéties… C’est une sorte de fausse autobiographie.

 

Opinion


Au départ, j’ai choisi de présenter ce livre parce que le thème m’intéressait. J’ai été assez déstabilisée par l’écriture et du coup, j’ai mis du temps avant d’accrocher à l’histoire. Mais Birahima est tellement innocent dans la façon dont il narre les choses et dans toutes les atrocités qu’il a vécues, qu’on s’attache à lui. Personnellement, je préfère les romans plus classiques, à la troisième personne. Celui-ci dérange, met presque mal à l’aise : des actes odieux sont expliqués comme si c’étaient des choses normales, de la vie quotidienne… On comprend mieux que ces enfants ne puissent que difficilement retrouver une vie à peu près normale après cela.

D’ailleurs, après la lecture de ce livre, j’ai eu envie de me renseigner sur le sujet, de voir ce qu’il en est dit… C’est un sujet récurrent, depuis des années qui en devient presque banal… On trouve peu d’articles mais quelques sites internet permettent de se faire une meilleure idée :

-            http://www.fraternet.com

-          http://childsoldiersglobalreport.org : en anglais mais on peut avoir de la documentation en français (PDF) sur la page d’accueil.

-          http://www.enfants-soldats.com : un site de soutien avec vente d’un album pour sensibiliser les jeunes à ce phénomène ; des informations aussi.


A savoir : aujourd’hui encore, on comptabilise plus de 300 000 enfants-soldats dans le monde, âgés de 6 à 18 ans… Beaucoup pensent qu’ils sont plus nombreux sur le terrain. Très souvent,  ils sont enrôlés à la sortie des écoles, dans les milieux plus que pauvres où les enfants sont très influençables. Cela concerne beaucoup d’enfants orphelins qui n’ont plus rien à perdre ou des jeunes qui veulent se venger, qui ont « la rage au ventre » comme ils disent. Il y a aussi beaucoup d’enlèvements… Ce sont les enfant-soldats les premiers touchés dans les conflits : on compte aujourd’hui 41 conflits armés auxquels ils participent.

 

Signalons enfin que le livre a été adapté au théâtre en 2004 et que la pièce est actuellement jouée en France.

Voir Théâtre du Lucernaire.


Aude, 2e année Ed.-Lib.

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9 décembre 2009 3 09 /12 /décembre /2009 07:00
Regards croisés sur la guerre au Libéria :
 American Darling de Russel Banks
et  Allah n’est pas obligé de  Ahmadou Kourouma


































Ces deux ouvrages adoptent, chacun avec son style, deux points de vue sur un conflit très meurtrier qui a occupé le devant de la scène dans les années 1990. Une guerre inter-ethnique extrêmement violente, dont le protagoniste fut Charles Taylor, futur président du Libéria,
qui a vu émerger une nouvelle catégorie de combattants : les enfants soldats.

Rappel historique

Le Libéria, situé en Afrique de l’Ouest, est un  pays indépendant où les anciens esclaves américains, une fois libérés, sont venus s’installer. Ils en ont progressivement occupé, soutenus par les Américains qui exploitaient les ressources minières du pays, les principales fonctions économiques et politiques, au détriment des ethnies locales. Ce sont ces rancoeurs accumulées au fil des ans qui ont exacerbé la violence de ce conflit.

En 1971, William Tolbert junior, vice-président depuis 1951, accède à la présidence suite à la mort du président Tubman. La politique économique qu’il mène accroît le clivage entre Américano-Libériens et autochtones.

Le 12 avril 1980, le gouvernement conservateur du True Whig est renversé lors d’un coup d'État mené par Samuel Doe, un autochtone qui prend le pouvoir. Le président William Tolbert junior est sauvagement assassiné. Doe instaure rapidement une dictature.

En 1989, le National Patriotic Front of Liberia (NPFL), un groupe d'opposition sous l’autorité de Charles Taylor, s’organise. La révolte gagne rapidement l'ensemble du pays sans rencontrer de résistance sérieuse de la part des forces gouvernementales. Néanmoins, l’avancée est stoppée aux portes de Monrovia. Dans le même temps, les membres de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) décident l’envoi de sa force d’interposition, l’ECOMOG, composée de 4 000 hommes.

En 1990, un désaccord au sein du NPLF conduit Prince Johnson à faire sécession, et à créer l’Independent National Patriotic Front of Liberia (INPFL) avec un millier de dissidents. Le 9 septembre 1990, le président Doe est assassiné par Prince Johnson lors d’une visite aux troupes de l’ECOMOG.

Le 19 juillet 1997, Charles Taylor est élu président de la république du Libéria avec 75% des voix. La validité de l’élection est mise en doute malgré les nombreux observateurs étrangers dépêchés pour l’occasion par des organisations internationales.

Après le départ au Nigéria de Charles Taylor en 2003 où, de plus en plus isolé politiquement, il a dû se réfugier, une transition sous contrôle étroit de l’ONU est organisée. Le 23 novembre 2005, après deux tours, Ellen Johnson Sirleaf est déclarée vainqueur à l’élection présidentielle avec 59,4% des voix contre 40,6% pour George Weah. Ellen Johnson Sirleaf devient ainsi la première femme élue démocratiquement présidente d’un pays en Afrique.

29 mars 2006 : Charles Taylor est arrêté au Nigéria et extradé vers le Sierra Leone pour y subir son procès par la Cour spéciale pour la Sierra Leone (CSSL). Charles Taylor est inculpé de crimes contre l'humanité, crimes de guerre et autres violations du droit international humanitaire par le Tribunal spécial pour la Sierra Leone.  Il doit répondre de onze chefs d'inculpation de crimes de guerre et crimes contre l'humanité. Il est accusé d'avoir soutenu le Front révolutionnaire uni (RUF) et le Conseil des forces armées révolutionnaires (AFRC), deux groupes révolutionnaires sierra-léonais. Il est, selon l'accusation, la figure centrale des guerres civiles qui ont ravagé le Liberia et la Sierra Leone entre 1989 et 2003 et fait près de 400 000 morts. Des milliers de personnes ont été amputées, violées et réduites en esclavage sexuel durant ce conflit largement financé par le trafic des "diamants du sang".

Pour des raisons de sécurité, la CSSL a demandé, le 31 mars 2006, le dépaysement du procès à La Haye. Le procès est toujours en cours.
Sources : Wikipédia/Encyclopédie Universalis


                    --------------
Le traitement de la violence

Allah n’est pas obligé est un roman picaresque qui raconte les tribulations d’un jeune garçon malinké Birahima (8-10 ans), « l’enfant de la rue sans peur et sans reproche », qui, devenu orphelin, cherche à retrouver sa tante qui vit au Libéria. Il est accompagné d’un marabout peu scrupuleux qui le convainc que la situation la plus enviable dans ce pays est celle des enfants-soldats. En traversant le pays, ils sont enrôlés tour à tour par chacun des chefs de guerre libériens qui cherchent par tous les moyens à préserver leurs camps et leurs positions. Leurs tribulations qui ont débuté en 1993 se termineront en Sierra Leone dans un camp de réfugiés. Elles auront duré trois ans.

Ahmadou Kourouma dresse un portrait satirique et parfois grinçant de la situation et des personnages. Il utilise humour, dérision et parfois sarcasmes pour mettre à distance la violence et dénoncer l’absurdité de ce conflit. La violence s’en trouve dédramatisée. On tue et on meurt beaucoup mais la mort prend une dimension abstraite à force d’être côtoyée ; effet renforcé par l’usage du pronom indéfini. D’ailleurs le jeune héros ne raconte jamais ses propres crimes même s’il avoue dès le début de l’ouvrage : « Et moi j’ai tué  beaucoup d’innocents au Libéria et en Sierra Leone où j’ai fait la guerre tribale, où j’ai été enfant soldat, où je me suis bien drogué aux drogues dures. » C’est le seul moment du récit où il quitte sa posture de témoin.


L’auteur recourt à plusieurs procédés tels que la fausse candeur du personnage, l’omniprésence de la tradition avec l’usage, qui ne se révèle pas toujours d’une grande efficacité, des grigris et autres moyens traditionnels. La structure du récit est quant à elle très répétitive avec des leitmotive tels que  « Allah n’est pas obligé d'être juste dans tout ce qu'il fait » et « Allah ne laisse jamais vide une bouche qu’il a créée ».

Enfin l’utilisation de plusieurs niveaux de langage permet aussi de mettre les faits à distance : et ce grâce aux quatre dictionnaires que l’enfant possède et qu’il utilise pour expliciter les expressions et jurons qu’il puise indifféremment dans le vocabulaire Malinké, français ou anglais.


Le roman de Russel Banks, American Darling, est très construit et beaucoup plus dense puisqu’il montre, à travers la vie d’une femme, comment l’engagement de toute une génération de jeunes Américains issus de milieux favorisés contre la guerre du Vietnam a bouleversé leur existence. Hannah, l’héroïne, après un passage dans la clandestinité, se retrouve ainsi au Libéria où elle épouse un dignitaire du régime.

La violence est mise à distance  par l’héroïne elle-même, pendant une bonne partie du roman car elle ne se sent pas vraiment concernée par les évènements qui agitent le pays ; jusqu’au moment où elle se trouve plongée dans la guerre par l’assassinat, sous ses yeux, de son mari. Russel Banks utilise alors un style très réaliste. Il ne ménage pas son lecteur à qui il donne à voir les évènements dans toute leur cruauté.

Charles Taylor : héros ou bandit ?

Pour le jeune héros, les chefs de guerre sont tous des bandits mais Taylor est quand même en tête de liste. Pour les décrire, Kourouma manie ironie et second degré avec beaucoup de dextérité : sa critique des régimes africains est très virulente, et la partie du roman qui se déroule en Sierra Leone ressemble fort à un pamphlet.

Les Américains ont longtemps soutenu Taylor et l’héroïne de Russel Banks en a, quant à elle,  une vision tout à fait idéalisée, puisqu’elle va jusqu’à l’aider à s’évader de prison aux USA. Russel Banks explique  qu’il utilise des personnes réelles dans ses récits afin de leur donner plus de force. Elles  prennent ainsi la dimension d’icônes.


 
Les enfants soldats

« Quand on n’a pas de père, de mère, de frère, de sœur, de tante, d’oncle, quand on n’a pas de rien du tout, le mieux est de devenir un enfant soldat. »
Voila comment Birahima définit les enfants soldats : des enfants perdus dans des tenus trop grandes pour eux, motivés par l’envie de bien manger, de tenues ou de « kalachs » neuves. Les adultes les manipulent par la drogue et les envoient ainsi se faire tuer en première ligne. Quand ce sont eux qui tuent, c’est plutôt par maladresse ou par hasard : « Les soldats enfants, on nous nommait à des grades pour nous gonfler…Mon arme était un vieux « kalach ». Le colonel m’apprit lui-même le maniement de l’arme. C’était facile, il suffisait d’appuyer sur la détente et ça faisait tralala…Et ça tuait, ça tuait ; les vivants tombaient comme des mouches ».
Les oraisons funèbres que le petit protagoniste récite à la mort de chacun de ses camarades sont l’occasion de retracer leur misérable existence passée d’enfants battus, violés, rejetés et de comprendre comment ils en sont venus à préférer devenir enfants soldats. « L’enfant soldat est le personnage le plus célèbre de cette fin de XXe siècle, quand un enfant soldat meurt, on doit dire son oraison funèbre.»


Chez Russel Banks, la violence côtoie la folie dans des scènes peu nombreuses mais extrêmement sanglantes et sanguinaires. Elle s’exprime par la cruauté envers les humains (notamment dans la scène de torture du président DOE) comme les animaux, et elle est motivée par la vengeance.


Malgré des procédés narratifs très différents, le lecteur retire une vision claire de ce conflit et de ces enjeux. Une fiction romanesque d’un côté, un roman satirique picaresque de l’autre se rejoignent pour donner une même visibilité et lisibilité à un conflit complexe.
Ce ne sont bien évidemment pas les seuls thèmes abordés par ces deux romans mais ce sont leurs points communs les plus spectaculaires.

                 
BANKS, Russel. American Darling, Actes Sud,  2005.
KOUROUMA, Ahmadou. Allah n'est pas obligé, Seuil, 2000.


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