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3 octobre 2013 4 03 /10 /octobre /2013 07:00

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Philippe FOREST
Sarinagara
Gallimard
Collection blanche, 2004
Folio, 2006





 

 

 

 

 

 

 

 

L’auteur

Philippe Forest a enseigné pendant sept ans en Angleterre. Depuis 1995, il est  professeur de littérature à l'Université de Nantes. Il a écrit cinq romans et de nombreux essais consacrés à la littérature. En 2011, il est devenu corédacteur de La Nouvelle Revue française des éditions Gallimard. Son œuvre est marquée par la disparition de sa fille, Pauline, décédée d'un cancer à l'âge de quatre ans. Il raconte cette terrible épreuve dans son premier roman, L'enfant éternel, dans son roman suivant, Toute la nuit, ainsi que dans un essai écrit dix ans après, Tous les enfants sauf un.  En 1999, il fait un long voyage au Japon pour laisser derrière lui ce lourd passé.



La construction du roman

Le roman est divisé en sept parties : « Paris », « Histoire du poète Kobayashi Issa », « Kyōto », « Histoire du romancier Natsume Sōseki », « Tōkyō », « Histoire du photographe YosukeYamahata » et « Kōbe ». Dans les chapitres « Paris », « Kyōto », « Tōkyō » et « Kōbe », Forest nous parle de sa vie (du décès de sa fille, de son voyage au Japon, etc.) et expose ses pensées et ses sentiments. Ces parties autobiographiques sont beaucoup plus succinctes que celles que Forest a écrites sur la vie des artistes japonais Kobayashi Issa, NatsumeSōseki et Yosuke Yamahata.

Kobayashi Issa est un poète voyageur du XIXème siècle qui célèbre dans sa poésie la grâce d’exister. Tour à tour il verra mourir sous ses yeux ses trois enfants puis leur mère. Natsume Sōseki est un romancier du début du XXème siècle, l’un des plus grands aux yeux des Japonais. Il fait un long séjour en Angleterre mais ne parvient pas à s’habituer au pays ; lorsqu’il revient au Japon, il ne se sent pas chez lui non plus. Sa femme fait une fausse couche et est tourmentée par cette perte. Ils auront d’autres enfants par la suite mais perdront encore une de leurs filles. Enfin, Yosuke Yamahata est un photographe du XXème siècle spécialisé dans les photographies de guerres. Il est dépêché par le gouvernement japonais sur le site d’Hiroshima après l’explosion de la bombe nucléaire pour témoigner de la barbarie du crime. La raison pour laquelle Forest a choisi ces trois artistes, qui travaillent dans des domaines divers et ont vécu à des époques différentes, est que leur histoire est intimement liée à la sienne. Tous trois ont vécu un malheur, directement ou indirectement : Issa et Sōseki ont perdu un ou plusieurs de leurs enfants et Yamahata a été témoin du décès des victimes d’Hiroshima. Philippe Forest explique, page 221 :

 

« Kobayashi Issa,  NatsumeSōseki, YosukeYamahata : Trois fois une seule histoire, bien sûr, et toujours la même. C’est l’histoire de chacun. Et c’est la mienne aussi ».


 

Les thèmes principaux abordés dans ce livre

Sarinagara mêle différents genres littéraires, il se situe entre essai et roman : on y trouve à la fois des biographies et des réflexions poétiques et philosophiques. Différents thèmes reviennent à plusieurs reprises.

Le temps occupe ainsi une place importante dans l’œuvre, Philippe Forest nous parle de son cours imperturbable et décrit l’Histoire comme un « grand recommencement pour rien » qui alterne chaos et périodes de paix. En opposition à ce cours inflexible du temps, l’existence humaine est éphémère mais l’homme ne le perçoit pas. Pour décrire ce phénomène, Forest utilise un haiku : « comme le poisson — ignorant de l’océan — l’homme dans le temps » (page 50) qui reprend la métaphore de l’auteur japonais Kamo no Chōmei. La langue nippone dispose de nombreux mots pour exprimer ce sentiment du temps, sabi désigne par exemple l’extase mélancolique devant l’impermanence des choses.

L’auteur met également en place une réflexion sur la vie et la mort à travers la poésie d’Issa, pour qui la jouissance de la vie suppose la conscience de son infinie fragilité. On peut le voir dans ce haiku d’Issa qui dit : « Être rien qu’en vie — à l’ombre des cerisiers — cela est miracle ». Issa se réjouit de la naissance de sa première fille mais celle-ci succombera à la maladie. Il perd plusieurs enfants par la suite. C’est dans ces conditions qu’il écrira le haiku dont est extrait le titre (sarinagara signifie « et pourtant ») : « monde de rosée – c'est un monde de rosée – et pourtant pourtant » (page 92). La phrase d’Issa est laissée en suspens car l’homme ne peut se résoudre à accepter l’inacceptable, la mort d’un enfant. Forest dira par la suite que «  malgré la vérité, dans l’infini du désir, quelque chose insiste encore quand tout est terminé ».

Philippe Forest nous parle de la solitude et de la fatigue qu’il ressent, du sentiment de vide qui vient avec les années et de l’impression de n’être plus chez soi nulle part. Il fait le constat que la vie a passé si vite qu’il ne s’en est pas aperçu. C’est une impression forte, un sentiment de mélancolie qui revient à plusieurs reprises dans le livre.

L’auteur voit dans le voyage une délivrance, une fuite après le décès de sa fille. Il part avec sa femme pour le Japon car ils n’ont plus d’attaches en France. Là-bas, l’auteur éprouve une impression d’irréel et de déjà-vu, il retrouve le même sentiment de liberté qu’il ressentait dans un rêve d’enfance récurrent et qu’il nous explique en détail au début du livre. En arrivant à Kōbe, il a l’impression de connaître intimement la ville mais ne sait pas pourquoi : à la fin du roman, il se souvient que la ville a connu en 1995 un terrible séisme qui a fait des milliers de victimes. Il n’y avait pas prêté attention à l’époque car le tremblement de terre était arrivé au moment de l’hospitalisation de sa fille. C’est cette similarité entre son destin et celui de la ville qui provoque cet étrange attachement qu’il éprouve aujourd’hui pour Kōbe. Son voyage au Japon a beaucoup marqué Philippe Forest. L’auteur nous explique que le Japon n’est pas un pays mystique et dénonce les clichés occidentaux sur l’archipel. Pour lui, il n’existe pas de secret japonais car, quelle que soit notre civilisation, nous sommes tous soumis à la même expérience de vivre et de mourir.

Forest nous donne également son point de vue sur l’écriture : il nous explique qu’un livre n’est pas un monument mais un témoignage inutile du grand recommencement pour rien qu’est l’Histoire. L’essence de la littérature est insaisissable et ne permet pas à la raison de comprendre la vérité de la vie. L’auteur semble avoir un rapport ambivalent à l’écriture : il nous confie au début du livre qu’il ne désirait pas se délivrer du récit de son deuxième roman car lui seul le liait encore au souvenir de sa fille. Pourtant plus tard, il nous dit écrire Sarinagara pour se délivrer de sa propre histoire en lui donnant la forme encore d’un autre livre.

L’écrivain s’intéresse aussi à l’Histoire, qu’il s’agisse de celle du Japon, du haiku, de la langue japonaise ou même de la photographie. Il fait un parallèle intéressant entre les civilisations, entre les écrivains occidentaux et japonais qui vivaient à la même époque. Bashō par exemple est l’exact contemporain de Boileau et La Fontaine. Pour lui, le temps de l’Histoire n’a pas de sens, il nous dit

« une histoire commence, une autre s’achève et l’on imagine mal que toutes deux ont lieu à l’intérieur d’un seul et même temps, singulier, absurde, irrégulier et en somme rigoureusement impensable ».



Le style de l’auteur

Philippe Forest a une écriture très poétique et l’on trouve dans ce roman de très belles descriptions. Il utilise de nombreuses références culturelles et analyse le style des personnes dont il fait le portrait ; qu’il s’agisse de la poésie pour Issa, de la photographie de Yamahata ou du style et des personnages des romans de Sōseki. Il utilise bien sûr des éléments biographiques pour nous raconter la vie de ces artistes mais laisse aussi libre cours à son imagination.



Mon avis

Je trouve que l’écriture de Philippe Forest dans Sarinagara est très maîtrisée mais parfois un peu hermétique. Il faut faire un véritable effort de lecture pour entrer dans ce livre qui est très lent et n’a pas véritablement de trame narrative ou d’intrigue. Il peut cependant plaire aux lecteurs intéressés par le Japon, puisqu’il retrace l’Histoire du pays et présente trois figures importantes de la société nippone. Personnellement, je n’ai pas réussi à entrer dans le livre et ai du coup eu beaucoup de mal à comprendre la réflexion de l’auteur et à apprécier son roman. Je nuancerai toutefois en disant que j’ai beaucoup aimé la partie sur le photographe Yamahata et son témoignage sur l’horreur d’Hiroshima.


Anaig, 2ème année Bibliothèques 2012-2013


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21 septembre 2013 6 21 /09 /septembre /2013 07:00

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Jean-Philippe BARIL GUÉRARD
Ménageries
 Editions Naïve, 2013



 

 

 

 

 

 

 

 

WARNING !  : Objet non identifié s’attaquant à vos zygomatiques sans concession ni pudeur.

 

 

 

 

 

 

Biographie

Né à Plessisville en 1988, Jean-Philippe Baril Guérard est un auteur et comédien québécois. Il a prêté sa voix à de nombreux personnages en doublant plusieurs films et séries télévisées depuis 2010. Il a écrit plusieurs pièces et contes, dont Le Damné de Lachine et autres contes crades, Baiseries et Warwick. Son dernier spectacle de contes urbains, Ménageries, a été publié sous forme de recueil illustré aux Éditions de Ta Mère (Québec) en 2012 et en France, chez Naïve, en 2013. Auteur très peu connu en France, il vient bousculer nos rayons de librairie, par ses thèmes et son écriture aux accents et expressions québécois délicieux, qui nous semblent venir d’une autre planète !

 

 

 

Ménageries

 

Ménageries,  écrit par Jean-Philippe Baril Guérard  et illustré par Benoit Tardif, nous embarque dans un joyeux voyage au cœur d’une ménagerie pas comme les autres ! Tantôt hilarant, tantôt cynique ou tendre, Ménageries brosse un portrait trash de notre époque à travers quatre contes d’animaux totalement déjantés.

Dans le premier récit, « Cougar », nous suivons une équipe de hockey jeune espoir, les Tigres, qui partent affronter les Wildcats à Moncton. La veille du match, l’équipe va écumer les bars et l’un d’entre eux, le plus doué, va finir sa nuit en compagnie d’une femme d’un certain âge. Le lendemain, quelle n’est pas sa surprise quand la conquête de la veille se trouve être dans les tribunes pour encourager l’équipe adverse où son fils est joueur. Va s’ensuivre un match sanglant, où tous les coups seront permis et où le célèbre dicton « le malheur des uns fait le bonheur des autres » prendra tout son sens ...

« Porc », c’est l’histoire pas banale d’une vache qui vient de se trouver un copain sur un site internet. Elle a décidé que c’était l’heure pour elle d’avoir un enfant, et qu’importe qui sera le père. Son nouveau chum va l’emmener pour leur premier rendez-vous prendre un bain dans le Yamaska, le lac le plus pollué de la région. Le lendemain, la vache ressort avec une odeur pestilentielle provenant de ses parties génitales ; des pustules et des boutons recouvrent son vagin, elle décide donc d’aller voir un médecin. À ce moment-là, le docteur, qui n’a jamais vu une chose pareille, va apprendre à la jeune demoiselle l’histoire redoutable du lac Yamaska et de la malédiction qui tombe sur toutes les personnes qui osent s’y baigner.

 « Grizzly » se passe à Montréal dans le quartier gay, le Village. Nous y suivons Martin, un grizzly de quarante ans qui vient de s’amouracher d’un  petit jeune, tout droit sorti de l’UQAM et qui travaille au Starbucks du quartier. Martin est séropositif depuis cinq ans et craint qu’à l’annonce de sa maladie son compagnon ne le quitte. Il va mettre au point un plan des plus diaboliques et insoutenables avec l’aide de ses amis, pour remédier à sa peur d’être quitté.

 « Licorne » est la dernière histoire, elle met en scène une jument qui a en horreur les licornes et la fascination qu’elles exercent sur les hommes. La licorne représente pour nous, dans notre société, la jolie fille aux beaux attributs artificiels, objet de tous les fantasmes masculins, mais qui suscite bien des jalousies. Et quand le petit ami de notre jument se prend d’amour pour cette Marilyn Morin, une licorne en devenir et réputée intouchable, la guerre est déclarée et les ennuis commencent…

Ménageries, à travers ces quatre contes urbains, décrit notre société, au service de la consommation, avec ses effets de mode et l’avidité des gens à vouloir être les meilleurs, les plus riches et les plus beaux. 

Avec ce livre caricaturant l’immoralité de l’homme et injectant un humour noir totalement cinglé et jubilatoire, les éditions Ta mère nous livrent une véritable explosion de jouissance qui nous atteint tendrement. Grâce aussi, bien sûr, aux dessins de Benoit Tardif, qui viennent donner une touche d’insouciance et de couleur au texte qui déborde de sexualité, de sang et d’argent.

Au-delà de l’humour et de la caricature, Ménageries nous interroge sur les besoins que l’on se crée ou ceux que nous impose la société, à travers la jument dans le dernier conte qui critique les femmes aux seins refaits, mais qui finalement lorsqu’elle a l’argent nécessaire passe à l’opération pour plaire à son ami, le conte « Porc », qui vient donner un coup de projecteur sur ces rencontres faites sur internet, et cette tendance à faire un enfant pour soi, sans s’encombrer de mari ou bien encore la terrible histoire de « Grizzly » qui nous bouleverse et témoigne des difficultés à conjuguer l’amour et le sida mais qui montre que, au fil des années, cette maladie est assimilée par la société, qui s’en « accommode » et se contente, pour certains, de placer les gens dans telle ou telle catégorie, comme le dit Martin, le Grizzly Bear : « Aujourd’hui, le VIH, c’est pus une maladie, c’est une équipe dans laquelle on joue ou on joue pas. »

Tout au long de la lecture, nous sommes portés par le fameux joual québécois. Écrit dans un langage populaire, typiquement québécois, et farci d’anglicismes, le texte nous aprrendra entre autres que bobette signifie « culotte ». Le lecteur français se sentira certainement dépourvu au départ, pour ensuite succomber à cette langue dynamique et virulente, aux couleurs cosmopolites. Voici pour vous donner un aperçu, le début du conte « Porc » :

 

« Est-ce que j’ai le mot « conne » écrit dans le front ?

Je le sais que je suis pas très belle, pis que je suis pas, disons, la fille la plus excitante en ville. Je le sais que, vu que je suis célibataire depuis trois ans, je mérite pas de traitement royal, mais y a toujours ben des limites !

Si jamais je le revois, je vais lui arracher les testicules avec mes dents.

Quand y va être mort, je vais chier sur sa tombe.

Dire que pour lui, j’ai pris un bain de minuit dans la Yamaska. Un bain de minuit dans la Yamaska !

Laissez-moi vous expliquer avant de me juger, voulez-vous ?

Ça commence avec un homme, parce que ça commence toujours avec un homme. Je rencontre le gars sur Internet, sur un site de rencontre. Je sais que dit comme ça, ça peut avoir l’air loser, mais y’a l’air potable, le gars ! Pas con, pas laid, toute le kit. »

 

 

 

Ainsi, Ménageries, dans son langage brut et populaire, s’attache à grossir les travers les plus inavouables de l’homme, les histoires s’enchaînent dans une succulente bacchanale de tous les diables que l’on savoure à outrance ! Après avoir écarté les enfants de ces contes qui pour une fois s’adressent uniquement à NOUS les grands, préparez-vous à passer un pur moment de détente parsemé de fous rires garantis. 


Amélie, 2ème année édition-librairie 2012-2013

 

 

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17 septembre 2013 2 17 /09 /septembre /2013 07:00

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Éric FAYE
Nagasaki
Stock, 2010
J’ai lu, 2011




 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’auteur

Éric Faye est journaliste pour l’agence de presse Reuters. Il commence sa carrière d’écrivain avec des livres sur Kadaré et Kafka. Son premier roman est Le Serpent à plumes, paru chez José Corti en 1997. Il écrit des essais, des romans et des nouvelles. Ses thèmes de prédilection sont le fantastique, l’anticipation et l’absurde (Nagasaki), et l’un de ses sujets favoris est le « quotidien ».



Présentation de l’oeuvre

L’histoire

À cinquante-sept ans, Shimura Kōbō mène une vie de vieux célibataire. Une vie presque aussi bien réglée que du papier à musique. Lorsque ce météorologue s’aperçoit que de petites quantités de nourriture manquent dans son réfrigérateur, il s’interroge. Son électro-ménager est-il hanté, est-ce lui qui perd la tête ou des gens pénètrent-ils chez lui pour seulement voler d’infimes quantités de jus de fruit ? Le doute s’empare de cet homme qui est tout sauf exceptionnel. Rien d’extraordinaire ne devrait lui arriver… Et pourtant ! Lorsque Shimura-San franchira le pas, qu’il espionnera sa propre cuisine en son absence avec une webcam, sa vie va radicalement changer. Découvrir qu’il y a un intrus chez soi est une chose. Apprendre que cette personne vit avec vous, à votre insu, depuis un an, en est une autre.

Alors que l’essentiel du livre est conté par son personnage principal, Shimura Kōbō, l’auteur choisit de renverser le point de vue du lecteur aux deux tiers de sa lecture. Le narrateur devient une narratrice et l’on découvre les événements tels qu’ils sont vus par la clandestine, jamais nommée. Son arrestation, son procès et son passage en prison. L’origine de l’affaire judiciaire est donc vue par la victime et ses conséquences par la coupable. Puis un court passage de seulement six pages fait transition. Le narrateur devient externe à l’histoire lorsque la clandestine revient sur les lieux du crime, alors abandonnés par son propriétaire. La maison qui appartint à la clandestine et où vivait Shimura n’a plus de locataire. Plus personne n’est là pour raconter l’histoire. Le livre se referme sur une lettre de la clandestine à Shimura. Ne cherchant aucune forme d’excuse, ce ne serait pas son genre, elle lui explique ses motivations. À lui et lui seul. Ce n’est qu’à ce moment final que le lecteur découvre une situation plus complexe qu’il n’y paraît. Shimura vivait dans la maison d’enfance de sa clandestine. Avant de devenir clandestine dans sa propre maison, l’intruse a connu les affres de la vie. Cela n’excusait rien mais expliquait tout.


La véritable affaire

En 2008, la police japonaise retrouvait une SDF recroquevillée dans le placard d’un habitant de la ville de Kasuya. L’homme de 57 ans avait noté des aliments manquants dans son réfrigérateur et avait fini par poser une webcam pour surveiller sa maison. Depuis son téléphone portable, il avait surpris la voleuse, une femme de 58 ans nommée Tatsuko Horikawa, et avait prévenu la police. Cette dernière avait déclaré aux journalistes avoir retrouvé la squatteuse. Si l’on sait qu’elle utilisait plusieurs « squats » mais avait passé la majeure partie du temps dans cette maison-ci, le grand public ignore toujours comment elle s’était retrouvée à hanter la maison d’un autre.

L’histoire écrite par Éric Faye, les personnages et leurs histoires sont donc plus fictionnels que réels. L’auteur s’est basé sur un fait réel, mais dont on ne sait que le minimum. Il s’agit donc d’un véritable travail d’écriture, où les personnages et leurs vies sont créés de toute pièce. Éric Faye n’a pas écrit un reportage sur un fait divers, mais une fiction permettant d’aborder des problèmes sociaux, communs à tous les pays développés, qui se révèle aussi être une métaphore sur le Japon lui-même.



Analyse

Comparaison de sa propre vie avec la ville de Nagasaki

Le choix du titre d’un livre n’est jamais chose anodine. Ici, plutôt qu’un titre équivoque tel que « la femme dans le placard », l’auteur a préféré la sobriété et le mystère en prenant le nom de la ville de Nagasaki. L’affaire réelle de Tatsuko Horikawa n’y prenait pas place, mais à Kasuya, environ 160 kilomètres plus au nord. Le déplacement de l’action à Nagasaki est un élément de méta-récit, où le héros compare sa vie à celle de la ville. En 1543, Nagasaki va connaître un événement qui va la changer à jamais : un navire portugais s’échoue accidentellement sur ses rives. Les Portugais vont alors commencer à commercer et prendre de l’importance dans la région. Les chefs de guerre locaux, les daimyō, se convertissent au catholicisme. L’importance grandissante que prennent les Portugais sur ses terres inquiète Hideyoshi Toyotomi qui a alors pris le pouvoir au Japon. En 1587, il ordonne l’expulsion de tous les missionnaires. Commence alors la persécution des catholiques japonais. Néanmoins, les marchands peuvent continuer à commercer et Nagasaki continue à prospérer économiquement. En 1614, le catholicisme est officiellement interdit, mais la loi du commerce fait qu’en 1641, on octroie aux Néerlandais l’île artificielle de Dejima, dans la baie de Nagasaki. Ce vestibule où sont confinés les Néerlandais permettra au Japon de commercer avec le reste du monde et ce jusqu’en 1855. Quatre ans plus tard, Nagasaki devient enfin un port libre. Lien avec le monde extérieur, la ville a pu se développer encore plus, et les chrétiens ont fini par pouvoir exercer librement leur culte, même si comme toujours, il aura encore fallu passer par une phase de persécution.

 

« Il m’apparaissait que Nagasaki était longtemps resté comme un placard tout au bout du vaste appartement Japon […] et l’Empire, tout au long de ses deux cent cinquante ans avait, pour ainsi dire, feint d’ignorer qu’un passager clandestin, l’Europe, s’était installé dans cette penderie… » (page 51).

 

Lorsque Shimura-San écrit ces lignes par la plume d’Éric Faye, on comprend facilement le parallèle entre sa propre vie et celle de son pays. La présence de « l’autre » chez soi, si insidieuse, va forcément avoir des répercussions sur sa vie. Mais cette comparaison, qui arrive à mi-livre, met aussi en avant la thématique de la dichotomie qui parcourt tout le livre. En effet, tel le Japon qui voulait à la fois exclure les Européens et les garder pour commercer avec eux, le roman d’Eric Faye est construit sur la dualité.


Le double

Le Japonais catholique

 

« J’ai beau avoir été élevé dans le catholicisme, je vais régulièrement nourrir les kamis à l’autel du quartier et je n’imaginais pas un instant qu’ils viennent se servir chez les particuliers. » (page 28)

 

Le premier thème abordant cette dualité est celui de la religion. Cet extrait montre avec simplicité le mélange des genres. Shimura se pose en catholique, religion monothéiste pour laquelle tout culte païen doit être aboli dans son exercice. Sa religion voudrait donc qu’il ne prie que Dieu ou les saints de l’Église. Pourtant, Shimura fait des offrandes aux kamis, des esprits supérieurs (mais non omnipotents) qui s’attachent aux objets ou choses. Il y aurait une infinité de kamis : la première femme, le soleil, le riz, la gaieté… Cette conception animiste va à l’encontre du catholicisme, mais le fait que Shimura fasse régulièrement des offrandes à ces dieux montre bien sa croyance en ces derniers. Pour cette raison, il n’exclut pas une explication surnaturelle à la disparition de nourriture. Jusqu’à ce que le doute ne puisse plus exister et que Shimura découvre grâce à sa webcam la clandestine dans sa cuisine, Éric Faye joue avec le lecteur. Ainsi, en s’imaginant la réaction des policiers devant le manque de crédibilité de son affaire, Shimura imagine qu’on puisse lui dire qu’il voit la femme avec laquelle il est marié dans une réalité alternative. Cette évocation du surnaturel laisse le lecteur croire que c’est effectivement possible s’il ne sait pas la suite de l’histoire.


La vie réelle et la vie virtuelle

Éric Faye va ainsi diviser son personnage en deux : d’un côté, le Shimura réel, et de l’autre le Shimura des possibles. Tout d’abord, de manière commune, comme nous pouvons tous le faire. Ainsi, Shimura se fait la réflexion lorsqu’il regarde depuis son bureau sa cuisine filmée par la webcam, à la page 21 : « Me voici ubiquiste sans effort. » Ce dédoublement de Shimura se retrouve dans sa personnalité. Il souhaite expulser l’intruse de chez lui, mais lorsque la possibilité se présente, il essaie de la prévenir du piège qu’il vient de lui tendre. Plus qu’un acte manqué, cela semble être une tentative de corriger l’histoire. Comme si le vieux célibataire pouvait effacer le passé et vivre avec la femme qu’il s’imagine avoir dans cette réalité alternative où il serait plus heureux qu’ici.

Cette relation de couple qui est sous-entendue, Shimura l’a vécue sans le savoir. La clandestine et lui ont le même âge et ont vécu un an ensemble. Mais sans jamais se croiser. Elle expliquera même au lecteur (aux pages 72-73) qu’elle avait fini par fouiller la maison, les affaires de son hôte et par tout savoir de lui, de ses habitudes, de son intimité. Elle savait les relations qu’il entretenait avec sa famille. Lorsqu’elle se fit arrêter, Matsuo connaissait Shimura presque aussi bien qu’une femme son mari. Mais alors que Shimura a presque souhaité cette situation, lorsqu’il la découvrira, il la vivra comme un viol. Qu’une inconnue ait vécu chez lui, qu’elle ait connu sa vie, sans son consentement sera pour lui comme être dépossédé de sa propre vie. Avec cette mésaventure, Shimura aura perdu sa vie fictive mais aussi sa vie réelle.


L’aspect social de Nagasaki

Au fil des pages, une thématique politique se dessine dans Nagasaki. Shimura-san est un homme lambda perdu au milieu d’autres individus lambda. On sent chez le personnage principal une certaine opinion politique, teintée d’une lassitude de la société et de ses normes.

 

« Dans le bac à sable où les enfants jouaient au capitalisme, on vient d’égarer les règles du jeu. »(page 65)

 

À quoi bon mettre au point de coûteux robots puisqu’ils existent déjà ? (page 34, au sujet de ses collègues que rien ne peut distraire de leurs écrans).

Les autres personnages sont monochromes, gris et presque indistincts. Personne ne sort du moule, sauf la clandestine dont la vie est hors-norme. On découvre comment cette femme d’un certain âge en est venue à occuper la maison d’un homme à son insu. Enfant, elle a connu de manière violente la restructuration de la société par la destruction de son appartement. À seize ans, elle perd ses parents dans un accident. « Le glissement de terrain, je l’ai compris peu à peu, continuait en moi », écrit-elle à Shimura. L’orpheline ne réussira jamais à se construire de nouveaux repères. Sans contrôle sur sa vie, la jeune femme se met à haïr un monde qui semble ne lui vouloir que du mal. Elle intègre l’Armée Rouge, un groupe terroriste d’extrême gauche connu pour sa grande violence.

Mon moi, cet ego que je fuyais dans le nous, j’ai fini par le dissoudre dans la drogue. (page 94).

La vie lui offrira une nouvelle chance, une nouvelle identité, mais elle ne saura pas la saisir. Avec l’âge, la femme se remémore son parcours, reconnaît ses erreurs mais ne les regrette pas. L’expérience lui apporte le recul. Être retournée se cacher dans la maison où elle a vécu de huit à seize ans n’est pas un hasard. Ces murs représentent la seule époque où sa vie avait un sens. Les lieux de « sa haute enfance ». La clandestine ne dit pas s’il existe des établissements d’accueil pour les SDF, seulement qu’elle a cherché à s’en sortir toute seule. Bien qu’ayant eu une vie atypique, le récit de la clandestine est présenté comme le symptôme d’un mal dont souffre la société. Cette dernière n’a pas su sauver la jeune femme à temps, avant qu’elle ne fasse les mauvais choix, et quand elle arriva à l’âge où elle ne pouvait plus travailler, la société l’a de nouveau abandonnée. Pourtant, la clandestine a eu droit à une nouvelle identité, un nouveau départ. Aujourd’hui, elle a pris conscience que le monde n’était pas le seul responsable de ses maux, mais qu’elle aussi avait fait des erreurs. Au final, que ce soit Shimura ou la clandestine, les deux protagonistes de l’histoire présentent une critique de la société nippone. Shimura symbolise l’uniformisation de la population et la clandestine le fonctionnement même de cette société.



Conclusion

Si l’action se passe au Japon, et bien que cela soit souligné par une multitude de petits éléments (tels que l’utilisation de bento box pour emporter à dîner, ou l’utilisation de terme comme oshire), l’écriture d’Éric Faye nous rapproche de l’action. Nous pourrions être Shimura Kōbō, il pourrait être français, son histoire pourrait nous arriver. Alors que l’auteur joue dans un premier temps avec différentes explications possibles de la disparition de nourriture, allant du surnaturel au parascientifique, en passant par la logique, le retour à la réalité va être aussi violent pour le lecteur que pour le personnage principal. La société ne se porte pas bien et des gens peuvent en venir à se cacher chez vous pendant une année entière. Une telle mésaventure est bien sûr exceptionnelle, mais le fait que Nagasaki soit inspiré de faits réels nous rappelle que bien souvent, la réalité dépasse la fiction.


Jérôme, AS édition-librairie 2012-2013

 

 

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7 septembre 2013 6 07 /09 /septembre /2013 07:00

Pia-Petersen-Un-ecrivain-un-vrai-01.gif












PIA PETERSEN
Un écrivain, un vrai
Actes Sud, 2013







 

 

 

 

 

À propos de Pia Petersen
Pia-Petersen.jpg
Elle met régulièrement à jour son site personnel, dont elle se sert comme d’une vitrine ; bibliographique mais pas seulement. Très complète, sa page web fourmille d’informations la concernant (elle se raconte ainsi à la première personne dans  l’onglet « Biographie », recense les parutions journalistiques qui évoquent ses textes (onglet « Presse »), et partage tous les événements littéraires et médiatiques auxquels elle participe pour faire la promotion de ses écrits. Elle choisit également de faire part de son expérience de lectrice en tenant une rubrique « coups de cœur », au sein de laquelle elle fait des renvois à ses titres favoris et à leurs maisons d’édition respectives.

L’auteure signe, en faisant paraître Un écrivain, un vrai, son huitième roman. Publiée à ses débuts par Hubert Nyssen (à qui elle dédicace son dernier titre), elle n’a jamais quitté la maison Actes Sud.



L’intrigue

Écrivain salué par la critique autant qu’apprécié d’une large communauté de lecteurs, Gary Montaigu décide, après avoir reçu un prix pour l’ensemble de sa carrière, de participer, sur les conseils appuyés de sa femme (Ruth) et de son agent (Miles), à une émission de télé-réalité dans le but de promouvoir la littérature auprès du grand public. Il s’agira, pour l’auteur, de se montrer à sa table de travail, de donner à voir de quelle façon s’élabore un texte littéraire, et pour la production, de proposer aux spectateurs d’observer la vie (mondaine, sentimentale, professionnelle) que peut mener un écrivain à succès.



Une réflexion sur la télé-réalité ou : la confusion de la vie privée et de la vie publique et ses écueils

Acceptant, sur la base d’un contrat, de voir médiatiser leur vie privée (puisque l’équipe de production s’installe chez eux), Gary et Ruth consentent, de fait, à un sacrifice durable de leur intimité. Tacitement, s’impose dans leur quotidien la nécessité de théâtraliser les événements qui adviennent dans leur vie ; leur existence fait l’objet, en amont, d’une scénarisation. S’ils sont libres en apparence au départ, leur spontanéité perd rapidement de son importance, bridée qu’elle est par le rôle que la production leur impose. Page 48, l’on peut s’apercevoir à quel point le séquençage des gestes et des paroles des personnages ne leur appartient plus : sans cesse sur le qui-vive, Gary attend fébrilement le coup de fil d’anonymes qui lui lancent des défis ou lui intiment l’ordre de faire telle ou telle chose. Le découpage de son temps ne lui est plus personnel, il est en permanence aiguillé par des signaux de cameramen qui lui enjoignent de rejoindre une pièce de la maison, d’exécuter une action de leur choix, etc. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le personnage de Miles, exposant le principe de l’émission, parle d’un « scénario » avec « un écrivain au centre » ; l’on pressent déjà, dès le départ, à quel point la formulation choisie promet des dérives certaines et le peu de marge de manœuvre qui sera accordée aux principaux concernés. De façon très claire il apparaît que l’intérêt pour le travail de l’écrivain n’est qu’un prétexte pour s’immiscer dans l’existence d’un couple people dont on souhaite connaître les menus détails, et que l’écrivain en question, bien que mis en lumière, ne le sera que de la façon que la production aura jugée estimable.

Le couple battant déjà de l’aile avant que l’émission ne débute peine d’autant plus à survivre au regard des caméras que les dissensions qui existaient déjà entre eux se font plus manifestes : l’on assiste alors progressivement à un glissement. L’émission se cristallise autour des problèmes conjugaux du couple, au sein duquel la production n’hésite pas, pour les besoins de l’audimat, à introduire une troisième personne : Alana, journaliste venue interviewer Gary, que l’on somme de rester vivre à plein temps en compagnie de nos deux personnages principaux, de façon à donner davantage de piment à l’émission. Les crises de jalousie de Ruth, le flirt entre Gary et Alana (fortement encouragé par l’équipe de production, sinon rendu parfaitement obligatoire) tendent alors à éclipser tout le versant «  littéraire » qui avait été le socle premier de l’émission. Chacun des personnages devient un stéréotype : Ruth, femme orgueilleuse et néanmoins trompée par son mari, Alana, innocente jeune femme et semeuse de trouble, Gary, bourreau des cœurs. Le ressort de l’infidélité fonctionne à plein, pendant qu’à l’extérieur le public prend parti en faveur de tel ou tel protagoniste et le fait savoir à la production, qui oriente son scénario dans l’une ou l’autre direction. L’émission devient un jeu de marionnettes dans lequel chacun des personnages est forcé de faire le deuil de ses envies propres et de se conformer aux attentes d’autrui.

Si la vie conjugale de Ruth et Gary est mise à mal, elle n’est pas la seule. Le temps passant, les griefs se font nominaux et c’est l’équilibre individuel de chacun des participants qui s’en voit perturbé. Jugé, au commencement, essentiellement sur sa production, Gary devient la cible d’attaques personnelles : ce n’est plus son travail que les téléspectateurs évaluent, mais son absence supposée de convivialité qui est critiquée, son manque d’humanité.

À de multiples reprises l’on observe Gary aux prises avec lui-même, en pleine introspection, s’interrogeant sur le devenir de son art d’écrire et sur ses propres désirs. Nombreux sont les passages où le lecteur le trouve pensif, questionnant ses motivations, disant ne plus se reconnaître, incertain quant à la nature de ses convictions et de ses véritables valeurs. Page 132 émerge l’idée selon laquelle il est honteux de tourner le dos à la vie qu’il aurait souhaité mener, dépité de « ne pas correspondre à l’image qu’il se faisait de lui-même » : suit un parallèle entre les magasins de Broadway qui vendent de la camelote et sa vie, qu’il dit être « en toc ». À mesure que les épisodes de l’émission progressent, l’on constate que le bien-être de Gary n’est en aucun cas la priorité ; poussé dans ses retranchements, ayant trop pris sur lui, ses écarts verbaux et comportementaux se répètent, et c’est sa dérive qui devient le spectacle à ne pas manquer  : « il disjonctait, l’écrivain, pas question de rater ça » (page 159). Se soumettant contre son gré à l’injonction de s’épancher dans le confessionnal, il se lance dans des diatribes qui font exploser les scores d’audience ; plus il se montre radical, plus son propos est absurde et déconstruit, plus l’émission a de succès, et plus on l’encourage à outrepasser les limites du politiquement correct. Toutes ses tentatives d’échappement sont vaines : cherchant à prendre une après-midi pour faire une promenade en solitaire, il est harcelé par sa femme et les membres de l’équipe de production qui le somment de rentrer. Même en s’étant a priori délesté des caméras, il se sent épié et peu libre de ses mouvements, preuve qu’il a intériorisé à outrance le regard surplombant qui pèse sur lui depuis des mois. S’auto-culpabilisant, il oscille entre un sentiment de chance inouïe et une impression de saturation perpétuelle ; les caméras (et, avec elles, l’avis d’autrui) sont devenues une « présence » diffuse et « anonyme », « intrusive » (p. 46/47) dont Gary ne parvient plus à faire abstraction. N’ayant aucune prérogative sur les scènes qui seront diffusées ou seront coupées au montage, il ne maîtrise plus l’image qu’il renvoie de lui-même.

Alana, de son côté, se sent elle aussi prise en otage entre les sentiments réels qu’elle éprouve pour Gary et les ordres qui lui sont donnés de détruire le couple formé par l’écrivain et Ruth, directives qui la placent de force dans la position de la séductrice sans scrupules, quand elle est au contraire une jeune femme plutôt réservée et soucieuse de ne pas froisser les susceptibilités. Son image ne ressort pas indemne de sa participation à l’émission ; elle fait, sans le vouloir vraiment, le sacrifice de sa droiture morale en répondant aux injonctions de la production et s’expose aux critiques d’un public qui se plaît à la défendre ou à la blâmer.

Dans un contexte qui érige autant l’artificiel en valeur, qui exerce une telle pression sur l’individu, quelle place pour une création littéraire authentique ? semble interroger Pia Petersen.



Penser de concert les sphères culturelle et médiatique ou : interroger l’autonomie du processus créatif

Satisfaire au concept du « storytelling » (p. 20), consentir au système du « roman participatif » (p. 23), comme le fait Gary en acceptant de tourner l’émission, fait se dresser un enjeu de taille ; définir jusqu’à quel degré les sollicitations extérieures vont influer sur sa manière d’écrire et donc trouver, en contrepoint, un moyen de sauvegarder une inspiration et un style personnels. En effet, si les suggestions d’autrui n’ont au départ qu’une force de proposition, il devient évident que le temps passant, l’énergie avec laquelle elles sont imposées à Gary l’empêchent d’y reconnaître son propre projet. Il se voit contraint, par le public d’abord, puis par Miles lui-même, de sacrifier, contre son gré, l’héroïne de son roman, en dépit de protestations vigoureuses selon lesquelles ce changement dessert la cohérence de l’intrigue. Tant et si bien qu’un constat s’impose à lui : « ce n’était pas son roman, c’était le roman des autres ».

Progressivement, Gary fait son entrée dans un système où la demande vient conditionner l’offre et non plus l’inverse. L’émission sera le miroir des attentes du public, ou ne sera pas. Différentes conséquences à cette situation : Gary, foncièrement insatisfait de la direction que prend son propre travail, ne parvient plus à nommer sa production « roman ». Il use du terme « truc », pour désigner l’objet hybride qu’il crée en partie à son corps défendant. La colère le gagne ; excédé de ne devenir qu’un « produit marketisé », lui-même « créateur de produit », il s’auto-qualifie – errant ivre dans la ville –, de « putain de l’écriture ». Quand, autour de lui, chacun juge son travail comme digne d’être apprécié, lui parle d’« exaltation de la médiocrité », de « fabrique de la banalité ». Face à une hypermédiatisation qui lui coûte, germe dans son esprit l’idée d’une création à deux vitesses. Il rêve d’écrire un « roman secret », qu’il ne publierait pas ; ce désir impérieux le conduit à bâcler le travail qu’il fournit à l’émission et à entamer la rédaction d’un texte personnel, auquel il ne laisse personne accéder. Se font alors jour deux choses : l’exigence, pour un écrivain d’une capacité d’autocritique que Gary est parvenu à conserver intacte, en toute vraisemblance, et surtout, au-delà des éventuelles mondanités et de l’interaction avec autrui qui peut, dans une certaine mesure, venir servir le projet de rédaction, d’une solitude, d’un temps de composition à soi, d’un rythme propre, qui favorise la maturation des idées. Pia Petersen écrit ainsi, à propos de Gary, qu’il se retrouve, faute de solution satisfaisante, réduit à « se voler du temps à lui-même ».

Un interventionnisme de cette facture, on le constate alors, n’a rien de bénéfique pour la création ; il est même totalement contre-productif si c’est bien la qualité littéraire qui est recherchée. Le roman de Pia Petersen a du moins l’intérêt, on le voit, de nous faire réfléchir sur la question de la valeur en littérature, en fonction de sa dépendance ou non à des impératifs mercantiles, mais également en raison de la complexité même du texte : littérature exigeante ou facile d’accès ? Doit-on nécessairement revoir à la baisse la qualité d’un texte si l’on souhaite qu’il plaise au public ? Une production d’une qualité supérieure est-elle à tout jamais interdite de devenir un best-seller ?

Une dernière question est soulevée ; qu’advient-il de la liberté d’expression dans un monde où le seul « j’aime/ je partage » est érigé en jugement ultime ? C’est déjà l’inquiétude qui sourd dans le propos de Gary lorsqu’il cherche à s’informer de la façon dont surgiront les critiques négatives ; Miles, catégorique, lui répond qu’il  n’existe pas, dans le principe de l’émission qu’il a mis en place de moyen de quantifier ces mêmes critiques négatives ; soit les gens aiment, soit ils se taisent, répond-il à un Gary dont la mine se décompose. De la même façon, la réaction de Miles en dit long sur la stérilité de la critique qu’il compte maintenir : quand Gary adopte un ton polémique, souhaite débattre et argumenter à propos du concept de télé-réalité, il est sommé par son agent de continuer (puisque cela draine un trafic plus important sur la chaîne), « tant que ça ne change rien dans le fond »



Le devenir de l’écrit face à la nouvelle donne de la mondialisation de l’information et de l’évolution des supports

À bien y regarder, il apparaît résolument que le roman de Pia Petersen a la volonté de penser un monde en mutation. Le choix de l’émission de télé-réalité, dans notre ouvrage, répond à un projet, qui est défini p. 23 : la littérature « a besoin de se renouveler, d’améliorer son image, d’être plus communicative. Elle doit rajeunir, attirer plus de monde, devenir visuelle ». La dernière portion de phrase dévoile un trait essentiel de notre façon de penser actuelle : la culture de l’image est devenue prégnante, et c’est cette nouvelle donne à laquelle la littérature doit supposément s’adapter. Cette dernière a déjà, pourtant, la vertu de susciter l’imagination, elle a un fort pouvoir d’évocation, mais de là à la rendre entièrement visuelle, la nuance est grande : jusqu’où rendre la littérature par l’image sans trahir sa nature ? La question reste en suspens, mais elle a le mérite d’être posée par notre texte.

Réfléchir un monde dont les supports de pensée changent, c’est également penser la dématérialisation de ces mêmes supports. L’enchantement de Miles à l’idée de voir progressivement disparaître l’objet livre est éloquente ; supplanter la culture de l’écrit par une culture exclusive de l’image, c’est considérer que la trace écrite n’a plus de sens, dans un monde où les logiques de consommation immédiate et d’information éphémère ont toute leur place, comme la réaction de l’agent de Gary le démontre explicitement. Face au désarroi de l’écrivain qui déplore le fait que la production qu’on l’oblige à diffuser auprès du public n’entre pas dans son « œuvre », Miles tempête « Mais quelle œuvre ? ». Selon lui, s’inscrire dans une logique historique, dans une mémoire faisant un trait d’union entre passé, présent et futur, n’a plus aucun intérêt ; il n’y a plus de postérité de l’œuvre, le seul réquisit entendable est pour elle de répondre à la demande du public à un instant « t », sans se soucier de questions de pérennité et de qualité du contenu véhiculé.

Évoquant l’univers journalistique (en mettant en scène les personnages d’Alana et de Darrell), Pia Petersen montre que cette logique du contenu provisoire a infiltré toutes les strates de la vie publique. Pour un journaliste, l’essentiel est de « connaître les rouages de la communication » et de « savoir composer avec le pouvoir », non de proposer des reportages savamment ficelés et documentés. L’information, elle aussi, sacrifie à la mode du « storytelling », mettant en danger la sauvegarde d’un esprit critique authentique parmi les populations.



Mon avis

Séduite par l’hypothèse de départ – penser conjointement télé-réalité et littérature – et ayant reçu des échos positifs à propos de ce titre, je me suis emparée avec enthousiasme de l’ouvrage.

Si l’initiative est effectivement originale et a le mérite d’amener une réflexion intéressante sur les thématiques abordées, j’ai néanmoins regretté l’absence de complexité psychologique des personnages : les motifs en vertu desquels ils agissent sont souvent transparents, le lecteur guette un dénouement plus ou moins prévisible, au fur et à mesure qu’il tourne les pages. La facilité d’un manichéisme qui oppose trop souvent Miles, producteur à l’esprit étriqué et cherchant à s’enrichir, Ruth, femme vénale et en quête de gloire, usant pour ce faire de la notoriété de son mari à Gary lui-même, écrivain de bonne volonté mais crédule, accablé par le poids de ce qui lui est imposé, a quelque chose d’un peu lassant.

La structure enchâssée du texte, l’entrecroisement des fils narratifs, a le mérite de recréer l’illusion d’un certain suspense (plutôt que de s’en tenir à un déroulement linéaire) mais, le lecteur voyant assez vite se profiler l’issue du récit ou la pressentant du moins, il en résulte à certains moments une impression de longueur(s) superflue(s) un peu dommageable.


Camille,  Année Spéciale Édition-Librairie 2012-2013


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4 septembre 2013 3 04 /09 /septembre /2013 07:00

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Jean ROLIN
Le Ravissement de Britney Spears
P.O.L., 2011
Folio, 2013
   






« People can take everything away from you
But they can never take away your truth...
But the question is, can you handle mine ? »
Extrait de la chanson My Prerogative.

 

 

 

 

 

 

« Du ravissement, – ce mot nous fait énigme […]. Ravie. On évoque l’âme, et c’est la beauté qui opère. De ce sens à portée de main, on se dépêtrera comme on peut, avec du symbole. »

 

Ainsi, en 1965, Lacan entamait son Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein. Quel est le sens de ce ravissement ? Quelle énigme se cache derrière le titre de Duras, auquel se rapporte aujourd’hui celui de Jean Rolin ?

Il y a du ravissement dans toute chose. La beauté opère partout, si tant est que l’on sache y regarder. Il est des combinaisons qui, a priori, semblent jurer avant que l’on ne prenne le parti de se laisser porter par ce Ravissement ; emporté d’une page à l’autre par le flot des mouvements incessants et insensés de ce roman.


Peut-il y avoir deux entités aussi antinomiques, dans le champ de la littérature française, que celle de Britney Spears associée à celle de Jean Rolin. Qu’est-ce qui peut bien ravir le second à parler de la première ? Depuis quand « Britney » est-elle devenue un sujet d’étude pour des gens « sérieux » ?



Los Angeles, la ville tentaculaire, la ville des romans noir, la ville dont on dit qu’il faut nécessairement une voiture pour s’y déplacer, la ville à mille lieues de tout ce à quoi l’auteur a bien pu habituer son public jusque-là.

Jean Rolin, romancier journaliste, âgé de 62 ans lorsqu’il écrit ce roman, est également le lauréat de deux prix littéraires, dont le Médicis en 1996. L’écriture de ses romans lui nécessitant toujours de se déplacer dans la localité concernée pour élaborer son processus d’écriture et se familiariser avec la géographie de l’espace dépeint, il a ainsi acquis la réputation d’avoir parcouru le monde sans conduire, et, du reste, avoue préférer se déplacer à pied ou par les transports en commun. Ses voyages/livres l’ont amené à suivre des chiens errants dans Un chien mort après lui, ou, dans l’exercice de son métier de journaliste, à témoigner des horreurs de la guerre ou de la misère dans la banlieue de Paris (La Clôture, 2002). Difficile donc d’imaginer ce même individu arpenter les rues de Los Angeles à la recherche de Britney Spears. Et pourtant. Pour son quatrième roman, c’est au microcosme d’Hollywood et à cette culture « people », qui lui est étrangère, que Jean Rolin va ravir son nouveau sujet.

Au départ il y a donc la provocation de faire mentir tous ceux qui lui ont assuré que cette ville est celle de l’automobile. Ensuite il y a la volonté de s’intéresser à un sujet a priori inintéressant (Hollywood, au travers de son idole la moins inintéressante, Britney Spears). Au final c’est une confrontation, entre les méandres de la ville, les soubassements de cette culture (du vide) et l’intérêt que l’on peut y trouver.

Si Le Ravissement de Britney Spears n’est pas un produit de la littérature de voyage, il respecte cependant un certain schème de l’errance, que l’on trouvé déjà dans Un chien mort après lui. Il y a une propension à l’errance dans la démarche de Britney qui, à bord de son coupé Mercedes, traverse aléatoirement à toute heure et en tout sens la ville ; habitude qui a séduit et ému l’auteur avant qu'il ne la fasse vivre à son personnage. Celui-ci est aussi perdu dans un univers et dans une  vision du monde qu’il ne connaît pas. Il va ainsi errer à la recherche de la chanteuse, errer dans les rues de Los Angeles, jusqu’à – peut-être – s’approprier la ville et ses codes.


L’errance, si elle est d’abord physique, peut être aussi psychologique. Les personnages du roman (réels comme fictifs) sont perdus, errant et vagabondant en quête d’eux-mêmes et d’un certain ravissement que leur condition (sociale) leur a ravi.

Les trajets physiques de Britney, autant que le cheminement psychologique qu’ils traduisent, en font un personnage mélancolique et en lutte constante ; que ce soit avec elle-même, tel l’épisode où elle se rase la tête, démonstration sacrificielle d’un mal-être ; ou bien que ce soit avec son milieu, d’où elle ne peut plus s’échapper (qu’en provocant un nouveau scandale) ; sa maison est une forteresse, son nom une entreprise dont bien trop de personnes dépendent (la presse, les photographes, son père, ses enfants, etc.).

Ce symbole de trajectoires de perdition physique et psychologique est également traduit par le personnage de Lindsay Lohan, dont les mouvements s’articulent entre la valorisation (ou pas) de son image sur internet et ses déplacements réels, entre sa résidence et les cours des tribunaux, quand ce n’est pas la prison.

Les personnages fictifs de l’œuvre ne sont pas moins perdus, poursuivant, pour certains, leurs stars, espérant atteindre en les côtoyant un certain acte christique, une élévation de soi, comme à l’approche d’une divinité.

D’autres comme Shotemur sont piégés par l’enfermement dans un espace spécifique, que leur imagination (motivée par les visions données par l’image de ses stars) tend à transcender. Ainsi ce personnage qui n’a jamais quitté le Tadjikistan, connaît tout de la vie de Lindsay Lohan et fantasme de lui porter secours ; bien que cette rencontre soit tout à fait impossible, ne serait-ce que par l’appartenance religieuse de ce dernier qui ne pourrait faire autrement que condamner le comportement de Lindsay si elle était sienne.

Autre personnage énigmatique et en errance, Fuck, l’espèce d’informateur dont on ne sait jamais vraiment quel rôle il joue ni où il se situe. Personnage sans doute le plus fortuné de l’œuvre, il conserve ses habitudes de marginal, achetant des maisons dans lesquelles il ne vit pas, préférant se reposer dans des motels miteux. Fuck est celui qui détient l’information, c’est lui qui organise les rendez-vous avec le narrateur, le contraignant à se déplacer dans des lieux toujours différents afin de faire évoluer sa mission. Son nom ne lui a pas été attribué au hasard (dans le processus de création) et l’on se demande toujours si cela ne va pas se traduire dans ses actions ; à moins que cela ne finisse par se renverser…

Il est dans ce texte, un autre personnage dont le réalisme saisissant a toujours séduit la fiction, celui de Los Angeles. Grâce à son expérience journalistique, Rolin a très justement su capter les enjeux de la ville à travers ses différents espaces géographiques. Au travers de ces croisements de populations antagonistes et de la confrontation des excès de la pop-culture et de la marge, c’est un portrait ethnographique de la ville que dresse Rolin. La ville avec son parcours autoroutier labyrinthe, la mixité ethnique de ces quartiers – où se croisent le luxe, les villas de stars, les SDF qui jonchent les trottoirs, les terrains vagues et les zones populaires. Une ville (qui semble) sortie du cadre du réel, où les divinités de la télé-réalité déplacent masse de monde dans les rues (ou sur internet), sans pour autant avoir de véritable « existence » ; tandis que l’inintérêt règne autour des populations qui habitent sur les trottoirs.



Participant d’une démarche quasi journalistique – tout est vrai dans ce Ravissement, ou presque...– le narrateur de l’histoire possède donc plus d’un trait commun avec l’auteur. Il ne porte d’ailleurs pas d’autre nom que « Je », ce qui est un usage stylistique fréquent (voire systématique) chez Rolin.

Le procédé d’écriture de ce roman se révèle également être assez proche de la mission du narrateur. Comme son personnage, l’auteur s’est immergé dans cette ville et dans des habitudes culturelles qu’il ne connaissait pas. Bien sûr le nom de Britney Spears ne lui était pas inconnu, ni certains morceaux de sa musique, mais il ne s’était jamais intéressé à elle avant de la prendre pour sujet.

Si Jean Rolin part pour Los Angeles, carte en poche (car « tous mes livres commencent par le choix et la définition d’un territoire  »), son personnage est encore moins avancé que lui lorsqu’il arrive en ville. La volonté première de l’auteur est « de trouver [sa] place dans un territoire dit hostile », alors que son personnage se trouve déjà dans un territoire hostile au début du roman, à la frontière de l’Afghanistan et de la Chine, au travers de laquelle son récit de ses aventures à Los Angeles agit, en flash back, comme l’opération d’un contraste et d’une comparaison entre deux civilisations que tout semble opposer.

Une fois arrivé à Los Angeles, Jean Rolin décide donc de se confronter à cette « pop-culture » qui lui est étrangère et nourrit le dessein d’écrire « un texte sur Brintey Spears… » Lorsque l’auteur se met donc en quête de son personnage (Britney), il est tout aussi ignorant de son univers que peut l’être son autre personnage (le narrateur). Ainsi leur investigation à tous deux démarre de la même manière : par la récupération d’informations sur internet, l’errance dans les lieux où elle se déplace, la traque embarqué en voiture avec des paparazzis, jusqu’à la rencontrer… ou presque.

Si l’auteur se pose la question de la proximité avec son sujet, et décide qu’il est plus intéressant de maintenir une distance, de ne pas la rencontrer, pour la saisir pleinement, son narrateur a, quant à lui, pour ordre de mission de la veiller sans l’approcher (mission consistant à prévenir d’une menace d’enlèvement terroriste sur la personne de la chanteuse), de se positionner donc en voyeur.

 

« Finalement, je trouvais ça plus intéressant de n’être jamais amené à la rencontrer, sauf à la fin où je – enfin, le narrateur – me retrouve seul avec elle dans un bistrot. »

 

De son expérience à Hollywood, Rolin nourrit son texte de faits véridiques plus ou moins cocasses, telle son introduction dans l’hôtel Marmont, où il s’invite à une réception sans que personne le remarque ; l’attente à la sortie de l’audience de Lindsay Lohan ; les interminables parcours dans la ville en bus (prouvant ici que Los Angeles est tout à fait accessible pour qui ne sait pas conduire) ; les funérailles du chef de la police ; les planques avec les paparazzis. Les deux personnages brésiliens en poste devant la résidence de Britney depuis quatre ans sont donc directement inspirés par les rencontres de l’auteur. À leur sujet, et pour décrire la relation complexe et contradictoire qui les unit à la star, Rolin dit :

 

« On aurait pu s’attendre à ce qu’ils soient cyniques, mais ils portent une certaine affection à Britney parce qu’elle a des goûts aussi populaires qu’eux et qu’elle ne se la joue pas. »

 

L’anecdote où le jeune paparazzi raccompagne la star chez elle, parce qu’elle est trop ivre, sans abuser de la situation est elle aussi issue des confessions des deux hommes. Ce fait témoigne de la proximité qui unit, pourtant dans la confrontation et parfois dans la violence, la chanteuse à ses paparazzis ; ils finissent par faire partie de sa vie comme elle de la leur.



Écrire « un texte sur Britney Spears, enfin pas vraiment… »

Pas vraiment puisque l’emploi de la pop-idol n’est qu’un prétexte à élaborer derrière elle le tableau d’une culture médiatique, d’une Amérique en quête d’images et de représentations, d’une ville – schizophrénique -, à narrer une histoire au cœur de la noire Los Angeles des romans de Ellroy, de Fante, ou de Connelly, des films américains des années 40 et 50. Par jeu de références et de construction stylistique, Rolin fait de son Ravissement un véritable roman, se référant sans cesse à « cette noirceur et [à] ce tragique social si important dans l’histoire de la ville et dans la littérature qu’elle a suscitée. »

Le texte démarre par une construction en flash back, archétype du film noir : le narrateur, qui a été envoyé en exil au Tadjikistan, aux antipodes de L.A, après l’échec de sa mission, commence à raconter sa mission (récit duquel émerge un contraste frappant avec la localité présente), pour divertir son collègue.

L’aventure se poursuit ensuite avec l’objectif d’approcher une Blonde à la destinée fatale (plus fatale pour elle qu’elle ne l’est pour les autres), le narrateur est un agent secret désabusé, à l’image des détectives privés du genre ; toujours aux prises avec une mauvaise décision, prisonniers de leur condition et de l’univers dans lequel ils évoluent : la ville, ses bas-fonds et ses marges.

Le roman de Rolin répond donc aux nombreux archétypes tirés de cet héritage du noir : le cynisme, le narrateur en marge, qui évolue dans un espace auquel il semble étranger (dépourvu de permis dans la ville automobile, méconnaissant les mécanismes de cette culture pop), partagé entre sa vie privée (Wendy) et sa mission (les femmes fatales : Britney et Lindsay Lohan). Cette même Wendy, une prostituée, est la seule femme du roman à appartenir au même espace de classe/marge que le narrateur. Sosie largement approximatif de Britney, elle a l’avantage de le comprendre, de l’épauler, voire de le « sauver », tout en étant paradoxalement un personnage s’inscrivant dans la partie la plus fictionnelle du roman.



Britney Spears est-elle cette blonde fatale qui fait cavaler le héros des films/romans noirs ? Cette femme idéale qui se trouve être source de complications ? Elles sont quelques-unes, jeunes starlettes de la chanson ou de la télé-réalité, aux existences abîmées et dissolues, à passer entre les lignes de Jean Rolin. C’est en se rapprochant de son icône absolue que le romancier infiltre l’univers de la pop-culture. Il a su trouver en elle matière à développer un personnage romanesque, la jeune femme possédant à la fois un côté fragile et complètement dissolu. Incarnant à l’instant où il la découvre un objet de fantasme pour son univers littéraire. Lorsque Rolin commence à se renseigner à son sujet, elle a depuis un moment rompu avec son image virginale de petite fille de Louisiane (made in America) ; elle boit alors beaucoup d’alcool, couche avec à peu près n’importe qui et trace à travers tout L.A au volant de sa voiture, ce qui l’a rendue « très sympathique et profondément touchante » à ses yeux. Ces tribulations dans la ville donnant « vie à cet objet inanimé qu’est une carte de Los Angeles ».

C’est le contraste entre ce que la jeune star représente et ce qu’elle est qui a fait croître l’intérêt de l’auteur. À l’instar d’une Lady Gaga, qu’il voit comme un pur produit du système, Britney est un des piliers de ce système. Ainsi Rolin prend-il plaisir à les comparer dans ce roman, bien que Gaga ne l’intéresse pas, il s’en sert tout de même comme symbole artificiel des pressions imposées à son héroïne. Pressions constantes autour de l’image et du paraître : où être vu ? comment ? et à quelles fins ?

Le rapport à l’image est donc ici très présent, Britney étant elle-même une de ses icônes. Mais ce rapport s’exerce aussi souvent dans la violence. Ainsi les clichés de l’escapade « sans culotte », à laquelle l’auteur a lui même assisté, ont ils été ravis. Tout comme une série de photographies (pour une campagne publicitaire) non retouchées ont été sorties dans le but de discréditer la star en jouant des imperfections de sa plastique. Reprenant l’affaire à son avantage, celle-ci autorise la diffusion pour se faire l’étendard des pressions physiques/de perfection imposées aux stars, et plus largement aux femmes.

Au fur et à mesure qu’il amasse des informations la concernant, Rolin finit par « constater qu’elle [a] une vie vraiment intéressante et mélodramatique. » Une enfance pauvre, des efforts excessifs pour faire partie du Mickey Mouse Club, sans être pour autant un personnage de Victor Hugo ; si Britney est devenue un pilier du système américain, ce n’est qu’au prix d’efforts démentiels. À travers cet acharnement de réussite, elle incarne le glissement des « valeurs » du mythe américain, adapté à la sphère hollywoodienne, en devenant le visage de la self-made woman.

 

« La vie de Britney est une vraie vie. Rien ne lui a été servi sur un plateau d’argent […] Ce que j’aime chez elle, c’est qu’au départ c’est une fille seule, qui même si elle s’appuie sur une armée de parasites, de tapeurs, de flatteurs, se bat pour réussir. Sa solitude me touche parce qu’elle se manifeste dans le désordre de ses amours, dans sa propension à toutes sortes d’excès, dans l’incohérence de ses démarches et dans ses trajectoires brisées à travers la ville. »

 

Rolin ne s’est pas contenté de choisir un sujet aussi surprenant que Britney Spears, il s’est vraiment intéressé à elle. Il a ainsi lu des biographies la concernant (qu’il juge assez mal faites), il a cherché des informations sur internet et dans ses rencontres avec les photographes. Même si son projet n’est pas de donner une biographie de la chanteuse, il s’est suffisamment documenté, pour fournir des informations biographiques concrètes qui jalonnent le roman. S’attachant à une période donnée de la vie de la star, il donne sous la forme d’une fiction ce qui s’avère être la (fausse) biographie la plus intéressante et réaliste qui existe la concernant. Le livre est ainsi parsemé de détails objectifs et réalistes, accompagnés çà et là de titres de chansons pouvant illustrer et compléter l’œuvre.

Si on évoque Britney en tant que pilier du système du divertissement américain, c’est d’une part qu’elle l’est, mais d’autre part que Rolin la voit comme un monument du pays, au même titre que les tours du World Trade Center. C’est en partant de ce postulat que l’œuvre s’articule et joue le confrontation entre deux dominantes de notre époque que sont la peur du terrorisme (islamique) et l’hégémonie de la pop-culture (soit du divertissement américain). À ce sujet, l’auteur déclare  

 

« qu’il n’est pas plus absurde – et plutôt plus facile – de s’en prendre à Britney Spears qu’aux tours de World Trade Center, et que la valeur symbolique de la première, aux yeux du public américain, est à peine moindre que celle des secondes. »

« Je n’ai d’ailleurs jamais compris pourquoi les terroristes n’avaient pas choisi de frapper Hollywood, qui représente tout ce qu’ils détestent, plutôt que les Twin Towers. »

 

Par ce jeu d’oppositions et de comparaisons, Rolin introduit un mode volontairement burlesque et décalé dans son roman, faisant de Britney Spears une martyre qui s’ignore – ce qui à certain niveau peut être véridique.

Autant l’auteur s’attache à décrire des lieux de Los Angeles qui ne soient ni beaux ni particulièrement exaltants pour le public, d’un point de vue touristique, autant il met en place le même procédé autour de son héroïne. En le choisissant comme puissance symbolique de son livre, il amène son public à la considérer comme élément digne d’intérêt. Britney et ses escapades sans culotte n’ont jusque-là pourtant rien qui puisse ravir un public de lettrés et d’intellectuels, comme peut l’être celui de Jean Rolin.

Il faudrait à la chanteuse mourir pour qu’elle puisse intellectuellement devenir intéressante pour les élites. Il faudrait une issue fatale aux traques de paparazzis pour qu’elle devienne le symbole de la dérive de ce système du divertissement ; comme l’est devenue au fil du temps Marilyn Monroe. L’une comme l’autre possèdent une certaine fragilité et les stigmates de la domination (masculine) des « studios ».
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Dans  l’interview donnée aux Inrocks, Rolin va encore plus loin en comparant le geste de Britney se rasant la tête à celui de Van Gogh se coupant l’oreille, ou à Kurt Cobain se suicidant.


   
Le sens du terme ravissement a ici plusieurs sens et fonctions. En se référant au titre de l’œuvre de Marguerite Duras (Le Ravissement de Lol V. Stein), Jean Rolin entend jouer du même aspect énigmatique ; interpeller le lecteur sur le sens de ce titre, mais plus encore sur son objet ; c’est d’ailleurs en s’emparant de cet objet particulier (Britney Spears) que l’auteur se pose en position de ravisseur. Le ravissement va et vient au fil du texte et ne cesse de déplacer le sens de ce qu’il désigne.

On pourrait ainsi entendre par ravissement le projet du groupuscule islamiste voulant enlever (ravir) la jeune chanteuse. Mais le rapt véritable est ailleurs, il est dans le dessin de l’auteur de se saisir (de ravir) à la presse à scandale son centre d’intérêt premier (Britney étant la personnalité la plus traquée au monde). En s’emparant ainsi de la star (et à travers elle d’Hollywood) et de la fascination (du ravissement) qu’elle exerce sur nos contemporains, il la transforme de fait en objet littéraire. Au-delà de la confrontation des modèles islamiste et américain, il y aussi celui de l’intelligentsia et de la culture populaire.

Le ravissement glisse en permanence de cette idée d’enlèvement ou d’enfermement (tel celui du narrateur pris au piège de la ville) jusqu’à celle de fascination, de béatitude, voire de mysticisme qui s’exerce à travers la presse, internet et les encarts publicitaires qui nous donnent à connaître des visages et des noms sans qu’on s’y intéresse particulièrement. Et le lecteur n’est-il pas lui aussi ravi ? D’abord pris au cœur d’une histoire abracadabrantesque puis séduit par l’objet de fascination qu’il tient entre ses mains ?



Pour aller plus loin dans le texte et vous immerger complètement dans le sujet, n’hésitez pas à accompagner la lecture du Ravissement de Britney Spears de l’écoute de quelques titre comme Womanizer, Toxic, Touch of my hand ou Breathe on me.

Puis comme le dit Jean Rolin, même si « sa musique pop n’est pas ce que je préfère, Womanizer peut me mettre de très bonne humeur. »


Brice, AS Édition-Librairie 2012-2013

 

 

Jean ROLIN sur LITTEXPRESS

 

 

 

Jean Rolin Joséphine

 

 

 

 

 Article de Céline sur Joséphine.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jean Rolin Traverses

 

 

 

Articles de Fanny et de Margaux sur Traverses.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jean Rolin Zones

 

 

 

 Article de Lionel sur Zones.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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25 août 2013 7 25 /08 /août /2013 07:00

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Jonathan HÉNAULT
Lettres à ma future ex :

Auto-friction d’un misogénie
éditions Bijoux de famille, 2013






 

 

 

 

 

 
J’ai découvert au hasard d’une balade dans les allées de l’Escale du Livre Lettres à ma future ex : Auto-friction d’un misogénie, un bouquin rose avec une couverture cartonnée simplissime aux éditions Bijoux de famille. En levant les yeux j’ai découvert l’auteur de ce petit bijou : Jonathan Hénault. Qui est-il ?

Il est né en 1981 dans le Béarn. Aujourd’hui il habite Bordeaux. Est-il seulement un auteur ? Non ! Il se décrit comme un « journaliste pratiquant, professeur communicant, écrivain laborieux, il est l’homme par qui le scandale arrive, mais en rampant ».

Maintenant occupons nous de savoir ce qu’il y a derrière le titre Lettres à ma future ex. Un roman épistolaire ? Point du tout ou pas vraiment. Ce livre est inclassable, incasable. Il est formé de 6 chapitres :

 

– Où l’auteur tente de convaincre l’innocent lecteur qu’il est certes un garçon un peu brutal, mais gentil, quand même.

– Où l’auteur doit bien avouer après réflexion qu’il peut difficilement encore prétendre être un garçon gentil.

– Où l’auteur commence à remettre en question sa capacité à être gentil, et conséquemment, heureux.

– Où l’auteur se rend compte abruptement qu’être gentil ne suffit pas toujours pour être heureux.

– Où l’auteur pense entrevoir une trouée de bonheur et s’y engouffre avec l’appétit du gentil débutant.

– Où l’auteur tente de convaincre le lecteur averti qu’il est certes devenu un garçon très gentil, mais que tout ça est un peu brutal, quand même.

 

 Ces chapitres sont précédés de : Avertissement en vestibule. Et suivis de : Autopsie de l’auto-friction. Qu’y a-t-il dans ce livre ? C’est simple : s’y mélangent des lettres, des poèmes, des chansons, de l’écriture à la première personne, à la troisième…

Que nous raconte donc cet ensemble de textes ? Une histoire simple, l’histoire d’un homme : Nathanaël Jo Hunt qui ressemble fort à l’auteur, d’après ce dernier : « Nathanaël Jo Hunt, c’est moi, et ce n’est pas moi ». Qu’arrive-t-il à notre héros ? Une chose assez classique, suite à une rupture avec une femme à qui il tenait : la n°1, il n’arrive plus à avoir une relation amoureuse normale et est sorti depuis avec la n°2, 3, 4, 5, […], 63, 64, 65, 66 : des brunes, des blondes, des rousses, des étrangères, des femmes mariées… avec qui il rompt, les unes après les autres. Jusqu’à la soixante-septième dont il tombe amoureux, c’est la bonne, il l’a dans la peau. Mais malheureusement elle, même si elle l’aime bien, ne ressent pas la même chose.
 


Maintenant parlons un peu de son écriture qui au contraire de l’histoire constitue l’originalité du livre. Tout d’abord, ce qui se rapporte au titre du livre, il rompt avec toutes ces filles non pas par texto mais par lettres. Et chacune de ces lettres présente une spécificité, un thème particulier. Par exemple nous avons le lettre de licenciement, la métaphore du train, celle de l’automobile, le vocabulaire hippique, celui des fleurs… Et chacune des zones du nom et de l’adresse correspond au ton de la lettre ; ainsi pour la lettre de licenciement nous avons :

 

« M. Hunt 3, Rue de la Période d’Essai 33000 Bordeaux et Melle R. Service des Amantes Déchues 5, Rue de la Promotion Canapé 33000 Bordeaux »

 

ou alors pour la lettre sur le langage SMS nous avons :

 

« M. Hunt 3, Rue de la Pierre de Rosette 33000 Bordeaux et Melle Mdr Ru du Daikodaje 33800 Lol-Sur-Mer ».

 

Ensuite on peut dire que Jonathan Hénault affectionne tout particulièrement le jeu de mots par exemple : « vivre à mes crochets, mais ça contrastait pas mal avec mes rêves de Peter Pan » ou alors «  Tu me permets, Woody, et j’espère qu’après ça tu ne l’auras pas mauvaise, Allen, de reprendre ta phrase à mon compte » . Puis, l’auteur aime jouer avec les mots, il crée notamment des mots valises ; ainsi on trouve : «  C’est du vécul, du déjà vulve, du rabalécher la pointe de leurs seins » ou alors « popcornichon » ou encore « anicruche ». On peut également remarquer le nombre de référence en tous genres que l’on peut trouver dans le livre ; cela va de Boris Vian à Hieronymus Bosch en passant par Jean Pierre Foucault ou Karl Kraus.

On peut noter aussi que l’écrivain aime jouer avec les rythmes et les sonorités ; on trouve ainsi de nombreuses allitérations. Par exemple : « Redoutable Redoute » ; « Il est dur ce D. Désinvolte. Détestable. Dommageable. Difficile à contourner. » De plus, pour accélérer le rythme, l’auteur fait de nombreuses énumérations : «  Intellectuel anarchisant, misanthrope grognon, élitiste emmerdeur, Calimero cynique et fort en gueule » ou alors « de Barbie Pouffiasse, de Barbie Suicide, de Barbie Intello, de Barbie Frigide, de Barbie Gamine, de Barbie Barbante ». Toujours dans cette idée de rythme on trouve dans le texte des passages entiers où les phrases sont composées seulement de quelques mots voire d’un seul. On peut citer : «  07h18.  Debout.  Chambre. Cuisine. Chambranle. Aïe. Café. Placard. Sucre. Pénurie. Stupide. Tant pis. Salle de bains. Miroir. Aïe. » Ou alors « Ego. Oim. Moi. » Enfin Jonathan Hénault utilise régulièrement des mots ou expressions de la langue anglaise : « confused », « over », « lover ».

Pour conclure, on peut dire qu’à la fin on ne sait jamais ce qui est de Jonathan ou de Nathanaël. Mais on peut dire que ce livre est un petit bijou pour les amoureux de la langue et que les Bordelais pourront reconnaître tous leur lieux préférés. Personnellement j’ai adoré, j’ai pu rire et grincer des dents sur le cynisme ambiant. Je le recommande vivement.


Nymphéa, 2ème année bibliothèques 2012-2013


Liens

Bijoux de famille facebook https://www.facebook.com/Editionsbijouxdefamille

Bijoux de famille, le site :

http://www.editionsbijouxdefamille.gandi-sitemaker.net/#/les-bijoux-de-famille/3885929

 

 

 


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21 août 2013 3 21 /08 /août /2013 07:00

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Andrée Chedid
Le Sommeil délivré
Flammarion, 1952
J’ai Lu, 1996
Librio, 1997
J’ai lu Roman, 2000













Andrée Chedid

Poète, romancière, dramaturge, nouvelliste.

D’origine syro-libanaise, Andrée Chedid est née en Égypte, au Caire, le 20 mars 1920.


À dix ans, elle est mise en pension chez les Sœurs du Sacré-Cœur. Elle maîtrise l’anglais, le français et l’arabe. À 14 ans, elle rejoint l’Europe mais revient au Caire pour étudier dans une université américaine où elle obtient l’équivalent d’une licence (le bachelor) en journalisme en 1942. Elle part ensuite pour le Liban avec son mari et revient à Paris en 1946 de manière définitive. Elle prend la nationalité française à partir de cette date-là et publie le reste de son œuvre en français.

Elle est décorée de la Légion d’Honneur en avril 2009. Elle reçoit le prix Goncourt de la nouvelle en 1979 pour son recueil Le Corps et le Temps et  en 2002 le prix Goncourt de la poésie.

Andrée Chedid fut une auteure prolifique qui toucha à tous les genres : roman, poésie, théâtre. Son dernier roman, Les quatre morts de Jean de Dieu, a été publié en 2010.

Andrée Chedid est décédée à l’âge de 90 ans en février 2011 ; elle était atteinte de la maladie d’Alzheimer, maladie qui fut évoquée par son fils Louis Chedid dans la chanson Maman, Maman et son petit-fils Mathieu Chedid avec Délivre.



Écriture

Je n’ai personnellement lu que deux romans d’Andrée Chedid : Le Sommeil délivré et Le Message. Il m’est donc difficile de faire une analyse poussée de son style d’écriture. Néanmoins, dans ces deux romans, aux registres totalement différents, l’homme, les rapports entre les hommes sont au centre de l’œuvre.

J’ai retrouvé dans ces deux romans une certaine poésie dans l’écriture. L’écriture est travaillée, ce qui renforce ce rendu poétique. À leur lecture, on sent et on ressent. On se laisse emporter, bercer par la fluidité du style.

Les rapports entre les hommes, bons, mauvais, relations amoureuses, amicales, filiales, les rapports de domination sont au cœur des thématiques abordées par l’auteur. Toutefois, il y a toujours en arrière-plan une réflexion sur des sujets difficiles : la guerre pour Le Message, la condition féminine en Égypte pour Le Sommeil délivré.

Ce qui plaît dans les romans d’Andrée Chedid, ce sont les différentes dimensions qu’ils comportent, la subtilité dont fait preuve l’auteur pour traiter des sujets délicats. C’est une écriture qui, je pense, peut toucher le lecteur, ou alors nous laisser hermétique.



Le Sommeil délivré

Résumé

Le Sommeil délivré retrace en quelque deux cents pages le destin d’une jeune fille, Samya. Ce livre est divisé en trois parties. Dès le premier chapitre, on sait que sa vie est voué à une fin tragique.

Samya est révoltée par sa condition de femme. Elle aurait voulu échapper à sa condition de jeune fille, au mariage arrangé par son père, puis à sa vie d’épouse. Sa seule échappatoire sera la naissance de sa fille Mia : « Avec Mia, je retrouvais la vie. ».

Mais là encore, son bonheur d’être mère lui est arraché. Elle abandonne la maîtrise de son corps, qu’elle retrouvera dans un dernier sursaut pour se révolter enfin. Ce dernier acte, qui n’est autre que le meurtre de son mari, causera sa propre destruction. Mais n’était-ce pas inévitable ?

Je reproche au résumé de la quatrième de couverture de trop en dire. Par exemple, il annonce clairement que Samya perdra son enfant. En tant que lecteur, on attend ce moment. Cela ajoute une dimension tragique lorsque Samya parle de Mia, de sa renaissance. Mais pour une première lecture, il n’y a de ce fait plus de réelle attente.

Le Sommeil délivré nécessite plusieurs lectures. Je ne suis pas certaine que ce soit un roman que l’on peut apprécier entièrement à la première lecture. Il faut parvenir à se laisser porter par l’histoire et l’écriture d’Andrée Chedid.



Personnages et construction

Comme expliqué précédemment, le roman s’articule en trois parties non égales, la première étant la plus importante en nombre de pages, et la troisième la plus courte.


Dans le premier chapitre interviennent déjà les quelques personnages qui auront leur importance tout au long du roman. Il combine deux sortes de narration. Le point de vue est externe mais nous avons aussi accès à quelques fragments de la réflexion de Rachida. Cet effet narratif particulier nous plonge immédiatement dans cet univers, dans cette vie dans les campagnes égyptiennes.

Le lecteur fait d’abord connaissance avec Rachida, Rachida qui part se promener en dehors de la maison, « question de santé ». Rachida évoque son frère, Boutros, cet homme merveilleux pour qui elle se dévoue corps et âme, la femme de son frère, « sa belle-sœur, cette Samya sans fierté » ou encore « la paralytique ».

Arrivée à l’étable, Rachida nous donne un autre nom :

 

« Ammal, la petite fille du pâtre Abou Mansour, n’était pas encore rentrée avec ses moutons. Cette Ammal était vraiment une fille de rien. Il suffisait de voir avec quel attendrissement elle regardait la paralytique. ».

 

On rencontre aussi la vieille Om el Kher qui pressent que quelque chose s’est passé, mais espère que rien n’est arrivé à Samya. Plus loin, il y a l’aveugle qui se tourmente : « Qu’est-il arrivé à SitSamya, pensait-il. »

Rachida, la sœur de Boutros, et donc belle-sœur de Samya, est un personnage qui a une haute opinion d’elle-même et qui ne veut absolument pas se mêler au peuple. Son frère est Nazer, l’homme de confiance qui surveille l’exploitation des terres pour le compte du propriétaire. C’est Rachida qui s’est occupée de Boutros, de tenir la maison avant qu’il ne se marie. C’est Rachida qui est revenue lorsque Samya est devenue paralytique. C’est aussi Rachida qui fait la macabre découverte.


Boutros est Nazer. Il compte beaucoup sur sa sœur. Il lui a demandé conseil pour son mariage avec Samya. Il désirait que ce soit sa sœur qui éduque l’enfant s’il s’avérait que ce fût un garçon. Boutros est un homme grossier, à l’opposé du mari dont pouvait rêver Samya.

Ammal est la petite fille d’Abou Mansour, l’homme à tout faire. Elle sera la première fille de Samya. Elle représente l’espoir de liberté. Aux yeux de Samya, Ammal doit être sauvée. Et elle le sera grâce aux statuettes d’argile qu’elle modèle.

L’aveugle est le seul homme qui reste au village la journée. La journée, comme l’explique Om el Kher, le village appartient aux femmes, aux enfants et à l’aveugle. Il incarne la sagesse. Il exprime son mécontentement dans les situations injustes, en frappant le sol de son bâton aussi fort qu’il le peut : « Il était debout, l’aveugle, et il tapait. Il avait fini par creuser un grand trou dans le sol pour y enfouir sa colère. ».


Om el Kher est une des vieilles du village qui apporte les légumes pour les repas du Nazer. Elle se lie d’amitié avec Samya, l’invitant au village, lui faisant goûter son pain. C’est elle qui l’emmènera voir la Sheikha, sorte de mage, guérisseuse, lorsque Samya n’arrivera pas à avoir d’enfants.

Le premier chapitre est en réalité la fin du destin de Samya. À partir du deuxième chapitre, c’est Samya qui narre. Enfin, le dernier chapitre est construit sur un plan narratif comme le premier. Nous quittons les pensées de Samya pour assister d’un regard extérieur au dénouement.



Samya : un esprit révolté

Samya raconte, dans la deuxième partie, sa vie de jeune fille au pensionnat chrétien où elle étudie. Andrée Chedid aura peut-être puisé dans son expérience personnelle pour la décrire. Samya nous parle de ses dimanches très courts où elle retrouve son père et ses frères. On sent déjà son esprit de révolte contre l’institution : « Ce voile, ces bas noirs, ce mur. Rien ne se dissipait d’un haussement d’épaule. J’étouffais. J’aurais voulu me battre. Pourtant j’avais une peur étrange. ». La révolte n’est pas possible pour une jeune fille.

Au pensionnat, certaines étudiantes arrêtent parfois leurs études en cours d’année et ne reviennent qu’accompagnées de leur mari. Là aussi Samya ressent de la révolte. Elle ne veut pas faire partie de ces filles qui, mariées à un homme plus vieux qu’elles, vieillissent avant l’heure et ne se préoccupent plus que de leur trousseau : « Non, non, cela ne m’arrivera jamais. Moi je saurais dire non. Saisir ma vie. Quand je partirai d’ici, je saisirai ma vie. ».

Vient le jour où  son père lui annonce qu’elle sera mariée à son tour. Elle ment à ses camarades, en se mentant à elle-même, en espérant que l’homme choisi par son père la rendra heureuse. Elle pense que son père, par amour pour elle, lui aura choisi un homme bon. Mais ce n’est point la réelle motivation du père de Samya. Les filles sont vues comme des fardeaux dont il faut se débarrasser en les mariant : « Nos affaires vont mal. Que cela se sache, et tu ne trouveras plus jamais de parti. Tu nous resterais sur les bras ! ». Lorsqu’elle rencontre son futur mari, elle sait que ce mariage sera comparable à une mort lente et douloureuse.

La deuxième partie débute sur son arrivée à la maison de Boutros. Par quelques actes, Samya essaye de s’approprier les lieux, de se démarquer, de ne pas rester passive dans sa situation de femme mariée. Elle essaye d’abord de redécorer la chambre, apportant sa touche personnelle, pour s’y sentir chez elle. À demi-mots, avec délicatesse, Andrée Chedid aborde les premières nuits passées en couple. Samya se lie d’amitié avec Om el Kher, qui l’invite au village, manger son pain. C’est à ce moment-là où Samya rencontre l’aveugle et les autres femmes du village. Mais ces tentatives seront vite avortées.

Samya subit les reproches de Boutros. La chambre retrouve aussitôt sa décoration initiale, les pains offerts par Om el Kher sont jetés. Peu à peu Samya se laisse s’enliser dans cette vie morne, à rester au foyer et regarder son époux jouer aux cartes : « Le temps passait. Je l’ai laissé passer. Le miroir, sous le portemanteau de l’entrée, me mettait cruellement en face de ses huit années. ».

Samya se doit de tenir son rang et ne peut plus retourner au village. Mais ce qui provoque le malaise entre les villageoises et elle est sa probable stérilité. Seule Om el Kher a de la compassion pour elle. Cette absence de grossesse au bout de huit ans de mariage provoque des reproches de Boutros : « J’ai reçu une lettre de Rachida. Elle dit que tout cela n’est pas normal. On nous a trompés sur ta santé, voilà ce qu’elle a dit ! ». Là encore on sent que Samya n’a été qu’une marchandise, permettant d’assurer une descendance. Mais là enfin, Samya se révolte en suggérant à Boutros que le problème venait peut-être de lui, ce qui lui vaudra une gifle. Samya se permet donc d’écrire à son père pour lui demander de l’aide. Mais celui-ci ne fera que lui adresser cette réponse : « N’attire pas la colère de ton époux » accompagnée d’une conclusion de procès disant que l’homme a le droit de battre sa femme.

La deuxième partie s’achève sur la naissance de son enfant, Mia. La troisième partie est consacrée au renouveau de Samya, à ses rapports avec sa fille Mia. Elle raconte ses moments de bonheur, partagés avec Ammal, la fille du village que Samya a « adoptée ». Mais Mia va tomber gravement malade, et Boutros tardera à faire venir le médecin, ce qui lui sera fatal. Et pourtant, ce sera Boutros qui reprochera à sa femme la mort de leur fille. Samya perdra son envie de vivre, et se paralysera. Jusqu’au jour où dans un dernier sursaut, elle se révoltera, mettant un terme à cette vie.



Avis personnel

Le Sommeil délivré aborde des sujets difficiles. Comment se révolter sans en être détruit ? Il n’y a pas d’apitoiement sur les femmes, leur statut dans la société. Il y a un ton de vérité, le destin de Samya est certes tragique, mais on rencontre dans ce roman d’autres femmes qui sont fortes, qui choisissent de dire « non » à ce qui leur est imposé, des femmes qui font vivre tout un village.

J’ai beaucoup aimé ce livre. Le relire m’a permis de mieux l’apprécier. C’est un roman tout en sensations et en images. Andrée Chedid nous fait réellement découvrir un autre pays, sans entrer dans de longues descriptions, seulement en y décrivant la vie et les rapports entre les hommes et les femmes.


J. Charenton, 1ère année Bibliothèque-Médiathèque 2012-2013

 

 

 

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20 août 2013 2 20 /08 /août /2013 07:00

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Tatiana de ROSNAY
L'appartement témoin
Fayard, 1992
Flammarion, « J'ai Lu », 2010



 

 

 

 

 

 

 

 

L'auteure, Tatiana de Rosnay

Tatiana de Rosnay est née en 1961 de mère anglaise et de père franco-mauricien, d'origine russe. Dès l'âge de onze ans, elle commence à écrire, au rythme d'une histoire par an, en anglais, et ce jusqu'à ses 25 ans. Après des études littéraires en Angleterre, elle a travaillé en tant que journaliste pour plusieurs magazines, tels que Vanity Fair ou ELLE. Elle est également critique littéraire pour le JDD. L’œuvre majeure que l'on retient d'elle est Elle s'appelait Sarah, qui a été traduite dans une trentaine de pays. Dans ce premier roman, L'appartement témoin, Tatiana de Rosnay nous fait part de deux de ses passions : Mozart et Venise.



Le contenu

Le livre débute avec l'emménagement du narrateur dans son nouvel appartement à Paris, rive gauche. Le titre s'explique pratiquement dès les premières pages, car l'on apprend que l'appartement qu'il occupe est ce que l'on appelle dans le langage immobilier l'appartement témoin de l'immeuble qui vient d'être reconstruit, celui que les gens peuvent visiter. Avant, c'était un vieil immeuble de briques rouges, qui a été démoli pour faire place à ce nouveau. L'idée est venue à l'auteure car elle a suivi la démolition d'un immeuble à Paris, et elle s'est alors demandé « qui avait habité là, qui avait aimé, vibré, dormi, pleuré entre ces murs désormais réduits en poussière. » (Préface à la nouvelle édition)

On apprend que le narrateur vient de divorcer, et qu'il a une fille de dix-huit ans, prénommée Camille. Les premiers mois dans cet appartement se passent très mal pour lui, il ne dort presque pas, et une vision commence à lui apparaître, celle d'une femme jouant Mozart au piano, et d'une petite fille, assise par terre. De plus en plus distincte, cette vision l'obsède. Il comprend alors qu'elles ont habité l'ancien immeuble et se met à les chercher.

Petit à petit, au fil des indices, il apprend que la femme qui jouait du piano, Adrienne Duval, épouse Churchward, est morte. En revanche, sa fille, elle, semble être toujours en vie. Il part donc à sa recherche, et entame une véritable quête, qui s'avère longue et compliquée, puisque Pamina Churchward, petite fille de deux ou trois ans au moment de la vision, est aujourd'hui une femme d'une trentaine d'années qui a changé plusieurs fois de prénom et qui n'est jamais là où elle devrait être.

Ainsi, il parcourt dans un premier temps les États-Unis avec sa fille, qui parle parfaitement l'anglais pour l'aider. Il apprend alors que Pamina a été mannequin mais qu'elle est partie du jour au lendemain sans donner ni numéro de téléphone ni adresse. Il contacte alors une de ses amies de l'époque, elle aussi mannequin, Jessica Parker. Elle lui donne une adresse à Londres, il s'y rend, mais de nouveaux propriétaires y habitent. Ils lui donnent une adresse qu'ils trouvent sur le contrat de vente, puis il se met en route. Seulement, en s'y rendant, il apprend qu'elle est à Venise, pour le travail. Il fait néanmoins la connaissance de son fils, et de sa gouvernante, qui est française.

Enfin, il décide de se rendre à Venise, où il met un certain temps à la trouver. Un soir, alors qu'il l'attend à son hôtel, elle est enfin rentrée, et s'est assise à une table, seule, pour boire un verre. Et là, cet homme, qui a fait tant de chemin pour la retrouver, part sans un mot, sans même l'aborder.



Analyse

Dans ce roman, le narrateur s'exprime tantôt à la troisième personne du singulier, tantôt à la première. Cette différence est à peine remarquable, car le texte s'articule plutôt bien, du fait que plusieurs personnages interviennent, tels que sa fille, son ex-femme, ou encore le petit ami de sa fille.

L'importance de la musique est symbolique. Mozart est le musicien que son ex-femme adule et qu'il a toujours détesté, et voilà que grâce ou à cause d'une vision, il se met à l'apprécier. Il assiste à des opéras et l'écoute parfois en boucle, pour trouver l'air exact que joue la vision au piano. On peut imaginer que cette femme lui apparaît pour qu'il fasse tout pour la retrouver, retrouver sa fille, qu'il se mette à apprécier Mozart, et qu'il se rende compte, au bout de cette quête, une fois qu'il est face à Pamina, que sa femme lui manque, et que c'est elle qu'il aime toujours. C'est comme une sorte d'invention psychologique pour qu'il prenne conscience qu'il n'est pas fait pour cette vie-là, et que c'est auprès de sa femme qu'il aurait toujours dû rester, sans jamais la tromper.

Le narrateur se lance dans une véritable poursuite, une course effrénée à travers les trois pays que sont les États-Unis, le Royaume-Uni et l'Italie, sans oublier Paris. Il semble être à la quête d'un idéal, car il le dit lui-même, il tombe amoureux d'une photographie de Pamina. Il tire une conclusion assez drôle après s'être immergé dans ces différents endroits : « Les New-Yorkais se toisent avec sympathie, les Parisiens se scrutent sans pitié et les Anglais s'ignorent ». Il est amusé de voir la différence de comportement d'une population à une autre.



Avis

Une fin qui laisse un peu... sur sa faim. Doit-on comprendre que la recherche du bonheur est vaine ? Ou, tout simplement, qu'il est retombé amoureux de sa femme ? L'auteure nous tient vraiment en haleine, nous faisant parcourir foule d'endroits, mettant toujours des obstacles à la quête du narrateur. Cependant, la première moitié du roman se lit beaucoup plus facilement que la deuxième, qui est beaucoup plus dans le détail, dans les descriptions, parfois un peu trop longues.


Éloïse, 1ère année Édition-Librairie

 

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23 juillet 2013 2 23 /07 /juillet /2013 07:00

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Olivier ADAM
Les Lisières
Flammarion, 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’auteur : http://fr.wikipedia.org/wiki/Olivier_Adam_(%C3%A9crivain)

 

 

L’histoire

Paul Steiner, un écrivain, vient d’avoir quarante ans. Alors qu’il pensait enfin avoir trouvé un équilibre en Bretagne avec sa femme et ses enfants, sa femme le quitte, ne le supportant plus. La vie de Paul se trouve alors bouleversée et sa « Maladie », une sorte de dépression, le rattrape. De plus, sa mère est à l’hôpital et souffre de pertes de mémoire. Il doit retourner dans sa ville d’enfance, « V. », en banlieue parisienne, où son père l’accueille avec un grande indifférence. Ce voyage va lui permettre de faire un bilan de sa vie actuelle mais également de la situation d’une France en déclin.

 

Le personnage principal : Paul Steiner

Paul Steiner n’a aucun souvenir de son enfance antérieur à sa tentative de suicide à l’âge de dix ans. Il a été anorexique durant son adolescence, jusqu’à ce qu’il rencontre sa femme, Sarah, qui va l’aider à s’en sortir. Ils vont alors tous les deux fuir, d’abord de « V. » vers Paris. Puis, quand la Maladie rattrapera Paul, ils fuiront de nouveau vers la Bretagne. Cependant, depuis quelque temps, la Maladie touche à nouveau Paul. Il se laisse aller, ne parle plus et pèse plus de cent kilos. Il devient impossible à vivre et Sarah le quitte. Du fait de l’hospitalisation de sa mère, il revient chez lui après vingt ans sans avoir jamais vraiment donné de nouvelles.

« À force de fuir de lieu en lieu, de lisière en lisière, est-ce qu'on ne finit pas par vivre aux lisières de sa propre existence ? »

On peut voir de nombreuses similitudes entre la vie de Paul Steiner et celle d’Olivier Adam. Tout comme Olivier Adam, Paul Steiner a grandi en banlieue parisienne. L’auteur et son personnage habitent tous les deux en Bretagne. Ils sont écrivains et participent à l’écriture de scénarios de films. Ainsi, dans le fond, les vies de Paul Steiner et d’Olivier Adam sont similaires. On peut donc se demander quand l’auteur ne retrace plus sa vie et entre dans la fiction, où se situe la frontière entre l’autobiographie et la fiction ?


 
La mère de Paul montre de plus en plus les signes de la maladie d’Alzheimer. Son père, un ancien ouvrier communiste, s’apprête à voter pour le Front National. Son frère, François, qui est vétérinaire, vit dans un quartier aisé et a des idées politiques conservatrices, opposées aux siennes. Le narrateur n’est pas proche de sa famille, il ne s’entend pas bien avec son frère et son père et n’a jamais vraiment été proche de sa mère. Ce roman, et principalement la situation du narrateur, nous permettent d’ouvrir les yeux sur l’éclatement de la cellule familiale et les difficultés à communiquer aujourd’hui.

 

« D'où venait qu'après tant d'années une mère et son fils se connaissaient si mal, se parlaient si peu, se témoignaient si peu de tendresse ? D'elle ou de moi ? Était-ce là un symptôme de plus de mon incapacité à entrer réellement en contact avec les autres, de cette manie que j'avais de les fuir, de ce paradoxe qui me faisait me replier sur moi et refuser les marques d'affection, les démonstrations d'intimité, en même temps que je me plaignais intérieurement de ma solitude, de la froideur et de l'abstraction des liens qui m'unissaient aux autres : mes amis, mes parents, mon frère ? »

 

Durant son séjour, Paul découvrira l’existence d’un lourd secret de famille qui pourrait être la cause de son amnésie partielle et de ses rechutes permanentes dans la « Maladie ».

Ce séjour va également permettre à Paul de revoir les personnes qu’il a connues durant sa scolarité, des personnes à qui il n’a jamais donné de nouvelles après les avoir quittées. Certains vont avoir réussi mais beaucoup vont avoir échoué dans leurs objectifs. La majorité n’ont pas d’emploi stable, vivent dans des situations précaires et ont souvent du mal à boucler leurs fins de mois. Leurs utopies de l’adolescence se sont envolées. Sophie, son ancienne meilleure amie, est devenue une mère au foyer, à l’opposé de son projet d’avenir. Elle est très fragile et Paul va venir détruire cet équilibre.

 

Portrait de la France d’aujourd’hui

Les banlieues sont pour l’auteur à la lisière de la France. Elles sont mises à l’écart, stigmatisées, et personne ne s’en occupe. La situation de ses anciens camarades de classe en est la preuve formelle. L’inégalité des chances frappe de plein fouet ces banlieues.

 

« J'avais le sentiment d'avoir perdu le contact. Je ne pouvais pas m'empêcher de penser qu'en dépit des mots les choses s'étaient inversées : le centre était devenu la périphérie. La périphérie était devenue le centre du pays, le cœur de la société, son lieu commun, sa réalité moyenne. [...] Oui, cela ne faisait plus aucun doute, la périphérie était devenue le cœur. Un cœur muet, invisible, majoritaire mais oublié, délaissé, noyé dans sa propre masse dont j'étais issu et que je perdais de vue peu à peu. »

 

 L’auteur montre également l’ampleur de l’évolution des idées du Front National dans la population. Le père de Paul, ainsi que plusieurs de ses anciens amis, sont de plus en plus réceptifs aux discours de Marine le Pen, appelée « La Blonde », pourtant au départ à l’opposé de leurs convictions. Ils envisagent de voter pour elle aux prochaines élections.

Olivier Adam fait également une critique de la France mondaine, des écrivains de Saint-Germain-des-Prés. Il fait une critique du monde littéraire notamment à travers la vision de ses anciens camarades et de sa famille sur sa nouvelle vie, sur les livres qu’il écrit.

 

« Tu sais, tes livres, si je dois être sincère, je ne les aime pas trop. Tu es trop noir. Mais tu as toujours été comme ça. À tout voir en noir. À te plaindre. À te morfondre. Mais bon, vous êtes tous pareils les artistes. À vous torturer. À vous prendre la tête. On dirait des adolescents mal grandis. »

 

 

La structure du roman

Le livre est divisé en trois grandes parties :

 

–  Le retour du personnage principal chez ses parents

–  Le retour en Bretagne

–  Le nouveau départ de Paul au Japon.

Le rythme du roman est plutôt lent. Il y a beaucoup d’analepses durant lesquelles le narrateur rappelle ses souvenirs, cela nous permet de connaître son passé.

L’utilisation de l’imparfait montre bien l’importance des descriptions dans ce livre. Le narrateur est interne ce qui permet de suivre ses pensées.

 
 
Mon avis

Ce roman permet, à travers l’analyse que fait le narrateur de sa vie, de se remettre soi-même en question et de réfléchir à sa propre vie, notamment à la relation avec les parents.

À mon avis, ce livre dépeint bien la situation actuelle en France. Le fait qu’il soit en lien avec l’actualité (élections, Fukushima) est très intéressant. Olivier Adam a un regard très juste sur la société et les personnes qui la composent. Il est capable de décrire à la fois les pensées les plus profondes des personnages et l’environnement dans lequel ils évoluent.

Néanmoins, j’ai eu l’impression vers la fin que les arguments du narrateur tournaient en rond, les mêmes souvenirs et propos reviennent tout au long du livre. Paul Steiner semble reprocher au reste de la société de ne pas le comprendre.


Margot, 1ère année bibliothèques-médiathèques 2012-2013

 

 

Olivier ADAM sur LITTEXPRESS

 

Olivier Adam, Le coeur régulier

 

 

 

 

Article de Lucile sur Le Cœur régulier

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Le facebook d'Olivier Adam », par Patrice.

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13 juillet 2013 6 13 /07 /juillet /2013 07:00

Lyonel Trouillot L amour avant que j oublie




 

 

 


Lyonel TROUILLOT
L’Amour avant que j’oublie
Actes Sud, 2007
Babel, 2009





 

 

 

 

 

 

 

 




Lyonel Trouillot est haïtien, né à Port au Prince en 1956. C’est un écrivain aux multiples facettes et je vous encourage à consulter la fiche suivante pour en savoir plus sur sa vie :  Lyonel Trouillot, Yanvalou pour Charlie.

Ce roman est le premier que j’ai lu de cet auteur, il m’a énormément marquée, bouleversée même ; c’est une histoire que l’on aime lire plusieurs fois et qui se redécouvre à chaque lecture…

L’histoire de quatre hommes : l’Écrivain, l’Historien, Raoul et L’Étranger. Leurs vrais noms, on les mentionne au fil du récit, mais ils importent peu, seuls leurs pseudonymes sont importants, ils caractérisent bien leur façon d’être, leurs idées, leur vraie nature.

L’écrivain, c’est le narrateur. Il écrit dans l’urgence, pour ne pas oublier, et surtout pour se livrer à cette femme qu’il a rencontrée dans un colloque de littérature et qu’il aime.

Les trois autres sont ses « aînés », ils vivaient tous ensemble à la pension quand l’écrivain avait vingt ans.



Le fil conducteur du récit

L’écrivain est sans nul doute celui qui relie tous les personnages entre eux : il leur rend hommage en écrivant leurs histoires, du moins ce qu’il sait de la vie de chacun. Le récit est alors divisé en trois parties, sans surprise : LÉtranger, L’Historien, et Raoul. Chacun a sa façon d’être et les moments qu’ils ont passés tous ensemble ont beaucoup marqué l’écrivain, un peu comme si leurs relations ne s’étaient pas arrêtées au simple fait qu’ils étaient voisins et amis, mais que chacun représentait pour lui une figure paternelle.

De même, il y a une chanson qui accompagne le roman, et qui pourrait être qualifiée d’élément répétitif. Un point de repère qui revient régulièrement dans la narration et qui introduit le roman : « Tu connais la chanson :  Bleu, bleu, l’amour est bleu. À l’époque, toutes les voix la chantaient. ». Il s’agit d’une chanson de Vicky Leandros qui a connu un succès mondial en 1967 et a été chantée en plusieurs langues : L’Amour est bleu. On peut ainsi situer l’histoire aux alentours de cette date.



Les personnages principaux

L’Étranger : il est le plus ancien des locataires. Il a pour particularité de laisser constamment la porte de sa chambre fermée à clé.  Il aime raconter ses récits de voyages, ce qu’il a appris en parcourant le monde : « La bouche de l’Étranger vivait de toponymes. Chaque phrase était un long voyage ».

L’Historien : il est le troisième arrivé au pensionnat.  Il dit que l’Écrivain lui ressemble quand il était jeune et l’encourage dans l’écriture de ses poèmes. Pourtant il est aussi celui qui a le plus de regrets et de mal à s’exprimer : « L’Historien n’était pas un homme de confidences. Il jetait des bribes de son ancienne vie à un rythme très lent, laissant beaucoup de temps, un jour, voire une semaine entre deux informations. […] Oui, l’Historien parlait avec un piège dans la gorge, le poids et la mouillure de tant de choses tues »
.
Raoul : il est le deuxième arrivé. Il est « le moins académique des Aînés » ; un peu discret, il a un petit rituel : celui de rendre visite à ses amis mort, et de faire une fois par semaine la tournée des cimetières pour honorer ceux dont on a oublié le nom avec le temps. Il ne parle pas beaucoup, mais il sait raconter des choses justes, et au bon moment : « Je me souviens aussi d’avoir conclu que la littérature de Raoul, pour orale qu’elle était, valait mille fois mieux que la mienne. ».

L’Écrivain : il est le plus jeune. Il dévoile beaucoup de choses sur sa personnalité, ses goûts et ses habitudes dans son récit. Au bout de quelques pages il parle de lui pour la première fois en ces termes :

« Le matin, j’allais donner mes cours au collège. J’enseignais, pour gagner ma vie, une langue que je n’aimais pas et que je connaissais mal. Mais j’attendais la nuit pour me chercher une destinée et une définition. Chaque nuit, dans la chambre, je traquais le poème. Je m’étais donné la poésie pour fin. ».

C’est cette poésie que l’on retrouve tout au long de ce magnifique roman, elle nous enveloppe, nous berce et nous raconte des fragments de vies et de souvenirs d’une façon particulièrement émouvante.



Un récit déstructuré

Le narrateur écrit sur chaque souvenir qu’il a des aînés, et comment il a appris des détails sur leurs vies (souvent des choses tenues secrètes ou qui se sont passées avant leur arrivée à la pension). Il concentre donc les souvenirs qu’il a de l’Étranger dans la première partie, les souvenirs de l’Historien dans la deuxième, etc., de sorte qu’il suit un ordre plus ou moins chronologique pour chacun d’eux, mais que certains faits ou détails vus dans une partie seront plus longuement expliqués dans une autre. Sans qu’il s’agisse d’un un véritable puzzle, le lecteur comprend donc l’importance de certains événements bien plus tard dans le récit.  C’est un petit jeu de piste qui réveille l’intérêt du lecteur et le pousse à se remémorer des éléments lus auparavant et qui avaient été compris de manière diffuse. Ainsi malgré cette « déstructuration » (qui est toutefois à minimiser, ce phénomène ne domine pas le roman) il est intéressant de voir comment le récit arrive à regrouper les trois parties et les faire s’imbriquer les unes dans les autres.



Une pensée pour son pays d’origine : Haïti

L’auteur est un fervent défenseur de la démocratie dans son pays, une véritable figure de la résistance luttant contre une dictature de plus en plus oppressante. Beaucoup de ses écrits font référence à cette situation ou portent comme arrière-plan les couleurs d’Haïti, ce qui n’est pas le cas dans L’amour avant que j’oublie. En effet, dans ce roman, le côté sentimental des personnages est privilégié et aucun endroit n’est clairement déterminé (pour donner un caractère universel à l’histoire) mais quelques indices nous prouvent que le cadre est tout de même celui d’Haïti. Lyonel Trouillot rend hommage à la culture de son pays par le biais d’exergues. Par exemple, il cite trois vers d’un poète haïtien nommé Davertige, deux autres de Manno Charlemagne, un artiste et ancien homme politique d’Haïti. Dans la première partie du roman il cite également le nom du « Colonel Albert Pierre » qui était tortionnaire au service de Jean-Claude Duvalier, un homme politique haïtien aux méthodes dictatoriales.



Un roman imprégné de merveilleux

Enfin, malgré les multiples aspects que revêt le récit, son petit côté merveilleux est celui qui m’a le plus fasciné. L’auteur se sert des récits de voyages de l’Étranger pour nous conter des histoires étranges et improbables, mais que l’on adore pour les morales qu’elles véhiculent. Il en est de même dans la partie dédiée à la vie de Raoul, qui se démarque des autres jusqu’à la typographie : les bribes de récit sont à la troisième personne et facilement remarquables par le fait qu’elles sont en italique.



Mon avis

Sans faire d’analyse trop approfondie pour ne pas gâcher  le plaisir des futurs lecteurs, j’espère vous avoir convaincus que L’Amour avant que j’oublie est un magnifique roman qui se savoure !


Golvine, 1ère année édition-librairie

 

 

Lyonel TROUILLOT sur LITTEXPRESS

 

 

Lyonel Trouillot Yanvalou pour Charlie

 

 

 

 Article de Julie sur Yanvalou pour Charlie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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