Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
12 juillet 2013 5 12 /07 /juillet /2013 07:00

marc-dugain_avenue-des-geants.jpg



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Marc DUGAIN
Avenue des Géants
Gallimard, 2012

 




 

 

 

 

 

 

 

« Romancer un personnage, c’est le trahir pour mieux servir ce que l’on pressent de sa réalité. Du fond de sa prison de Vacaville, Ed Kemper pourra peut-être comprendre que je me sois approprié sa vie. Stéphane Bourgoin aussi dont le documentaire sur le tueur en série diffusé sur la chaîne Planète a déclenché mon envie de m’immiscer dans cet être complexe. »

 

En concluant son récit de cette note, Marc Dugain offre à ses lecteurs les principales raisons l’ayant poussé à dépeindre la vie d’un des plus sanglants et grands (2,20 mètres) tueurs en série qu’aient connus les États-Unis.

Cette œuvre s’inscrit dans le cadre général des derniers livres de l’auteur, bien loin de La Chambre des officiers (éditions Jean-Claude Lattès), son premier roman (publié en 1998), qui lui avait permis de rencontrer le succès. Il va en outre profiter de cette histoire pour nous décrire toute son admiration pour les paysages américains.

 

Né en 1957 au Sénégal et revenu en France à l’âge de sept ans, il travaille dans la finance puis l’aéronautique. En 1998 il décide de retranscrire l’histoire de son grand-père maternel, gueule cassée de la guerre 1914-1918. Ce roman va lui apporter reconnaissance du public et des critiques, lui permettant d’obtenir 20 prix littéraires dont le Prix des libraires, le Prix des Deux-Magots et le Prix Roger-Nimier. Il sera même adapté au cinéma.

Ses œuvres récentes sont plus denses, plus abouties peut-être aussi, mais elles s’intéressent surtout à un cadre historique précis : La malédiction d'Edgar (Gallimard, 2005) racontait la vie de John Edgar Hoover, chef du FBI pendant 48 ans, Une exécution ordinaire (Gallimard, 2007) portait sur le stalinisme et la Russie au moment de l’épisode du sous-marin Koursk, L'insomnie des étoiles, (Gallimard, 2010) relatait un meurtre dans le Berlin occupé de 1945, et enfin Avenue des géants évoque le destin d’Edmund Kemper.


Basé sur une histoire vraie, celle d’Edmund Kemper (rebaptisé Al Kenner ici), ce roman dépeint la société américaine des années 1960, entre guerre du Vietnam et incompréhension du tueur en série pour la montée en puissance des mouvements hippies. Le destin d’Al Kenner était-il tout tracé ? Fils de parents divorcés, il est tiraillé entre une mère possessive, caractérielle, castratrice et sa grand-mère chez qui il sera envoyé, portrait craché de sa mère … en pire. Mesurant pourtant près de 2,20 mètres et possédant un QI supérieur à celui d’Einstein le personnage demble pourtant impuissant, presque mangé par ces caractères féminins. Solitaire, ayant des problèmes à s’ouvrir aux autres (en raison de sa taille ?).

Un jour, sans que quoi que ce soit ait pu nous prévenir, il abat ses grands-parents. La grand-mère d’abord : « Je voudrais bien voir l’effet que ça fait de tuer sa grand-mère. C’est le genre d’idée saugrenue qu’ont les ados, sauf que normalement ils ne passent pas à l’acte. » Puis son grand-père :

 

« Quand mon grand-père est rentré des courses, je me suis trouvé dans un sacré dilemme. Soit je le laissais découvrir le cadavre de ma grand-mère avec tout ce que cela supposait de peine et de ressentiment, soit je l’exécutais à son tour. Je sais qu’après un ou deux mois il aurait pris la mort de ma grand-mère comme une libération, mais en bon esclave, il était aussi amoureux de ses chaînes. »

 

Son principal regret : l’assassinat le même jour de JFK, qui éclipsera son acte. Il va finir par se rendre à la police et être interné dans un hôpital psychiatrique. Il expliquera son acte simplement par « je voulais voir ce que ça faisait. Depuis une bonne quinzaine de jours, je me demandais ce que ça ferait de tuer ma grand-mère. »

Il est libéré cinq ans plus tard par décision des psychiatres après avoir été pourtant déclaré « schizophrène paranoïde ». Il va repartir vivre chez sa mère, figure tyrannique par excellence. « Elle m’effrayait toujours autant. La pauvreté affective de son regard me faisait me sentir comme un pauvre bout de plasma qui traînait derrière elle. »

Après de multiples boulots, il va travailler pour la police locale et même l’aider à essayer de traquer le tueur en série qui sévit sur le campus universitaire et qui n’est personne d’autre qu’Al lui-même, assassinant, violant, démembrant des auto-stoppeuses, toutes étudiantes dans l’université où travaille sa mère. C’est après avoir tué celle-ci qu’il se livrera à la police après trente heures de conduite sur les routes du Colorado. Sur le meurtre de sa mère il écrit : « Je ne me suis jamais senti aussi vivant que durant les minutes qui ont suivi. »

Il y’a plusieurs thèmes forts que développe Marc Dugain dans ce roman. Tout d’abord le sentiment d’abandon, l’humiliation, le rejet des autres qu’éprouve et ressent le narrateur Al Kenner. L’auteur ne justifie en rien les crimes, il essaie juste de comprendre le pouvoir de l’autre sur nos choix, nos actes. De plus, ce livre est l’occasion de dépeindre les États-Unis des années 1960, de l’assassinat de Kennedy à la guerre du Vietnam, aux mouvements pacifiste, hippie, à l’alcoolisme et à l’addiction aux drogues qui frappent une frange très importante de la population. Ce roman est aussi l’occasion de montrer tout l’amour de Marc Dugain pour les étendues américaines. L’avenue des Géants étant cette allée  du Colorado bordée par d’immenses pins.

Ce roman est aussi l’occasion, comme dans l’ensemble de ses écrits, de traiter de personnages décalés, souvent marginaux, voire fous tout en décrivant une société de contradictions (héros de guerre / gueules cassées repoussées, guerre du Vietnam / hippies).

Finalement, cette œuvre entre dans le cadre de l’écriture de soi. Marc Dugain nous donne sa vision et sa propre histoire d’Edmund Kepper. Il relate comment les choses auraient pu se passer. Le fait qu’il ait choisi de faire dire « je » à Al Kenner donne une réponse aux interrogations du lecteur sur le pourquoi de ses agissements. Le tueur en série nous apparaît en prison communiquant avec une Susan et voulant rédiger un livre pour donner sa vraie version des choses. L’auteur poussera même le vice jusqu’à appeler l’inspecteur auquel Kenner se livrera (et qui aurait pu être son futur beau-père) Duigan, anagramme de Dugain.



Avenue des Géants est un roman fort sur les conséquences du rejet. Marc Dugain pénètre l'esprit d'un tueur en série et donne sa propre vision sur comment les choses ont pu se dérouler. En utilisant l’auteur des meurtres comme narrateur, le livre est empli de légèreté, de naïveté, devenir tueur en série semblant presque banal ici compte tenu de ce qu'a pu souffrir Al Kenner. La relation avec la mère, clef de voûte de l’œuvre, est parfaitement retracée. Marc Dugain nous décrit donc le personnage du Mal tout en dressant un tableau de la société américaine qu’il semble particulièrement affectionner.
 

Clément AS Éd/Lib

 


Repost 0
11 juillet 2013 4 11 /07 /juillet /2013 07:00

 

Bruce-Begout-Le-ParK.jpg



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bruce BÉGOUT
Le ParK
Allia, 2010
 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
 
Bruce-Begout.jpg

 

Bruce Bégout est né à Talence en 1967. Professeur de philosophie à l’université Bordeaux 3, il explore dans ses travaux les rapports de l’homme avec son milieu désormais urbain, analyse le quotidien, ou les « lieux communs » de notre culture occidentale contemporaine. Auteur de plusieurs essais, comme Zéropolis en 2002, Lieu commun en 2003, ou La Découverte du quotidien, en 2005, parus chez Allia, il a aussi publié un recueil de nouvelles, Sphex, aux éditions de l’Arbre vengeur en 2009, ainsi que L’Éblouissement des bords de route chez Verticales en 2004, qui mêle esquisses de textes, nouvelles, notes de journal ou pensées théoriques. Le ParK est son premier roman.
 

 
Visite du ParK

Besoin de vacances ? Offrez-vous un billet pour la Malaisie. Au large de Bornéo, découvrez une île privée de 624 km² où, moyennant quelques milliers de dollars, Le ParK vous ouvre ses portes.

« Le ParK est un parc. Mais pas un parc comme les autres. Il existe toutes sortes de parcs, pour les plantes, les animaux, les hommes, les entreprises, les véhicules, et même pour les appareils hors service, des parcs de loisir, de détention, de stationnement, de protection. Le ParK est tout cela, et plus encore. Sa majuscule signale sa singularité absolue. Ce lieu exprime en quelque sorte l’essence universelle de tous les parcs réels et possibles. » (p.11).

D’innombrables attractions en tous genres vous seront proposées. Vous pourrez assister à de grandioses spectacles son et lumière, visiter le GTO, « reconversion de la célèbre prison pour terroristes islamistes » où vous participerez à des « tortures assistées par ordinateur et surveillants schizophrènes amateurs de free fight », tenter votre chance au casino, ou encore faire un tour au Cabaret des Utopies Perdues qui propose de « vivre virtuellement la mise au point d’un attentat ou d’une révolution dans un pays pauvre ». Il est cependant quasi impossible d’évoquer toutes les ressources du ParK, tant son étendue est immense et tant il évolue et se modifie en permanence afin de toujours contenter et devancer les attentes de ses clients.
 
Ce qu’il est intéressant de remarquer dans Le ParK, c’est qu’il échappe à la simple somme de ses attractions.

« C’est le parc de tous les parcs, la synthèse ultime qui rend tous les autres obsolètes, le concept universel, l’invariant formel. Tout ce qui peut caractériser en général un parc se retrouve dans Le ParK, mais sous une forme inédite et quelque peu fantastique. D’aucuns diront abominable. » (p.11).

Il n’y a pas de thème particulier pour Le ParK, hormis lui-même. Toutes les formes de parcs y sont réunies. Zoo, camp de réfugiés, foire, camp de concentration… « Le parcage est l’idée même qu’il met en scène ».
 
N’égarez pas le bracelet orange qui vous sera fourni à l’entrée du ParK ; il constitue le seul moyen de différencier les visiteurs des figurants et des résidents non-volontaires. En effet, il est difficile de distinguer les acteurs des prisonniers réels, les salariés des travailleurs forcés. Garante d’un bon divertissement, cette confusion est nécessaire. Comme le dit Licht, l’architecte, « seule la plus extrême vérité possède le pouvoir déréalisant de la fiction ». Il est de toute façon préférable pour les clients de rester groupés. Le ParK étant également une réserve naturelle, la nature y est restée sauvage, et il est « difficile d’oublier cet état de choses lorsqu’on se retrouve nez à nez avec un couple de guépards au bas d’un manège ou lorsqu’un crocodile a décidé de se réchauffer sous les néons rose dragée d’une maison de jeux » (p.105). Cette nature dangereuse est évidemment partie constituante des attractions qui vous seront proposées. Il arrive fréquemment qu’un malheureux croise le chemin de quelque meute et se fasse dévorer. Les micros placés dans tout le parc enregistrent alors la scène, qui est ensuite traitée par un technicien, transmise au Conservatoire des Cris, et mise « à disposition d’un public avide d’entendre les infinies nuances de la souffrance humaine ».
 
Le personnel du ParK fera tout pour vous garantir le meilleur séjour possible. Par « meilleur », entendez « le plus intense ».

 

« Le merveilleux et l’horrible, le ludique et le pathétique, tout ce qui suscite des émotions fortes, qu’elles soient plaisantes ou non, telle est l’offre spectaculaire du ParK. » (p. 22).

 

Pourquoi Le ParK ?

Le ParK s’inscrit dans le grand mouvement, toujours plus innovant, du divertissement de masse. La demande constante d’amusement exige le renouvellement perpétuel des lieux de loisir. Le ParK ne cherche pas seulement le gigantisme, l’extravagance ou l’abondance. Il crée du nouveau, en profondeur. Pour répondre aux attentes du public, il ne suffit plus d’ajouter des éléments supplémentaires. Il faut saisir le besoin de divertissement à la racine et employer tous les moyens nécessaires pour le satisfaire à sa source. Un journaliste de La République des Pyrénées a bien saisi que « dans le cas du ParK, le divertissement ne vient pas s’ajouter à la réalité afin de lui donner un tour plaisant, mais pénètre comme une seringue en son cœur et y injecte son fluide comico-funeste ». L’amusement n’est plus une évasion du quotidien : nous sommes face à un « loisir d’invasion ». Le ParK sait se saisir de tout ce qui aura un écho en vous, de tout ce qui sustentera votre besoin de divertissement.

« La question ultime posée par Le ParK : comment peut-on s’amuser après Auschwitz ? Sa réponse : on peut s’amuser d’après Auschwitz ». (p. 58).

 

Tout est question d’intensité. Et l’intensité naît des mélanges impensables, des combinaisons incongrues. Imaginez ce qui vous répugne le plus. Le ParK en fera votre attraction favorite. Le malheur devient joie du spectacle ; l’horreur se change en ravissement de l’inattendu. Dans un monde où la fête et la distraction règnent, il devient nécessaire de trouver ce qui permettra au public de se perdre dans un « fun » qui ne souffrira pas la routine de l’amusement classique. La commercialisation et la consommation massive de l’agrément l’ont affadi et aseptisé. Il n’y a aujourd’hui plus de place pour l’excitation du dangereux, pour le frisson de l’inconnu. Le ParK est donc là pour vous prémunir de cet ennui gangrenant.

« Dans un univers prévisible et rationnel, la folie est l’unique voie de délivrance. » (p. 102).

 

Une autre particularité du ParK est aussi, on l’a vu, de mettre en scène le parcage lui-même. Une attraction, le Pavillon des visionnaires, est ainsi dédiée à la présentation, aux moyens d’animation et d’archives, de Heinrich Himmler, Victor Gruen, Naftali Frenkel, Walt Disney, et autres créateurs de nouvelles formes d’enclavement des hommes. Le ParK, bien qu’il les dépasse, est l’héritier de ces lieux de rassemblement, de ces enceintes d’enfermement. Qu’il s’agisse de camps de concentration, de parcs d’attractions, ou de centres commerciaux, le parc a toujours joué un rôle déterminant dans la vie humaine.

 

« Le parcage a été la planche de salut des hommes vulnérables et sans défense, la prothèse réparatrice. Les villes, l’agriculture, l’élevage, les techniques, les loisirs, la sélection naturelle, la pacification, l’éducation, la guérison, tout cela est né et a prospéré entre les murs d’une enclave, derrière des barrières protectrices. » (p. 24).

Par nécessité de survie, par besoin de contrôle, ou par plaisir, l’homme s’est toujours enfermé. Le ParK est le reflet de cette composante de la condition humaine. Il fait voir l’omniprésence du parc, il est le symbole du besoin de confinement. En observant les figurants enfermés du ParK, les visiteurs font face à ce qui fait leur vie sans qu’ils le sachent. Lors de votre séjour au ParK, au détour d’un baraquement, vous verrez peut-être l’habitation de Lev, 113 ans. Prisonnier volontaire du ParK, il a toujours vécu enfermé. Dès qu’il lui arrivait, par malheur, de se trouver à l’air libre, il s’arrangeait, en commettant un quelconque crime, pour retrouver l’emprisonnement rassurant d’une cellule. Le ParK est né du besoin de barrières. Il rend compte de cet état de fait, et peut constituer un abri pour qui en a besoin.

« Le parcage est la solution pratique à la crainte paralysante de l’Illimité. » (p. 37).
 
 

 
« Comme toute exception, Le ParK aspire à devenir la règle »
 
Si certains considèrent que Le ParK est une fantaisie délirante, il n’en demeure pas moins vrai qu’il est le résultat des plus savantes recherches scientifiques. Afin de toucher au plus près la clientèle, les neurobiologistes qui travaillent pour Le ParK se penchent sur les études les plus pointues du moment concernant le cerveau humain et son fonctionnement pour les mettre en application lors de la mise au point d’une nouvelle attraction. C’est ainsi qu’une récente découverte, le « facteur E », est au centre de toutes leurs considérations.

« Ce que l’on sait aujourd’hui de manière à peu près certaine, tel le grain primitif de la science nouvelle, c’est que plusieurs ingrédients bien connus entrent dans la composition du facteur E : spectacle, commerce, émulation, envie, loisir, hystérie, volonté de domination, appétit sexuel, caprice infantile, complexe d’infériorité, besoin de plaire, désir mimétique. » (p. 104).

La recherche scientifique est mise au service de l’industrie du loisir afin de saisir les ressorts complexes de l’amusement. Le ParK, dans son ensemble, repose sur ces études. C’est de cette façon que ses dirigeants ont saisi quels éléments il convient d’invoquer chez le client pour qu’il s’amuse. Le ParK répond aux mécanismes les plus profonds – et les moins avouables – des visiteurs et leur garantit ainsi de grands moments. Si Le ParK arrive à « métamorphoser un camp de prisonniers piteux et décharnés en une séduction publicitaire glamour » (p. 104), c’est qu’il a une connaissance précise de sa cible. Les spectacles les plus amusants sont les plus sérieusement étudiés.
 
Ainsi, Le ParK semble constituer l’horizon de toute organisation du divertissement. Etroitement lié aux avancées industrielles et scientifiques, il suit aussi au plus près les évolutions des sociétés et des mentalités occidentales. Le ParK connaît le fonctionnement et les désirs profonds de l’homme apprivoisé par quelques milliers d’années de civilisation. Pendant que la société se fait de plus en plus tranquille et aseptisée, Le ParK, lui, s’adresse à ce qu’il reste de l’hybris.

« … plus le monde occidental deviendra sain, beau, bon, riche et vieux, plus une frange importante de sa population ne supportera plus ce bonheur inéluctable et cherchera à le fuir coûte que coûte. » (p. 149).

De cette manière, Le ParK – ce qu’il contient, ce qu’il représente – s’annonce inexorable. Peut-être pourrait-on même y voir un chantier d’essais, un projet pour l’avenir. On remarquera que Le ParK accueille régulièrement des hommes politiques, de tous pays et de tous types de régime. Ils se révèlent être les visiteurs les plus attentifs et les moins incommodants. Et une fois « la visite finie, ils repartent joyeux avec plein d’idées en tête ». (p. 44). Il est également intéressant de noter que Le ParK se situe sur une île. Cet état de fait n’est pas sans rappeler quelques réflexions passées sur ce que pourrait – ou devrait – être la société future, comme L’Utopie de Thomas More, La Cité du Soleil de Tommaso Campanella, ou encore l’île d’Icarie du Voyage en Icarie d’Etienne Cabet1. Nombre de sociétés idéales imaginées en littérature ou en philosophie se trouvent en effet dans des lieux isolés du reste du monde. Le ParK : lieu d’expérimentations pour une meilleure société future, ou annonce dystopique d’une horreur imminente ? Rien n’est tranché. Peut-être n’y a-t-il pas grande différence.
 
 
Visiter – ou lire – Le ParK, c’est expérimenter un inquiétant voyage. Dans l’avenir ? Dans une utopie/dystopie, c’est-à-dire un non-lieu, un impossible ? Dans le présent dévoilé ? À chacun sa réponse. Dans un style sobre, proche du documentaire ou du rapport, Bruce Bégout présente simplement un lieu à la fois horrible et attirant. Les interrogations viennent ensuite. Les seules prises de positions éthiques du roman sont celles de journalistes ou de visiteurs. Le narrateur, lui, ne fait qu’un état des lieux. Il n’a d’ailleurs « jamais su tirer du spectacle de la souffrance une leçon morale » (p. 151). Mais Le ParK, ce n’est pas que la souffrance. C’est aussi le plaisir. Le plaisir pris par les visiteurs. Et par le lecteur. C’est là un des intérêts majeurs du livre : faire percevoir comment l’on peut s’amuser du malheur et de l’affreux. Et comment l’on peut venir à en faire une industrie lucrative, à utiliser « la perversion comme loisir licite ». Pour satisfaire leur consumérisme, leur voyeurisme et leur ennui, nos sociétés pourraient-elles bientôt se résoudre – ou se réjouir – à pratiquer de telles « offrandes au dieu Fun »2 ? L’autel est peut-être déjà dressé.
 
 
Christophe, AS Bib
 
 
 
1.      cf. Bégout, Bruce. Zéropolis. Paris : Allia, 2002. p. 47.
2.      cf. Bégout, Bruce. Zéropolis. Paris : Allia, 2002. p. 25.
 

Repost 0
2 juillet 2013 2 02 /07 /juillet /2013 07:00

Linda-Le-Lame-de-fond.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Linda LÊ
Lame de fond
Christian Bourgois, 2012
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’auteur

Linda Lê est un écrivain français d’origine vietnamienne. Née en 1963, elle passe son enfance à Dalat qu’elle fuit en 1969 pour rejoindre Saigon. Là, elle entre dans un lycée français où elle découvre Balzac et Hugo. Elle quitte le Vietnam pour le Havre en 1977 avec sa mère, naturalisée française. Elle s’installe finalement à Paris en 1981.

Son premier roman, Un si tendre vampire, est publié en 1986 aux éditions de la Table Ronde. Mais la plupart de ses livres seront ensuite publiés par Christian Bourgois. Depuis 1990, de nombreux prix viennent récompenser l’œuvre de Linda Lê qui, selon Marine Landrot, s’inscrit « sans bruit » dans le paysage littéraire français. Son œuvre est comme « une gigantesque oraison funèbre dont chaque pièce semble être le reflet de l’autre. Avec une lucidité de plus en plus acérée et apaisée. »[1] En 2012, son dernier roman, Lame de fond, paru le 23 août aux éditions Christian Bourgois, est nommé pour le prix Goncourt et atteindra la sélection des quatre derniers.

Linda Lê écrit ceci : « la littérature n’est pas faite pour les acquittés, elle n’est pas faite pour les élus. Elle est dans le camp des victimes et des sacrifiés, dans le camp des condamnés qui essayent, comme moi, de trouver leur salut et qui se cassent les dents. »

Elle se place donc ainsi dans la position d’un auteur torturé, dont le besoin d’écrire est vital, comme une sorte d’exutoire indispensable à sa survie. Une vision de la littérature particulière mais partagée par de nombreux auteurs, qui écrivent tout d’abord pour eux, pour exprimer un mal-être qu’ils ne peuvent coucher que sur le papier. Cependant cette vision est risquée comme l’expliquait Jorge Semprun dans L’écriture ou la vie, dans lequel, plutôt que de tenter de recommencer à vivre, il revenait inlassablement sur sa terrible expérience du camp de concentration de Buchenwald, comme si le besoin d’écrire était plus fort que celui de vivre.



Le roman

Lame de fond est un roman polyphonique à quatre voix, dans lequel les protagonistes parlent à la première personne chacun à son tour.  Le roman commence en prosopopée, figure de style consistant à faire parler un mort. C’est l’histoire de Van, correcteur pour les plus grandes maisons d’édition parisiennes et de sa mort, renversé par la voiture de son épouse Lou. Van est d’origine vietnamienne, il est arrivé en France grâce à la volonté de sa mère de lui faire fuir un Vietnam en guerre et s’est découvert une réelle passion pour ce pays d’adoption et sa langue. Van a épousé Lou, Française d’origine bretonne qui a grandi dans une famille réticente à tout métissage, avec qui il a eu une fille, Laure. Laure est donc une adolescente métisse, intelligente mais mal dans sa peau, rejetant les conseils et les connaissances d’un père trop « intello » à son goût. Enfin arrive Ulma, jeune Parisienne travaillant dans la mode, élevée par une grand-mère aimante à cause d’une mère indigne et irresponsable. Ulma n’a jamais connu son père, vietnamien de passage à Paris, qui n’a jamais répondu aux lettres de sa mère l’informant de sa grossesse. Ulma et Van sont donc frère et sœur et c’est cette absence du père si mystérieux qui les a rapprochés jusqu’à devenir intimes, dans une relation incestueuse au possible. Lou, qui a toujours fermé les yeux sur les histoires sans fondement de son mari charmeur, sent cette fois que quelque chose est différent et engage un détective privé. Ce que celui-ci va lui apprendre la fera basculer dans une situation inextricable.

Voilà ce que pourraient être les événements antérieurs à l’action du roman. Celle-ci se situe après la mort de Van. Dans le premier chapitre, il nous explique très vite qu’il est mort et qu’il a décidé de faire le point sur ce qui l’a conduit à cette situation pour le moins irréversible, il se décrit et se justifie pour ne pas passer pour la simple victime de cette affaire tragique. Un bilan, une confession de quatre personnes qui ont vécu le même événement de points de vue différents, voilà comment pourrait se résumer ce roman en une seule phrase. Le titre, Lame de fond, qui désigne une énorme vague capable de tout emporter sur son passage, est une belle métaphore pour l’état d’esprit de ces quatre personnages qui ont vu leurs vies soufflées d’un seul coup par un événement au départ anodin. Cet événement n’est peut-être pas le même pour tous les personnages, bien que la mort de Van soit celui qui les réunit tous au final. Ainsi, la vie de Van prend un tournant irréversible lors de sa rencontre avec Ulma ; celle d’Ulma avait déjà changé lors de la découverte de ce frère vivant en France ; Lou déchante en apprenant la liaison de son mari et Laure se rend compte que ce père à qui elle n’a peut être pas consacré assez de temps est parti à jamais, pour les bons et les mauvais moments. Tous sont en plus emportés par la mort et expriment leur propre culpabilité. La construction du roman renforce cette métaphore de la lame de fond. D’abord au cœur de la nuit, les personnages sont perdus, bouleversés, ils cherchent des explications aux événements tragiques qu’ils viennent de vivre. Puis, petit à petit, au fil du temps, à l’aube, à midi et enfin au crépuscule, chacun va finalement trouver une explication à ce mal-être, tenter de la comprendre pour pouvoir envisager la guérison et la paix intérieure.

Différents thèmes sont récurrents dans le roman, nous avons choisi d’en traiter trois, qui sont omniprésents et s’entrecoupent sans arrêt : l’écriture de soi, la famille et la nation, le sentiment d’appartenance à un pays, une langue, des coutumes.



L’écriture de soi

À la lecture de Lame de fond, et certainement de toute l’œuvre de Linda Lê mais je ne peux me permettre de l’affirmer, le lecteur se rend vite compte que l’auteur doit s’inspirer de sa propre expérience, de ses propres sentiments pour faire vivre ses personnages et leur donner cette profondeur si particulière. Le roman, selon moi, contient donc une part de vérité. Ce récit serait donc une sorte d’autofiction dans laquelle on suspecte l’auteur d’avoir donné à chacun de ses personnages une petite part d’elle-même. Comme en une sorte de mise en abyme, Linda Lê fait écrire chacun de ses personnages sur lui-même, réfléchir sur ses actions, ses pensées… Comme l’auteur semble le faire elle-même avec ce roman, ses personnages écrivent sur leurs vies dans ce qui pourrait être des journaux intimes (pour trois d’entre eux au moins, le dernier étant mort et émettant donc des pensées immatérielles).

Ainsi, en y regardant avec plus de précision, on trouve des similitudes entre l’auteur et ses personnages. En Van par exemple, bien que le personnage soit masculin, on retrouve cette origine vietnamienne, cette fuite en France à cause de la guerre, ce père laissé sur place ; mais aussi ce sentiment d’appartenance à une nation qui n’est pas la sienne plus qu’à son pays d’origine, l’attachement à une langue qui n’est pas sa langue natale. Comme Van, Linda Lê possède le français à merveille et joue de figures de styles et de mots savants. Elle se sert de la langue pour poser la personnalité de chacun de ses personnages. Ainsi Van est sans doute le plus littéraire de tous et utilise une langue très recherchée avec des termes complexes et peu courants. Lou qui est institutrice possède également un langage assez soutenu, une curiosité intellectuelle et est sans doute influencée par son époux. Laure a un vrai langage d’adolescente, sans aller jusqu’à l’argot ou la vulgarité ; mais elle utilise des termes propres à sa génération. Ulma a un discours plus hésitant bien qu’elle s’exprime dans un français parfait, ayant fait des études de lettres avant de devoir les interrompre.

En Laure, on croit déceler des remarques d’adolescente bien vécues, des situations et réflexions familières. Ulma et Lou ont des questionnements de femmes, plus universels et prévisibles, dans lesquels il est moins aisé de retrouver la part de vérité laissée par l’auteur. Il est en tout cas fascinant de chercher à repérer les similitudes entre ces vies fictionnelles inventées et les expériences de vie de Linda Lê.

 

La famille

Ce thème est omniprésent dans le roman, il souligne la disparité des caractères et des points de vue. Chaque personnage voit ainsi sa vie familiale décortiquée, à commencer par Van. Avec un père mort en héros pendant la guerre mais cependant absent, il ne peut s’empêcher de le considérer comme un homme lâche ayant fui ses responsabilités, face à une mère aimante, qui s’est sacrifiée pour son fils en travaillant pour l’envoyer en France, où il pourrait grandir et vivre sa vie loin de la guerre. Van doit également à sa mère son amour pour l’Occident et la langue française. Ulma n’a jamais connu ce père qu’à travers les yeux amoureux de sa mère. Sa curiosité va la mener jusqu’à Van qu’elle hésitera à contacter de peur d’être encore une fois rejetée. La mère d’Ulma est décrite comme une éternelle adolescente, irresponsable et indigne ; elle a confié sa fille à sa propre mère qui l’a élevée de son mieux. Lou est née dans une famille bretonne, unique fille parmi plusieurs garçons, elle a dû se faire une place dans une famille conservatrice et méfiante. Une mère raciste qui désapprouve son mariage avec Van et n’accepte même pas de rencontrer sa fille Laure ; mais un père aimant et compréhensif qui tente d’être présent pour sa fille. Quant à Laure, elle se retrouve dans une famille métisse d’intellectuels parisiens bien pensants, image lisse derrière laquelle se cachent en fait les mêmes problèmes que chez les autres. Entre un père exigeant et une mère souple mais d’une grande fragilité, Laure tente de vivre son adolescence en testant les limites.



La nation, l’exil

Comme nous l’avons déjà dit, Linda Lê insiste sur le sentiment étrange que procure l’exil. Pour Van, qui ne se sent plus vietnamien mais bien français, l’exil a été comme une libération, un moyen d’accéder à sa vraie personnalité. Van n’a aucun désir de retrouver le Vietnam, malgré les demandes insistantes de sa femme et de sa fille et évite de pratiquer sa langue natale. Au contraire, Ulma se pose des questions sur ses origines et entreprend un voyage au Vietnam pour retrouver ce père qui n’a jamais voulu d’elle. Linda Lê aborde ici un thème actuel et délicat, celui de la nationalité des expatriés en France. Ulma se cherche une nationalité tout autant qu’une identité. La mère de Lou représente « l’autre côté », ceux qui refusent de considérer les immigrants comme de véritables Français et qui se sent menacée par leur présence. Un point de vue différent sur ce problème de société dans lequel chacun recherche simplement une identité, des usages, des coutumes, ou encore une langue auxquels se référer.



Conclusion

Dans son blog pour Le Monde, Pierre Assouline désigne Lame de fond comme la clé de l’œuvre de Linda Lê mais aussi comme son roman le plus abouti. Le magazine les Inrocks qualifie ce roman de « fait divers, fable incestueuse ou roman sur l’exil ». Un roman fort, bien écrit dans lequel le deuil est omniprésent, que ce soit celui d’une personne mais également de lieux, de langues ou de relations. Mais la mort, plutôt que de réduire chacun au silence, délie les langues et force les remises en question. Toutes les vies sont finalement liées mais les incompréhensions sont grandes, qu’elles soient générationnelles, culturelles ou géographiques. Un roman bouleversant, comme une véritable lame de fond.

 
Pauline, AS édition-librairie


Note

 

[1] Bloggeuse livres pour Télérama.


Sitographie

·         http://passouline.blog.lemonde.fr/

·         http://passouline.blog.lemonde.fr/2012/09/05/linda-le-la-voix-qui-nous-hante/

·         http://www.lesinrocks.com/2012/09/07/livres/lame-de-fond-linda-le-11292280/

·         http://fr.wikipedia.org/wiki/Linda_L%C3%AA

 
Linda LÊ sur LITTEXPRESS

 

 Linda Lê A l'enfant que je n'aurai pas

 

 

 Article d'Aurélie sur À l'enfant que je n'aurai pas.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Repost 0
29 juin 2013 6 29 /06 /juin /2013 07:00

Aurelien-Bellanger-La-theorie-de-l-information.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Aurélien BELLANGER
La théorie de l'information
Gallimard, 2012

 





 

 

 

 

 

 

 

Ce premier roman de Aurélien Bellanger (il écrivit déjà un essai sur Michel Houellebecq en 2010) fut l'une des sensations de la rentrée littéraire 2012. Il faut avouer que ce livre avait tout pour se faire remarquer : c'est un premier roman de plus de 500 pages, ce qui n'est pas banal. De plus le sujet (la théorie de l'information) est tellement technique qu'il ne peut laisser les critiques littéraires que dubitatifs. Enfin le héros de ce roman, Pascal Ertanger, est directement inspiré d'un personnage réel très médiatique, le patron de Free, Xavier Niel. Toutes ces raisons ont attiré les critiques sur le livre mais ne nous disent rien sur la qualité littéraire de celui-ci et son intérêt pour les lecteurs.

Dès le début, il est évident que ce livre est très particulier. On se demande toujours si l'on est dans un roman ou dans une biographie. Le style est très simple, certains disent transparent, et entretient l’ambiguïté. D'autant plus que tous les personnages, à l’exception de Pascal Ertanger / Xavier Niel, portent leur vrai nom dans le livre ; on croise ainsi Jean-Marie Messier, Thierry Breton, Nicolas Sarkozy et d'autres encore.

Au travers de Pascal Ertanger, nous suivons l’évolution de l'informatique et des technologies de communication en France depuis les années 1980 jusqu'à nos jours. Cela commence avec les premiers ordinateurs individuels et leurs programmes en basic, jusqu'au développement d'internet à haut débit, en passant bien sûr par le minitel. Ce monde des technologies informatiques nous est présenté comme un véritable far-west, un monde sans foi ni loi, où il est possible de gagner beaucoup d'argent si l'on a assez peu de scrupules. Et Pascal Ertanger n'en a absolument aucun, et il réussit donc très bien. C'est en vendant des programmes de jeux dans la cour de son lycée que Pascal Ertanger obtient ses premiers gains. Puis il va faire fortune dans le minitel rose en s'alliant avec un patron de sex-shops parisiens ; enfin il va réussir dans internet en lançant les premières box haut-débit, sans oublier au passage d’éjecter ses partenaires qui le gênent un peu trop. Si Pascal Ertanger réussit dans les affaires, il n'a pas le même succès dans ses relations sociales et amoureuses, son obésité ne l'aidant pas vraiment. Il tombe pourtant amoureux d'une strip-teaseuse qu'il rencontre lors de ses débuts dans le minitel rose. Toutefois il ne réussira jamais à s'en faire aimer totalement, même si elle accepte de l’épouser, Pascal Ertanger privilégiant toujours l'argent. En plus de l’évolution personnelle de Pascal Ertanger, c'est aussi une petite histoire de France que nous offre Aurélien Bellanger dans ce livre. Ce double récit histoire est passionnant, un vrai roman d'aventure.

 

Émilie, du reste, s’intéressait de moins en moins aux affaires de Pascal. Elle considérait qu'Internet était moins amusant et moins sincère que le Minitel, et avait à cet égard très mal pris la vente du 3615 ELYANGE, d'autant que Pascal n'avait pas jugé utile de la consulter. […] Dans le petit monde de l'internet français, on commençait à craindre, à admirer et à imiter Pascal Ertanger. La distribution massive et gratuite des kits de connexion s'imposa très vite comme un standard marketing. Mais surtout, on voulut comprendre comment faisait Demon pour être, à vitesse et à débit équivalents, le moins cher et le plus rentable des FAI.

 

Intercalées au milieu des chapitres romanesques, se trouvent des notices Wikipedia (c'est l'auteur qui le dit) sur la théorie de l'information selon Claude Shannon. Malheureusement cela casse le rythme du récit, et à moins d’être un grand spécialiste on n'y comprend rien. Il est d'ailleurs probable que ce n'est pas fait pour être compris, ni même lu, mais simplement pour renforcer le côté « geek » du livre.

 

Après avoir caractérisé l'information  et découvert une formule permettant de la mesurer, Shannon va définir son unité élémentaire. Il s'appuie pour cela sur une source dont l'alphabet se limite aux deux seuls caractères a et b. Son entropie s’écrit, si l'on applique la formule H :

                        H(a,b) = - p(a)logp(a) + p(b)logp(b)

On peut représenter la courbe que décrit H en fonction des différentes valeurs prises par p(a) et p(b) : il s'agira d'une parabole, dont le sommet, situé au-dessus de l'endroit où les deux probabilités s’équilibrent, atteint la valeur maximale de 1. C'est bien le résultat attendu par Shannon : la quantité d'information délivrée par une source est maximale quand ses tirages sont équiprobables – le destinataire du message ne disposant alors d'aucun biais statistique sur lequel fonder des prédictions fiables. Dans la mesure où toutes les sources, quelle que soit la complexité des alphabets qu'elles utilisent, peuvent être représentées par des chaînes de 0 et de 1, la quantité maximale d'information contenue dans cette source élémentaire fournira l’unité de base pour mesurer l'information. On baptisa cette unité le bit.

 

 Ce côté « geek » est totalement assumé dans la troisième partie du récit, où l'on quitte la réalité pour entrer dans la science-fiction. La théorie de l'information se transforme alors en un récit d'anticipation, auquel malheureusement je n'ai pas du tout adhéré et il me fut vraiment difficile de finir les dernières pages.

Si Aurélien Bellanger possède un vrai potentiel, dans ce premier roman il s'est un peu laissé emporter par son sujet et sa volonté de faire un roman balzacien. Il aurait mérité d’être plus court et plus concentré sur le parcours de Pascal Ertanger et sur cette petite histoire de France de la fin du XXème siècle.


Christophe, AS édition-librairie

 

 


Repost 0
25 juin 2013 2 25 /06 /juin /2013 07:00

pascal-garnier-Nul-n-est-a-l-abri-du-succes.jpg


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pascal GARNIER
Nul n'est à l'abri du succès
Zulma, 2001, réédition en 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'auteur

Pascal Garnier est un auteur français contemporain, né en 1949 à Paris, qui s'est éteint en 2010 en Ardèche, laissant derrière lui une œuvre littéraire de près de cinquante ouvrages, partagée entre romans noirs et publications pour la jeunesse. Il décide d'écrire assez tardivement, à l'âge de 35 ans, et suite à un essai malheureux dans le monde du rock'n'roll. Auteur infidèle, il commencera à publier chez POL mais finira chez Zulma, en étant passé par Fleuve Noir, Flammarion ou encore Nathan... Nul n'est à l'abri du succès a obtenu le prix du festival « Polar dans la ville » de Saint-Quentin-en-Yvelines en 2001, année de sa parution.

Mais plutôt que de vous assommer de détails biographiques, je vous conseille de lire la rubrique « Pascal Garnier par lui-même », qui débute ainsi : « D'après mes papiers, je suis né le 4 juillet 1949, à Paris, 14e. Je ne m'en souviens plus, mais admettons. » Elle se trouve sur cette page qui vous donnera également quelques éléments de critique :  http://www.zulma.fr/auteur-pascal-garnier-100.html. Vous pouvez également la retrouver sur cette fiche de lecture-ci :  http://littexpress.over-blog.net/article-pascal-garnier-53495070.html. Quant à cette page-là, elle vous propose un entretien avec l'auteur et une bibliographie :  www.encres-vagabondes.com/rencontre/garnier.htm.



L'histoire

Tout commence par un prologue sous-titré « état des lieux » dans lequel le narrateur, Jean-François Colombier, alias Jeff, nous présente son fils, Damien, son ancienne petite amie, Hélène, et sa femme, Ève. Celle-ci l'a rencontré après une séance de dédicaces car Jeff est un écrivain, brutalement devenu célèbre grâce à son dernier ouvrage, pour lequel il vient de recevoir un prestigieux prix littéraire. Il a très peu de points communs avec son fils, il ne le connaît presque pas, ayant été, durant une grande partie de son enfance, une présence principalement financière. Seuls de petits souvenirs de moments partagés çà et là les relient. Pourtant, pour s'éloigner du flot de célébrité et de reconnaissance qui l'envahit, c'est chez Damien que Jeff trouve refuge.

Après avoir partagé une ligne de cocaïne, ils partent ensemble à Lille car Damien est appelé pour y exercer son devoir de dealer professionnel. La voiture qu'ils empruntent semble étrangement familière à Jeff, et pour cause, père et fils ont un nouveau point commun, Hélène, qui a quitté le premier pour sortir avec le second et à qui appartient ladite voiture. Arrivés à destination, une grande et sombre maison, où se mêlent musique bruyante, alcool et substances illicites, Jeff se perd et rencontre Agathe, une jeune femme au look punk, qui le guide jusqu'à une brasserie dans laquelle elle lui vole son portefeuille. Perdu, sous les effets de la drogue et de l'alcool, il erre dans les rues de Lille, jusqu'à un bar dans lequel il noie un peu plus profondément son désespoir dans l'alcool. Il y passe un coup de fil à un avocat, « un nabot aux bras si courts qu'ils font penser à des ailerons de poulet », que Damien et lui ont rencontré sur la route, Me Billot. Il lui propose de venir chez lui, le reçoit autour d'un cognac et écoute ses mésaventures. Il connaît Agathe, c'est une de ces clientes, il dit à Jeff qu'il va récupérer son portefeuille, en attendant il l'autorise à rester, se resservir un verre et profiter du canapé pour faire un somme.

Lorsque l'écrivain émerge de son cauchemar, une joue en sang sans qu'on en connaisse l'explication, il est face à une vieille dame qui le menace du canon de son flingue. Elle est la mère de Me Billot. Elle apprend à Jeff qu'il n'a pas affaire à un avocat mais à un homme malhonnête qui profite du malheur ou de la malchance des gens pour faire sa fortune, qu'il partage avec elle. Ayant évité la mort par balle de justesse, il se retrouve à danser avec la vieille femme quand le prétendu avocat rentre avec une Agathe rouée de coups. Elle prétend que l'auteur a tenté de la violer, qu'elle s'est débattue et qu'il a perdu son portefeuille dans le feu de l'action. Jeff refuse d'être accusé à tort, repense à l'arme qui a atterri sous l'armoire, va la récupérer et les menace avec. Premier coup de feu. « De fil tordu en aiguille courbe », Agathe et Jeff s'enfuient ensemble de l'appartement. Deuxième coup de feu. Au milieu de la Grand-Place, l'écrivain s'effondre...



L'écriture

Outre ce qui transparaît du résumé (les relations père-fils compliquées, la célébrité soudaine, la drogue, l'alcool...), Pascal Garnier nous parle de la maturité à sa façon. Son « héros » n'arrive pas à grandir, ou plus exactement, à vieillir, il veut rester jeune, et relativement insouciant, à tout prix. Ce voyage avec son fils, c'est une quête de sa jeunesse, durant laquelle il comprend finalement qu'il doit en faire son deuil. Elle se transforme alors en réflexion sur la brièveté de la vie et l'imminence de la mort qui pourtant semble ne jamais vouloir arriver... Du moins, jamais quand ni là où on l'attend.

Pascal Garnier nous fait naviguer dans des atmosphères diverses avec une déconcertante facilité : où qu'il nous amène, on a l'impression d'y être. Il ponctue son roman de petites touches acerbes, de remarques désobligeantes que le second degré nous permet de prendre avec le sourire. Loin d'embellir la société, il en souligne les défauts, sans pour autant nous les présenter comme des problèmes : ce ne sont que des réalités, des banalités...

La mise en abyme de son propre métier au travers de Jeff nous dévoile les coulisses du succès, ce que l'on ne soupçonne pas, à savoir, le fait que l'auteur célèbre est un être aussi paumé voire encore plus perdu que n'importe quel quidam... Il n'est pas « à l'abri du succès », il n'est pas à l'abri de quoi que soit et il est rarement épargné au cours du roman. Une tragédie pas si tragique que ça, aux notes grinçantes...


Lola Favreau, 2ème année Édition-Librairie

 

 

Pascal GARNIER sur LITTEXPRESS

 

GARNIER

 

 

 

 

 Article de Benjamin sur l'auteur.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Repost 0
4 juin 2013 2 04 /06 /juin /2013 07:00

Nathalie-Skowronek-Karen-et-moi.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nathalie SKOWRONEK
Karen et moi
Éditions Arléa, 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Karen et moi est un ouvrage écrit par Nathalie Skowronek et publié aux Éditions Arléa en août 2011. Ce n'est ni une biographie ni une fiction. C'est un peu des deux en quelque sorte : à la fois la vie romancée – et romanesque ! – de Karen Blixen, et un bilan de la vie de la narratrice à un tournant de sa vie. Décrire la vie d'une autre pour mieux se trouver.

Sa première lecture de La Ferme africaine, à l'âge de onze ans, « sous une tente, au Kenya […] à la lumière d'une lampe de poche » est pour la narratrice une véritable révélation. Désormais, Karen, qu'elle surnomme « ma sœur », sera son modèle et son destin inextricablement lié au sien : « Karen est ma sœur, son chemin est le mien. »



Karen

Si tout comme moi avant la lecture de ce livre, vous ne savez absolument rien de Karen Blixen et que vous n'avez pas vu le film Out of Africa, voici de quoi combler vos lacunes : Karen Dinesen est issue d'une riche famille danoise. Wilhelm, son père, lui a transmis le goût des voyages, de l'aventure, de la liberté et un caractère bien affirmé. Son suicide, alors que Karen n'a que neuf ans, la marquera à jamais. Très tôt, Karen refuse les conventions et la richesse dont elle a hérité. Elle « rêve d'écrire » et se sent à l'étroit dans la demeure familiale, Rungstedlund, « elle attend autre chose de la vie. » Sa vie bascule lorsqu'elle décide d'épouser Bror Blixen et de partir avec lui pour le Kenya. Ce n'est pas un mariage d'amour, ni même un mariage de convenance, non : Bror a besoin d'une épouse capable de l'aider à développer une exploitation au Kenya et Karen, elle, a besoin de s'évader. De donner un sens à sa vie.

Au Kenya, le couple s'installe dans une ferme, Mbogani, et crée la Karen coffee corporation. Karen est émerveillée par ce pays qu'elle découvre. Elle se sent enfin apaisée, à sa place. Elle « tombe amoureuse des habitants du Kenya » et décide de leur apprendre à lire, à écrire et de leur donner accès à des soins médicaux. Mais à l'émerveillement premier succède une série de malheurs : les récoltes de café rapportent peu, Bror abandonne l'exploitation, est inconscient et infidèle et Karen tombe malade. Mais Karen ne peut abandonner sans se battre, maintenant qu'elle a trouvé une raison de le faire. Durant une vingtaine d'années, elle va vivre dans sa ferme et accomplir sa destinée. Et puis elle est tombée amoureuse de Denys Finch Hatton, « un aventurier, un nomade que rien n'attache […] farouche et insaisissable. » Mais en 1931, Denys se tue dans un accident d'avion. Les dettes finiront par avoir raison du courage de Karen, qui retourne au Danemark. Enfin, pas complètement. Une partie d'elle-même est restée en Afrique, et elle va l'écrire.

C'est durant cette période, la plus sombre de sa vie, que sa véritable carrière littéraire débute et qu'elle commence à « faire quelque chose de grandiose. » Ce quelque chose, c'est La Ferme africaine, récit autobiographique de sa vie au Kenya. Karen sera la personnalité littéraire la plus emblématique du Danemark.

Toutes ces informations, je ne les ai pas puisées dans Wikipédia, mais dans Karen et moi. Ainsi, on peut dire que c'est une biographie : ce qui est dit sur la vie de Karen Blixen est absolument vrai. Seulement, Nathalie Skowronek s'attache à nous livrer sa vision de Karen Blixen : une femme forte qui est passée par de terribles phases de doutes. Après tout, peut-être que la personnalité de Karen Blixen était tout autre, qu'elle n'a pas ressenti les choses telles que l'auteure nous les décrit, mais cela importe peu. Ici, la narratrice se l'approprie ; c'est sa Karen, et non pas Karen Blixen. Le parallèle devient alors plus facile, car il est entendu que nous faisons tous des parallèles entre notre vie et celle des personnes qui nous inspirent. Mais, qui est cette narratrice ?



Et elle.

En apparence, la vie de la narratrice est très différente de celle de Karen Blixen : l'époque est différente, la place de la femme et le pays aussi, et la narratrice est mariée et mère de deux enfants. Sa vie est établie et elle semble heureuse. Mais bien sûr, elle ne l'est pas. Le climat familial dans lequel elle a grandi était aussi oppressant : beaucoup de silences, la dépression de sa mère et l'héritage d'Auschwitz et de la déportation. De sa mère elle dit : « j'étais seulement la fille de ma mère. Je portais sur moi ses doutes et son mal-être. » Depuis toute petite, elle ne se sent pas à sa place, et son seul refuge est la littérature. Sans cesse, elle est prise entre deux feux : être celle qu'elle désire ; laisser exploser sa fureur et son besoin de grandeur, ou être celle qu'elle doit être. Elle joue un double jeu, souhaite marier les deux visages, mais doit choisir. Il y a là la question de la construction de soi par rapport aux autres, surtout à sa famille, et celle du poids du passé familial. La narratrice a toujours senti que l'on attendait quelque chose d'elle alors même qu'elle sentait bouillir au fond d'elle-même une fureur intense. Nathalie Skowronek ne parle pas beaucoup de ce qu'a vécu la famille de la narratrice durant le nazisme, elle mentionne peu l'antisémitisme, la déportation et Auschwitz, mais on sent que c'est un passé qui la hante. Elle tente de trouver sa place dans la société sans être bien sûre de ce qu'elle veut. Elle sait qu'elle n'est pas ce que les autres veulent qu'elle soit, mais elle ne sait pas très bien qui elle est en réalité. Va-t-elle, à l'instar de Karen, vivre la vie qu'elle souhaite ou continuer à jouer le jeu ?

Nathalie Skowronek navigue sans cesse entre le récit de la vie de Karen Blixen et les pensées de la narratrice. Cette dernière dit travailler sur un projet de biographie, mais c'est en réalité bien plus que ça : c'est un voyage initiatique. Si Karen est partie en Afrique pour se trouver, la narratrice explore la vie d'une autre à la recherche d'elle-même. Elle s'adresse à une amie, l'appelle « Karen », la tutoie, l'imagine sourire, se confie à elle, la comprend. La vie de Karen est le miroir grossissant ses propres erreurs et ses rêves abandonnés. Contrairement à Karen, elle n'assume pas ce qu'elle est. Et nous, nous assistons à l'écriture de ce livre dont la narratrice parle sans cesse, celui qu'elle porte en elle. Elle se pose des questions sur ce qu'elle doit écrire, et nous ne cessons de nous demander si ce livre dont elle parle est celui que l'on a entre les mains. L'auteure réussit à nous attacher à la fois à la narratrice et à Karen. Certes, la narratrice n'a pas la vie romanesque de Karen, mais sa vie nous ramène à la nôtre. Ce livre est avant tout un dialogue entre la narratrice et Karen Blixen, mais on peut ajouter un troisième protagoniste : le lecteur.



Et nous.

Lire une destinée incroyable amène toujours à se poser des questions sur soi-même et à se remettre en question. Et moi, aurais-je été capable de tout quitter pour une ferme au Kenya avec un homme que je n'aime pas ? Et moi, je suis faite pour quoi, que vais-je donc laisser derrière moi ? Vais-je avoir autant de regrets que la narratrice ou si peu comme Karen ? Là réside la puissance de ce livre : Karen doute, la narratrice hésite, et le lecteur se questionne.

Dans un sens, ce livre est un voyage. Ce n'est pas tant que l'on découvre le Kenya avec Karen, mais on assiste aux voyages intérieurs de la narratrice et de Karen. Je crois, et ce n'est qu'une opinion personnelle, qu'amener le lecteur à se poser des questions sur lui-même est la fonction principale de la littérature. On lui raconte une histoire qu'il n'a pas vécue, mais qui lui servira d'expérience car il se l'appropriera. C'est exactement ce qui est arrivé à la narratrice : elle n'a pas connu Karen, n'a pas fait les mêmes choix qu'elle, mais son destin la marque tant et si bien qu'elle sent que leurs vies sont inexplicablement liées.

Avec une écriture simple et poétique, Nathalie Skowronek narre les trajectoires de deux femmes dont l'une est le modèle de l'autre car, comme le dit la narratrice, « elle c'était moi et moi j'étais elle. »


Laura Bousquet, 2ème année Édition-Librairie

 

 

Repost 0
28 mai 2013 2 28 /05 /mai /2013 07:00

Jean Rolin Traverses






 

 

 

 

 

 

Jean ROLIN
Traverses
Nil éditions, 1999
Points, 2011



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jean-Rolin.jpg« Transhumance », c'est ainsi que Jean Rolin nomme son périple à travers la France. Des villes oubliées du Nord-Pas-de-Calais aux cafés de Marseille, en passant par Clermont-Ferrand ou encore Tarbes, les Traverses de Rolin refusent le tourisme trop facile et préfèrent les vagabondages attentifs à ce qui « n'intéresse personne ». Journaliste et écrivain, l'auteur mêle habilement reportage et littérature pour nous emmener sur ses traces vers les périphéries désolées, les usines qui disparaissent, la province en hiver.

Traverses est le récit d'une trajectoire de quelques mois, à la fin de l'année 1997, écrit à la première personne, où le narrateur, qui se confond avec l'auteur, s'aventure sans raison explicitement formulée, dans des régions à l'abandon. Le personnage voyage toujours seul, on ne sait ni son histoire passée, ni ses projets futurs.



« un voyage à rebours, un voyage de dé-formation. »

Quel est donc le but du voyage? Quelle est la démarche de l'auteur?

Si le périple de Monsieur Rolin n'a pas d'intérêt touristique au sens strict, le voyage en lui-même suffit à motiver l'écriture. On suit le narrateur au gré de ses déambulations souvent hasardeuses mais, on le verra, toujours rythmées par les mêmes thématiques et une certaine « routine » du déplacement, d'arrivées et de départs, de gare en gare. Jean Rolin ne va pas quelque part mais il va toujours. Le récit est une sorte de mouvement continu et le lecteur n'a d'autre choix que celui d'adhérer à ce non-voyage, qui se refuse à être édifiant ou à véhiculer, en tout cas intentionnellement, une quelconque sagesse.

 

« C'est au cours de cette étape que ma démarche m'est apparue tardivement, mais alors avec une extrême netteté, comme l'exact opposé de ces voyages réputés formateurs que l'on entreprend quand on est en âge de progresser : en somme un voyage à rebours, un voyage de dé-formation. »

 

On entre dans le roman en arrivant dans une gare, celle de Bordeaux. Mais le voyage commence dans le Nord de la France. Ce retour en arrière permet de situer le séjour dans le Nord au cœur du récit. Sa trajectoire suit un mouvement nord (Denain, Roubaix, Thionville, Metz) - sud (Bordeaux, Tarbes) -étape à Clermont-Ferrand- nord (Le Creusot, Dijon ) - étape en Lozère – sud (Montpellier, Marseille).

Le narrateur ne parvient pas à justifier sa présence dans tel ou tel lieu. Il est souvent gêné, et cherche maladroitement une explication, une excuse, à ses pérégrinations, autres que ses intérêts suspects pour les villes en déclin. Il cherche vainement « le sens toujours dérobé, absolument insaisissable, de [sa] démarche littéraire déambulatoire ».

 

 « j'étais muet parce que je ne trouvais décidément, en aucune circonstance, rien à dire, et parce qu'à la question "Qu'est ce que vous faites là?" (question qu'en vérité j'étais le seul à m'adresser), j'étais incapable d'apporter même un début de réponse. Ainsi, au sentiment, plutôt agréable celui-là, d'être un clandestin, se mêlait parfois celui, beaucoup plus préoccupant, d'être un prisonnier, un otage, ou, mieux encore, un paquet. »

 

 

 

« Le type qui courait après le fantôme de la sidérurgie »

L'univers de Traverses est constitué des petites villes de province, de périphéries, de leur activité industrielle en perdition : des choses qui « n'intéressent personne » mais qui le poursuivent avec une nostalgie qui ne dit pas son nom, peut-être une réminiscence de ses années Mao.

 

« j'ai tenté d'emballer cet indéfinissable projet dans de grandes draperies historiques et sociales aux sombres plis, appelant à la rescousse les ruines d'Usinor, les soubresauts de Longwy, le désert d'Hagondange ou la présence occulte et cependant tutélaire des Chœurs de l'armée Rouge lancés à ma poursuite sur les routes de Lorraine [...] ».

 

Le narrateur ne cache pas son plaisir à trouver une usine sidérurgique encore en fonctionnement (aux alentours de Longwy) ni l'affection qu'il porte à l'ancienne solidarité de la classe ouvrière. Il est presque fasciné par les lieux les plus miteux, les cités à l'abandon, ces « lieux où il n'y a rien à voir », « tout ce qui avait essaimé autour d'elles [des usines], et qui était de la même façon voué à disparaître ». C'est certainement une part importante de son projet et un des enjeux de son écriture, que cette tentative de fixation de ce qui bientôt ne sera plus. Sauver les choses est une démarche qui passe par le langage, et Rolin égrène les noms comme une litanie, par nécessité, mais aussi avec une certaine tendresse : des noms d'hôtels (hôtel de la Marne, hôtel du Nord, hôtel Providence, le Sauvage, hôtel des Pins), de cafés (le moderne, le Chambord, la Polonez, le Café-crème, le Pantin, le Cristal, le New-York, le Caravelle), de journaux (la Voix du Nord, Le Républicain Lorrain, Le Progrès-Le Courrier), etc.

On peut penser à un premier sens du titre, celui de chemin de traverses : c'est à dire un chemin transversal, en dehors de la route habituelle.

Cette sorte de pèlerinage dans les régions sinistrées ou les périphéries occultées, est aussi prétexte à la rencontre. Toujours éphémères – rencontres fugaces d'inconnus, retrouvailles avec de vagues connaissances, rendez-vous avec des amis d'amis – les rencontres doivent être incongrues et accentuer encore la solitude, choisie, du narrateur. Les personnages sont nommés par une simple initiale, ils sont décrits grossièrement, n'ont pas souvent de visages précis et on préfère évoquer à leur sujet des anecdotes cocasses.

 

« À Clermont, j'ai débarqué presque sans crier gare chez un couple que je connaissais si peu que pendant toute la durée de mon séjour, heureusement bref, c'est en vain que je me suis efforcé de retrouver le prénom du type. D'ailleurs il est en voyage, et il ne rentrera qu'après mon départ. Quant à son amie, elle est presque toujours absente de la maison, au point qu'il m'arrive d'éprouver le sentiment assez vertigineux d'y être chez moi, mais contre mon gré [...] ».

 

 

 

« Tout cela manque un peu de sexe, je m'en rends bien compte. »

Ces « portraits » sont aussi un moyen de renvoyer l'image même du narrateur. Car la rencontre ne témoigne pas toujours d'un réel intérêt pour l'autre (« Lorsque tout à coup l'idée me vint d'adopter une attitude courtoise et de céder la parole à mon interlocutrice, ne serait-ce que pour la forme, je n'étais déjà plus guère en état de l'entendre. »). La discussion avec ces presque inconnus est difficile, souvent coincée ou déséquilibrée. Le narrateur a du mal à renoncer à sa solitude, à ses habitudes de vagabond, aux soirées dans les hôtels. Ces rencontres sont donc l'occasion de donner un point de vue sur lui. Rolin imagine comment on le perçoit, lui l'homme seul, râleur, exigeant, maussade, tour à tour totalement muet ou bavard insupportable. Au fil du texte, le narrateur parvient ainsi à dresser un semblant d'autoportrait, une ébauche de sa personnalité, de ses goûts : l'alcool de poire, les serveuses, ses lectures (Ernst Jünger, la saga moscovite d'Axionov, un livre de Manchette), la recherche du sommeil, les cabines téléphoniques, son goût pour l'anecdote, son travail d'écrivain jamais pris au sérieux et tourné en ridicule.

On apprend à supporter ses maniaqueries, ses humeurs, mais surtout à savourer son humour. Celui qui nous insupporte au début par ses caprices, ses critiques, son goût pour les choses grises, tristes, laides, finit par nous attacher à lui, à son regard désabusé et piquant. On apprécie particulièrement son sens de l'ironie, toujours à propos et sa manière narquoise de se regarder en face.

 

« Tout cela manque un peu de sexe, je m'en rends bien compte. Peut-être cela tient-il au fait qu'à cette époque je m'étais en quelque sorte absenté de mon corps, lui refusant quant à moi tout concours, au point d'y laisser croître comme une moisissure, un lichen, cette barbe dont il s'avérait chaque jour un peu plus qu'elle n'était pas mon genre, en dépit des illusions dont je m'étais bercé tout d'abord à ce sujet, et qui d'ailleurs fut cause qu'en me croisant dans une rue de Dijon, G., une amie de S., au lieu de me reconnaître, crut avoir rencontré mon "sosie". »

 

Le style de Rolin est caractéristique de sa mauvaise humeur, paradoxalement enjouée. Il y a dans son écriture un refus marqué de se laisser aller à une poésie trop fraîche et facile. L'écrivain ne s'autorise jamais à l'émotion convenue, devant de beaux paysages par exemple :

 

« […] des bœufs blancs, étalant si grassement leur destin de viande de boucherie qu'il n'y aurait rien de très choquant – et pour eux, peut-être, rien de très douloureux – à s'y découper de larges steaks à l'aide d'un couteau de poche, de même qu'on prélève un peu de beurre d'une motte. »

 

La nature n'est pas le lieu romantique de l'exaltation poétique et le bucolique n'a pas sa place dans le récit. La phrase est longue et rythmée, toujours tranchante, souvent drôle par son cynisme permanent. Le tout offre un ensemble réjouissant par sa manière de « saborder » les choses. Les descriptions sont intentionnellement sabotées – le brouillard est un « gaz de combat », le village de la Bastide est « assez bosniaque » – grâce à l'utilisation riche et maîtrisée de métaphores décalées et un vocabulaire choisi. Le tout donne des morceaux de prose assez croustillants :

 

« Lorsque je la rencontrai pour la première fois sur une route de Lorraine, l'armée rouge était loin de mes pensées : comme tout le monde, je la croyais même plus ou moins abolie, décimée, rayée de la carte, ruinée par le changement de régime et achevée par ses revers en Tchétchénie, réduite désormais à une immense cohorte de gueux aux pifs écarlates, toujours entre deux cuites, la chapka de travers, remorquant parmi les étendues glaciales de Sibérie ou dans la boue des villes de vieilles casseroles brinquebalantes dont des pièces se détachaient à chaque secousse, et dans lesquelles il était impossible de reconnaître cette flamboyante quincaillerie qui avait frappé l'Occident de stupeur pendant près d'un demi-siècle ».

 

 

« le Ciel, après quelques traverses, se décidait à favoriser mes desseins »

Le voyage évoqué dans Traverses semble être un épisode à part, incongru dans la vie du narrateur. Parti on ne sait trop dans quelles circonstances (quel était son point de départ ?), poussé par une nécessité obscure ; le salut, la rédemption, la fin du voyage semble se situer au sud. Après une première, et vaine, tentative (« Quelques semaines plus tard, […], j'avais redéployé tout mon dispositif afin de franchir les Pyrénées et de pénétrer en Espagne, mais le semi-échec essuyé devant Tarbes me conduisit à différer ce projet et à me replier momentanément vers le Nord »), le narrateur parvient enfin à atteindre le Sud de la France, puis de l'Europe, objectif qui constitue pour lui la promesse d'une renaissance : « J'avais décidé de ne raser ma foutue barbe que lorsque j'aurais la mer sous les yeux, et ne fût-ce que pour retrouver mon aspect habituel, il me tardait d'atteindre Marseille ».

La conclusion de l'œuvre est assez étrange. Elle tranche avec le reste du récit par son décalage spatial (Croatie) et temporel (six mois plus tard). Le narrateur fait enfin une « vraie » rencontre, celle d'une femme, qui a un nom complet, le seul de l'œuvre : Lili Suleimanovitc. Cette dernière scène effectue une reconnexion avec le « réel », ou simplement avec une légèreté retrouvée. On a le sentiment que quelque chose s'opère, se résout, pour le narrateur, peut-être des retrouvailles avec lui-même. Il a cette phrase qui peut apporter un dernier éclairage sur l'œuvre :

 

« [...] il me sembla non seulement que le Ciel, après quelques traverses, se décidait à favoriser mes desseins, mais qu'il le faisait avec une prodigalité dépassant toute attente ».

 

On a ici l'unique occurrence du mot « traverses » de l'œuvre. Il a là le sens (ancien) de difficulté, d'obstacle qui se dresse en travers du chemin de quelqu'un. La conclusion de l'œuvre signe donc la fin d'un moment pénible, et le début d'une renaissance.


Fanny G., A.S. Bib.

Jean ROLIN sur LITTEXPRESS

 

 

 

Jean Rolin Joséphine

 

 

 

 

 Article de Céline sur Joséphine.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jean Rolin Traverses

 

 

 

Article de Margaux sur Traverses.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jean Rolin Zones

 

 

 

 Article de Lionel sur Zones.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



Repost 0
10 mai 2013 5 10 /05 /mai /2013 07:00

Olivier-Rolin-Suite-a-l-hotel-Crystal.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Olivier ROLIN
Suite à l’hôtel Crystal
Le Seuil, 2004
Le Seuil, « Points », 2006

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Introduction

L’auteur

Né en 1947, Olivier Rolin passe une partie de son enfance en Afrique. À partir de 1968, il s’engage dans le groupuscule maoïste la Gauche prolétarienne, autoproclamé Nouvelle Résistance populaire (NRP). Après l’autodissolution de ce groupe, il vivra clandestinement pendant dix ans. Ensuite, il travaille aux éditions du Seuil où il publiera finalement l’essentiel de son oeuvre.

C’est un auteur connu pour ses récits de voyage et ses romans.
 

L’œuvre

1994 : Il reçoit le prix Femina pour Port-Soudan, ou le terrible retour en France d’un ex-gauchiste, après une parenthèse de vingt ans sur les bords de la mer Rouge.

2002 : Tigre en papier, au Seuil. Il y évoque sans complaisance les élans et les aveuglements de sa jeunesse militante.

2004 : Suite à l’hôtel Crystal (Éditions du Seuil).

2008 : Un chasseur de lions romance la vie d’un pittoresque aventurier français, ami de Manet qui avait fait de lui un curieux portrait en chasseur de lions.

2010 :  Bakou, derniers jours : « En 2003, de retour d’Afghanistan, j’avais dû m’arrêter à Bakou, Azerbaïdjan. J’écrivais alors Suite à l’hôtel Crystal. Ce livre est en quelque sorte le journal de mon séjour dans la ville où j’étais supposé mourir. Portraits, choses vues, rêveries, notes de voyage, etc.»



Suite à l'hôtel Crystal

Cette œuvre très déroutante se présente comme une série de descriptions très précises de chambres d’hôtel du monde entier, où a séjourné l’auteur. Dans chaque chapitre, la description d’une chambre sert de point de départ à un « micro-récit » assez farfelu relatant les prétendues aventures du narrateur.

Sur la page de titre, l’œuvre est présentée comme un roman. Elle  débute par une citation de Georges Perec, tirée d’Espèces d’espaces (œuvre qui sera évoquée à nouveau au cours du roman), et qui peut être lue comme une clé de compréhension du texte : « Je garde une mémoire exceptionnelle, je la crois même assez prodigieuse, de tous les lieux où j’ai dormi ». En effet, O. Rolin nous explique qu’il a l’intention, dans cette œuvre, de réaliser le projet qu’avait Perec de décrire les chambres où il avait séjourné (voir l’œuvre Espèces d’espaces, publié chez Galilée en 1974, dans lequel il évoque son projet avorté Lieux où j'ai dormi.) Rolin considère aussi Suite à l’hôtel Crystal comme « une autobiographie rêvée. »

 perec-especes-d-espaces-copie-1.jpg

Le livre débute par un avertissement, présenté comme étant celui de l’éditeur, qui nous informe que l’auteur est décédé et que les feuillets du roman ont été retrouvés dans des circonstances très étranges, dans une valise récupérée aux objets trouvés. D’emblée, cela aiguise l’attention du lecteur. L’éditeur décrit ces fragments de texte comme  étant griffonnés sur des « supports disparates ».

Une autre caractéristique majeure de ce roman est que le narrateur est également auteur et personnage principal.

 

La structure des chapitres, des « mini-nouvelles » :

La description méticuleuse des chambres

La dimension de la chambre est spécifiée et tous les meubles sont décrits : dimensions, matière, couleur, style. La marque des appareils est généralement donnée. Le narrateur utilise de nombreuses indications de couleurs et des images teintées d’ironie, par exemple au chapitre 9, p. 49 : « un tabouret rectangulaire à roulettes […] tendu de tissu vert pisseux » ; au chapitre 20, p. 103 : « Ah, le couvre-lit, si vous voulez le savoir, est à dominante rose dégueulis, ou rose dentier, si on préfère l’image. »
 
Parfois, le narrateur utilise, voire réutilise des termes rares ou recherchés, ce qui augmente le caractère méticuleux et comique de ces descriptions : il évoque au chapitre 26, p 139 : « un lavabo conchyliforme » et au chapitre 38, p 205 : « un abat-jour tronconique ».

La vue de la fenêtre ou du balcon est décrite avec précision et contribue aussi à créer une atmosphère plus ou moins agréable ou « couleur locale ». Ces courts tableaux sont toujours riches en notations concernant la lumière et les couleurs, ce qui produit souvent un effet poétique.

 

 montreal-saint-laurent.jpg Le Saint-Laurent à Montréal

 

Au sein de ces descriptions, plusieurs éléments sont récurrents d’une chambre à l’autre : certains objets, notamment des tableaux ou photos au mur, mais aussi les miroirs dans lesquels le narrateur observe son reflet vieillissant, ce qui donne souvent lieu à un bref autoportrait physique, peu élogieux.

La précision quasi maniaque de ces descriptions est déstabilisante et prend rapidement une dimension dérisoire. Le lecteur tend à se demander si cette avalanche de détails gratuits ne révèle pas un désordre mental du narrateur : obsession, fixation paranoïaque… Un tel effort d’exhaustivité dans la description rappelle l’ouvrage de Georges Perec :  Tentative  d’épuisement d’un lieu parisien.  Pourtant, comme Perec, l’auteur insuffle une ironie très perceptible à ses tableaux. Cette ironie semble être l’indice qu’il ne faut pas lire le texte au premier degré. De ce point de vue, on peut donc considérer Suite à l’hôtel Crystal comme un véritable exercice de style et un jeu avec le lecteur.

 
Une ou des péripéties en rapport avec la chambre

Elles mettent généralement en scène le narrateur dans des rôles d’espion, d’assassin, de complice d’affaires louches, ou encore de séducteur sur le retour. Le récit  est à la première personne, ce qui suggère, au premier abord, qu’il s’agit d’un roman autobiographique.
 
Les aventures de notre « héros » font intervenir une ribambelle d’autres personnages, dont certains sont récurrents.


·         Pour les personnages féminins :

Ils sont très nombreux. Le point commun de toutes ces femmes est d’avoir eu une aventure, en général plutôt courte, avec le narrateur. Parmi les femmes récurrentes dans le livre, il faut citer :
 

  • Mélanie Melbourne, qui a pour caractéristique de se faire régulièrement enlever pour des rançons ; le narrateur doit passer beaucoup de temps à essayer de la sauver,
  •  Pashmina Pachelbel, une strip-teaseuse turque, « ex-miss Turquie ».

 
Ces  femmes sont souvent associées aux opérations frauduleuses des personnages masculins.


·         Pour les personnages masculins :

Eux aussi sont de nationalités variés et leur nom apporte une touche supplémentaire d’exotisme à l’univers du récit.  Ce jeu sur les noms est inspiré d’Antoine Volodine. Ce sont tous des escrocs ou des trafiquants et ils ont un physique assez ingrat, décrit avec humour par le narrateur. Parmi les principaux, l’accent est mis sur :

 

  • Grigor Iliouchinsk, dit Gricha, un ex-colonel de l'armée soviétique, « une espèce de mafieux russe,  qui cherche un client à qui vendre des ogives nucléaires » (p. 151),
  •  Pavel Schmelk, ingénieur tchèque,
  • Thémistocle Papadiamantides, un marin grec contrebandier qui trafique du caviar, du pétrole et de l’alcool.

 

Le narrateur a également été plusieurs fois en relation avec des groupements aux activités louches : tout d’abord, la SIREN (Silk International Enterprise), une « joint-venture » qui exporte des armes en provenance du Vietnam (p 234), mais aussi la mystérieuse « Rpop #%µ© !!3/4oep2&», qu’on soupçonne d’être une mafia.

 
Le cas de la chambre de l’hôtel Crystal à Nancy
 
Il faut signaler que cet hôtel existe réellement à Nancy (j’ignore depuis quand) : c’est un Best Western.

La suite mentionnée dans le titre est évoquée à plusieurs reprises, alors que curieusement le narrateur n’en a quasiment aucun souvenir. Pourtant, au chapitre 33, après avoir fait un récit détaillé d’une fête qui s’y déroule, il annonce contre toute attente : « Tout ça, naturellement, est pure invention. Cette fête n’a jamais eu lieu. Je me tue à vous dire que je n’ai AUCUN souvenir de l’hôtel Crystal. » (p 176)

La dernière phrase du livre est d’ailleurs consacrée à cet hôtel, comme un pied de nez au lecteur : « Hôtel Crystal rue Chanzy à Nancy, dont je ne me souviens toujours pas… ».

 

Une autofiction et une littérature de voyage alternative : humour, ironie, dérision

Littérature de voyage ?

Olivier Rolin est considéré comme un « écrivain voyageur », De fait, dans Suite à l’hôtel Crystal, chaque chambre nous transporte dans un lieu différent, souvent dans des pays étrangers.

Cependant, ce livre s’écarte considérablement des autres récits de voyage de Rolin : tout d’abord, il est d’emblée présenté comme un roman. En outre, plus qu’un récit de voyages, Suite à l’hôtel Crystal apparaît plutôt comme un détournement, une parodie du récit de voyage et d’aventures, dans la mesure où les péripéties y tiennent bien plus de place que les descriptions de paysages ou les découvertes culturelles. En outre, tous les déplacements du « héros »  ont un but frauduleux : il ne s’agit en aucun cas de voyages à but touristique. Enfin, seuls les aspects financiers ou criminels des pays sont évoqués, par exemple les trafics de ressources naturelles. Il s’agit donc d’une forme de perversion de la littérature de voyage.

 
Autobiographie ou autofiction ?

Pour ce qui est de la dimension autobiographique, nous avons vu qu’il y a une triple identité entre auteur, narrateur et personnage principal, sans pour autant que l’on puisse dire précisément à quels moments le récit est réellement autobiographique. Tout d’abord, l’œuvre donne une large place aux souvenirs du narrateur, ce qui est typique du genre autobiographique. En outre, Rolin évoque le métier d’écrivain au chapitre 40 : il le fait cependant d’une façon assez triviale, toujours avec ironie et en jouant sur les clichés attachés à la profession.

Pourtant, plusieurs caractéristiques de l’œuvre relèvent clairement de l’autofiction, comme le caractère souvent invraisemblable des aventures relatées. C’est le cas au chapitre 32 : à Cotonou, le protagoniste achète au marché une momie de singe vendue pour le culte vaudou, et dans laquelle, a posteriori, il croit reconnaître son ancien acolyte Papadiamantides, décédé dans des circonstances assez louches : ici, le récit bascule dans le mauvais goût macabre et totalement délirant, et en même temps dans le comique loufoque.

En outre, au moins trois des chambres d’hôtel décrites semblent être totalement imaginaires,  puisqu’il est impossible de les rattacher à un lieu.

L’autobiographie est également pervertie par la vision prémonitoire et récurrente que le narrateur a de sa propre mort ; il va jusqu’à la mettre en scène de manière assez théâtralisée : il se suicide dans sa chambre avec son revolver. Cette vision est une sorte de fantasme d’anticipation. D’ailleurs Olivier Rolin  a voulu savoir si cette mort annoncée allait réellement avoir lieu : dans Bakou, derniers jours, il raconte comment il s’est rendu à Bakou en 2009, spécialement pour vérifier : « Si je suis ici, à Bakou, c'est pour voir si la mort y a rendez-vous avec moi ». (Bakou, derniers jours, 2010)

 Bakou.jpg

De plus, le narrateur confie beaucoup de ses fantasmes sexuels : par moments, on a  même du mal à déterminer à quel moment la réalité laisse place au fantasme. Un aspect assez machiste transparaît sous ces fantasmes, puisque tous les personnages féminins sont considérés avant tout comme des objets sexuels, souvent soumis, comme on peut le voir au chapitre 24, p 131 : « Mon penchant sadique me porte à aimer faire l’amour à des femmes en pleurs. »

D’ailleurs, dans ses rapports avec les femmes, le narrateur se décrit volontiers comme un animal, plus précisément un porc ou un sanglier.

 
L’humour : une mise à distance

Pour terminer, on ressent dans cette oeuvre, outre de l’ironie et de la dérision, un comique de répétition : retour des mêmes formules, des mêmes personnages,  description des mêmes objets, références répétées à ses entreprises mafieuses, retour des mêmes impressions comme celle de sa déchéance physique qu’il constate dans la glace. De plus, on comprend que ce livre n’est pas à lire au premier degré, il ne doit pas être considéré comme représentatif d’un genre connu et clairement identifié, comme le roman ou l’autobiographie. L’humour porte donc à la fois sur le fond et sur la forme, sur l’écriture de l’oeuvre elle-même.

 

L’intertextualité et la supercherie littéraire

Les formes de l’intertextualité

Deux formes d’intertextualité coexistent : l’intertextualité « physique », puisque le texte est écrit sur des supports d’autres textes, et l’intertextualité « intellectuelle » : les nombreuses références à des auteurs.

D’après l’avertissement, nous sommes face au mystère d’une écriture fragmentaire au sens concret, sur des fragments de supports ; en outre, l’éditeur présumé du volume émet l’hypothèse que nous aurions entre les mains une « supercherie » littéraire, d’abord parce que ces fragments ont été retrouvés dans des circonstances « rocambolesques », que les accents de leur auteur sont  ceux d’« un faussaire ironique », et enfin parce que ce texte contient diverses « bizarreries, incohérences ou contradictions ».

Revenons sur l’aspect fragmentaire : chaque chapitre est rédigé sur un support, un fragment différent, soit sur les pages de garde d’une œuvre littéraire, soit sur celles d’un guide touristique, soit sur des cartes postales, ou encore du papier à lettres. Le texte de Suite à l’Hôtel Crystal se superpose ainsi à d’autres textes préexistants qu’Olivier Rolin a lus et appréciés.

En outre, ce texte se construit par rapport à d’autres textes littéraires antérieurs auxquels il fait fréquemment référence, en particulier l’œuvre de Georges Perec, mais aussi les Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand (1849-1850), l’écrivain anglais du XVIIème siècle Samuel Pepys, auteur d’un journal (dont la version non expurgée ne fut publiée qu’entre 1970 et 1983), le poète Henri Michaux et beaucoup d’autres.
 
Le narrateur se propose même d’écrire ou de  continuer des œuvres littéraires avortées ou restées inachevées. Sont notamment citées :

Espèces d’espaces et Lieux où j'ai dormi de Perec : c’est le projet central de l’œuvre. Perec apparaît par moments comme un double d’Olivier Rolin lui-même.

Flaubert, pour son roman inachevé Bouvard et Pécuchet (posthume, 1881).

l'écrivain autrichien Robert Musil pour son roman également inachevé L'Homme sans qualités (1930-1932).

À propos de ces écrivains, le narrateur explique : « Ma façon de les lire, c’est de les achever, voilà tout ».

Au chapitre 38, le narrateur relate même le pèlerinage littéraire qu’il a effectué dans la région de Vancouver, sur les traces de l’écrivain anglais Malcolm Lowry (1909-1957). Il évoque notamment son œuvre célèbre de 1937,  Au-dessous du volcan. Alors que ces éléments semblent tout à faits vraisemblables, la suite du chapitre l’est beaucoup moins : le héros prétend avoir acheté par hasard dans une brocante une valise, dans la doublure de laquelle il découvre peu après des notes manuscrites ou dactylographiées de Malcolm Lowry, qui sont en fait les ébauches de Au-dessous du volcan : « Je reconnus immédiatement l’écriture de ce vieux Malc. » (p. 207)

Cette découverte peut se lire comme une vraie mise en abyme du roman d’O. Rolin, puisque les deux œuvres auraient été retrouvées dans des conditions similaires : sous forme de fragments, dans une valise anonyme. Le chapitre 38 fonctionne donc en écho à l’avertissement initial.

 MALCOLM-LOWRY.jpg

Malcolm Lowry

 

Le double sens du titre

Le contenu du livre peut être considéré comme déceptif par rapport à ce titre alléchant, dans lequel le mot « suite » est associé au nom « Crystal », à effet précieux : pourtant, les chambres qui nous sont dépeintes sont loin d’être des suites, certaines sont même assez miteuses. On peut donc voir dans ce titre une intention ironique de l’auteur, qui cherche à appâter le lecteur en jouant avec son imaginaire.  La supercherie est ouvertement révélée vers la fin et le narrateur en profite pour se moquer du lecteur : « Une suite à l’hôtel Crystal… Et vous y avez cru ! Ce n’est pourtant pas le genre d’hôtel où il y a des suites ! » (p 176)

Le terme « suite » peut aussi faire référence aux éléments inachevés de ce roman, comme de ceux des autres écrivains qu’il a évoqués. Ce mot peut donc être interprété comme la promesse faite au lecteur de continuer l’œuvre, promesse jamais tenue dans tous les cas : pour bon nombre de micro-récits interrompus, le lecteur n’en connaîtra jamais la suite.

La dimension fictionnelle est donc omniprésente : autofiction, faux projet, faux éditeur ! Ce roman est vraiment un jeu à plusieurs niveaux avec le lecteur.
 

Le jeu sur l’origine de l’œuvre, sa genèse et ses interprétations

Les noms fictifs de professeurs ou de chercheurs en littérature ayant tenté d’interpréter Suite à l’hôtel Crystal sont cités de façon récurrente, généralement en notes, ainsi que leurs hypothèses : nous pouvons lire ces notes comme une parodie des ouvrages d’études universitaires aux théories parfois déconcertantes, ainsi que comme un regard plein d’humour d’Olivier Rolin sur sa propre œuvre.

Ainsi, au chapitre 37, p 201, la note 1 précise : « Madame Anne Laurenceau prend argument de ce support pour étayer sa thèse (« Un cas archétypique de migration des genres », in Actes des troisièmes rencontres de Génétique textuelle de l’université d’Oulan Bator, vol. 2) ».
 
Le vocabulaire employé est volontairement savant et alambiqué. En même temps, les termes s’enchaînent de façon à créer un effet comique. Malgré tout, il s’avère que l’analyse de la prétendue Anne Laurenceau semble tout à fait correspondre au processus de genèse de Suite à l’hôtel Crystal : le livre prend effectivement  l’apparence d’un document « informationnel, antifictionnel » (p. 202), catalogue de chambres d’hôtels, qui passe « par une phase autobiographique » et même « autofictionnelle », pour se transformer en « une construction romanesque ». Or, l’auteur fait mine de se moquer de cette hypothèse qu’il qualifie de « baroque ».

 Enfin, au dernier chapitre, nous est présentée la « thèse ingénieuse » du « Professeur Aptekman » : pour lui, ce roman exprime le difficile « travail du souvenir » et sa transcription dans la littérature (p. 236, note 4). Selon cet éminent chercheur, Suite à l’hôtel Crystal traduit une résistance de l’auteur à la mémoire, sorte de refoulement psychanalytique. La littérature servirait donc de révélateur, d’accoucheur à la manière de la maïeutique socratique. Quant au terme « Crystal » du titre, il désignerait un cristal noir : l’onyx de cristal, en minéralogie, à travers lequel l’auteur essaie vainement de distinguer des événements passés. Là aussi, les termes savants prêtent à sourire : pourtant, une fois encore, l’analyse proposée rend assez bien compte de l’atmosphère de ce livre. En effet, le lecteur ne saura jamais pourquoi Olivier Rolin revient avec insistance sur la chambre de l’hôtel Crystal, à Nancy, tout en prétendant ne pas s’en souvenir : cette énigme peut être vue, tout simplement, comme un jeu destiné à frustrer la curiosité du lecteur.

Malgré tout, l’auteur dément les hypothèses selon lesquelles cette œuvre relèverait de la fiction : il le fait de façon assez adroite et ambiguë, car il laisse entendre qu’une partie des aventures le mettant en scène peuvent être romancées, du fait des difficultés qu’il a à se les remémorer. L’auteur résume cette idée par la formule, volontairement vague, « l’ambiguïté de ce qui est passé ». Il soutient en revanche que la description de chaque chambre est rigoureusement exacte. Pour plus de conviction, il interpelle directement le lecteur : «Vous n’avez qu’à aller visiter l’une ou l’autre, toutes si vous voulez. Vous serez bien obligés de constater que TOUT est scrupuleusement exact. » (p 217)

 

Conclusion

J’ai beaucoup aimé ce livre : il ne ressemble à aucune de mes précédentes lectures car il n’est ni vraiment roman, ni autobiographie, ni récit de voyage. Au début, j’ai eu du mal à « avaler » les descriptions des chambres, qui sont plutôt rébarbatives, mais il y a un tel humour dans ces détails, tout comme dans les micro-récits, que j’ai beaucoup ri dans l’ensemble. Je recommande fortement cette lecture pour se dépayser, dans tous les sens du terme.


Sylvaine, AS Bibliothèques

 

 

Olivier ROLIN sur LITTEXPRESS

 

Olivier Rolin Bakou derniers jours

 

 

 

 

Article de Florian sur Bakou, derniers jours.

 

 

 

 

 

 

 

Olivier-Rolin-L-Invention-du-monde.gif




Articles de Chrystelle et de Barbara sur L'Invention du monde




 

 






Articles d'Aurélie et de Marie sur Tigre en papier.


 

 

 

 

 

 

 Compte rendu par Sylvaine d'une rencontre avec Olivier Rolin.

 

 

 

Repost 0
7 mai 2013 2 07 /05 /mai /2013 07:00

Patrick-Modiano-Livret-de-famille.gif


 

 

Patrick MODIANO
Livret de famille
Première publication :
Gallimard, Collection Blanche, 1977.
Folio, 981




Photographies
Patrick Modiano âgé de 18 ans et
son père Albert Modiano.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ses prix les plus prestigieux

Roger-Nimier pour La Place de l’Étoile (1967)
Académie française pour Les Boulevards de ceinture (1972)
Goncourt pour Rue des boutiques obscures (1978).

 

 

 

 

Patrick Modiano, l’histoire d’une enfance difficile et d’un homme énigmatique.

Patrick Modiano, né en 1945 à Boulogne-Billancourt, est l'un des romanciers contemporains les plus connus en France : après trente ans de carrière, les lecteurs sont toujours au rendez-vous. Bien qu'il n'écrive presque que sur lui, il reste souvent qualifié d'écrivain furtif, mystérieux, en vogue presque malgré lui.

Ses œuvres tissent des liens entre le passé et le présent et expriment une nostalgie du temps qui passe. On note aussi une certaine obsession de la Deuxième Guerre mondiale (notamment la période de l'Occupation), ainsi que de la guerre d'Algérie.

 

« Je n'avais que vingt ans, mais ma mémoire précédait ma naissance. J'étais sûr par exemple d'avoir vécu dans le Paris de l'Occupation puisque je me souvenais de certains personnages de cette époque et de détails infimes et troublants, de ceux qu'aucun livre d'histoire ne mentionne. Pourtant j'essayais de lutter contre la pesanteur qui me tirait en arrière, et rêvais de me délivrer d'une mémoire empoisonnée. »

 

Cela montre à quel point cette période le hante et l'habite.

Si Modiano parle autant de cette guerre qu'il n'a pas vécue, c'est qu'il fait partie de ces enfants qui sont nés du batifolage de leurs parents à une époque où chaque éclat de rire devenait précieux. Sa mère, Louisa Colpijn, une charmante actrice souvent en tournée, n'a jamais eu la fibre maternelle ni avec lui, ni avec son frère Rudy, dont il était de deux ans l'aîné. Son père, Albert Modiano, un juif clandestin, vivait quant à lui d'affaires illicites qui ont fait sa fortune.

Traîné tel un fardeau par ses parents, l'écrivain gardera toujours en lui une profonde blessure liée à ce manque d'affection dont il a souffert durant son enfance.



Le parcours de sa vie d’écrivain

C’est en 1967 que Modiano va pleinement se consacrer à l’écriture. Après avoir fait relire son premier manuscrit La Place de l’étoile par Raymond Queneau (célèbre romancier, poète et mathématicien, grand ami de sa mère qui le soutiendra toujours dans ses projets) il publie ce nouveau roman chez Gallimard.

En 1970 il épouse Dominique Zehrfuss avec qui il aura deux filles : Zina et Marie.

Deux ans après, il est récompensé par le grand prix de l’Académie française pour son œuvre Les Boulevards de ceinture, ce qui l’inscrit définitivement comme une figure de la littérature française contemporaine.

1973 marque ses débuts de cinéaste ; il co-écrit avec le réalisateur Louis Malle le scénario du film Lacombe Lucien dont le sujet principal est encore une fois l’Occupation. Ce dernier déclenchera une polémique, comme beaucoup d’autres œuvres de l’écrivain.

Son dernier livre à ce jour, L’herbe des nuits (2012), remporte le succès escompté, ce qui n’étonne plus les médias.



L’Occupation, un tabou levé par Modiano.

Cet auteur est connu pour mettre au jour les zones d'ombre de la Seconde Guerre mondiale ; selon lui, « c’est le terreau – ou le fumier – d’où [il est] issu », puisque ses parents se sont rencontrés à cette époque.

Comme les historiens, il est la mémoire d’une époque qu’il n’a pas vécue mais qui le hante.

Cet auteur fut pratiquement le premier à écrire sur les crimes de la période de l'Occupation. Son premier texte, La Place de l’étoile (1968), forme avec les deux suivants, La Ronde de nuit (1969) et Les Boulevards de ceinture (1972), ce que l’on a appelé « la trilogie de l’Occupation », parce qu'ils mettent en scène des personnages ayant réellement existé, dont le père du narrateur, Albert Modiano, et qui ont participé plus ou moins aux violences publiques et secrètes de la Collaboration. Ces Gestapistes français qui opéraient des rafles et torturaient dans des locaux près de la place de l’Etoile, Modiano y fera référence dans d'autres récits comme Remise de peine, Un pedigree, et Livret de famille.

En 1974, Patrick Modiano coécrit avec Louis Malle le scénario de son film Lacombe Lucien.

L’histoire de ce jeune paysan, qui se met par un mauvais hasard au service d’une équipe de Français qui travaillent pour la Gestapo et participe à leurs crimes dans la France de 1944, fit scandale auprès d’un public qui n’était pas encore prêt à connaître ou reconnaître les crimes et trafics abominables de la soi-disant France résistante.

Il arrive à la consécration avec le prix Goncourt qu’il reçoit en 1978 pour Rue des boutiques obscures.



Le problème du genre

Certains prétendent que ses œuvres appartiennent à l'autofiction, d'autres adoptent le terme d'autobiographie. À ce propos, Modiano précise lors d'une interview qu'il ne pense pas que le mot « autobiographie » soit adapté :

 

« Le ton autobiographique a quelque chose d'artificiel car il implique toujours une mise en scène. Pour moi, mon écriture c'est plutôt une entreprise artistique, une mise en forme d'éléments dérisoires. »

 

Modiano admet écrire de réelles anecdotes de sa vie, mais il y ajoute quelques détails imaginaires afin de rendre ses récits plus palpitants, car il privilégie avant tout son plaisir d'écrire et celui que nous éprouvons, nous, lecteur, à le lire.

Finalement, comment trancher ? Peut-être est-ce un genre à part entière, un nouveau genre que les écrivains contemporains prennent goût à manier. Une sorte d'autobiofiction.



La composition de ce Livret de famille, les thèmes majeurs

Il est composé de quatorze anecdotes d’environ cinq à dix pages, chacune formant un chapitre.

Il n’y a pas de logique de type chronologique. Les souvenirs sont souvent réels, parfois un peu ambigus. Comme si à chaque fois que l’écrivain avait un flash d'un certain souvenir il prenait sa plume et l'écrivait ; il a relié ces quelques souvenirs à la naissance de sa fille. En effet l’ouvrage débute avec la naissance de sa fille Zina qu’il va déclarer avec Jean Koromindé, un ami de longue date. Il s’achève avec l'arrivée de cette dernière à la maison familiale.

Les thèmes sont assez riches et variés. Ce livre est en quelque sorte une mosaïque de quelques moments de sa vie qui forment un grand souvenir. Il n’y a pas de réels liens chronologiques entre les différents chapitres. Comme un recueil de poèmes, on le lit comme bon nous semble, sans tenir compte du lieu ni de l’heure ; nous sommes maîtres de savourer notre lecture selon notre désir.

 

 

Les principaux thèmes sont (hormis l’occupation déjà évoquée précédemment) :

 

  • ses amitiés : on les décèle dès le début avec le vieil ami de son père, Jean Koromindé. Il sera également question de plusieurs amis à lui tout le long de cet ouvrage.
  • sa famille : son père, sa mère ainsi que sa grand-mère ont chacun leur chapitre qui leur est consacré. Il y parle de leur vie et de moments passés avec eux. Un long chapitre narre un séjour passé avec son père à la chasse dans une maison de campagne bourgeoise.
  • Paris : Modiano s'est souvent baladé au hasard dans Paris, c'est comme cela qu'il a appris à connaître cette ville et à l'aimer. Un Paris un peu secret et clandestin.

« J'ai l'impression que le Paris de mes livres est complètement intérieur, imaginaire. Les lieux réels, ceux d'aujourd'hui, sont vides de ce que je leur prête dans mes romans. Ils sont devenus des lieux uniquement liés à des choses très précises dans mon esprit » confie-t-il à un journaliste. 

  • La souffrance : beaucoup d'autobiographies et d'autofictions ont en commun un thème : la souffrance. Par exemple Albert Cohen, dans Le Livre de ma mère, confie la souffrance qu'il a à faire le deuil de sa mère ; il expose tous ses regrets, d'avoir par moment été un fils indigne en quelque sorte alors que sa mère vivait à travers lui et lui avait consacré toute sa vie. Ou Annie Ernaux qui témoigne dans Passion simple de toute la douleur qu'on peut éprouver en amour.

Patrick Modiano lui, nous livre la souffrance d'une enfance difficile qui le marquera durant toute sa vie. Il a subi l'absence de son père toujours en train de flairer les bonnes affaires illicites à gauche et à droit, ainsi que l’absence de sa mère qui était comédienne de boulevard et de ce fait rarement présente. De plus, celle-ci n’avait à priori pas l'instinct très maternel puisqu'elle a souvent confié ses deux enfants à la charge d'autres personnes. Patrick Modiano passe une partie de son enfance  chez ses grands-parents ainsi qu’à Biarritz chez la nourrice de son petit frère qui les baptisera afin d’éviter tout doute sur leur origine juive. À ce propos Modiano dira : « juif et baptisé, comment être sûr de son identité, de son livret de famille », ce qui nous montre combien il est difficile pour lui d’accuser tous les coups de la vie qui ont fait qu’il n’a jamais était sûr de son identité.

Lui et son frère passeront le reste de leur enfance dans un foyer catéchiste désuni. En 1957, Rudy aura à souffrir du décès de Rudy, emporté par une leucémie. Il ne s’en remettra jamais et lui dédiera tous ses premiers livres.

Il a aussi souffert d’histoires d’amours douloureuses comme il nous le confie de manière très pudique dans le chapitre 12. À 17 ans, il  rencontre une certaine Denise Dressel dont il tombe follement amoureux. Tellement qu’il se met à rédiger la biographie de son père Henry Dressel disparu sans laisser de trace quand elle était très jeune. Lorsque Denise le quitte pour aller vivre en Argentine avec un homme aisé, Modiano nous livre le déchirement de cet abandon qui lui a rappelle toutes les fois où ses parents l'ont abandonné lorsqu’ils faisaient passer leur vie avant l'éducation de leur enfant.

 «  J'ai éprouvé une impression de vide qui m'était familière depuis mon enfance, depuis que j'avais compris que les gens et les choses vous quittent ou disparaissent un jour », écrit-il.



  • La mémoire et l’oubli : la mémoire est omniprésente dans ses livres puisqu'il s'agit d'autofictions et de récits autobiographiques.


Définition de la mémoire selon Modiano :

« La mémoire elle-même est rongée par un acide et il ne reste plus de tous les cris de souffrance et de tous les visages horrifiés du passé que des appels de plus en plus sourds et des contours vagues. »

Une mémoire qu'il veut cultiver : les médias parlent d'une mémoire modianesque, attentive, qui découvre des indices, induit des hypothèses. Une mémoire policière. Modiano a accumulé des petits cahiers où il note ce qu'il appelle des « petites bribes qu'il arrache à l'oubli ». Sa hantise, pourrait-on dire, est d’oublier. C’est sans doute pour cela qu'il écrit sur sa vie. Quand on écrit sur soi, on fait l'effort de se plonger dans ses souvenirs. On essaye de se rappeler chaque détail, et c'est précisément cet effort qui cultive notre mémoire.

Pourtant sa mémoire est aussi pour lui un fardeau. À plusieurs reprises, l’auteur souligne que sa mémoire lui pèse, qu'il aimerait avoir la tête vide de souvenirs : dans ce récit il évoque une cure qu’il décide de faire en séjournant en Suisse pour « oublier » sa mémoire. La Suisse apparaît pour lui comme un pays neutre, un autre monde. Il écrit à ce propos : « J'étais heureux. Je n'avais plus de mémoire. Mon amnésie s'épaississait de jour en jour comme une peau qui se durcit. Plus de passé. Plus d'avenir. »

Les dernières pages de Livret de famille s’achèvent ainsi : « J'avais pris ma fille dans mes bras et elle dormait la tête renversée sur mon épaule. Rien ne troublait son sommeil. Elle n'avait pas encore de mémoire ». Ainsi, comme ces citations le montrent, pour Modiano la mémoire peut s’avérer être un vrai fardeau que l’on est obligé de traîner et qui trouble notre sommeil lorsque nos souvenirs ne sont pas uniquement faits de roses.

Le fait que des questions sur lui-même demeurent sans réponse le perturbe énormément. Il souhaiterait avoir plus de souvenirs afin de ne pas sans cesse tenter de recoller les morceaux d’un passé et d’origines trop flous pour être reconstitués. Il nous expose cela dans l’épigraphe de cette œuvre : « Vivre c'est s'obstiner à achever un souvenir ». C'est en écrivant que Modiano s'obstine à achever ses souvenirs, dont de nombreuses bribes ne seront jamais reconstituées.

Sa mémoire il s'en sert pour tenter de se remémorer des souvenirs aussi clairs que possibles, il est tout le temps à la recherche de lui-même.



  • La recherche de soi : cet écrivain est à la conquête de son passé. Il apparaît comme obsédé par la recherche de lui-même mais également par la recherche en général : en lisant Modiano on a l’impression d'avoir affaire à un détective ; il cherche sans cesse à élucider les mystères de sa vie et des gens qu'il croise, c'est presque une obsession pour lui. Il est constamment en train de réfléchir, curieux de tout ce qui l’entoure.

Plusieurs passages de Livret de famille l’attestent : dans le chapitre où il nous parle d’un certain André Bourlagoff, il s’interroge sur ce qu'il a fait de sa vie : « Le client l'avait-il reçu poliment, tout à l'heure, quand il était venu chercher le magnétophone et réclamer l'argent ? » ; « Quel itinéraire avait-il suivi de son meublé rue de la Convention jusqu'au 45 de la rue Courcelles ? Avait-il fait le chemin à pied ? »

L’épisode d’Henry Dressel ne laisse pas plus indifférent. L’écrivain cherche à écrire l'histoire de la vie d'Henry Dressel alors qu'il ne le connaît pas et qu'il n'y a pas beaucoup de documentation sur lui ; il dit qu'il aurait fait n'importe quoi pour Denise, la jeune fille dont il est éperdument tombé amoureux à l’âge de 17 ans. Il a écrit cette biographie pour donner un père à cette fille qu'il aimait car elle ne l'a connu que très peu. Il invente quelques passages de la vie de cet homme, pour la rendre meilleure d'une part et parce qu'il ne sait quasiment rien de lui. En réalité, c'est ce que fait Modiano pour sa propre vie ; il écrit sur lui-même en inventant souvent des situations, ou en les modifiant, il s’invente un autre univers, pas forcément meilleur, pour oublier sa vraie vie et surtout son enfance pleine de chagrin et d'incertitudes.

Ces recherches constantes qu'il mène sans répit nous amènent à penser qu'il est toujours à la quête de son identité, de son livret de famille.

 

 

 

Pourquoi écrire ?

Écrire pour s’exprimer

Modiano a beaucoup de mal à s'exprimer à l'oral, comme s’il voulait dire trop de choses et que ses idées allaient sortir toutes en même temps. On a l'impression qu'il se retient quand il parle, qu'il réfléchit à chaque mot avant de les prononcer, il finit rarement ses phrases, les laissant en suspension, cherchant sans cesse une expression qui conviendrait mieux. Il a d'ailleurs sympathisé avec le dessinateur Pierre Le Tan qui lui aussi a du mal à s'exprimer ; ses phrases ont toujours un rythme saccadé.

Effectivement, toute personne ayant des difficultés à s'exprimer émotionnellement doit, afin de communiquer ce qu'elle a au fond d'elle-même ainsi que pour se sentir aimée comme le commun des mortels, avoir recours à une forme de langage que l'on appelle la création, écriture, peinture, musique, sculpture, cuisine…


Écrire pour se libérer

Pour faire de sa vie un beau roman, une histoire que nous lecteur aurons plaisir à lire.

 

« Ma démarche n'est pas d'écrire pour essayer de me connaître moi-même ni de faire de l'introspection. C'est plutôt, avec de pauvres éléments de hasard : les parents que j'ai eus, ma naissance après la guerre..., trouver un peu de magnétisme à ces éléments qui sont sans intérêt en eux-mêmes, les réfracter à travers une sorte d'imaginaire. L'entreprise autobiographique m'a toujours paru une sorte de leurre, sauf si elle a une dimension poétique comme Nabokov l'a fait dans Autres rivages. Le ton autobiographique a quelque chose d'artificiel car il implique toujours une mise en scène. Pour moi, c'est plutôt une entreprise artistique, une mise en forme d'éléments dérisoires. »

 

Modiano se sert de son vécu, d’anecdotes de sa vie pour écrire des récits imaginaires qu'il juge plus palpitants.

C'est son désir de fixer par l'écriture les traces de l'individu qui est à l'origine de son projet de devenir écrivain. Ce désir est né quand, après sa rupture amoureuse douloureuse avec Denise, il se rend compte que rien ne dure et que le seul moyen de revivre des moments c'est de les écrire : « J'avais 17 ans et il ne me restait plus qu'à devenir un écrivain français. »

Ainsi, la mémoire selon Modiano est à la fois une bénédiction et une malédiction : elle nous permet de donner une certaine cohérence à notre vie, d'assurer l'identité de notre moi, c'est un outil qui nous donne la possibilité d'échapper au temps, d'avoir un avant-goût d'éternité, mais elle nous empêche aussi parfois de savourer le présent.

Cet ouvrage peut en laisser plus d’un perplexe, mais il saura séduire ceux qui apprécient les histoires courtes d’une vie peu ordinaire que nous narre sans prétention et avec passion Patrick Modiano.


Romane, 2e année édition-librairie

 

 

 

Patrick MODIANO sur LITTEXPRESS

 

Patrick Modiano De si braves garçons

 

 

 

 

 

 

Article de Guillaume sur De si braves garçons.

 


 

 

 

 

 

modiano.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 Article de Pauline sur Dimanches d'Août

 

 

 

 

 

 

 

Patrick Modiano L herbe des nuits

 

 

 

 

 Article de Julie sur L'Herbe des nuits.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Repost 0
5 mai 2013 7 05 /05 /mai /2013 07:00

Carole-Martinez-Du-domaine-des-murmures.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Carole MARTINEZ
Du domaine des murmures
Gallimard
Collection Blanche, 2011
Goncourt des lycéens
Folio, 2013


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Biographie

carole-martinez.jpgNée en 1966, Carole Martinez est une romancière française. Avant de commencer à écrire, elle a exercé plusieurs métiers comme comédienne, assistante réalisatrice, pigiste, avant de devenir professeur de français dans un collège d’Issy-les-Moulineaux. C’est lors d’un congé parental qu’elle a commencé à écrire des romans tout d’abord destinés à la jeunesse. Son premier non destiné à la jeunesse : Le cœur cousu, sorti discrètement en 2007, a eu un franc succès et reçu plusieurs prix dont le prix Renaudot des lycéens. Continuant sur cette lancée, son deuxième, Du domaine des murmures, publié en 2011, est nominé au Goncourt, perd contre L’Art de la guerre d’Alexis Jenni mais remporte le Goncourt des lycéens, prix prestigieux.
 

 

Son écriture poétique et originale est très influencée par son éducation familiale.



Résumé

Du domaine des murmures nous relate la vie d’Esclarmonde, fille du seigneur des Murmures, élevée par un père protecteur ; pour échapper à son mariage avec Lothaire, jeune homme immature et arrogant, et pour trouver la liberté, elle décide de se donner à Dieu. Le jour de son mariage, elle refuse de dire « oui » et se coupe l’oreille pour légitimer sa décision. Elle se fait alors emmurer dans  une pièce attenante à la chapelle dont la construction prendra cependant deux ans.


La veille de son enfermement, elle se fait violer par – on le découvrira à la fin – son père, qui lui fait ainsi payer son humiliation. Suite à ce viol, elle va tomber enceinte d’un petit Elzéar, qui va lui aussi subir la colère de son père à tel point que des stigmates resteront sur ses mains. À cause de cette grossesse, de ces marques et de l’épanouissement de la population (personne ne mourra durant sa réclusion et les récoltes seront prospères), on va faire d’elle une sainte. Et de partout des croyants vont venir se confesser à elle, lui permettant d’influer sur leur vie.

À ce carrefour entre l’au-delà et le monde des vivants, elle va trouver une position de pouvoir que jamais elle n’aurait eue. Elle réussira même à envoyer son père en Terre sainte pour expier ses péchés. Durant tout ce temps, elle va découvrir l’amour d’une mère pour son enfant et les sentiments amoureux par Lothaire qui, bouleversé par son revirement, va changer ses attitudes et sa conception de la vie. Mais aussi la colère, l’égoïsme, l’amitié avec la nouvelle femme de son père, Douce, sa servante Bérengère et la solitude que jusque-là elle n’avait pas considérée comme son ennemie.

Séparée de son fils, elle va prendre conscience de la vie et va essayer de quitter sa tombe. Mais guidé par la peur de perdre cette période de plénitude dont il lui attribuait les mérites, le peuple, pour l’en empêcher, va mettre feu à la chapelle et tuer Bérengère qui portait le message demandant sa libération au Pape.

Sa mort met fin à cette période et depuis, son murmure continue de souffler sur le domaine des Murmures.

Avec  une écriture poétique, Carole Martinez nous fait découvrir un monde enchanté teinté de réalisme et nous fait découvrir les coulisses de nos mythes et légendes sur un fond d’histoire, évoquant les croisades et la société moyenâgeuse.



Les thèmes

 

  • Religion / Place des femmes dans la société : pour échapper au contrôle de son père et à celui de son mari, elle se tourne vers Dieu et s’enferme, ce qui est paradoxal, mais est la seule chose qui va lui permettre d’avoir un certain libre-arbitre.  
  • Amour / Amitié : avec son fils, son père, Lothaire, Douce, Bérengère Contexte historique du Moyen-Âge et en particulier du XIIème siècle
  • Différences entre classes sociales : la confrontation d’Esclarmonde avec les gens du peuple va la mener à des questionnements sur sa propre éducation.

 

 

 

Mon opinion

J’ai beaucoup apprécié cette lecture, l’écriture très fluide et poétique donnant un tout autre niveau à une histoire qui aurait pu être banale. On se plonge avec envie dans la vie tumultueuse d’Esclarmonde qui, bien que recluse, va découvrir la vie par bien des aspects et suivre son destin.

Lecture que je conseille à ceux qui aiment les romans historiques et les mondes enchantés.


Sarah, 2e année édition-librairie

 

 


Repost 0

Recherche

Archives