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11 novembre 2009 3 11 /11 /novembre /2009 19:30










Yannick HAENEL
Jan Karski
Gallimard
Collection L’Infini, septembre 2009
















Il y a un geste fondamental en littérature, c’est le moment où le lecteur ouvre le livre. Il y a toujours un moment d’incertitude où nous nous disons, dans notre for intérieur : « vais-je aimer ou détester ? ». Lire c’est prendre part au hasard, c’est aussi renforcer la posture du joueur face au destin. Sans parler des chefs-d’œuvre de la littérature,  le hasard nous guide parfois sur des livres ennuyeux, sans relief ni aucune envie de vous mettre à terre le pied écrasé sur votre face. Il y a des livres qui vous procurent du plaisir, des personnages attachants, le vent qui vous fouette le visage et la sensation de sentir votre barbe pousser progressivement. Enfin il y a les livres qui vous déchirent le cœur ; vous pouvez les aimer mais aussi les détester, non pas pour des raisons superficielles qui relèveraient simplement  du  goût  mais parce qu’il y a eu débat, confrontation des points de vue ; la vie, en quelque sorte. Jan Karski de Yannick Haenel fait partie de cette dernière catégorie.

L’histoire


Jan Karski (notre photo) serait le pendant contemporain de Cassandre, fille de Priam, roi de la cité de Troie. Parce qu'elle l'avait repoussé, Apollon cracha dans la bouche de Cassandre, lui donnant le pouvoir de lire dans l’avenir sans que personne au monde puisse jamais la croire. Elle prédit la défaite de Troie mais en vain. Le même genre de malédiction touche Jan Karski sauf que nous ne sommes plus dans le mythe ; on parle de la Seconde Guerre mondiale et notamment du drame de la Shoah.

Jan Karski est un jeune Polonais issu de l’aristocratie ; il est mobilisé pour combattre l’armée allemande. Il s’ensuit, dés lors, un enchaînement d’événements sur lesquels le jeune homme n’a aucune prise : la défaite, un pays démantelé entre deux Etats totalitaires (URSS et Allemagne nazie), le camp de prisonniers, l’humiliation, la peur simple de mourir. Mais Jan Karski encaisse, il est courageux à défaut d’être héroïque, il entre dans la résistance polonaise, devient la porte-parole du gouvernement en exil ; ce sera sa malédiction. Lors d’un de ses voyages en Pologne, il fait la rencontre de deux personnes ; elles sont juives, elles lui demandent une faveur : il faut qu’il soit témoin des exactions faites contre leur peuple dans le ghetto de Varsovie, dans des lieux que l’on nomme camps de concentration, là où Dieu préfère détourner le regard, là où l’on tue, là où l'on affame, là où pour de millions d’hommes et femmes ce fut la fin des temps chaque jour.

Sous le choc, Jan Karski n’y croit pas, il regarde droit dans les yeux la face laide de l’humanité, il décide de porter le message, il a la conviction que cette nouvelle ébranlera le monde mais il n’en sera rien. Jan Karski racontera des centaines de fois cette histoire, personne ne le croira ou, du moins, ses interlocuteurs savent, mais font semblant, comme le président Roosevelt qui le recevra à la Maison Blanche et qui réprimera un bâillement devant le Polonais. Dés lors, il a compris ; Karski a compris ce jour-là que tous se foutaient de la Pologne et des Juifs, qu’il fallait ménager l’allié soviétique au détriment de l’insignifiante Pologne ; et  qui se souciait réellement des Juifs ? Il a compris également  que l’antisémitisme n’était pas le monopole des nazis.  Il avait beau écrire un livre pour raconter ce qu’il avait vu, pour ébranler le monde, il ne s’ébranlait pas, il était là le monde, on tendait l’oreille et on n'entendait que du vide.

Découragé, Jan Karski préfère oublier jusqu’au jour où Claude Lanzmann le sollicite pour son film  Shoah. Lorsque débute le tournage de son entrevue, il se remémore. Sa première réaction est de fuir la caméra, hors du champ comme pour dire : « à quoi bon ? Ils ne m’ont pas écouté, je n’ai pas ébranlé le monde, c’est déjà trop tard … »



De la fiction à la fiction


La grande originalité du roman est à chercher dans sa structure narrative. Yannick Haenel divise l’histoire en trois parties. La première est une sorte de commentaire de l’intervention de Jan Karski dans le film Shoah, la seconde s’appuie sur des éléments du livre que le résistant polonais a publié : Mon témoignage devant le monde. Histoire d’un État secret ; enfin, la dernière partie est du domaine de la création, le narrateur étant un Karski fictif. Cette structure narrative donne une épaisseur à une écriture parfois trop concentrée sur la forme, Yannick Haenel cherche la formule, la belle phrase (c’est réussi) parfois au détriment de l’Histoire et de l’histoire.


Néanmoins il faut tempérer cet avis ; l’écriture de Yannick Haenel  nous transporte des plaines polonaises aux salons feutrés de la Maison Blanche, en passant par l’inhumain ghetto de Varsovie. Si le sujet n’était pas aussi grave, le roman pourrait être aisément comparé aux meilleurs romans de John Le Carré tant l’histoire est haletante et l’écriture rythmée. Jan Karski est à la fois une épopée romanesque et une réflexion philosophique même si on peut débattre de cette portée….

L’idée de déterminisme est prégnante  tout au long du récit ; Jan Karski n’est pas aux commandes de sa propre vie mais un acteur au service d’un plus grand plan (tout en sachant qu’il n’y a rien d’extérieur au monde). D’ailleurs sa rencontre avec Roosevelt illustre parfaitement ce déterminisme. Il est là et pas ailleurs, parce que l’on a décidé pour lui, de sa mobilisation, des missions qu’on lui a confiées et du lourd tribut qu’il paiera par la suite.


Une humanité coupable ?

On peut reprocher au livre  que son propos est saturé par le nihilisme de son auteur ; en effet, selon Yannick Haenel, La Shoah n’est pas un crime contre l’humanité, c’est l’humanité (Il accuse les gouvernements américain et britannique notamment) qui aurait commis un crime en abandonnant les Juifs à une mort atroce. Cependant il faut faire attention avec ce genre de jugement lapidaire. Pour commencer il y a un coupable réel:   le régime nazi qui a planifié le massacre de 11 millions de personnes (Juifs, Tziganes, homosexuels). L’Histoire supporte très mal les interprétations d’ordre métaphysique (bien qu’elles ne soient pas à nier), l’analyse historique ne tolère que les faits ; or Yannick Haenel semble faire preuve de légèreté en décrétant que l’humanité s’est rendue coupable de crime. En outre, il est absolument vrai  que les alliés ont fait preuve d’un cynisme politique sans équivoque ; sachant parfaitement que les propos de Jan Karski ne souffraient aucune contestation, ils ont préféré détourner le regard pour ne pas froisser leur allié soviétique. De plus, on ne peut pas faire l’impasse sur le fait qu’une bonne partie de la résistance en Europe  ait accueilli cette nouvelle comme une rumeur tellement cet événement pouvait être invraisemblable. On peut prendre comme exemple le cas de Vercors qui dans la version poche du Silence de la mer  avouera qu’il n’a pas cru aux massacres des juifs non pas par antisémitisme mais par méfiance à l’égard de la propagande de guerre, lui qui avait connu la période du « bourrage de crâne » de 14-18. De même qu’une grande partie du  peuple allemand croira pendant longtemps que les Juifs étaient « seulement » expulsés du pays. Il y a donc l’aveuglement, le déni face à l’invraisemblable horreur du massacre des juifs mais l’humanité est-elle pour autant coupable ? Nous ne pouvons répondre nous-même à cette question. Ce serait être juge et partie de ce qui serait une parodie de justice. A défaut de répondre de nos erreurs, nous pouvons méditer dessus afin que l’histoire ne se répète pas.

Ainsi Jan Karski est l'épopée héroïque d’un homme seul face à une humanité qui a préféré se crever les yeux plutôt que de voir la vérité. On peut reprocher son nihilisme à ce livre mais le propos est fort, la narration est épaisse et l’écriture magnétique. Un livre à lire, en l’occurrence.


Hafed, A.S. Ed.-Lib 2009/2070
 


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4 novembre 2009 3 04 /11 /novembre /2009 19:00









Jean ÉCHENOZ
L’Equipée malaise

Les éditions de Minuit, 1986






















A propos de l’auteur

Né à Orange le 26 décembre 1947, Jean Echenoz a notamment  étudié la sociologie. Il devient connu pour son écriture empreinte de dérision et son talent pour détourner les codes des genres littéraires.

L’histoire en quelques mots

Il s’agit de deux hommes, Jean-François Pons et Charles Pontiac. Ils n’ont en apparence rien en commun, si ce n’est d’avoir été autrefois amoureux de la même femme. Leurs destins vont de nouveau se croiser pour permettre à l’un d’eux de récupérer sa place de gérant dans une plantation d’hévéas en Malaisie.

Les personnages

Tout oppose les deux hommes, tant leur mode de vie que leur caractère. Jean-François Pons est le prétentieux gérant de la plantation. Il ira même jusqu’à se faire surnommer le Duc. Charles Pontiac incarne le sans-abri qui fait tout pour passer inaperçu dans le tumulte de Paris.

D’autres personnages se retrouvent impliqués dans cette histoire, volontairement ou non : Nicole Fischer, la femme aimée, sa fille Justine Fischer, deux trafiquants d’armes dont l’un est le neveu de Jean-François Pons, un bandit et ses deux acolytes, le capitaine Illinois.

Finalement il y a beaucoup de personnages. Alors qu’on s’attend à ce que Jean François Pons et Charles Pontiac soient au centre du récit, on est assez surpris de voir qu’ils ne soient qu’un prétexte pour faire se dérouler la trame de l’histoire.

Désinvolte, détaché, tel est le ton de l’auteur qui évoque ses personnages comme s’il dressait une liste. Par des formules directes, ils semblent brusquement introduits dans l’histoire. Jean Echenoz parvient également à condenser en quelques phrases les moments importants de la vie des protagonistes de sorte qu’ils nous paraissent alors comme dépassés par les événements.

Le récit

A la manière de deux lignes, l’une montante, l’autre descendante, qui vont finir par se croiser, le récit s’organise autour des trajectoires inverses des deux hommes. Le démuni Charles Pontiac va être en pleine ascension dans le livre alors que l’autre va tout perdre. En effet le premier va sortir de l’anonymat de la rue. Il va faire preuve d’amitié et de courage en allant aider un ami qu’il n’a pas vu depuis des années. En revanche, Jean-François Pons ne fait que dévoiler tout son égoïsme et sa lâcheté. Il entraîne tout son entourage dans un complot.  Vaine tentative de regagner sa situation confortable en Malaisie.

L’auteur nous a présenté la plupart des personnages au début du livre mais on ne devine les liens entre eux qu’au fur et à mesure. Notons également que la dernière phrase d’un chapitre et la première phrase du suivant sont souvent liées. Ce sont autant d’éléments qui nous incitent à poursuivre la lecture.

Quelques caractéristiques du style de l’auteur

Une écriture simple, directe et concise

Jean Echenoz fait beaucoup de descriptions rapides et économes. Il joue de ce style dès le début de l’œuvre en nous présentant les principaux personnages dans les deux premières pages.

Mise en scène et cinéma


Dans certaines descriptions, l’auteur de l’Equipée malaise nous parle rapidement du lieu, de la lumière, des personnages comme s’il nous donnait tous les éléments pour réaliser une mise en scène : à la page 20 il est question de la rue, puis de la « petite résidence au goût de l’époque, quatre étages », « c’est exposé au nord ». Ensuite il parle du studio, de l’atmosphère. De plus en ce début de chapitre, la description est comparable au rétrécissement progressif du champ d’une caméra.

Détachement, dérision et ironie

Le lecteur perçoit ce sentiment de détachement à travers des petites vies tristes, vides, des êtres fatigués, lassés, qui s’ennuient, racontées sur un ton neutre du fait de l’apparente simplicité de l’écriture.

Toutefois l’auteur sait aussi nous faire sourire notamment au début du roman lorsqu’il aborde le destin tragique du petit ami de Nicole Fischer, choisi au détriment de Pons et Pontiac.

Il se plaît aussi à détourner les codes du polar. Dans son histoire, il y a bien des bandits, des armes. Mais il convient de préciser que les fameux bandits ne sont que des petits trafiquants d’armes oisifs et déprimés, surtout Paul, abandonné par sa petite amie. Les méchants ne sont pas si méchants que ça. Un dénommé Plankaert parle à la fille qu’ils ont kidnappée, lui et ses deux complices, en disant « mademoiselle ». Et il n’y a pas de héros charismatique, de flic blasé. Non. C’est le discret clochard qui presque malgré lui va toujours dénouer la situation au moment où on s’y attend le moins, comme s’il ne l’avait pas fait exprès.

Le jeu de mot que l’on peut voir dans le titre montre que l’auteur se joue aussi des codes du roman d’aventure. Il nous parle d’une équipée. Il est question d’embarquer sur un navire. Mais l’équipage connaît en effet un malaise au sens propre comme au figuré avec ses passagers non désirés, la révolte d’une partie des hommes ou encore le mal de mer qui s’empare de certains.

D’une manière générale, Jean Echenoz s’amuse en entraînant le lecteur dans une laborieuse aventure où le principal intéressé finira par se débiner lâchement. Ce roman est à la fois abordable et mené habilement, nous faisant ainsi découvrir tout le talent de l’écrivain.


Samantha, 2e année Bib.-Méd.

Jean Échenoz sur LITTEXPRESS






Article de Marlène sur Je m'en vais.







Article de Quentin sur Courir
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3 novembre 2009 2 03 /11 /novembre /2009 19:00














François BON
Paysage fer

Verdier, 2000
















Prendre le même train une fois par semaine et décrire ce que l'on voit par la fenêtre, tel est l'objectif que s'est fixé François Bon dans Paysage fer publié en 2000 chez Verdier.

  
Suivant un rituel précis, lui et son ami photographe Jérôme Schlomoff prennent le train régional de Paris-Est à Nancy tous les jeudis matin de septembre 1998 à avril 1999. Le but est de prendre des "notations d'instant" (p. 12) c'est-à-dire qu'il prend des notes sur lesquelles il ne revient pas. Au fil des trajets, il ajoute des détails à ses descriptions sans en faire la synthèse. Cependant, la vitesse du train peut faire que certains détails lui échappent, ce qui engendre chez l'auteur de la frustration et un sentiment de culpabilité de ne pas avoir pu tout retenir. La volonté de François Bon est bien ici de décrire la réalité jusqu'a l'épuisement.

La structure du texte est originale. Tout d'abord, les phrases sont très longues voire interminables comme la ligne de chemin de fer qui file vers Paris. Aussi, de par l'idée même d'accumuler des notes sans les arranger, le livre se caractérise par une construction qui ne fait pas le lien entre les différents sujets. Les conjonctions de coordination entre les paragraphes sont donc absentes. De plus, le but du livre n'est pas une description linéaire du paysage entre Paris et Nancy. L'auteur dit bien que "la géographie on s'en moque" (p. 25). Il va donc d'une ville à une autre sans se soucier de leur ordre géographique.

L'auteur nous offre essentiellement une description de paysage industriel, thème récurrent chez lui (Sortie d'usine en 1982) mais pas unique puisqu'il écrit aussi bien des pièces de théâtre (Quatre avec le mort) que des ouvrages sur l'histoire du rock'n'roll. Cet attrait pour l'industrie est certainement dû à sa formation en école d'ingénieur et à son ancien métier dans le domaine de l'aéronautique. Ses connaissances l'amènent à des détails très techniques, sur la constitution d'un bâtiment par exmple, qui peuvent parfois perdre le lecteur. Toutefois, ce tableau industriel est marqué par les friches et les bâtiments désaffectés dans cette ancienne région minière en recomposition. Le paysage urbain décrit est tout aussi désolant avec des villes en sommeil. La présence humaine est donc peu visible tout au long du trajet. Cette impression de vide humain est renforcée par une description systématique des cimetières. Tout ceci n'est pas très réjouissant mais rajoutez à cela le temps gris et brumeux des matins d'hiver, et cela donne ce type de paysage (photo prise par l'auteur lui même à travers la vitre du train) : 

   
 
Dans cette vision du paysage industriel et urbain, François Bon s'attarde sur la description des bâtiments en en notant leurs similitudes. Il porte en particulier une grande attention au nombre et à la disposition des fenêtres des édifices. Cependant, le but n'est pas la simple description mais bien de voir la vie derrière les murs. Comme "on ne saura pas" (p. 14), l'auteur fait des hypothèses sur ce qui se passe dans tel bar, sur la fonction de tel bâtiment... L'auteur n'oublie pas non plus la campagne traversée avec un goût particulier pour la description de l'eau, "présence obsédante" (p. 9). Ce défilé d'images est parfois l'occasion de faire des associations d'idées. Le passage devant une usine à Château-Thierry rappelle à l'auteur un épisode de son adolescence qu'il nous fait partager. Ou encore, la vue d'un camp de gens du voyage le fait penser à un chanson de Cabrel.
   
Le procédé pour écrire ce livre est pour le moins original et c'est cela qui m'a poussée à le lire. Qui n'a jamais tenté d'imaginer ce qui se passe dans une maison, le front collé sur la vitre d'un train ? Qui n'a jamais laissé ses pensées vagabonder en regardant le paysage défiler ? Le résultat, parfois complexe, est dû à une écriture particulière. Ses phrases interminables de description très techniques peuvent décourager le lecteur. Mais au-delà de cet aspect, il faut voir la critique des effets pervers de la modernité. Avec les lignes à grande vitesse, les petites villes ne sont non seulement plus desservies mais aussi plus visibles. Ainsi, c'est tout ce monde insignifiant fait de petits villages et de champs décrit par François Bon qui meurt. 
 
 
Julie, A.S. édition-librairie

François Bon sur LITTEXPRESS





Articles de Jean-Pierre et de Mikaël sur Daewoo.







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2 novembre 2009 1 02 /11 /novembre /2009 19:30





















Georges PEREC
Un homme qui dort

Denoël, coll. « Les Lettres Nouvelles » , 1969
rééd. Gallimard, coll. « Folio », 1990











« Ce n'est plus la fascination, mais le "refus" des choses, le refus du monde. (...) Ce n'est pas du tout l'impossibilité de communiquer ; ce n'est pas du tout métaphysique. C'est vraiment l'histoire de quelqu'un qui, un jour, a envie de dire : "Foutez-moi la paix ! Laissez-moi tranquille", qui ne passe pas un examen, et qui traîne pendant deux ans. »
Entretien avec Jean Duvignaud



« Tu as vingt-cinq ans et vingt-neuf dents, trois chemises et huit chaussettes, quelques livres que tu ne lis plus, quelques disques que tu n’écoutes plus.(…) Tu es assis et tu ne veux qu’attendre, attendre seulement jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à attendre. »
   
Triste constat pour ce jeune homme qui se rend compte un beau matin de l’absurdité de la vie ! En effet, c’est un jour ordinaire, dans une chambre ordinaire, que la vie d’un jeune étudiant, jusque là ordinaire, va être bouleversée, presque annulée. Ce matin-là, le jeune homme (qui, n’étant pas nommé, sera désigné par « le personnage »), se lève, se lave, s’habille, prépare du café, allume une cigarette, et découvre, rongé par un « malaise insidieux », qu’il ne sait pas vivre, qu’il ne saura jamais et que tout ce qui, jusqu’ici, a fait de lui un homme, n’est qu’illusion. Il n’a tout simplement plus envie. Il est arrivé. Le réconfort du sentiment commun et nécessaire d’adhésion et d’appartenance au monde ne vibre plus en lui.  Commence alors une véritable tentative de déconditionnement du réel. Un objectif : atteindre l’indifférence totale. Pour cela, le personnage va s’employer à supprimer toute interprétation du monde, toute émotion, souvenir, projet. Il va apprendre la neutralité, la solitude et l’immobilité.
   
Mais comment Perec a-t-il eu cette idée ?  Après la lecture de quelques pages, on devine une intertextualité évidente, à commencer par le titre, sûrement emprunté aux premières lignes de l’œuvre Du côté de chez Swann, de Proust : « Un homme qui dort, tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes. ». Les nombreuses citations ou simples allusions permettent également de tisser des liens avec des auteurs comme Apollinaire, Joyce, Dante, Saint Exupéry, et bien d’autres. Mais d’un point de vue plus thématique, ce personnage totalement étranger au monde nous renvoie évidemment à Kafka, avec Le Procès, ouLa Métamorphose, ou plus encore à Méditations sur le péché, la souffrance et le vrai chemin, d’où est tiré l’épigraphe. On pense également à Camus avec L’Etranger ou Sartre avec La Nausée. Mais ce que revendique Perec c’est une inspiration beaucoup moins manifeste :
Bartleby le scribe, de Melville, paru en 1853, dont le personnage est véritablement la figure du renoncement, du détachement, et du repli. Perec qui, en 1965, dans un entretien publié dans Les Lettres Françaises définit son style comme de « l’art citationnel », affirme publiquement la même année vouloir procéder à une réécriture de Bartleby. Ainsi, le thème du détachement mais aussi celui de la solitude urbaine peuvent nous paraître moins opaques. Toutes ces références littéraires constituent la nourriture de l’écrivain qui crée son identité artistique par un héritage littéraire. (Son intégration à l’Oulipo participera également de l’originalité de ses écrits, toujours enrichis par la contrainte et l’expérimentation.)
   
A l’image de l’auteur et de son goût pour l’inventaire, le personnage va procéder à un recensement systématique du monde environnant, qui n’est pas sans rappeler le Nouveau Roman, et qui semble traduire une vision totalisante de la société. Refusant le monde et l’humanité, ce personnage refuse également toute hiérarchie de valeur. Parallèlement à Perec, le personnage s’oppose à une norme, au tout-fait, aux étiquettes préconçues. On assiste, à de nombreuses reprises, à des énumérations, des séries souvent empreintes d’ironie qui rendent compte de l’absurdité et de l’artificialité du monde. Entre la topographie de Paris et la tentative de dépouillement, d’épuisement de la chambre du personna
ge, le réel se construit sous nos yeux en même temps qu’il est mis à mal. Cela préfigure sans doute l’ouvrage Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, que Perec écrira vingt ans plus tard. Or, la question du réel, de ses contraintes, est primordiale dans l’œuvre de Perec. La retranscription presque sociologique de la vie parisienne tend à être objective, dénuée de toute interprétation. Il en va de même pour la description récurrente de certains sons et objets de la chambre : la tasse de Nescafé, le cendrier, la banquette, le plafond, la bassine de matière plastique rose avec six chaussettes qui flottent, et la goutte d’eau qui tombe au robinet du palier, incessamment, marquant le temps qui passe. Voici ce qui constitue le réel du personnage. La monotonie, les séries qui se confondent, les descriptions jusqu’à l’épuisement, sont pourtant le reflet d’autre chose que du réel ; elles représentent une conscience vide, comme morte.
   
Le jeune homme va donc glisser vers la pénombre d’une vie végétale, loin de « l’insupportable vacarme » du monde, de ses mots, ses incitations, ses attentes, ses désespoirs. A force de volonté, il va progresser dans l’indifférence et la solitude, jusqu’à
« ne plus rien vouloir, attendre, (…) traîner, dormir, perdre (son) temps, être sans dépit, sans espoir, sans révolte. ».
 
Majestueusement servie par un style hypnotisant digne du génie de Perec, une mécanique sourde se met en place, et s’emballe dans une inquiétante intemporalité. Mais alors qu’un sentiment de liberté, de puissance et d’inaccessibilité envahit le personnage, le lecteur, de plus en plus oppressé par cette expérience, ressent un malaise latent. Il faut dire que le système énonciatif, avec ce tutoiement aussi énigmatique que dérangeant, met tout en œuvre pour que le lecteur soit totalement impliqué dans l’histoire, abolissant presque la frontière entre lui et le personnage. On ne peut, dès lors, qu’être victime de cette expérience (d’indifférence mais aussi de lecture), pris d’assaut par la surprise, le malaise, la colère, l’angoisse, et même la douleur.
   
Par ailleurs, parallèlement à cette entreprise, une autre réalité va progressivement s’imposer au jeune homme. En effet, ce texte est entrecoupé par de nombreux passages de somnolence, état difficilement identifiable, entre l’éveil et le sommeil où règnent le doute, « la grisaille », « l’inquiétante étrangeté » des choses et du monde. En totale opposition avec la retranscription du monde au travers d’une expérience d’indifférence, ces passages sont constitués de fragments, de délires oniriques confus où le réel est déconstruit.

Or, il est important de préciser qu’en 1967, Freud et d'autres figures de la psychanalyse ont déjà instauré les principes fondamentaux de cette science, inspirant une multitude d’artistes et d’écrivains. De plus, les années 1950 connaissent de grandes recherches sur le sommeil et l’activité cérébrale durant ses différentes phases. Les artistes de l’époque adoptent alors de nouvelles formes pour dire des réalités qui sont de plus en plus ressenties comme insaisissables et mobiles. Perec, lui, choisit d’adopter une position paradoxale : le personnage d’Un homme qui dort tente de détruire l’idée de profondeur et de complexité des êtres, par son entreprise, suggérant la possibilité d’une autre façon d’exister. Il n’y a pas, en apparence, de retour sur soi, d’introspection psychanalytique ou autres questionnements métaphysiques. Pourtant, la visée est la même que chez tant d’autres auteurs du XXème siècle : traduire l’homme et le monde dans leur complexité.

C’est en cela que les passages de somnolence sont primordiaux dans l’œuvre. Ils rendent compte du flux intérieur incessant, traduisent les formes non verbales de la vie psychique. Ainsi, le rêve contamine le récit, « le monde devient rêve et le rêve devient monde » (Novalis). Le déconfort créé par ce point de confusion, de chaos, réveille les angoisses du jeune homme, déroute le lecteur. Ses fragments de rêves, que Nerval aurait appelé des « rognures », révèlent progressivement l’échec de l’entreprise d’indifférence du personnage. Ses angoisses, ses émotions, se remettent en marche quand vient le sommeil. Le dédoublement dont le personnage fait preuve dans ces moments de demi-conscience lui permet de prendre conscience de son impuissance irrémédiable face à une part de lui-même. Freud dit dans Malaise dans la culture : « Dans la vie d’âme, rien de ce qui fut une fois formé ne peut disparaître. ».
   
On assiste alors à un renversement brutal de la situation. Au détour d’une page, tout s’écroule. Le manque se fait sentir : manque de contacts avec les autres, avec le monde, manque de mots, d’émotions, d’interprétations. Le personnage panique, le rythme s’accélère, le silence est lourd, l’entreprise ratée. Le jeune homme, triste, désemparé, et coupable d’avoir laissé le malheur s’infiltrer en lui, ouvre les yeux sur ce qu’il est : un homme, inexorablement soumis à sa condition, au temps, au monde. Dépossédé de lui-même, il lit ses angoisses sur les multiples visages de ses semblables qu’il croise dans les rues. Des rues autrefois neutres, devenues lieu de l’inquiétante humanité. Il comprend alors son erreur.
   
Le temps a continué a continué à couler, le monde a touré. Il n’a rien appris, n’est pas mort ni même devenu fou. Désormais il est juste seul, « et atten[d], Place Clichy, que la pluie cesse de tomber. ».

   
Extraits
   
« Ceci est ta vie. Ceci est à toi. Tu peux faire l’exact inventaire de ta maigre fortune, le bilan précis de ton premier quart de siècle. Tu as vingt-cinq ans et vingt-neuf dents, trois chemises et huit chaussettes, quelques livres que tu ne lis plus, quelques disques que tu n’écoutes plus. Tu n’as pas envie de te souvenir d’autre chose, ni de ta famille, ni de tes études, ni de tes amours, ni de tes amis, ni de tes vacances, ni de tes projets. Tu es assis et tu ne veux qu’attendre, attendre seulement jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à attendre : que vienne la nuit, que sonnent les heures, que les jours s’en aillent, que les souvenirs s’estompent. » (p. 24-25)

« Tu ne rejettes rien, tu ne refuses rien. Tu as cessé d’avancer, mais c’est que tu n’avançais pas, tu ne repars pas, tu es arrivé. » (p. 26)

« Tu préfères être la pièce manquante du puzzle. Tu retires du jeu tes billes et tes épingles. Tu ne mets aucune chance de ton côté, aucun œuf dans nul panier. Tu mets la charrue devant les bœufs, tu jettes le manche après la cognée, tu vends la peau de l’ours, tu manges ton blé en herbe, tu bois ton fonds, tu mets la clé sous la porte, tu t’en vas sans te retourner. » (p. 45)

« Qu’il fasse beau, qu’il fasse laid, que la pluie tombe ou que le soleil brille, que le vent souffle en rafales ou que nulle feuille ne bouge aux arbres, que l’aube éteigne les réverbères, que le crépuscule les allume, que tu sois perdu dans la foule ou seul sur une place déserte, tu marches encore, tu traînes encore. » (p.69)

« Maintenant tu vis dans l’inépuisable. Chaque journée est faite de silences et de bruits, de lumières et de noirs, d’épaisseurs, d’attentes, de frissons. Il ne s’agit que de te perdre, encore une fois, à jamais, chaque fois davantage, d’errer sans fin, de trouver le sommeil, une certaine paix du corps : abandon, lassitude, assoupissements, dérive. Tu glisses, tu te laisses couler, flancher : chercher le vide, le fuir, marcher, t’arrêter, t’asseoir, t’attabler, t’accouder, t’étendre. » (p.91)

« C’est un jour comme celui-ci, un peu plus tard, un peu plus tôt, que tout recommence, que tout recommence, que tout continue. »
(p.143)

Olivia Sage, AS Éd-Lib, 2009/2010


Georges Perec sur Littexpress





Article de Rachel sur Un homme qui dort







Article d'Eléa sur Tentative d'épuisement d'un lieu parisien.















Article de Justine sur W ou le souvenir d'enfance
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1 novembre 2009 7 01 /11 /novembre /2009 19:00













Georges PEREC
W ou le souvenir d'enfance

Éditions Denoël, 1975
Gallimard, L'Imaginaire,
2002










Ce livre fait partie des deux œuvres autobiographiques de Georges Perec. Il affirme dans ses notes qu'il y a une distinction entre celles-ci et ses œuvres oulipiennes.

Cependant, nous pouvons remarquer la présence d'une contrainte qui est, selon moi, celle de construire une autobiographie malgré la présence du vide, conséquence du peu de souvenirs que l'auteur a de son enfance. La règle de ce genre qui est de révéler des éléments de sa vie lui paraît dès lors très compliquée :


« Néanmoins, pour satisfaire à une règle quasi générale, et que, du reste, je ne discute pas, je donnerai maintenant, le plus brièvement possible, quelques indications sur mon existence et, plus précisément, sur les circonstances qui décidèrent de mon voyage. » (p.15, collection L'Imaginaire, Gallimard).

En fait, Perec ne va pas exprimer clairement les choses, il ne va pas donner ses souvenirs d'une manière directe, non seulement parce que sa mémoire est incomplète mais aussi parce- ue, je pense, il veut s'éloigner du genre pour ne pas écrire une simple histoire de sa vie.

Ce choix peut aussi s'expliquer par le fait que
« L'autobiographie complète ne convient qu'aux vies accomplies »1, ce qui n'est pas le cas de celle de l'auteur.

Cette œuvre autobiographique est constituée de deux récits. En apparence, ils sont complètement différents, particulièrement parce que l'un est fictif et l'autre réel. Cependant, Perec va établir un lien entre eux afin de les faire correspondre et on va dès lors se rendre compte qu'ils se complètent.

Avant d'entrer dans l'histoire de W, Perec raconte celle d'un homme qui reçoit une lettre d'un dénommé Otto Apfelsthal. Son correspondant lui apprend qu'il tient son deuxième nom d'un petit garçon dont le bateau a fait naufrage et que celui-ci, vivant, a dû se réfugier quelque part. Cet homme est le narrateur de l'ouvrage et les correspondances avec Perec sont visibles, notamment par rapport au changement d'identité. Ainsi, on peut se douter que le petit garçon s'est réfugié sur l'île de W et que l'homme qui part à sa recherche va permettre à l'auteur d'introduire ce lieu inconnu.

Par ailleurs, nous pouvons remarquer que les correspondances entre le narrateur et le petit garçon sont frappantes avec entre autres la disparition de la mère mais aussi l'image du naufrage auquel échappe le survivant, comme Perec a échappé à l'Holocauste.

La mémoire de l'enfance de Perec est incomplète, les données sont très abstraites et il n'y a pas de chronologie respectée. De ses parents, il ne lui reste rien si ce n'est des photos et les souvenirs des autres membres de sa famille. La seule image qu'il lui reste de sa mère est celle où elle l'emmène à la gare de Lyon afin qu'il se réfugie en zone libre.

Tout le récit de son enfance est raconté à travers les yeux du petit garçon qu'il était, c'est-à-dire un regard empli d'incompréhension et d'innocence.

C'est pour combler, d'une manière inconsciente, ce manque de mémoire qu'il écrit à l'adolescence le récit d'une île nommée W. Cette fiction est en effet un des moyens qu'utilise Perec pour respecter la contrainte autobiographique.

W est une île olympique où tous les hommes sont des athlètes. On comprend très vite qu'au-delà de ce statut ils sont aussi des esclaves, contrôlés par l'État. Tout est mis en place pour qu'ils soient réduits à rien et le pouvoir les dénude de toute identité, en leur donnant des noms communs sans aucune singularité.

Ces athlètes sont torturés et parfois même tués ; il n'y a plus de considération pour la vie humaine. À chaque épreuve on sélectionne pour mieux éliminer et à chaque naissance, même chose.

Vous l'aurez bien compris, ici, ce n'est pas l'histoire d'une île imaginaire que nous raconte l'auteur mais tout simplement celle des camps de concentration. L'histoire de W est ainsi un moyen pour Perec de sortir de l'innocence et de trouver une des pièces manquantes du puzzle incomplet de sa vie.

Je pense que c'est une œuvre fondamentale de Perec car on y retrouve ses obsessions. Il y a la disparition tout d'abord, celle de sa mère mais aussi celle du petit garçon naufragé puis le thème de la perte d'identité avec son père qui le déclare Français en dépit de ses origines, sa grand-mère qui doit se faire passer pour muette afin de se cacher mais aussi les athlètes à qui on a enlevé toute humanité.


Véritable autobiographie ou « contre autobiographie », voici une histoire bouleversante qui cache derrière le regard d'un enfant les réalités de l'occupation et derrière une histoire anodine les horreurs des camps de concentration.

1 Conférence de Florence, « Une autobiographie sous contrainte », 1991.
Transcription de cette conférence dans Le Magazine littéraire n°316, décembre 1993.



Justine Barbe, deuxième année édition-librairie.

Georges Perec sur Littexpress





Article de Rachel sur Un homme qui dort







Article d'Eléa sur Tentative d'épuisement d'un lieu parisien.
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30 octobre 2009 5 30 /10 /octobre /2009 19:00










Antoine VOLODINE
Songes de Mevlido

Le Seuil
Collection Fiction & Cie, 2007.


















On a bientôt ce livre dans les mains ; on s’apprête à l’ouvrir. Pendant les premières pages, on est témoin d’une scène violente, absurde : l’autocritique  publique de Berberoïan, supérieur hiérarchique de  Mevlido dans la police. On ne sait pas s’il faut rire ou s’indigner, tant la liste des fautes politiques dont il s’accuse sous les coups est déroutante. D’ailleurs, on n’est plus sûr de rien, les frontières se brouillent, les contraires s’effacent. On se rend compte que les rôles sont interchangeables, que le bourreau d’aujourd’hui sera la victime de demain, et que la police, censée représenter l’ordre, participe à des actions criminelles contre le pouvoir en place. Et puis, très vite, on se rend compte que cette scène est un cauchemar tout droit sorti d’une des nuits de Mevlido.

D’emblée, le ton est donné, la confrontation est directe. A travers l’histoire de Mevlido, personnage central que l’on va suivre tout le long du livre, on se retrouve plongé dans un univers étrange et singulier, dans un futur indéterminé où le monde est défiguré. Les guerres se sont succédé dans la barbarie la plus totale, les révolutions ont échoué, le totalitarisme règne, l’humanité, en pleine dégénérescence génétique et mentale, vit ses dernières heures.

Que deviennent les Hommes ? Les anciens tortionnaires de guerre sont au pouvoir, les opposants, les vaincus, sont parqués dans d’immenses ghettos à l’air vicié par la folie. Mevlido est de ceux-là. Il vit à Poulailler Quatre avec Maleeya Barlang, une femme traumatisée qui le confond avec son mari mort dans un attentat à la bombe, et côtoie les autres laissés pour compte du ghetto : de vieilles mendiantes bolcheviques insanes, des junkies, des terroristes, des oiseaux mutants doués de parole, des êtres hybrides mi-hommes mi-volatiles et des mudangs, ces chamanes coréennes qui chantent pour les morts.

Mevlido est un agent double : il est chargé de surveiller les activités des vieilles bolchéviques tout en étant espion infiltré dans la police à la solde de Poulailler Quatre.

Tout comme Maleeya, il a perdu Verena Becker, la femme qu’il aimait, torturée et massacrée par des enfants-soldats lors de « la guerre de tous contre tous »1. Son souvenir le hante, mais il s’interdit de penser au passé par peur de sombrer dans la folie déjà latente en lui. Oui, car Mevlido fait des rêves étranges, des rêves qu’il a bien du mal à dissocier de la réalité. Avec lui, on essaye de comprendre, de trouver la frontière séparant vie onirique et vie réelle, de dissiper l’incertitude en captant la nature de ses souvenirs trop furtifs. Puis, avec lui, on est témoin de la mort brutale d’une mudang nommée Linda Siew, répétition du traumatisme lié à la perte de sa femme qu’il ne peut désormais plus contenir.

Dès lors, Mevlido, persuadé par Maleeya que Verena Becker tente de communiquer avec lui à travers la mudang, va s’embarquer dans une quête insensée pour la retrouver, une quête qui se substituera au reste et qui le mènera au Fouillis, cet endroit reculé de Poulailler Quatre à la frontière du monde, où les morts poursuivent leur non-existence. Ainsi, Mevlido meurt. Avec lui, on prend le bus pour atterrir dans le Fouillis ; avec lui, on s’y ancre comme si on y avait toujours vécu ; avec lui, on se perd dans les méandres de cet endroit où le temps et les souvenirs n’ont pas d’emprise. Des noms reviennent en vrac, mais ils ne renvoient à rien, et l’amnésie dans laquelle est plongé Mevlido porte la confusion à son paroxysme. Ainsi, Mevlido poursuit sa mort, jusqu’à ce qu’il rencontre Linda Siew la mudang, qui va lui faire ressurgir ses souvenirs et redonner un semblant de sens à sa non-existence.

Qu’en est-il de ces rêves si étranges ? Il faudra attendre pour en comprendre l"'rigine. On apprend que Mevlido  est un agent envoyé en mission sur terre par les Organes, une organisation perdue dans l’espace-temps qui surveille le devenir de l’humanité, mais qui, lassée par sa bêtise, l’a laissée s’autodétruire et souhaite à présent adoucir son agonie. L’agent Mevlido se fait donc réincarner en Mevlido, habitant de Poulailler Quatre, chargé de collecter des informations qui seront transmises aux Organes par le biais de ses rêves, seul espace de contact avec sa vie antérieure, où les messages concernant sa mission lui parviendront. On comprend à rebours que cette mission est un échec total, et que les messages envoyés en rêve, bien loin d’aiguiller Mevlido, parasitent son esprit et accentuent sa confusion : Mevlido n’a jamais véritablement cerné sa raison d’être sur terre. Comme pour l’humanité, les Organes, lassées par ce ratage, l’abandonnent à son propre sort.

Et puis, dans le Fouillis, un rêve, un dernier pour Mevlido ; peut-être celui qui fera le lien entre ses deux vies, peut-être celui qui, à l’instar de l’humanité, lui permettra une agonie plus douce, peut-être…

Songes de Mevlido, ou l’une des expériences de lecture les plus singulières qu’il m’ait été donnée de connaître. Bien plus qu’un simple roman d’anticipation dénonçant les dérives de notre siècle, ce livre est une œuvre protéiforme tour à tour fantastique, onirique, poétique et non dénuée d’humour. Nul besoin d’être amateur de SF pour en apprécier la valeur ; j'en conseille donc la lecture
à tous.


Julie Légère, AS Éd.-lib.

1 Citation extraite du résumé de la quatrième de couverture.



Antoine Volodine sur Littexpress





article de Julien sur Bardo or not bardo










article d'Hortense sur Des anges mineurs







article de Delphine sur Dondog


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28 octobre 2009 3 28 /10 /octobre /2009 19:30










Georges PEREC
Un homme qui dort
Gallimard, Folio, 1990






















S’il existe des auteurs inclassables, Georges Perec est l’un d’eux. Né en 1936, il est marqué très tôt par la mort de ses parents, événement qui laissera en lui une marque indélébile, repérable en chacun de ses écrits. A sa mort en 1982, il nous laisse une œuvre variée, faite entre autres de fiction, de récits autobiographiques, de jeux littéraires, de réalisations cinématographiques. Un homme qui dort est le troisième roman sociologique de Georges Perec, paru aux éditions Denoël dans la collection « Lettres nouvelles » en 1967.

L’auteur y décrit la volonté du personnage d’être la pièce manquante de ce puzzle qu’est la société. Le jeune homme, étudiant en sociologie à la Sorbonne va progressivement s’isoler, refuser toute forme de communication, d’engouement pour ce qui l’entoure ou ce qu’il vit. Ainsi, il va tendre vers l’indifférence de manière méthodique. En ne répondant pas aux messages que lui adressent ses amis, en marchant des heures durant à travers les rues parisiennes, en s’efforçant de n’accorder aucune considération aux repas qu’il prend, aux rubriques du Monde qu’il décortique… Il se dévitalise au fur et à mesure que le récit progresse, et seuls les bruits de la rue Saint Honoré, du clocher de l’église Saint Roch, ceux produits par son voisin le relient à la vie. Il y aura un sursaut, un réveil difficile certes, mais inévitable.

Ce roman s’illustre par son objet mais aussi par les contraintes littéraires qui sont les siennes. Ainsi, il est entièrement composé à la deuxième personne du singulier, les passages d’entrée dans le sommeil sont construits à base d’hypotaxe, les inventaires y sont nombreux et exhaustifs. Mais le plus remarquable est sans conteste la contrainte intertextuelle. Les références aux œuvres, aux auteurs sont explicites ou implicites. Les intertextes les plus importants sont ceux qui renvoient à Kafka, Aron, Defoe, Sartre, Roussel, Blanchot, Flaubert, Céline, Melville. La liste dressée à l’instant est longue et pourtant incomplète. En effet, les références présentes dans Un homme qui dort sont tellement nombreuses que l’on ignore si le récit n’est pas uniquement bâti à partir de celles-ci.

On notera que si les teintes dominantes de l’œuvre sont le noir et le gris, on remarque à plusieurs reprises la présence d’une « bassine de matière plastique rose » qui ne laisse pas de marbre.

Un roman singulier à lire et à relire.


Rachel, A.S. BIB-MED-PAT

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27 octobre 2009 2 27 /10 /octobre /2009 19:00










Catherine MILLOT
La vie parfaite,

Gallimard, « L'Infini », 2006
















Catherine Millot s’était déjà penchée sur Gide, Genet, Mishima et sur la perversion. Dans La vie parfaite, l’écrivain décrit les chemins spirituels de trois femmes : Jeanne Guyon, Simone Weil et Etty Hillesum. Le talent de l’écrivain (et psychanalyste) est de nous conduire dans des contrées plus aventureuses qu’elles n’en ont l’air : vers Dieu, le mysticisme et partant, vers le détachement de soi qui aboutit à une liberté dépassant l’entendement.










Jeanne Guyon, Simone Weil, Etty Hillesum

Trois femmes, trois parcours semés d’embûches, certaines choisies (pénitences, abstinences), d’autres subies, liées au contexte historique : Jeanne Guyon, au cœur de la querelle du quiétisme, a été emprisonnée sur lettre de cachet du roi Louis XIV. Elle ignorait le mobile de l’accusation et ne savait pas quand elle sortirait de prison. Simone Weil et Etty Hillesum sont contemporaines : elles sont mortes la même année en 1943. Simone Weil s’est pour ainsi dire laissée mourir de faim en Angleterre parce qu’on ne lui confiait pas la mission de résistance qu’elle attendait. Touchée par le sort des Français, par solidarité, elle a refusé soins et nourriture alors qu’elle avait la tuberculose. Etty Hillesum, juive, a été déportée avec sa famille. Juste avant, elle a connu la détresse et la souffrance humaine en travaillant dans un camp de transit près d’Amsterdam d’où partaient les convois vers Auschwitz, Sobibor. Détail de taille : Toutes les trois ont en commun l’écriture qu’elles ont pratiquée à des fins différentes.

En dépit de circonstances aujourd’hui difficiles à se figurer, ces femmes vont rechercher et trouver en elles-mêmes quelque chose de grand et généreux : Dieu, une présence, un amour inédit, comment l’appeler ? Le terme importe peu au final.


« Elles savaient que la Vie parfaite, c’est maintenant, que la béatitude est un état du cœur et non pas une chose promise pour demain, lorsqu’on rasera gratis. C’est une disposition de l’esprit qui se tourne vers le réel, chacune le dit à sa manière. […] Dès qu’un malheur survient, il faut un responsable, et nous prétendons décider de tout, de notre sexe comme de notre mort. Subir est à nos yeux le pire. Mais elles creusèrent infiniment la passivité jusqu’à ce qu’elle se retourne en liberté. » (p. 252-253)




Catherine Millot explore aussi le mystère de l’écriture qui s’apparente, dit-elle, à la prière, ce retour sur soi. Cette lecture est une promenade spirituelle, en décalage avec « notre époque qui ne croit plus au salut » (p.257), un voyage dans un espace plus grand et prometteur que nos trois dimensions et nos cinq sens… A condition d’accepter ce départ au large…

Delphine, A.S. Bib-Méd-Pat



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22 octobre 2009 4 22 /10 /octobre /2009 19:00












Georges PEREC
Tentative d’épuisement d’un lieu parisien
Christian Bourgois, 2003
Collection Titres, 2008


 















Paris. Perec  est assis au tabac Saint-Sulpice. Le bus 86 va à Saint Germain-des-Prés. Il  boit un café. Prend des notes sur un calepin. Il est 15h. Perec regarde les passants qui marchent d’un pas rapide. L’horloge sonne 18h. Il note encore. Les pigeons s’envolent. Il est toujours assis à la table du café.

C’est à cela que se résume la démarche de Georges Perec : faire une liste de détails absolument banals mais qui font toute la vie, et sans lesquels la vie ne serait pas. Les livres parlent souvent de réalités diverses mais rarement de celle qui est essentielle et qui régit pourtant le quotidien de chacun d’entre nous. Tentative d’épuisement d’un lieu parisien est une réussite dans ce qu’elle a de révolutionnaire dans son approche des choses. Dépouiller les instants, les gens, les objets de tout ce n’est pas nécessaire relève simplement du génie. N’avoir aucune autre référence que la contrainte du réel, et faire une observation presque sociologique de ce fragment de vie, voilà le tour de force qu’il accomplit.

Phrases courtes, style télégraphique, épuré, dénué d’artifice. En somme, comme la vie qu’il détaille sans commenter. L’écriture n’a aucune importance en elle-même, elle ne répond à aucun critère de qualité, se désengage de toute appartenance à un style littéraire. Elle n’a d’autre objectif que d’exister en elle-même.

Peu importe ce dont il s’agit, le fait que le lieu d’observation soit Saint Sulpice, et qu’il y reste durant trois jours. Celui-ci, un autre... Cette observation n’a de raison d’être qu’en tant que révélateur d’universel. Le rythme saccadé, rapide, nous entraîne au gré du rythme de la vie, elle-même fugace, changeante, insaisissable.

Perec apparait donc comme l’humble porte-parole de notre réalité en réalisant un travail minutieux de transcription. Le temps  passe et la vie nous échappe mais Perec nous oblige à nous asseoir avec lui et à prendre le temps de vivre ces instants en effectuant un arrêt sur image. Il apparaît cependant comme étant extérieur à l’action. En effet, il ne s’implique pas et n’effectue que de rares incursions dans ses descriptions pour signaler la nécessité pour lui de faire une pause dans son travail d’écriture. On peut presque parler ici de démarche sociologique car Perec se sert de l’observation participante pour décrire le réel dans un contexte géographique, une société, un moment donnés. Pourtant il n’en tire aucune conclusion, aucune loi, aucun symbole. Il dit juste ce qui EST. L’objet livre est presque accessoire, autant que ce qui est décrit et la manière dont il est décrit.

« Un homme passe : il tire une charrette à bras, rouge. Un 70 passe. Un homme regarde la vitrine de Laffont. En face de « La Demeure » une femme attend, debout près d’un banc. Au milieu de la rue, un homme guette les taxis (il n’y a plus de taxi à l’arrêt des taxis). Un 86 passe. Un 96 passe. Un livreur de Tonygencyl passe. » (p.21).

En effet, qu’y a-t-il de plus difficile à voir que ce qui s’impose à soi ?


Éléa, A.S. Édition-Librairie.

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18 octobre 2009 7 18 /10 /octobre /2009 20:30











Véronique OVALDÉ
Ce que je sais de Vera Candida

Éd. de l’Olivier, 2009


 













Véronique Ovaldé est une auteure qui gagne à être connue si vous ne l’avez pas encore lue. Un style vif, percutant, bien à elle. Un imaginaire débordant, une poésie empruntée à l’univers du conte.  Des ingrédients que l’on retrouve dans la plupart de ses romans.

Ce que je sais de Vera Candida est un roman divisé en  micro-chapitres  qui, dès le départ, emporte son lecteur dans un monde dont il est difficile de sortir. « Quand on lui apprend qu’elle va mourir dans six mois, Vera Candida abandonne tout pour retourner à Vatapuna. ». Première phrase du roman, le ton est lancé.

Vatapuna. Ville insulaire située dans une « Amérique du sud imaginaire »1 est un lieu où semble régner une malédiction sur la famille de Vera Candida. Malédiction que Vera Candida tentera de rompre en fuyant sa ville natale lorsqu’ elle aussi, à son tour, elle attendra un bébé : Monica Rose.

Les hommes, dans cette œuvre, n’ont pas vraiment la part belle. Jeronimo, personnage très important dans l’histoire de cette tribu de femmes n’est autre que le grand-père et le père de Vera Candida. Il sera également le géniteur de la fillette de celle-ci. Après avoir été violée, Vera Candida décide de fuir son destin et de quitter pour toujours sa grand-mère qui l’a élevée, suite à la mort de sa mère Violette, et qui est si chère à ses yeux : Rose Bustamente.

Itxaga, alias Billythekid lorsqu’ il écrit de sa plume de journaliste, est également un homme important dans la vie de Vera Candida. Il deviendra, non sans peine et sans avoir prouvé qu’il était digne de confiance, son amant, ami et confident. Vera Candida se méfie des hommes et on peut la comprendre vu l’existence qu’elle a connue jusqu’ ici… Itxaga élèvera à ses côtés sa fillette qui deviendra une belle jeune femme. Fierté de sa mère et preuve que ce destin de malheur est enfin rompu.

Cette œuvre est une sorte de roman initiatique dans lequel Vera Candida apprendra à faire confiance à la vie et à aimer. Au départ, des mots bruts et écorcheurs. Puis, au fil des pages, la douceur et la tendresse envahissent le verbe de la narratrice. Ce beau roman finira d’ailleurs sur une note de gaieté et d’espoir retrouvés : « Itxaga dit quelque chose de drôle et de triste et ils se surprennent à rire ensemble. »2

Rose. Prénom récurrent dans l’œuvre de Véronique Ovaldé. Déjà utilisé dans Déloger l’animal, on le retrouve dans Ce que je sais de Vera Candida. Dans ce roman, les femmes sont envoûtantes. Non pas qu’elles cherchent à se rendre séductrices ou charmeuses, mais parce que leur personnalité ne laisse pas indifférent. Fragiles et fortes tels des pétales de rose capables d’ensorceler et d’envoûter quiconque se risquerait à humer leurs précieuses notes olfactives. Et quand ça n’est pas l’essence d’une Rose, c’est la fragrance d’une Violette qui envahit le nez du lecteur.

 

Fanny Segonds-Lemercier, A.S. Éd.-Lib.

1 Citation tirée du résumé de la quatrième de couverture du roman aux éditions de l’Olivier.
2 Dernière phrase du texte (p. 293).

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