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30 avril 2013 2 30 /04 /avril /2013 07:00

Maryse-Conde-Les-Belles-Tenebreuses-01.gif



 

 

 

 

 

 

Maryse CONDÉ
Les Belles Ténébreuses
Mercure de France, 2008
Folio, 2009








 

 

 

 

 

 

 

Maryse Condé, auteure guadeloupéenne née en 1937, est l'une des plus grandes voix de la littérature française du vingtième siècle. Cette femme de lettres bénéficie d'une renommée qui dépasse les frontières de la France et des Antilles, étant largement reconnue en Afrique et en Amérique du Nord, ayant d'ailleurs partagé sa vie entre ces deux continents en plus de l'Europe. Pour avoir plus d'informations sur son parcours, vous pouvez consulter cette page :

 http://www.jeuneafrique.com/Article/LIN06078marysesiall0/.



Les Belles Ténébreuses, voilà un titre qui laisse flotter un air de mystère... Ce seizième roman de l'écrivaine nous conte l'histoire du jeune Kassem Mayoumbe, métis ayant grandi à Lille, moitié guadeloupéen moitié roumain de son état, n'ayant mis les pieds ni dans l'un ni dans l'autre de ces pays. Se retrouvant on ne sait comment employé dans les cuisines du Dream Land, luxueux hôtel d'un pays d'Afrique fictif soumis à une profonde dictature, sa vie est bouleversée après l'attentat terroriste qui détruit le complexe hôtelier et tue sa petite amie. C'est à partir de cet événement tragique que l'on apprend à connaître Kassem et sa personnalité de suiveur et de contemplateur de sa propre vie. Il croise le chemin de Ramzi An-Nawawî, un homme d'une extrême beauté, de ces hommes qui attirent tous les regards et projettent un halo de confiance. C'est sous l'influence totale de ce personnage que Kassem change de vie et devient son « assistant embaumeur », le pays faisant face à une terrible et étrange épidémie ne touchant que les jeunes femmes et Ramzi développant cette tradition particulière de l'embaumement dite « parage ». Face à la mort quotidienne et à de multiples péripéties qui le mènent dans le palais du dictateur puis à Marseille, Lille et enfin aux États-Unis, l'homme s'interroge sur sa vie et sur ce guide spirituel dont dépendent tous ses choix, ainsi que sur les affaires extrêmement suspectes qui rattrapent ce dernier.

De multiples thèmes sont présents et se croisent dans ce récit. L'histoire de Kassem est avant tout une quête de soi, un véritable chemin spirituel ; un jeune homme tente de comprendre qui il est et quel peut bien être son rôle dans ce monde. Cette recherche de lui-même intervient en raison de ses racines, de ce métissage roumain/guadeloupéen dont il ne sait que faire. Ajoutons-y la fantaisie de son père lui choisissant un prénom musulman et voilà qu'il ne sait même pas comment se présenter devant les autres. Le roman tourne autour de ce sentiment d'exclusion, cette impression de n'appartenir réellement à aucun pays, toujours étranger où qu'il aille. Ce manque d'un foyer véritable où il se sentirait chez lui. Ses multiples voyages n'y font rien, mais participent simplement à renforcer son errance psychologique. Sans en avoir conscience, Kassem se forge alors au fur et à mesure de multiples identités, non désirées, vivant comme une nouvelle vie à chaque changement de pays. De cuisinier à embaumeur et à animateur culturel en passant par la case drogue, le jeune homme se retrouve même musulman « par hasard ». C'est pourtant grâce à cet imprévu qu'il va trouver un semblant d'identité.

En effet, la religion prend une place importante dans ce livre. Kassem, d'abord musulman par imposture si l'on peut dire (il se rend à une réunion musulmane après l'attentat pour demander de l'aide) le devient réellement petit à petit, se reconnaissant enfin dans quelque chose qu'il a lui-même choisi. Cet élément s'oppose donc à l'idée d'une religion qui serait innée, qui désignerait dès la naissance qui croit en Allah ou en Dieu, mais s’inscrit plutôt dans le fait que l'on puisse s'identifier à une religion selon son évolution propre et personnelle.

Mais l'influence du fameux Ramzi An-Nawawî n'est pas étrangère à cette évolution. L'homme provoque chez lui une fascination extrême et se révèle son mentor, son guide, son indispensable. Il possède en surface un tel degré de perfection que l'on a presque l'impression d'une vision, qu'une telle personne ne peut pas être réelle ; une aura en apparence merveilleuse émane de lui et presque tout le monde se laisse toucher par elle. Kassem en fait partie et se laisse totalement dominer par l'individu dans tous les aspects de sa vie, développant d'ailleurs une certaine ambiguïté sur son attirance physique envers lui.

De plus, les personnages de femmes, ces « belles ténébreuses », bien que secondaires dans le récit lui-même, se révèlent en réalité la colonne vertébrale de l'histoire comme le prouve indirectement le titre de l’œuvre. Dans toutes les péripéties majeures sont présentes ces femmes, que ce soit la défunte Ana-Maria, la suspicieuse Hafsa, la fille de dictateur Onofria, la belle Ebony Star ou encore l'aimante Aminata. Kassem se construit en fonction d'elles et des spectres funèbres de toutes les femmes qu'il aura embaumées en compagnie de Ramzi. Sans qu’elles soient des personnages centraux, tout tourne cependant autour d'elles, permettant à Kassem de se développer ou peut-être au contraire de se perdre encore plus qu'il ne l'est déjà.

On peut dire pour terminer que Kassem Mayoumbe est donc l'anti-héros par excellence, un homme sans patrie, sans véritable famille, sous la coupe d'un manipulateur effroyable d'habileté dont il dépend totalement. Complètement influençable, il se laisse aller aux rebondissements aléatoires de sa vie, commençant cependant à se révolter contre sa condition tout au long de l'histoire. Maryse Condé nous fait entrer dans ce récit par une écriture légère et surprenante, survolant parfois les émotions que l'on s'attend à ce que le protagoniste ressente (Kassem ne se rendra compte que bien tard que sa petite amie est décédée au cours de l'attentat, et n'en ressentira qu'une tristesse somme toute peu intense) ; l'auteure nous offre une écriture en décalage avec les sujets sérieux et durs auxquels elle nous fait faire face, avec une touche presque fantastique dans la description et les actions de Ramzi.

Un livre qui peut plaire ou déplaire, mais définitivement plus complexe qu'il n'y paraît.


Séphora V., 2ème année Édition-Librairie

 

 


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26 avril 2013 5 26 /04 /avril /2013 07:00

echenoz ravel



 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jean Echenoz
Ravel
Minuit, 2006


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Biographie

Jean Echenoz est un écrivain français contemporain né en 1947 à Orange. Il a fait des études de sociologie et de génie civil. À 32 ans, il envoie le manuscrit du Méridien de Greenwich à de nombreux éditeurs. Ce ne sont que des lettres de refus qui l'attendent dans sa boîte aux lettres. Par défi et pour compléter sa collection de missives, il adresse ses pages aux éditions de Minuit, qu'il tenait le plus en admiration et dont il n'avait osé franchir la porte. Ce fut une surprise et une véritable rencontre avec l'éditeur Jérôme Lindon, qui marqua le début de sa carrière littéraire.

 Il a obtenu de nombreux prix littéraires, notamment le prix Médicis en 1983 pour Cherokee et le Goncourt en 1999 pour Je m'en vais.



Bibliographie sélective des ouvrages de biofiction de Jean Echenoz

Ravel, Minuit, 2006, à propos du compositeur Maurice Ravel,
Courir, Minuit, 2008, à propos du coureur de fond Emil Zatopek,
Des éclairs, Minuit, 2010, à propos de l'inventeur Nikola Tesla,

auxquels on peut ajouter
Jérôme Lindon, Minuit, 2001, à propos de son éditeur.



Présentation du livre

Le livre ne peut pas être présenté sans la biographie de Maurice Ravel. En effet le livre retrace les dix dernières années de la vie du musicien en 123 pages mais l'on y trouve de nombreuses références à sa vie antérieure. Maurice Ravel est un compositeur français de génie. Il est né à Ciboure, près de Saint-Jean-de-Luz, où il retourne régulièrement an vacances. Echenoz nous décrit certains de ses voyages. Son père est ingénieur, il est important de le noter, notamment pour la création du Boléro. Doué pour le piano, il entre au conservatoire de Paris. Élève de Fauré, il se lie avec Falla, Cocteau, Stravinsky, Diaghilev ou Colette. Il échoue quatre fois au Grand Prix de Rome. Il participe à la Première Guerre mondiale, Echenoz nous raconte sa participation à ce conflit (p. 36-37). En 1920, il refuse la Légion d'Honneur. En 1921, Ravel achète à Montfort-l'Amaury dans les Yvelines une maison surnommée le Belvédère, dont l'auteur nous fait de nombreuses descriptions.

Echenoz commence à nous raconter la vie de Ravel à partir de 1927, à la veille de son départ pour l'Amérique. Soit dix ans avant sa mort : « Il lui reste aujourd'hui, pile, dix ans à vivre. » Dans les quatre premiers chapitres, nous découvrons le voyage de Ravel vers les États-Unis à bord du France. On trouve de nombreuses descriptions précises du paquebot et des trains. On remarque aussi sa fascination pour la machine : « mais il a toujours bien aimé la mécanique et les usines, les fonderies et l'acier rougi, les rouages plus que les flots lui donnent des idées rythmiques. » Dans ces quatre chapitres, l'auteur décrit Ravel et ses habitudes, il compare le compositeur à l'écrivain William Faulkner. On remarque dès le départ que ses cigarettes de la marque Gauloise sont très importantes et omniprésentes dans le livre ainsi que ses vêtements ; il n'est pas habillé deux fois de la même façon, même dans les dernières lignes du livre, qui évoquent sa mort : « Il se rendort, il meurt dix jours après, on revêt son corps d'un habit noir, gilet blanc, col dur à coins cassés, noeud papillon blanc, gants clairs ». Ensuite on commence à entrevoir les problèmes de sommeil et de santé du compositeur.

Dans le chapitre 5, c'est la tournée triomphale de Ravel aux Etats-Unis qui nous est contée, il est au sommet de sa gloire. Il rencontre de nombreux artistes, par exemple Gershwin. Et il est capable de faire un caprice parce qu'il n'a pas la bonne paire de chaussures pour monter sur scène.

Ensuite, dans le chapitre 6, c'est le retour en France ; l'euphorie du voyage aux États-Unis retombe, Ravel est désoeuvré et comme d'habitude il s'ennuie : « Or l'ennui, Ravel connaît bien : associé à la flemme, l'ennui peut le faire jouer au diabolo pendant des heures, surveiller la croissance des ses ongles, [...] ». Dans ce chapitre, on rencontre Jacques de Zogheb, ami loyal et voisin de Ravel, personnage récurrent du livre. Ensuite Echenoz nous raconte les techniques de Ravel pour s'endormir, il y en a quatre, disséminées dans le livre. Elles sont construites de la même façon et numérotées : tout d'abord la description de la technique puis ses défauts.

Il part en vacances à Saint-Jean-de-Luz et à son retour Ida Rubinstein lui suggère d'orchestrer quelques pièces d'Albéniz pour faire un ballet qu'elle dansera elle-même mais à cause de problèmes de droits d'auteur, il décide d'écrire autre chose. C'est la création du Boléro, puis son succès retentissant. Ravel qui avait refusé la Légion d'Honneur accepte d'être Docteur Honoris Causa de l'Université d'Oxford. Mais à la fin du chapitre ce sont les prémices de la chute de Ravel que l'on voit dans ces quelques mots : « Mais on peut se dire que, pour la première fois en public, quelque chose ne colle plus. »

Au début du chapitre 7, il est question de relation amoureuse ; pour Ravel, « l'amour est un sentiment qui ne s'élève jamais au-dessus du licencieux ». Le compositeur est un homme seul et solitaire mais entouré d'amis et d'admirateurs. Après le Boléro, il est encore désoeuvré. Paul Wittgenstein, pianiste de la main droite, lui commande un concerto pour la main gauche et Ravel décide d'en faire un deuxième, un jumeau : concerto en sol. Ce sont ses dernières oeuvres majeures. Il est au sommet de sa gloire mais son génie est entravé par la faiblesse de son corps. Sa mémoire aussi défaille et il oublie. À la fin du chapitre, Echenoz fait un bilan de la vie de Ravel cinq ans avant sa mort. Il ne reste plus que deux chapitres, on est à la moitié des dix années qu’il lui reste à vivre.

À partir du chapitre 8, tout s'accélère. Ravel a son accident, il perd peu à peu ses facultés, il ne peut plus écrire, lire, nager ; il saisit par exemple sa fourchette avec ses dents. Pour le sauver, son amie, Ida Rubinstein, lui organise un voyage au Maroc et en Espagne mais sa santé ne s'améliore pas.

Dans le chapitre 9, Ravel est au plus mal, c'est la fin ; son ami Zogheb est toujours là pour lui. On décide de l'opérer. Il meurt des suites de son opération. En deux chapitres les cinq dernières années de chute de Ravel sont dites.



Courte analyse

Tout d'abord, le récit est construit comme une montagne russe dans un parc d'attraction. On grimpe tout doucement et une fois arrivé au sommet on fait une chute fulgurante.

Ensuite pour décrire le style d'écriture, ce sont des phrases simples mais pleines de de force. On trouve beaucoup d'énumérations. Le style est très clinique, dénué de sentiments, par exemple lors de la description de l'accident de Ravel ou lors de l'opération. On trouve des comparaisons courtes, simples mais originales.

Pour ce qui est de l'authenticité de la biographie, elle est bien sûr respectée même lorsque Zogheb pose les mêmes questions à Ravel tous les jours à la fin de sa vie. Mais il y a aussi une part de fiction, par exemple avec les techniques de sommeil qu'invente Echenoz.

 

 

Nymphéa, 2e année bib.-méd.

 

 

Jean ÉCHENOZ sur LITTEXPRESS

 

 

echenoz ravel

 

 

 

 Articles d'Anne-Claire et de Jean sur Ravel

 

 

 








Article de Samantha sur L'Équipée malaise







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Article de Maude sur Lac














Article de Marlène sur Je m'en vais.

 

 

 

 

 

Jean Echenoz Jerome Lindon

 

 

 

Article de Claire sur Jérôme Lindon.

 

 

 

 

 

 





Article de Quentin sur Courir

 

 

 

 

 

Jean Echenoz Des eclairs

 

 

Article de Lola sur Des éclairs.

 

 

 

 

 

 

 

Article de Léanne sur les trois biofictions (Ravel, Courir, Des éclairs).

 

 


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4 avril 2013 4 04 /04 /avril /2013 07:00

Jean-Baptiste-Del-Amo-Une-education-libertine.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jean-Baptiste DEL AMO
Une éducation libertine
Gallimard, 2008

Folio, 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une éducation libertine est un roman de Jean-Baptiste Del Amo publié en août 2008 aux éditions Gallimard. Il a obtenu le Prix Goncourt du premier roman en 2009 et est disponible en édition de poche depuis 2010.



Résumé

Le récit se déroule à Paris, en 1760. Le jeune Gaspard a fui la porcherie familiale de Quimper pour se rendre à la capitale. Il erre dans les rues pestilentielles de la ville et y découvre un monde de misère et d’horreur. Il fait la rencontre de Lucas, ouvrier qui l’héberge et devient son ami, puis le quitte pour devenir apprenti chez un perruquier du nom de Billod. C’est dans son atelier qu’il rencontre le comte Étienne de V., un libertin qui lui fait connaître l’extase, lui promet de l’introduire dans la haute société et de faire de lui son égal, avant de l’abandonner brusquement. Gaspard touche alors le fond et rencontre une prostituée du nom d’Emma qui lui propose de se vendre pour survivre. Gaspard se livre pendant quelques mois à la prostitution puis réussit peu à peu à s’extraire de ce monde sordide et à s’élever dans la société grâce aux talents qu’il a acquis dans les bordels de la capitale : il devient l’amant d’aristocrates de plus en plus fortunés et se fait des contacts dans les cercles les plus convoités. Son avancement a cependant amorcé un changement irréparable chez lui, il est devenu une toute autre personne mais ne parvient pas à s’y habituer, il ne peut se libérer de l'emprise de Quimper et des bas-fonds de la capitale qui continuent de le ronger.



Structure

Une éducation libertine est divisé en quatre parties : la première partie, « Le Fleuve », présente l’arrivé de Gaspard à Paris et sa vie au jour le jour dans la capitale, « nombril crasseux et puant de la France » (p. 15) dont la misère est décrite avec force détails sordides. Dans la deuxième partie, « Rive gauche », Gaspard traverse la Seine pour arriver sur l’autre rive, la plus bourgeoise. Il se retrouve apprenti dans l’atelier d’un perruquier ; on y suit sa rencontre et sa relation avec le comte Étienne de V., qui lui permet de faire ses premiers pas dans le monde puis rompt brutalement avec lui. Cet abandon le renvoie dans la misère. « Rive droite », la troisième partie, nous montre sa déchéance, sa vie chez les prostituées et le changement de personnalité qui s’amorce alors en lui. C’est également dans cette partie qu’on le voit remonter petit à petit, conquérir la noblesse et rejeter totalement les personnes qui font partie de sa vie passée. Dans la quatrième partie, « Le Fleuve », Gaspard monte toujours plus haut dans la hiérarchie et recroise Etienne de V. Ce dernier se montre fier de cette nouvelle personnalité de Gaspard qu’il a façonnée. Gaspard, lui, ne supporte pas de voir ce qu’il est devenu et s’en prend à lui-même en se mutilant, accélérant ainsi sa chute inéluctable.



Personnages

Gaspard

Gaspard est le personnage principal dont on suit le parcours tout au long du roman, de son ascension à sa chute. Il rencontre de nombreux personnages secondaires – Lucas, Billod, Emma…– auxquels il va s’attacher mais qu’il va abandonner et trahir car ils constituent un obstacle à son élévation dans la société. Il est mû par un désir de richesse et de reconnaissance, apparaissant ainsi comme un personnage peu attachant voire antipathique. Cette attirance pour la noblesse est présente chez lui dès le départ mais c’est le personnage d’Étienne de V. qui exacerbera son aspiration. Gaspard entretient avec Étienne une relation qui tend au sadomasochisme ; il cherche à fuir mais n’a pas le courage de s’échapper. L’humiliation que lui inflige le comte ne fait qu’accroître son désir, il se considère comme faible et pathétique et trouve donc le mépris d’Étienne légitime. Il est « la création d’Étienne, l’élève asservi » (p.428).

Une fois rejeté, Gaspard va évoluer, se déshumaniser progressivement. Chez les prostituées, il vend son corps mais s’accroche désespérément à son nom, dernier rempart de son intégrité, et le crie à ses clients. Ceux-ci se fâchent et, incompris, il finit par lâcher prise et ne plus accorder d’importance à quoi que ce soit ; il est « dépossédé de la sensibilité de sa chair, dépouillé de sa capacité à s’émouvoir » (p. 274). La dépravation du corps entraîne la perversion de son âme, il ressemble de plus en plus au comte de V. : il est gagné par le même ennui profond, plus rien ne le touche et il reproduit sur ses amants le même schéma relationnel que celui qu’il entretient avec le comte de V. ; il les charme, les laisse s’enflammer et les abandonne une fois son but accompli. De méprisé il devient méprisant et rejette tout ce qu’il a connu dans les bas-fonds de Paris, il cherche à nier complètement cette part de son existence mais n’y parvient pas. Il lui arrive d’avoir des accès de lucidité, il a peur « de sombrer à son tour dans cette noirceur couvant en lui et hors de lui, cette folie à portée de main » et craint « de n’avoir ni morale ni censure » (p.141). Gaspard blâme le comte de l’avoir transformé en monstre et décide de se venger de lui mais n’en a pas la force lorsqu’il le revoit. À la place, il s’en prend donc à lui-même et se mutile. Ce geste lui rappelle sa part d’humanité et lui montre qu’il exerce toujours un contrôle sur son corps, il lui permet d’« extraire de cette viande la présence des autres hommes, déraciner leur empreinte, exorciser la furie couvant sous sa peau. » (p. 374). Il se considère comme un imposteur et ne se pardonne pas son arrivisme. Il aura beau grimper dans la hiérarchie, il ne parviendra pas à se défaire de ce sentiment d’illégitimité et ne pourra se débarrasser des fantômes de son passé, de Quimper et Paris, comme le montre cette description page 373 :

 

« Il observait un étranger ; ce visage portait dans sa physionomie la laideur de son existence. Chaque parcelle de peau, chaque tassement adipeux, chaque pore dénonçaient les mensonges, les sacrifices, les reniements auxquels Gaspard avait eu recours pour parvenir à cette chambre. […] Ce sentiment familier était le dégoût de sa chair, de son être. Mis à distance de l’être abouti, ce qu’il subsistait du Gaspard originel s’observait jusqu’à l’écœurement, se désignait comme une aberration. Une monstruosité ».

 


Le comte Étienne de V.

Le comte est un libertin, au sens philosophique – il ne croit en aucune force supérieure – mais aussi au sens charnel – il cherche le plaisir des sens et se livre à la débauche sans états d’âme –. C’est un personnage en avance sur son temps, qui fait preuve de clairvoyance sur les événements de son siècle. Il semble prévoir les événements à venir de la Révolution de 1789 et dira ceci à Gaspard :

 

« La race des nobles est finie. Nous ne sommes plus les demi-dieux, les intouchables. Le peuple exige des comptes, bientôt nous devrons lui en rendre. Nous serons jugés, puis condamnés au nom de la morale. Jusqu’à la Cour. Le temps des seigneurs se termine.  Tôt ou tard les idoles sont faites pour tomber et rien ne réjouit plus un peuple que la débâcle des puissants. » (p.178).

 

Contrairement aux autres membres de la noblesse, il est conscient de l’existence de l’autre Paris, celui des indigents de la rive droite, et cela le fascine. Il entraîne Gaspard dans les lieux les plus nobles, à l’opéra-comique ou dans les salons, mais il se délecte également de l’amener dans des endroits peu fréquentables comme les tavernes, ou la morgue. Tout ce qu’il entreprend vise à le sortir de l’ennui qu’il décrit comme le fléau de la noblesse :

 

« Je n’ai jamais rien désiré. Je n’ai jamais eu le temps de désirer. Chacune de mes attentes est comblée avant même que je ne l’éprouve. Tu souhaitais connaître la noblesse ? La voici. La noblesse c’est l’ennui et tant de fantômes naissent de l’ennui. Des envies, il m’en faut créer pour me sentir vivant. Mais sitôt consommées, elles m’ennuient à nouveau. De tout temps c’est l’ennui qui me ronge, un profond, un sempiternel ennui me dévore comme une gangrène. Et déjà je m’ennuie de toi. » (p.218)

 

C’est uniquement par jeu qu’il séduira Gaspard ; le jeune homme est pour lui une expérience destinée à le sortir de sa vie monotone, il le considère comme un objet lui servant de divertissement. Une fois Gaspard parvenu, Étienne est fier de ce qu’est devenu son élève, forgé à son image, il le considère comme sa récompense, son œuvre, il « se retrouve en lui, comblé par leur différence et ce que Gaspard [a] acquis de désillusion, d’inhumanité » (p. 428). C’est un personnage assez énigmatique pour le lecteur, qui a du mal à comprendre ses actions et ses paroles.


Paris

On peut considérer que la ville de Paris est un personnage de l’histoire à part entière car elle est très souvent personnifiée et occupe une place importante tout au long du roman, plus particulièrement dans la première partie. Elle est décrite comme étant à la fois sensuelle et misérable :

 

« Paris dévoilait ses jupons de misère, son entrecuisse nocturne. Les maisons étaient de dentelle vérolée, dansaient dans la moiteur de l’air. De là surgissait sur le pavé un flot d’ombres couleur de pou. Les rues tanguaient comme un bas résille sur la jambe languissante de la capitale » (p. 49-50).

 

La capitale est également malveillante et dangereuse, la Seine est comparée au Styx, fleuve de la haine séparant le royaume des vivants et le monde des Enfers ; Gaspard considère que le fleuve est à l’origine de ses bas instincts, il lui rappelle son passé et réveille sa culpabilité.



Écriture

Dans Une éducation libertine, Jean-Baptiste Del Amo s’inspire de l’écriture du roman traditionnel. La narration se fait au passé, à la troisième personne, et le point de vue est omniscient : le narrateur sonde parfois l’inconscient de Gaspard et nous donne à voir la vie de pauvres gens qui n’ont aucune influence sur l’histoire et que Gaspard ne croisera jamais, afin de mettre l’accent sur la misère de Paris. L’auteur inscrit le roman dans un cadre historique précis – la vie parisienne du XVIIIe siècle –, de nombreux passages descriptifs viennent préciser le contexte historique et social de l’époque et donner une impression de vraisemblance. Le personnage du comte de V. commente également les événements qui laissent présager la fin de la noblesse et l’ère nouvelle de la Révolution française.

Le titre « Une éducation libertine » fait référence au roman d’apprentissage, on suit dans ce récit le cheminement d’un jeune homme naïf, opposé à son environnement et cherchant à atteindre un idéal d’homme accompli. Cependant, le personnage de Gaspard est aux antipodes du héros habituel du roman d’apprentissage : il ne souhaite pas devenir un homme meilleur mais seulement s’élever dans la hiérarchie sociale, il n’hésite pas à se prostituer pour arriver à ses fins et n’a aucune notion du bien et du mal. 

Jean-Baptiste Del Amo emprunte au roman traditionnel mais ajoute aussi à son œuvre des éléments contemporains. Il ne respecte pas la chronologie des événements et recourt à l’analepse – lorsqu’il ressuscite le passé de Gaspard à Quimper – ou la variation de points de vue – il lui arrive par exemple d’adopter le point de vue du comte de V. sur Gaspard puis de revenir à une focalisation externe –. La psychologie des protagonistes n’est pas entièrement expliquée, contrairement à ce qui se fait dans le roman traditionnel, les actions des personnages ne sont pas toutes compréhensibles, le comte de V. reste par exemple très mystérieux pour le lecteur qui développe peu d’empathie pour les personnages du roman. L’auteur aborde également un point de vue assez moderne sur des sujets comme l’homosexualité et la prostitution.

L’auteur accorde une importance particulière aux sens dans ses descriptions ; il dépeint la ville de Paris en se focalisant sur les odeurs, les couleurs et les bruits. Il s’agit d’un roman du contraste, entre la misère du peuple et le luxe de la noblesse, entre l’impudeur de la rue et la pudibonderie de la Cour, le beau et le laid, la vie et la mort. On peut par exemple voir l’opposition entre cette description de la rive droite de Paris, page 16 :

 

« Cette odeur d’homme flottait et rendait l’horizon incertain, c’était l’odeur même de Paris, son parfum estival. Paris suait, ses aisselles abondaient, coulaient dans les rues, dans la Seine. Paris, hébétée par cette incandescence, offrait ses chairs grasses à la liquéfaction. »

 

et celle de la rive gauche, page 98 :

 

« Les dames s’éventaient, saturaient la pièce de parfums lourds, relents de bergamote, d’eau de Cologne, d’eau de rose et de lavande. Gaspard, immobile dans un coin de l’atelier, observait le bal des courtisanes, le cœur au bord des lèvres tant l’odeur saisissait le nez de stupéfaction, contractait l’estomac. »

 

Jean-Baptiste Del Amo joue également sur les références et l’intertextualité. L’écriture fait énormément penser à celle du Parfum de Patrick Süskind, on y retrouve une France du XVIIIe sale et sordide et une omniprésence des odeurs. L’auteur ne se cache pas de cette référence, le personnage de Billod – perruquier sans inspiration qui copie ses modèles sur les autres – dira page 100 qu’« il avait bien connu un parfumeur du nom de Baldini usant dans son art de procédés similaires », Baldini étant le nom du parfumeur qui prendra Jean-Baptiste Grenouille comme apprenti dans Le Parfum.

Le titre Une Éducation libertine rend hommage à L'Éducation sentimentale, roman d’apprentissage  de Flaubert. Pour certains, le Comte de V. ressemble aux libertins du marquis de Sade, il est affranchi de tout dogme ou morale et est mû par le vice, l’égoïsme et l’intérêt, utilise les autres comme des objets afin de servir ses propres intérêts. Il peut également être rapproché du personnage de la marquise de Merteuil dans Les Liaisons dangereuses de Laclos, par sa capacité à manipuler les autres et par son ambition de faire de Gaspard son semblable, un être à son image (ce que la marquise recherche aussi chez le duc de Valmont). Le perruquier Billoddira de lui, page 119 :

 

« C’est un homme sans vertu, sans conscience. […] Les mères mettent en garde leurs filles, de peur qu’il ne les dévoie. […] Il est arrivé, on le soupçonne, que des dames se tuent pour lui. […]On chuchote qu’il aurait perverti des religieuses et précipité bien d’autres dames dans les ordres. »

 

Cette description fait étrangement penser au duc de Valmont, qui dépravera Cécile de Volanges, la précipitera dans les ordres, et sera à l’origine du tourment et de la mort de la présidente de Tourvel. L’on peut alors se demander si  le nom du comte de « V. » ne serait pas une référence à ce personnage.



Avis

J’ai découvert ce livre lorsque ma classe a participé au Goncourt des lycéens. Bien que l’œuvre n’ait pas obtenu le prix, c’est celle de la sélection qui m’a le plus marquée. Je suis tombée il y a peu sur l’édition de poche de ce livre et ai donc décidé de le relire. J’ai eu beaucoup de mal à me plonger dans le roman, la première partie m’a laissé une impression mitigée, car elle contient peu de dialogues et présente des descriptions très longues utilisant parfois un vocabulaire précieux. Ces descriptions sont toutefois très bien écrites et nous replongent dans l’ambiance des romans du XIXème siècle, ce qui est plutôt rare pour des œuvres contemporaines, souvent orientées vers l’introspection.  J’ai trouvé le reste de l’œuvre plus intéressant ; on y suit davantage l’évolution psychologique de Gaspard et, même si l’on ressent peu d’empathie pour ce personnage, une sorte de suspense s’installe et l’on veut savoir jusqu’où il va aller et comment cela va finir, même si l’on se doute que la fin sera tragique. Ce livre me semble donc être une très bonne lecture, que je déconseillerai toutefois aux âmes sensibles, car il contient de nombreux passages laissant une impression de malaise voire donnant la nausée, que certains des personnages sont malsains et que la fin est vraiment très sordide. À sa sortie, le livre a été encensé par certains, détesté par d’autres, mais n’a laissé personne indifférent et l’on peut trouver des critiques très divergentes à son sujet sur Internet.


Anaig Trebern, 2ème année bib.-méd..

 

 

Lire également la fiche de Marie.

 

 


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31 mars 2013 7 31 /03 /mars /2013 07:00

Raymond-Gureme-Interdit-aux-nomades.gif









Raymond GURÊME
et Isabelle LIGNER
Interdit aux nomades
Calmann-Lévy, 2011




 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Raymond Gurême est né en 1925 ; d’origine manouche il a longtemps été nomade. Il est aujourd’hui sédentarisé à Saint-Germain-lès-Arpajon dans l’Essonne, à proximité du camp où il fut interné avec sa famille. À aujourd’hui 87 ans, il est le patriarche de 15 enfants et a plus de 150 descendants.

On peut voir à travers l’ouvrage que l’auteur a gardé des séquelles de ses années de guerre, tant physiquement que psychologiquement. Il continue toujours aujourd’hui de se battre pour la reconnaissance des traitements infligés aux nomades durant cette période. Il a réussi à fonder localement le collectif pour la commémoration de l’internement des tsiganes et gens du voyage au camp de Linas-Montlhéry où il fut lui-même interné.

Isabelle Ligner est une journaliste d’agence de presse qui couvre l’actualité des Roms et des gens du voyage.

La couverture du livre met l’accent sur le mot « interdit » qui est imprimé en orange et en plus gros caractères. Au milieu se trouve une vieille photo en noir et blanc de la famille Gurême, prise durant l’été 1937. Elle provient de la collection personnelle de l’auteur que l’on peut voir sur le cliché, accompagné de ses parents, ses frères et ses sœurs.

Cet ouvrage est un véritable témoignage historique et une autobiographie de Raymond Gurême. Il raconte un événement souvent oublié lorsqu’il est question de la Seconde Guerre mondiale, que ce soit lors de commémorations, dans les programmes scolaires ou les documentaires : l’internement des nomades dans des camps. Après un silence de plusieurs années et face à l’absence de reconnaissance de l’État français pour le sort réservé aux nomades durant la guerre, Raymond Gurême raconte son histoire.

Cette biographie s’appuie sur des souvenirs très précis de l’auteur et sur des documents officiels qu’il a pu collecter avec l’aide de l’association départementale des gens du voyage (ADGV) et de Marie-Christine Hubert, historienne qui a fait sa thèse sur l’internement des tsiganes en France.

L’ouvrage se compose de plusieurs grandes parties : son enfance, l’internement dans différents camps, la survie et sa vie de l’après-guerre à aujourd’hui. Ce sont les deux parties centrales qui sont les plus développées car elles dénoncent les traitements infligés aux nomades.

Le prologue raconte comment, soixante-dix ans après l’internement à Linas-Montlhéry, deux cents personnes ont suivi Raymond Gurême à pied pour refaire le trajet qu’il avait fait enfant avec sa famille, de sa roulotte au camp de détention.



Le récit

Durant les premiers chapitres, Raymond Gurême raconte son enfance. Il est le troisième enfant d’une fratrie qui en comptera huit, dans une famille nomade. Son père, Hubert Leroux, est marié à une autre femme avec qui la famille garde de bonnes relations ; le divorce ne faisant pas partie de leurs coutumes, il vit en concubinage avec la mère de Raymond, Mélanie Gurême. De ce fait, les enfants portent le nom de leur mère.

La famille vit du cirque et du cinéma muet itinérant. Dès leur plus jeune âge, les enfants sont entraînés afin de devenir des artistes du spectacle. Raymond était destiné à devenir un nouvel acrobate :

 

« Mon destin s’est joué alors que je ne marchais pas encore. Mon père me prenait dans la paume de sa main et me faisait tournoyer au-dessus du vide, pour m’apprendre à garder l’équilibre » (p.17).

 

L’auteur parle du travail de son père : le cinéma muet, les marchés aux chevaux (véritable passion commune entre le père et fils), les parties de cartes au bar, des numéros de cirque… L’auteur fait ensuite plus brièvement le portrait de sa mère, une femme dure et pourtant généreuse. À cette présentation se mêle la description de leur mode de vie : les nuits sous la caravane ou à la belle étoile mais surtout le voyage. En effet, une grande partie est consacrée à l’accueil des villages car leur arrivée était très attendue, signe de divertissements. L’auteur précise que leur famille gagnait très bien sa vie pour l’époque.

La première grande partie de l’ouvrage est consacrée à l’internement de sa famille dans les camps de détention. L’auteur commence par l’arrivée des gendarmes le 4 octobre 1940 à six heures du matin. Ils sont venus les réveiller dans leur roulotte à Petit-Couronne et les ont emmenés avec d’autres familles au « camp de rassemblement des nomades de Darnétal ». Le matin même, une ordonnance allemande avait décrété « l’internement des tsiganes en zone occupée dans des camps placés sous la responsabilité de policiers français ». Ce dernier point, « sous la responsabilité des policiers français », est essentiel pour comprendre le comportement et la méfiance qu’inspire le gouvernement à la famille nomade. En effet, les violences à l’encontre des tsiganes proviennent exclusivement de Français et c’est ce qui révolte le plus la famille Gurême, car Hubert Leroux a participé à la Première Guerre mondiale. L’auteur décrit par la suite le trajet jusqu’au camp de Linas-Montlhéry. Les familles ont été entassées dans des wagons à bestiaux pendant toute une journée puis une longue marche ponctuée de coups de matraque a suivi. Par la suite, Raymond Gurême présente les différentes familles présentes sur le camp, la répartition dans les baraques, leur nouveau mode de vie forcé : l’appel du matin, le « gnouf », la coupe de cheveux des récalcitrants, le froid, la faim… Mais aussi les fraudes des geôliers tels que le régisseur qui gardait tous les tickets de rationnement pour les revendre au noir… Raymond Gurême va tenter de s’échapper deux fois du camp ; la seconde tentative ayant réussi, le 26 juillet 1941, il part chercher du travail dans des fermes en Bretagne et retourne plusieurs fois au camp fournir discrètement de la nourriture aux internés.

S’ensuit alors une seconde grande partie dans laquelle l’auteur raconte toutes les mésaventures qui lui sont arrivées par la suite : la capture par la police d’Angers, la maison de redressement de la Villa des Roses, l’orphelinat de Vannes d’où il s’est évadé à deux reprises, l’arrestation par les Allemands à Lorient… mais l’auteur parle aussi de son premier contact et de sa mission de résistant : le vol d’un camion de ravitaillement allemand en 1943. Cependant, c’est son incarcération à la prison d’Angers qui a la plus grande importance car c’est à ce moment que l’auteur a vraiment craint pour sa vie, qu’il se propose de travailler à la prison et qu’il est envoyé dans les camps de travail allemands. En effet, le 15 août 1943, Raymond Gurême travail pour la firme « Bereinigte Deutsche Metallwerke AG à Francfort-sur-le-main-Heddernheim, baraque B ». Là-bas il reçoit le matricule 3619 et est gardé par des SD, une des branches les plus dures des SS. Dans ce camp de discipline sont mis en œuvre les mêmes traitements que dans les autres : appel, coups, faim, froid, mort gratuite, travail difficile. Les détenus sont chargés d’aller dans les zones de bombardements pour récupérer les cadavres, des prisonniers en mouraient et d’autres, comme Raymond, étaient blessés mais pas soignés. En effet, depuis ce temps l’auteur a perdu la vue de son œil gauche. Vient ensuite l’heure d’une autre évasion. Celle-ci est possible grâce à deux cheminots français qui font échapper régulièrement des prisonniers en les cachant dans le charbon de la locomotive ; suite à quoi Raymond Gurême s’engage dans la résistance.

C’est dans la dernière partie, celle de l’après-guerre, que l’auteur abandonne le style de l’autobiographie pour mêler au récit de sa sa vie ses sentiments actuels de colère et de rancœur envers l’État français qui n’a jamais soutenu ni reconnu les nomades comme victimes réelles de l’internement et leur forte présence dans la résistance. Ces chapitres expliquent la peine de l’auteur lorsqu’il dut se séparer des siens, comment il parvint malgré tout à les retrouver en Belgique puis le retour en France. Raymond Gurême montre alors, à travers sa famille et son histoire, comment le peuple nomade a « dégringolé » socialement et économiquement. En effet, le cinéma ambulant n’est plus envisageable avec les nouvelles technologies, l’argent confisqué dans les camps n’a pas été rendu et les animaux du cirque ont disparu. Commence alors une vie de saisonnier agricole, son mariage avec Pauline et l’arrivée de ses 15 enfants. La nouvelle famille Gurême vit toujours sur les routes mais en 1968, de passage à Saint-Germain-Lès-Arpajon, Raymond trouve un terrain faisant face au camp de Linas-Montlhéry qui n’a cessé de « l’attirer comme un aimant ». L’auteur décrit la difficulté des nomades à vivre comme des sédentaires face à des habitants qui jugent, à la police et les conséquences pour sa descendance : difficultés de scolarisation, pour trouver du travail...

Pour finir, Raymond Gurême décrit les multiples démarches administratives que lui et d’autres nomades ont entreprises pour faire valoir leur statut de détenus puis de résistants durant la guerre.


Sujets majeurs

La colère contre l’État et l’absence de reconnaissance de celui-ci pour le peuple tsigane. Cette biographie permet de comprendre l’origine de la forte méfiance des nomades pour le gouvernement français. Tous les mauvais traitements dans les camps de détention, en prison sont l’œuvre de fonctionnaire français, c’est ce qui met profondément en colère les familles nomades. Comme le précise l’auteur, aucun Allemand n’était présent dans les camps pour donner des ordres ou surveiller les gendarmes français.

De plus, la fin de l’ouvrage souligne comment l’État a effacé de la mémoire collective l’épisode des tsiganes français durant la guerre. Leur internement n’est traité dans aucun programme et les tsiganes ont interdiction de déposer des stèles de commémoration devant les anciens camps.

Enfin, l’État n’a jamais cru nécessaire de reconnaître l’implication des nomades dans la résistance. À travers plusieurs textes et déclarations de politiques français, l’auteur démontre l’oubli volontaire dont ses camarades de voyage sont victimes.

Les coutumes nomades. Durant tout le récit, Raymond Gurême décrit des coutumes tsiganes, comme la chasse aux hérissons, le nachave (mariage nomade)… et donne des mots en différentes langues parlées par sa famille. Chaque mot, coutume est suivi d’une explication afin que le lecteur puisse comprendre.

Le devoir de mémoire. À travers son histoire, Raymond Gurême souhaite que tous se souviennent du sort réservé aux tsiganes français, au même titre que l’on se souvient des traitements infligés aux Juifs ou aux résistants. L’auteur veut que l’on se souvienne pour que les générations futures connaissent leur passé, en tirent des leçons et surtout pour effacer les préjugés qui sont apparus à l’égard des nomades.



L’écriture

L’évasion. Dans sa vie, Raymond Gurême s’est évadé dix fois, que ce soit de camp de détention ou de prison. Celles-ci sont tellement régulières dans sa vie qu’elles constituent le fil conducteur de son récit. Elles commencent avant la guerre lors de petits larcins de jeunesse et continuent après la guerre. L’auteur en fait par ailleurs le décompte.

Précision et vérité. L’auteur tend dans son ouvrage à la minutie et à l’honnêteté. Pour cela il s’appuie sur des documents officiels, des articles de journaux datés et autres supports. Cependant, comme il le précise lui-même, certains documents administratifs comme ceux du camp de travail allemand contiennent de fausses données. De plus, l’auteur s’appuie sur sa mémoire car, comme il l’affirme, il a beaucoup plus de souvenirs précis de la période d’avant-guerre et de la guerre que des années qui ont suivi. C’est pourquoi la dernière partie de son récit sur l’après-guerre est faite de réflexions, de sentiments et de faits généraux plus que de faits précis. Dans l’optique de rester dans le vrai, l’auteur précise lorsque la date est approximative ou s’il n’en est pas sûr.


L’ouvrage est parsemé de références à des documents et certains sont recopiés dans le récit afin de retranscrire exactement les sentiments de l’époque. Il y a en effet des lettres de son père adressées au préfet lors de leur internement dans les divers camps, des extraits de discours politiques…

 

Absence d’interaction avec le lecteur et chronologie. Il y a dans l’ouvrage une véritable sensation de glissement dans le temps. Les événements sont linéaires et s’enchaînent parfaitement, de telle façon que le lecteur a l’impression de suivre le cours du temps plutôt que de faire des sauts à des dates clés. Cela vient aussi du fait que l’auteur n’interpelle à aucun moment le lecteur, ni ne se parle à lui-même. Il donne l’impression d’enregistrer un film, sans interlocuteur.

 

 

 

En conclusion, ce livre est très facile à lire grâce à son style d’écriture accessible. C’est un véritable témoignage de guerre qui exprime un point de vue très peu connu et il permet de découvrir une autre culture que nous côtoyons régulièrement partout en France, celle des nomades.


Laurette, 2e année bib.-méd.

 

 


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27 mars 2013 3 27 /03 /mars /2013 07:00

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Mathias ÉNARD
Rue des Voleurs
Actes Sud, 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'auteur

mathias-enard.jpgMathias Enard est un auteur français né à Niort en 1972. Il a étudié l’arabe et le persan à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO). Il enseigne l’arabe à l’université autonome de Barcelone où il réside aujourd’hui. Cette ville a une grande importance comme nous le verrons plus tard dans notre analyse. Mathias Énard participe également à la revue Inculte. Cette revue française est un collectif auquel participent plusieurs écrivains. Elle a été créée en 2004 et a pris fin en 2011 au bout du vingtième numéro. Elle a pour objectif la diffusion d’une pensée littéraire collective et contemporaine ainsi que le partage d’expérience. Lors d’une conférence de Mathias Énard chez Mollat en octobre 2012, ce dernier déclarait qu’il est important de théoriser sur le genre du roman, cela permet de l’ouvrir à beaucoup de choses depuis le XXème siècle.

 

Rue des voleurs est le septième et dernier roman de Mathias Énard. Il a publié divers ouvrages avant celui-ci, dont  Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants qui a obtenu le prix Goncourt des lycéens et le Prix du livre en Poitou-Charentes. Rue des voleurs a obtenu le premier prix « Liste Goncourt-Le choix de l’Orient », organisé à Beyrouth.
 
Rue des voleurs raconte l’histoire itinérante d’un jeune Marocain de 18 ans, originaire de Tanger, prénommé Lakhdar, qui se retrouve à la rue du jour au lendemain pour avoir fauté charnellement avec sa cousine Meryem. Le jeune Lakhdar est avide de liberté et de connaissance du monde extérieur. Mais il est conscient de vivre dans une société qui offre peu de liberté. Il a appris un peu l’espagnol et le français, assez pour s’intéresser à la lecture de romans policiers, la « Série noire ». Commence alors pour lui un véritable cheminement qui va l’amener à repousser les limites du territoire marocain. Il se trouvera confronté au Printemps arabe, aux mouvements des indignés et à la montée de l’islamisme.

Dans une interview accordée à France Culture, l’auteur nous révèle la naissance du projet de ce roman. À la vue d’un jeune Tunisien, Muhammed Bouazizi, s’immolant par le feu à Sidi Bouzid, Mathias Énard prend conscience que la fiction est nécessaire pour faire passer un message politique sur des faits qui ont bouleversé le monde arabe mais aussi l’Europe. Le jeune Lakhdar est une sorte de témoin de la crise en Europe et des révolutions arabes.



Un voyage initiatique et un roman d’initiation

Avant de fuir de chez lui, le protagoniste n’a jamais dépassé la frontière marocaine si ce n’est par les romans policiers qui lui procurent un réel plaisir et une envie de liberté qu’il ne possède pas. Nous pouvons parler de voyage initiatique car tout au long de l’œuvre Lakhdar va voyager à travers plusieurs lieux symboliques. Tout d’abord, son voyage initiatique commence par l’accumulation de plusieurs emplois. Pendant un temps il est « libraire du Groupe pour la Diffusion de la Pensée coranique » (p.21) ; la librairie est située dans une mosquée de Tanger. Il sera ensuite matelot à bord du ferry « l’Ibn Batouta », puis assistant d’un croque-mort pour un service de pompes funèbres à Algésiras. Enfin, et c’est dans cette ville que le roman se termine, Lakhdar arrive à Barcelone, ville qui le fait beaucoup rêver et dans laquelle il retrouve Judit, une Espagnole qu’il a rencontrée à Tanger et avec qui il a eu une aventure. La référence qui est faite ici à l’explorateur du XIVème siècle Ibn Batouta est un hommage aux romans d’aventure, de voyage et d’errance. Je pense même que Rue des voleurs fait partie de cette catégorie de romans. C’est en ce sens que nous pouvons parler de voyage itinérant.

« Lorsque Ibn Batouta commence son périple, au moment où il quitte Tanger en direction de l’est, en 1335, je me demande s’il espère revenir un jour au Maroc ou s’il croit son exil définitif. » (p.85).

 

Par le biais des multiples activités professionnelles du narrateur, nous suivons également les situations politiques des villes et pays dans lesquels ils circulent.

Tanger, la ville de départ du roman, est une ville-frontière, elle est la limite entre l’Europe du Sud et l’Afrique du Nord, et entre le monde européen et le monde arabe. Ces aventures aident le personnage de Lakhdar à reconstruire son identité déchue, dans un monde enclin à la violence dans lequel il se retrouve complètement dépossédé. Ces voyages donnent un état du monde qui entoure les personnages mais aussi le lecteur car l’histoire est proche de notre réalité.



Construction du roman

Le roman est découpé en trois parties : « Détroits », « Barzakh » et « La rue des voleurs ». Néanmoins, on pourrait lire le roman en deux parties seulement car la troisième partie est différente des deux premières. En effet, elle correspond au moment où Lakhdar se pose enfin après ses nombreux voyages. Lorsqu’il est à Tanger, à Tunis ou à Algesiras nous sentons le narrateur prêt à tout pour partir à l’aventure, il est assez instable. À partir de son arrivée à Barcelone, le style du récit change bien que l’histoire continue d’être narrée à la première personne du singulier. Le lecteur observe une évolution du personnage de Lakhdar, comme s’il avait grandi, mûri lors de son parcours. Nous pouvons parler d’une écriture qui dit « je ».

Par ailleurs, la présence d’un fil rouge tout au long du récit est quelque chose de symbolique. Ce fil rouge est représenté par les romans policiers pour lesquels Lakhdar a un penchant. Ceux-ci représentent pour lui une échappatoire, ils lui permettent de se cultiver et de  s’ouvrir à d’autres langues telles que le français et l’espagnol. Lakhdar a le sentiment d’être dans un récit noir et le livre est le seul endroit où il fasse bon vivre.

C’est comme si nous étions en présence d’un double voyage : un voyage réel, celui que fait le narrateur et les personnages qui l’entourent, et un voyage culturel par l’intermédiaire de ses lectures.

Enfin, il est intéressant de parler du titre, Rue des voleurs, qui est le nom d’une rue de Barcelone où Lakhdar va vivre jusqu’à la fin du roman. La rue se nomme « Carrer robadores » (p.181), c’est une rue d’un des quartiers populaires et pittoresques de Barcelone où se côtoient quotidiennement « des putains, des drogués, des voleurs, des ivrognes, des paumés en tout genre qui passaient leurs journées dans cette citadelle étroite sentant l’urine, la bière rance, le tagine et les samoussas. » (p.181).
 


Des personnages emblématiques

Lakhdar

Il est le personnage principal du roman. Nous pouvons dire que Lakhdar est dépossédé de tout mais surtout d’avenir. Il est en quelque sorte le témoin des événements qui ont marqué le monde arabe ces deux dernières années. Il a entre 18 et 20 ans et raconte l’histoire avec un écart par rapport aux révolutions arabes. En effet, il narre les événements d’un point de vue décalé, comme un observateur. L’histoire est racontée entre cinq et dix ans plus tard, c’est bien Lakhdar qui parle mais avec le recul du futur. Néanmoins, il ne faudrait pas faire de confusion avec l’auteur qui n’est pas présent dans le récit, nous sommes bien dans une fiction. L’histoire se déroule sur deux ans, car le narrateur rend compte de ces deux dernières années. La position du narrateur est d’autant plus décalée que le Maroc n’a pas connu le Printemps arabe comme l’ont connu la Tunisie, l’Égypte, la Libye ou la Syrie.

Nous parlions de roman d’initiation, nous pouvons ajouter qu’il s’agit également du passage à l’âge adulte de ce jeune homme. Mais il s’agit ici d’un itinéraire individuel et non collectif car le personnage est en quête d’une identité du début à la fin.  Nous pouvons dès lors faire un parallèle avec l’histoire de l’errance propre au patrimoine arabe. En effet, c’est un peuple qui a beaucoup erré. Une des œuvres du célèbre voyageur Ibn Batouta s’intitule La Rihla ce qui signifie « le voyage » en langue arabe.

Cette langue apparaît à plusieurs moments au cours du récit car elle accompagne le personnage, elle symbolise sa pensée. Malgré le goût pour son pays, sa langue et sa culture, Lakhdar préfère s’exiler. À force de voyager, Lakhdar se retrouve épuisé et transformé. En arrivant à Barcelone, il prend vite conscience que ce n’est pas le paradis qui le faisait tant rêver et il se retrouve vite confronté à des réalités socio-économiques désastreuses. Parallèlement à ce constat, Lakhdar est un jeune homme de son époque qui aime les filles, la bière et l’Occident, goût qu’il partage avec son meilleur ami, Bassam, jusqu’à ce que d’autres chemins les séparent.

 
 
Bassam

Il est le meilleur ami de Lakhdar. Au début du roman il apparaît comme un jeune homme en quête de liberté lui aussi mais n’a pas les mêmes aspirations que Lakhdar : « Bassam rêvait de partir, de tenter sa chance de l’autre côté comme il disait […]. » (p.13).

À partir du début des soulèvements révolutionnaires, Bassam devient plus distant avec Lakhdar, plus discret et plus dépendant de la religion. C’est grâce à lui que Lakhdar trouvera son emploi à la librairie du Groupe pour la diffusion de la pensée coranique. Nous pouvons rapprocher cette librairie de la mouvance islamiste salafiste.

Lorsque Lakhdar rencontre Judit, une Espagnole venue améliorer sa culture et son apprentissage de l’arabe et qu’il rejoindra à Barcelone à la fin du roman, Bassam disparaît. Nous supposons, tout comme le narrateur, qu’il est parti en Afghanistan pour poursuivre une formation pratique pour commettre des attentats. À plusieurs reprises au cours du récit, Lakhdar le soupçonne d’avoir commis des actes de terrorisme mais c’est une question tabou entre les deux amis. Un parallélisme peut être fait entre Bassam et Mohammed Merah. Pour l’auteur, ce qui importe c’est de donner une vision de l’ensemble de tous ces actes, de tous ces problèmes accumulés et non celle de l’acte isolé.



D’autres personnages apparaissent de façon récurrente dans le récit comme Judit, Meryem la cousine de Lakhdar et le Cheick Nouredine, l’imam de la mosquée ainsi que tous ceux qui contribuent à la formation du héros au cours de son itinéraire.
 
 
Conclusion
 
Après la lecture de ce roman, nous pouvons parler d’un roman politique d’une certaine violence. Un constat est fait sur les violences économiques de l’Espagne et les violences physiques du Moyen Orient. Ce n’est qu’en suivant le sombre et long voyage d’initiation de Lakhdar que nous prenons conscience du monde dans lequel il vit. D’après Mathias Énard, si une telle violence politique est retranscrite dans son œuvre c’est qu’elle est présente autour de nous.

Ce livre est une sorte de témoignage sur la révolution arabe, le mouvement des indignés et la montée de l’islamisme à travers le personnage de Lakhdar. Il représente une certaine jeunesse confrontée à la vie dans ce monde. De plus, il y a une réelle communauté d’esprit entre la jeunesse barcelonaise et la jeunesse marocaine.

En somme et pour résumer la pensée générale du roman, l’auteur aborde tous ces thèmes par la fiction tout en faisant le constat que les promesses faites par les gouvernements à différentes échelles n’aboutissent jamais. Lakhdar pense que la société casse l’individu et l’empêche d’accéder à ses désirs. Pour lui,

 

« les hommes sont des chiens, ils se frottent les uns aux autres dans la misère, ils se roulent dans la crasse sans pouvoir en sortir, se lèchent le poil et le sexe à longueur de journée, allongés dans la poussière prêts à tout pour le bout de barbaque ou l’os pourri qu’on voudra bien leur lancer, et moi tout comme eux, je suis un être humain, donc un détritus vicieux esclave de ses instincts, un chien, un chien qui mord quand il a peur et cherche les caresses. » (p.11).

 

La comparaison des hommes aux chiens est continuelle dans le roman, ce qui montre que pour le protagoniste l’existence humaine se résume à très peu de chose.

 
M.S., A.S Bibliothèques.

 

Mathias ÉNARD sur LITTEXPRESS

 

Mathias Enard Parle leur de batailles

 

 

 

 

Articles de Julie et de Pauline sur Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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26 mars 2013 2 26 /03 /mars /2013 07:00

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Barbara CONSTANTINE         
Et puis, Paulette…
Calmann-Lévy, 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’auteur, Barbara Constantine
 
Biographie

http://www.de-plume-en-plume.fr/membre/963

 
Bibliographie

  • Allumer le chat , Points, 2007
  • À Mélie, sans mélo, Calmann-Lévy, 2008
  • Tom, Petit Tom, Tout Petit Homme, Tom, Calmann-Lévy, 2010 (prix Charles Exbrayat en 2010)
  • Voisins, Voisines et Jules le chat, Rageot, 2010 (jeunesse)
  • Et puis, Paulette…, Calmann-Lévy, 2012


 

L’histoire

Et puis, Paulette… c’est l’histoire, en premier lieu d’un vieil homme, Ferdinand, qui, après la mort de sa femme et le départ de son fils, sa belle-fille et ses deux petits-enfants, vit seul dans sa ferme. Un vieil homme au caractère bien trempé, un peu bougon mais attendri par ses petits-enfants, les « Lulus » (Ludo et Lucien) qu’il ne voit plus si souvent à cause de sa belle-fille. C’est grâce à eux que la vie de Ferdinand va changer. En rentrant chez lui, il aperçoit la chienne de sa voisine, Marceline, et la lui ramène. Il découvre avec stupeur que Marceline semble sans vie, étendue sur son lit ; elle s’est évanouie à cause d’une fuite de gaz. Après l’avoir sauvée, Ferdinand remarque que le toit de Marceline est sur le point de s’effondrer et décide de l’aider. Un week-end où les Lulus sont chez Ferdinand, une tempête s’abat sur le village et menace la maison et la vie de Marceline. Ce sont les Lulus qui demandent à leur grand-père pourquoi il n’inviterait pas Marceline chez lui. Pour Ferdinand cela ne semble pas si simple d’inviter une femme qu’on connaît à peine à vivre chez soi. Il le fera tout de même.

 Peu après l’emménagement de Marceline, sa chienne et son âne, le meilleur ami de Ferdinand, Guy leur apprend que Gaby, sa femme, son amour depuis toujours, est mourante. Lorsqu’elle décède, Guy se laisse mourir petit à petit. Mireille, belle-fille de Ferdinand et fille adoptive de Guy, ne supporte pas de voir son père ainsi. Elle ravale son mépris pour Ferdinand et le supplie de convaincre Guy d’emménager avec les deux nouveaux colocataires.

La vie à trois semble bien fonctionner et les trois personnes âgées se créent de nouvelles habitudes. Seulement, un matin, Marceline ne se lève pas ; elle est grippée. Guy créé l’organivioc, un tableau concernant l’organisation des soins qu’il faut donner à Marceline. Elle finit par guérir.

Les trois viocs ne parlent pas énormément du passé. Ils l’aiment, sont nostalgiques mais n’y pensent pas forcément ou ne veulent pas en parler. Comme Marceline, qui a vécu un drame familial. Elle se confiera tout de même de plus en plus à Ferdinand. Ils ne parlent pas tant du passé mais, aiment à revivre, ressentir des choses d’un temps révolu. Comme lorsqu’ils prennent le vieux tracteur de Ferdinand qui brinquebale et les remue pendant leurs déménagements/emménagements.

En effet, les déménagements ne s’arrêtent pas là. Au centre du village se trouve la maison des sœurs Lumière, Simone et Hortense, qui sont menacées d’être expulsées par leur neveu. C’est Ferdinand, en leur rendant visite, qui découvre l’affaire car il est accueilli chez les deux femmes par un fusil pointé sur lui. Il les invite à vivre à la ferme et elles acceptent avec joie. Elles demandent à avoir plusieurs pièces pour elles deux. Pour avoir leur intimité et pour que Simone puisse s’occuper plus facilement d’Hortense qui est beaucoup plus âgée que les autres habitants. Hortense finit par avoir besoin de beaucoup plus de soins. Marceline, Guy et Ferdinand ont alors l’idée d’embaucher une infirmière à plein temps, mais cela coûte cher. Muriel, une jeune femme en école d’infirmière accepte leur offre. La jeune femme sera alors nourrie et logée à la ferme ; une nouvelle âme, plus jeune aide à faire vivre la « communauté ».

Guy, toujours friand des tableaux, créé Solidarvioc qui répertorie les retraites de chacun, les gains (vente des maisons, vente de légumes aux marché…) et les dépenses de la maison.

Pour aider Marceline à s’occuper du jardin et de la vente au marché, les viocs se rendent à l’école d’agriculture, pour demander si un étudiant n’aurait pas besoin d’un logement… Ils rencontrent alors Kim, qui s’installe dans la même partie de la ferme que Muriel. Plus de jeunes à la ferme, signifie besoin d’internet. Lorsque l’ordinateur arrive, tout le monde est en ébullition et l’apprentissage de cette machine compliquée ne leur fait pas peur, surtout pas à Guy qui aime surfer sur le oueb et veut se créer un profil fesse bouc. Ils vont même jusqu’à créer un site solidarvioc.com, pas très joli, pas très poétique, mais ça voulait bien dire ce que ça voulait dire. Où ils mettraient les tableaux, leur façon de fonctionner et de vivre pour, pourquoi pas, donner l’envie à d’autres de vivre à plusieurs (le site solidarvioc.com a réellement été créé à la fin de l’écriture du roman de Barbara Constantine).
 
Les jours passent et la communauté vit, les lulus sont souvent à la ferme, le chat était en fait une chatte, l’âne piétine le potager, une histoire d’amour se dessine entre deux « colocataires », puis arrive… Paulette.

 

La forme

L’écriture de ce roman est très orale ; on ne trouve presque que du discours indirect libre tout au long du récit :

 

« Mais ce qu’elle aimait par-dessus tout, c’était parler du passé. De sa jeunesse. De comment c’était mieux avant. Combien c’était plus beau. Surtout avant qu’ils se connaissent ! Elle finissait toujours par énumérer rageusement tout ce qu’elle aurait pu vivre, ailleurs, en Amérique, en Australie, ou au Canada peut-être. Ben oui, pourquoi pas, ça aurait pu ! » (page 19),

« Elle préfère de l’eau, à cause des médicaments. Boit un trait. Ça va mieux. » (page 112).

 

Le discours indirect libre rend vraiment le roman vivant, donne l’impression qu’on nous raconte une histoire, des anecdotes.

 Ce qui est très oralisé également, ce sont les paroles rapportées qui sont écrites telles que les personnages les disent et les imaginent, les comprennent : page 165, lorsque les sœurs Lumière déménagent, Hortense se met à chanter un grand classique : « Aïm ségué aine ze rêne, aïm ségué aine ze rêne, ouate e biou tifoul fi lène, aïm rapi e gaine… ». Il en est de même lorsqu’ils branchent l’ordinateur, ils sont pressés de « surfer sur le oueb et de se mettre de profil sur fesse bouc ».  On retrouve le même procédé concernant les enfants.
 
 

Les thèmes abordés

Et puis, Paulette… de Barbara Constantine est un roman léger et drôle tout en traitant de faits actuels, de problèmes concernant les personnes âgées ; la solitude, l’abus de faiblesse, l’escroquerie, la vieillesse, la sénilité, la mort... Ces faits sont graves mais traités avec légèreté et surtout, sans tabous. On y trouve alors une nouvelle vision de la vieillesse ; au lieu d’être pris en charge et d’attendre la mort dans une maison de retraite, on voit là une sorte de seconde vie : la colocation entre viocs.

Il y a forcément une part de nostalgie, d’amour pour une époque révolue dans le roman. Cependant, ces viocs vivent au présent et se tournent facilement vers l’avenir, notamment par un grand bouleversement à la fin du roman mais, également par la création improvisée de cette communauté et du rapport entre les jeunes et les vieux, où chacun apprend des choses à l’autre.


Clémence, AS édition-librairie

 

 

 

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16 mars 2013 6 16 /03 /mars /2013 07:00

 

 

 

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Olivier CADIOT
Fairy Queen
P.O.L, 2002

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quelques mots sur l'auteur

Olivier Cadiot, né en 1956 à Paris est un poète, dramaturge et traducteur français. Avant sa première publication, l'art poetic, en 1988 à l'âge de 32 ans, il s'adonnait à des lectures orales de ses textes à l'ARC, au musée d'Art Moderne de Paris. Bien que familiarisé à l'écriture de poésie dès l'âge de 15 ans, Olivier Cadiot est un auteur qui s'engage dans le monde intellectuel français par le dire et l'audible avant le lisible. En 1993, il fonde avec Pierre Alféri, romancier et poète français, premier fils du philosophe Jacques Derrida, La Revue de littérature générale qui consacrera son premier tome à la poésie et s'affirmera comme avant-garde littéraire.

L'œuvre d'Olivier Cadiot n'est pas fermée dans un genre mais voyage entre poésie, théâtre et roman. Il signe un nouvel ensemble littéraire par une recherche du nouveau ne dépendant plus des traces de l'ancien. Jamais dans un processus d'écriture figé et définitif, Olivier Cadiot fait fusionner la poésie et le roman par l'adaptation de ses œuvres au théâtre mais aussi par des lectures publiques.



Fairy Queen

Fairy Queen d'Olivier Cadiot, publié en 2002 aux éditions P.O.L, tire son titre d'un semi opéra composé par le musicien anglais Henry Purcell en 1692. Ce livret adapte la pièce shakespearienne Le songe d'une nuit d'été mêlant amours entrecroisées, magie et mise en abyme du théâtre.

Fairy Queen d'Olivier Cadiot est une discussion entre le couple Gertrude Stein et Alice Babette Toklas. L'auteur projette le lecteur dans l'instant de leur rencontre par l'imagination qu'il fait de leurs échanges de paroles et de pensées. Par sa plume vivace au rythme saccadé, il engage le lecteur au cœur du dialogue entre ces deux femmes.

Gertrude Stein, née en 1874 à Alleghany en Pennsylvanie et décédée en 1946 à Neuilly Sur Seine, est une poétesse, écrivaine et féministe américaine. En 1904, elle vient à Paris, saisie par la fièvre artistique du quartier Montparnasse. Elle se met à fréquenter la communauté artistique de la capitale et s'entoure d'amitiés telles que Francis Picabia et Tristan Tzara. Par sa collection personnelle de tableaux et ses livres, elle participe hautement à l'expansion du cubisme et de la littérature de Hemingway et de Fitzgerald. Son génie était d'anticiper le talent des autres, son intuition flairait toujours un futur artistique, notamment avec la naissance du Cubisme. C'est grâce à cette Américaine que se développèrent la littérature et l'art moderne en France.

Alice Babette Toklas, née en 1877 à San Franscisco et morte en 1967 à Paris, est une femme de lettres américaines. D'une famille bourgeoise juive polonaise, elle fit des études de musique et pratiqua le piano. En 1907, à Paris, elle rencontra Stein dont elle partagea la vie jusqu'à la mort de cette dernière. Ensemble, elles organisèrent des rencontres où l'avant-garde de l'époque échangeait et communiquait. Leur appartement du 27 rue de Fleurus devint un des carrefours marquants de l'art et de la littérature à Paris.

À la fois confidente, critique, amante et cuisinière de Gertrude Stein, Alice Babette Toklas était une personnalité discrète. Elle fit son apparition médiatique lors de la publication des mémoires de Gertrude Stein, The autobiography of Alice B. Toklas, où l'écrivaine introduisait la voix de son amante à la première personne.



Dans Fairy Queen, Olivier Cadiot nous montre l'entrée d'une fée dans la vie d'une queen. Alice B. Toklas et Gertrude Stein partagèrent ainsi une grande partie de leur vie autour de l'art et la littérature, en formant l'un des couples les plus emblématiques de l'époque.

Tout d'abord, Fairy Queen est un livre très drôle. Olivier Cadiot propose un paradoxe amusant : les échanges conversationnels d'un couple de femmes homosexuelles, féministes et modernes autour de la cuisine, de « remontant spécial dans gâteau au chocolat », de « rillettes de canard », de « sandwich », de « dinde », de « sauce béarnaise » pour traiter du vide, du rien, de l'amour, de l'écriture,  de l'art... Ces thèmes sont abordés dans la légèreté, introduits par une anecdote amusante qui prend toujours une valeur symbolique et donne sens au texte.

 

 «  Vous connaissez ce truc ? Air Guitar, il y a même un championnat du monde, faire semblant de jouer de la guitare, à vide, comme on faisait dans les boums, zoiiiing, Santana, etc. »

 

C'est ainsi qu'elles abordent le thème du vide dans l'art.

« Rien d'important au centre ne veut pas dire rien majuscule. »

Le vide est-il une idée du rien ? Qu'est-ce que le rien ? Il est nécessairement quelque chose, sinon il ne serait pas. Peut-être un vide plein, un bruit blanc, une intuition...

Le lecteur a cette agréable impression de spontanéité à la lecture de Fairy Queen. En effet, Olivier Cadiot s'éloigne de l'analyse brute et du traitement philosophique pur des choses pour laisser place  au surgissement d'échanges francs. Ainsi, la Gertrude Stein connue de tous, intellectuelle et collectionneuse d'art est mise de côté pour l'expression d'un « je » distancié et plein d'auto-dérision.

Jamais l'auteur ne contraint le lecteur ni à la difficulté face au texte, ni à la confidence directe et réfléchie. Au contraire, les thèmes sont abordés de façon inconsciente et se profilent naturellement ce qui leur donne une profonde véracité.

Le plaisir à la lecture de Fairy Queen vient aussi du style d'Olivier Cadiot. Son écriture est empreinte d'une musicalité moderne. Le croisement du français (langue dépeinte par son essor de mots) et de l'anglais (tendance au court, au concentré, à la synthèse) produit un naturel amusant au texte. À la lecture de ce livre, une impression d'écriture libre nous envahit, comme un effet de vitesse qui bouleverse par l'émergence de la précision brutale des mots. Cadiot fonde son travail d'écrivain sur une déconstruction, qui n'est pas fatigante pour le lecteur et crée un ensemble démentiel mais éclatant de sens. Ce bloc d'écriture est composé de deux parties :

– l'anecdote, le spontané, l'oralité tout en fragments et surgissant d'une conversation, d'une pensée, d'une vision, d'un souvenir...

– l'émergence du roman qui découle naturellement de la première partie, ainsi que de la lecture qu'en fait chaque lecteur.

« Je vois les formes comme des contenus et les contenus comme des formes. » Olivier Cadiot.

Par ce procédé d'écriture, Olivier Cadiot fait entendre un son de voix particulier qui se structure par un style unique, difficile à répertorier. L'auteur parle de « tordre la langue », de « collision de mots pour produire de la pensée. » Ce démantèlement amène un surgissement de l'oralité.

Fairy Queen est un livre aux frontières vaporeuses. En effet, Olivier Cadiot navigue entre les pensées personnelles d'Alice Babette Toklas, un déroulement d'images et d'actions décrit par énumération et le dialogue entre les deux femmes. Il marque la différence par une écriture pleine de conventions, sans réelles indications typographiques.

 

 « Volontiers, mais ouiiii, je hurle intérieurement, c'est ça que je voulais, yes, nom de dieu, bingo, mais avec joie, c'est ah comment vous dire ? »

 

Ainsi, Olivier Cadiot ne se contente pas de nous communiquer simplement quelque chose de façon linéaire. Il appelle les lecteurs à une vraie expérience par l'élucidation afin de donner corps au texte. La forte interactivité dans Fairy Queen amène une grande satisfaction aux lecteurs qui, complètement intégrés dans le roman, s'amusent du défi qu'apporte le style de l'auteur.

In fine, une écriture basée sur l'échange, la rencontre entre deux subjectivités qui s'atteignent et partagent dans un naturel conversationnel prégnant. Chez Olivier Cadiot, la poésie et l'oralité se confondent pour former l'essence même de son écriture.

Gertrude Stein et Alice B. Toklas renaissent touchantes et drôles sous la plume d'Olivier Cadiot. L'auteur laisse de côté leurs personnalités publiques pour parler cuisine et partager un moment authentique avec le lecteur. Doucement, dans une ambiance légère où les rapports sont relâchés, Olivier Cadiot aborde la rencontre entre ces deux femmes célèbres par une biofiction en forme de dialogue vif et drôle, sur un rythme d'oralité.



Samantha, AS édition-librairie




Bibliographie


Fairy Queen, Olivier Cadiot, P.O.L, octobre 2002.
Un nid pour quoi faire, Olivier Cadiot, P.O.L, octobre 2006.


Les sites officiels

http://www.pol-editeur.com/
http://www.theatre-contemporain.net/


Les entretiens

http://www.franceculture.fr/emission-hors-champs-olivier-cadiot-2012-10-18


Les articles en ligne

http://www.lepoint.fr/arts/gertrude-stein-une-rose-est-une-rose-est-une-rose-est-une-22-09-2011-1377616_36.php
http://www.lexpress.fr/culture/livre/gertrude-stein_933472.html














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13 mars 2013 3 13 /03 /mars /2013 07:00

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Philippe BESSON
Une bonne raison de se tuer
Juillard, 2012
10/18, janvier 2013
 








 

 

 

 

 

 

L’auteur

Philippe Besson est un écrivain français né en 1967 en Charente. Il est également critique littéraire et animateur de télévision. Il fut homme d’affaires pendant quelque temps, avant de devenir DRH puis secrétaire-général de l’Institut français d’opinion publique.

Mais c’est en 1999, à la suite de lectures de récits d’anciens combattants de la Première Guerre mondiale, qu’il se lance dans l’écriture de son premier roman : En l’absence des hommes, qui est publié en 2001. Ce roman reçoit le prix Emmanuel-Roblès. En 2002, il a déjà publié quatre romans et décide de se consacrer entièrement à l’écriture. Chacun de ses romans reçoit de nombreux prix, et l’un d’eux est même adapté au cinéma.

Une bonne raison de se tuer est son douzième roman.

(Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Philippe_Besson)

 

Résumé

Une bonne raison de se tuer aborde, comme son titre l’indique, le thème du suicide. Nous suivons en effet deux personnages à un tournant de leur vie.

Le premier personnage que nous découvrons est Laura, une femme d’une quarantaine d’années, engluée dans la routine de sa vie depuis son divorce et le départ de ses fils, devenus des adultes. Au début du chapitre, elle se réveille, c’est le début de la journée. Et nous apprenons, dès la fin de ce premier chapitre, que la journée qui commence sera la dernière journée de Laura : « Mais cette fois, Laura Parker ne sera pas sauvée : elle a décidé qu’elle serait morte ce soir. »

Le deuxième chapitre concerne Samuel, un homme d’une quarantaine d’années également, vivant seul à Newport Beach, et menant une vie d’artiste depuis son divorce d’avec sa femme. Le chapitre commence également au réveil du personnage, et dès la fin de celui-ci, nous apprenons également le caractère particulier de la journée qui commence : « Paul est son fils. Cet après-midi, à 14h, il doit l’enterrer. »

Le roman se déroule sur toute la durée de la journée, durant laquelle le lecteur suit les deux personnages en alternance.

 

Thèmes abordés

Les thèmes abordés sont ceux qui habitent en général les romans de Philippe Besson, la mort, la nostalgie, l’amour et une sorte de mélancolie qui se transmet au lecteur.

– La mort. Les deux personnages sont directement confrontés à la mort dans le roman, mais de manières très différentes. En effet, alors que Laura se projette vers la mort par sa décision de se suicider, Samuel est lui en position de victime face à la mort de son fils, survenue très tôt et de manière inattendue. Les deux personnages semblent se répondre, puisque, alors que Laura désire se suicider et expose tout au long du roman ses raisons de le faire, Samuel quant à lui est hanté par le suicide de son fils, qu’il ne comprend pas. Le lecteur est donc balloté entre une femme listant ses raisons de se suicider, et un homme plein de questionnements face à la mort prématurée de son fils, qui s’est pendu. Le suicide est le thème central du roman et l’auteur réussit à aborder ce thème des deux points de vue possible : celui de la personne sur le point de se suicider, et celui de la personne confrontée au suicide d’un être cher, suicide qu’elle ne comprend pas.

– La nostalgie. Ici, les deux personnages semblent également se répondre. En effet, Laura est hantée par sa vie passée, par son mariage qui fut heureux et qui est aujourd’hui brisé, et par l’amour de ses fils, aujourd’hui partis vivre leurs vies d’adultes. C’est de cette nostalgie, de ce manque que naît sa volonté de se suicider. Elle veut mettre fin à cette vie de solitude à laquelle elle n’arrive pas à s’adapter. Samuel, quant à lui, est hanté par la mort de son fils, puisque chaque souvenir, chaque trace de Paul dans son appartement lui provoque un choc qui l’enfonce dans ses souvenirs et dans la nostalgie de la vie avec son fils. Il revit chaque moment, en se demandant comment il aurait pu ou dû agir pour éviter la mort de son fils. Il analyse chaque comportement, chaque silence de Paul, pendant lesquels il aurait dû lui parler, et qui l’aurait aidé à le comprendre et à empêcher son suicide.

– L’amour. Évidemment, comme dans chaque roman de Philippe Besson, la vie des personnages est guidée par l’amour qu’ils portent à une personne, ou à plusieurs. Ainsi, Laura est détruite par le désintérêt dont ses fils font preuve, alors qu’elle se rappelle avoir sacrifié sa vie pour les élever et pour les rendre heureux. Samuel est lui détruit par la mort de son fils qu’il aimait tant, malgré le peu de temps qu’ils passaient ensemble. Les deux personnages regrettent la distance qui s’est installée entre eux et leurs enfants, et qui a poussé une des deux parties au suicide, que ce soit par manque de communication ou par manque d’amour et d’intérêt. Les deux personnages sont également unis par l’échec de leurs mariages, qu’ils regrettent tous les deux.



 
Ce roman aborde donc plusieurs thèmes, dont celui qui traverse toute l’œuvre de Philippe Besson : la psychologie humaine. Comme toujours, nous rencontrons des personnages qui se trouvent à un tournant de leur vie, et qui sont donc dans une démarche d’introspection que l’auteur nous expose. Ces deux personnages sont dans une journée de leur vie pendant laquelle leur fragilité est exacerbée, où toutes les questions qu’ils se posent les mèneront à des décisions majeures.


Morgane, AS bib.-méd.

 

 


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4 mars 2013 1 04 /03 /mars /2013 07:00

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Cécile COULON
Le roi n’a pas sommeil
Viviane Hamy, 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Biographie

Cécile Coulon est une jeune auteure française, née en 1990 à Clermont-Ferrand. Son premier roman, Le voleur de vie, a été publié en 2007 aux éditions Revoir, une maison d’édition qui publie des auteurs ou des œuvres rattachés à l’Auvergne. En 2010, elle est publiée aux éditions Viviane Hamy avec Méfiez-vous des enfants sages, puis en 2012 avec Le roi n’a pas sommeil, qui est donc son troisième roman. Grâce à ce dernier ouvrage, elle reçoit le 15 novembre 2012 le prix « Mauvais genres » dans la catégorie « fiction », décerné par France Culture et le Nouvel Obs. Elle reçoit aussi le prix « Coup de foudre » pour le même livre, lors du festival des Vendanges littéraires de la ville de Rivesaltes.

 http://www.viviane-hamy.fr/les-auteurs/article/cecile-coulon
 http://fr.wikipedia.org/wiki/C%C3%A9cile_Coulon



Aperçu de l’œuvre

Le roman de Cécile Coulon nous plonge dans une « Amérique » des années 30, dans laquelle se déroule l’histoire de Thomas Hogan, fils de Mary et William Hogan. Thomas essaie laborieusement de se positionner en tant qu’individu dans une société où son héritage familial représente l’unique chose le définissant depuis la mort de son père. L’itinéraire qu’a pris son père dans le passé représente un danger aux yeux de la mère. Elle regarde son fils grandir dans la peur d’y entrevoir l’image de l’homme qu’elle a aimé mais qui a changé inexorablement au fil du temps, dans ce petit village de campagne.

L’atmosphère qui se dégage du roman est particulière, elle oscille entre la fraîcheur incarnée par la présence de la forêt et l’air vicié associé au village dans lequel évoluent les personnages. Il s’agit d’un village replié sur lui-même, dont les habitants semblent vivre en autarcie, tout en gravitant autour de la recherche désespérée d’un bonheur incertain. Un bonheur dont la fragile constitution s’observe d’un œil soucieux d’en protéger les fruits, comme si le simple fait de tourner une page pouvait faire s’écrouler toute la vie accumulée d’un fils et de sa mère dont l’histoire passée menace encore et toujours leur équilibre.



Extrait de la quatrième de couverture

 

« Ce que personne n'a jamais su, ce mystère dont on ne parlait pas le dimanche après le match, cette sensation que les vieilles tentaient de décortiquer le soir, enfouies sous les draps, cette horreur planquée derrière chaque phrase, chaque geste, couverte par les capsules de soda, tachée par la moutarde des hot-dogs vendus avant les concerts ; cette peur insupportable, étouffée par les familles, les chauffeurs de bus et les prostituées, ce que personne n'a pu savoir, c'est ce que Thomas avait ressenti quand le flic aux cheveux gras lui avait passé les bracelets, en serrant si fort son poignet que le sang avait giclé sur la manche de sa chemise. »

 

 

 

Thèmes et personnages

Thomas Hogan, le personnage principal, illustre le thème central du livre : la transition de l’adolescence à l’âge adulte. C’est un thème récurrent dans la littérature ; pourtant l’auteure le transpose dans une atmosphère si singulière que cela lui confère une certaine authenticité et non pas une impression de « déjà vu ». Ce thème est intimement lié à la fatalité flottante qui imprègne tout le roman ; Thomas semble voué à la « reproduction sociale » mais pas seulement ; l’histoire de son père fait violemment écho à la difficulté de devenir un homme, dans un endroit donné et selon des normes spécifiques.

La fatalité s’érige alors comme un élément prépondérant dans l’œuvre, elle s’associe à tous les efforts vains de Thomas et affecte tous les habitants du village ; on l’entrevoit dans les différentes anecdotes sur les villageois, elle n’épargne personne et scelle la vie de Thomas ainsi que celle du village.

Par ailleurs, un « personnage » important prend place aux côtés de Thomas tout au long du récit, c’est sa maison. Elle est témoin des grandes étapes de la vie des personnages et rythme leur évolution. Sa présence est duelle, elle apporte à la fois réconfort et protection mais elle incarne aussi les affres du passé : la maison se souvient et fait rappel des événements qui furent bien vite oubliés.



Avis personnel

Le roman de Cécile Coulon, nous fait voyager dans les multiples métaphores qui stimulent l’imagination du lecteur, les musiques qui rythment les différents épisodes de la vie de Thomas et contribuent à faire de ce roman une œuvre complète. Cécile Coulon a du talent, elle ne s’ajoute pas à la liste infinie de ces jeunes auteurs qui parlent de leur génération, mais surprend par le choix du contexte dans lequel se déroule une histoire hors normes. Elle explique d’ailleurs très bien cela, lors d’un entretien à France Culture le 17 janvier 2012 (émission « Un autre jour est possible »), où elle dit qu’elle n’a « pas assez de recul pour parler de [s]on pays, [s]a génération », elle choisit donc « un ailleurs qu’on ne puisse pas vraiment nommer » comme cadre  à l’élaboration de son roman. Je trouve personnellement ce choix judicieux, cela donne au récit une dimension intemporelle et sans prétention. Cécile Coulon, est selon moi une créatrice à part entière dont j’aimerai suivre l’évolution car elle m’a transportée avec virtuosité dans un univers étrangement cohérent.

Lien vers l’émission : http://www.franceculture.fr/emission-un-autre-jour-est-possible-une-histoire-de-l-amour-le-roi-n-a-pas-sommeil-roman-2012-01-17

 

 

Cécile, 1ère année bibliothèques-médiathèques

 

 

 


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26 février 2013 2 26 /02 /février /2013 13:00

Mathias Enard Parle leur de batailles

 

 

 

 

 

 

 

 

Mathias ÉNARD
Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants
Actes Sud, 2010
 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’auteur

Parcours universitaire

Auteur français né en 1971 à Niort, il a suivi des études d’arabe et de persan à l’INALCO et a fait plusieurs séjours au Moyen-Orient. En 2010, il enseigne l’arabe à l’Université autonome de Barcelone.



Parcours littéraire
 
Il publie chez Actes Sud, dès 2008, son premier roman Zone, qui est une seule phrase de 500 pages.

Il participe aussi au comité de rédaction de la revue Inculte.

Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants est publié en 2010 et a reçu plusieurs prix, dont le Goncourt des lycéens.

Mathias Énard a publié Rue des voleurs en août 2012.



Le roman

Le titre du livre est inspiré par un extrait du Rudyard Kipling dans l’introduction d’Au hasard de la vie

« Puisque ce sont des enfants parle-leur de batailles et de rois, de chevaux, de diables, d’éléphants et d’anges mais n’omets pas de leur parler d’amour et de choses semblables ».



Résumé

En débarquant à Constantinople en 1506, Michel-Ange sait qu’il brave la colère et la puissance  de Jules II, pape guerrier et mauvais payeur, dont il a laissé en chantier l’édification du tombeau, à Rome. Mais comment ne pas répondre à l’invitation du sultan Bayazet qui lui propose – après avoir refusé les plans de Léonard de Vinci – de concevoir un pont sur la Corne d’or.



Entre fiction et réalité

L’inspiration de l’auteur est venue après la découverte d’un projet de pont sur la Corne d’or signé par Michel-Ange mais qui n’a jamais été réalisé.

Il s’agit donc, comme précisé sur la première de couverture, d’un roman, mais basé sur des événements réels. À la fin du livre, l’auteur propose des notes où il détaille tout ce qui est véridique dans son récit.

Il nous précise donc lui-même qu’une partie de son œuvre est inventée, notamment les sentiments entre les différents personnages, caractéristique plutôt romanesque.



Michel-Ange et la ville de Constantinople

Mathias Énard nous présente donc dans ce récit le personnage de Michel-Ange, né en 1475 et mort en 1564, une des figures majeures de la Renaissance. Il nous le présente ici dans une toute petite part de sa vie dont effectivement on ne sait pas grand-chose. Il brosse là un portrait de l’artiste pas très élogieux alors qu’à l’époque l’artiste était considéré comme un messager divin. Michel-Ange est décrit comme « vaniteux, orgueilleux, colérique, névrosé, manquant cruellement d’assurance ». L’auteur cherche ici à montrer que le génie est en réalité un homme. Ce qui permet à l’auteur de jouer avec les différentes émotions de Michel-Ange, de l’émerveillement causé par la contemplation de Constantinople à la peur et à la paranoïa.
  
C’est à travers ses yeux que l’auteur présente la ville de Constantinople et l’univers oriental que l’on découvre à travers les promenades que Michel-Ange fait avec son guide Mesihi. Il découvre les us et coutumes et même les arts lors de la visite de la Basilique Sainte-Sophie.

C’est à travers ces émotions et la variation des différents points de vue que des relations particulières vont s’instaurer entre les différents personnages.



Les relations entre les personnages

L’auteur joue sur le point du vue ; la plupart du temps, le récit est écrit à la première personne et au présent. La première personne intervient quand l’auteur insère les véritables lettres de Michel-Ange à son frère.

Il y a également à plusieurs reprises dans le récit l’intervention d’une première personne assez mystérieuse, qui intervient juste au début du livre ; le lecteur ne connaîtra l’identité du personnage que vers le milieu du récit. C’est une danseuse androgyne par le biais de qui vont se lier les différentes relations ambiguës entre les personnages. Cette femme qui a l’air d’un homme est la source de l’ambiguïté sexuelle de Michel-Ange. Quant à son guide Mesihi, il est clairement attiré par l’artiste. Ce triangle va créer une montée en tension et changer totalement l’atmosphère du roman en lui donnant un aspect plus dangereux et sensuel.

En conclusion ce livre est bien un roman basé sur des faits ayant existé et cela permet à l’auteur de jouer avec les sentiments des personnages. C’est un livre très agréable, avec une écriture assez fluide et la brièveté des chapitres (deux ou trois pages) permet au lecteur de s’y plonger facilement.   


Pauline A., 2e année bib.-méd.-pat.


Lire également l’article de Julie.

 

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