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8 mai 2008 4 08 /05 /mai /2008 21:47

 


Amélie NOTHOMB,
Stupeur et tremblements

Albin Michel, 1999,
Rééd. Le Livre de poche
 















Biographie



     Amélie Nothomb est née le 13 Août 1967 à Kôbe, au Japon, de parents belges. Elle a passé son enfance et son adolescence en Extrême-Orient. Son père, ambassadeur de Belgique, a rythmé la vie d’Amélie de déménagements successifs au gré de ses mutations. Après le Japon, elle est partie en Chine à l’âge de cinq ans, départ vécu comme un exil. Puis ce sera New York et enfin le retour en Asie du Sud-Est. En 1990, après ses études de philologie romane à l’Université libre de Bruxelles, elle retourne à Tokyo où, ayant parfaitement acquis le Japonais, elle est engagée comme interprète pour la compagnie Yumimoto. C’est à la suite de cette expérience professionnelle qu’elle rentre en Europe et commence à écrire son premier roman : Hygiène de l’Assassin. Il est publié en 1992 et rencontre le succès. Des romans aux pièces de théâtre, tous publiés chez Albin Michel, l'ensemble de son oeuvre lui a valu la reconnaissance du public.

 

Le roman

     Sur les nombreux romans qu’elle a écrits, Stupeur et tremblements a obtenu le Grand prix du roman de l’Académie Française en 1999. Ce titre évoque l'attitude qu’il convenait d’adopter lorsque l’on s’adressait à l’Empereur selon l’ancien protocole nippon. Il raconte avec beaucoup d’autodérision et de désillusion son année passée chez Yumimoto comme interprète. Dans cette compagnie japonaise d’import et d’export, Amélie, au cours de son contrat d’un an, va découvrir les dures lois qui régissent une entreprise nippone : la soumission hiérarchique et le sens de l'honneur.

 

     En effet, depuis son enfance, elle est charmée par le raffinement de l’art de vivre japonais et c’est donc avec beaucoup de plaisir qu’elle retournera pour son contrat d’un an dans cette compagnie. Également fascinée  par la hiérarchie d’entreprise japonaise, par sa droiture et sa méticulosité, elle l’est d’autant plus par sa supérieure directe : Mlle Mori. Et sans s’en cacher, elle passe des heures à contempler sa beauté. Mais rapidement toutes ces illusions vont prendre fin. A commencer par le premier jour où M. Saito, le supérieur de Mme Mori, lui confie le travail de répondre à une invitation pour une partie de golf. La lettre à peine achevée, M. Saito la déchire et la somme de recommencer. Il déchirera toutes les lettres qu’elle rédigera et sans aucun commentaire. Il lui confiera ensuite des documents à photocopier. C’est alors qu’elle refait ses photocopies pour la énième fois, sous prétexte qu’elles ne sont pas droites, qu’elle rencontre le sympathique Monsieur Tenshi avec qui elle produira un rapport excellent sur les produits laitiers. Pour ne susciter aucune réprobation de sa hiérarchie, Amélie convainc Monsieur Tenshi de s’attribuer la paternité de ce projet. Néanmoins, ils seront dénoncés par Mlle Mori qui, trop jalouse de voir Amélie évoluer en si peu de temps alors qu’elle-même a souffert pour arriver à son poste, préfère la voir humiliée.

    
     Mais c’est ici que la chute commence. Las de ses échecs répétitifs, ses supérieurs ne lui confient plus aucune tâche, à tel point qu’Amélie se demande ce qu’elle doit faire pour occuper ses journées. Par désœuvrement, elle commence donc à apprendre par cœur le trombinoscope des employés et de leurs familles, tant les noms que les dates de naissance. Puis, elle prendra l’initiative de distribuer le courrier en même temps que le café. Ce qui lui vaudra des reproches puisque remettre le courrier est le travail du postier. Or, prendre le travail d’un autre sans avoir obtenu la permission de ses supérieurs directs est considéré comme un crime. Elle aura ensuite pour tâche de tourner les calendriers chaque jour. Puis elle devra comparer des frais comptables, tâche pour laquelle elle n’a strictement aucune aptitude : jamais elle ne trouvera les bons résultats. Et ainsi de suite ; ses incapacités seront mises sur le compte de ses origines occidentales ; on ira jusqu’à la persuader qu’elle est une débile mentale. 

     Lorsqu'elle veut réconforter Mlle Mori, fortement réprimandée en public par son supérieur, celle-ci le vit comme une autre humiliation et, pour se venger, oblige Amélie à devenir la dame pipi des toilettes du quarante-quatrième étage.


     La désillusion est donc grande. Elle découvre que même les éléments les moins brillants d’une entreprise sont conservés pour leur montrer à quel point ils sont mauvais et incapables.
C'est un système où la perfection est poussée à son comble. Règles et devoirs sont  si oppressants qu’il n’est pas rare de voir les gens s'effondrer de différentes façons, que ce soient les cadres qui vont s’enivrer après leur journée de travail pour oublier les tensions ou Amélie qui se jette nue sous les déchets dans l’entreprise. Les mentalités sont très différentes des nôtres. On peut se demander si au Japon, où le taux de suicide est le plus élevé, les Japonais se suicident pour sauvegarder leur honneur ou plutôt pour échapper à ces systèmes qu’ils réprouvent. Depuis leur plus jeune âge, on leur impose des règles très strictes et chaque moment de leur vie est régi par le devoir, le sens de l'honneur.Contrairement aux mentalités occidentales, chez les Japonais se suicider est un acte héroïque et admirable car il évite de se déshonorer soi-même ainsi que sa famille.

     Finalement, on ne s’étonne pas de savoir qu’Amélie Nothomb n’a pas renouvelé son contrat et a préféré démissionner. En rentrant en Belgique, elle rédigera Hygiène de l’Assassin, roman pour lequel elle recevra les félicitations de Mlle Mori.




Chloé, Éd.-Lib.

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5 mai 2008 1 05 /05 /mai /2008 21:58


Jean-Philippe TOUSSAINT,
Fuir,
Minuit, 2005,
192 pages.
















Biographie de l’auteur

 

 
    Jean-Philippe Toussaint est né le 29 novembre 1957 à Bruxelles d’un père journaliste et d’une mère libraire. Il fera ensuite des études d’histoire et de sciences politiques.

     A 16 ans, il devient champion du monde junior de scrabble. Bien qu’il ne soit pas un grand lecteur et qu’il n’ait jamais envisagé d’écrire, à l’âge de 20 ans, il a un déclic et soudainement l’envie d’écrire s’impose à lui. Sa première tentative sera un scénario dont un championnat du monde d’échecs est le sujet.

     En 1985, il publie, aux Editions de Minuit, La Salle de bain, qui le fera remarquer. Il publiera ensuite Monsieur en 1986, L’Appareil photo en 1988, La Réticence en 1991, La Télévision en 1997, Autoportrait en 1999, Faire l’amour en 2002, Fuir en 2005 pour lequel il a obtenu le prix Médicis, et La Mélancolie de Zidane en 2006.

     Il est par ailleurs photographe et réalisateur de cinéma.


Résumé

     Dans les première pages du roman nous apprenons que le narrateur doit se rendre à Shanghai pour une affaire professionnelle que lui confie sa collaboratrice et accessoirement ex petite amie. Il part donc pour Shanghai. Arrivé à l’aéroport, il est accueilli par Zhang Xiangzhi, une relation d’affaire de Marie, qui lui offre un téléphone portable. Pour quoi faire ? Pour le localiser ? Le surveiller ? Garder un œil sur lui en permanence ? Le suivre dans tous ses déplacements ? Cela lui paraît quelque peu étrange. Après cela, Zhang Xiangzhi l’amène à l’hôtel d’où il appelle Marie. Le narrateur devait remettre à son interlocuteur un enveloppe contenant 25000 $ en liquide. Une fois cette mission accomplie, le narrateur a tout son temps libre pour se balader dans Shanghai. Un soir, Zhang Xiangzhi l’invite à une exposition en périphérie de la ville. C’est à cette occasion qu’il rencontre une belle Chinoise, Li Qi, qui l’invite à partir le lendemain avec elle pour Pékin. Il accepte et se rend donc à la gare. Mais une mauvaise surprise l’attend : Zhang Xiangzhi les rejoint et part avec eux.

     Durant le voyage, une relation plutôt ambiguë s’engage entre Li Qi et le narrateur. Au milieu de la nuit, en pleine étreinte charnelle, le portable offert par Zhang Xiangzhi sonne. C’est Marie : son père est décédé, il faut donc que le narrateur écourte son voyage pour arriver à temps à son enterrement. Arrivés à Pékin, ils se rendent à l’hôtel ; une nouvelle surprise attend le narrateur : Li Qi et Zhang Xiangzhi dorment dans la même chambre et le narrateur seul dans une autre.

     Pendant leur séjour, Zhang Xiangzhi s’occupe de faire faire du tourisme au narrateur. Un soir, il lui propose d’aller au bowling. Li Qi les rejoint. Toute la soirée, Zhang Xiangzhi garde précieusement avec lui un sac qui paraît suspect. La soirée tourne mal suite à un coup de téléphone que reçoit Zhang Xiangzhi. Ils partent précipitamment du bowling, s’engagent dans une fuite à moto, évitent tout ce qui pourrai ressembler de près ou de loin à des policiers.

     Arrivé en ville, dans un bar dansant, Zhang Xiangzhi cache le sac dans une dalle du plafond et ordonne au narrateur de prendre un taxi pour rentrer.

     Nous retrouvons le narrateur le lendemain, fraîchement débarqué à l’aéroport de Roissy, cherchant un bateau pour se rendre à l’île d’Elbe pour l’enterrement du père de Marie. Débarqué sur l’île il prend un chambre dans un hôtel et se rend à l’église où il retrouve Marie froide, le regard intransigeant. Sans raison, il part en plein milieu de la cérémonie. Marie le cherche partout, quand ils se retrouvent, ils entament une ébauche de relation charnelle, rapidement avortée. Ils n’échangent aucune parole, si ce n’est qu'ils conviennent d'aller à la plage. Marie part nager, le narrateur doit la rejoindre de l’autre côté de la crique ; il ne la voit pas. Angoissé, il part donc  à sa recherche, la rejoint, la prend dans ses bras et Marie fond en larmes dans ses bras.


Analyse


     Dans Fuir, le téléphone portable est un objet récurrent qui symbolise pour le narrateur l’arrivée de mauvaises choses ; c’est en quelque sorte un oiseau de mauvais augure. D’un autre côté ce téléphone portable est aussi présent dans tous ses déplacements, c’est à travers lui qu’il voyage, et c’est un lien entre la France et la Chine.

 

     De plus, dans tout le livre, le voyage est omniprésent ;  il n’est accordé aucune pause, aucun répit ; le rythme est effréné. Quand, à l’occasion, un ralentissement a lieu, une désillusion apparaît. Tout au long du livre nous empruntons tous les moyens de transports possibles et imaginables : avion, taxi, train, moto, bateau.

     En outre, dans tout le roman le narrateur est passif ; il se laisse trimbaler, il est spectateur de tout ce qui lui arrive, il reste en retrait et vit la scène de l’extérieur. Il est étranger à tout ce qui l’entoure et à ses propres sentiments. On ressent par ailleurs une sorte de souffrance, impossible à localiser. Nous assistons à des monologues intérieurs qui nous laissent entrevoir des peurs, des interrogations.

     En ce qui concerne la relation avec Marie, nous voyons que c’est la fin d’une histoire d’amour. Ils se heurtent à une communication inexistante. Ils s’aiment, se cherchent mais il leur est impossible de se rapprocher sinon « dans le hérissement et la brusquerie ».

     Pour moi, Fuir correspond au décalage entre le monde qui entoure le narrateur et sa pensée. Sa pensée ne cesse de se disperser, il semble perplexe et totalement insaisissable. Cela illustre aussi la société actuelle où l’évasion est indispensable, quelle que soit sa forme. Tous le monde fuit, chacun à sa manière.

     Jean-Philippe Toussaint a un phrasé rarissime, et recourt à un lexique assez soutenu. Ce roman est composé de phrases parfois très longues (deux pages environ) qui permettent des descriptions très précises, qui pourraient constituer des scènes de films. De plus, Jean-Philippe  Toussaint aborde le thème urbain grâce à ses descriptions vraiment détaillées qui façonnent notre imaginaire. Nous nous baladons grâce à elles, dans la ville de Shanghai, dans sa périphérie, à Pékin ou sur l’île d’Elbe.

     Ce roman est donc un perpétuel voyage, une longue fuite du corps et de l’esprit dans un décor changeant et plein d’imaginaire.


Amandine, Éd.-Lib. 1A 

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26 avril 2008 6 26 /04 /avril /2008 07:57


Éric CHEVILLARD,
Les absences du Capitaine Cook,
Paris, Éditions de Minuit, 2001,
252 pages.

















Que sait-on sur Eric Chevillard ? 


    
     Pas grand-chose finalement : il est l'un des "héritiers" du mouvement de l'antiroman et fait partie des jeunes auteurs publiés chez Minuit dans les années 1980 comme Jean Echenoz et Jean-Philippe Toussaint. Dès son premier roman, la critique rend hommage à son humour très cynique. L'auteur entame alors une carrière prolifique dont les œuvres seront presque toutes publiées chez Minuit :

 


Mourir m'enrhume
, Minuit, 1987.
Le démarcheur
, Minuit, 1989.
Palafox
, Minuit, 1990.
Le caoutchouc décidément
, Minuit, 1992.
La nébuleuse du crabe
, Minuit, 1993. (prix Fénéon)
Préhistoire
, Minuit, 1994.
Un fantôme
, Minuit, 1995.
Au plafond
, Minuit, 1997.
L'œuvre posthume de Thomas Pilaster
, Minuit, 1999.
Les absences du capitaine Cook
, Minuit, 2001.
Du hérisson
, Minuit, 2002.
Le vaillant petit tailleur
, Minuit, 2004. (prix Wepler)
Scalps
, Fata Morgana, 2005.
Oreille rouge
, Minuit, 2005.
D'attaque
, Argol, 2006.
Démolir Nisard
, Minuit, 2006. (prix Roger Caillois)
Commentaire autorisé sur l'état de squelette
, Fata Morgana, 2007.
Sans l'orang-outan
, Minuit, 2007.
Dans la zone d'activité
, graphisme par Fanette Mellier, Dissonances, 2007.
Ailes, Fata Morgana, illustrations de Alain Ghertman, 2007. (prix Jean Lurçat)

     La biographie d'Eric Chevillard écrite par… Eric Chevillard lui-même illustre bien l'humour de l'auteur :


" Éric Chevillard, né un 18 juin à la Roche-sur-Yon, anciennement Napoléon-Vendée, il ne s'endort pas pour autant sur ses lauriers puisqu'on le voit encore effectuer bravement ses premiers pas cours Cambronne, à Nantes. Il a deux ans lorsqu'il met un terme à sa carrière de héros national. Il brise alors son sabre sur son genou puis raconte à sa mère qu'il s'est écorché en tombant de cette balançoire et elle feint gentiment de le croire.

Ensuite, il écrit. Purs morceaux de délire selon certains, ses livres sont pourtant l'oeuvre d'un logicien fanatique. L'humour est la conséquence imprévue de ses rigoureux travaux.

Il partage son temps entre la France (trente-neuf années) et le Mali (cinq semaines). Hier encore, un de ses biographes est mort d'ennui.

Éric Chevillard "



Autres preuves du génie et de l'excentricité de l'auteur :


Son blog où il publie fréquemment :

http://l-autofictif.over-blog.com/

http://l-autofictif.over-blog.com/


"Douze questions à Eric Chevillard", un entretien entre l'auteur et la journaliste Florine Leplâtre : http://www.inventaire-invention.com/entretien/leplatre_chevillard.htm

     "Purs morceaux de délire", on ne pourrait pas mieux qualifier Les absences de Capitaine Cook : un livre conçu comme possiblement infini, un foisonnement d'anecdotes, d'histoires de personnages différents sans aucun lien entre eux. Chevillard est le roi des digressions et des développements interminables. Les histoires sont toutes aussi absurdes les unes que les autres, on est plongé dans le délire de l'auteur qui parle de tout et n'importe quoi sans jamais oublier d'y mettre une touche d'humour.

     Le personnage principal des Absences du Capitaine Cook n'est en aucun cas le Capitaine Cook puisque, comme nous le dit si bien le titre, il est absent du roman. Non, le personnage principal s'appelle "notre homme" et est censé être allé partout où le Capitaine n'est pas allé. Mais il a une manière très particulière de voyager :

" il étale et punaise une carte du monde sur un mur de sa chambrette, puis il recule de dix pas, se bande les yeux et lance avec force en direction de ce mur une fléchette de son jeu d'enfant, aux ailettes de plumes vertes, qui se fiche en plein océan, au cœur d'une île. […] Les terres ayant échappé à l'attention de Cook, il les connaît comme sa poche (dans laquelle ses doigts inlassablement jouent avec un petit crayon), toutes, elles sont placées sous son autorité souveraine. " p. 22


     On se rend compte qu'il va être question de voyages intérieurs, de découverte de contrées imaginaires enfouies dans la tête de notre homme.



Les absences du Capitaine Cook : exemple typique de l'antiroman


     Chaque chapitre comporte un chapeau qui qualifie et décrit ce qui est censé se passer dans le chapitre. On nous annonce donc que le chapitre 1 sera une description de notre homme. Or pendant quatre pages, l'auteur nous parle de tout sauf de notre homme : comment faire une cuillère à soupe du dernier pétale de tulipe encore attaché à la tige, puis on s'intéresse aux anguilles et aux moutons. Enfin, les dix dernières lignes du chapitre décrivent notre homme : une description très sommaire et farfelue où l'on apprend que son ombre se projette sur le sol et qu'il a toujours confondu la sémiotique et la sémiologie…

 

 

 

     Il n'y a aucun lien entre les chapitre : le chapitre 3 commence par "Or, qui aime ça, les nénuphars ?". La conjonction de coordination pourrait nous faire penser que la fin du chapitre 2 parlait de nénuphars ce qui n'est pas du tout le cas !



Les absences du Capitaine Cook ou des histoires sans queue ni tête


     Deux sœurs siamoises attachées par les cheveux ont vécu côte à côte sans s'en rendre compte et sans même se connaître jusqu'au jour où elles le découvrent en se peignant. Pourquoi personne ne les a jamais séparées d'un coup de ciseaux ? Pourquoi ne se sont-elles jamais rendu compte de la situation dans laquelle elles étaient, sachant qu'en plus l'une était athlète de haut niveau et l'autre horticultrice et qu'elles n'ont jamais été séparées de plus de 211 centimètres ? Nous ne le saurons pas car l'auteur passe à autre chose et nous aussi.

 

     Notre homme, fou amoureux de ses maîtresses, n'hésite pas à chaque nouvelle aventure à rapporter littéralement la Lune à ses conquêtes. Hélas, aucune n'en veut et notre homme est contraint de rapporter la Lune où il l'a trouvée. L'auteur conclut que si tout cela est difficile à croire, il suffit de lever les yeux au ciel : "la Lune est à sa place." p. 140


     Passons maintenant à une réflexion sur l'homonymie et un cas très remarquable pointé du doigt par notre homme : en effet, Homère, prétendu auteur de L'Iliade et L'Odyssée aurait en fait volé la vedette à Homère, un poète épique grec. S'ensuit tout un discours sur la nécessité de remplacer le nom d'Homère par le nom d'Homère dans tous les ouvrages concernés pour réparer l'outrage :

" Aussi bien disposerons nous ainsi d'un critère parfait pour juger de la rigueur de ces ouvrages : seuls ceux dans lesquels apparaîtra le nom d'Homère seront dignes de notre confiance désormais, tandis que nous bannirons de nos bibliothèques irrévocablement tous ceux dans lesquels le nom d'Homère subsistera." p. 149



Les absences du Capitaine Cook : un langage souvent violent, des paroles très crues

 


     Notre homme se rappelle ses 10 ans : un jour il essaie d'aider un oiseau coincé dans une clôture de fils barbelés. Il tire d'un côté en prenant une aile. Manque de chance, de l'autre côté de la barrière, un cheval tire dans l'autre sens sur l'autre aile. S'ensuit alors une scène terrible où les deux bourreaux se disputent le corps écartelé du pauvre oiseau. Petit à petit, les ailes s'arrachent du reste du corps, celui-ci d'ailleurs toujours coincé dans les fils barbelés. Mais l'oiseau vit toujours. Notre homme écoeuré par tant de souffrance s'enfuit en courant.

 

     Devenu adulte, notre homme inflige les pires tourments à la cuisse de Charlotte Petitgirard, une de ses maîtresses :


"il la frappe à coups de pied, il la racle contre les murs et verse du sel sur ses écorchures. Il la vêt d'un simple jarretière et l'oblige à sortir ainsi, on peut lui cracher dessus, plusieurs hommes la prennent en même temps […] Notre homme vérifie son pouvoir, il livre aux chiens la cuisse de Charlotte Petitgirard – elle ne se défend pas. Il l'introduit dans le cul d'un âne. Il l'engrosse et la fait avorter tardivement en l'immergeant dans un bain de vinaigre poivré – et l'avorton ? ainsi aromatisé : sa-vou-reux ! Et encore il incise la chair tendre de Charlotte Petitgirard et fourre dans la plaie des grappes de petits œufs jaunes et gluants prélevés sur une charogne, puis il recoud grossièrement avec un fil barbelé attaqué par la rouille. "
p 188-189.


     Puis, toujours à propos de la cuisse de Charlotte Petitgirard mais dans un langage plus grossier, l'auteur raconte comment un vieillard répugnant qui n'a qu'une seule jambe a voulu greffer sur sa prothèse la cuisse innocente de la jeune femme :

" L'armature d'acier rouvre les plaies, le sang noir du bassin se mêle au sang clair de la cuisse, leurs tissus se soudent et la greffe prend, bordel de dieu, elle prend, voici la cuisse ronde de Charlotte Petitgirard définitivement et jusque dans leur putréfaction prochaine mariée à ce corps infirme- ses propres muscles lui transmettent des ordres ignobles qu'elle doit exécuter : ainsi elle masse contre l'autre cuisse la verge déjà morte qui flotte entre elles et dont on ne saura pas si la subite raideur est due à ce massage lent, savant, précis, enveloppant, ou relève tout bonnement de la rigidité cadavérique. On ne le saura pas, mais ces fins ouvertes sont les plus belles : le lecteur mélancolique ou désabusé optera pour la seconde hypothèse, tandis que le lecteur sentimental, incurable romantique, préférera la première. " p 191-192

   

     Bien obligé d'arrêter son livre (déjà 252 pages), Chevillard met une dernière fois en scène notre homme. Cette fois-ci, le personnage est âgé et fait part de ses souvenirs à un groupe d'hommes. Il se fait prier pour raconter une anecdote durant tout le dernier chapitre. L'attente nous rend curieux et impatient et on s'attend à une histoire époustouflante mais connaissant l'humour de Chevillard il n'en sera rien. En effet, le vieil homme finit par faire part à ses compagnons de la constatation suivante : l'écorce d'une pastèque, une fois coupée en deux, peut constituer deux bols très pratiques pour recevoir et manger de la pastèque. Or, selon notre homme, c'est une honte car une pastèque est toujours vendue avec son écorce et alors à quoi nous servent les bols conçus à partir des pastèques précédentes ? A notre homme de déclarer indigné : "Faudra-t-il bientôt aussi acheter un verre à chaque fois que l'on aura soif ?"

     On commence par les tulipes et on finit par les pastèques. Le délire s'arrête là même si on aurait bien aimé qu'il continue finalement. Un voyage intérieur plus enrichissant que le voyage physique lui-même. Les absences du Capitaine Cook ou l'art de raconter les histoires les plus absurdes toujours empreintes de l'humour décapant propre à Eric Chevillard.


Laura, Bib. 2A 

 

 

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20 avril 2008 7 20 /04 /avril /2008 09:53


J.M.G. LE CLEZIO
L'Africain
Mercure de France,
collection Traits et portraits, 2004
103 p.




 








     Jean-Marie-Gustave Le Clézio est né à Nice en 1940. Il commence à écrire très tôt puis suit des études de lettres. A l'âge de 23 ans, il publie Le Procès-verbal, récompensé du Prix Renaudot. Le Clézio est l'auteur de nombreux romans, parmi lesquels Le Chercheur d'or, Désert, Grand Prix Paul-Morand de l'Académie française, et Onitsha, dans lequel il aborde le thème de l'Afrique. Il a aussi publié des poèmes, récits, nouvelles et essais.

 


     Le Clézio a grandi avec sa mère et son frère, son père étant à l'époque médecin militaire en Afrique de l'Ouest. La famille part le retrouver lorsque J.M.G. Le Clézio a huit ans. C'est ce qu'il raconte dans l'Africain, récit de ce voyage au Nigéria, illustré de photographies en noir et blanc prises par le père au cours des années passées en Afrique.

 


1. La figure du père

 


     Le père, de nationalité britannique, est né à l'île Maurice et a fait des études de médecine à Londres. Il choisit de se spécialiser dans la médecine tropicale et vivra deux ans en Guyane avant de partir pour l'Afrique en 1928. Il y restera plus de vingt ans, dont une grande partie au Nigéria, seul médecin pour des milliers de gens. Pendant quelques années, sa femme y vit avec lui et l'accompagne parfois dans ses tournées médicales lors desquelles ils vont de village en village avec des porteurs et un interprète. En 1938 elle part accoucher en France. Le père vient la voir en Bretagne en 1939 et repart quelques jours avant la déclaration de la guerre. Il tentera de revenir en France pour chercher sa famille et la mettre à l'abri en Afrique mais échouera, condamné à laisser les siens pendant toute la période de la guerre et n'en recevant aucune nouvelle.

 


     Le récit concerne donc la période suivante, lorsque la mère et ses deux enfants partent pour le Nigéria en 1948. Le Clézio raconte sa rencontre avec son père. Les enfants avaient connu jusqu'alors une enfance libre, entourés de la bienveillance de leur mère et de leurs grands-parents maternels. Ils découvrent un père "inconnu, étrange, possiblement dangereux" (p.45), dont l'autorité va très vite poser problème. Il impose à ses enfants une discipline très stricte, se fait rapidement craindre d'eux en se montrant violent : "Nous avons appris d'un coup qu'un père pouvait être redoutable, qu'il pouvait sévir, aller couper des cannes dans le bois et s'en servir pour nous frapper les jambes. Qu'il pouvait instituer une justice virile, qui excluait tout dialogue et toute excuse." (P.91). Le Clézio écrit regretter parfois ce rendez-vous manqué.

 


     Aux débuts des années 1950, l'armée britannique met le père à la retraite. Celui-ci revient alors vivre en France avec sa famille. Les rapports avec ses enfants restent les mêmes. Pour Le Clézio, c'est l'Afrique qui a révélé en lui cette rigueur. Cette autorité et cette discipline qui vont jusqu'à la violence sont son "héritage africain". En France, le père gardera toujours les habitudes qu'il avait en Afrique, il reste définitivement africain. Il utilise ses instruments de chirurgien pour faire la cuisine, porte des tuniques à la façon des Haoussas du Cameroun : "C'est ainsi que je le vois à la fin de sa vie. Non plus l'aventurier ni le militaire inflexible. Mais un vieil homme dépaysé, exilé de sa vie et de sa passion, un survivant." (P.57).

 


2. L'Afrique et l'engagement

  
     Ce voyage est à la fois l'occasion de la rencontre avec le père et aussi la rencontre de l'Afrique pour Le Clézio. Tout y est différent, l'enfant découvre la liberté des corps, la violence de la nature et des sensations. Cette expérience de l'Afrique va le construire ; il revient sans cesse à sa mémoire d'enfant, à la "source de ses sentiments et de ses déterminations".


     L'Africain
est avant tout un hommage que Le Clézio rend à son père, ce médecin totalement dévoué aux autres, menant une vie aventureuse dans des régions difficiles. Mais il aborde aussi des questions telles que celle du colonialisme, auquel le père a toujours été opposé : "Vingt-deux ans d'Afrique lui avaient inspiré une haine profonde du colonialisme sous toutes ses formes." (p.95). Lorsque le père débarque au Nigéria, le pays est occupé par l'armée britannique et la région est touchée par la pauvreté, la corruption, les maladies. La société européenne de la côte est opulente, corrompue, il rêve à l'indépendance du pays et de sa région. Quand elle arrive enfin, dans les années 1960, il ne peut qu'assister à l'oubli dans lequel les pays européens laissent leurs anciennes colonies. Le Clézio fait alors référence à des attitudes telles que l'aide à la mise en place de tyrans en leur fournissant armes et argent, à l'abandon du continent africain aux maladies et à la famine ou encore au recours à l'émigration nécessaire de main d'œuvre que l'on va confiner dans des ghettos de banlieue. L'Afrique que son père connaissait et aimait, qui se résumait par le charme des villages, la lenteur et l'insouciance de la vie, va se transformer avec la modernité. Celle-ci se traduit par la violence et la vénalité. A la fin de la vie du père, tout s'écroule en Afrique : c'est l'époque où le sida commence à frapper le continent, l'année 1967 marque le début de la guerre du Biafra, terrible conflit ethnique qui a opposé les Ibos et les Yoroubas pour le contrôle de puits de pétrole, dans l'indifférence générale. Les pays occidentaux profitent alors du pays, notamment en vendant des armes dans les deux camps, et le père assiste de loin à l'agonie du pays dans lequel il a si longtemps vécu.


     L'Africain est donc le récit de ce voyage en Afrique, un voyage vers un père qui va rater le rendez-vous avec ses enfants. C'est aussi le récit de la vie de cet homme qui a parcouru pendant des années des régions difficiles, parfois à l'aide de cartes qu'il fabriquait lui-même, pour accomplir son métier de médecin, qui est la passion de sa vie. C'est un récit pudique, un ouvrage intime où l'adulte a le recul nécessaire pour découvrir son père et essayer de le comprendre. Le voyage au Nigéria en 1948 lui a révélé l'Afrique, qui gardera une place importante dans sa vie, à défaut de lui donner un père : "Quelque chose m'a été donné, quelque chose m'a été repris. Ce qui est définitivement absent de mon enfance : avoir eu un père, avoir grandi auprès de lui dans la douceur du foyer familial. Je sais que cela m'a manqué, sans regret, sans illusion extraordinaire. " (P.103)

   
Gwenaëlle, A.S. Bib.-Méd.

 Voir aussi fiche de Marion sur Onitsha

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13 avril 2008 7 13 /04 /avril /2008 10:22

Eric CHEVILLARD,
Oreille Rouge,
éditions de Minuit,
Collection " Double ", 2005,
160 pages, 7,5 euros.











Illustrations de Gaëlle


Quelques mots sur l'auteur :


     Eric Chevillard est né en 1964 à La Roche-sur-Yon, en Vendée. Ce jeune quadragénaire fréquente des écrivains publiés depuis les années quatre-vingt par les éditions de Minuit tels que Jean Echenoz, Jean-Philippe Toussaint, ou François Bon. Depuis 1987, cet écrivain prolifique a publié plus d'une dizaine de romans, dont Un fantôme en 1995 ou encore Les absences du capitaine Cook en 2001. En 2005, il est invité près de Bamako dans une résidence d'écrivains. Ce fut l'un de ses rares voyages et la matrice de son treizième roman, Oreille Rouge. La critique comme le public saluent son humour décapant et son style singulier qui s'affranchit des conventions linguistiques. Outre son activité d'écrivain, il investit beaucoup de son temps pour l'hebdomadaire Le Tigre. Sans l'orang-outan, son quinzième roman, est paru en septembre 2007.

 




Résumé :

 


     Oreille rouge, c'est l'histoire des tribulations drolatiques d'un écrivain bonhomme et bougon, invité en résidence d'écrivain dans un village malien, sur les bords du Niger. Le Mali ? Il n'y pense même pas. " Il se verrait plus naturellement accoucher de onze chiots." Pour ce pantouflard de première, se rendre en Afrique est vain, toute la matière étant déjà dans son esprit ; "Son imagination limitée convoque aussitôt la girafe et l'éléphant". Pourtant, l'Afrique s'immisce peu à peu dans son quotidien. Après quelques semaines, notre anti-héros se résout malgré lui à quitter sa campagne verdoyante pour aller à la rencontre d'un fantasme vivant : l'Afrique.

 



     Comme aucun voyage ne va sans son lot de mésaventures, celui d'Oreille Rouge commence sur les chapeaux de roue avec un coup de poing reçu en pleine figure par son voisin dans l'avion peu avant qu'il ne décolle. Néanmoins, rien ne l'arrête ; Il repart quelques jours plus tard, paré de son carnet de moleskine noire sous le bras, bien décidé à conquérir le continent africain du bout de sa plume. Son dessein étant d'écrire un poème contenant modestement l'âme de l'Afrique toute entière.

 

     Oreille rouge a apporté dans son sac à dos occidental toutes les représentations construites à travers ses lectures, conditionnant alors sa vision de l'Afrique. Ses références littéraires, allant de Tintin à Rimbaud, sont inscrites dans son imaginaire comme ses premières impressions du continent, au point qu'il souhaite que la réalité soit conforme à ces récits. Sur place, il découvre la version non édulcorée de Bamako, où les automobilistes marchent derrière leurs voitures, les cyclistes à côté de leurs vélos. Baroudeur de choc aspergé de lotion anti-moustique, il explore la savane avec le jeune autochtone Toka. Il s'engage alors dans une course poursuite effrénée après son animal totem, l'hippopotame, qui jamais ne montre le bout de ses narines. Agacé de ne pas rencontrer ses curiosa de la faune africaine, il établit des citations à comparaître pour titiller la girafe, l'hippopotame, ou encore le lion. Lorsque le mal du pays se fait sentir, il se laisse bercer par une pause balzacienne, à l'ombre du soleil brûlant qui lui rougit les esgourdes.

     Parti en scaphandrier et avec une brouette de médicaments, il se met peu à peu à se dénuder, nous révélant alors des parties touchantes et insoupçonnées de sa personnalité. Il s'attendrit devant de petites babioles d'éléphants, alors même qu'en France, il aurait pouffé devant leur ridicule.

     De retour en France, Oreille rouge est devenu l'Africain du village. Il raconte ses souvenirs, ses impressions d'Afrique, quitte à ennuyer ses proches. Il adopte même un comportement environemental irréprochable. Quelques jours plus tard, il retrouve sa peau, ses habitudes, son costume original ; " Son pèse-personne imperturbable atteste qu'il ne s'est rien passé, 72 kilogrammes, les mêmes. "

 


Critique :


     Chevillard signe avec ce récit une belle parodie de littérature de voyage en nous livrant un regard lucide et amusé sur sa propre expérience, bien loin des clichés de cartes postales. Avec humour et dérision, l'auteur nous fait part de ses remarques amères et percutantes sur le quotidien de la vie au Mali. Ce livre regorge de métaphores jouissives, de jeux de mots polysémiques qui éclairent des réalités que le réalisme fait fuir. L'écriture subtile et le ton toujours juste de Chevillard met ainsi en lumière ce décalage frappant qui existe entre le mythe et la réalité africaine. Que vous soyez baroudeur de l'extrême, casanier chauvin, ou bien adepte du Club Med, ce récit de voyage est à lire absolument.

 

Morceaux choisis :


" Devant sa case de banco et de paille, une femme pile du mil, son enfant accroché sur le dos, à la ceinture. L'homme à côté élague des branches avec son coupe-coupe. Ce même tableau est suspendu sous le ciel de l'Afrique depuis des siècles. " (p.109)

 

" Pour entrer lui aussi dans le tableau, il faudrait qu'il soit vu par un autre, de dos assis sur sa pierre. Ici enfin la présence du lecteur est requis. " (p. 123)

" Nous feignons volontairement d'être dupes de l'illusion romanesque mais s'il s'agit d'un reportage, nous sommes en droit d'attendre des preuves, au moins un minimum de vraisemblance. L'absence d'hippopotame est déjà fort préjudiciable à la crédibilité de ce récit. " (p. 117)

 Evoquant la girafe : " Ou bien alors, courant en tout sens pour te trouver, je suis sous toi, et l'Afrique tient entre tes quatre pattes. "( p.62)

" L'Afrique tient avec trois bouts de ficelles dont un élastique, et dix points de soudure. "(p. 70)


Gaëlle, Ed.-Lib 2A

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1 avril 2008 2 01 /04 /avril /2008 07:47


Pascal QUIGNARD,
Petits traités. Paris : Maeght, 1981.
Rééd. Folio/Gallimard.






Biographie et quelques éléments bibliographiques

 

Pascal Quignard est né en1948. Durant son enfance et son adolescence, il a connu des

périodes d’autisme : c’est la défaillance du langage, puis sa haine. Dans le IIIe Traité, " Le misologue ", il écrit : " Le sentiment de la langue dont je disposais en blésant fut d’abord celui d’une haine sans mesure. Langue qui me fut donnée sous le mode du sarcasme, de l’asservissement, et de l’humiliation. ". Il cite Socrate : " Prenons garde de devenir des misologues, comme d’autres deviennent des misanthropes. Car il ne peut arriver à personne pire malheur que de prendre en haine les logoi. " Cette réflexion sur la langue comme sacrifice et asservissante est présente dans les traités.


Il connaît aussi l’anorexie pendant son enfance. Ses intérêts se portent sur les langues et les littératures anciennes, ainsi que la musique. Il fait des études de philosophie. Il devient par la suite lecteur chez Gallimard, puis il fera partie du comité de lecture, et enfin occupera la place de secrétaire pour le développement éditorial. En 1994, il démissionne des éditions Gallimard pour ne plus se consacrer qu’à l’écriture.


En 1990, il publie d’un coup huit volumes de Petits Traités chez l’éditeur Maeght, après l’accord du directeur littéraire, Alain Veinstein. Les trois premiers étaient déjà parus chez Clivages de 1981 à 1985, mais ils ont été modifiés. Ils sont, depuis 1997, dans la collection Folio chez Gallimard.


C’est un auteur très prolifique. La même année que les Petits Traités, il publiait Albucius chez P.O.L., La Raison au Promeneur, ainsi qu’une traduction annotée d’un ouvrage de Kong-souen Long : Sur le doigt qui montre cela, chez Michel Chandeigne.


Auparavant, il s’était essayé à la forme romanesque : Le Salon de Wurtenberg (1986), Les Escaliers de Chambord (1989).


Il est à la fois lecteur, écrivain, traducteur, postures indissociables selon lui. Il écrit à partir de ce qu’il lit. En témoignent ses livres sur Maurice Scève (La Délie de Scève), Sacher-Masoch, Lycophron, ou La Bruyère (Une gêne technique à l’égard des fragments). " Tout ce qui est lu conflue dans tout ce qui est écrit. "


Les thèmes quignardiens sont la parole et le silence, l’origine, la naissance, le sexe et la mort.


C’est un érudit, un lettré des temps modernes. Il possède des connaissances dans plusieurs domaines.


Le Dernier Royaume (Les Ombres errantes, Sur le jadis, Abymes, Les Paradisiaques, Sordidissimes) est le projet de créer un ensemble beaucoup plus important que les Petits Traités, avec toujours un décloisonnement des genres.

 

Les Petits Traités datent de 1979-1981. Le projet de départ était d’écrire huit suites baroques consacrées respectivement au silence, à la lettre, au livre, à la langue, à la lecture écrite, à l’oreille, à la fragmentation et au tribunal du temps. Les Petits Traités ne sont donc pas publiés tels qu’ils ont été pensés et composés. Le Ier Traité relate la genèse et l’objectif de cette œuvre. Il s’est inspiré des Traités d’un janséniste, Pierre Nicole.


Dans les Petits Traités, on trouve d’une part l’histoire du livre et l’anthropologie du lecteur et, d’autre part, des récits de vie de Littré, Spinoza, Tchouang-seu, Augustin, Joachim du Bellay, etc.


Les périodes de prédilection de Quignard se situent au XVIIe siècle français, à Rome sous l’empire d’Auguste, ou encore le Japon médiéval. Il s’intéresse aux civilisations grecque, latine ainsi qu’au monde oriental.


Je vais commencer par présenter la forme d’écriture utilisée et ensuite évoquer quelques-unes des principales thématiques qui reviennent dans les Petits Traités.

 

L’écriture fragmentaire


Les Petits Traités sont un mélange de plusieurs genres littéraires : fiction (contes notamment, fable), narration, biographie, autobiographie (en filigrane, à la manière de confidences discrètes), essai, exégèse, réflexion philosophique, esquisse historique, entretien, spéculation. L’écriture est à la fois empreinte de romanesque, de fiction, d’autobiographie, et de poésie, de métaphores, d'oxymores, d’assonances. Les traités se lisent indépendamment les uns des autres ; ils n'appellent pas forcément une lecture linéaire. Les paragraphes de chaque traité sont séparés par des astérisques.


Il a recours à la forme brève : le fragment. Le fragment n’apporte pas de solution. Il nomme ce mélange " errance " dans le premier livre du Dernier Royaume. C’est ne pas savoir où on va dans l’écriture, ce à quoi elle va aboutir.


" Longue syntaxe imprononçable puis brefs, brusques accès nominaux contrastants. Désarticuler le sur-articulé. " (IIIe Traité). " Qu’on pardonne ces fragments, ces spasmes que je soude. " Les fragments sont plusieurs savoirs, éclectiques, décousus". Quignard s'inspire des sôshi japonais, ces écrits intimes, épars, écrits "au courant du pinceau" (zuihitsu) et au gré des associations d'idées de leurs auteurs.


Il utilise axiomes, haïkaï, aphorismes, apologues.


Dans le XLVe Traité : " L’équivalent de la maladie pour le corps est le fragment pour le texte. " Il compare le fragment à un hérisson, qui hérisse ses piquants. Les fragments agressent le lecteur et court-circuitent le langage. " J’aime les collusions des anciens scaldes (poèmes scandinaves)" Il donne une information sèche, qui introduit une rupture : " La Bruyère avait une préférence marquée pour la couleur verte. " C’est une attaque surprenante, une brusque affirmation située en début de fragment. Ce court-circuit du langage provient aussi de décalages : parfois les explications viennent plusieurs pages après. Les énumérations font aussi rupture dans le discours. Parfois, des passages autobiographiques viennent s’insérer.


Quignard utilise aussi beaucoup les parenthèses : une parenthèse peut faire un paragraphe. Un paragraphe peut être court (une phrase), qui vient rompre le discours précédent (une pensée à lui, une action) : " J’ai les doigts tâchés d’encre. "


Cet usage du fragment, de l’apologue, ainsi que de la méditation à la base du fragment, est une référence à l’Orient (Chine et Japon). Il cite d’ailleurs Koung-souen Long, Cao Xuequin, Chunqiu. La pensée japonaise permet également l’utilisation des paradoxes, qui viennent appuyer les argumentations de l’auteur. Cette démarche de la "pensée en progression" dans les Petits Traités est matérialisée par exemple par un " Argument-Contre-argument ", et est au cœur de son ouvrage Rhétorique spéculative.


Le XLIVe Traité, " L’oreiller de Sei ", est consacré à Sei Shônagon (prosatrice et dame d’honneur au palais impérial de Kyôto). Ses Notes de chevet s’inspirent des listes-collections (tsa-ts'ouan) de Li Yi-chan. Elle énumère des choses qui produiront une liste. Quignard utilise cette forme de la liste, avec parfois une numérotation.

 

Les anciens


Pascal Quignard réveille des auteurs anciens. Dans le LIIIe Traité, " Le tribunal du temps ", il se demande : " Comment expliquer que la gloire soit refusée aux vivants et que bien peu de lecteurs aiment leurs contemporains ? ", " A qui attribuer la sélection des œuvres comme la damnation ou l’élection des bons et des mauvais ? ". Sa réponse : " Je ne me fierai jamais ni au temps ni aux hommes ni à la force ni à l’argent… " et " On ne peut conclure des faits qu’il [le temps] laisse durer l’importance qu’ils présentent ni la beauté qu’ils possèdent. " Et il évoque Martial, Sun-kang, Tchouang-tseu, Scève, Guy Le Fèvre de La Boderie, Lycophron, Damaskios, Kong-souen Long, Gorgias, Démocrite, Nicole, auteurs oubliés dont l’histoire n’a pas retenu les noms.


Il se définit comme un lettré qui s’intéresse aux textes de la tradition comme la poésie chinoise, les haïkaï, les scaldes.


Il s’intéresse aux langues comme un philologue. Les traités sont peuplés de réminiscences latines et grecques. Le latin apparaît traduit ou non, entre guillemets ou non. Sa langue est nourrie de mots anciens. Il développe d'ailleurs une réflexion sur les langues mortes. C’est un vrai archéologue de la langue : beaucoup de traductions, d’étymologies.


Les citations

" Toute citation est – en vieille rhétorique – une éthopée : c’est faire parler l’absent ", " s’effacer devant le mort " (IXe Traité).


Il refuse le mot contemporain (XLIXe Traité) et l’idée d’une orientation du temps, d’un progrès. " On dit que la lecture, comme l’inconscient, ne connaît pas le temps. " " J’espère être lu en 1640. "


La taciturnité

La taciturnité est au principe de l’écriture (Ve Traité). " Scribo : taciturio. "


" La voix dans le livre est retraite dans un désir de se taire. ", c’est ce qu’il nomme le " taisir du livre ". Le livre : " Le déserté de voix. ".
taciture : avoir envie de se taire

Ce silence va de pair avec une écoute attentive: lire c’est écouter, prêter l’oreille (XXXVIe Traité). "Le langage se recroqueville dans le creux de l'oreille."


La servitude du lecteur

" La langue est un sacrifice dont chacun fait l’objet en naissant. Victime qui grandit avec. "

" Où sont rangés les livres ? Dans les corps qui les lisent. " C'est l'asservissement et la passivité du lecteur.


Histoire de la lecture

Plusieurs traités (XXXe Traité : "Lectio") reviennent sur le passage de l’oralité, la lecture publique à voix haute (dans la Cité d’Athènes), en groupe, au silence, à la solitude, à la lecture individuelle et muette, pour soi, immobile, la lecture "à requoy" d’Hennequin.

" A la bouche, à l’oreille, au groupe se substituèrent très lentement l’œil, le silence, la solitude. "


Quignard réfléchit sur des expressions ou proverbes de la langue française :

Les mots lisotter, un lisart. Lorsque l'on dit qu’un lecteur est plongé dans sa lecture, que c’est un lecteur absorbé par sa lecture, ou de quelqu’un qu’il se réfugie dans la lecture, la première expression renvoie à l'immersion du baptême, la seconde à la digestion et la domination, et la dernière à la peur.


Histoire du livre

Plusieurs traités retracent l’histoire de la typographie : " Liber ", " Pagina ", " L’e ", " Le signe deleatur ". Quelques exemples:

- les anciennes pratiques d’écriture : des premières tablettes d’argile, bandes de papyrus, carreaux de soie, au volumen, puis au codex. Un traité est consacré à Martial, poète à l’époque romaine, qui, dans ses épigrammes, parle de codex pour la première fois.

- la justification, l’i, la foliotation, l’apparition de la ponctuation, l’alphabet.

- le passage du livre couché, posé sur les pupitres, au livre rangé dans une position dressée, verticale.

- les possibilités nouvelles du codex par rapport au volumen : " Jamais avant l’ère chrétienne un Romain, un philosophe grec, un brahmane, un Hébreu, un Chinois n’ont "feuilleté" un livre. Ils n’ont même jamais "ouvert" un livre. "

- le marque-page, c’est-à-dire intercaler un doigt dans la page ou plier la page, est possible avec le codex, mais pas avec le volumen.

Là aussi Quignard aime décortiquer des expressions de la langue : " Les hommes tremblent comme des feuilles. ", " laisser page blanche ", pourquoi on dit qu’ " un livre se feuillette ".

 

 

Conclusion


Les Petits Traités sont situés au carrefour d’une littérature ancienne et moderne, c’est d’une part une littérature érudite et didactique, et, de l’autre, une écriture moderne et énergique.


Ça a été pour moi une lecture surprenante. Les traités se lisent comme des petites histoires.


Le savoir de Pascal Quignard est éclectique : des domaines aussi variés que la philologie, la théologie, la littérature sont au cœur de sa réflexion. C’est un véritable collectionneur, inventoriste, d’auteurs et de mots oubliés. La figure des Autres est omniprésente, tant dans la forme d’écriture (fragment), que par de constantes références à des écrivains-penseurs.


De plus, les Petits Traités ne sont pas dépourvus d'humour. Ainsi, au beau milieu d’une biographie, il peut introduire une pensée à lui, qui fait rupture avec l’objectivité (dates précises, événements précis) qui se dégage de cette biographie.


Deux revues consacrées à l’œuvre de Quignard :

Critique, éditions de Minuit, 2007, n°721-722.

Cahier critique de poésie, éditions Farrago, 2005, n°10. (avec une bibliographie et contenant un CD audio d’une lecture par Quignard du Lecteur.)

 

Lise, AS Ed-Lib.

 

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22 mars 2008 6 22 /03 /mars /2008 08:55

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Eric CHEVILLARD
Oreille rouge,
éditions de Minuit, 2005
(collection "double", 2007, 160 pages)












PRESENTATION DE L'AUTEUR ET DE SON OEUVRE


Voir le blog de l'auteur : l-autofictif.over-blog.com

son site internet : eric-chevillard.net (bibliographie, revue de presse)

le site des éditions de Minuit

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     Nous ne possédons que peu d'éléments biographiques concernant Eric Chevillard. Il est né en 1964 en Vendée et il a effectué un voyage au Mali de cinq semaines. Ces éléments autobiographiques se retrouvent dans Oreille rouge. Mais plutôt que d'autobiographie, nous pouvons parler d'autofiction à propos de ce roman, dont le récit n'est que pure création.


     Eric Chevillard a publié une quinzaine de romans aux éditions de Minuit ; le premier Mourir m'enrhume paru en 1987 et le dernier, Sans l'orang-outan paru en 2007. Oreillle rouge, son treizième roman, est paru en 2005 puis en poche (collection double) en 2007.


     Eric Chevillard écrit avec beaucoup d'humour et semble se plaire à déjouer les codes traditionnels de la littérature, en proposant des sortes de "parodies" de genres. En effet, il tourne en dérision l'édition savante (L' Œuvre posthume de Thomas Pilaster, 1999), le roman d'aventure (Les Absences du capitaine Cook, 2001), l'autobiographie (Du hérisson, 2002) ou encore le conte (Le Vaillant Petit Tailleur, 2004). Avec Oreille rouge, il s'attaque au récit de voyage et se moque de la figure de l'écrivain-voyageur. Selon Chevillard, "l'écrivain voyageur (...) a une pose - "je raconte mon périple" - et cache ce qu'il devrait montrer. On ne voit que lui, et il ne fait que piller certaines richesses africaines, les mots, qu'il va utiliser à son profit, comme d'autres des diamants". Cette figure dénoncée est bien celle que l'on retrouve dans le personnage d'Oreille rouge, qui cherche à prendre pour lui toute l'Afrique, tout ce qui est, dans sa culture d'occidental, typiquement "africain", afin de le condenser dans son "grand poème de l'Afrique".

 

 


OREILLE ROUGE

 


     L'ouvrage se divise en trois parties :

 

I. La préparation du voyage (et avant cela l'idée même du voyage)

II. Le voyage en lui-même, l'expérience de l'autre et de l'ailleurs

III. Le retour

L'ouvrage se construit ensuite en une succession de paragraphes courts, parfois sans lien apparent, comme une juxtaposition d'idées et de descriptions.

 

1. LE PERSONNAGE D'OREILLE ROUGE


     Oreille rouge est un personnage indéterminé, c'est "il" ou "lui" ; il pourrait très bien s'appeler Jean-Léon. L'histoire le nomme Oreille rouge une fois qu'il est en Afrique ("le jour, tous les Blancs se ressemblent. Tulo bilennew, petites oreilles rouges, c'est ainsi qu'on les appelle parfois ici en se moquant un peu"). Nommé de cette façon, le lecteur ne peut prendre ce personnage au sérieux et comprend que l'histoire ne sera qu'ironie et moquerie tendre. La première phrase du roman confirme cette impression : "Ne rien attendre de sensationnel venant de lui". Cet sorte d'incipit donne la tonalité de l'ouvrage ainsi que le caractère du personnage principal ; tout est banal et il ne se passe absolument rien d'extraordinaire.

 

    
     Oreille rouge est décrit comme un enfant, un bébé, un écolier trop sérieux. "C'est un pleutre. Il ne respire que dans sa tanière, dans son odeur. Au-delà de son lopin s'étend la terre des ombres, des esprits maléfique." Comme un enfant qui a peur du noir, Oreille rouge a peur de l'inconnu et ne se sent en sécurité que dans sa chambre, dans son confort personnel. C'est un écrivain qui ne vit que dans ses livres et son écriture, mais qui finalement ne connaît rien du monde extérieur. "Mon Dieu, comme il est rose ! Bébé ne change pas ! Inaltérable peau de tendron, on aurait envie de l'embrasser dans le cou, de lui caresser les cuisses. Il va falloir me faire barouder tout ça. Manque de corne sous les pieds et de cals dans les paumes, ce mignon." C'est quelqu'un de tout neuf, frais et naïf qui n'a encore rien vu du monde qui l'entoure et qui a donc tout à découvrir. Cet écolier trop sérieux qui est "du côté de l'organisation, de l'ordre, du rangement, de la ponctualité, de l'efficacité, du rendement" et qui arrache sauvagement ses pages d'écriture en détachant "la papier selon le pli marqué avec le pouce puis l'ongle du pouce, en tirant un peu la langue" semble tout à fait inadapté au voyage. Le voyage est en effet par définition un détachement de soi, de ses habitudes, de son confort personnel vers un ailleurs, une découverte de l'autre, de sa culture et de ses façons de vivre. D'après la description d'Oreille rouge, le lecteur comprend que le voyage et le récit qui en est fait, seront forcément en décalage de la réalité.


     Obstinément, Oreille rouge refuse de partir au Mali, comme un enfant têtu. Cependant, à force de se répéter l'idée du voyage, de s'approprier l'Afrique en la nommant et de faire le désinvolte devant autrui, il se retrouvera comme piégé par lui-même et n'aura d'autre choix que de partir pour de bon. Suit alors une préparation toute matérielle du voyage : faire ses bagages, ne pas oublier son carnet de moleskine (qui permet d'écrire en toute situation), faire ses papiers, son visa, ses vaccins ("Il ne lui faut pas moins de six vaccins pour se sentir enfin concerné par l'Afrique.") et ne pas oublier les médicaments. Cette matérialité est rassurante mais aussi inquiétante ; en effet toutes ces précautions lui permettront-elles malgré tout de "prétendre qu'il a vécu en Afrique" ? Notre écrivain voyageur s'entoure d'éléments rassurants et protecteurs avant de quitter son "monde" pour un autre. L'ailleurs et l'autre prennent donc une couleur menaçante comme dangereuse pour le voyageur occidental inadapté. L'altérité attire mais inquiète en même temps, car c'est l'inconnu. Le voyageur veut connaître mais doit se conditionner. Il ne peut se détacher complètement de son confort habituel ni de ses préjugés et clichés.

 

 

2. UN FOSSÉ ENTRE IMAGINAIRE ET RÉALITÉ


     Oreille rouge n'a jamais voyagé. Il ne se fait qu'une idée de l'Afrique, pleine de clichés qui sont ceux de tout Occidental ("Fiction naïve de l'innocence préservée, de la préhistoire qui dure"). Il se fait même une idée du voyage et anticipe son retour avant même d'être parti : "L'Afrique m'a changé complètement. J'étais ceci, je suis cela. Il s'entend déjà dire : point de vie qui vaille sans la rude expérience de l'Afrique. (...) Il faut avoir vécu là-bas pour savoir vraiment ce qu'est l'Afrique. (....) Va chercher ta vérité en Afrique. Renoncez à vos habitudes, bourgeois, à votre bonheur écoeurant, morbide, allez en Afrique". Notre apprenti voyageur se voit déjà transformé par son expérience de l'altérité et supérieur à ses pairs qui ne connaissent rien de la vie, parce qu'ils ne sont pas allés en Afrique. Il n'est encore que dans le cliché du voyage initiatique et bouleversant, mais qu'en sera-t-il en réalité ? Son pèse-personne affichant 72 kilos avant son départ affichera impertubablement 72 kilos, "les mêmes", à son retour, attestant ainsi qu'il ne s'est rien passé...

 


     Finalement, l'écrivain voyageur peut très bien voyager en imagination et écrire depuis chez lui : "On l'invite en résidence d'écriture dans un village du Mali, sur le Niger. Comme s'il avait besoin de se rendre là-bas pour écrire. Qu'on lui apporte une table, une chaise, un crayon et du papier. Sujet, avons-nous dit, l'Afrique. Facile. Tel est son tour d'esprit qu'il pense tout de suite aux grands animaux de la savane. Son imagination limitée convoque aussitôt la girafe et l'éléphant." L'évocation de l'Afrique fait inévitablement penser aux grands animaux sauvages. Cependant, le voyage, la confrontation à la réalité ne fera que détruire ces clichés. Là où Oreille rouge croit voir deux lionnes chasser une antilope, ce ne sont que deux chiens errants s'attaquant à une bique et le papillon au loin n'est qu'un sac plastique qui vole. Du serpent, on ne voit que la trace dans le sable et les restes de peau après la mue. Au risque de paraître ridicule, Oreille rouge entend bien dire "zébu", terme qu’il applique à des "vaches", "comme à Salers". Il ne verra pas non plus d'hippopotames, bien qu'il se lance à cinq reprises à leur recherche. Cette quête ne se fait pas sans Toka, "personnage important de cette histoire" car "il sait où sont les hippopotames" et il est "intarissable" sur ce sujet. En effet, à chaque expédition, Toka livre tout les renseignements possibles concernant l'hippopotame (ses particularités physiques, les endroits où il vit, etc.). Pour connaître l'hippopotame, animal africain, Oreille rouge doit passer par Toka, sorte d'intermédiaire indispensable qui fournit la connaissance de cet "ailleurs" inconnu du voyageur. Finalement, Oreille rouge ne verra aucun hippopotame et devra se contenter du savoir de Toka (appris uniquement dans une encyclopédie), qui n'a probablement jamais vu, lui non plus, d'hippopotames. Le récit de voyage devient ici parole de l'Autre (cet Autre qui symbolise la connaissance), mais paradoxalement cette parole vient de livres. Le voyageur n'a donc plus besoin de l'Autre pour apprendre ; il peut puiser son savoir lui-même dans les livres et de chez lui.

 


     Enfin, le rapport au réel est problématique. Tout d'abord, Oreille rouge semble se forcer à aimer cette expérience parce qu'il se dit qu'il voyage et qu'il découvre une autre contrée. Tout ce qu'il voit est merveilleux, y compris cet éléphant d'ébène qu'il achète et dorlote, le même auquel il aurait donné un coup de pied s'il l'avait vu sur un trotoir parisien. Une même réalité prend une tonalité nouvelle parce qu'elle est dans un autre contexte, dans cet ailleurs que l'on découvre. Parfois le réel est insuffisant pour notre voyageur, il ne correspond pas à ses attentes : il nomme "zébu" une vache, il crée des proverbes africains et il a parfois la tentation d'inventer (il ira même jusqu'à dire avoir vu des hippopotames, à son retour). Le voyageur, confronté à la réalité, n'est donc pas toujours heureux ; sa déception vient de ses attentes, des clichés dont il ne peut se séparer. Dès lors comment écrire un récit de voyage s'il y a toujours un tel fossé entre imaginaire et réalité ?

 

 

3. LE RÉCIT DE VOYAGE ET LA FIGURE DE L'ÉCRIVAIN

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     Oreille rouge, c'est aussi la satire du personnage de l'écrivain et de la littérature de voyage. L'écrivain est un voleur et un profiteur. Il s'approprie tout ce qui ne lui appartient pas, pour en revendiquer ensuite l'authenticité. Si avant de partir, personne ne sait où se trouve le Mali, à son retour et uniquement grâce à lui, tout le monde pourra connaître l'Afrique ("il s'empare de tout ce qu'il voit, qui va finir dans le grand poème : on saura désormais où se trouve la Mali. Dans son livre."). L'écrivain voyageur vole l'Autre, lui prend ce qu'il possède, se l'approprie pour s'en faire une certaine gloire et une supériorité à son retour. Il a donc aussi une certaine prétention et croit être le seul à pouvoir raconter l'Afrique. Oreille rouge fuit les touristes ; il craint qu'ils ne se mettent eux aussi à raconter leur voyage et il ne supporte pas ceux qui disent connaître l'Afrique. Ici, le but du voyage est d'écrire ce grand poème ; le voyage est inévitablement littéraire. Il y a appropriation de l'autre par le mot (d'ailleurs le mot seul, l'imagination suffisent ; il n'est pas besoin de s'encombrer des embarras du voyage) : "Le mot lui suffit. Le mot Afrique est à lui maintenant. Il a le droit de l'employer. ne s'en prive pas. Afrique Afrique. Dans sa bouche, ce n'est plus une telle incongruité dorénavant. Il fixe l'horizon avec des yeux de propriétaire. Il est chez lui là-bas. Il a de bonnes raisons d'articuler le mot Afrique. (...) [Il] fait résonner aussi souvent qu'il le peut le mot Afrique. Afrique Afrique. Parfois, il dit plutôt Mali, c'est le mot juste." Le mot suffit, l'écrivain voyageur peut créer l'Afrique uniquement en la nommant. Le voyage devient donc superflu, voire inutile, ce sont l'écrivain et son livre qui priment.

 


     Enfin le voyage serait d'autant plus inutile sans le fameux carnet de moleskine, image-même de l'écrivain voyageur, outil indispensable. Paradoxalement, son authenticité ne va pas venir de ce que l'écrivain va écrire, mais de son aspect physique. Oreille rouge le laisse toute une nuit dehors, afin qu'il s'imprègne bien de l'air africain. Il n'hésite pas non plus à le tacher : "cette autre vilaine tache graisseuse prend tout son sens si l'on sait qu'il s'agit d'une goutte d'huile de coton produite ici même, dans ce village sur le Niger où Oreille rouge est en résidence". Une fois le carnet "enflé, déformé, écorché, griffé, lustré", il devient "un véritable objet d'art africain". Ce carnet doit contenir l'Afrique et devenir lui-même africain. Mais une fois devenu africain, la crainte de notre voyageur serait de le perdre, car alors "que lui resterait-il de l'Afrique" ? Le voyage semble donc tenir à bien peu de chose. L'écriture et le livre à venir sont les seules réalités qui restent, la seule preuve du voyage et finalement sans cela le voyage n'est rien.

 

 

CONCLUSION


    Cet "anti-récit de voyage" se moque du voyageur occidental et de la figure de l'écrivain-voyageur. Malgré cet humour, Eric Chevillard pose des questions plus profondes : pourquoi voyageons-nous ? Pourquoi écrivons-nous (pourquoi sommes-nous "obligés" de raconter, voire d'écrire le voyage ?), et finalement qu'est-ce qu'un écrivain-voyageur, comment peut-on percevoir l'autre et le raconter ? L'écrivain voyageur est celui qui se met en scène lui-même et qui est persuadé, parce qu'il voyage, qu'il est un témoin unique. La découverte de l'Autre et de l'Ailleurs n'est qu'un moyen pour parler de soi. Il y a toujours un écart entre les faits observés et la retranscription en un récit. Il semble donc que le récit de voyage, forcément lié à l'expérience individuelle, est toujours du côté de la subjectivité. D'ailleurs, par la seule mise en mot, le récit devient fiction. Le mot suffit à créer des mondes à part entière (cf. Richard Millet dans L'Orient désert : "Les noms (font) exister des territoires autrement réels que ceux que révèlent les voyages").

 

 Sophie, A.S. Éd.

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21 mars 2008 5 21 /03 /mars /2008 22:20


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J. M.G. LE CLÉZIO
Onitsha
Gallimard (avril 1993)
Collection : Folio
ISBN : 2070387267
289 pages












Biographie :

Jean-Marie Gustave Le Clézio est né le 13 avril 1940 à Nice.LECLEZIO.jpg
Il a commencé à écrire à l'âge de sept-huit ans, un livre intitulé Un si long voyage (auquel il fait référence dans Onitsha). Son premier succès : le Procès verbal pour lequel il a reçu en 1963 le prix Renaudot. Aujourd'hui il a publié une trentaine d'ouvrages de tous genres : contes, romans, essais,...

Dans son œuvre, on peut distinguer assez nettement deux périodes.

De 1963 à 1975, il traite de la folie, de l'écriture, des écrivains de son époque, ...
De 1976 à nos jours, il traite de l'enfance, du voyage, de minorités ethniques ,...

En 1980, Le Clézio reçut le Prix Paul Morand, décerné par l'Académie française, pour son ouvrage Désert.

Onitsha a été publié en 1991


Les personnages

Fintan, un garçon de 12 ans.
Maou ou Maria Luisa, mère de Fintan et épouse de Geoffroy
Geoffroy : père de Fintan et mari de Maou


Le récit

     Il s'agit d'un récit de voyage entièrement romancé avec un fond de vérité, puisqu'on peut voir quelques similitudes entre Fintan et l'auteur.

 

 

     L'histoire se divise en quatre parties qui retraceront les quatre grandes étapes de ce voyage.

  • "Un si long voyage". L'histoire débute le 14 Mars 1948, lors du départ de Maou et Fintan, pour l'Afrique à bord du Surabaya. Tous deux vont rejoindre Geoffroy à Onitsha (au Niger). Fintan qui ne connaît pas son père ne voit pas ce voyage d'un très bon œil tandis que Maou qui n'a pas vu son mari depuis très longtemps trépigne d'impatience.

 

  • "Onitsha". Maou et Fintan doivent adopter les habitudes de vie du peuple nigérian mais aussi celles des colons anglais. Fintan s'adaptera très facilement. Il se liera d'amitié avec le jeune Bony, qui lui fera découvrir bien des choses. Quant à Maou, elle n'arrivera à s'intégrer ni chez les colons dont elle incrimine le train de vie bourgeois et le ton supérieur, ni chez les Africains qui se moquent de son accent et de son mode de vie. Elle se rend compte qu'elle a vécu d'illusions durant tout ce temps et que l'Afrique sauvage et accueillante qu'elle imaginait n'est pas celle où elle vit.

 

  • "Aro Chuku". Le traitement infligé aux Noirs par les colons est clairement décrit et Maou s'insurge contre ces pratiques. Les Anglais s'attendent à ce que Geoffroy la renvoie en France. En plus de la colonisation des Noirs on voit apparaître le racisme entre les Blancs. Maou a la peau trop foncée et l'accent de son Italie natale. Elle sait qu'elle et sa famille ne pourront pas rester à Onitsha et c'est en réalisant cela qu'elle s'aperçoit qu'elle a aimé cette ville et qu'elle ne veut pas en partir.

 

  • "Loin d'Onitsha". Maou, Fintan et Geoffroy repartent en Angleterre où Fintan est admis dans un collège anglais. Maou qui est enceinte d'une petite fille part avec son mari dans le sud de la France. Geoffroy tombe gravement malade et meurt peu avant la fin du roman.


Parallèlement à ce récit de voyage, la quête de Geoffroy, nous est racontée grâce à une mise en page différente.

 

 


Une histoire de l'illusion et de l'oubli

 


     Le récit débute lors du départ de Maou et Fintan pour l'Afrique à bord du Surabaya pour rejoindre Geoffroy qui travaille pour l'United Africa. Ce long voyage qui va durer un mois occupera toute la première partie du roman. Plusieurs fois dans le roman des noms de ports sont énoncés et souvent répétés si bien qu'on a l'impression que le voyage ne se terminera jamais et que l'Afrique restera un mystère.
«Les jours étaient si longs. C'était à cause de la lumière de l'été, peut-être, ou bien l'horizon si loin, sans rien qui accroche le regard. C'était comme d'attendre, heure après heure, et puis on ne sait plus très bien ce qu'on attend ».

     De plus les personnages au fil de ce voyage auront l'impression d'oublier leur vie antérieure.
« [...] c'était un mouvement qui vous prenait et vous emportait, un mouvement qui vous étreignait et vous faisait oublier »
     Cela représente la transition France-Afrique et le changement total de mode de vie, de comportement et de culture. Ce voyage va représenter un réel bouleversement pour Maou et Fintan.
     Maou rêvera d'une Afrique à la nature sauvage, idyllique et poétique. Fintan, lui, qui ne voulait pas partir de France, deviendra de plus en plus curieux de découvrir cette terre. Il finira par s'impatienter de la longueur du voyage.
     Les deux personnages découvrent l'Afrique à travers les fréquentes escales du Surabaya dans les différents ports de la côte africaine. Maou se rend compte que l'Afrique n'est pas aussi belle que ce qu'elle s'imaginait. Elle découvre un pays maîtrisé par les colons, une Afrique occidentalisée.

 

« Maou avait haï [Gorée] dès le premier instant. Regarde, Fintan, regarde ces gens ! Il y a des gendarmes partout !"»

     A son arrivée à Onistha, cette impression ne fait que se renforcer d'autant plus qu'elle ne retrouve pas Geoffroy, l'homme qu'elle a épousé en France, mais quelqu'un d'autre, un personnage transformé par la colonisation et le respect de la hiérarchie.

     La nostalgie des moments qu'elle a vécus en France refait surface et on en apprend un peu plus sur son passé puis elle se laisse envahir par l'Afrique comme si elle n'avait jamais eu d'autre vie.
« Il lui semblait alors qu'il n'y avait rien ailleurs, rien nulle part, qu'il n'y avait jamais eu rien d'autre que le fleuve, les cases aux toits de tôle, cette grande maison vide peuplée de scorpions et de margouillats, et l'immense étendue d'herbes où rôdaient les esprits de la nuit. »
     Dès le début de la troisième partie, Maou sent qu'elle ne pourra pas rester à Onitsha car elle et sa famille ne correspondent pas aux colons. Ils ont chacun un autre projet qui ne convient pas aux Anglais. Autre évolution, Maou s'aperçoit finalement que ce pays qu'elle avait tant détesté, elle a appris à l'apprécier.

« Elle se souvenait, au début elle était si impatiente. Elle croyait bien n'avoir jamais rien haï de plus que cette petite ville coloniale écrasée au soleil, dormant devant un fleuve boueux. [...] Maintenant, elle appartenait à ce fleuve, à cette ville. »

     Elle a fini par comprendre la façon de vivre de ce peuple et même par se faire des amis.

     Les trois caractéristiques principales du roman de voyage : le temps, l'espace et le souvenir sont présentes dans cette première partie.


Le roman d'une quête :

 

    
      Durant le récit on apprend que Geoffroy qui travaille pour les colons anglais, ne reste pas parce qu'il adhère à l'idéologie colonialiste mais se sert de son travail comme d'un prétexte pour suivre les traces de la dernière pharaonne noire Amanirenas morte pendant l'exode de son peuple vers Onitsha. Geoffroy est obsédé par ses recherches et essaye de trouver le moindre indice de ce voyage historique dans la culture, le mode de vie et même sur les tatouages du peuple d'Onitsha. Il croit d'ailleurs déceler chez la mystérieuse Oya des ressemblances avec la pharaonne Amanirenas. Oya est une femme dont personne ne sait rien, qui est arrivée un jour et s'est installée à Onitsha tout en restant à l'écart des autres.
    
     Dès la première page où cette quête est évoquée on apprend que Geoffroy que l'on pensait favorable à ce mode de vie, est en fait dégoûté par tout ce qu'il voit et qu'il ne reste à Onitsha avec sa femme et son fils que pour découvrir le fin mot de ses longues recherches. Le récit de cette quête est présenté comme le rêve de Geoffroy, comme si celui-ci le rêvait au moment présent.

     Outre les petits chapitres matérialisés comme la quête en elle-même, l'obsession de Geoffroy est évoquée plusieurs fois dans le récit ; elle est le noyau central de l'histoire, la raison de voyage.
« Et dans le bureau de Geoffroy, Fintan avait vu un grand dessin épinglé au mur, une carte, qui représentait le Nil et le Niger [...] Entre les fleuves était tracée au crayon rouge la route qu'avait suivie la reine de Méroé, quand elle était partie à la recherche d'un autre monde avec tout son peuple ».

     Geoffroy va même quitter Maou et Fintan durant plusieurs jours afin de se rendre à Aro Chuku une des villes où le cortège d'Amanirenas serait passé. Il ne vit plus que pour cette quête ; il tombera malade et devra rentrer en Europe sans avoir pu terminer ses recherches.


L'Autre

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     Dès le début le personnage de l'Autre est très présent avec la description des colons par Maou.

     Maou vit également l'altérité de près puisqu'elle est italienne ; elle a épousé un Anglais, a dû changer de nom durant la guerre ; elle parle italien, français et anglais et sa famille rejette entièrement Geoffroy parce qu'il est anglais.

« Grand-mère Aurélia ne parlait pas de Geoffroy Allen. Il était un Anglais, un ennemi. La tante Rosa était plus bavarde, elle aimait dire : Porco inglese. Elle s'amusait à le faire répéter par Fintan, quand il était petit. »


     Les Anglais se moquent du langage employé par les habitants d'Onitsha : le pidgin (Il s'agit d'une langue née du mélange des langues européennes et des langues d'Asie et d'Afrique, qui permet l'intercompréhension de diverses communautés).

 

« Il avait cueilli une fleur rouge sur la table, faisait mine de la lui offrir, et : "Spose Missus catch di grass, he die ".


     Les Noirs sont exhibés comme des machines de travail pendant que les colons participent à une réception.

 


     Il y a la colonisation des Noirs mais aussi du racisme entre Blancs : pour les Anglais, Maou a la peau trop foncée et ils attendent que Geoffroy se sépare de cette femme qui ne sait pas se tenir en société et qui parle une langue qui n'est pas la leur.

 


Conclusion

     « Un pays est une succession d'états d'âme » Nicolas Bouvier. Cette citation traduit bien l'Afrique vu par les trois personnages, de même que leur transformation liée à ce pays.


     Cette quête anéantira Geoffroy, laissera à Maou une idée amère du voyage, et chez Fintan une odeur d'inachevé. Ce roman est un périple au sens premier comme au sens figuré. Etymologiquement, « périple » vient du grec périploos qui signifie naviguer en revenant à son point de départ. L'altérité est très présente dans ce roman tant au niveau des relations avec les habitants à Onitsha qu'au niveau de Fintan, Maou et Geoffrey qui représentent eux-mêmes une image de l'Autre.

 


Marion, A .S. Éd.-Lib.

 


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4 décembre 2007 2 04 /12 /décembre /2007 14:35
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Régis de Sa Moreira
Le Libraire
Au diable vauvert, 2004


    Régis de Sa Moreira est né en 1973 d’une mère française et d’un père brésilien. Il a beaucoup voyagé. Ses trois romans, Pas de temps à perdre paru en 2000, Zéro tués paru en 2002, et Le Libraire paru en 2004, sont publiés aux éditions Au Diable Vauvert (J’ai lu et Livre de Poche pour les éditions de poche). Pas de temps à perdre a reçu le prix du Livre Elu en 2002.

    Poudoupoudoupoudou… entrons dans le troisième roman de Régis de Sa Moreira. On y découvre le portrait du libraire, un homme très particulier. Il vit au rythme des lectures, se nourrissant de tisanes et de livres. Cet amoureux des livres tient une librairie ouverte nuit et jour, car le libraire angoisse à l’idée d’un client désespéré face à une porte fermée.
        Chaque livre présent dans la librairie a été choisi, lu et aimé par le libraire. Ainsi le libraire connaît tous ses livres. Les livres sont inscrits en lui, nourris par le libraire et vivent en lui. Le libraire vit seul dans sa librairie. Il a une famille dispersée dans le monde entier ; il ne leur écrit pas (le libraire n’aime pas écrire) mais leur envoie des pages arrachées à des livres, qui lui font penser à ses frères et sœurs.
        La librairie est ouverte à toute personne cherchant un livre, mais pas seulement. Le libraire apporte aussi des réponses, des solutions en donnant des livres, ou alors en indiquant le bar-tabac en face de la librairie. Après chaque client, le libraire boit une tisane, choisie selon la personnalité ou l’humeur du client.
        Le libraire s’entend bien avec Dieu, mais Dieu se vexe vite. Ainsi lorsque le libraire retire la bible du rayon parce qu’elle a fait pleurer une jeune fille, Dieu sort de la librairie. Mais le libraire ne s’en fait pas, car Dieu revient toujours. Le libraire ne craint que deux choses : la question, qui entre dans la librairie sans prévenir et s’empare parfois du libraire, et la tristesse immense qui chaque jour arrive et repart après avoir fait s’effondrer en pleurs le libraire.
        Dans sa journée, le libraire va accueillir des clients, heureux, grossiers, amusants, des habitués, des jeunes filles, des voyageurs, des témoins de Jéhovah, des couples, la troisième heure de l’après-midi et la grande dame à la faux, des enfants, le dalaï-lama, une voix, la femme nue, et le dernier client de la journée, le seul à qui le libraire offre une tisane.
        Sortons de la librairie du libraire, laissons
les livres se reposer  en paix, et entrons dans notre propre livre... poudoupoudoupoudou... 

    Ce livre donne envie d’être prêté à des amis, des connaissances ou même des inconnus, pour faire partager sa magie…. tout comme le libraire envoie des pages et donne des livres. A mettre entre toutes les mains, surtout celles d’un libraire !

Charlotte, 2ème année Ed-Lib

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30 novembre 2007 5 30 /11 /novembre /2007 20:49
Claude BOURGEYX,petits-outrages.jpg

Les Petits Outrages, 1984,
rééd. Castor Astral, 2004,
(couv. "Bricolage",
Claude Bourgeyx).
       

        Claude Bourgeyx vit et travaille à Bordeaux ; il commence à écrire dans les années 80 et publie son premier livre, Les Petits Outrages, en 1984.
        Tout d'abord qualifié de bizarre à ses débuts, l'auteur prend rapidement de l'importance après son livre Le fil à retordre en 1997 qui reçoit le prix jeunesse de la Société des Gens de Lettres..

        En grand fanatique de l'écrit, il publie des pièces de théâtre (comme  La comédienne est dans l'escalier  en 1992), des livres illustrés, des livres pour enfants (comme Histoires à dormir) des livres pour adultes (Mademoiselle Werner) ou encore, des textes radiophoniques.

        Claude Bourgeyx est édité chez le Castor Astral principalement, mais aussi au Seuil, chez Arléa, Nathan, Belfond et d'autres..

Quelques mots sur l'auteur et sa verve littéraire:

        Claude Bourgeyx surprend, on le dit maître dans l'art du dérapage.

        De la plus anodine des réalités, il tire des situations exceptionnelles où surréalisme et fantastique caracolent dans un joyeux bruissements de mots.

        C'est cocasse, souvent cruel, voire même étouffant, mais c'est aussi léger, désopilant et tordant.

        Claude Bourgeyx, ce sont des histoires du quotidien racontées avec humour noir et absurde.

        Dans des textes toujours très courts (moins de deux pages à chaque fois) l'auteur nous expose des histoires acides ou loufoques, avec des personnages vivants et une fin toujours destructrice.

        On ne s'y attend jamais. A la fin de chaque nouvelle, on a en tête un « ça alors j'aurais jamais cru ! », un « beurk ! c'est écoeurant ! » ou c'est un éclat de rire tonitruant qui explose dans notre caboche, rire dicté par la surprise, ou le plus souvent par l'horreur et c'est là que réside le paradoxe.

        Finalement Bourgeyx sait décrire la folie, la cruauté de l'homme, et nous soulage de nos propres côtés noirs en appuyant bien fort dessus.

        Parfois, c'est l'incompréhension qui accompagne la lecture des dernières lignes, on ouvre des yeux ronds et puis on se dit « ce type a un grain c'est certain » mais on aime, on se presse d'aller lire la nouvelle suivante, on en parle autour de nous.

        On dit de Claude Bourgeyx qu'il tient un scalpel à la place du stylo.

        Il choque, il dégoûte, il fait rire, il interpelle, il combat, et au coeur du débat le lecteur se demande où il est tombé, mais prend plaisir à suivre les personnages attachants, spéciaux et bassements humains, dont Bourgeyx sait si bien parler.

Quand dans une interview un journaliste lui demande « Pourquoi le si court dans vos textes ? », Bourgeyx répond « Vous savez, en deux feuillets on peut soulever des mondes ».

Le recueil en question : Les Petits Outrages

        Ce recueil (son premier ouvrage je le rappelle) est composé de 34 nouvelles de deux pages maximum...

        Chacune pose des questions plus abracadabrantes les unes que les autres : « c'est quoi le poids des mots ? » ; « Dieu peut-il demeurer dans une passoire puisqu'il est partout à la fois ? » ; «Qui a bien pu engrosser la Maja nue, de Goya au musée du Prado ? » ; « Qu'est-ce qui pourrait bien nous sauver? »...

        Bourgeyx passe d'un sujet à l'autre, non sans cynisme, absurdité et humour noir mais souvent, c'est un message qu'il fait passer. Un cri du coeur, un ras-le-bol général de la vie et de ses aléas.

        En effet dans la nouvelle Planche de salut Bourgeyx, énumère toutes ces choses qui nous tuent et s'insurge : « la mort s'active à tous les étages, sans relâche, brave petite. Assez ! Je n'en peux plus ! » dit-il, « l'alcool tue, la route tue, (...) la pollution tue, (...) l'indifférence tue, (...) les colorants tuent, le désespoir tue.... ».

        Par cette imposante énumération de toutes ces choses qui nous tuent chaque jour, Bourgeyx finit sa nouvelle par une ironie tragique car enfin, se rend-il compte, ni la connerie, ni le ridicule ne nous tuent : « voilà donc ce qui épargne nos vies (...) ainsi connerie et ridicule sont nos planches de salut. Alors là, moi, je n'hésite pas, je m'engage sans restriction dans cette voie et j'invite tout le monde à me suivre. Ensemble nous sauverons l'humanité. Relevons la tête, il y a de l'espoir. »

        Voilà tout le surprenant de Bourgeyx, voilà l'exemple d'une de ces pirouettes de fin, inattendues, qui renversent la situation initiale et bouleversent notre lecture.

        Ne pouvant pas vous raconter facilement les nouvelles puisqu'elles sont au nombre de 34 et qu'elles sont très courtes, je vais vous parler de ma préférée La baigneuse. Cette nouvelle montre bien, encore une fois, le changement radical qui s'opère au moment où l'histoire de départ (plausible, normale et cohérente), devient ahurissante, absurde et surréaliste.

         La baigneuse :

        C'est l'histoire d'une petite dame qui est sur sa serviette à la plage, elle tartine chaque partie de son corps avec de l'huile solaire, « elle n'y va pas de main morte ». Le travail achevé, elle se dirige vers la mer pour se baigner (jusque là tout semble ordinaire), puis elle se met à nager et coule à pic.

        Des témoins sur la plage tentent de lui porter secours, (là commence l'absurde) mais à cause de l'huile solaire, ne parviennent pas à se saisir du corps, la petite dame glisse et s'échappe des bras qui veulent la saisir. Au rythme des essais peu concluants de ses sauveteurs, la baigneuse jaillit de l'eau « tel un dauphin à Disneyland ». Des badauds sur la plage commencent à s'agglutiner pour encourager de la voix les participants, cela finit alors par ressembler à un jeu, les sauveteurs font des équipes, « on se faisait des passes, on feintait l'adversaire, on dégageait la dame en touche, on la remettait en jeu. » A ce moment du récit, on est à l'apogée du talent burlesque de Bourgeyx, il s'en donne à coeur joie, et pousse à l'extrême la situation. La fin comme toujours, est déconcertante ; d'un jeu excitant, on passe au tragique : « le soir venu, on tira de l'eau la noyée à l'aide d'un filet de pêche. (...) Le lendemain, sur cette même plage, il y avait une foule inhabituelle de curieux, de vacanciers désoeuvrés. Les nouvelles vont vite ! »

        La dernière phrase, « les nouvelles vont vite », serait digne du célèbre Meursault de L'Etranger de Camus ; en effet elle est surprenante, on dirait là une constatation qui découlerait logiquement de cette tragédie, elle a l'impact d'une sorte de moralité mal placée.

        D'ailleurs, il arrive souvent dans le style de l'auteur que l'on ressente cette sorte de neutralité, comme si les histoires étaient racontées par un spectateur impartial et vide de toute morale.

Je vous conseille donc Claude Bourgeyx pour vos longues soirées d'hiver au coin du feu, quand la déprime arrive en même temps que les indigestions de dinde aux marrons. C'est aussi léger, fin et croustillant qu'un bon chocolat de Noël et aussi morbide et cruel qu'un hiver glacial.

 

(dans le même genre, par le même auteur chez le même éditeur et dans la même collection: Les Petites Fêlures).

Louise 1ère année Ed/Lib


 

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