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23 février 2013 6 23 /02 /février /2013 07:00

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Jean-Pierre OHL
Redrum
éditions de l’Arbre Vengeur, 2012.
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 





Une mystérieuse île écossaise noyée dans la brume, une vieille femme édentée et des fantômes surgis du passé… L’œuvre de Jean-Pierre Ohl aurait pu être un roman gothique. Mais déjà son titre, Redrum, nous emmène vers une toute autre destination. Chez les cinéphiles, il fera immédiatement écho à une des scènes les plus connues de Shining de Stanley Kubrick, lorsque Wendy Torrance découvre dans un miroir le mot MURDER écrit au rouge à lèvres sur une porte. En effet, le réalisateur américain et son œuvre sont au centre du roman de Jean-Pierre Ohl.
 

 
Stephen Gray, historien du cinéma et spécialiste de Kubrick, se rend sur l’île de Scarba au large de l’Écosse, afin de participer à un colloque consacré au cinéaste. Terre de ses ancêtres, Scarba est la propriété d’Onésimos Némos, un scientifique milliardaire qui y vit reclus, se consacrant au mécénat culturel. Némos doit sa fortune à une invention révolutionnaire, la « Sauvegarde », un procédé permettant de conserver l’âme des morts et de leur rendre visite. Un lien étroit existe entre l’ex-scientifique et Stephen Gray puisque le père de ce dernier était un employé impliqué dans la conception de la Sauvegarde. Ce n’est donc pas sans appréhensions que Gray débarque sur Scarba pour rejoindre d’autres spécialistes du cinéma, personnages hauts en couleurs, aux côtés desquels il va vivre des expériences totalement novatrices. Cependant, l’atmosphère qui règne sur l’île et à l’extérieur – une troisième guerre mondiale se profile –, les exubérances de ses compagnons vont rapidement faire douter Gray des véritables raisons de sa présence….

 

Dans ce roman d’anticipation, Jean-Pierre Ohl retrouve quelques-uns de ses sujets de prédilection. Libraire de formation, il est déjà l’auteur de deux romans publiés chez Gallimard,  Monsieur Dick ou le Dixième Livre (2004) et Les Maîtres de Glenmarkie (2008). Le premier est centré autour de l’œuvre d’un artiste, en l’occurrence Charles Dickens (auquel Jean-Pierre Ohl a consacré une biographie parue chez Folio Gallimard en 2011), tandis que le deuxième se déroule dans un sombre manoir écossais, autour de la figure d’un écrivain fictif cette fois-ci. Jean-Pierre Ohl aime donc les hommages, ses deux premiers romans étant consacrés à la littérature et à un jeu savant sur les codes du roman policier et du roman d’aventure.

 
Redrum.jpg
Redrum ne déroge pas à la règle, mais la figure du cinéaste remplace ici celle de l’écrivain. Trop en dire sur la présence de Kubrick au sein du roman ou sur les nombreuses autres références cinématographiques (et également télévisuelles) serait en gâcher la lecture. Néanmoins, les citations sont omniprésentes – Shining y figure en bonne place –, faites par les personnages eux-mêmes, ou bien dans la façon dont se déroule le récit. Jean-Pierre Ohl s’amuse sur le principe de mise en abyme : les personnages rejouent les films tout en y faisant référence. Un des exemples les plus frappants est peut-être cet épisode qui met en scène Monsieur Trinh, probable déclencheur d’une guerre nucléaire :

 

« “Cher monsieur Trinh, vous avez étudié la théorie du cinéma à Columbia. Quel est votre film préféré ?” Et l’autre, souriant, détendu dans son costume trois-pièces impeccable, se penche discrètement vers le décolleté de la pulpeuse journaliste : “Docteur Folamour. Indiscutablement.” » (p. 44).

 

Les références au cinéma et à la science-fiction sont multiples, certaines plus subtiles que d'autres. Toutes servent à créer une atmosphère familière, dans laquelle le lecteur n’est jamais perdu. De même, le monde que décrit Jean-Pierre Ohl n’est pas si lointain du nôtre. La technologie futuriste n’est plus de l’ordre de l’imaginaire : les tablettes numériques pliables, les hologrammes ou encore les androïdes feront sans doute partie de notre quotidien d’ici quelques années. Même la Sauvegarde, invention qui concrétiserait notre quête d’immortalité, est scientifiquement envisageable : les recherches sur le « téléchargement de l’esprit » se multiplient ; conjointement aux avancées de la science et de l’informatique. De manière très réaliste, l’auteur détaille également les utilisations commerciales qui succèdent à l’invention :

 

« les Sauvegardes coûtaient à peine plus cher qu’une voiturette électrique. BackupTM avait installé des antennes dans tous les grands hôpitaux. Elles Sauvegardaient des malades gravement atteints, et lorsqu’ils mouraient, proposaient aux familles une version de démonstration gratuite. » (p. 68).

 

Tous ces éléments forment un monde complexe et vraisemblable qui sert de support à un véritable exercice de style autour du réel et de la fiction.

 

Le thème aurait pu être « lynchien » : où se situe la frontière entre réel et fiction ? À quoi tient notre perception de la réalité ? Stephen Gray, traumatisé par la mort de sa mère, s’est réfugié dans le cinéma, lorsqu’il découvre 2001, l’Odyssée de l’espace adolescent. Il trouve dans l’œuvre de Kubrick un sens, qui semble absent de sa propre existence :

 

« - Nous sommes des segments. […] – Des segments ? – Oui. Nous allons simplement d’un point à un autre, sans jamais faire un pas de côté, ni nous arrêter, ni savoir à quel point du trajet nous sommes rendus. Le film, lui, est un cercle. […] Il a un sens. Il veut dire quelque chose. Pas nous. » (p. 52).

 

Adulte, il continue de chercher vainement dans le cinéma un échappatoire : toutes les femmes qu’il fréquente ont, par exemple, une ressemblance avec une star hollywoodienne.

Son arrivée à Scarba va marquer pour lui un point de rencontre entre le réel et la fiction. Les lieux de fusion se multiplient : les souvenirs se confondent avec les hallucinations, les êtres humains se mêlent aux hologrammes et aux androïdes, les films deviennent des expériences neurosensorielles. Cette confusion entre réel et fiction trouve son ultime concrétisation dans le procédé de la Sauvegarde, amélioré par Némos, et à laquelle s’ajoutent des considérations métaphysiques liées à la Kabbale. 
 
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Ces thèmes, réel, fiction, immortalité ont été déjà largement traités par le cinéma et la littérature fantastique. L’invention de Morel d’Alfonso Bioy Casares, publié en 1940, semble être d’ailleurs une référence majeure de Jean-Pierre Ohl pour Redrum. Néanmoins, l’œuvre trouve sa singularité dans l’écriture simple et concise du romancier. 

Le récit est ponctué de belles descriptions, mais présente surtout une véritable légèreté. La langue du romancier est très imagée :

 

« Ruth était Ruth, encore une fois : une tautologie pareille à un rocher sur lequel venaient mourir, vagues sans force, les questions, les récriminations, les protestations, les ruminations qui occupaient mon esprit un instant plus tôt. J’avais adhéré à ce rocher pendant trente-quatre mois et demi, au mépris de tout ce qui faisait de Stephen Gray quelque chose d’un peu plus sophistiqué, d’un peu moins visqueux qu’une huître ou une palourde. » (p. 67).

 

L’humour est omniprésent. Les personnages secondaires, presque caricaturaux, nous offrent une satire du monde intellectuel : 

 

«  — J’appelle « œuvre personnelle », […] toute œuvre intellectuellement honnête qui mène une réflexion approfondie, et sans concession, sur un sujet donné, par le biais d’une remise en question esthétique radicale. […]

— Exemple ?

 —Rivette. Straub et Huillet. Fassbinder.

—Hum ! très bien… Maître d’hôtel ! Apportez-moi mon verre de ciguë tout de suite… Finalement, je vais le boire avant le dessert. » (p. 119-120).

 

Par de nombreux dialogues comparables, Jean-Pierre nous offre la possibilité de lire son œuvre au second degré.

 

Néanmoins, les qualités de Redrum pourront devenir ses défauts aux yeux de certains lecteurs. Le récit peut paraître presque trop léger pour un roman d’anticipation. Une certaine frustration peut être ressentie face à des thèmes et des idées dont la richesse ne semble pas avoir été exploitée jusqu’au bout et une fin qui arrive (un peu trop ?) rapidement. Enfin, la révélation finale ne surprendra pas réellement les amateurs du genre.

Aussi faut-il voir Redrum pour ce qu'il est : un exercice de style, une « variation » autour de grandes références du cinéma et de la littérature fantastique, dans la juste lignée de ce que nous a déjà offert Jean-Pierre Ohl avec ses deux précédents romans.
 

Emmanuelle B., AS Bibliothèques


Pour les plus courageux, cet article de Wikipédia donne les principes  du « téléchargement de l’esprit » : http://en.wikipedia.org/wiki/Mind_uploading

 

Lien vers l’Arbre Vengeur : http://www.arbre-vengeur.fr/

 

 

 

 

Jean-Pierre OHL sur LITTEXPRESS

 

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 Article de Théophile sur Monsieur Dick.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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2 février 2013 6 02 /02 /février /2013 07:00

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Jean ECHENOZ
Des éclairs
Minuit, 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quelques mots sur l'auteur

Né en 1947, Jean Echenoz publie son premier ouvrage en 1979, Le Méridien de Greenwich, aux éditions de Minuit. Il obtient, en 1983, le prix Médicis pour Cherokee puis le prix Goncourt, en 1999, pour Je m'en vais. En 2001, il rend hommage à l’éditeur éponyme dans Jérôme Lindon, œuvre autobographique dans laquelle il expose ses relations avec lui. Des éclairs clôt une trilogie de biofictions commencée en 2006 avec Ravel, suivie de Courir en 2008. Son dernier livre, 14, est paru cette année.


La fiche de lecture suivante vous donnera des informations sur la trilogie de biofictions ainsi qu'un résumé de l'œuvre présentée ici : http://littexpress.over-blog.net/article-jean-echenoz-les-biofictions-ravel-courir-des-eclairs-107562183.html



Quelques lignes de résumé

L'histoire de Des éclairs s'inspire largement de la vie de l'inventeur Nikola Tesla (plus d'informations  ici). Le personnage central, Gregor, est né une nuit d'orage, entre deux jours, car personne n'a pensé à regarder alors l'heure exacte. C'est probablement cette nuit traumatisante, qui marquera le reste de la vie de Gregor, qui a donné son titre au récit (associée à son invention du courant alternatif).

Gregor grandit, non seulement physiquement mais aussi intellectuellement, très rapidement. Il se met à concevoir des objets, des machines, quitte son Europe de l'Est natale pour l'Europe occidentale puis pour les États-Unis. Il y rencontre Thomas Edison et sera ingénieur pour lui avant de devenir son plus grand rival en travaillant pour Westinghouse. Néanmoins, la plupart des inventions de Gregor vont être attribuées à Edison. Ceci entre autres parce que Gregor ne prête que peu d'attention au dépôt de ses brevets. Cela lui fera perdre de l'argent mais permettra surtout à d'autres scientifiques de lui voler ses idées.

Il mène une vie excentrique : logeant à crédit, sur sa réputation, dans un luxueux hôtel new-yorkais, il limite au minimum le contact avec d'autres personnes. Sa vie sociale se borne à deux repas par semaine chez les Axelrod, Norman, qui devient son meilleur ami, et Ethel, dont il tombe amoureux. Il est obsédé par la propreté, par les microbes mais encore plus par les chiffres : il compte tout, tout le temps. « Il s'occupe en fait à dénombrer précisément le public, au strapontin près. » (p. 61)

La recherche d'investisseurs, la mise en œuvre de projets, l'échec de certains d'entre eux se poursuivent jusqu'au moment du déclin. Gregor n'est plus le même. Son train de vie diminue, pour cause de contraintes économiques, tandis que son corps s'amaigrit et que ses idées s'amenuisent. La fin de sa vie va tourner autour des pigeons.



Quelques thèmes du livre

 « Fiction sans scrupules biographiques » selon la quatrième de couverture, Des éclairs raconte cependant une vie avec des détails historiques exacts (la découverte du courant alternatif, les rayons X, le microscope électronique...) même si le nom de l'inventeur n'est pas respecté... On peut, par ailleurs, noter l'absence quasi totale des deux guerres mondiales, seulement mentionnées en passant car certaines des inventions sont utiles en temps de guerre.

Gregor est un personnage déraciné, il quitte tout, son village natal, sa famille, devient polyglotte et quitte de nouveau sa terre d'accueil pour aller encore plus à l'ouest. De là découle une certaine solitude mais elle est aussi due à un besoin d'isolement provoqué par ses inventions qui le font se renfermer sur lui-même et ses idées.

Cet être étrange, qu'on a du mal à croire humain par moments, éprouve tout de même quelques sentiments : un besoin de reconnaissance (de son talent, humainement, scientifiquement et financièrement afin d'attirer des investisseurs), l'amitié (avec Norman), l'amour et la jalousie (avec Ethel et avec... une pigeonne).

Les pigeons. Parlons-en ! Ils envahissent le roman, et donc la vie de Gregor, petit à petit. Au début, il se contente d'aller de temps en temps les nourrir dans un parc, puis de plus en plus fréquemment. Il se ensuite met à les étudier, à y aller tous les jours et à les soigner. Il les ramène dans sa chambre d'hôtel, ce qui est vite dérangeant, et tombe amoureux d'une des pigeonnes qu'il soigne et qui meurt rapidement, atteinte d'une maladie incurable. Après l'avoir enterrée en grande pompe, il la fait finalement exhumer puis empailler pour la garder dans sa chambre d'hôtel, avec lui.



Quelques observations sur l'écriture

Gregor n'est pas le narrateur de son histoire. Celui-ci est extérieur, utilise donc la troisième personne mais fait parfois des commentaires en son nom, ce qui le lie au lecteur. Hormis ce que l'on peut saisir dans ces apartés, on ignore tout de ce narrateur et de son identité. On peut d'ailleurs penser qu'il s'agit de l'auteur lui-même...

Echenoz pratique les ellipses temporelles. Il manque des périodes de la vie de Gregor (sept ou dix ans, et ce plusieurs fois). L'auteur utilise un rythme qui accroche son lecteur, alternant les phrases longues et riches et les phrases courtes et incisives. Cette alternance, ces ruptures créent des atmosphères différentes : une énumération en une seule longue phrase emporte le lecteur dans un flot continu tandis qu'une succession de phrases courtes et nominales assène ses mots au lecteur comme des coups de point (si je peux me permettre un tel jeu de mots).

Cette biofiction nous entraîne avec elle. On suit très facilement l'histoire qui nous est contée, on s'attache à ce narrateur qui nous fait part de ses propres impressions, on découvre comment ont été créées certaines des plus grandes inventions du vingtième siècle... Une lecture sympathique, à la fois divertissante et instructive que je conseille vivement !


Lola Favreau, 2A Éd-Lib

 

 

 

 

Jean ÉCHENOZ sur LITTEXPRESS

 

 

echenoz ravel

 

 

 

 Articles d'Anne-Claire et de Jean sur Ravel

 

 

 








Article de Samantha sur L'Équipée malaise







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Article de Maude sur Lac














Article de Marlène sur Je m'en vais.

 

 

 

 

 

Jean Echenoz Jerome Lindon

 

 

 

Article de Claire sur Jérôme Lindon.

 

 

 

 

 

 





Article de Quentin sur Courir

 

 

 

 

 

 

 

Article de Léanne sur les trois biofictions (Ravel, Courir, Des éclairs).

 

 

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31 janvier 2013 4 31 /01 /janvier /2013 07:00

Yassaman-Montazami-Le-Meilleur-des-jours.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Yassaman MONTAZAMI
Le Meilleur des jours
Éd. Sabine Wespieser, 2012


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Parmi la foule des romans de la rentrée littéraire, on est heureux de rencontrer un livre édité par  Sabine Wespieser. C'est d'abord la beauté de l'objet qui attire, puis la douceur du papier qui retient. Une édition de belle facture pour un texte non moins séduisant, le genre d'investissement livresque que l'on ne regrette pas...



« On ne sort pas en pyjama »

Sur la couverture, il est écrit « roman ». A priori, pas de doute, mais le classement générique de cet œuvre doit-il être aussi catégorique ? Car ce premier « roman » est avant tout une écriture de soi, autobiographique et biographique puisqu'elle est centrée sur la figure du père, ce héros, aujourd'hui décédé. Quand elle évoque la genèse de son œuvre, Yassaman Montazami parle d'ailleurs plus de « catharsis » (extrait de l'émission « Eclectik » sur France Inter du 18/11/12) que de projet littéraire. Les premiers jets d'écriture se font « dans la douleur de la perte annoncée puis effective » (extrait de l'émission « Pas la peine de crier » sur France Culture du 14/09/12) Écrire devient alors un acte instinctif et libérateur, pour mettre au jour la trop grande souffrance provoquée par la perte de l'être cher.
Yassaman-Montazami--image-du-site-France-Culture-.jpg
Ces quelques pages auraient pu rester au fond d'un tiroir, chiffonnées et maculées de larmes... Mais le fait est que Yassaman Montazami, par ailleurs docteur en psychologie, a pour compagnon Éric Laurrent, écrivain « professionnel », lui. C'est lui qui incite donc sa chère Yassaman à poursuivre l'aventure pour transformer ses brouillons en un objet intellectuel et publiable. L'auteure décrit l'entreprise ainsi : « accepter de se déposséder de ses émotions pour les rendre intelligibles, recevables pour le lecteur, et cohérentes, car quand on se laisse porter par le pathos, ce n'est pas vraiment structuré » (France Culture). Autrement dit « on ne sort pas en pyjama » (France Inter), on se mouche un bon coup, histoire d'avoir un peu de classe, et de classe Yassaman Montazami n'en manque pas, pour se présenter en public. Elle a donc taillé ses crayons et revu, et encore revu sa copie, avec toujours comme premier lecteur Éric Laurrent, exigeant au plus au point, qui l'aide à accoucher de ce premier roman ou biofiction, ou autofiction, ou tout à la fois comme on voudra.

 

Yassaman Montazami

(photo site France Culture)


(« C'est notre plus beau jour ! » (p. 16)

Le Meilleur des jours, c'est la traduction du nom du père, Behrouz, iranien exilé en France en 1974. Le livre est un hommage à un de ces hommes dont on peut dire qu'il fut un « personnage ». Behrouz est un intellectuel de gauche appartenant à un milieu très aisé, sa mère ayant fait fortune grâce au succès de ses livres de cuisine en Iran. Envoyé en France pour ses études, Berhouz n'assiste pas directement au renversement politique qui se joue dans son pays en 1979. Il passe du statut privilégié d'étudiant à celui d'exilé, non moins bien vécu par le protagoniste. Car Berhouz est autant connu pour son engagement politique que pour son sens de l'humour manifesté par une succession de frasques plus ou moins appréciées de son entourage.

Le prénom du père fait référence à sa naissance, qui tient du miracle. Le récit de cet épisode constitue, après un rapide prologue où l'on apprend la mort du personnage, le premier chapitre. On fait donc un saut dans le passé pour vivre le début de l'aventure. Ce début fait penser à celui d'un conte. En effet le héros doit déjà surmonter une épreuve, celle de la mort qui le guette. Il a d'abord échappé à l'avortement : «  Par quel miracle ce fœtus-là avait-il échappé aux mains expertes et funestes de la faiseuse d'anges ? » (p.13), puis doit survivre à une naissance prématurée : « Cet enfant n'est pas viable. D'ailleurs il n'a même pas crié. ». S'ensuit une lutte frénétique et fantastique de la mère, Rosa, contre la mort assurée de son rejeton. Ce chapitre d'introduction, fort et ramassé, suit de manière très rythmée le déroulement de ce combat mené au sein d'une couveuse artisanale :

 

« Rosa appela en criant la petite paysanne d'une dizaine d'années qui lui tenait lieu de bonne à tout faire et lui ordonna aussitôt de disposer un poêle dans la plus petite pièce du rez-de-chaussée, puis d'en isoler la porte et les fenêtres avec les chutes d'un tissus dont on faisait de la charpie » (p.14),

 

et plus loin : « quand on l'interrogeait au sortir de l'antre torride, elle assurait que l'enfant vivait encore ». Puis le miracle intervient : « À l'aube du onzième jour, Abi fut tiré du sommeil par un hurlement aigu montant de la petite pièce du rez-de-chaussée » (p. 15).

Ce chapitre introduit une sorte d'univers merveilleux qui n'est pas sans rappeler celui du conte, au sens de conte de fées et d'histoire qu'on raconte. D'abord on a cette couveuse magique qui fait vivre l'enfant que tout le monde croyait perdu. Il y a ensuite cette mère ultra protectrice qui lui fait subir une « entreprise de gavage » (p. 19) digne des meilleurs récits de Perrault avec ogre, ogresse et banquets à volonté :

 

« Rosa exerça sur l'enfant une attention de chaque instant qui ne tarda pas à tourner à la persécution. […] Elle était littéralement obsédée par les repas du petit, leur confection, leur présentation, et, en dernier lieu, leur indigestion » (p. 17).

 

Toute cette nourriture est également sujette à des descriptions qui rappellent celles des histoires de princes et de princesses. De plus, nous sommes en Orient, au sein d'une famille au niveau de vie très confortable : sans aller plus loin dans le cliché, on ne peut pas ne pas penser aux contes des Mille et Une Nuits. On a d'ailleurs tous ces personnages de serviteurs, comme Ali, qui fascinent le petit Berhouz :

 

« En l'observant, Berhouz avait le sentiment que le jeune domestique quittait la terre ferme, que sa conversation privée avec le Très-Haut le ravissait au monde sensible. Le petit tapis de prière devenait celui d'Aladin, il le transportait dans les airs et lui faisait survoler les toits plats de Téhéran et les dômes revêtus de faïence des mosquées » (p. 24).

 

Un conte merveilleux ne s'écrit pas sans histoires d'amours. Celles de Berhouz sont narrées sur un mode burlesque et romantique qui fait ressortir toute la gaieté et l'absurdité de ses aventures :

 

« En ce jour de rentrée universitaire, mon père avait aperçu en haut des escaliers de l'amphithéâtre des jambes divines, à la finesse surnaturelle, au galbe parfait, aux chevilles délicates, terminées par d'adorables escarpins vernis. Mais outre leur beauté, ces jambes avaient ceci de particulier qu'elles n'étaient pas deux mais quatre. » (p. 29).

 

On peut penser que l'imaginaire est exacerbé dans les moments du récit les plus « éloignés » de la réalité de l'auteure. On sent dans son écriture un plaisir évident de l'invention d'un pays à un époque qu'elle n'a pas connue, d'une enfance et d'une jeunesse forcément radieuses, d'un père prince et d'une grand-mère reine.



Structure de l'œuvre

Cette jeunesse merveilleuse constitue la première partie du roman. Il est important à ce niveau de l'explication de faire une rapide description de la structure de l'œuvre. Le Meilleur des jours est constitué en tout de vingt-neuf courts chapitres, chacun comptant 2 à 5 pages (seul le chapitre 29 comporte 9 pages). Cet ensemble est introduit par un rapide prologue et terminé par un épilogue. En listant les thématiques des chapitres, on se rend compte que le roman est articulé en trois grands ensembles très équilibrés. Le premier ensemble (des chapitres 1 à 8) s'intéresse à l'enfance et à la jeunesse de Berhouz, avec les thèmes de l'amour et de la thèse inachevée. Le second ensemble (chap. 9 à 20) est constitué de tous les souvenirs de la narratrice enfant, centrés autour des milieux intellectuels et politiques, de l'accueil des exilés iraniens. Le dernier ensemble (chap. 21 à 29) narre les dernières années de Berhouz retourné en Iran, puis sa maladie et sa mort en France.

Malgré l'apparente linéarité chronologique de cette structure, le récit mêle les niveaux de temporalité. Les anecdotes sont évoquées dans un fil continu de pensée, dans un souci d'enchaînement logique plus que temporel, avec des retours récurrents dans le présent. Par exemple, les souvenirs de la petite fille ne se succèdent pas dans le temps. Il y a peu de dates, hormis celles de la révolution et du retour en Iran, expliquant le contexte. Cet effacement des repères fixe le texte dans une sorte d'intemporalité régulièrement contredite par toutes les allusions contextuelles. Mais ce brouillage du temps est aussi provoqué par la multiplicité des chapitres. Les chapitres peuvent d'ailleurs se lire comme des récits à part entière avec un début, un développement et surtout une chute. L'auteure pratique régulièrement cet art de la chute (par exemple p. 27 : « Elle n'avait même pas eu un mouvement de cils quand, après trente ans de mariage, il lui avait dit qu'il partait »). La succession rapide de ces chapitres donne à l'ensemble un rythme soutenu sans le rendre pour autant essoufflant. C'est plus le battement d'une vie pleine et entière qui palpite entre nos mains.



« Superstructure » et « Superman » : le point de vue de l'enfant

Un des leitmotive du roman est l'écriture sans fin par Berhouz d'une thèse dont le sujet est « La détermination de l'Histoire par la superstructure dans l'œuvre de Karl Marx ». La thèse en question fait l'objet de plusieurs chapitres. C'est pour nous l'occasion d'évoquer un des modes de narration du roman : le point de vue de la narratrice enfant. La thèse est un des sujets d'émerveillement de la petite fille :

 

« Quand il aurait achevé ses travaux, la cause originaire de l'inégalité entre les hommes serait enfin révélée. Le système qui l'avait engendrée serait mis à nu et s'effondrerait. […] On aurait enfin la clef du bonheur. » (p. 44).

 

Les pages où le père est vu à travers les yeux de sa fille enfant sont d'ailleurs les plus savoureuses. Les activités militantes du père sont assimilées à des récits fantastiques où les communistes viendraient sauver le monde et où Karl Marx est un super-héros : « "Superstructure" : ce mot étrange que j'associais enfant tout à la fois à "supernova" et "Superman", lui conférait un caractère exceptionnel » (p. 43). On retrouve cet humour quand la petite fille observe ses professeurs et cherche à savoir s'ils sont de gauche ou non : « À force de baigner dans ce milieu, j'étais devenue une sorte d'antenne du KGB ». La petite Yassaman classe les adultes rencontrés entre les « alliés communistes » et « nos ennemis, les gens de droite » (p. 67). Et on assiste avec jubilation à cette scène où la petite rentre de l'école en criant : « Berhouz, ça y est ! J'en suis sûre : Madame Kourniac est communiste ! ». Ce point de vue à la fois naïf et lucide de l'héroïne est amené avec justesse par l'auteure, qui réussit parfaitement à nous faire adhérer à son regard, à nous intégrer à son « clan » : « Ils étaient des nôtres » (p. 69).

L'intérêt pour Marx va bien au delà du sujet de la thèse. Souvent évoqué, cité, il devient presque un personnage du roman. Le père était absolument fasciné par Marx. La narratrice le met par exemple en situation en train de raconter sa vie avec délectation : « Il aimait raconter par exemple la fois où celui-ci [Marx] s'était fait pourchasser dans la rue par la police londonienne pour ivresse publique » (p. 64). Berhouz cite Marx comme un ami et un modèle : « Karl Marx et mon père avaient un point commun : ils ne travaillèrent jamais pour gagner leur vie. ''Les vrais révolutionnaires ne travaillent pas'', affirmait mon père » (p. 51). L'inaction professionnelle de Berhouz est d'ailleurs un profond sujet de honte pour sa fille : « Cette honte atteignit son paroxysme à mon entrée au collège » (p. 53). Or ce chômage est revendiqué avec fierté (lire la scène où le père se déguise en ouvrier pour les rencontres parents-professeurs, p. 77) et fait absolument contraste avec l'activité intense de ce personnage qui semble perpétuellement en mouvement, sautillant, chantant, inventant toutes les frasques possibles.



« L'improbable antichambre de la révolution iranienne » : contexte politique

Le Meilleur des jours restitue au travers de la fiction une époque politiquement explosive, celle de la Révolution iranienne. Je vous propose un bref résumé de la situation : l'Iran est un régime monarchique jusqu'en 1979. Après des mouvements de protestation et des émeutes populaires, le Shah quitte le pouvoir et le pays. Ces événements qui signent la fin de la monarchie auraient pu marquer le début d'une belle révolution mais les opposants au Shah regroupaient à la fois des extrémistes religieux (rassemblés autour de la figure de Khomeiny), des marxistes, des anarchistes et des libéraux. Cette division joua en la faveur des théologiens et leur permit de proclamer la République islamique, avec à sa tête l'ayatollah Khomeiny. Cette usurpation du pouvoir et la politique d'élimination des opposants au régime qui s'ensuivit provoquèrent des vagues successives de migration des populations vers l'Europe et l'Amérique du Nord. Les exilés sont donc à la fois des militants d'extrême gauche et des représentants de la noblesse de l'ancien régime. Toutes ces personnes partagent, de manière assez ironique, la même situation d'exil.

Ainsi, le personnage de Berhouz fait partie de cette « communauté » d'exilés iraniens (même si lui est en France depuis 1974). Même s’il n'a pas vécu directement la révolution, il l'a suivie de loin et est très impliqué dans les milieux marxistes. Le contexte politique est évoqué de plusieurs manières.

Nous lisons d'abord le récit de toutes ces réunions politiques – « Tous les courants de la gauche marxiste étaient représentés parmi eux, ce qui donnait à ces soirées des allures de meeting » (p. 63) – évoquées du point de vue, nous l'avons dit, de la petite fille (qui fabrique une armée de soldats rebelles avec des morceaux de mie de pain sous la table du salon).

Il y a ensuite l'hébergement de tous ces Iraniens exilés dans l'appartement familial. Des personnalités en tout genre défilent au sein du foyer et captivent l'attention de l'enfant par leurs récits de fuite (« À force d'entendre toutes ces histoires, il m'était apparu qu'un vrai Iranien était nécessairement un fugitif », p. 60). Un de ces personnages retient notre attention : Shadi Khanoum. L'auteure consacre cinq chapitres à cette vieille dame, appartenant à la noblesse iranienne, amie de la mère de Berhouz. On vit au travers de ce récit un autre aspect de la crise politique iranienne. Yassaman Montazami semble fascinée par l'amitié singulière qui se lie entre elle et son père : « Entre cette monarchiste et ce gauchiste que tout opposait finit peu à peu par se créer une sorte de complicité » (p. 93). Ces cinq chapitres forment un tout à part dans le roman et sont très significatifs de son style. En effet, l'auteur nous fait en premier lieu le récit de scènes tout à fait cocasses (par exemple p.89, S. Khanoum avoue piteusement qu'elle a caché ses diamants « dans ses parties les plus intimes »). Puis on glisse subtilement vers des choses plus dures, plus cruelles (p. 92, instantané de S. Khanoum qui tourne sans fin sa soupe « comme si les images de sa tragédie flottaient à la surface du liquide jaunâtre »). Les émotions varient sans cesse entre gaieté et peine, toujours dans une logique du souvenir et de la nostalgie.

L'auteure dépeint dans les chapitres 22 à 24 deux scènes de retrouvailles marquantes et antithétiques avec deux amis restés au pays : l'une avec Bijan, le militant « broyé » (p. 107) par le régime, l'autre avec Ghaffar, poète désinvolte et « planqué ». Ces deux scènes symbolisent les deux facettes de la vie sous un régime autoritaire. Ils sont aussi un moyen d'évoquer le profond sentiment de culpabilité vécu par Berhouz :

« Il n'avait somme toute payé aucun tribut à ses idéaux de jeunesse – il avait même eu le luxe d'y croire sans risque, confortablement, bourgeoisement presque, jusqu'à l'orée de sa vieillesse » (p. 106).

L'évocation du contexte politique prend l'apparence générale de la légèreté. Mais sous ses airs désinvoltes, la plume de l'auteure devient tout à fait incisive et percutante, touchant au plus juste. Le recul souvent comique pris par Yassaman Montazami, au travers de personnages singuliers ou de situations burlesques, restitue efficacement un temps passé. Souvent l'humour permet de conjurer l'horrible.



En guise de conclusion

En bref, ce roman-biofiction se caractérise par sa délicatesse d'écriture. L'entrecroisement subtil entre humour et chagrin, entre passé et présent, fait ressurgir l'essentiel d'un être qui a vécu. La fille rend ainsi un brillant hommage au père. Le portrait est tendre et achevé, sobre et pointu, écrit dans une langue qui n'hésite pas, avec Marx comme fidèle compagnon de route. L'écriture est tellement précise et ramassée qu'on a de la peine à en extraire une citation. Les mots, les anecdotes ont chacun leur importance et il convient donc de lire l'œuvre dans son intégralité !

J'ai injustement omis d'évoquer le vingt-septième chapitre qui est un très beau texte sur son rapport à la littérature et dont voici un extrait (p. 119) :

 

« Mon père avait tardivement découvert Proust, l'ayant longtemps tenu pour un auteur snob et bourgeois, qu'il soupçonnait d'être de droite, qui plus est. […] Il se trouvait idiot de l'avoir ignoré pendant tant d'années à cause de simples préjugés idéologiques. ''Remarque, avait-il ajouté en souriant, les préjugés peuvent avoir du bon, parfois. Savais-tu, Samanou, que j'ai lu Madame Bovary parce que c'était Eleanor, la fille cadette de Marx, qui l'avait traduite en anglais ?'' ».

 

PS : Ce livre a reçu le prix André Dubreuil du premier roman, décerné le 4 Décembre par la SDGL (Société Générale des Gens de Lettres de France).


Fanny, AS Bib.

 

 

 

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28 janvier 2013 1 28 /01 /janvier /2013 07:00

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François GARDE
Ce qu’il advint du sauvage blanc
Gallimard, 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’auteur

Né en 1959, François Garde a notamment été secrétaire général adjoint de la Nouvelle Calédonie et administrateur supérieur des Terres australes et antarctiques françaises : il a occupé ces fonctions de 1991 à 2010. Il a écrit deux essais : Les Institutions de la Nouvelle-Calédonie, publié en 2003, et Paul-Émile Victor et la France de l'Antarctique, paru en 2006. Avec Ce qu’il advint du sauvage blanc, publié en 2012, il signe son premier roman, inspiré d’un fait réel. L’ouvrage a reçu le Goncourt du premier roman et le prix Jean Giono.



Résumé

Le roman relate l’abandon accidentel d’un jeune matelot vendéen, Narcisse Pelletier, sur une plage d’Australie au milieu du XIXème siècle. Son navire, la goélette Saint-Paul, a accosté sur une île pour refaire des réserves d’eau. Après s’être aventuré dans l’île et éloigné de ses camarades d’équipage, en cherchant vainement un point d’eau sur cette terre inhospitalière, Narcisse se rend compte au bout de quelques instants que la goélette est repartie sans lui. D’abord persuadé que l’équipage va revenir le chercher, il finit par se rendre à l’évidence : les jours passent mais le Saint-Paul ne revient pas.

Narcisse semble condamné à mourir de faim et de soif lorsque survient une vieille femme noire qui le nourrit et prend soin de lui. Peu de temps après, elle l’emmène vers sa tribu, des aborigènes nus qui vivent de chasse et de pêche. Peu à peu adopté par ce peuple, Narcisse apprend leur savoir-faire et, progressivement, leur langue. Il a surtout conscience qu’il ne pourra pas survivre sans eux. Au fil des années, aucun bateau n’ayant abordé l’île, il oublie presque complètement son passé et sa langue maternelle.

Ce n’est que dix-sept ans plus tard qu’un navire anglais, le John Bell, fait escale sur l’île et recueille Narcisse, quasiment de force : les marins, s’étant aperçus qu’il était blanc, l’attirent vers le bateau puis le font embarquer par surprise. Ainsi, arraché une deuxième fois à son milieu familier, Narcisse Pelletier est ramené en France où un passionné de géographie va le prendre sous sa protection et chercher à résoudre l’énigme de son aventure : Octave de Vallombrun.

Pendant plusieurs années, Vallombrun va essayer de réapprendre à Narcisse la langue française et les usages « civilisés ». Il espère surtout que Narcisse va lui raconter son aventure, son passé avant d’échouer sur l’île et comment il est lui-même devenu un sauvage. Cependant, malgré tous les efforts de Vallombrun, Narcisse Pelletier ne reparlera le français que par bribes maladroites et refusera toujours d’évoquer son passé et les « sauvages » ; les questions que son protecteur lui pose semblent même le torturer moralement : il ne peut visiblement se consoler de son brutal déracinement.

Vallombrun va tenter d’intéresser la société de géographie dont il est membre au cas de Narcisse, mais sans succès : les chercheurs ne voient en lui qu’un idiot mutique, traumatisé ou amnésique. Rompant avec la société de géographie, Vallombrun se passionne de plus en plus pour son protégé, allant jusqu’à financer personnellement quatre expéditions en Australie pour essayer de retrouver la descendance présumée de Narcisse, sans résultat. Il pense même avoir découvert, grâce à ses études sur Narcisse, les bases d’une nouvelle théorie du développement humain qu‘il essaiera vainement de formuler.

En 1867, Narcisse Pelletier disparaît peu après avoir subi des questions trop insistantes de Vallombrun sur son passé. Un an plus tard, son protecteur meurt. Il lègue une somme importante à Narcisse, mais sa famille fera casser le testament, ne comprenant pas son attachement pour ce sauvage. Nous ne saurons pas ce qu’est devenu Narcisse Pelletier.



Un roman inspiré d’un fait réel

narcisse_pelletier-copie-1.jpgNarcisse Pelletier est le nom d’un vrai matelot du XIXème siècle, natif de Saint-Gilles-Croix-de-Vie en Vendée, et dont l’extraordinaire destin a passionné la presse de son époque et, par la suite, inspiré plusieurs écrivains. Ses témoignages, recueillis par Constant Merlan, ont notamment été publiés en 1876 sous le titre Dix-sept ans chez les sauvages. Les aventures de Narcisse Pelletier. Contrairement au personnage du roman, le vrai Narcisse a donc narré ses aventures et François Garde possédait donc suffisamment de détails pour les utiliser comme matière première. Ce matelot s’est trouvé abandonné sur une île au large de la péninsule de cap York dans le Queensland, dans les circonstances racontées par François Garde.

Il a été recueilli dans le clan des Uutaalnganu, un des groupes linguistiques des Pama Malngkana ou Sandbeach People, qui l’ont rebaptisé « Amglo », et avec qui  il a vécu pendant dix-sept ans. Ces éléments ont été conservés dans le roman, ainsi que les grandes lignes de son retour en France en 1875 : il se marie et devient gardien de phare dans l’estuaire de la Loire. Dans la réalité, nous savons que Narcisse Pelletier est mort à Saint-Nazaire. Plusieurs sources mentionnent qu’il a peiné à se réadapter à la vie dans son milieu natal. Selon l’auteur Constant Merland, « ce n’était plus un Français, c’était un Australien ». Cet aspect, largement exploité par François Garde, constitue même l’enjeu principal du roman et l’écueil auquel se heurtera Octave de Vallombrun dans ses vaines tentatives pour « rééduquer » son protégé. En revanche, on remarque que le romancier n’a pas exploité les éléments à valeur de description ethnographique de la vie dans l’île, qui sont abondants dans les témoignages de Pelletier. Il a préféré réinventer le milieu de l’île et les caractéristiques de ses habitants, et sacrifier tout aspect exotique à son exigence de sobriété.



Une structure particulière

La particularité du roman réside dans sa structure : l’auteur fait alterner deux situations d’énonciation différentes : la situation de Narcisse Pelletier sur son île après le départ du Saint-Paul, et la partie « épistolaire » constituée des longues lettres adressées par Octave de Vallombrun au président de la société de géographie. Ainsi, le premier chapitre, qui met en scène Narcisse se retrouvant seul sur l’île, est suivi d’une lettre de Vallombrun à « Monsieur le président », datée de 1861. Le chapitre 2 se déroule de nouveau dans l’île et est suivi d’une deuxième lettre de Vallombrun au même destinataire ; cette alternance est parfaitement respectée jusqu’à la fin du roman. Les lettres de Vallombrun sont datées de 1861 et 1862, puis de 1867 pour les dernières. Le lecteur ne voit jamais les réponses du président. Les deux dernières lettres sont adressées par la sœur d’Octave, Charlotte de Vallombrun, au président, après le décès d’Octave : l’une nous révèle le contenu du testament d’Octave.



Les caractéristiques du récit

Dans les chapitres qui retracent la survie de Narcisse chez les « sauvages », la narration est aux temps habituels du passé, passé simple et imparfait, sauf certains passages, au cœur du roman, qui sont au présent de narration, rendant l’action plus prégnante pour le lecteur.

Dans ses lettres, Vallombrun utilise fréquemment le présent de narration pour raconter les réactions et les progrès de Narcisse, ce qui rappelle le ton du journal ou les précisions d’un compte rendu scientifique, comme le montre cet exemple :

 

« […] lorsque je l’interroge [Narcisse], il sourit, ne répond pas et n’explique pas son silence. Il est également muet sur les circonstances de son arrivée en Australie, et sa vie avant le naufrage, ou même sur sa jeunesse. » (Lettre IV, p.106)

 

La technique est la même pour la description méticuleuse d’un tatouage tribal de Narcisse, qui s’étend sur neuf lignes :

 

« une scarification part du biceps, s’enroule deux fois autour de l’avant-bras et vient finir sur le dos de la main.[…] » (Lettre IX, p.213).

 

Dans les lettres, ce présent alterne avec les temps du passé pour raconter les actions, ce qui donne à ces longues missives l’aspect de mini-romans captivants.

Le point de vue adopté suit la dualité de la structure : dans les chapitres situés sur l’île, nous voyons à travers le regard de Narcisse, en focalisation interne, ce qui permet au narrateur de nous faire partager toute la gamme de ses sentiments et sensations physiques : détresse, abandon, faim et soif qui le torturent, piqûres des insectes et morsure douloureuse du soleil. La narration est à la troisième personne, comme classiquement dans le roman d’aventures.

En revanche, dans les lettres, c’est bien logiquement le point de vue de leur auteur, Octave, qui est adopté et elles sont bien sûr rédigées à la première personne. Ces lettres sont un moyen de s’épancher et de confier les espoirs et les déceptions que lui cause Narcisse, et qu’il ne peut partager ni avec sa famille ni avec la société de géographie, puisque tous semblent désapprouver son attachement pour le « Sauvage ».

Comme nous l’avons dit, les lettres du président ne sont jamais publiées et l’on se demande d’ailleurs si ces réponses intéressent tant Vallombrun : les lettres feraient tout autant pour lui office de journal et de carnet scientifique lui permettant de consigner très régulièrement ses impressions et l’avancée de son étude, dans laquelle il finit par s’enfermer.



Le mythe de Robinson Crusoé
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Ainsi on peut considérer que Ce qu’il advint du sauvage blanc se situe à mi-chemin entre le roman épistolaire et le récit d’aventures, deux traditions littéraires aussi fortes l’une que l’autre. On peut également employer le terme de roman d’apprentissage, apprentissage qui serait à la fois celui, demi-échec, de Narcisse, qui réapprend péniblement la vie « civilisée », et celui de Vallombrun qui se rend compte, à regret, qu’il ne pourra rien apprendre de ce « Sauvage » et que son « cas » ne fera que faiblement progresser la science.

Ce qu’il advint du sauvage blanc rappelle d’emblée au lecteur les grands romans d’aventure comme le Robinson Crsuoé de Defoe, œuvre mythique considérée comme l’un des premiers romans anglais, et Vendredi ou les limbes du Pacifique de Michel Tournier.

Le récit correspond tout à fait à la définition de la robinsonnade selon le Petit Robert : un « récit d’aventures, loin de la civilisation, en utilisant les seules ressources de la nature », et qui repose sur trois motifs fondamentaux : le naufrage, la vie isolée sur l’île et le retour au monde des hommes ; on peut également y ajouter un quatrième motif, mineur, celui de la rencontre avec l’autre, qui dans ce cas serait la rencontre avec Octave de Vallombrun. C’est pourquoi il paraît intéressant d’examiner les points communs et les différences avec l’œuvre de Defoe et celle de Michel Tournier.

Dans un premier temps, si l’on étudie le roman de François Garde à la lumière du Robinson de Defoe, une similitude de genre apparaît : les deux peuvent être définis à la fois comme des romans d’aventures et comme des romans d’apprentissage. En effet, tous deux s’inscrivent dans la tradition plus ancienne du récit de voyages, qui implique une narration rétrospective et la présence de motifs tels que voyages, tempêtes, navigation.

D’autre part, pour brosser leur protagoniste, les deux auteurs se sont inspirés de personnages réels. Leur environnement, l’espace clos de l’île, peut être vu comme le terrain d’expérimentation de la solitude et de la transformation psychologique et/ou morale du héros. En effet, les nombreuses années de vie dans l’île (28 ans chez Defoe ,17 chez F. Garde) aboutissent à une mutation radicale de l’esprit du naufragé. En outre, chez les deux romanciers, on retrouve une volonté de sobriété, un refus du pittoresque de pacotille : leur but n’est nullement se décrire des paysages exotiques, mais de mettre en valeur leur héros, dans son ingéniosité et son évolution.

Ces deux personnages, après avoir souffert de la fièvre et frôlé la mort, font une rencontre providentielle : pour Robinson, c’est la découverte de la Bible qui lui permet de rencontrer Dieu. Chez François Garde, l’apparition de la vieille indigène, alors que Narcisse est mourant, relève également du miracle, comme nous le verrons dans l’étude de texte.

Enfin, le mythe fondé par Defoe diffuse un éloge du travail, puisque c’est par son industrie que Robinson va survivre et prospérer. Le « sauvage blanc » de François Garde est lui aussi un courageux travailleur, débrouillard, qui ne rechigne jamais à donner un coup de main : d’ailleurs, l’auteur prend soin de souligner cette caractéristique dans plusieurs épisodes du roman. Sans toutefois que l’on puisse parler d’éloge du travail chez François Garde, la similitude est frappante.


Quelques différences notables peuvent pourtant être dégagées : chez Defoe, l’île est accueillante et l’eau et la nourriture y sont abondantes, ce qui n’est nullement le cas dans le roman de François Garde. La tonalité de l’aventure en est donc assombrie, du moins au début. La véritable richesse de l’île, chez François Garde, est la chaleur humaine, celle des sauvages qui ont fait de Narcisse l’un des leurs : ce sentiment est perceptible surtout à la fin du roman, lorsque Narcisse se met à rire avec les indigènes : bien qu’ils ne puissent encore communiquer aisément, ils ressentent pourtant une réelle communion humaine par le rire.

Par ailleurs, l’œuvre de Defoe peut être lue comme une apologie de l’homme blanc et de la civilisation, par opposition à la barbarie des cannibales dont il découvre des traces. Il n’en est rien chez François Garde, au contraire : la sagesse et la tempérance de Narcisse paraissent parfois supérieures à celles de ses congénères « civilisés » et les réactions dédaigneuses des membres de la société de géographie ne font guère honneur à l’esprit « civilisé ».



Si l’on examine maintenant l’œuvre de Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique, lui aussi inspiré du mythe de Robinson et paru en 1967, d’importantes similitudes apparaissent également :

Le thème de la solitude traverse les deux œuvres : comme Robinson, Narcisse a d’abord cruellement souffert de ne plus pouvoir communiquer avec d’autres humains, ce qui a failli le pousser au suicide. La barrière de la langue ainsi que la divergence des conceptions le déstabilisent profondément, ce qui permet au romancier de susciter une réflexion sur ce qui fait notre identité humaine et sociale.

Mais après un long processus d’adaptation, le héros finit par s’intégrer dans l’île et ne veut plus la quitter. Robinson y reste, contrairement à Narcisse qui n’a pas cette chance en étant enlevé par les marins du John Bell. Les deux naufragés semblent partager la quête d’un bonheur impossible : en effet, Narcisse ne parvient apparemment pas à retrouver le bonheur après avoir été arraché à son univers insulaire. Il vit deux fois successivement le traumatisme du déracinement, de la perte de repères et de la solitude, ce qui est exceptionnel dans une vie humaine. Le héros de Tournier est finalement plus heureux, puisqu’à la fin il reste dans son île, selon son désir.

Comme le Robinson de Tournier, Narcisse a rompu avec son passé et ses anciennes valeurs, et est donc considéré comme un étranger lorsqu’il revient dans son pays. Ce sentiment d’étrangeté traverse aussi bien l’œuvre de François Garde que celle de Tournier. Les deux romans véhiculent ainsi une remise en cause des valeurs sociales des « Blancs » occidentaux, notamment la recherche du profit. Un exemple parlant de l’abandon des valeurs est la perte du sens de la propriété : pour Narcisse, désormais, tout ce qui appartient à autrui lui appartient de même, et vice versa. Les efforts de Vallombrun pour lui réinculquer la notion de propriété resteront vains. On retrouve cette caractéristique propre aux « sauvages » chez le Robinson de Tournier. Évidemment, cette conception de la vie pose de nombreux problèmes lors du retour de Narcisse à la civilisation.

À l’appât du gain et des biens, les deux romanciers opposent des plaisirs simples comme le rire, dont Vendredi a appris la valeur à Robinson, et qui est aussi considéré comme un élément socialement fédérateur chez François Garde, notamment dans la scène de rire général chez les Sauvages, à cause de .l’idée de Narcisse de se décorer le corps avec de la terre. Narcisse comme Robinson manifestent donc un détachement vis-à-vis du profit matériel, de la gloire, de tout ce qui a du prix pour les Blancs. En ce sens, les conceptions du « sauvage » se trouvent valorisées par rapport à celles de l’homme blanc, ce qui n’était absolument pas le cas chez Defoe, au contraire.

On remarque cependant une divergence importante entre les deux œuvres : chez François Garde, on l’a vu, Narcisse se distingue notamment par son ardeur au travail qui suscite la surprise de ses compatriotes ; dans Vendredi, au contraire, Robinson désapprend à travailler, et s’oriente vers une vie sans contraintes, ce qui est un autre indice du rejet du modèle occidental de croissance économique.



En conclusion, j’ai particulièrement apprécié ce roman, car il offre le dépaysement du roman d’aventures traditionnel, sans jamais tomber pour autant dans des effets de pittoresque. Au contraire, les desriptions sont sobres, presque dépouillées, le paysage aride de l’île est aux antipodes du cliché de l’île luxuriante et ensoleillée, et le dénouement n’en est pas vraiment un, puisque de nombreuses parts de mystère sont préservées : le lecteur n’entendra jamais Narcisse faire le récit de ses aventure, ne saura pas ce qu’il est devenu. Ainsi, toute « facilité » a été volontairement évitée par l’auteur. Ces parcelles de mystère, zones d’ombre du roman, stimulent finalement l’imagination du lecteur qui continue à méditer et à s’interroger, après le dénouement, sur ce qui fait l’être humain et la « civilisation ».



Bibliographie

Narcisse Pelletier (témoignage recueilli par MERLAND, Constant : préf. PECOT, Philippe). Chez les Sauvages : dix-sept ans de la vie d'un mousse vendéen dans une tribu cannibale (1858-1875), La Roche-sur-Yon : éditions Cosmopole, mai 2002 ; réédition de Dix-sept ans chez les sauvages. Les aventures de Narcisse Pelletier par MERLAND, Constant en 1876.

Romans :

ANDERSON, Stephanie. Pelletier : The Forgotten Castaway of Cape York. Melbourne Books, 2009. Avec un chapitre d'Athol Chase « Pama Malngkana: the Sandbeach People of Cape York » (p. 91).

TROGOFF, Maurice. Mémoires sauvages. Liv’Editions, 2002.
 
ROUILLE, Joseph. La prodigieuse et véritable aventure d’un mousse vendéen. Offset Cinq, 2002.



Annexes

Analyse d’un extrait

Début du chapitre 2 (p. 45-46) :

 

« De l’eau. De l’eau entre ses lèvres gercées entrouvertes, sur son palais, dans sa gorge. Une eau au goût de terre - une eau qui coulait généreusement. Sa bouche d’instinct avait senti le bec de la gourde et s’y accolait. Il ne voulait pas ouvrir les yeux, savoir qui s’occupait de lui - juste boire, boire tout son saoul, boire sans limites comme il n’avait pas bu depuis Le Cap. De même qu’un canal d’irrigation se remplit et dirige le flux vers chacune des rigoles, l’eau redonnait vie progressivement à son torse brûlant, à sa tête bourdonnante, à ses cuisses lasses, à ses bras sans force. Elle ruisselait aussi sur ses joues, son menton, son cou, comme pour aller plus vite partout où son corps avide l’attendait.

Il aurait bu sans discontinuer, à l’infini. Mais, alors qu’il ne se sentait pas rassasié, la gourde s’éloigna soudainement. Avec effort, il cligna des paupières pour découvrir son bienfaiteur.

Un visage noir, ridé, penché sur lui ; des cheveux crépus grisonnants, des traces de terre rouge sur les pommettes et l’arête du nez. Un regard insistant, pas l’ombre d’un sourire. Pas un mot. Une femme, une femme âgée. Il se recula dans sa litière pour mieux voir. Oui, une femme, entièrement nue, noire comme du charbon, la peau striée comme du cuir de buffle, les seins flasques et tombants. Accroupie à côté de lui, elle tenait à la main une outre faite avec la peau d’un animal, et ne prêtait aucune attention aux mouches innombrables qui bourdonnaient autour d’elle et se posaient au coin de ses yeux. Ils se regardèrent un long moment, elle énigmatique, lui ne sachant que dire ou que faire. Puis elle lui présenta l’outre à nouveau, il s’en saisit et but de longues gorgées, jusqu’à la vider entièrement. La saveur âcre de poussière et de suint ne le rebutait pas. »

 

Cet extrait relate le sauvetage de Narcisse par une vieille indigène, alors qu’il était sur le point de mourir de soif, de faim et d’épuisement, n’ayant rien bu ni mangé depuis son arrivée sur l’île, trois jours auparavant. Cette ouverture du chapitre 2 apparaît véritablement comme un miracle, puisque le premier chapitre s’était achevé sur un sentiment de désespoir et de mort imminente du « naufragé » : « Il eut devant les yeux une vision précise de sa sépulture […] (p. 25), […] Il s’abandonna à l’idée de mourir là, dans le sable, loin de tous. » (p. 26). L’auteur ménage donc un effet de contraste et de surprise totale avec l’apparition de la vieille.

Dans le premier comme dans le troisième paragraphe, les phrases nominales permettent de traduire les perceptions de Narcisse : en effet, il est si affaibli qu’il ne peut que s’abandonner à ses sensations immédiates, primaires sans réfléchir, les analyser. De même, au premier paragraphe, on a l’impression que ce n’est pas par sa volonté qu’il s’approche de la gourde : c’est « sa bouche » qui le fait « d’instinct », dans un ultime réflexe de survie. 

La répétition de « de l’eau » et « une eau », ainsi que du verbe « boire » souligne le caractère essentiel, providentiel, de ce breuvage qui le sauve de la mort. Bien que cette eau de mare ait un goût désagréable, sa rareté en fait un bien précieux pour les sauvages. La préoccupation primordiale de s’abreuver éclipse celle de savoir qui tient la gourde : ici, les actions de Narcisse sont strictement limitées à la nécessité de la survie. La précision « depuis Le Cap » indique que non seulement cette eau lui sauve la vie, mais que c’est la première fois, depuis l’escale de son navire au Cap, que la matelot peut s’abandonner au plaisir de boire « tout son saoul » : en effet, on devine que l’eau était rationnée à bord du navire. Le plaisir en est donc décuplé pour Narcisse. Le filet d’eau coulant de la gourde est comparé à un « canal d’irrigation » nourrissant la terre pour faire éclore la vie. Cette comparaison permet de rendre compte visuellement du sentiment qu’a Narcisse du trajet de l’eau dans son corps et du soulagement que cela lui procure ; les qualificatifs qui accompagnent chacune des parties du corps énumérées (« brûlantes », « bourdonnante », « lasses », « sans force ») font bien mesurer au lecteur les bienfaits que cette eau peut procurer à Narcisse. L’énumération des parties du corps se poursuit dans la phrase suivante, et continue une allitération en « s » qui fait entendre la musique du « ruissellement ».

Ce n’est que quand il sent la gourde s’éloigner qu’il prend la peine d’ouvrir les yeux pour découvrir la vieille aborigène qui lui fait face : là aussi, la description physique de ce personnage est assurée par des phrases nominales qui représentent le regard brut, les impressions premières, « à chaud » de Narcisse. La physionomie et l’attitude quasi inexpressives de la vieille femme semblent en contradiction avec sa volonté de sauver Narcisse. L’aspect « sauvage » de cette femme est évoqué par sa complète nudité, par l’apparence de sa peau, comparée à celle d’un buffle, ce qui la ravale quasiment à l’état animal, par sa gourde en peau qui donne une « saveur âcre (…) de suint » à l’eau et par le fait qu’elle ne semble nullement gênée par les mouches qui la harcèlent, alors que dans d’autres passages du roman, Narcisse souffre constamment de la présence et des piqûres des insectes.

Narcisse, lui-même, en raison de son extrême dénuement, peut être perçu comme un animal dans ce paragraphe : il s’est aménagé une « litière », et le mauvais goût de l’eau qu’on lui présente « ne le rebutait pas ». Ainsi, pour décrire le face à face de ces deux personnages, François Garde choisit de gommer presque tous les traits majeurs d’humanité pour insister au contraire sur la dimension d’animalité que recèle l’être humain lorsqu’il est en situation de survie. Cependant, le geste de miséricorde de la vieille femme est empreint d’une grande humanité.

Un bon indice du point de vue adopté est la phrase suivante : « Ils se regardèrent un long moment, elle énigmatique, lui ne sachant que dire ou que faire. » Alors que la focalisation interne nous fait partager l’embarras de Narcisse, nous ignorons les pensées de la femme ; aucun mot n’est échangé : cette rencontre de deux êtres si différents et ce regard ont un caractère intense, justement par l’absence de dialogue et par l’urgence de la situation.

Enfin, cette figure féminine qui sauve un personnage masculin en le « nourrissant » peut être lu aussi comme un symbole maternel. D’ailleurs, durant tout le roman, la vieille nourrira, soignera et protégera Narcisse, comme si elle était sa propre mère, ce qui est d’ailleurs rendu vraisemblable par leur différence d’âge. On comprendra plus tard que Narcisse a fini par considérer cette vieille indigène réellement comme sa propre mère, puisqu’il a tout oublié de son passé et de sa famille blanche. Ceci est révélé à la Lettre VI, lorsqu’une fois rapatrié, il reçoit des nouvelles de sa vraie mère par Octave de Vallombrun :

 

« Narcisse, ta mère de Saint-Gilles est toujours vivante et t’attend. […]

– Ma mère est morte. Elle était malade plusieurs jours. Beaucoup de chaleur. Trop de chaleur dedans. Elle est morte. » (p.160)

 

 

Sylvaine, AS bib.

 

 

 


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23 janvier 2013 3 23 /01 /janvier /2013 07:00

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Jean-Christophe RUFIN
Le Grand Cœur
Éditions Gallimard, 2012
 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Biographie
 
 http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Christophe_Rufin
 
 


Résumé


L’histoire commence sur une île grecque, sur laquelle Jacques Cœur est poursuivi par un inconnu qui veut le tuer. Accueilli par une habitante et logé loin de la ville, il décide d’écrire son extraordinaire histoire. Il revient ainsi à ses premiers souvenirs, à l’âge de sept ans, et évoque l’élément qui a bouleversé sa vie en mettant au jour son goût du voyage et de l’Orient.

Suite à son mariage, il décide de partir et c’est à son retour que va commencer son ascension professionnelle avec la création de sa maison de négoce. Mais cette entreprise n’est que la base d’un grand projet qu’il veut mettre en place avec le roi de France, Charles VII. Après avoir été argentier, puis argentier royal, Jacques Cœur occupe une place de plus en plus importante auprès du roi. C’est grâce à lui qu’il rencontre la ravissante Agnès Sorel. Mais sa fidélité et son talent vont le mener à sa chute. Après avoir été emprisonné, il s’enfuit pour ne pas mourir.
 
« Talent, réussite, succès font de vous un ennemi de l'espèce humaine qui, à mesure qu'elle vous admire plus, se reconnaît moins en vous et préfère vous tenir à distance. »
 


Présentation

Le titre fait à la fois référence à Jacques Cœur et au Grand Meaulnes, roman emblématique du Berry dont il était natif.

Ce roman est divisé en cinq parties qui portent le nom des étapes importantes de la vie du personnage : Sur la terre du roi fou, La caravane de Damas, L’Argentier, Agnès, Vers la Renaissance. Chacune débute dans le présent où on suit les étapes de sa fuite, puis retourne dans le passé.

À travers une écriture très fluide, l’auteur nous fait redécouvrir l’histoire avec une grande précision. La première personne du singulier permet au lecteur de connaître les sentiments et les pensées du personnage.

Dans ce livre, Jean-Christophe Rufin a voulu mélanger trois genres : le roman d’aventure, la biographie et la confession car c’est Jacques Cœur qui parle. On peut donc se demander s’il s’agit d’un roman historique. L’auteur, tout en restant très fidèle à l’histoire, ne semble pas se reconnaître dans ce genre. Pour lui, « le talent littéraire, c’est savoir transformer le passé en présent, c’est-à-dire faire en sorte que l’on vive avec le personnage. » À la fin de l’ouvrage, il nous explique dans une postface la raison pour laquelle il a écrit ce livre. Né dans la même ville que son personnage, il a voulu lui rendre hommage.
 
« Pendant mon enfance rude et grise, il fut celui qui me montrait la voie, qui témoignait de la puissance des rêves et de l’existence d’un ailleurs de raffinement et de soleil. »
 
 

Thèmes abordés et analyse

À la lecture, on remarque des points communs entre l’auteur et son personnage.


Jacques Coeur est attiré par les défis et l’aventure, et comme lui, J-C Rufin a le goût du voyage. Ils cherchent tous deux « un ailleurs » différent. De plus, l’auteur et son personnage sont très curieux et réussissent dans tous les domaines. On a également l’impression que le destin de Jacques Cœur, comme celui de l’auteur, tient beaucoup à la chance. Mais c’est un homme solitaire, d’origine modeste, qui s’est battu pour réaliser ses rêves.

Enfin, le personnage et son auteur sont tous deux fascinés par le pouvoir et fréquentent les hommes qui l’exercent. Néanmoins, ils ont un regard critique et ne leur accordent jamais une pleine confiance.

J-C Rufin voit Jacques Cœur comme un homme mené par ses rêves et non par l’argent. Ces deux hommes se croisent donc à moult occasions dans ce récit et on peut ainsi parler d’autofiction.
 
« Je ne sais ce qu’il penserait d’un tel portrait et sans doute me ressemble-t-il plus qu’à lui. »
 
Le thème du rêve est très présent tout au long du récit car Jacques Coeur vit à la fois dans le monde réel et dans son propre univers. Il tente constamment de satisfaire ses rêves et de trouver le bonheur. Ainsi, chaque fois qu’il achète un nouveau domaine, il s’imagine y habiter avec Agnès et revit les merveilleux moments passés à ses côtés. Même après son emprisonnement, il va refaire sa vie et arriver à trouver le bonheur dans un contexte pourtant difficile.

Cependant, lorsqu’il a atteint ses rêves et qu’il a beaucoup de pouvoir et d’argent, Jacques Cœur se sent écrasé par ses responsabilités. C’est aussi la raison de ses nombreux voyages.
 
« Le rêve n’était pas seulement la porte de la mélancolie, une simple absence au monde, mais beaucoup plus, la promesse d’une autre réalité. »
 
Son métier va amener Jacques Cœur à voyager fréquemment, que ce soit en France ou à l’étranger. Ce thème se confond avec celui de la liberté dont il est toujours friand.

Jacques Cœur a vraiment l’impression de vivre lorsqu’il part à l’aventure à l’occasion de ses voyages. L’auteur conclut d’ailleurs le récit avec ces mots : « Je peux mourir, car j’ai vécu. Et j’ai connu la liberté. »
 
Marié jeune à la fille du prévôt de Bourges, Jacques Cœur a une relation particulière avec sa femme. Ils ont cinq enfants puis s’éloignent l’un de l’autre au fur à mesure notamment du fait de ses nombreux voyages et de leurs goûts différents. Lorsqu’il revient dans son village, ils se parlent peu mais il lui reste fidèle. Il a cependant une aventure à Paris avec une femme qui voulait le voler. Suite à cela, il sera toujours méfiant à l’égard du genre féminin, jusqu’à sa rencontre avec Agnès Sorel. Celle-ci va le soutenir à la cour et devenir une cliente importante de l’Argenterie. Une grande confiance va s’instaurer entre eux pour évoluer en un amour profond.
 
Le thème de l’argent est omniprésent dans ce récit. Jacques Cœur côtoie le monde des affaires dès son enfance avec son père, maître fourreur. Puis après son mariage, il travaille également dans le commerce, notamment aux côtés de son beau-père, et devient monnayeur. Suite à son voyage et à sa nomination au poste d’argentier, il commence à s’enrichir mais c’est surtout lorsque le roi lui donne d’autres fonctions que sa fortune se construit et que ses propriétés se multiplient. Il achète de nombreux domaines et prête même de l’argent au roi. Cependant, on voit bien tout au long du récit que ce n’est pas l’argent qui le rend heureux et compte le plus pour lui.
 
On peut également trouver une critique du pouvoir dans l’histoire de Jacques Cœur. Charles VII est décrit comme une personne manipulée par son entourage, craintive et faible.

« Il y a ceux qui exercent leur autorité par la force qu’ils dégagent. Mais il y a une deuxième espèce, beaucoup plus rare et surtout plus redoutable, qui tire son pouvoir de sa faiblesse. »

Ainsi, le roi va se servir de Jacques Cœur et lorsque celui-ci se sera trop enrichi à son goût, il le fera arrêter et condamner pour des raisons peu fondées.
 
De plus, Jaques Cœur est né dans une période charnière marquée par la chute de Byzance, la fin de la guerre de Cent Ans, le passage du Moyen Age à la Renaissance, la fin de la chevalerie et le pouvoir de la finance qui écarte peu à peu celui de la terre. C’est une époque très sombre pleine de violences et de maladies. Il fait remarquer plusieurs fois qu’il s’imaginait les chevaliers « plus courageux et moins agressifs ». En effet, il trouve son pays trop violent et peu évolué.

C’est pour cela qu’il admire l’Orient, qu’il trouve raffiné et lieu de nombreuses innovations. Il montre ainsi que l’Europe a été longtemps en retard. C’est également l’époque où les innovations et le luxe vont passer de l’Orient à l’Occident.
 
Sans qu’il s’en rende vraiment compte, car il souhaite surtout réaliser ses rêves, il va permettre le passage du Moyen Âge à la Renaissance. La France sera un des premiers pays à produire et à commercer avec les pays de l’Orient.

Ce pont entre les deux périodes est très bien représenté par le palais que Jacques Cœur se fait construire à Bourges. Sa femme souhaite quelque chose dans le style du Moyen Âge, lui souhaite une maison dans le style de la renaissance italienne. Ce palais est donc un mélange entre les deux époques.

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« Ce qui me faisait agir, c’était le rêve d’un autre monde, un monde de lumière et de paix, d’échange et de travail, un monde de plaisir où le meilleur de l’homme trouve à s’exprimer autrement qu’en inventant de nouveaux moyens de tuer son semblable. »
 

 
Mon avis

J’ai apprécié ce roman car l’auteur reste proche de l’Histoire et nous fait découvrir le Moyen Âge d’un autre point de vue. Au fur et à mesure de la lecture, on s’aperçoit des points communs entre le personnage et l’auteur. J-C Rufin aborde de nombreux sujets dont certains sont toujours d’actualité.

Les premiers échanges entre la France et le l’Orient peuvent être considérés comme le début de la mondialisation.Il montre également que, quelles que soient les époques, l’homme ne change pas et reste ambitieux, avide de pouvoir, pratiquant la ruse pour atteindre ses objectifs. Heureusement, il reste capable de rêverie et d’amour.

Pour conclure, ce livre m’a fait découvrir un personnage important de l’histoire et m’a donné envie de visiter son palais de Bourges.


Isabelle, 2e année édition-librairie

 

 


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20 janvier 2013 7 20 /01 /janvier /2013 07:00

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Wajdi MOUAWAD
Anima
roman
Leméac / Actes Sud en 2012.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Biographie

Wajdi Mouawad est né au Liban, en 1968.

Il passe son enfance en France, avant de partir pour le Canada afin d'y faire ses études. Il y obtient le diplôme de l'école nationale de théâtre du Canada à Montréal en 1991. S'ensuivent de nombreuses mises en scènes (Incendies)  ainsi que l’écriture de pièces de théâtre (le quatuor épique Le Sang des Promesses). Il en est d'ailleurs récompensé par le prix du Théâtre de l'Académie Française en 2009. Il finit par revenir en France métropolitaine. Il est l’un des dramaturges phares du festival d'Avignon de ces dernières années.

Son talent en tant qu'auteur de roman est certes moins connu mais il n'en n'est pas moins remarquable. Anima est son deuxième roman, il en a commencé l'écriture en 2002.



Anima

Tout commence par le meurtre et le viol d'une femme enceinte. Un acte d'une violence encore jamais vue. Le mari, Wahhch Debch, découvre le corps sans vie de sa femme, chez lui. De rage, il veut retrouver le meurtrier, non pas pour le tuer à son tour, mais pour voir son visage, savoir qui il est.

 

De là s'ensuit une affaire policière. Il fait appel à un ami inspecteur qui lui fera vite comprendre que l'on ne peut pas arrêter le coupable. La raison ? C'est un Indien américain, protégé par sa patrie et il est impossible de le retrouver. Pourtant, Wahhch va partir à sa recherche, envers et contre tout. Il passera par autant de rencontres inattendues que de lieux incertains et dangereux. Jusqu'au jour où il  retrouvera l'assassin de sa femme, le démon qui le hanta toutes ces nuits.

 

Ceci n'est pourtant pas la fin de l'histoire, loin de là. Wahhch va devoir fuir, cette soif de vengeance va finir par lui coûter la vie, à défaut que l'affaire du meurtre de sa femme soit résolue. Viendront alors des révélations sur son propre passé que jamais il n'aurait imaginées.

 

« Ils avaient tant joué à mourir dans les bras l'un de l'autre, qu'en la trouvant ensanglantée au milieu du salon, il a éclaté de rire, convaincu d'être devant une mise en scène, quelque chose de grandiose, pour le surprendre cette fois-ci, le terrasser, l'estomaquer, lui faire perdre la tête, l'avoir » (page 13). 

 

Caractéristiques

Anima n'est pas seulement un polar comme on en voit tant. Certes, il y a toutes les clefs d'un thriller américain : du suspens, des preuves, de la violence, des fausses pistes, un anti-héros. Cependant, ce qui le distingue des autres romans est l'audacieux point de vue adopté par Wajdi Mouawad.

Cette œuvre est divisée en quatre parties : BESTIAE VERAE, BESTIAE FABULOSAE, CANIS LUPUS LUPUS et HOMO SAPIENS SAPIENS. Ces titres peuvent d'ores et déjà montrer une évolution dans la trame et placent l'homme au même rang que les animaux.

Ce livre ne conte pas uniquement une affaire de meurtre, il met aussi en scène les témoins des hommes, des actes et des paroles. Ces témoins sont les animaux, eux-mêmes. Qu'ils soient compagnons des hommes ou simple spectateurs de la vie humaine, c'est à travers leurs yeux et leurs sens que l'histoire progresse.
Wajdi Mouawad s'en engagé dans le pari de faire croire au lecteur qu'il est un animal. Tout y est : les sensations animales, les craintes, l'instinct. C'est peut être cela que l'auteur voulait mettre au jour. L'instinct animal de l'homme.

 

« Il s'enfonce dans les marécages, ralentissant sa fuite tandis que l'autre, habile sauteur, coureur, guerrier, prend appui sur les troncs des arbres pour se propulser vers l'avant et se rapprocher de sa proie qui crie qui crie » (chapitre LIBELLULA QUADRIMACULATA, page 257).

 

 

 

L'animal

D'après une légende indienne, tout homme possède un animal comme symbole de son être. L'auteur, en présentant les scènes à travers les yeux de animaux, fait comprendre au lecteur la caractéristique principale du personnage. Mais c'est une caractéristique que lui-même ignore, elle est invisible et c'est ce qui fait toute la singularité de cette œuvre.

L'intitulé de chaque chapitre est le nom latin d'un animal ; ainsi, le lecteur peut se mettre dans la peau de ce dernier.

Wajdi Mouawad a cherché à être au plus près de la nature animale de l'homme. Ainsi, chaque animal prouve sa singularité, ce qui fait qu'on le reconnaît. L'animal le plus présent est le chien, symbole de fidélité, mais aussi d'obéissance et de violence.

 

« Le chien, bien plus que la mort, craignait le désamour de son maître. » (page 311).

 

En effet, chaque bête fait partie intégrante de l'histoire. Même une petite araignée qui tisse sa toile devient importante.

Le lecteur devient un animal, prisonnier de l'enveloppe qu'on lui impose. Il rage, grogne et retrouve des sensations naturelles parfaitement décrites. L'auteur multiplie les exercices de style. On trouve des chapitres particulièrement courts mais très évocateurs de l'animal concerné.

 

« Le jappement du chien a tout tranché.
Oui.
Ensemble, obéissant à l'appel de la prudence, nous avons glissé sur les parois du présent pour quitter les statues et les anfractuosités du clocher où nous nichons.
Ouvrant nos ailes, nous avons lancé nos corps dans le vide.
Oui.
Nous avons survolé franc ouest le grand carrefour vers les bâtiments opposés à l'église, puis, redressant notre courbe en direction nord, nous avons dépassé le chantier de construction adjacent à l'hôpital.
Nous avons atterri sur le granit enneigé de la fontaine située au bout du terre-plein qui sépare le grand boulevard en deux parties égales, à l'intersection exacte de la rue de l'église.
Depuis ce nouveau poste d'observation, nous l'avons aperçu monter dans une voiture.
 Oui. »

(COLUMBA LIVI A, chapitre entier, page 19).

 

 

 

Avis

Wajdi Mouawad a gagné son pari audacieux. C'est un thriller haletant, fascinant, bouleversant et dérangeant. L'écriture est crue, sans fioritures mais très efficace. Le lecteur est pris dans une ronde qu'il ne peut quitter avant d'avoir tourné la dernière page.

Wajdi Mouawad n'est pas seulement un écrivain, c'est un artiste. Il joue avec les mots et les sensations comme un sculpteur. Il s'amuse avec les sonorités naturelles et animales, comme un musicien. Il prend plaisir à décrire les événements à travers les yeux d'animaux de toutes sortes, comme un peintre.

Il dit d'ailleurs sur son site officiel :

 

« Un artiste est un scarabée qui trouve, dans les excréments mêmes de la société, les aliments nécessaires pour produire les œuvres qui fascinent et bouleversent ses semblables. L'artiste, tel un scarabée, se nourrit de la merde du monde pour lequel il œuvre, et de cette nourriture abjecte il parvient, parfois, à faire jaillir la beauté ».

 

Ce livre est un voyage, par les lieux visités, mais aussi par les sens et les émotions qu’il sollicite. On peut passer du rire aux larmes, de l'angoisse au soulagement en une phrase. L'auteur a tout pouvoir sur le lecteur et l'emmène où il veut, sans même que ce dernier s'en rende compte.

Un polar hors du commun, un point de vue singulier pour une œuvre sans égale.


Pauline, 1ère année édition-librairie

 


 

Wajdi Mouawad, Littoral-copie-1

 

 

 

 

 

 Article de Laura sur Littoral.

 

 

 

 

 

 

 

 

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19 janvier 2013 6 19 /01 /janvier /2013 07:00

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Philippe DELERM
Je vais passer pour un vieux con
et autres petites phrases qui en disent long
 Seuil, 2012
 
 


 

 

 

 

 
L'auteur
 
Philippe Delerm est un écrivain français, né le 27 novembre 1950 à Auvers-sur-Oise (Val-d'Oise). Il enseigne les lettres au collège Marie-Curie de Bernay (Eure). Il envoie ses premiers manuscrits en 1976, se heurtant d'abord à des refus d'éditeurs. En 1983, La Cinquième Saison suscite l'intérêt, mais c'est son recueil de nouvelles, La Première Gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, qui le fait connaître du grand public en 1997.

Je vais passer pour un vieux con, et autres petites phrases qui en disent long, est son 46ème ouvrage. Il a écrit sept ouvrages en collaboration avec sa femme Martine, .
 
Source
http://fr.wikipedia.org/wiki/Philippe_Delerm
 
 
 
Résumé
 
« Traquant les apparentes banalités de nos discours, nos petites phrases toutes faites, Philippe Delerm révèle pour chacune un monde de nuances, de petits travers, de rires en coin. La vérité de nos vies, en somme. Tour à tour attendri, moqueur ou mélancolique, il s’attache aux détails qui nous dévoilent un monde. Des mots qui nous échappent, des instants vécus par tous. »
 
Source
http://www.seuil.com/livre-9782021056495.htm
 
 
 
L'unité du recueil : une étude ludique des banalités langagières
 
Les petites phrases de tous les jours ont droit d'inventaire dans cet essai. Philippe Delerm revendique dans le titre et dans sa première nouvelle le terme de « vieux con » avec un soupçon de malice. Il enchaîne les petites nouvelles partant d'une phrase, toute simple, que tout un chacun a pu entendre ou prononcer soi-même. Les anecdotes se succèdent avec humour à travers ce recueil, comme avec la chronique « J'étais pas né » :

 

« Celle-là, elle a la palme. Tout en haut du podium des phrases les plus stupides et les plus agaçantes. […] Question à mille euros : "Vous connaissez la bêtise ?" Levez les yeux au ciel, cherchez. Vous étiez déjà né. » (pp. 47-48).

 

L'auteur joue avec les mots, manipule la langue pour s'approcher au plus près de ce que cachent ces petites phrases dites avec spontanéité. Il les analyse, les interprète, leur donne sens et en capte toutes les nuances. Il use d'humour et d'ironie, notamment dans « J'en parle dans le livre », clin d'oeil à ce qu'il a vécu tout au long de sa vie d'écrivain, mais aussi d'un sérieux teinté de compassion, comme dans la nouvelle « Les mots sont dérisoires » :

 

« On a vraiment pesé chacun des mots qui disent l'impuissance du langage. […] Les mots qui vont au-delà de la mort ne sont plus du langage. Dérisoires au regard du silence éternel des espaces infinis qui effrayaient Pascal et nous effraient. Dérisoires et pourtant... » (pp. 35-36)

 
 
Delerm, un auteur qui décortique le monde contemporain
 
Pour cet ouvrage, comme pour les précédents, Philippe Delerm s'est fait observateur du réel. Il retranscrit pour ses lecteurs des moments vécus par tous. Comme celui (que son fils Vincent lui a rappelé), où, à plusieurs en voiture, on cherche une place pour se garer. Alors il arrive qu'on ait le malheur de dire : « Et là, c'en était pas une ? » Rester diplomate, ne pas irriter le conducteur. Et pourtant, vient cette phrase, utilisée au conditionnel ; on n'est pas tout à fait sûr mais on participe à la recherche... Delerm illustre avec brio ce moment, et se met à la place de celui qui aura prononcé la phrase fatidique :

 

« Dans l'urgence du combat, votre sérénité simulée deviendra quand même une offense, tant elle contrastera avec l'excitation montante du chauffeur, et sonnera à ses oreilles comme un reproche pour son manque d'équanimité. » (pp. 70-71)

 

Avec mélancolie, Delerm revient sur une époque (presque) révolue, celle où l'on pouvait se rendre chez les commerçants en bas de chez soi, dans la nouvelle « Je vais chez Mentec » :

« Maintenant, ils [les commerces] sont tous fermés, et c'est une autre façon de vivre dans un village. Il y a eu un plan d'urbanisation. La place est toute neuve, avec de jolis emplacements de parking devant les commerces vides. » (p.112).
 
 
 
Mon avis
 
Philippe Delerm a une écriture agréable. Ses nouvelles se succèdent et sont comme des petites confiseries qu'on mangerait au fil de la lecture. Il a l'art de raviver en nous des souvenirs.

À la réflexion, cet ouvrage, sous ses dehors anecdotiques et humoristiques, nous fait réfléchir sur la portée des phrases que nous prononçons. Pourquoi utilisons-nous ces phrases toutes faites ? Avons-nous peur du silence, de ne pas trouver les bons mots ?

Ce recueil de nouvelles est léger, mais délicieusement sarcastique et nous confronte à nos abus de langage.
 
Interview de l'auteur : http://www.dailymotion.com/video/xr8zjb_je-vais-passer-pour-un-vieux-con-philippe-delerm_creation?start=1#.UMJIwo7bISo

 
Margaux P., AS Éd-Lib 2012-2013

 

 

 

 

 

 


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14 janvier 2013 1 14 /01 /janvier /2013 07:00

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Mathieu LARNAUDIE
Acharnement
Actes Sud, 2012
 



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Né à Blois en 1977, Mathieu Larnaudie publie son premier roman, Habitations simultanées (éditions Farrago-Léo Scheer), en 2002. Suivront Pôle de résidence momentanée (éditions Les petits matins) en 2007 ; Strangulation (éditions Gallimard) en 2008 ; La Constituante piratesque (collection « Le répertoire des îles », éditions Burozoïque) en 2009 et Les Effondrés (éditions Actes Sud) en 2010. Acharnement est son sixième roman.

Il dirige également une collection intitulée « Le Répertoire des îles » aux éditions Buzozoïque, consacrée à l’Utopie, et co-dirige la revue et les éditions Inculte.
 


Acharnement

Müller, une ancienne « plume » de ministre se retire dans une propriété à la campagne, située à côté d’un viaduc. Il tente d’écrire le discours parfait, celui qu’il n’a jamais réussi à écrire lorsqu’il était en fonction. Il partage ses journées entre l’écriture et le visionnage de séries policières (en buvant de la liqueur La Chartreuse) et de la vie politique qu’il a quittée. Sa seule compagnie étant son jardinier, Marceau, mais avec qui il n’échange aucune parole.

Un jour, des corps commencent à apparaître dans son jardin.



Deux histoires dans l’histoire

Acharnement raconte deux histoires, l’une au passé et l’autre au présent. Elles ne sont pas liées directement, si ce n’est que la première a mené Müller à l’endroit où se situe la seconde. Chaque histoire est racontée du point de vue de Müller, personnage très critique.
 


Un regard acerbe sur le « cirque » politique

Müller revient sur les moments marquants de la chute du ministre pour lequel il travaillait ; moments auxquels il a participé, étant de tous les déplacements. On y rencontre l’hypocrisie du monde politique ; celle du candidat en campagne, qui est en représentation et qui promet de faire tout ce qu’on lui demande.


« Il nous avait fallu ensuite supporter les claques dans le dos ; endurer avec un sourire impassible le contact des mains moites, des joues flasques ; compatir et pontifier ; s’enquérir, encore, de états d’âme de l’un, de la santé de l’ultime rejeton de l’autre, dont l’on se faisait souffler le prénom par un initié du cru. J’avais entendu le ministre promettre un aménagement de voirie (il avait dit : j’en ferai une affaire personnelle), puis garantir la suspension des travaux de ravalement d’une rue où je suis absolument certain qu’il n’avait jamais foutu les pieds et dont, auparavant, c’est-à-dire avant qu’un riverain courroucé ne se fût déplacé tout exprès pour venir lui en parler, il ignorait jusqu’à son nom. »


Il raconte sa chute de popularité auprès du ministre en même temps que celui-ci chute dans les sondages, pour être réélu et de ce fait pouvoir rester au gouvernement, attribuant la faute aux discours de Müller. Les relations entre les deux hommes ne se bornant plus qu’au simple partage de la feuille de discours. Et pourtant, le discours parfait que recherche tant Müller aura lieu. Mais, loin de lui apporter des louanges, il sera en fait la raison de son éviction.


« Après qu’il eut quitté la tribune […] mon premier élan fut, comme je le faisais chaque fois, de le féliciter pour sa prestation. […] À la lueur de reproche qui traversa immédiatement son regard fixe, épinglé dans le mien, je sus que ma petite hypocrisie ne l’abusait aucunement […] ; il semblait ne m’avoir attendu […] que pour se décharger sur moi de sa mauvaise humeur. J’ai fait ce que j’ai pu avec ce que j’avais, dit-il ; à l’évidence, compris-je tout de suite, il m’attribuait les plus grands torts, si ce n’est la vraie responsabilité de son fiasco ».
 
« Gonthier l’avait dit tel quel, en respectant mon écriture à la lettre ; je devais donc en assumer pleinement les conséquences et considérer que son échec, l’échec des mots à convaincre et à transporter l’auditoire, l’échec par conséquent qui s’ensuivrait dans le vote des citoyens, était le mien. Ce qui aurait dû être l’épiphanie de mon art serait finalement le prétexte de ma disgrâce. »


Et quand il apparut évident qu’il ne serait pas réélu, Müller décrit le cynisme et l’opportunisme des différents acteurs de ce « cirque ».

On croise le cynisme d’un autre ministre, qui lui sera réélu et restera au gouvernement, qui tente de faire venir Müller dans son camp. L’opportunisme des conseillers qui changent de camp avant la défaite ; et la froideur de l’homme politique qui se sait en fin de carrière. Müller décrit les expressions utilisés par le ministre et toute son équipe sous la forme suivante : (ils disaient / nous disions : ……..).
 
Ayant conscience du jeu politique, et pour en avoir été le témoin, Müller est très critique envers les hommes politiques. Il ne peut s’empêcher de regarder les débats télévisés tout en méprisant l’exercice d’hypocrisie qu’ils représentent.


« […] Je me laissai finalement attraper par l’une de ces infectes et dégradantes émissions de "débats" que je regarde encore régulièrement afin de me tenir informé des mots d’ordre de circonstance, des plis rhétoriques utilisés par les personnels politiques en présence, des grossières thématiques qu’on nous vend comme étant les phénomènes de société du moment, supposés concerner sans exception tous les citoyens de ce pays, en refléter les préoccupations profondes, et qui ne sont bien sûr, la plupart du temps, que les sujets de discussion ciblés, définis et lancés par le pouvoir pour orienter et légitimer sa stratégie dans l’opinion politique. »
 

 

 

Des morts anonymes dans le jardin

Un jour, des corps apparaissent dans le jardin de Müller. « Mes morts » ou les « suicidés » comme il les appelle, quand il devient clair que ces gens se sont jetés de l’aqueduc qui surplombe son jardin. Il s’interroge pour le premier corps sur les raisons, le choix de son jardin puis, n’y trouvant pas de réponses, il renonce.


« Le premier de mes morts tomba sur les coups de six heures. […]Sur ce que je ne sais pas, à tout prendre, je préfère ne rien savoir. Je ne peux ni ne souhaite me mettre dans la tête de mes morts, ni visiter leur dernière volonté, ni me figurer leur ultime intention : que m’importe ce qu’ils pensèrent ou virent, ne virent pas ? Mes morts sont sans états d’âme et doivent le demeurer ; d’eux, je ne peux vraiment connaître que le seul état dans lequel ils survinrent et se présentèrent à moi. »


Dès lors, les morts ne lui causent que de l’ennui, un bouleversement dans ses habitudes. Il ne cherche pas à savoir qui ils sont. Il ne veut rien savoir d’eux, de leur vivant en tant que personne, de leur famille. Mais Müller sera obligé de faire entrer un peu les morts dans sa vie. D’abord par l’intervention de la gendarmerie qui donnera des détails sur les gens pendant leur enquête mais aussi et surtout par la visite de la famille de la troisième morte qui se présentera une première fois chez Müller pour voir le lieu où elle était morte et déposer un bouquet en son hommage. À partir de ce moment, la famille reviendra régulièrement, toujours un dimanche pour sacrifier à ce rituel. Müller se laissera aller à grimper jusqu’au viaduc, poussé par la curiosité.
 
 
 
Structure et style

Chaque chapitre commence par une partie à la troisième personne. Le narrateur décrit l’état d’esprit de Müller, ses activités, le contexte de la situation. Invariablement, les parties suivantes du chapitre sont des alternances entre la carrière de Müller et sa vie présente dans laquelle il est confronté aux morts racontées à la première personne.
 
Par un style très littéraire utilisant un vocabulaire très soutenue et des phrases longues et complexes, Mathieu Larnaudie nous donne à voir la pensée d’un homme cultivé ayant passé sa vie et sa carrière à peser chaque mot et à jouer avec.
 
Acharnement est un roman très court mais aussi très dense. Le fait de suivre plusieurs histoires, plusieurs moments différents et que la chronologie soit un peu perturbée rend la lecture vivante. Mathieu Larnaudie nous garde en haleine même jusqu’à la fin du livre qui offre un dénouement, peut-être un peu attendu, mais qui clôt l’histoire de la seule manière possible.
 

Laurence, AS Bibliothèques

 

 

 

Mathieu LARNAUDIE sur LITTEXPRESS

 

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Article d'Élise sur Strangulation.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Révolutions littéraires. Bertina, Laurnaudie, Mauche ou un nouveau rapport à la littérature. Ritournelles 2008. Comptes rendus de Margaux et Fanny.

 

HONG-KONG POLICE TERRORISTE ORGANISATION
Lecture-concert de Mathieu Larnaudie et Pierre-Yves Macé, Ritournelles, jeudi 23 octobre 2008, compte rendu d'Emma.

 

 



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3 janvier 2013 4 03 /01 /janvier /2013 07:00

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Maurice PONS
Les Saisons
Julliard, 1965
Christian Bourgois, 1975
10/18, 1983
éditions du Rocher, 1992
Christian Bourgois, 1995 et 2000



 

 

 

 

 

 

 

 

Maurice Pons, né à Strasbourg en 1927, est un écrivain et éditeur engagé.

Signataire du « Manifeste des 121 » en 1960, il soutient les Algériens avec son récit sur cette guerre, Le Passager de la nuit, édité sous cape et circulant dans le noir. En 1999, il aura le prix Henri de Régnier pour l'ensemble de ses travaux, dont Les Saisons et Rosa, ses œuvres les plus connues et traduites dans le monde entier. Ses Saisons auront été éditées cinq fois ; chez Julliard en 1965, chez Bourgois en 1975, chez 10/18 en 1983, au Rocher en 1992 et de nouveau chez Bourgois en 1995.

Sorti d'un enfer désertique et brûlant, Siméon arrive dans un petit village perdu, au pied de montagnes escarpées et gelées, en quête du repos qui lui permettra enfin d'écrire son histoire et, surtout, celle de la mort de sa sœur Enina. Dans ce village, tout est différent, des deux saisons qui composent le climat aux us et coutumes des habitants. Entre quarante mois de « gel bleu » et dix-huit de pluie incessante, entre la pourriture qui atteint tout un chacun et la rudesse des mœurs, Siméon, « encore jeune, mais laid, et d'une laideur si pathétique qu'on ne lui donne pas d'âge », veut changer le monde. Logé à contrecœur chez la veuve Ham, appelée « cinq tonnes », Siméon est « l'étranger », celui dont on n'a pas besoin, un parasite, et malgré quelques espoirs d'intégration, il reste trop différent pour appartenir à leur communauté, ce qui lui coûtera la vie.

Nous pouvons voir en Siméon l’écrivain incompris et rejeté car différent au sein de la foule. Comme un écrivain, il voit ses compagnons avec un regard suffisamment critique pour que ce qui leur semble normal soit vu comme étrange, dénoncé, mais également envié, car son regard lui interdit inconsciemment de s’intégrer au village. Il est « le mouton noir » du troupeau, l’espoir et la victime idéale d’une société où le rapport de Siméon à l’animal revient régulièrement : on lui jette un crâne de mouton à son arrivée, le guérisseur (dit Le Croll) voit en lui « un petit agneau », il meurt dans les ossements d’un troupeau de moutons... Son arrivée peut elle-même être considérée comme une métaphore de l’écrivain : face au crâne de mouton qu’on lui a jeté, son premier réflexe est de le jeter d’un coup de pied, coup qui le blesse et entraîne la longue décadence physique qui l’empêche de repartir de la vallée. Ainsi, il refuse d’être comme tous, et se plonge dans sa douleur pour faire taire sa différence comme d’autres la noieraient dans l’alcool.

Dans Siméon, il y a aussi l’écrivain en mal d’écriture, non pas atteint du mal de la page blanche, mais ayant trop vu, su et subi ce qu’il ne peut pas écrire, quand bien même il le voudrait. Dans le texte, Siméon tente désespérément de raconter l’histoire de sa sœur Enina, sa torture, son combat pour la liberté, dans un pays où il n’y en a apparemment plus. Il est possible qu’il tente d’écrire, ou de décrire la censure de la liberté d’expression. Siméon et Enina seraient donc deux écrivains qui, sous une dictature, voudraient préserver leur liberté d’expression, et auraient choisi des solutions différentes (la mort ou l’exil).

Si ce livre est parfois complexe à lire, il reste une belle œuvre qui parle du monde littéraire, de la société actuelle, des relations humaines, et d’autres sujets qui, bien qu’écrits dans les années 60, nous sont cependant contemporains. Ce livre peut nous faire passer par toute une gamme de sentiments et sensations, de l’amusement à la pitié, de l’horreur à la stupéfaction, le tout mené par une curiosité que l’auteur éveille et attise peu à peu chez le lecteur. Après avoir lu ce livre, vous ne pourrez plus regarder le monde de la même manière que vous le faisiez auparavant.


Morgane, 1ère année édition-librairie

 

 

Maurice PONS sur LITTEXPRESS

 

Maurice Pons Delicieuses Frayeurs

 

 

 

 

 

 

 

 Articles de Clémence et de Mélody sur Délicieuses Frayeurs (éditions Magnard).

 

 

 

 

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Article de Matthieu sur Les Saisons.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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2 janvier 2013 3 02 /01 /janvier /2013 07:00

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Patrick MODIANO
L’Herbe des nuits
Gallimard
Collection Blanche, 2012




 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Patrick-Modiano.jpgL'auteur

Patrick Modiano est né en 1945 à Boulogne-Billancourt, d'un père juif et d'une mère flamande, actrice de théâtre. Bien qu'il soit né après la fin de l'occupation allemande, il restera marqué par cette époque comme s'il l'avait vécue et ne cessera de l'évoquer dans la plupart de ses écrits.

Patrick Modiano n'aura que trop peu connu les joies de la vie de famille. Ses parents, ne pouvant (ou ne voulant) assurer son éducation, l'inscrivent dans différents pensionnats où il passe la majeure partie de sa scolarité jusqu'à l'obtention, en 1962, de son baccalauréat qui sera son seul diplôme.

C'est en 1968 que paraît son premier roman, La Place de l'étoile (Gallimard), qui connaîtt un franc succès et reçoit le prix Nimier et le prix Fénéon. S'ensuivent près d'une quarantaine de roman dont Rue des boutiques obscures (Gallimard) qui reçoit, en 1978, le prix Goncourt.

En plus de ses romans, il participe à l'écriture de scénarios pour le cinéma et la télévision, de textes de chansons et d'albums pour la jeunesse.

Si c’est un homme discret, cela ne l’empêche pas de fleurir régulièrement les tables des libraires et d’attirer un large public.



Entre fiction et réalité

En lisant sa biographie, on se rend compte que Patrick Modiano distille des épisodes de sa vie à travers son œuvre.

La nostalgie, la recherche de visages disparus, l’errance, la clandestinité, la jeunesse et ses indécisions, et surtout la période trouble de l’Occupation sont des thèmes récurrents de ses romans, souvent liés à sa propre histoire.

S'il s'inspire énormément de ses expériences personnelles, il les déguise habilement sous une foule de détails qu'il glane dans de vieux documents (d’anciens annuaires, des plans de ville...). Ces détails, en apparence anodins (un numéro de rue, le nom d'un hôtel...), brouillent la réalité et nous permettent de ne pas simplement lire ses romans, mais de les vivre.

« J'ai conservé une feuille de papier bleu à l'en tête du docteur Génia Karvé,  oto-rhino-laryngologiste, 12 avenue Victor Hugo 16éme, Passy 38-80  » (De si braves garçons, Gallimard, collection Folio, 1982, page 35.)

Lire des romans de Patrick Modiano, c’est comme regarder les photos aux tons sépia d’un Paris oublié ou méconnu, où les personnages ne sont que les passagers de l’Histoire, des ombres qui ne laissent qu’un vague souvenir et qui pourtant reviennent un jour vous visiter.



L’Herbe des nuits

En quelques mots…

Jean, se promène dans le quartier de Montparnasse. Au détour des rues, il se souvient que, bien des années auparavant, cet arrondissement fut le théâtre d’une partie de sa jeunesse. En parcourant les avenues, en passant devant les bâtiments, des noms lui reviennent : Dannie, Aghamouri, Chastagnier, Marciano… Ce groupe qu’il appelait « la bande de l’Unic Hôtel ».

Commence alors pour lui un voyage dans le passé, dans cette période trouble qui est celle de la France au temps de la décolonisation. Par le biais d’un petit carnet noir où il avait pour habitude de consigner les détails de sa jeunesse (noms, adresse,  rendez-vous…), il se rappelle Dannie, jeune fille mystérieuse qui s’est empêtrée dans une « sale affaire », avec pour complices cette bande de jeunes hommes ayant tous un lien avec le Maroc et se réunissant la nuit dans le hall d’un hôtel de Montparnasse.


Qui étaient-ils vraiment ?

Quels étaient leurs agissements ?

Quels liens entre Dannie et ses hommes ?

Pourquoi la police enquêtait-elle sur eux ?

Autant de questions qui parfois restent sans réponse et entraînent le narrateur dans les lignes de ce carnet noir où les visages se croisent et se redessinent, tout comme la ville de Paris dans cette période incertaine des années 60.

Entre rêve et réalité, présent et passé, le voyage commence rue d’Odessa…



Une invitation au voyage « modianesque »

Si le terme « modianesque » venait à apparaître dans le dictionnaire la définition serait la suivante :

Modianesque : En référence à l’auteur Patrick Modiano. Se dit d’une situation ou d’un personnage clair-obscur, où apparaissent de façon récurrente les thèmes de la recherche de soi, de la nostalgie, et de la reconstitution du passé.


Une fois n’est pas coutume, Patrick Modiano nous livre un roman où s’écrit en filigrane un partie de sa vie.

Dans L’Herbe des nuits, le narrateur est la représentation que Modiano se fait de lui-même dans cette période d’incertitudes que fut sa jeunesse dans la France des années 60.

On sent que Modiano utilise la voix de son héros pour s’exprimer. En effet, le personnage de Jean est un écrivain qui a environ soixante ans, mais au-delà ces informations, on perçoit entre les lignes le sentiment de doute que l’auteur a ressenti dans sa jeunesse, qu’il qualifie lui-même d’« incertaine », et son malaise par rapport à l’autobiographie – « […] on évite d’écrire les détails trop intimes de notre vie de crainte qu’une fois fixés sur le papier ils ne nous appartiennent plus » (p. 36) –,  qui le pousse à écrire ici, comme dans une majeure partie de ses romans, une autofiction. On peut noter d’ailleurs que Jean utilise parfois les mêmes formules que des personnages d’autres romans  : « […] nous étions à la merci de leurs silences » (p. 168)  que l’on peut retrouver dans Le Café de la jeunesse perdue (Gallimard, 2007).

C’est donc une sorte de double enquête que mène Patrick Modiano, celle sur l’affaire qui unit cet étrange groupe de l’Unic Hotel à la mort d’un homme (librement inspirée de l’affaire Ben Barka), et celle plus intime, de la recherche de repères dans une période trouble de la vie du narrateur.

Le roman est une succession d’alternances entre passé et présent, un voyage dans un Paris des années 60 mystérieux, presque onirique, loin de l’image de carte postale que l’on s’en fait.

C’est avec une écriture poétique, faite de phrases courtes, de mots simples que Modiano nous entraîne dans son univers si particulier. Le rythme de ses phrases s’associe au rythme des pas du narrateur, une balade nocturne des petites impasses aux grandes avenues parisiennes, toujours avec cette sensation de clandestinité, de doute dans laquelle erre une jeunesse en quête de repères.



On reproche beaucoup à Patrick Modiano de réécrire sans cesse la même histoire, la sienne. Mais chaque déguisement que revêt sa vie au travers de ses romans est toujours un plaisir de lecture. Quand on lit Modiano, on s’imagine difficilement qu’il ait un mal fou à s’exprimer oralement ! Il manie clairement mieux les mots lorsqu’il les pose sur le papier que lorsqu’il les dit.
 
Il reste pour moi un auteur touchant, qui nous entraîne dans ses tourments avec pudeur, poésie et surtout simplicité, un voyage dans un Paris méconnu, où les rues nous semblent pourtant familières tant il nous fait partager ses émotions, ses souvenirs.

Comme en une thérapie par l’écriture, Modiano se livre, certes jamais directement (excepté dans Un pedigree, Gallimard, 2005), toujours sous le masque de ses personnages, peut-être pour nous laisser cette impression de flottement, de mystère qui le caractérise tant.


Julie, 1ère année édition-librairie

Sources

 http://lereseaumodiano.blogspot.fr/

 http://www.lemonde.fr/livres/article/2012/09/28/patrick-modiano-en-noir-et-brume_1766315_3260.html

Pour l’affaire Ben Barka :

 http://www.lexpress.fr/actualite/societe/histoire/chronologie-de-l-affaire-ben-barka_484113.html

Bibliographie :
 http://lereseaumodiano.blogspot.fr/p/les-livres-de-patrick-modiano.html

Émission « La grande Librairie » avec P. Modiano, J. Échenoz et P. Quignard
4/10/2012 sur France 5

Documentaire « Patrick Modiano, je me souviens de tout »
12/06/2012 sur France 5


 

 

Patrick MODIANO sur LITTEXPRESS

 

Patrick Modiano De si braves garçons

 

 

 

 

 

 

Article de Guillaume sur De si braves garçons.

 


 

 

 

 

 

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 Article de Pauline sur Dimanches d'Août

 

 

 



              








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